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Titre : Journal. 1. 1801-1805 / Stendhal ; [établissement du texte et préface par Henri Martineau]

Auteur : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Éditeur : Le Divan (Paris)

Date d'édition : 1937

Contributeur : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique

Type : monographie imprimée

Langue : français

Langue : français

Format : 5 vol. ; 15 cm

Format : Nombre total de vues : 381

Description : Collection : Le Livre du Divan

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k6894v

Source : Bibliothèque nationale de France

Notice d'ensemble : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32425065j

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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LE LIVRE DU DIVAN STENDHAL

JOURNAL

(1801-1805)

ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR HENRI MARTINEAU

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXXVII


2,350

les 500

1 J

JOURNAL. I. 1



JOURNAL I


CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES TEINTÉ, ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA. EXEMPLAIRE N°1339


STENDHAL

JOURNAL

(1801-1805) I

D

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37, MCMXXXVII



PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

Nous connaissons beaucoup mieux Stendhal que ne l'ont connu ses contemporains. Il avait l'habitude de n'afficher dans le monde ni sa vie ni son âme. Mais cette vie et cette âme, il les raconta avec autant de complaisance que d'esprit de suite dans une série d'ouvrages qui ont été publiés de longues années après sa mort. De ces ouvrages, le moins précieux n'est pas son Journal. Il le tenait d'abord pour se souvenir des f aits, car il se mé fiait, à juste titre, de sa mémoire. Aussi, y trouvons-nous aujourd'hui une mine de renseignements. Sans lui, on ne saurait rien, ou à peu près, du temps se forinèrent la sensibilité, le caractère et le talent du f utur écrivain. Grâce à lui, au contraire, cette époque nous est familière et dévoilée au jour le jour avec une minutieuse précision.

Stendhal s'appliquait en outre à son Journal pour se conformer à un vieux précepte dont il avait de bonne heure apprécié tout le prix Nosce te ipsum. Il était persuadé


II PRÉFACE

que se connaître à fond soi-même restait le meilleur moyen, et peut-être le seul, de se pouvoir corriger et façonner afin de devenir peu à peu l'homme que l'on rêve d'être. Dès ses plus jeunes ans, il n'avait visé qu'à la connaissance du cceur humain. Il n'avait jamais douté que ce fût là son indéniable vocation, sa vraie spécialité. Hors cette étude rien ne l'intéressait. L'observalion de ses contemporains, il en était de même persuadé, pour si riche et si profitable qu'elle pût être, ne lui aurait pas permis de projeter une aussi vive et aussi nouvelle lumière sur l'homme, que l'examen continu et approfondi de soi. D'où la nécessité pour lui de scruter quotidiennement ses actes.

Prodigieux document que ce Journal pour nous, ses lecteurs, qui découvrons sous chacune de ses lignes l'adolescent obstiné qui tenait la plume. Penché avec application sur ses cahiers de papier blanc, il allait, des années durant, explorer, avec une incroyable absence d'hypocrisie et une rare lucidité, les replis les plus fermés de son cœur et nous donner de tout son être une connaissance totale.

Il convient pourtant de rappeler ici qu'il existe une sorte de rameau aberrant du Journal.. Ce sont les pages que, de 1802 à 1805, Beyle tenait parallèlement à celui-ci


sous le nom de Pensées ou de Filosofia nova. Il avait l'intention d'y ramasser toutes ses découvertes psychologiques en vue d'un futur et grand ouvrage sur l'homme. Mais souvent il y parle aussi librement de lui-même et de son existence que dans le Journal, au point que nous avions d'abord eu l'intention de f ondre ensemble dans notre édition les Pensées et le Journal, comme l'ont f ait en partie Casimir Stryenski et François de Nion dans la leur, toute tronquée qu'elle soit. Mais, c'eût été nuire à la fois au développement des idées de l'un et -l'autre ouvrage. Les Pensées1 ont donc été d'abord publiées à part et voici maintenant le Journal.

Ainsi, tout ce que nous savons de vraiment intime sur Stendhal, sur sa formation, sur ses idées, nous le savons par lui-même. Son enfance par la Vie d'Henri Brulard, sa jeunesse par le Journal, sa vie à Paris pendant les dix dernières années de la Restauration par les Souvenirs d'Egotisme. Mais tandis que la Vie d'Henri Brulard et les Souvenirs d'Egotisme n'ont été écrits qu'après coup, et même en ce qui concerne Henri Brulard très longtemps après les 1. Stendhal Pensées ou Filosofia nova. Le Divan, 1931.


événements qui y sont rapportés; tandis également que ces deux ouvrages ont été composés dans l'intention de livrer leurs confidences au public, le Journal, au contraire, est strictement contemporain des événements qu'il retrace et Stendhal ne le tenait absolument que pour lui-même.

Nous ne lui demanderons donc pas la variété, r ordonnance, le dépouillement que l'on est en droit d'exiger de ce qui est destiné au lecteur. Beyle, en le rédigeant, a sauté une quantité de faits et d'abord tous ceux qui ne l'éclairaient et ne l'enrichissaient pas.

Il n'aimait pas d'ordinaire s'appesantir sur tout ce qui lui arrivait d'heureux « A mesure que mon voyage devient bon, mon journal devient mauvais. Souvent, pour moi, décrire le bonheur, c'est l'affaiblir. C'est une plante trop délicate qu'il ne faut pas toucher. »

Il était plus volontiers prolixe sur les événements désagréables. Mais il était surtout intarissable quand il se débattait parmi les perplexités du cœur.

Les événements relatés par le Journal prennent leur place dans le temps, immédialemenl après ceux dont Beyle sesouviendra plus tard quand il entreprendra de raconter son en f ance dans la Vie d'Henri Brulard. Celle vie s'interrompt, en effet, au moment


où le narrateur, en juin 1800, entre à Milan. Et c'est précisément à Milan, quelques mois plus tard, que Beyle commencera à écrire son Journal.

La Vie d'Henri Brulard demeure donc

d'un grand secours pour qui veut d'emblée bien comprendre le Journal et être renseigné sur quantité de personnages qu'il met en scène.

Les parents d'Henri Beyle, tout d'abord

son grand-père, le Dr Henri Gagnon, son père Chérubin, sa sœur Pauline qui liennent tant de place dans Brulard et dans les premières années de la Correspondance, n'ont pas dans le Journal une place équivalente. On les sent prêts à jouer les utilités, mais ils demeurent toujours un peu à la cantonnade.

En revanche, des camarades de l'Ecole

Centrale de Grenoble, qui n'avaient tenu jusque-là qu'un rôle effacé, viennent soudatn au premier plan. De ce nombre, Fortuné Mante, que Beyle désignait souvent sous les noms de Locke ou de Gripoli; Félix Faure, dont le prénom sous la plume de Beyle était traduit en anglais par Happy, ce qui accusait drôlemenl par antiphrase la tristesse ordinaire de ce jeune homme; Louis de Barral appelé Tencin ou le Vicomte; Louis Crozet, en fin, dont Beyle admirait la perspicacité au point d'en oublier souvent


le surnom ordinaire de Seyssins pour lui préférer les pseudonymes de Sagace ou de Percevant, mais à qui il reprochait sa vanité et son manque de véritable sensibilité.

D'autres, au contraire, vont rentrer dans la pénombre, comme ce François Bigillion, à qui son cœur excellent valut une place de choix dans la Vie d'Henri Brulard. Il était devenu greffier du tribunal de Grenoble; et Beyle ne le revoyait que de loin en loin. Il lui était néanmoins resté si cher qu'il lui inspirera le beau caractère de Fouqué dans le Rouge et Noir. C'est lui qui, le 3 frimaire XIV (24 novembre 1805), écrivait à son ami avec une gentillesse que l'emphase ne doit pas nous dissimuler « Toi, Henri, que je vis pour la première fois dans l'église de SainlAndré, à minuit, un jour de fête républicaine, celle église était alors un temple, il sera toujours pour moi celui de notre amitié 1. »

Nous assistons, enfin, à l'envahissernenl

de la vie de Beyle par les Daru. Depuis le jour où le vieux Noël Daru alla cueillir un jeune malade dans sa chambre solitaire pour l'installer dans sa propre maison de la rue de Lille, jusqu'à la chute de l'Empire 1. Bibliothèque de Grenoble Manuscrits de Stendhal. R. 302.


qui emportera tous les espoirs d'un auditeur au Conseil d'Etat en passe de devenir préfet, la puissante famille Daru doit être considérée comme la plaque tournante de l'activité, on pourrait aussi bien dire de la passivité, du bouillant Stendhal. Un mentor, une vieille amie maternelle, quelques salons d'appui, un protecteur difficile et bourru, un aimable compagnon de plaisir, une quasi amante en fin, voilà ce que ce provincial déraciné trouva tour à tour chez ces cousins mieux adaptés à l'existence parisienne. Sa connaissance du monde, les avantages de sa carrière officielle, les succès de son bel habit brodé, les plaisirs sentimentaux qu'escomptaient ses calculs de roué il leur doit tout.

Nous avons la surprise, à la première page du Journal, de voir apparaître Henri Beyle sous un uniforme d'officier de cavalerie. Qui reconnaîtrait en lui ce petit scribe qu'au sortir de Genève, quelques mois plus tôt, son cheval emportait à travers cham p ?

Pierre Daru avait usé en faveur de son parent de tout son entregent et lui avait obtenu celle sous-lieutenance dont, en dépit du dégoût qu'elle va inspirer bientôt au jeune dragon,


celui-ci se souviendra néanmoins avec orgueil toute sa vie. Les certificats nécessaires pour établir faussement que, dès le 25 juillet 1800, Henri Beyle s'était engagé au 6e dragons el qu'il y avait été successivement brigadier el maréchal des logis, furent facilement rassemblés pour satisfaire à la demande du puissant Inspecteur aux Revues de l'armée d'Italie. Des titres en apparence aussi réguliers permirent au général Davout, le 23 oclobre suivant, de nommer Beyle sous-lieutenant et aux bureaux de Paris d'hornologuer plus tard celle nomination. Il ne faudrait point croire, cependant, que c'est uniquement parce qu'il s'ennuyait dans les bureaux de Claude Petiet à Alilan qu'Henri Beyle vit user en sa faveur de tant de passe-droits? Peut-être lui-même l'a-t-il parfois laissé entendre. Mais M. F. Vermale nous a apporté récemment une explication autrement logique de celle curieuse métamorphose 1.

Pierre Daru, bien décidé à protéger son jeune cousin, pensait agir pour le mieux en lui faisant prendre la filière à sa suite dans le corps des Commissaires des Guerres qui n'étaient autres que les intendants des armées de ce temps. Là seulement il pouvait 1. La nomination de Stendhal-Beyle dans le Corps de l'Intendance militaire. (Bulletin de la Société amicale de l'Intendance militaire, janvier 1934.)


l'avoir toujours, plus ou moins directement, sous sa coupe et veiller d son avancement. Mais un décret récent du 9 pluviôse an VIII (30 janvier 1800), dont il était lui-même le rédacteur, réglementait le recrutement dans le Corps de l'Intendance. Il y était dit que, pour entrer dans l'administration militaire, il fallait avoir servi au moins trois ans dans un corps de troupe et être officier.

En vertu de ce décret, Henri Beyle revêtit

donc le brillant uniforme et le grand manteau qui fera l'admiration de Julien Sorel, quand, aux premières pages du Rouge., il verra passer dans les rues de Verrières un détachement de dragons.

Le récent officier n'avait plus après sa

nomination qu'à rejoindre son corps. Mais il venait de faire Ici connaissance du général Michaud qui allait commander la troisième division des troupes de la Cisalpine, et celui-ci, pensant ainsi faire sa cour à l'actif et redouté Pierre Daru, pril son protégé parmi ses aides de camp. Ce furent là quelques mois d'une belle et libre existence. Le Ministre de la Guerre eut malheureu-

sement, vers ce temps-là, l'idée de prescrire que seuls les lieutenants en titre, ayant fait je ne sais combien de campagne, pourraient servir comme aide-de-camp. Non seulement Beyle n'avait pas le grade néces-


saire, mais ses campagnes étaient inexis-

tantes. Il n'avait nullement été présent d

Marengo dont il ne vil, pour la première

f ois, le champ de bataille que le 27 sep-

tembre 1801. Il n'avait pas fait davantage

la campagne du Mincio il n'avait pas

assisté au combat de Castelfranco. Le général

Michaud, qui commandait et s'illustra en

ces deux affaires, voulut bien, plus tard,

certifier que Beyle s'était lui-même dis-

tingué dans les mêmes circonstances. Mais,

'ce sont encore certificats de complaisance.

Beyle dut se séparer du général Michaud

et rejoindre son corps. Ce ne fut pas sans

se faire un peu tirer l'oreille. Il sentait

bien que la vie de garnison allait être sans

attrait pour lui le service y était plus

pénible, les distractions plus rares, les

camarades moins brillants. Il s'ennuya

bientôt el tomba malade.

Il obtint une permission, passa par

Grenoble et regagna Paris. Il en avait

assez de la vie des camps. Son père, royaliste

et homme d'ordre, devait voir d'un mauvais

œil son fils transformé en soudard des

armées de la République. Il lui promit

une pension raisonnable pour continuer

à Paris ses études littéraires, et le jeune

Beyle envoya au Ministre sa démission.

Il allait mener à Paris une vie pleine

d'attraits. Maître de son temps, jouant au


dilettante, à l'homme du monde, il se pré-

parait avec acharnement à être avant tout,

et bientôt, un grand poète.

Si Stendhal, en plus d'une page de son

ceuvre, s'est effectivement montré poète, ce

ne fut toutef ois jamais en écrivant des vers.

Il y apporta toujours une maladresse rare.

Force lui fut également d'abandonner son rêve de rivaliser un jour avec Molière; ce ne fut jamais non plus dans cette voie qu'il put manifester le génie poétique qu'il croyait pourtant sentir, durant toute sa jeunesse, bouillonner sous son crâne. En

vain, multipliait-il les études théoriques,

démontait-il rouage après rouage la Jérusalem délivrée ou les Femmes savantés.

Il croyait en connaître les plus secrets

ressorts et n'avoir plus qu'à se mettre d l'ouvrage pour produire à son tour un chefd'œuvre. Jamais il ne put aller au delà du plan d'un poème épique la Pharsale, ou d'une comédie Les deux hommes qu'il abandonnera d'ailleurs, bientôt, pour .une autre dont le titre Letellier, reviendra également souvent sous sa plume. Il y travailla, ou, du moins, il y pensa vingt ans sans aboutir jamais à tracer autre chose que quelques pages incoordonnées.

De guerre lasse, il devra se ré f ugier dans une curieuse sorte de critique d'art ou de relation de voyage. La compilation la plus


effrontée en formera les premières assises et il n'y ajoutera qu'une légère broderie, mais une broderie si légère, si mousseuse, si spirituelle, si originale même qu'on relit encore avec le plus vif plaisir les ouvrages il a mis la main tandis que ceux qu'il démarquait seraient, sans le souvenir de ses larcins, tombés depuis longtemps dans l'oubli. Un jour, enfin, il devait s'apercevoir que la vraie comédie du XIXe siècle, c'était le roman. Il avait atteint le port. Mais, c'est de beaucoup déborder le cadre du Journal et sortir de la période où il f ut écrit. Notons seulement que le travail ingrat auquel Henri Beyle s'astreignit toute sa jeunesse ne fut point perdu': le futur romancier meublait son esprit non seulement d'un acquit livresque et de bon aloi, mais encore de solides ré flexions personnelles: il avançait peu à peu dans la science des caractères el dans la connaissance des mobiles humains.

Pour lors, il ne donnait pas tout son temps au travail, l'amour surtout allait l'occuper tout entier, ou plus exactement la recherche de l'amour. Il venait de mener vers ce temps-là une sorte de marivaudage acide avec une jeune cousine, Adèle Rebuffel, tandis que la mère de la jeune personne, du moins cela semble-t-il ressortir des textes, lui accordait des satisfactions moins plato-


niques. Entre tant il commençait le plus

singulier amour de tête qui fut jamais. A

peine avait-il entrevu d Grenoble une de ses

compariotes, Victorine Mounier, la fille de

l'ancien Président de la Constituante, qu'il

se prit pour elle de passion. Il l'avait si peu

vue qu'à peine s'il la reconnut les deux ou

trois fois où le hasard la mit en sa présence

à Paris. N'importe, c'était la compagne

rêvée de son âme altière. Cet amour se

nourrit longtemps de lui-même jusqu'au

jour où il mourut d'inanilion 1.

Tout cela n'arrivait pas toutefois à dis-

traire suffisamment ce jeune homme ardent,

non plus que ses succès de déclamation.

Dégouté de son existence un peu vaine de

Paris, souffrant surtout continuellement du

manque d'argent où le laissait son père

dont la pension, versée parfois fort irrégu-

lièrement, s'avérait insuffisante pour mener

le train élégant auquel il aspirait, Henri

Beyle entre vingt projets s'arrêla au plus

extravagant. Il songea à faire de la banque.

Il avait devant les yeux la réussite de ses

concitoyens, les frères Perier. Son ami,

Félix Faure, quelques mois auparavant était

lui-même entré chez un banquzer. Son autre

ami, Mante, dont le commerce semble avoir

1. M. Paul Arbelet a écrit sur ce sujet un bien joli petit

livre: Les amours romantiques de Stendhal et de Victorine,

Emile-Paul, 1924.


été la principale occupation, lui affirmait chaque jour que c'était pour gagner largement sa vie la seule solution possible et lui proposait une association. Leur plan prévoyait des apprentissages successifsdans plusieurs grandes villes, au nombre desquelles s'inscrivait Marseille. Ces rêves qui demandaient non seulement l'approbalion de la f amille de Beyle, mais encore de sa part, une importante mise de fonds n'auraient

probablement jamais pris aucune consistance réelle si, le dernier jour de l'année 1804, chez son professeur de déclamation, le comédien Dugazon, notre inquiet dilettante n'avait rencontré une jeune tragédienne en herbe, Mélanie Guilbert, dite Louason. Dès le 3 f évrier suivant, il avait décidé de l'aimer.

Il commença immédiatement sa cour avec

toute la science stratégique qu'il tenait de ses lectures et les hésitations l'obligeait une timidité nourrie de la crainte que lui donnaient son défaut d'argent et la certitude de sa laideur. Et, pourtant, il était très bien vêtu, et l'expression de sa physionomie,

l'éclat de son regard effaçaient ce que ses traits pouvaient avoir d'ingrat. Il vivait chaque jour dans l'attente illusoire d'un lendemain comblé. C'est alors que Mélanie dut partir pour Marseille où l'appelait un engagement au Grand Théâtre. Beyle


venait justement de recevoir une lettre de son ami Mante qui occupait depuis quelques jours une situation dans une maison de commerce de la même ville. En date du 14 floréal an XIII (4 mai 1805) ce dernier écrivait: « Il est très difficile de se procurer des places dans le commerce maintenant. Réellement. il ne se fait rien. J'aurais beaucoup de plaisir à te voir auprès de moi, mais je désirerais que tu commençasses dans une maison un peu plus forte que celle dans laquelle je suis. »

Celte lettre n'apportait pas des encou-

ragements très vifs à réaliser les projets d'autrefois. Et sans doute Beyle en d'autres circonstances, les eût-il laissé dormir d'autant plus volontiers qu'il n'y pensait déjà plus guère. Mais à l'heure où Mélanie lui annonçait son départ probable, il apprenait qu'Adèle Rebuffel et sa mère devaient aller passer quelque temps chez des parents à Marseille. Cela acheva de le décider il affirma à Mélanie qu'il l'accompagnerait. C'était le seul moyen qu'il avait de ne point la perdre. Il l'aimait vraiment, ou du moins, il croyait l'aimer pour de bon.

Pour elle, pour son amour el uniquement

par amour, il fut contraint d'accepter une place de petit commis chez Meunier, un négociant en épices de Marseille. Qu'il 1. Biblothèque de Grenoble. Manuscrit de Stendhal. R. 302.


y avait loin de cet emploi subalterne aux beaux mirages où peu de mois auparavant il se complaisait! Henri Beyle banquier se transformait tout au plus en Henri Beyle, épicier.

Du moins f ut-il bientôt récompensé de

tant de sacri fices. Parti de Paris en même temps que Mélanie, il l'avait quittée à Lyon le temps d'un court séjour dans sa famille à Grenoble. Il la rejoignit à Marseille le 25 juillet 1805 et bientôt il f ut son amant. Beaux jours d'un premier amour comblé, mais dont il se déprit bien vite. Peut-être avait-il trop lorzgtemps rêvé son bonheur, ou peut-être lui apparut-il tout à coup trop facile, ou gâté de contingences mesquines?

Au bout de quelques semaines la jalousie

elle-même s'avéra impuissante d faire jaillir de nouvelles flammes de ce qui déjd s'éteignait de soi-même. Celle belle passion n'avait été qu'un feu de paille.Beyle s'en était bientôt rendu compte en même temps qu'il s'était aperçu de la stupidité de sa nouvelle existence. Il avait confessé sa désillusion à son ami, Louis Crozet, et celui-ci lui avait aussitôt répondu « Au reste je savais depuis longtemps que tu en étais dégoûté, je l'avais vu dans tes lettres el je n'osais le le dire. » Crozet conseillait donc son ami de pousser Mélanie vers la


gloire et le Théâtre-Français pour pouvoir rompre plus facilement avec elle. Mais Beyle n'était pas encore de taille à poursuivre un projet aussi machiavélique. Les choses se défïrent d'elles-mêmes. L'engagement de Mélanie à Marseille expira et ne fut pas renouvelé. Elle rentra à Paris d'où elle écrivit aussitôt un aveu qui montre bien sa lassitude et son découragement « Je sens qu'il m'est impossible de supporter longtemps les fatigues de la tragédie. » Sa fille seule la rattachait à la vie. Un peu plus tard, le 2 juin .1806, de Paris encore, elle écrivait de nouveau à Henri Beyle, alors à Grenoble « Mes pressentiments me disent depuis longtemps que je ne serai jamais heureuse et si tu ne m aimes pas bien ils ne seront que trop justifiés1. » Elle eût voulu savoir les intentions de son jeune amant à son égard et elle lui posait à ce sujet des questions précises. Enlendait-il continuer à vivre avec elle, ou comptait-il la sacri fier à ses ambitions el d sa famille? En ce cas elle partirait pour Naples. Elle se proposait en effet d'y accepter un engagement que son ami M. Blanc, directeur ou inspecteur des douanes, lui avait procuré. Sa correspondance s'arrête ici. Il est croyable toutefois qu'elle alla à Naples et qu'elle y 1. Bibliothèque de Grenoble Manuscrits de Stendhal. R.. 302.


renconlra le général russe qui la devait épouser et emmener à Moscou. Plus tard, après la campagne de Russie, elle se réfugia de nouveau à Paris. Que devint-elle par la suite? M. Arbelet qui s'est fait l'historien de celle âme tendre nous le dira sans doute quelque jour.

Revenons d Henri Beyle que nous avons laissé d Marseille le 1er mars 1806, jour du départ de Mélanie. Les affaires de Meunier, l'exportateur d'épices, allaient assez mal. Le blocus conlinenlal ruinait tout le commerce maritime. Pratiquement inoccupé Beyle se jeta dans une froide dissipation, réaction de la sujétion où l'avait tenu Mélanie. Il ne songeait, à son tour, en réalité qu'à regagner Paris. Pour une fois ses désirs rejoignaient ceux de sa famille qui ne l'avait vu qu'avec raneceur occuper une situation aussi vulgaire. Tous les siens s'employèrent donc d le raccommoder avec les Daru pour lui obtenir, à défaut du Conseil d'Etat dont on parlait déjà, quelque situation officielle. Les Daru se montrèrent assez réticents. Cette mauvaise tête de petit cousin pour lequel 'ils élaienl naguère si bien disposés. ne leur inspirait plus aucune confiance, Ils se laissèrent enfin fléchir « Qu'il vienne, on verra. »

Sitôt rentré à Paris, Beyle s'empressa de faire amende honorable. Il dut plus ou


moins explicitement renier ses amis les idéologues, et pour bien monter qu'il était guéri de ses dangereuses idées libérales, il se fil, à la suite de son cousin Martial, recevoir franc-maçon à la loge Sainte-Caroline, oit s'affiliaient les plus zéles fonctionnaires du jeune Empire.

Il retrouva avec joie les plaisirs de la musique, les soirées au Théâtre Français, ses anciens amis et jusqu'à Mélanie pour qui quelques semaines d'éloignement lui avaienf donné un goût nouveau.

Cependant, la campagne d'Allemagne se préparat. Martial Daru emmena son jeune cousin qui n'avait encore aucun titre on le caserait sur place.

De fail, c'est à Brunswick que nous le retrouverons, paré du titre pompeux d'intendant el revêtu d'un splendide uniforme. Il avait des chevaux, des laquais; il s'essayait au pistolet il allait à la chasse. Il y montrait même beaucoup d'adresse: on se souvient qu'à Claix dans son enfance il tuait des grives dans la propriété de son père. Maintenant ce sont des perdrix, des lièvres, peut-être même de plus grosses bêtes, en attendant qu'à Civita-Vecchia il console son exil et sa vieillesse en tirant des alouettes.

Pour l'heure,les Allemands lui donnaient du Monseigneur. Il manqua même d'avoir


un duel avec un Chambellan et il courtisait la fille d'un général noble. Malheureusement ses principaux cahiers de ce temps ont été égarés. A peine volions-nous comment sa sensibilité s'aviva aux douces mièvreries de l'amour allemand et aux promenades sentimentales du Chasseur vert. Les premières pages de Lucien Leuwen nous restitueront plus tard toute celte atmosphère. Tandis qu'à Brunswick il se distrayait

de toute façon et faisait l'important, il reçut la visite de la comtesse Pierre Daru qui rejoignait son mari à Berlin. Cette jeune femme alerte, vive, rieuse, se trouvait sans doute fort dépaysée par ce voyage rapide en pays étranger. La rencontre d'une figure de connaissance dut amener sur ses lèvres des mots d'amitié. Elle ne sut cacher sa joie et sa sympathie à son jeune cousin. Au point que celui-ci dont la f atuité était encore grande, à base d'illusion et d'ignorance, en demeura rêveur.

Il la revit à Vienne en 1809 où l'avaient

entrainé de nouvelles fonctions.Il se montra d'emblée plus aimable. Et la comtesse Daru dont le mari fort occupé par ses hautes fonctions n'avait guère de temps à lui consacrer et qui avait besoin d'un cavalier servant pour l'accompagner dans ses promenades, songea à Beyle pour cet emploi. Celui-ci du coup se crut distingué, sinon


aimé il en conçul les plus grandes espérances. Vraiment incorrigible dans ses illusions sur les f emmes, ne le sera-t-il pas toute sa vie?- il ne pouvait croire que la confiance, la liberté des propos et des manières pouvaient aller sans l'amour. Aussi, fut-il vite convaincu qu'il n'avait plus qu'à se déclarer et à agir.

Sa timidité, toutefois, n'avait point enlièremenl fondu, et il n'avait rien perdu de son goût pour les calculs, pour la stratégie. Beyle était l'homme des théories, il en avait déjà sur tous les sujets et particulièrement sur l'amour. Jamais il n'aurait su se déterminer sans elles et sans mettre sa conduite d'accord avec un plan méthodiquement élaboré à l'avance.

Il commença donc dés lors auprès de la

comtesse Pierre Daru, et il continua ensuite à Paris, une cour assidue, bien en règle et si discrète que l'intéressée ne dut pas, tout au moins au début, y comprendre grand chose. On en verra les phases principales dans le Journal il parle de Mme Daru tour à tour sous les noms de Mme Z., de comtesse Palfy, de comtesse Marie, de lady Alexandrine, etc., etc.

Faut-il insister sur le soin qu'il prenait à brouiller à plaisir les pistes, à multiplier les surnoms et à camou fler toute la géographie de ses souvenirs. Il avait en lui le goût de


l'intrigue, du mystère. C'était aussi prudence au cas où son journal serait passé sous des geux trop curieux. Lorsqu'il existe plusieurs versions ou copies de son Journal on le prend souvent sur le fait; ailleurs, il a parfois été possible de découvrir les véritables noms sous les surcharges qui les recouvrent. En fin, c'est souvent l'étude attentive du contexte qui permet d'identifier les lieux ou les personnages. Encore ne sont-ce là souvent que des conjectures et souvent, il n'a pas été permis de dire même par une note prudente, comment interpréter de façon satisfaisante une indication certainement de fantaisie. Le lecteur devra se souvenir une fois de plus qu'avec Stendhal la sagesse est de se méfier.

Une autre remarque toutefois en passant.

Ne peut-on se demander dans quelle mesure les sentiments de la comtesse Pierre Daru ont pu répondre, f ût-ce un seul jour, à ceux de son candide cousin? C'est ce qu'il est impossible d'estimer aujourd'hui. Elle lui voulait du bien. Plus d'une fois elle intercéda en sa faveur auprès du terrible Pierre Daru. Elle s'était déclarée sa protectrice officielle. Mais on peut être à peu près certain qu'une campagne amoureuse, toute faites d'allusions, de regards, de soupirs, d'attitudes confidentielles, comme celle qu'entreprit le jeune Stendhal, devait être bien


faite pour agacer une femme qui n'avait qu'une franche sympathie à offrir ou pour décourager l'amoureuse qui n'eûl attendu que l'occasion de se rendre.

Ce qui manqua en pareille occurrence à Henri Beyle, c'est la simplicité. Du moins, ce tableau qu'il a laissé des oscillations d'un cœur inexpérimenté, trop roué pour ce qu'il ressent de passion en même temps que lrop épris pour le rôle de Lovelace qu'il s'est assigné, forme un des épisodes les plus importants de son Journal.

Les relations de Stendhal à Paris dans les dernières années de l'Empire semblent avoir été aussi nombreuses que mal connues. Le Journal est à peu près muet sur la plupart et fort elliplique sur les autres. Du moins trouvera-t-on quelques échos précieux sur la famille Rougier de la Bergerie dont le chef lut longtemps préfet de l'Yonne et que Crozet avait connu du fait de ses fonctions d'ingénieur dans ce département En mai 1806, Mme de la Bergerie vint faire avec ses trois filles un séjour d Paris. Crozet qui se trouvait alors dans la capitale les voyait tous les jours. On sait qu'il était amoureux de la cadette. Mais, c'est l'aînée qu'il vantait le plus à son ami « Au reste, j'ai acquis plus que jamais l'amitié de cette divine Jules, la plus tendre, la plus spirituelle des femmes que j'appellerais


sublime si ce mot n'avait l'air exagéré.

Combien je donnerais pour que tu puisses

la connaître 1! »

Beyle ne la rencontra probablement qu'en

1810, et ce n'est guère que près de vingt

années plus tard qu'il nouera avec elle une

confiante el solide amitié qui durera jus-

qu'à sa mort.

En 1811 Henri Beyle pul enfin retourner

cri Italie. Celle Italie seulement pressentie

en 1800, il la découvrit enfin. Il y rejoignait

Angela Pietragrua qu'il n'avait fait naguère

qu'entrevoir et que depuis dix ans il n'avait

cessé dans ses rêves de regarder comme le

type de l'amante idéale el presque sans

coup férir elle devint sa mailresse.

Quel triomphe! Il en fut enivré. Cet homme

perspicace ne se dit pas une seconde que si

sa conquête avait été aussi promple il le

devait sans doute à une facilité de mœurs

dont il n'avait pas à s'enorgueillir. Celle

idée ne germa pas une seconde en son cœur

ingénu. Pas plus qu'à la fin de son séjour,

après l'expédition romanesque de la Madonna

del Monte la Pielragrua commença ses

manèges de femme qui conduit plus d'une

intrigue de front, il ne pensa qu'il était

berné! Non, il était de ces hommes dont

rien n'entame la crédulité. Ainsi Mme Pielra-

1. Bibliothèque de Grenoble Manuscrits de Stendhal.

R. 302.


grua aura-t-elle beau jeu d recommencer

son manège en 1813, puis en 1814. Rien

n'aurait jamais pu ouvrir les yeux de son

crédule amant si une soubrette mécontente,

à ce que nous apprend Mérimée, ne lui avait

montré l'image fort crue de sa mésaventure.

Cet aveuglement d'un homme à l'ordinaire

assez clairvoyant est bien caractéristique de

sa vraie nature. Les salons de la Restau-

ration où il fréquentera plus tard, l'enten-

dant lancer à l'aveugle les plus scabreux

paradoxes, croiront ainsi voir en lui une

nouvelle incarnation de Méphistophélès,

alors qu'il ne fut jamais que le cœur le plus

tendre et le plus aisé à berner.

Quoi qu'il en soit, ce voyage d'Italie

(du 29 août au 27 novembre 1811) demeure

un des chapitres marquants du Journal.

A sa propre histoire, à celle de ses amours et

de ses relations, Beyle mêlait tant de réflexions

neuves sur un pays qu'il apprenait d

connaître, de fraîches observations curieuses

sur les paysages qu'il appréciait finement,

de remarques spontanées sur les musées

et les églises qu'il visitait avec applicalion,

sur les théâtres qu'il aimait à la folie et

sur les hommes qu'il rencontrait, qu'il faut

bien convenir que le Stendhal touriste, en

même temps que le Stendhal critique d'art,

est né du jour où il entreprit d'écrire ces

pages incisives et que nous trouvons en elles


la véritable esquisse de son futur et prochain succès de librairie Rome, Naples et Florence en 1817.

Beyle rentra à Paris à la fin de 1811. Il y reprit ses fonctions administratives, ses travaux personnels, ses rêveries surtout et ses études sur l'homme et sur lui-même. Ses habitudes de lit également avec la fraîche Angeline Bereyter, cette petite chanteuse de l'opéra Buffa, qui meublait tant bien que mal le vide de son cœur. Il reprenait même sa cour à la comtesse Daru, mais le feu des anciens jours avait bien décru, la flamme allait bientôt mourir d'épuisement.

En fin, arriva l'heure où Beyle fut chargé d'aller porler à l'Empereur, qui venait d'entrer en Russie, le portefeuille des ministres. Nous n'avons plus sur cette nouvelle campagne que quelques pages sur le séjour de Moscou. Pour le surplus le Journal de ce temps-là a été perdu. Mais à lire la Correspondance on voit que lors de la retraite, Beyle se vit confier d'importantes missions pour le réapprovisionnement de l'armée. Il ne paraît pas téméraire de croire à son sang-froid et à une conduite méritoire de sa part. Nous n'avons retenu, il est vrai, que par ouï-dire les félicitations que lui aurait adressées le comte Pierre Daru pour avoir f ait sa barbe au matin d'un des pénibles jours qui précédèrent le passage de la


Bérézina, on peut néanmoins penser que l'anecdote est exacte et que Beyle sut comme en toutes circonstances se conduire en homme de cœur.

A la suite de celle campagne où il avait

enduré trop de choses, son âme avait trop éprouvé, Beyle aspirait au repos. Il se trouvait dans un état de froideur parfait et croyait avoir perdu ses passions. Le théâtre, les salons, les femmes même n'obtenaient de lui qu'une attention nonchalante et amusée.

Des services qu'il avait rendus en Russie

il attendait néanmoins une. récompense. Il ne fut pas nommé préfet comme il s'y attendait; et, s'il s'en est réjoui en pensant qu'il pourrait ainsi demeurer à Paris, il n'en fut pas moins fort vexé. Il le fut davantage quand il eut l'assurance qu'il n'avait rien, mais rien décroché, pas même une croix bleue.

Du reste, la guerre recommençait et le

19 avril 1813 il repartait pour Mayence. Il assista à la bataille de Bautzen où il fit une remarque d'une extrême importance:

« Nous voyons f ort bien, de midi à trois heures, tout ce qu'on peut voir d'une bataille,

c'est-à-dire rien. Le plaisir consiste à ce qu'on est un peu ému par la certitude qu'on a, que là se passe une chose qu'on sait être terrible. » Il tenait une idée sensationnelle


qu'il ne développera, il est vrai, que vingtcinq ans plus tard avec la description de la bataille de Waterloo vue par Fabrice au seuil de la Chartreuse de Parme.

Le 10 futn suivant, Beyle arrivait à Sagan (Silésie) comme intendant de la province. Sur celle intendance comme sur sa mission à Grenoble au début de l'année désastreuse qui suivit, il est d'autant plus inutile d'insister ici que le Journal et la Correspondance nous livrent à ce sujet tout l'essentiel. Ici comme là, Beyle s'ennuya et tomba malade. Cela lui arrivait toutes les fois qu'il manquait de loisirs et ne pouvait mener à sa guise celle existence de dilellante pour laquelle il se croyait uniquement fait pour lui, vivre allait de plus en plus se ramener uniquement à étudier les hommes, à faire la conversation, à aimer et à écrire.

Aussi à la chute de l'Empire, quand il vit tout crouler autour de soi et qu'il ne saurait tout au plus obtenir, à f orce de supplications, qu'un poste infime, préféra-t-il se fixer à Milan avec ses manuscrits. Il venait de terminer ses hâtives Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase. Il allait mettre la dernière main à l'Histoire de la Peinture en Italie et entreprendre Rome, Naples et Florence. Les projets littéraires ne lui manquaient pas. Et


l'amour l'attendait. Du moins il en était encore persuadé. Il ne fut pas long, nous l'avons dit, à s'apercevoir qu'Angela était une coquine « une catin sublime » pour nous servir de sa propre expression. Il n'eut pas la sagesse de se contenter de ce que cette femme perfide comme l'onde, mais ardente et spirituelle, pouvait lui donner. Et il s'éprit peu après d'une amante qu'il para de toutes les séductions et de toutes les grdces, mais qui ne voulut jamais l'entendre et le traita fort durement.

Nous touchons là à une partie de sa vie qui déborde le cadre du Journal. A peine y fait-il quelques allusions dans des notes elliptiques. Il n'y reviendra, et encore f urtivement, que dans les Souvenirs d'Egotisme.

Le Journal du reste devient de plus en plus silencieux sur les aventures sentimentales de son auteur, de plus en plus f ragmentaire. Il ne nous offre plus guère que de rapides jalons. Nous savons par lui qu'en janvier 1817 Beyle était d Naples, et en juillet d Londres. En 1818, il décrivait une excursion dans la Brianza. A la suite de quoi nous n'avons plus que la relation du début d'un nouveau voyage en Italie en 1823, alors que depuis deux ans Beyle avait quitté Milan et s'était réinstallé d Paris. Rien d'autre ne nous est parvenu.


Tel se présent dans ses grandes lignes ce Journal qui nous est d'abord précieux par les événements qu'il raconte puisqu'ils permettent de reconstituer l'existence intime d'Henri Beyle durant près de vingt ans, mais dont l'intérêt principal réside dans le spectacle d'un être qui se penche avec attention sur soi-même pour nous donner de son cœur une analyse extrêmement déliée, lucide et sincère. On y retrouve toute entière la doctrine faite d la fois de clairvoyance attentive et de passion romanesque que Beyle lui-même, el non point comme on. le croit communément quelque aventureux disciple, a codifié sous le nom de beylisme. Ce singulier système de vie, celle méthode pour comprendre el pour sentir, se trouve bien au complet dans le Journal. L'auteur s'y montre déjà en possession des principales idées qu'il exposera plus tard avec éclat dans ses livres. Il y dévoile, en outre, son esprit méditatif et secret, qui aimait le monde, la conversation, la compagnie des femmes, mais que préoccupa toujours en public la nécessité de tenir un rôle. Car avouait-il naïvement « il n'est pas impossible qu'on s'ennuie auprès d'une maitresse, mais on ne peut pas fut montrer cet ennui ce serait la perdre.» 1l fallait donc jouer la comédie. Or, Beyle


n'aurait rien aimé tant gué ne point penser plus loin, qu'être tout à la sensation. Il ne pouvait être vraiment naturel que dans la solitude. Ainsi finit-il par se réjouir en 1811 de l'absence de Crozet qui devait d'abord l'accompagner dans son voyage en Italie « je m'applaudissais de voyager seul. C[rozet] même eût nui à l'objet de mon voyage. J'ai besoin d'une certaine dose de conversation et d'épanchement; ne pouvant la trouver avec un compagnon de voyage, je la prends avec les Italiens. Je suis ainsi forcé à les étudier. L'homme qui voyage pour jouir du son que produisent sur son âme les montagnes et les caractères étrangers, et pour connaître les hommes, doit prendre garde à se mettre trop loin de la nature.

» Deux Français, voyageant dans une bonne voiture avec un domestique intelligent, peuvent transporter l'amabilité de Paris et les jouissances de salon au milieu de l'Apennin, mais ils ne goûtent pas l'Apennin, comme moi voyageant seul dans une voiture toute ouverte.

» Cela est dit sans envie, car j'ai une calèche qu'il ne tenait qu'à moi d'amener en Italie. »

De même deux ans plus tard, il fut d'abord contrarié de ne pas trouver son ami Bellisle à l'hôtel de M. Marchant le jour de son arrivée


à Milan. Il ajoutait pourtant aussitôt « Mais sa conversation m'aurait refroidi, et certainement j'eusse été moins moi. » Ce n'était que la plume à la main, dans le silence de sa chambre qu'il se retrouvait entièrement lui-même. D'où le succès de ses ouvrages autobiographiques auprès des lecteurs qui déjà mordus par ses œuvres anté. rieures peuvent approfondir, grâce à des pages aussi dépouillées de f ard que celles du Journal, la connaissance de son âme profonde.

Rarement critique fit preuve à ce sujet de plus de sagacité que n'en montra Paul Bourget quand, dans ses Essais de psychologie contemporaine, el sur la seule foi des œuvres qu'un Sainte-Beuve avait pu lui-même avoir sous les yeux, il sut insister sur l'avidité de sentir que découvrait l'âme d'Henri Beyle, sur son besoin éperdu d'être aimé et d'aimer. N'allait-il pas jusqu'd dire que c'est parce qu'il avait fait « la dure expérience de la solitude intime que Stendhal nous donne aujourd'hui une image antidatée de la sensibilité contemporaine ? Ce que Bourget avait su lire ainsi avec tant de finesse dans le filigrane des romans reçut une éclatante confirmation le jour où parurent les ouvrages autobiographiques et tout particulièrement le Journal.

Je n'avancerai pas que lorsqu'elle en eut


la révélation, la critique du temps n'en fut

point un instant désorientée, mais dans

l'ensemble, elle comprit néanmoins, la

richesse de son analyse pénélrantre. Il fallut

l'ingénuité et le parti pris de Mme Gyp,

ennemie particulière, on le sait, des psycho-

logues, pour s'étonner que Beyle n'ait parlé

que de lui-même. Sans doute, Mme Gyp

avait-elle coutume de mêler à ses confessions

les petites histoires du voisinage.

C'est en 1888, que Casimir Slryienski el

François de Nion firent paraître pour la

premiere fois, chez Charpentier, le Journal

de Stendhal. Celle publication n'était que

fragmentaire el dans le détail assez fautive.

Son apparition ne doit pas moins être

considérée comme une date littéraire.

M. Paul Arbelet a donné ensuite, chez

Calmann-Lévy, en 1911, l'ensemble du

Journal d'Italie. C'est-à-dire qu'il a réuni

sous ce titre tous les cahiers du journal

écrits par Beyle durant ses divers séjours

en Italie. Les deux tiers environ du volume

publié ainsi par M. Arbelet étaient inédits:

c'est assez dire l'importance et la valeur

de son édition. Ajoutez qu'elle apportait

un texte presque partout impeccable et

qu'éclairait une annotation extrêmement

nombreuse, sûre et variée.

Il a fallu ensuite attendre jusqu'à l'édi-

lion Champion qui a paru en cinq volumes,


de 1923 à 1934, pour avoir une édition complèle et précise du Journal. Elle est due à la collaboration de M. Henry Debraye, pour la préface et l'établissement du texte, et de Louis Royer pour l'annotation. Les noms seuls de ces deux éminents stendhaliens suffisent d attester la valeur de celle belle édition. Je ne saurais trop dire de quelle utilité elle m'a été pour l'établissement de celle que je présente ici au public. J'ai proflté largement de ses leclures sur des manuscrits parfois assez difficiles et de ses notes toujours excellentes. Je lui ai, en outre,

emprunté les quelques chapitres dont les manuscrits enrichissent les magnifiques collections de M. Edouard Champion.

Pour le surplus les pages du Journal

sonf éparses dans les Manuscrits conservés d la bibliothèque municipale de Grenoble. On les y trouve sous les coles suivantes R. 289, tomes V et XIII;

R. 302;

R. 5896, tomes 1, II, IV, V, VII, X,

XI, XIV, XV, XVI, XVII, XVIII,

XIX, XX, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVIII et dossier complémentaire. Tous ces manuscrits je les ai revus et

collationnés avec le plus grand soin afin

d'établir un texte aussi minulieusement exact que possible. Et je crois avoir la chance


d'apporler ici sur plus d'un poinl un texte nouveau.

Je dois avouer encore que je me suis cru autorisé à modifier et à uni fier la façon qu'a l'auteur d'écrire d'ordinaire les noms propres avec la plus aimable licence. Pour l'orthographe courante, je n'insiste pas. Beyle a confessé quelque part qu'il faisail beaucoup de fautes d'orthographe et qu'il les aimait. Il écrit poliçon, cautelette, une male, caffé, ennuieux, prétieux. C'est à se demander s'il ne le faisait pas exprès. Les passages dus d la plume de Crozet ne sonl du reste pas non plus exempts de semblables fautes. Au risque de nuire au pittoresque de celle édition, ces fantaisies n'y ont aucunement été respectées.

Je me suis enfin efforcé de renouveler un peu la riche el solide annotation apportée par M. Louis Royer dans l'édition Champion. J'y aurais sans doute échoué pour une grande part si je n'avais eu l'aide amicale de deux précieuses collaborations. D'abord celle de M. Louis Royer lui-même, dont l'amitié m'a été constamment précieuse et qui avec une extrême obligeance a bien voulu me faire profiter de ses découvertes les plus récentes dans le domaine encore en friche des relations d'Henri Beyle à toutes les périodes de son existence. Celle ensuite de M. F. Michel d qui rien de ce


qui touche Stendhal n'est indifférent et qui sur de nombreuses pages du Journal m'a apporté de fécondes suggestions, fait apercevoir d'utiles rapprochements, montré les pistes à suivre ou enrichi des fruits d'une vaste ledure. Les très vifs remerciements que je leur adresse ici à l'un et à l'autre ne sauraient acquitter ma dette, mais expriment ma reconnaissance.

Henri MARTINEAU.


Milan, le 28 Germinal an IX[-18 Avril 1801]. J'ENTREPRENDS d'écrire l'histoire de ma vie jour par jour. Je ne sais si j'aurai la force de remplir ce projet, déjà commencé à Paris. Voilà déjà une faute de français il y en aura beaucoup, parce que je prends pour principe de ne me pas gêner et de n'effacer jamais. Si j'en ai le courage, je reprendrai au 2 ventôse l, jour de mon départ de Milan, pour aller rejoindre le lieutenant général Michaud à Vérone.

28 germinal. J'ai vu manœuvrer sur le glacis du château la cavalerie et l'artillerie à cheval de la deuxième légion polo1. Henri Beyle avait été nommé sous-lieutenant à titre provisoire le 23 septembre 1800 le 17 octobre, il était attaché à l'état-major et le 23 octobre, nommé sous-lieutenant au 6e régiment de dragons, à Lodi. Rentré à Milan, il en était reparti le 21 février 1801 (2 ventôse), ayant été choisi le 1" février comme aide de camp par le général Michand qui commandait la 3e division des troupes cisalpines.

JOURNAL

1801


naise, venant de l'armée du Rhin pour aller, à ce qu'on dit, s'établir à Florence, à la solde du nouveau grand-duc 1, une trentaine des meilleurs officiers ont quitté à cause de cela. La cavalerie, en veste bleue, passepoil cramoisi, armée de sabres d'houzards et de lances avec des petits drapeaux tricolores, a tourné très adroitement et à plusieurs reprises sur ellemême. Les généraux Moncey, Davout et Milhaud s'y sont rendus en grande tenue.

29 [Germinal-19 Avril].

Le ministre Petiet 2 reçu un courrier extraordinaire de Paris, qui lui a annoncé que Paul Ier a été trouvé mort dans son lit le 20 mars. On prévoit que cette mort entraînera de grands changements. Je viens du bal de chez Angélique. Gibory 3 a 1. Charles-Louis de Parme, grand-duc de Toscane. 2. Claude Petiet, ministre du gouvernement français dans la Cisalpine. Beyle, à son arrivée à Milan, travailla dans ses bureaux et logea chez lui. Ses deux tlls ainés furent ses camarades. Augustin était adjoint aux commissaires des guerres. Le cadet Alexandre (dans la Vie de Henri Brulard, t. 11, p. 237, Beyle l'appelle Auguste par erreur) eut un duel en Italie avec Beyle. En 1808, il épousa à Paris Adèle Robuffel, cette cousine de Stendhal, dont il sera tant parlé dans les premières années du Journal. Alexandre fut ensuite intendant des biens de la couronne en Toscane.

3. Gibory, chef d'escadron, premier aide de camp du général Michaud. Beyle s'est toujours souvenu des préférences que lui accordait la charmante Mme Martin.


dit à Ferdinand qu'il avait chassé Mme Martin. Je crois y avoir vu monter cette dernière en descendant.

10 Floréal[-30 Avril].

Je suis toujours à Milan. Le 6e dragons a passé pour se rendre en Piémont, où le lieutenant-général Delmas commande le militaire sous les ordres du général Jourdan, qui a les pouvoirs d'un vice-roi. Il y a eu aujourd'hui, sur la place du château, une grande fête pour la paix. On a posé la première pierre du foro Bonaparte. Le soir, feu d'artifice mesquin. Scène lyrique assez ennuyeuse au grand théâtre, et bal, où les femmes honnêtes ont dansé.

11 [Floréal-1er Mai].

Je pars demain pour Bergame. Martial 2 va, par ordre de Félix 3, à Florence Marignier 4, à Bologne. M. Daru a fait un projet d'arrêté très volumineux sur l'organisation de l'armée en temps de paix. Le 1. Ferdinand Joinville, commissaire des guerres. 2. Martial Daru, sous-inspecteur aux revues, cousin de Beyle.

3. Inspecteur aux revues.

4. Marignierdela Creuzardière, sous-inspecteur aux revues. Beyle qui l'appelait le charmant Marignler, le retrouvera en Allemagne et en Russie.


premier consul en a été content et. l'a invité à venir le discuter à Malmaison. On parle beaucoup de guerre. Moreau a reçu l'ordre de rester à son armée, et Augereau de se rendre sur-le-champ à la sienne. L'adjudant-commandant Mathys, qui était venu le 9 de Bergame, pour la fête, y est retourné cet après-midi. Depuis que j'ai cessé de penser à la charmante Mme Martin, actuellement Saladini, j'ai beaucoup lu La Harpe. J'ai lu les tomes I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII de son Lycée. J'ai réfléchi profondément sur l'art dramatique, en relisant les vers de Selmours 1 ils m'ont paru moins mauvais qu'en les faisant. Je veux apprendre à les faire, car il vaudrait bien mieux que les Quiproquos 2 fussent en vers. Je donne dix-huit l[ires] de Milan au vetturino qui me conduit à Bergame. Je vais de ce pas au petit théâtre, où l'on donne deux pièces traduites du français.

12 [Floréal-2 Mai).

Les Italiens ont trouvé le secret de déna-

turer le Légalaire universel de Regnard je n'ai pas attendu la deuxième pièce et suis allé jouer au loto au café de la Porte1. Pièce de Beyle. Cf. Théâtre, t. J. p. 1.

2. Autre pièce de Beyle. Cf. Théâtre, t. I, p. 77.


Orientale. La route de Milan à Bergame est superbe et dans le plus beau pays du monde.

A Canonica, village à vingt milles de

Milan et à dix de Bergame, situé sur l'Adda, on a une des plus belles vues possibles. Celle de la haute ville de Bergame est moins jolie et infiniment plus étendue. De la casa Terzi, où est logé le général M[ichaud], on aperçoit très distinctement les Apennins, situés à vingt-cinq lieues de là. On en voit très bien les détails avec une lunette de vingt pouces de Ramsden que le général possède. La vue n'est bornée au nord-est et au sud-ouest que par les montagnes auxquelles B[ergame] est adossée. Il y a ici deux théâtres, l'un très beau dans le Borgo, qui est la partie de la ville située en plaine, l'autre de bois sur la place de la cité. Nous allons chaque soir à celui-ci qui est très près de chez nous. L'autre en est à demi-heure. On cite ici Mme Nota comme la plusjolie femme de la ville, et véritablement elle n'est point mal on lui donne 60.000 [lires] de rente elle a un cavaliere servente, bel homme, et qui dépense beaucoup pour elle elle est par conséquent inattaquable. Nous pourrions baiser deux comtesses qui logent près de chez nous, mais elles ont vingt-huit ou trente ans, et un air de saleté qui répugne.


19 [Floréal-9 Mai].

Le général a eu à dîner le citoyen Foy, chef du 5e régiment d'artillerie légère, adjudant-commandant, commandant la réserve de la gauche composée du bataillon de grenadiers et du go régiment de chasseurs à cheval. C'est un jeune militaire de petite taille etde la plus grande espérance, plein d'ambition et d'instruction. On est généralement jaloux de lui tout en lui rendant justice. D'ailleurs les défauts de ce caractère l'esprit de contradiction et l'orgueil senti1. Il a volé une voiture à Bergame.

J'ai pris un maître d'armes, contrepointe, sergent à la 91 demi-brigade, vers le 18. Je lui donne 12 francs de France par mois.

J'ai eu bien vite lu le 7e v[olume] des œuv[res] de Voltaire, le 21e des Mém[oires] secrels de la République des Lett[res], la Description du Palais-Royal et la Cabane mystérieuse, que j'avais apportés de Milan. Je me suis beaucoup ennuyé, faute de livres. Le patron nous a prêté le V[oyage] en It[alie] de l'abbé Coyer. Pauvre ouvrage. 1. n s'agit ici du futur général Foy, le fameux député libéral de la Restauration que Béyle retrouvera alors dans les salons libéraux (1775-1825).


Je lis quelques Mercures britanniques de Mallet du Pan.

Le 21, on a donné ici l'Avventuriere

notturno de Federici, pièce faisable en français elle n'existe ici que dans il teatro moderflo applaudito, collection de 40 à 45 v[olumes]. S'il n'a pas été déjà donné en France, on peut en faire un joli semi-drame.

Le 22, le général a donné à déjeuner

à l'adjudant-commandant Delord, employé près le général Moncey, qu'il tutoie. Le général Moncey n'a pas encore quarantecinq ans. Dalbon et Combe ont volé 100.000 écus. Delord est un homme très aimable, le vrai ton. II est venu ici voir Mme. sa maîtresse, avec laquelle il était depuis trois mois. On dit qu'elle lui a fait dépenser 200 louis. II est toujours vêtu en bourgeois.

Le général Franceschi, qui a quitté

l'état-major depuis une dizaine de jours, est un lâche. Il a gagné, à ce qu'on dit, deux ou trois millions 1, soit par ses basses exactions, soit par ce que lui rendaient quatre-vingts ou cent commandants de 1. On réduit cela à 500.000 écus. TI était excellent tra-

vailleur au bureau. Les gribouillages du général Charpentier le font regretter à cet égard. (Note de Beyle.)

JOURNAL. I. 4


places corses, qu'il avait placés, et qui volaient à qui mieux mieux.

23 [Floréal-13 Mai].

Alpy, Farine et Picoteau sont venus voir le général M[ichaud]. Ils sont arrivés à sept heures et nous ont rencontrés comme nous allions nous promener sur la route de Brescia, qui est très marécageuse. J'ai eu la fièvre le soir.

Le général Suchet s'absente par congé le général Loison le remplace par intérim. Il n'y a plus de lieutenants-généraux. Le général Oudinot va aller à Paris pour, conjointement avec les généraux Dessole et Andréossi, former la liste des adjudantscommandants qui devront être conservés. 24 [Floréal-14 Mai].

Nous sommes restés ensemble.

25 [Floréal-15 Mai].

Ils sont partis environ les deux heures. Alpy pleurait le général était très ému. 1. Trois jeunes officiers. Farine est le prototype du général Fari que Lucien Leuwen rencontre à Caen. (Lucien Leuwen, t. In, p. 113.)


Le général inquiet de la cause de son départ. Alpy a répondu la présence de Durzy. J'espère qu'une fois qu'il sera capitaine, si un officier d'artillerie peut être aide de camp, le général éloignera Durzy et prendra Alpy. Le général a dit à Alpy « J'aime beaucoup ce petit Beyle, il est plein d'esprit. Je désire beaucoup qu'il reçoive sa commission d'aide de camp mais il est trop franc et trop tranchant. » Alpy m'a laissé sa jument pour 100 écus. Je lui ai payé 183 l[ires] avec mes appointements de vendémiaire et de germinal. Je lui ai fait un billet des 127 (sic) restantes, qu'il a accepté avec peine 1. Il me reste environ 90 l[ires].

27 [Floréal-17 Mai].

Une prise de kina a diminué beaucoup mon accès. Les comédiens ont donné aujourd'hui la Prevenzione paternella. Un prêtre suppose tous les crimes à son frère un général, dont le premier devait épouser la fille, se croyant trompé, le fait condamner à mort. Le méchant est découvert et tout finît,

1. Beyle n'acheva de payer son camarade Alpy qu'en 1803 oit 1804. Cf. Correspondance, t. I, p. 182, et plus loin, Journal du 12 avril 1804.


Le bataillon de grenadiers commandé

par le capitaine de la 102e va à Monza. Foy prend le commandement de la place. Le général Bourdois et sa femme ont

dîné à la maison.

28 [Floréal-18 Mal].

Le bataillon de grenadiers est allé à

Monza pour être à portée de la maison de campagne du général Moncey qui en est à trois milles.

Foy prend le commandement de Ber-

game il a une inflammation à un testicule.

II n'y a plus de lieutenants-généraux.

J'ai eu un accès de fièvre très fort cette

nuit j'ai envie de demander au général la permission d'aller passer un jour à Milan, pour consulter M. Gonel.

On a joué hier soir ici Epicharïde e

Nerone 1, assez bonne tragédie.

29 [Floréal-19 Mai].

On a joué ce soir Zelinda e Lindoro,

excellente comédie de Goldoni on pourrait en tirer une bonne pièce française 2. 1. M. P. Arbelet pense qu'il s'agit ici d'une traduction

d'Epicharis et Néron, tragédie de Legouvé, 1794.

2. Beyle traduisit cette pièce. Cf. le Thédtre, t. I. p. 99.


30 [Floréal-20 Mai].

Mon domestique est arrivé de Milan avec mes deux chevaux. Ne pourrait-on pas faire une pièce intitulée La soldalomanie ou La manie du militaire ?

1er Prairial[-21 Mai).

Ma fièvre quotidienne continuant toujours, je suis allé à Milan pour consulter M. Gonel. Je suis parti le 1er prairial à cheval, et suis revenu de même le 5.. On joue à Milan Il podesla di Chioggia, opéra mis en musique par Ferdinando Orlandi, jeune. de Parme, âgé de vingtdeux ans, élève de Cimarosa. Le directeur de la Scala lui a donné soixante ou soixante-dix sequins. On trouve la musique de cet opéra, qui est son premier ouvrage, assez bonne. Je la trouve inférieure à celle delle Donne Cambiale, et del Ciabattino, qu'on donnait auparavant. Il y a cependant, dans le premier acte, une belle phrase musicale, et, dans le second, une scène dans laquelle le Podestà est déguisé en pêcheur, et dont la musique est charmante. L'inspecteur Félix continue à donner des preuves de la petitesse de son esprit.-


II a écrit une lettre inconvenante à Marignier qui lui a rivé son clou. Mmes Petiet et Dumorey sont revenues le 3 du lac de Garde. Parmi une foule de plaisanteries graveleuses qui ont amusé ces dames et leurs filles, Mazeau 1, qu'on était allé vexer dans son lit, a quitté sa chemise, et, prenant un flambeau, est venu les voir en cet état. Les filles étaient présentes et acceptantes. Sommariva, qui en était, a fait tout le long la cour à Mme Dumorey. Je ne sais s il l'a foutue, suivant le conseil que Mazeau lui en donnait devant elle.

Martial fait la cour à Mme Monti 2 dont il est enchanté il était déjà très avancé lorsque je suis parti. Ils sont convenus avec Mme Lavalette 3 que, puisque l'amour était éteint, il fallait que l'amitié lui succédât. Il y a trois ou quatre ans que cela durait.

J'ai rapporté de chez Giegler 4 le Siècle de Louis XV, œuvre posthume de l'abbé 1. Mazeau. de la Tannière (1775-1829), commissaire des guerres de deuxième classe depuis 1799. Beyle le retrouvera ordonnateur à Linz en 180B.

2. Teresa Pickler, femme du grand poète Italien.

3. Emilie-Lonise de Beauharnais épouse de l'aide de camp de Bonaparte, aurait été fort bien avec Martial Daru. (Cf. Vie de Henri Drulard, t. II, p. 278.) C'est la future héroïne de l'évasion de son mari, alors ministre des postes de l'Empire, en 1815, et la mère de la Consolatrice. de Delacroix.

4. Libraire de Milan.


Arnoux Laffrey, 2 volumes in-8, et les trois premiers volumes de l'Histoire des Russes par Lévesque.

7 [Prairial-27 Mai].

J'ai pris vingt-cinq g[rains] d'ipécacuana et 1 de tartre stibié qui n'ont pu me faire vomir qu'une fois et faiblement. Je lis les Campagnes de César critiquées, mal à mon avis, par Davon, justifiées et traduites par Vaudrecourt. Le libraire Antoine, sur la place de la haute ville, m'a loué le premier volume des comédies de Goldoni dans lequel se trouve Gli amori di Zelinda el Lindoro. Ce volume contient quatre comédies il Teatro comico, la Pamela nubile, la Pamela marilata et Giz amori di Zelinda et Lindoro.

10 [Prairial-30 Mai).

J'ai pris une médecine de tamarin, casse et séné que j'ai vomie.

Durzy m'a donné 109 1[iresj 10 de M[ilan] pour le remboursement de mes fourrages de seize jours.

14 [Prairial-3 Juin].

Toujours la fièvre tous les soirs. Clarac, qui n'attend que les ordres du ministre


pour aller à l'armée de Portugal, nous a dit tenir d'un médecin de Milan qu'il ne resterait dans le territoire actuel de l'armée d'Italie que deux divisions, dont le commandement resterait au général Moncey. 15 [Prairial-4 Juin].

Martial m'a envoyé la lettre que mon colonel Le Baron 1 lui avait écrite, avec l'ordre pour moi de rejoindre. qui y était joint. J'ai répondu à Martial en le priant d'écrire à M. D[aru], et j'ai écrit au c[olonel] Le Baron que je joindrais le régiment à Savigliano en Piémont, dès que ma maladie me le permettrait. Les deux pièces signées Le Baron sont ci-jointes.

La manière dont elles sont concues m'a accablé un instant. Je n'ai point de conseil, point d'ami, je suis affaibli par la longueur de la fièvre je me suis cependant déterminé, persuadé qu'à force d'audace et de persévérance je parviendrai à être aide de camp du général Michaud. Alors je ne devrai ce succès, comme tous les autres, uniquement qu'à moi-même.

1. Colonel du 6e dragons. Il sera le prototype du colonel Le Baron dans La Chartreuse de Parme, t. I, p. 117. Cf. aussi Mélanges de littérature, t. I, p. 307. Beyle n'avait pas l'aneienneté de grade nécessaire pour être aide de camp, choix qu'il ne devait qu'à la faveur, aussi son colonel lui enjoignait-il de rejoindre son régiment.


Je me suis déterminé à prendre demain une médecine semblable à celle que j'ai vomie il y a six jours.

17 [Prairial-6 Juin].

La médecine a assez bien réussi il me semble d'avoir moins de fièvre. Je me suis fait entièrement raser. Je recommence à prendre des leçons de contrepointe demain. J'ai écrit hier une courte lettre à M. D[aru]. J'en suis à la moitié de la traduction des A[mours] de Zélinde et Lindor.

18 [Prairial-7 Juin].

Après ma leçon d'armes, j'ai entièrement tourné la chaîne de collines contre laquelle Bergame est plaqué. Le pays est superbe et a des aspects enchanteurs. J'ai fait de neuf à dix milles en trois heures environ, toujours au pas.

20 [Prairial-9 Juin].

Je prends chaque jour depuis hier deux drag[mes] de quina. La fièvre dure toujours, quoique faible. J'ai commencé aujourd'hui à recevoir des leçons de clarinette du chef de la musique de la 91e.


Il me paraît faible. Le général Moncey a ordonné, par une lettre écrite de sa main, à l'adjudant-commandant Foy de se rendre en poste à Milan et de remettre le commandement de la place de Bergame à Goury, chef de la 91e.

23 [Prairial-12 Juin).

A une heure du matin, fini la traduction de Zélinde et de Lindor. La fièvre continuant toujours, quoique faible, j'ai le projet de me purger demain.

J'ai renvoyé mon maître de clarinette de la 91e, qui ne valait rien.

L'armée d'Italie n'existe plus. Les troupes stationnées dans la Cisalpine seront commandées par un lieutenant-général, six généraux de division, douze généraux de brigade. Ces troupes consisteront en seize demi-brigades, douze régiments de cavalerie, un régiment d'artillerie à pied, deux à cheval, etc., etc. Les généraux sont au choix du général Moncey.

On a joué un excellent drame de Kotzebue intitulé les Deux frères gémeaux ou le Médecin conciliateur moeurs douces, morale pure, sentiments près de la nature, à la Gesner, et suivis d'une manière serrée. Le libraire Antoine n'a pas voulu me prêter le deuxième volume de Goldoni


l'abbé Raggi m'a prêté Siroe et Calone in Utica, deux opéras de Métastase.

24 [Prairial-13 Juin].

Je me suis purgé. Recommencé le quina le 25.

26 [Prairial-15 Juin].

Acheté Milord 15 l[ires] de Milan. Foy commande Milan. Le quartier général de l'armée est à Crémone.

27 et 28 [Prairial-16 et 17 Juin].

J'ai fait avec le général M[ichaud] de grandes promenades à cheval. Le pays de Bergame est vraiment le plus joli que j'ai jamais vu. Les bois dans les collines derrière B[ergame] sont tout ce qu'on peut imaginer de délicieux. Ils sont presque tous disposés en chasses, avec la cabane de chasseur.

Le 5 floréal, on a donné au ThéâtreFrançais Phédor el Waldamir, tragédie en cinq actes, de Ducis, aussi froide que le climat dans lequel se passe l'action et qui l'est à tel point qu'il conduit l'héroïne


aux portes de la mort. Cette tragédie est tombée en cinq actes et est tombée en trois. On a remarqué quelques descriptions. Le 4 floréal, au théâtre Louvois, les artistes de l'Odéon réunis donnèrent la Voisine, jolie comédie de Picard en cinq actes et en prose 1. II l'a remise en quatre actes et elle jouit d'un grand succès, quoique presque sans intérêt.

Il paraît une Histoire de la Révolution en 2 vol. in-8°, par Toulongeon, membre de l'Institut.

Il paraît qu'Atala, roman chrétien de Chateaubriand, critiqué par André Morellet, est enfin mis à sa place d'ouvrage extraordinaire, mais médiocre. Je ne l'ai pas lu.

J'ai vu annoncée la 7e représentation de Persée, tragédie de Mazoyer 2.

Le 29, Durzy m'a remis 132 l[ires] de M[ilan] pour mes rations de fourrage du 10 au 30 prairial.

28. Le général Brunet est venu voir le général M[ichaud] avec son aide de camp. Il est le cousin de Thuillier. C'est un voleur, vain, bête et bavard son aide 1. Les voisins de Picard, comédie en un acte, jouée à Louvois, le 23 floréal. C'est la Petite ville, du même auteur, qui fut réduite de cinq actes en quatre.

2. Beyle avait connu Mazoyer au Ministère de la Guerre où celui-ci était commis comme lul-méme. Voir sur lui lavie d'Henri Brulard, t. II p. 240.


de camp est un bavard sans sentiment des

convenances et qui doit avoir la vérole

Mathys leur a donné à dîner.

29 au soir [18 Juin].

Conversation jusqu'à deux heures du

matin, en revenant du Songe de Mercier.

Pâris, qui est toujours employé à Vérone,

est venu voir le général en y retournant.

Nous étions à table à minuit et demi,

lorsque Jouffroy, accompagné par un

officier du 9e, est venu dire adieu au géné-

ral. Le général Moncey, mettant à exécu-

tion une lettre qu'il a reçue du ministre

Berthier sur une prétendue conspiration,

a ordonné à un chef d'escadron et à un

capitaine du 9e de conduire Jouffroy au

château de Milan, d'où il ira sans doute

à Fenestrelle, lieu désigné par le ministre.

Il paraît qu'il y a eu deux conspirations

ou projets de conspirations. Le second

ayant pour chef un nommé Salvadori,

médecin de Roveredo, homme d'esprit,

fournisseur du corps de troupes de Tur-

reau en Piémont. Il y a environ neuf mois,

ce Salvadori fit une liste des gens sur les-

quels il croyait pouvoir compter, et cela

sans leur.parler, sans même les connaître.

Sur cette liste étaient le général Mi[ chaud],

Pâris, Miollis, Watrin, Mounier, etc., etc.


Cet homme, travaillé par Pierre Hulin 1, porta la bêtise ou l'infamie, jusqu'à lui livrer cette liste, qu'Hulin se hâta d'envoyer à Paris. Elle revint adressée au général Brune, qui voulut faire arrêter Salvadori, qui alors dit que le général Brune y était aussi.

Cette lettre de Paris arriva au général

Brune le même jour que le général M[ichaud], qui commandait la réserve à Milan, donna un grand dîner. Brune, Oudinot et Petiet n'y assistèrent point. Vers le même temps on eut à nommer

une commission pour juger les différents entre Français et Cisalpins pour les effets que les premiers avaient laissés en dépôt lors de la retraite de l'an VII. Brune nommait trois membres et le gouvernement cisalpin les deux autres. Le gouvernement avait nommé Pâris à l'unanimité lorsque M. Petiet tira la liste de sa poche et dit que, quoique Pâris eût toutes les qualités requises, le gouvernement français verrait peut-être avec peine qu'on employât un homme entaché de conspiration. Bondurand fut nommé à sa place. Pâris tient ce fait de Visconti.

Il y a peu de jours qu'il est arrivé de

Paris l'ordre au général Moncey de faire 1. Le général Hulin, futur juge du duc d'Enghien et gouverneur de Palis sous l'Empire.


arrêter Fèvre, Jouffroy et jusqu'à la concurrence de cinquante personnes, s'il le croit nécessaire. Il a d'abord suspendu l'ordre à l'égard de Jouffroy, son compatriote, et l'a enfin mis à exécution aujourd'hui 29 prairial.

1er IMessidor-20 Juin].

Le général M[ichaud] reçoit l'ordre de

prendre le commandement des trois départements del Serio, della Mella et del Lario, formant la 3e division des troupes stationnées en Cisalpine, quartier général à Brescia. Le général Moncey a conservé provisoirement les généraux de division Ambert, Davout, Miollis, Gazan, Michaud, Debelle, Morand,' dix-huit adjudantscommandants, et tous les généraux de brigade employés jusqu'à ce jour.

La République Cisalpine vient d'être

divisée en onze départements au lieu de vingt.

Par l'arrêté du 12 prairial IX, l'armée

cisalpine sera entretenue de toutes manières par la République Cisalpine.

2 [Messidor-21 Juin].

Durzy et Mathys sont partis de bon

matin pour Brescia.

1. Non pas en onze, mais en douze.


Alpy arrivé à Paris a vu l'impossibilité

d'être capitaine il a été délaissé par Aubry

et tous les officiers de son arme qui lui

avaient fait de si belles promesses ici.

Il est sous-directeur à Lorient, où il a des

projets de mariage.

En Angleterre, Shakspeare, tragique,

Congreve, Johnson, Dryden, comiques.

En Hollande, Vondel, tragique. Enée

el Turnus, tragédie de Rotgans. Plusieurs

tragédies sans couleur par Catherine

L'Escaille.

En Italie, Sophonisbe de Trissin repré-

sentée par ordre de Léon X. Maffei, tra-

gique et comique. Apostolo Zeno. Metas-

tasio. Antonio Conti. Faustini. Minato.

Aureli. Jérôme Roberti. Mathieu Norio.

Minelli. Silvani. Pasquaglio. Pariati (morts

depuis peu). Albergati. Capacelli. Goldoni.

Chiari. Malavotti. Jules Strozzi. Le Tasse.

Arioste. Louis Dolce. Machiavel. (Naples

et les Deux-Siciles :) Buini. Zaniboni.

Stampiglia. Varano, tragique. Smeducci.

Salvi. Ruccellai.

3 [Messidor-22 Juin].

Quitté mon maître d'armes et de clari-

nette, payé cinq [lires] huit [sous] au

premier et quatorze I[ires] au second.

Gênes Frugoni. Furconi. J. A. Spinola.


Espagne olis. Miguel de Cervantes.

Cuega, Virne, très médiocres. Fernand Perez d'Oliva. Antoine Silva. Lopez de Zarath. Cota. Lopez de Renda. Nâvarro. Barbadillo, le Térence des Espagnols. Lopez de Vega a fait 1.800 comédies et 400 actes sacramentaux. Calderon de la Barca, auteur de l'excellente comédie la Maison à deux portes. Murato de Salazar. François de Roxas. Molina. Velès. Hurtado Mendoza.

Portugal Camoëns. Sa de Miranda.

Bernarda Ferreira de La Cerda. Rodriguez. François Lobo, auteur d'Euplirosine. Tous ces noms sont extraits des Discours de Dalbon, ouvrage très médiocre. Après beaucoup d'hésitations, causées parce que Durzy a écrit au général que le général Gazan ne devait quitter Brescia que le 11, nous sommes enfin partis le 5, sur la nouvelle que le général Gazan avait quitté Brescia le 4, pour aller prendre le commandement de la 5e division en Romagne. On l'a placé là parce que le général Debelle y faisait trop d'affaires. Nous sommes arrivés à Brescia après sept heures de chemin, casa Avogadro, où logeait le général en chef Brune en nivôse. Le général est allé le lendemain matin à Crémone avec Durzy il est revenu le lendemain. Nous sommes venus le 13 casa


Contrera 1. On commence la procédure de l'adjudant-commandant Cacault.

13 [Messidor-2 Juillet].

Pris un maître d'italien. La fièvre continue.

15 [Messidor-4 Juillet].

Marignier arrive. Bourdois va à Crémone, Mathys est incommodé.

On a joué une comédie en cinq actes de Carlo Gozzi, vénitien, dont on pourrait faire un joli opéra-comique. Elle est intitulée la Donna contraria al consiglio, Une jeune princesse brûle encore pour son époux défunt, elle refuse toutes les consolations et ne sort jamais de son château, où elle n'a d'autre occupation que de se repaître de ses larmes, et de considérer le portrait de son époux. La nature commence cependant à secouer le joug de l'esprit. Elle s'ennuie sans vouloir se l'avouer. Un jeune noble qui l'adore se déguise en philosophe avec son valet, est admis, l'engage à donner un tournoi un chevalier inconnu s'y distingue, reçoit le 1. Aujourd'hui palais Bruni-Conter, 39, via Trieste. (Note de L'édition Debraye-Royer.)


prix de sa main, mais a l'air d'en faire hommage à une de ses dames. Elle est agitée par la curiosité et un principe de jalousie, elle a recours au philosophe qui lui dévoile ce qu'elle ne voudrait pas voir elle s'impatiente contre lui, contre sa dame, et cependant elle ordonne une chasse générale pour découvrir le bel inconnu.

Un lion furieux est sur le point de la déchirer lorsque l'inconnu l'abat. Elle veut absolument le connaître, et parvient à lui arracher un pan de son habit. Elle découvre une poche, et dans cette poche son portrait, ce qui l'enchante. Mais, à la vue de son monde, elle reprend son caractère etcourt dans son palais mieux examiner le pan d'habit de l'inconnu. Elle découvre le portrait de l'inconnu avec son nom. Il est d'une famille qu'une haine éternelle éloigne de la sienne. Il lui semble avoir vu cette figure. Elle fait appeler le philosophe déguisé en grec, l'examine, lui ordonne de sortir de ses états. Il frémit, il chancelle ranimé par son valet déguisé aussi en philosophe, il s'approche de la princesse et en prend congé. Elle le rappelle, elle ne veut pas le renvoyer sans récompense on apporte de l'or elle le lui donne au moment de partir, il est prêt à s'évanouir, son valet l'entraîne


la princesse crie qu'on l'arrête il s'éloigne toujours. A cette vue, le jeune amant ne peut plus se retenir, jette loin de lui son déguisement, se jette à ses genoux elle le reconnaît pour l'inconnu et lui donne sa main.

Un amant balourd allemand, un amant volage français, le caractère de ses femmes, l'une légère, l'autre lente et Agnès, le caractère gai et spirituel du domestique déguisé en philosophe vénitien 1 jettent de la variété dans cette pièce, qui quoiqu'ayant un fond usé, pourrait être agréable par les détails.

18 [Messidor-7 Juillet].

Je vais à Crémone j'en reviens le 20 messidor. Crémone est une grande villasse où l'on meurt d'ennui et de chaleur. Fressinet est employé en Hollande.

22 [Messidor-11 Juillet].

Cacault sera jugé. Bourdois a demandé la permission d'aller à Crémone au général, et au lieu de cela est allé à Milan et probablement de là en France. Farine est arrivé ici. Mathys est guéri.

1. Ce mot en surcharge, Beyle avait d'abord écrit gascon.


23 [Messidor-12 Juillet].

On joue une bonne comédie d'Albergati intitulée Il sagio amico, qui, traduite telle qu'elle est, réussirait en France. Il y a un bordel sur la scène.

On joue Ariodant il me semble qu'on pourrait faire une belle tragédie sur ce sujet.

J'ai de légers accès de fièvre tous les soirs à onze heures.

Hâtons-nous de jouir, nos moments nous sont comptés, 1 heure que j'ai passée à m'affliger ne m'en a pas moins approché de la mort. Travaillons, car le travail est le père du plaisir mais ne nous affligeons jamais. Réfléchissons sainement avant de prendre un parti une fois décidé, ne changeons jamais. Avec l'opiniâtreté, l'on vient à bout de tout. Donnons-nous des talents un jour, je regretterais le temps perdu.

Un grand motif de consolation, c'est qu'on ne peut pas jouir de tout à la fois. On prend de soi une grande idée en voyant la supériorité que l'on a dans une partie, l'esprit se monte sur cette réflexion, on se compare à ceux qui sont inférieurs à soi, on contracte envers eux un sentiment de supériorité on est ensuite mortifié de


voir qu'ils réussissent mieux que vous dans telle ou telle partie qui souvent forme

le principal objet de leur application.

Il serait trop cruel que le même homme

eût tous les genres de supériorité je ne sais pas même si le bonheur apparent qui lui en reviendrait ne serait pas bien vite

flétri par l'ennui. Il faut cependant tâcher de se donner cette supériorité, parce que,

quoique jamais absolue, elle existe plus ou moins et est ordinairement la source des succès; elle donne d'ailleurs un sentiment d'assurance qui, presque toujours, les

décide.

Je crois, par exemple, qu'un jour je

ferai quelque chose dans la carrière du

théâtre. Le plan de Selmours, du Ménage d la mode, du Quiproquo, les idées de l'Aven-

turier nocturne, les tragédies du Soldat croisé revenant chez ses parents et d'Ariodani semblent justifier cette espérance 1.

Mon esprit, qui est sans cesse occupé,

me fait toujours rechercher l'instruction, qui peut justifier mes espérances dès qu'une occasion de m'instruire et de m'amuser se présente, j'ai besoin de réfléchir qu'il faut que j'acquière l'usage du monde pour choisir le plaisir comment peux-je

m'étonner ensuite d'avoir un air gauche 1. Sur ces projets de pièces voir ie Théâtre de Stendhal,

Le Divan, 1931, 3 vol.


auprès des femmes, de ne pas réussir auprès d'elles, et de ne briller dans la société que lorsqu'on raisonne ferme ou que lorsque la conversation roule sur ces grandes masses de caractères ou de passions qui font mon étude continuelle.

28 [Messidor-17 Juillet].

Reçu l'avis officiel de ma confirmation dans le grade de sous-lieutenant au 6e régiment.

Il faut être très défiant le commun des hommes le mérite mais bien se garder de laisser apercevoir sa méfiance.

30 [Messidor-19 Juillet].

Parti pour Salô à cheval avec le général le 1er venu à Desenzano le 2 revenu à Brescia.

Thermidor 3 [-22 Juillet].

Le général Michaud, Mathys et Farine vont à Crémone. Le ministre a écrit au général Moncey que Mathys n'était pas reconnu adjudant-commandant par le gouvernement.


6 [Thermidor-25 Juillet].

Mathys et Farine partent pour Paris,

Mathys très effrayé et jouant une grande sécurité. Le général Michaud m'offre une permission pour retourner en France.

Il y a un an aujourd'hui que je suis

dragon au 6e.

9 [Thermidor-28 Juillet].

Je vais voir sauter à neuf heures du matin

la mine près du chateau. Cet ouvrage a été dirigé par Baraillon, capitaine du génie.

Percheron m'a conté toutes les parti-

cularités de sa liaison avec Mme Aresi. Il s'y est montré charmant, roué, il parle avec un air de vérité qui persuade. Toutes les lettres de M. D. lui étaient montrées au moment où elles arrivaient. Il a dicté la réponse à la fameuse sur le rendezvous que Mme Aresi avait donné au jardin Belgiojoso. M. D. vint demander pardon. D'après tout ce que nous savons l'un et l'autre, nous sommes persuadés qu'il l'adorait et qu'il ne l'a pas eue. Mme Marini servait de maquerelle à Mme Ar[esi]1, qui lui faisait des cadeaux considérables.

1. Beautés de Milan, célèbres et faciles. Stendhal les nommera encore dans plusieurs ouvrages et particulièrement dans sa Vie de Napoléon, t. II, p. 177.


10 [Thermidor-29 Juillet].

Grande fête aux flambeaux pour la rentrée des patriotes détenus par les Autrichiens aux bouches de Cattaro. Concert, illumination à jour et bal. J'entends un assez bon castrat.

11 [Thermidor-30 Juillet].

Le 1er conseil de guerre, séant à l'évêché, déclare J. Cacault, adjudant-commandant, convaincu d'avoir demandé de l'argent aux fournisseurs mais comme il n'y a eu que tentative de délit et point de commencement d'exécution, le condamne par forme correctionnelle à deux mois de prison.

Favier, capitaine à la 101e, rapporteur, a assez bien parlé. La défense, faite par Durrieu, et lue par Baraillon, était médiocre.

12 [Thermidor-31 Juillet).

II semble que l'air de Brescia fasse oublier aux Français la galanterie qui les a toujours distingués. Cacault avait fait une scène affreuse à Mme Carrara1. Quesnel 1. Carrara est le nom donné par Stendhal au général Michaud quI n'épousa qu'en 1808 Aglaé de Lande-voisin. On peut faire en effet les rapprochements suivante


vient d'en faire une à Mme Calini, chez laquelle il est logé. Il a fait le geste de la jeter par la fenêtre en la soulevant par les côtes. Un moment après, elle est venue l'attaquer dans sa chambre à la tête de ses complaisants cisalpins et de ses domestiques elle a jeté une canne à la tête de. Quesnel, qui la lui a très gravement rendue, et l'a renvoyée avec beaucoup de majesté. Martinengo le Municipal, l'hôte de Percheron, s'est chargé auprès d'elle de faire déloger Quesnel.

13 [Thermidor-1er Août].

« L'homme insouciant ne s'attache ni aux choses ni aux personnes mais il jouit de tout, prend le mieux de ce qui Pensées I, p. 245 Je suis déjà obligé de négliger Phèdre, Carrara et autres et Corr., t. I, p. 181 « Je néglige M. Daru, le général Michaud, Mlle Duchesnois. » On verra, d'autre part, dans la suite du Journal la rencontre de Cassini chez Mme Carrara à rapprocher de cette mention dans Molière, Shakspeare, etc., p. 34 « M. de Cassini chez Mme Michaud en 1806. »

Si, comme Stendhal l'a affirmé, il a réellement fait le voyage de Florence en 1801 à la suite du général Michaud, il a pu en revenir par Carrare et donner ce nom à son général, en souvenir d'un incident survenu dans cette ville. n n'est pas impossible que la personne non identifiée, à laquelle il donne, à la fin de 1802, le nom de Guastalla, doive cette désignation à une rencontre pendant le même voyage, Guastalla ayant pu se trouver sur l'itinéraire qui passait, on le sait, par Reggio. (Note fournie par M. F. Michel.)


est à sa portée, sans envier un état plus élevé, ni se tourmenter des positions plus fâcheuses lui plaire, c'est lui rendre tous les moyens de plaire, et n'étant assez fort ni pour l'amitié ni pour la haine, vous ne sauriez lui être qu'agréable ou indifférent. Adèle de Senange 1. »

Ces principes ne pourront jamais être

les miens ils sont diamétralement opposés à tout ce que je suis. Mais je crois que je serais beaucoup plus heureux, si je m'en rapprochais un peu. Je ne plairais pas si fort, mais je serais plus généralement goûté, et l'un vaut bien mieux que l'autre. D'ailleurs, pour peu que je fusse amoureux, mon caractère reprendrait bien vite le dessus.

Je suis ainsi que beaucoup d'autres

embarrassé lorsqu'il s'agit d'.nf.l.r pour la première fois une femme honnête. Voici un moyen très simple. Lorsqu'elle est couchée vous la baisotez, vous la br.nl.z, etc. elle commence à y prendre goût. Cependant le costumè fait qu'elle se défend toujours. Il faut alors, sans qu'elle s'en aperçoive, lui mettre l'avant-bras gauche sur le cou, dessous le menton, de manière à l'étouffer 1. Adèle de Senange, roman de Mme de Souza.


le premier mouvement est d'y porter la magn. Pendant ce temps, il faut prendre le v.t entre l'index de la main droite et le grand doigt tous deux tendus, et le mettre tranquillement dans la machine. Pour peu qu'on y mette de sang-froid, cela est immanquable. Il faut cacher le mouvement décisif de l'avant-bras gauche par des giries. C'est Percheron qui m'a donné ce moyen, et il y est expert.

15 [Thermidor-3 Août].

Murat commande tout ce qui est en deçà des Alpes Moncey commandera sous ses ordres la Toscane.

18 [Thermidor-6 Août].

Je reçois une lettre de Le Baron qui m'apprend que j'ai passé de la 6e compagnie à la 4e, sous les ordres de Debelle. Elle est à Bra, vis-à-vis Cherasco, département du Tanaro.

Le général boude Quesnel à cause de la provocation qu'il a faite au commissaire g[énéral] Greppi.

Tout commence à se ressentir du mouvement de la foire. Le 20 l'opéra seria commence.


[20 Thermidor-8 Août].

Martial [Daru] m'écrit, du 16, qu'il part pour Paris. Il y a ici des sauteurs assez adroits et des chiens très habiles. Brescia est une assez jolie ville, d'une grandeur médiocre, située au pied d'une petite montagne. Elle est abritée du vent du nord par son fort, situé sur un mamelon de la montagne. La ville, qui est à peu près ronde, a 600 toises de diamètre. On se promène sur la route de Milan, qui n'est qu'un chemin sans arbres.

Les familles sont très étendues à B[rescia]. On y compte sept ou huit grandes maisons Martinengo, trois ou quatre Gambara. La plus jolie femme de la ville est Mme Calini, qui demeure près de la porte de Milan, casa Calini alla Pace. Mme Martinengo est une assez belle femme.

Brescia a des portiques qui sont son Palais-Royal. Ils sont très étendus. On y trouve beaucoup de cafés et plusieurs casins.

25 [Thermidor-13 Août].

L'homme du meilleur esprit est inégal il entre en verve, mais il en sort alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point,


il ne cherche point à imaginer ses plus grands efforts ne seraient que des réminiscences ni à plaire par des traits brillants il serait gauche. Il doit alors conformer sa parure, son maintien, ses propos, à l'état où il se sent. Ce jour-là, il doit aller voir les hommes ou les femmes de sa connaissance qu'il sait aimer la tranquillité et le genre uni. Qu'il évite surtout ses rivaux, qui lui feraient oublier ses résolutions ,et qui auraient ensuite beau jeu pour le couvrir de ridicule.

On joue Pirro, opera seria, e li Solitari di Scozia, ballo mezzo serio.

26 [Thermidor-14 Août].

Le général Miollis 1 vient voir le général Michaud.

1er Fructidor[-19 Août].

Le 3e régiment de chasseurs reçoit quatre étendards du gouvernement. Il manœuvre au champ de Mars en présence des généraux Michaud et Digonnet. Repas de c[orps] le soir, où la fièvre m'empêche d'aller.

1. Bevle retrouvera à Rome, en 1811, le général Miollis qui y était gouverneur de la ville.


2 [Fructidor-20 Août].

Un voyage pour être instructif, doit être une sorte de jugement sur les divers objets que vous rencontrez. Lorsque je suis arrivé en Italie, je ne connaissais pas la France mon voyage ne peut donc être utile que lorsque je connaîtrai la France ou tout autre pays, et que je serai à même de comparer.

Je me tromperai presque toujours lorsque je croirai un homme totalement d'un caractère.

12 [Fructidor-30 Août].

Allé à Bergame avec le général et Hardouin. On jouait au Grand-Théâtre Caio Mario, musica del Cimarosa. Le ballet de Lucrezia.

15 [Fructidor-2 Septembre].

Allé à Milan, passé deux jours. On donnait les Due giorriate, et le ballet de la Mort de Cléopâtre.

23 [Fructidor-10 Septembre].

On a joué à Brescia il Demofoonte, musique de Tarchi et paroles de Metastasio.


On a trouvé la musique si somnifère que le lendemain on a repris Pirro. On donne toujours le ballet de Vénus et Mars.

25 [Fructidor-12 Septembre].

Joinville 1, Marignier, Mazeau, Aug[uste] Petiet, Mme Grua, la Gaforini, Grua, Giletti, etc. passent pour aller à Venise j'y serais allé s'il y avait eu une place dans une des trois voitures.

1. Louis Joinville, commissaire des guerres, adjoint de Pierre Daru, se montra toujours fort bienveillant pour Henri Beyle. Il était alors l'amant de Mme Grua (Angela Pietragrua), qui deviendra la maîtresse de Beyle en 1811.


1er complémentaire an IX-[18 Septembre 1801]1. JE pars à cinq heures et demie du matin de Brescia pour Bra, à cheval, avec

mon domestique, mes chevaux em-

portant mes effets. Je dîne à Chiari et vais me coucher dans. mauvais hameau où je suis très mal. J'ai une fièvre de fluxion. 2e [Complémentaire-19 Septembre].

Je pars de ma triste auberge à huit heures. Je vais dîner à Cassano là, je loue une sediola qui me coûte 15 lires et me mène en deux heures à Milan. Il y a six bonnes lieues de Cassano à Milan et dix-neuf de Brescia. Je vais loger à l'Auberge de la Ville, où mon domestique arrive le même soir avec mes chevaux. On y prend cinquante sous par nuit pour un lit et trois lires pour la nuitée d'un cheval sans lui donner d'avoine. C'est le même prix dans toutes les auberges, à Milan.

1. Beyle écrit en tête de ce nouveau cahier « Deuxième cahier. Mémoires pour servir à l'histoire de ma vie, (2e cahier.: du 1er complémentaire an IX au .). »


Se [Complémentaire-20 Septembre].

Je vois M. Gonel, chirurgien, ami du général Michaud. J'assiste fe soir à un spectacle superbe. Il Mercato di Monfregoso est sans contredit le plus joli opéra que j'ai jamais entendu en Italie, soit pour la musique, qui est enchanteresse, que pour les ariettes, qui sont parfaitement placées. Cléopâlre est un superbe ballet qui dure une heure et demie. Les décorations sont ce qu'on peut voir de mieux. Le ballet de la fin est très joli. 4e [Complémentaire-21 Septembre].

Je fais beaucoup d'achats. Je touche chez MM. Balabio et Besana frères une lettre de change de 600 l[ires] qui, avec 312 l[ires] que j'avais touchées à Brescia chez Allier, payeur, fait 912 l[ires]. 5e [Complémentaire-22 Septembre].

Je paie à Joinville les 102 lires que Ferdinand m'avait prêtées. J'achète un pantalon d'écurie qui me coûte 54 lires. Je fais arranger mon casque, ce qui me coûte 8 lires. J'achète des éperons de fer 6 lires pour 33 lires de galons une grammaire


anglaise, 3 lires trois brasses et quart de drap vendu à 36 lires la brasse = 135 lires une brasse de casimir blanc, 14 [lires] 10 [sous] boutons, 16 [lires] 10 [sous] payé au tailleur 30 [lires]. Voilà les dépenses dont je me rappelle elles font, avec les 102 lires, 402 lires. J'avais, le 4e complémentaire, 1.000 lires ôtez 402, reste 598. Tout le temps que j'ai été à Milan, mes chevaux m'ont coûté 6 lires par jour ma chambre 2 1. 10 s., mon dîner 6 lires, mon déjeuner 1 lire, le théâtre 1 1. 10 s. Le 4 vendémiaire, lorsque je suis parti, il me restait 11 louis en or, qui font 352 lires j'ai donc dépensé en subsistances 246 lires.

1er Vendémiaire an X[-23 Septembre 18011.

Le ministre Petiet donne un grand bal au Palais de la Consulta. Le matin, on manœuvre au foro Bonaparle devant le général Murat et tout son état-major. Le 12e dragons défile très mal. C'est Foy qui, comme commandant de la place, fait manœuvrer.

Le soir, le théâtre est illuminé à jour on donne le spectacle gratis, et bal masqué après 1. II était impossible à minuit 1. On fêtait le neuvième anniversaire de la République.


d'entrer, tant la foule était grande en demi-heure, j'ai avancé de trois pas. Il y a eu un feu d'artifice au foro.

2, 3 [Vendémiaire-24-25 Septembre].

Tout le temps que j'ai été à Milan, j'ai beaucoup vu La Roche 1. J'allais faire tous les matins d'excellents déjeuners au café de la Porte Orientale avec Jacquinet et Maupertuis, bons enfants tous les deux. Le premier est très instruit et a beaucoup de modestie. Il m'a dit que Lavalette est passé à la Guadeloupe avec sa femme, appar[emmen]t dans son grade. Il offrait à Maupertuis de l'emmener avec lui, mais celui-ci dans le moment n'avait pas assez d'argent pour faire la route jusqu'à Lorient.

4 [Vendémiaire-26 Septembre].

Je pars à quatre heures et demie de l'auberge del Falcone sur le devant d'une 1. Sans doute, s'agit-il de ce Laroche (Kasimir) né à Varsovie d'un père français et d'une mère polonaise et qui fut un agent français. Beyle parle encore de lui infra p. 78 et sq. et dans les Pensécs, t. I, p. 111. La bibliothèque de Grenoble conserve de lui deux lettres adressées à Henri Beyle et la bibliothèque des Affaires Etrangères possède un petit livre sans nom d'auteur Précis des causes de la Destruction de la Pologne et des motifs qui nécessitèrent sa Restauration,


veltura. Le vetturino me mène à Tortone, moi et mes effets, pour 29 lires. Mon domestique conduit mes chevaux derrière.

Nous arrivons à Pavie à midi. J'y trouve un libraire qui avait les dernières nouveautés, mais à un prix triple qu'à Paris.

Nous continuons notre route. A deux heures nous passons le Ticino sur un pont couvert. A cinq milles de là nous passons le Pô sur un pont de bateaux allongé par un bac nous marchons dans son ancien lit. Enfin nous arrivons à huit heures à Voghera, après avoir beaucoup craint d'être attaqués.

5 [Vendémiaire-27 Septembre].

Nous partons de Voghera à quatre heures et demie du matin. Tout ce que j'ai vu de Voghera, c'est un homme qui jouait très mal de la clarinette. De Voghera à Tortone, la route est belle on a presque toujours les montagnes en perspective. On y attaque souvent les voyageurs.

Je suis arrivé à sept heures à Tortone. paru à Paris, an V de la- République. Sur la couverture muette de cet exemplaire, on lit de la main de Beyle Res. de Pologne. H. B. et au verso Cet ouvrage a été donné à Henri Beyle par Kasimir Laroche, son auteur, le 18 frimaire an Il [9 décembre 1802]. »


Cette ville est située au bas d'une colline sur laquelle était une forteresse très forte qui est entièrement rasée. J'y rencontrai des dragons du 8e qui venaient en semestre de la Calabre où est leur régiment. Ils me dirent qu'il y régnait une maladie épidémique. Ils avaient demeuré un mois, toujours en voiture, pour venir de la Calabre à Voghera. Je les ai revus à Asti. A midi je partis de Tortone 1 cheval j'avais loué un âne 7 lires qui me porta mes portemanteaux jusqu'à Alexandrie. En sortant de Tortone la route est à peine tracée on traverse la Staffora. Ces environs sont toujours pleins de brigands, à cause de la facilité qu'ils ont de fuir dans les montagnes. A trois l[ieues] de Tortone, je vis le fameux champ de la bataille de Marengo on y voit quelques arbres coupés et beaucoup d'os d'hommes et de chevaux j'y passai quinze mois et quinze jours après le 25 prairial, jour de la bataille. Je vis une colonne élevée cette année, le jour de l'anniversaire elle est très mesquine. Avant d'arriver à Alexandrie, je traversai la Bormida, rivière assez considérable j'entrai à Alexandrie et j'allai loger à l'auberge d'Italia, où on m'écorcha d'une rude 1. Beyle, distrait, a écrit ici (ainsi que six lignes plus bas) Voghera. Mais le sens est clair, il s'agit de Tortone.


manière. Alexandrie me. parut grande, mais peu peuplée il y a une assez jolie promenade dans la. ville avant la Porte Marengo. C'est le chef-lieu de ce département que le général Spital, ancien chef d'état-major de l'aile gauche, commande on dit qu'il gagne jusqu'à 1.200 francs de Piémont par jour par la contrebande des grains avec la Ligurie. Cela se passe entre le préfet et lui. II n'est pas aimé du chef de la et de celui du 1 er de dragons, qui était à Alexandrie. J'y fis payer le soir cinq parties de billard au grand dadais de Lanoue.

6 [Vendémiaire-28 Septembre].

Je pars d'Alexandrie à six heures un vetturino me conduit à Asti, pour 12 lires. La route est assez pittoresque on traverse une plaine de glaise, qu'il est impossible de traverser l'hiver et lorsqu'il a plu. Alors on va de Turin à Alexandrie par Casale.

J'arrive le soir à Asti au Lion d'Or, où l'on me fait payer très cher. Le commissaire des guerres Bonnemain me fait payer 17 francs d'indemnité de route. Un vetturino me mène, pour un louis d'or, d'Asti à Bra.


7 [Vendémiaire-29 Septembre].

J'arrive à Bra à six heures du soir. Je descends à la Bonne Femme. Je vais voir sur-le-champ le commandant Remy, commandant les 3e et 4e escadrons, réunis à Bra. Le c[itoye]n Debelle, mon capitaine, était à la chasse. Je conviens de manger avec le commandant Remy, Debelle, Jobert, Moutonnet, Hautmonté, Cachelot et le fournisseur. Nous dépensons pour le déjeuner et le dîner de 40 à 50 sous de Piémont par jour.

8 [Vendémiaire-30 Septembre].

Je loge chez le médecin Fazzolio, vieux avare.

10 [Vendémiaire-2 Octobre].

Je vais à la chasse avec le capitaine Debelle. Je passe un bras de la Stura à gué ayant très chaud, ce qui me donne pendant huit jours des coliques venteuses et des douleurs horribles. On me met dix sangsues. Je prends quelques décoctions de quina et quelques grains d'opium qui me rétablissent. Je sens seulement les douleurs, suites de la vérole et du mercure.


12 [Vendémiaire-4 Octobre].

Les capitaines Debelle et Remy, le chef d'escadron Contans et le sous-lieutenant Canclaux 1 vont à la citadelle de Turin. Le chef Le Baron dîne à notre ordinaire avec sa putain et un capitaine de chasseurs, aide de camp du général Colli.

26 [Vendémiaire-18 Octobre].

Le c[apitaine] Debelle et le sous-lieutenant Canclaux sortent de la citadelle. Je vais à Turin avec le capitaine Frère et sa femme j'y couche deux nuits. Je dîne deux fois à la citadelle chez le chef Contans, je vois le troisième chef, Ludot. Je suis très content de tous les deux. Mon voyage ne me coûte que 15 francs. Je reviens le 28.

1er Brumaire[-23 Octobre].

Le chef Remy reçoit l'ordre de conduire le .3, les 3e et 4e escadrons à Fossano. Je quitte Bra avec.plaisir, parce que cette 1. Cf. Vie de Henri Brulard, t. II, p. 304

« M. le comte de Canclaux était lieutenant ou sousHeutenant au 6e de dragons, en même temps que moi, fi passait pour intrigant, habile. »


petite ville n'a pour elle que sa charmante position. Nous n'y avons aucune société, et il n'existe qu'un billard. Il y a aujourd'hui un an que je suis sous-lieutenant au 6e dragons. Je commence à étudier mes manœuvres.

2 [Brumaire-24 Octobre].

Ma nourriture du 7 vendémiaire au 30 m'a coûté 40 francs de Piémont.

3 [Brumaire-25 Octobre].

Nous partons de Bra à huit heures du matin. Nous arrivons à Fossano à une heure. Je vais voir Mme la comtesse Dijon, maîtresse de Garavac 1 et femme de beaucoup d'esprit.-

4 [Brumaire-26 Octobre].

Nous partons à huit heures pour Saluces, nous y arrivons à deux heures. Je suis horriblement fatigué.

1. Il y avait, nous dit M. I;outs Royer, au 6e dragons, un capitaine Garavaque.


5 [Brumaire-27 Octobre].

J'ai la fièvre et une grande oppression. J'envoie chercher M. Depetas, excellent médecin de cette ville, qui me fait vomir. Je suis saigné trois fois, outre dix sangsues qu'on m'avait appliquées le 3. Enfin, après avoir beaucoup sué, je me lève le 16 brumaire et je suis guéri.

14 [Brumaire-5 Novembre].

On reçoit à Fossano le chef d'escadron Ludot. Le 1er conseil de guerre de la division a acquitté le 9 à Turin le chef Contans. Le capitaine Remy est aussi rendu à sa fonction. Canclaux quitte le corps et est sous-commissaire des relations commerciales à Livourne. Le capitaine Debelle a une dispute sérieuse avec un postillon de Saluces il insulte les gendarmes et les jeunes gens du pays. Le sous-préfet Bressy est bien aise de trouver l'occasion de se venger des mauvais propos qu'il. lui a tenus cette affaire n'est pas encore terminée.


18 [Brumaire-9 Novembre].

La cloche de la commune de Saluces sonne en l'honneur du 18 brumaire et de la paix avec l'Angleterre.

La ville de Saluces est située, moitié sur un coteau, moitié en plaine, au bas de ce coteau. Les nobles habitent près du château, sur la colline les bourgeois et tout le commerce sont en bas. Presque toutes les boutiques sont sous les arcades qui se trouvent sur la place, à gauche en arrivant, et qui sont très vivantes. La montée entre la ville basse et la partie haute est très rapide. Il y a des rues qui tournent beaucoup et qui montent assez doucement il y a ensuite de petits passages avec des espèces de degrés formés par des morceaux de lauze 1, qui sont absolument droits. Saluces est à dix [lieues] de Turin, cinq de Pignerol, cinq de Coni, deux et demie de Savigliano, dix de Bra. La famille des anciens marquis de Saluces y existe encore. Mon hôte, le comte Benevello della Chiesa, a épousé une demoiselle de cette famille .en premières noces. II y a actuellement deux cent cinquante soldats invalides qui sont casernés au 1. Lauze: mot grenoblois, dalle, bordure de trottoirs.


château leurs officiers sont très bien logés chez les citoyens.

18 Frimaire[-9 Décembre].

Toujours malade ou convalescent. On me saigne encore deux fois. Enfin je me porte mieux. Je loge dans la ville basse chez le c[itoye]n Chiesa depuis le 6. Il y a apparence que j'irai passer un mois à Gr[enoble].

Ce matin, en lisant la fin de l'Odyssée traduite par Bitaubé, j'ai songé que Pénélope était un superbe sujet de tragédie1. Bitaubé cite une pièce sur le même sujet par un abbé Genest. Le grand avantage est qu'on a à développer de beaux caractères bien fondés dans le public Ulysse, Télémaque, Pénélope, parmi les prétendants tout ce qu'on voudra, l'impétueux Antinoüs, le prudent Eurymaque ensuite le fidèle Eumée, Euryclée nourrice d'Ulysse.

Traiter la curiosité en comédie. J'ai vu jouer à Brescia une pièce italienne sur ce sujet. C'était une société d'amis qui se rassemblaient quelquefois dans 1-. Beyle pensa réellement vers ce temps-là écrire une Pénélope. Mais il préféra bientôt donner à sa pièce le nom d'Ulysse, On en trouvera une brève ébauche au tomé II p. 7, du Théâtre.


une loge particulière et qui, pour n'être pas troublés, en avaient exclu les femmes. Les leurs, aidées d'une fine soubrette mettaient tout en usage pour découvrir, ce qu'ils y faisaient, etc.

19 [Frimaire-10 Décembre].

Je suis toujours tracassé. Je sortirai demain.

Inspirer à une femme une haute opinion de ses lumières est un sûr moyen de la conduire à ses fins. Les héros ont leurs accès de crainte, les poltrons des instants de bravoure, et les femmes vertueuses, leurs instants de faiblesse.

C'est un grand art que de savoir juger et saisir ces moments.

Presque tous les malheurs de la vie viennent des fausses idées que nous avons sur ce qui nous arrive. Connaître à fond les hommes, juger sainement des événements, est donc un grand pas vers le bonheur.

21 [Frimaire-12 Décembre].

D'après une conversation que je viens d'avoir avec M. Depetas, que je crois excellent médecin, il paraît que ma maladie


habituelle est l'ennui. Beaucoup d'exercice, beaucoup de travaux, et jamais de solitude, me guériront. Je crois que je ferai bien toute ma vie d'agir beaucoup. M. D[epetas] m'a dit que j'avais quelques symptômes de nostalgie et de mélancolie. 29 [Frimaire-20 Décembrel.

J'ai la fièvre tous les soirs, j'attends avec impatience mon congé de convalescence. Je me suis purgé hier, ce qui m'a fait assez de bien. Faure 1 m'écrit aujourd'hui que depuis le ler frimaire il travaille douze heures par jour chez un banquier, rue Taitbout.

Je suis né le 23 janvier 1783, à Grenoble, rue Vieux-Jésuites. Je suis parti pour Paris, le 8 brumaire an VIII. J'y suis arrivé le 19 du même mois. J'en suis parti, après cinq mois et vingt-huit jours de séjour, le 17 floréal. Je suis arrivé à Genève le 28, même mois. J'en suis parti le 3 prairial pour Milan. J'ai été nommé sous-lieutenant le ler vendémiaire an IX, et placé dans le 6e dragons le 1er brumaire. Je suis devenu aide de camp du 1. Félix Faure. de Grenoble, alors très ami de Beyle. Il fit après la chute de l'Empire, une fort belle carrière dans la magistrature et fat pair de France en 1832.


général Michaud le 12 prairial an IX, je l'ai quitté à Brescia pour rejoindre le corps le premier jour complémentaire même année. Je suis arrivé à Bra, où était la 4e compagnie, dans laquelle je suis sous-lieutenant, le 7 vendémiaire an X. 5 [Nivôse-26 Décembre].

Dîner de corps à Savigliano. Froideur excessive platitude de Frère.


1802

G[renoble].

Aujourd'hui [18] pluviose [7 février 1802] 1.

ALPHONSE PÉRIER2 est venu me voir

dans ma chambre Grande-rue, à

cinq heures et est resté jusqu'à

neuf. Félix Faure est venu à six, est

pareillement resté jusqu'à neuf. Nous

avons parlé Shakspeare et banque.

Alphonse a lu le morceau de Thompson

commençant par « But happy, etc. »

Il m'a dit qu'il était allé à la messe

à Saint-André qu'on a ouvert aujourd'hui.

Mmes Marion et de Viennois qui faisaient

la quête lui ont demandé en le nommant

il n'avait qu'un écu de trois livres et une

pièce de douze sols. II a donné trois livres

et est retourné chez lui prendre de l'argent.

En rentrant il a donné six livres. Ceci

est bien un trait de caractère. Il nous l'a

raconté d'une manière marquée. On voyait

1. La date de ce fragment est fixée par la réouverture de

l'église Saint-André qui eut lieu le 7 février 1802.

2. Septième fils de Claude Périer de Grenoble, le fonda-

teur de la famille, et frère de Casimir et Augustin Périer

qui devaient s'illustrer dans la politique et la ftnance.


sa honte de ne donner que trois livres d'abord et ensuite le plaisir qu'il a ressenti en donnant six livres.

Il nous a dit qu'il ne mettait aucun prix à avoir une femme, que la chose qu'il concevait le moins était qu'un homme entretînt une femme. F[aure] a décidément un caractère froid.

Alphonse a rencontré à Lyon, en venant d'Angleterre, un homme de loi de 33 ans (imagination très vive, fort peu d'instruction) qui a acheté de Lyon une manufacture d'alun sise dans le midi, sans la voir et seulement sur les plans et inventaires.

Alphonse lui dit « Mais ne craignezvous pas d'avoir été trompé ? » « Vous m'étonnez bien, dit l'Anglais, voilà la soixantième personne qui me dit la même chose. Il y a donc bien peu de bonne foi en France »

Et Périer nous a dit que réellement il avait trouvé beaucoup plus de bonne foi en Angleterre. Il nous a dit qu'il éprouva un serrement de cœur en arrivant en Angleterre et voyant tout différent. L'ignorance de la langue contribuait beaucoup sans doute à cet effet.

On ne joue presque que Shakspeare en Angleterre. Les pièces les plus estimées sont Othello (Ocello), Hamlet et Richard III.


Les Anglais chérissent particulièrement Richard III, 1° parce que le sujet est national, 2° parce qu'il y a beaucoup de pompe.

L'esprit national est bien plus fort en Angleterre qu'en France.

13 Ventôse [-4 Mars 1802].

A sept heures du soir, elle s'exerçait à répéter une symphonie d'Haydn 1, qu'elle devait jouer le même soir chez Mme Perier.

Je suis arrivé à Grenoble, le nivôse an X.

Je m'y suis assez amusé jusqu'au 13 v[entôse]. J'ai dansé dans plusieurs sociétés et à la Redoute.

15 [Germinal-5 Avril].

Je pars à sept heures du matin, à cheval, par les Echelles. J'ai 34 l[ouis], dont 4 de mon g[rand]-p[ère]. 10 à D. J'arrive aux Echelles2. Je pars pour L[yon] le. dans la diligence.

J'arrive à Paris le 25 germinal [15 avril], 1. Sans doute, s'agit-il de Victorine Mounier pour qui Beyle va avoir un curieux et violent amour de tête. Les lettres à son frère Edouard Mounier, dans la Correspondance, sont des plus révélatrices à cet égard.

2. C'est aux Echelles qu'habitait depuis son mariage l'oncle de Beyle, Romain Gagnon. Cf. la Vie d'Henri Brulard.


je viens par le cabriolet de Gouge ma place sur le strapontin me coûte 48 l[ivres]. Il v a une chose toute simple, c'est que

pour faire quelque chose il faut travailler, et travailler à tête reposée. Le matin me paraît propre à cela. Je pense que je pourrai me coucher à dix heures au sortir du spectacle. Dans ce cas, je pourrai me lever à six [heures] et depuis six jusqu'à dix, j'aurai quatre heures de bon travail. Je ne sais si c'est le temps de la journée où l'on est le plus en train, mais je vois bien que c'est la seule paitie où je puisse travailler d'une manière un peu suivie. Je pourrais me loger près des Tuileries et tous les matins me promener demiheure pour me réveiller. On lit très mal au lit, et rien de pire que de mal lire. Ce temps qu'on emploie mal le soir est perdu le lendemain. Lorsque je ne voudrai pas aller au spectacle, je pourrai encore disposer de mon temps depuis cinq heures jusqu'à six pour la promenade, et depuis six jusqu'à dix pour le travail.

Je commence l'anglais le 13 floréal.

Cessé au bout de trois jours. Recommencé le 1er prairial avec Dowtram.

Elle part le 25 floréal pour R[ennes] 1.

1. II s'agit de Victorine Mounier dont le père venait d'être

nommé préfet d'Ille-et-Vilaine.


12 Prairial[-1er Juin].

C. a trav. l'A. et l'I. av. F. 1 rue Neuve des Augustins, no 736, en nombreuse et détestable société.

Thermidor.

Je suis amoureux d'Adèle2 elle me donne mille marques de préférence. Elle me donne de ses cheveux.

6 Fructidor[-24 Août].

A la fin d'un grand déjeuner, elle me dit qu'elle aime depuis longtemps C[ardon]3.

1. Faut-Il lire Cardon a travaillé l'anglais et l'italien avec Faure ?

2. Adélaïde-Baptistine Rebuffel qui fut, comme on le verra, une des principales amours de Beyle à cette époque. Née le 23 octobre 1788, elle mourut le 12 octobre 1861, ayant épousé Alexandre Petiet le 16 février 1808. Son père était cousin des Daru et des Gagnon. Adèle habitait avec sa mère un appartement au premier au fond de la cour dans l'immeuble de la rue de Lille, où Beyle avait logé lui-même chez les Daru avant son départ pour l'Italie, Cf. Vie de Henri Brulard, t. II, p. 183.

3. Edmond Cardon,voisin et ami des Dam, avait été nommé grâce à leur protection, adjoint provisoire aux Commissaires des guerres en avril 1800.


6 [Fructidor-24 août] 1.

Grand déjeuner. Elle me dit à 2 heures, dans l'embrasure de la fenêtre du salon, qu'elle aime C[ardon] depuis longtemps. Elle me fait observer la manière dont elle a de ses nouvelles par moi. Je lui demande son amitié.

7 [Fructidor-25 Août].

Je réponds à C[ardon]. Histoire de Fanny Delamy, son évanouissement. Je vais chez Mme R[ebuffel] à 7 heures, j'y trouve Mme Le Brun et M. et Mme Mure 2. Ils nous quittent à 9 heures. J'y reste jusqu'à 11 heures et quart. J'ai un air fort triste. Je développe mon caractère violent. J'ai pendant la dernière heure une conversation à double entente avec A[dèle] et Mme R[ebuffel]. Celle-ci me donne rendez-vous le lendemain à une heure et demie. J'écris à A[dèle] sur un des volumes de FI. Brama assai, poco spera, nulla chiede 3.

1. En tête des lignes qui suivent, Beyle a écrit Journal commencé le 6 fructidor ».

2. Mme Le Brun était une des filles de Noël Daru Mure était le neveu de ce même Noël Daru.

3. Désire beaucoup, espère peu, ne demande rien.


8 [Fructidor-26 Août].

Trois fois, et mouchant la chandelle, je rencontre A[dèle]. En sortant, à 3 heures trois quarts, je l'embrasse.

9 [Fructidor-27 Août].

Je vois Mme R[ebuffel] le soir à 7 heures. J'y trouve M. R[ebuffel] qui me reçoit avec la plus grande bonté. Il sort, je f..ts R. Adèle revient à 11 heures du soir. Elle me traite avec l'indifférence la plus naturelle.

10 [Fructidor-28 Août].

J'y vais à une heure et quart, j'en sors à deux. Je suis en uniforme. J'y trouve Adèle. Plaisanterie sur les cheveux de l'oncle Joachim de sa part, sur la boue que le Revenant a portée dans sa chambre. J'y vais ce soir à 6 heures, pour la promenade.

Nous allons au bois de Boulogne par un temps charmant. Je reviens. Adèle me traite avec une charmante familiarité, tout en me disant qu'elle pense à Arras 1. 1. Edmond Cardon résidait alors à Arraa.


Je crois que Mme R[ebuffel] a conçu quelques soupçons et lui a défendu de se laisser embrasser.

11 [Fructidor-29 Août].

Dimanche. Elles doivent aller chez M. Guastalla. Je vais avec F. à Versailles. Charmant feu d'artifice, tiré à la tour de Marlborough. Petit Trianon, jardin délicieux.

12 [Fructidor-30 Août].

J'ai un tête-à-tête de deux heures avec M. R[ebuffel]. Je vois un instant A[dèle]. Je suis assez gai. Elle me dit qu'elle ne veut plus lire de romans. Je suis persuadé que sa mère a conçu quelques soupçons. 13 [Fructidor-31 Août].

Je ne vais pas les voir.

14 [Fructidor-1er Septembre].

Je ne les vois pas.

1. Sans doute Félix Faure.


15 [Fructidor-2 Septembre].

J'y vais à 7 heures. Je reçois une lettre de Cardon. J'y réponds.

J'y vais. Samedi [4 Septembre]. 21 [Fructidor-8 Septembre].

J'y vais le matin. Je joue la grande froideur. Le soir, j'y trouve M. et Mme Mure. Tendre intérêt. Elle me dit qu'elle fait des romans, que je plais à Mme R[ebuffel]. Je vais avec celle-ci à Frascati, où je demeure jusqu'à minuit.

22 [Fructidor-9 Septembre].

J'ai un rendez-vous à sept heures du soir. 23 [Fructidor-10 Septembre].

Je joue la grande indifférence. A[dèle] me fait mille agaceries, dont je me moque. 26 [Fructidor-13 Septembre].

A[dèle] me traite comme quand je croyais qu'elle m'aimait.


27 [Fructidor-14 Septembre].

Je lui dis ce que je pense qu'elle joue toujours la comédie. Elle me promet de me dire la vérité. Je sors un instant avec Mme R[ebuffel], nous la trouvons presque endormie en revenant, elle nous dit qu'elle vient de passer la demi-heure la plus heureuse de sa vie.

28 [Fructidor-15 Septembre].

Elle dîne chez Isidore. Je vais à huit heures chez la mère. Histoire de Fanny. A[dèle] revient à dix heures et demie. Elle me serre la main. Je lui reproche son goût pour la campagne.

29 [Fructidor-16 Septembre].

Rien de décisif de sa part. Elle ne me serre pas la main, elle me prend au collet en sortant pour me faire promettre d'apporter mon paysage. Elles doivent partir demain pour la campagne, où elles resteront jusqu'à mercredi.

On me doit les appointements de 6 mois à 95 livres par mois. Joinville a les papiers.


Vendémiaire, brumaire [XI-Septembre,

Octobre 1802].

Je lui écris le 7 vendémiaire, elle rejette ma lettre. Je lui en donne une autre le 25 vendémiaire. Actuellement, 20 brumaire, nous sommes comme brouillés.

C[ardon] m'a dit l'avoir recherchée dans un temps parce qu'elle ressemblait beaucoup à une maîtresse qu'il avait aimée.

Je paie mon troisième mois de danse à M. Deschamps le brumaire XI.

Je n'ai pris des leçons de Dowtram qu'un mois le 16 messidor, j'ai pris M. Jeki franciscain irlandais, que Théophile Barrois2 m'a indiqué et dont je suis très content.

20 B[rumaire-11 Novembre].

Je travaille uniquement à l'anglais depuis le 20 vendémiaire, et cela durera 1. Payé 2 thermidor XI [21 juillet 1803]. (Note de Beyle.) 2. Libraire de Paris.

Je dois à Faure. 104 livres 1 Pour ma montre. 72

A Alpy 144

A Douenne, tailleur 60

Total. 380 livres


jusqu'au 1er frimaire, époque à laquelle je veux prendre un maître de grec.

Le 13 vendémiaire, j'ai commencé à monter à cheval au manège de Provence. J'ai payé 7 louis pour trois mois.

Le 3 vendémiaire, j'ai touché chez MM. Doyen 860 f[rancs] pour mes appointements jusqu'en fructidor.

J'ai donné ma démission au commencement de fructidor.

F[aure] et moi nous logeons jusqu'au 3 frimaire [24 novembre 1802] chez Mme Bonnemain, rue Neuve des Augustins, no 736.

Je fouts Mme R. depuis le commencement de fructidor.

A compter du 1er brumaire, mon père me donne un crédit de 150 l[ivres] chez MM. Périer. Je lui en avais demandé 234, et il faudra qu'il me les donne, parce que j'en ai besoin.

Cheminade est ici. F. Faure et Dufay 2 1. On peut penser qu'il s'agit d'ici de Mme Rebuffel, la mère d'Adèle.

2. Cf. Henri Brulard, t. II, p. 118 « Le spirituel Dufay faisait des dessins fort originaux. »


arriveront ce soir. Cardon est ici depuis quinze jours. Je cherche Laroche. Colomb est à Lyon. Bigillion s'est marié il y a une quinzaine de jours 1. M. Daru, qui s'est marié il y a trois mois2, est ici, de retour de la campagne de son beau-père, où il a passé deux mois. F[erdinan]d Joinville est à Rouen, adjoint de l'ordonnateur La Saussaye. Marignier est inspecteur. Le général Michaud est ici, de retour de ChauxNeuve, je compte le voir bientôt. Martial est ici sous-inspecteur de la cavalerie de la 1re division. [Louis] Joinville est sous-inspecteur à Milan. Jacquinet est ici, secrétaire du secrétaire de la guerre Sarthelon il est adjoint-commissaire des guerres. Dejean est ici avec son père, administrateur général de la guerre. Il s'est marié il y a trois mois à la sœur de sa belle-mère, Mlle. 3. II est capitaine. Mon régiment est toujours à Savigliano.

Le beau Montandry et le général Debelle

sont morts le même jour, le premier à Courbevoie et le deuxième à Saint-Domingue. Alexandre Petiet est parti il y a 1. Camarades de Beyle dont Il est souvent question dans

la Correspondance et la Vie d'Henri Brulard.

2. Pierre Daru avait épousé Alexandrine Nardot le

1er juin 1802. Cf. la Consultation pour Banti dans les Mélanges intimes et Marginalia, t. I, p. 47.

3. C'était une demoiselle Barthélémy.


huit jours avec le général Brune pour Constantinople. Auguste P[etiet] est à son régiment, le 10e hussards. M. D[aru] est tribun depuis la dernière nomination. Le général Michaud, inspecteur général de l'infanterie. Jobert a obtenu un sabre d'honneur, qu'il méritait si bien il est ici depuis dix-huit jours et repart demain. J'explique Hamlet de Shakspeare.

Mlle Duchesnois a terminé ses débuts,

avant-hier, par le rôle de Phèdre.

Guérin a exposé son superbe tableau

de Phèdre el Hippolyle le 4 brumaire an XI. On va jouer Isule [et Orovèse], tragédie

nouvelle de N. Lemercier.

Mante est ici, apprenant la banque

chez MM. Périer, et C. p. 1. p. d. M. d. l'I 1. Plana est en Italie et reviendra bientôt.

Mallein à Grenoble, dans l'enregistrement.

1. Peut-être peut-on lire Cardon prend le pucelage de Mlle de Pl. » ? Sans doute, cette Fanny Delamy dont il est question quelques lignes plus haut. Cardon était alors à Arras, où il se maria peu après.


4803

SUJETS D'OUVRAGE

Comédies

LE Philosophe amoureux, comédie ne

5 actes et en vers (Emile, mer,

s[ujet] des Précepteurs).

Pamela, comédie en 5 actes et en vers.

La Coquelle corrigée, comédie en 5 actes

et en vers.

Le Séducteur, comédie en 5 actes et en

vers (Lovelace).

9 Prairial XI[-29 Mai 1803].

Je vais faire les Deux Hommesl, le sujet

du Philosophe agrandi.

Après cela Hamlet.

Ensuite, trois ans de repos.

Peut-être après

Le Courtisan, grand et beau sujet.

Le Séducteur et le Séducteur amoureux,

1. Pièce qui fut la grande préoccupation de Beyle en 1803

et 1804. Cf. Thédtre, t. II, p. 55.


beaux sujets que je laisserai comme ne pouvant durer que deux cents ans au plus. Tragédies

Hamlet, tragédie en 5 actes et en vers. Débuter par là. (Abandonné à cause de la situation de caractère du 5e acte, trouvée dans Hypermneslre 1.)

Olhello ou le Jaloux.

Constantin, le sujet de Don Garcie en faisant paraître Julie et peut-être son père.

Transporter sur la scène française, l'Œdipe-roi de Sophocle, cette tragédie avec toute sa pompe et des chœurs chantés ferait beaucoup d'effet à l'Opéra.

Poèmes

Le Paradis perdu, en 4 chants. (Ce projet me semble excellent pour me préparer à la ϕ2.9 prairial XI [29 mai 1803]). La chute de la République romaine et l'établissement de l'Empire par César. L'Arl d'aimer, en d'autres termes l'art de séduire. Sujet délicieux. Il faut pour l'entreprendre, bien connaître les femmes. 1. Cf. Thédtre, t. II, p. 7.

2. La Pharsale. Cf. Mélanges de littérature, t. I, p. 321.


Une teinte de douce sensibilité. Histoire de l'art d'aimer. Histoire de l'amour au temps de la chevalerie.

Quatre chants.

A commencer à 26 ans (17 frimaire XI [8 décembre 1802]).

L'art poétique de Boileau est froid, celui d'Horace est bien plus d'un poète. En faire un moi-même à 50 ans. Y mettre toute la chaleur du sujet qui est l'art d'émouvoir. Mon ode à la gloire n'en serait qu'un épisode. N'y mettre que des choses neuves.

Ouurages en prose

Histoire de Bonaparte.

Histoire de la Révolution française. Histoire des grands hommes qui ont vécu pendant la Révolution française. Commencer ces trois ouvrages à 35 ans, dans quinze ans d'ici.


19 Prairial XI [-8 Juin 1803]1.

DÉCLAMATION.— Je fais l'extrait de toutes les cartes où j'ai. 2 succès dans l'art dramatique.

Il s'en faut bien qu'avant le dév[eloppement] de mon talent pour la d[éclamationj je jouisse chez Mme de. de tous les agréments et de la considération que 1. Nous n'avons pour l'année 1803 pas d'autres pages du Journal de Stendhal que les quelques feuillets que nous plaçons ici. Il faut d'abord remarquer que ce court fragment semble beaucoup moins spontané, beaucoup plus romancé » que les chapitres qui le précèdent, ou que ceux qui le suivent. II semble que Beyle y mélange le faux et le vrai à plaisir. Dans tous les cas, il est impossible de ne pas reconnaître ici en Mme de Néry ou Mme de N. cette Mme de Nardon qui apparaît assez souvent et très mystérieusement dans la Correspondance. Or, Beyle a reconnu lui-même que Mme de Nardon n'a jamais existé et n'a eu d'autre rôle que de jeter de la poudre aux yeux de sa famille. Il a écrit dans Henri Brulard, t. n, p. 81 « Vers 1803, quand mou oncle Romain Gagnon vint à Paris et logea chez moi, rue de Nemours, je ne le présentai pas chez Mme de Neuilly il y avait une raison pour cela cette dame n'existait pas. »

Une explication assez simple serait de croire que Mme de Néry ou Mme de Nardon ne sont que l'image, transposée, embellie, ennoblie. de la maternelle Mme Rebuffel. C'est certainement de celle ci que parle Henri Beyle quand au t. I, p. 31 de la Vie d'Henri Brulard II rappelle ses amours ridicules avec Mlle Adèle Clauzel et avec sa mère qui se donna l'amoureux de sa fille ».

2. Mots déchirés.


j'y ai actuellement. Je fus présenté à cette dame le 7 fructidor an X 1. Je brûlais de connaître la société la plus agréable de Paris pour un jeune homme comme moi. Laroche qui me présenta, sans être très connu lui-même, la connaissait parfaitement par le neveu du général Kociusko qui 1 avait beaucoup fréquentée deux ans de suite. Mon ton y parut beaucoup trop léger et trop brusque d'abord, à ce que m'a conté Juliette depuis, mais on y partait beaucoup de moi et on m'y a toujours cru un excellent cœur. Ils en ont aussi un bon et c'est ce qui fait que nous nous sommes tant plu dans la suite et que j'ai les larmes aux yeux en songeant qu'il faut les quitter, et je ne sais pour combien.

Je commençai par être assez amoureux de cette Juliette qui m'a depuis tant aimé. Mais cet amour de ma part était besoin de prendre mon cœur à quelque chose, car j'étais encore très romanesque en ce temps-là. Autant que je m'en souviens, je remarquai dans la société de Mme de Néry qui logeait alors rue des Capucines.2 troisième.

Son fils Charles était alors au 11e régi-

2. 25 août 1802. 2. Mots déchirés.


ment de hussards1. M. Dejean, jeune homme de 23 ans, de l'esprit. Stanislas Kesinsky, nalus rebus agendis, homme d'un grand esprit, fait pour aller à tout, âgé de 22 ans. Mon ami Delrieux médiocre en tout. Voilà quel était le fond. On ne joue jamais. Mme de N. qui fait de ses filles des femmes uniques fait servir sa société à les former. Je lui crois 35 à 40.000 livres de rente. Son mari était lieutenantcolonel et gouverneur des pages, je crois, du reste assez nul à ce qu'on dit.

Lorsque j'entrai dans cette société, j'y trouvai l'usage de lire de temps en temps des tragédies et des comédies. Mme de N. va rarement au spectacle quand elle y va, elle y arrive au troisième acte. Elle dîne à 6 heures et demie, 7 heures.

Ce fut le 9 brumaire que je lus par complaisance le rôle d'Arcas d'Iph[igénie]. Je trouvais que ce n'était pas si difficile que je me l'étais imaginé. Juliette me dit que je serais aussi bon que Stanislas quand je voudrais. Véritablement, Stanislas joue bien la tragédie et la comédie. Isidore et Charlotte bien aussi. Adèle Daugné tantôt très bien, tantôt très mal. 1. On remarquera la parenté des noms et des situations de ce fragment avec les noms et les situations des personnages de la comédie Les deux Hommes, que Beyle commença environ ce temps. (Cf. Thédtre, t. II.)


21 Prairial XI. [10 Juin 1803].

Vers cette époque, je commençais à me mettre un peu plus à mon aise et Mme de N. à me parler un peu plus. Elle me proposa de lire Cinna, je refusais toujours. Enfin, le 24 décembre 1802, veille de Noël, je lus Cinna. Je n'ai jamais vu triomphe pareil, j'en étais fou. L'on m'applaudit tous les dix vers. Je jurais en rentrant de déclamer supérieurement dans un an. Depuis lors, j'ai marché de succès en succès. Je joue beaucoup de rôles, mais je ne suis content de moi dans aucun. Mes meilleurs quand je suis animé sont Oreste, Ladislas, Cinna, Rhadamiste, le Cid, Nérestan, Antiochus, Oreste de Tauride, Thésée de Phèdre, etc. Je sens que je suis journalier. On me vante pour faire plaisir à Mme de N., mais le fait est que, souvent, je suis médiocre même dans mes beaux rôles. C'est lorsque je songe à faire de l'effet, alors je prononce très bien et deviens gêné.

Quand au contraire je ne pense qu'à Hermione ou Emilie et que j'ai presque la larme à l'œil, je me fais illusion à moimême et souvent aux autres,

Je veux me borner à cinq rôles Cinnat


Oreste, Ladislas, le Cid, Rhadamiste. Mais ceux-là, les jouer aussi près de la perfection que Talma. Une chose certaine, C'est que si je ne fais pas de progrès, je tomberai. Le talent s'éteint s'il ne s'augmente. Il faut travailler ma détestable mémoire et mes rôles. Si avec cela j'ai de l'argent pour prendre trois mois de leçons de Dugazon, je serai supérieur dans ce talent qui vaut bien la clarinette, me dit Mme de N. Je lui devrais toujours l'amitié de cette femme adorable, c'est-àdire les plus tendres jouissances de ma vie, et la crise qui a fait de moi un homme. Mais revenons à la déclamation. J'ai joué Cinna sept fois le Cid huit Oreste huit Oreste de T. deux Ladislas cinq. Le plus beau jour de ma carrière fut le 3 ventôse que je jouai Oreste avec Adèle, mon élève, devant vingt-cinq personnes. Jamais je ne me suis senti si timide en commençant, et jamais si entraîné. Je regardai l'assemblée après.

Qu'on cache dans une âme.

tout le monde pleurait. Je me sentis électrisé. Je fus comblé d'honneurs et d'applaudissements]. Le lendemain, je crachai un peu le sang. Depuis ce jour-là ma réputation a crû.


Mon Adèle joua à ravir quelques pas-

sages avec Pyrrhus, et tout ce qu'elle me dit

Allez en cet état soyez sûr de me plaire.

je dis sans m'en apercevoir bien, ce qui fit applaudir à tout rompre.

Stanislas était bien un peu jaloux,

mais comme je lui dis quelques jours après nous sommes faits pour nous aimer et non pour nous envier. Je lui ai fait quelquefois des observations sur ses rôles qu'il a accueillies.

Personne après moi n'a voulu jouer

Cinna ni Ladislas. Stanislas dans Oreste dit mieux la harangue méd[iocre] dans tout le reste. Plus élégant dans le Cid et moins passionné. En général, les dames sont pour moi, et sans les avis de Mme de N. et la peur de la fâcher, j'aurais profité bien davantage de mes succès.

Je laisse à Mme de N. une excellente

actrice dans Adèle et une copie dans Gharles, grand blondin de 19 ans. Il me copie jusque dans mes défauts. Il. n'estbon que quand je suis en scène avec lui dans Rodogune .où il joue Seleucus. Il dit très bien. Mais en général dans la fureur et l'amour furieux, i n'y a que moi et Adèle, Dans l'amour tendre et de jeune


homme, Xipharès, Britannicus, Delrieux va assez bien et Charles, tantôt mieux, tantôt plus mal.

Mme N. n'a pas voulu faire jouer Phèdre

même à huis clos comme je le voulais à cause du qu'en dira-1-on. Adèle est sublime dans ce rôle. En général elle suit Mlle Duchesnois, de loin pour la tenue, mais de bien près pour le sentiment. Si j'avais voulu je l'aurais fait adorer dans Zaïre, mais je n'ai pas voulu parce que Stfanislas] a Orosmane que Mme N. veut le lui laisser et que je ne voulais pas qu'elle jouât si bien avec un autre que moi. Elle me le dit un jour (le premier que je jouais Orosmane). Elle en riait. Je lui dis « Oui,' mais ne m'en parlez plus. » Elle rit si fort de la réponse et de l'air demi soudain que j'y mis qu'il fallut en convenir devant toutes les petites filles. Nous rîmes bien ce soir-là. On avait fini à 9 heures et demie, on ne sortit qu'à une heure et demie.

Si je voulais beaucoup travailler Oros-

mane je le jouerais passablement, mais je ne veux pas étudier ces vers de Voltaire. J'aime mieux Nerestan que je dis sans me gêner. En général une chose à faire est de prendre beaucoup de petits rôles et seulement sept à huit grands. Rien de si aisé que de bien dire quarante vers Arcas, Pylade dans les deux Oreste, Thésée, etc.


J'ai joué assez bien Auguste. J'ai joué

une fois indignement Oreste. Tout le monde était étonné. J'étais en colère et ne pensais pas à mon rôle. Ce qu'il faut noter, c'est que je croyais y avoir été sublime.

Dans ces derniers temps je ne me fati-

gue pas pour les petits rôles. Je les dis sensément et lorsqu'il y a un beau vers, je le fais valoir comme

Que ne peut l'amitié conduite.

J'écarte beaucoup d'anecdotes pour finir.

Les 5, 6, 7 germinal, j'ai joué selon mon

cœur. Le 5, Pyrrhus avec Adèle Hermione. 6, Oreste.

7, Cinna, Adèle Emilie.

II est impossible de mieux jouer. Ce

rôle est bien supérieur à celui des Français. Elle dit avec une profondeur étonnante le premier acte. Elle est charmante au deuxième.

Elle dit Hermione à m'étonner, moi

qui le lui ai montré, surtout la scène de raillerie et « Qui ? Pyrrhus. »

A ce passage nous sommes toujours

sûrs d'être applaudis, comme j'y compte pour respirer je m'enflamme jusque-là. Cette remarque est très bonne. Dans Cinna, et sa tête d la main, je suis toujours inter-


rompu et je respire. Dans Thésée au milieu du grand couplet, même chose.

Adèle joue Phèdre comme un ange.

On parle de la marier, tant mieux si c'est avec un badaud. Elle n'en a jamais voulu convenir. Avant-hier elle jouait Eriphile et moi le beau rôle d'Arcas. Je l'avais fait exprès pour avoir le temps de jaser. Je me suis monté au point d'être en colère au cinquième acte. Nous ne sommes pas encore raccommodés. J'ai été très applaudi dans ce cinquième acte. Toutes les fois que je parais on n'y manque pas c'est toujours agréable.

C'est moi qui ai fait établir des entr'actes

entre tous les actes. J'en ai vraiment besoin dans mes grands rôles. J'ai dit quelques rôles haut comiques assez médiocrement. Je me relevais un peu à l'expression des passions. Dans le Mis[anthrope] au et, je ne réponds plus, etc.

Je joue, moins. mal le Séducteur amou-

reux.

Dejean joue très bien la plupart de ces

rôles et surtout le Babillard. Depuis deux mois Adèle ne joue plus dans la comédie. On a un peu murmuré, mais elle a fait jouer les grands moyens de poitrine, etc.; etc. Dans deux heures je vais jouer probablement pour la dernière fois pour longtemps Cinna. Peut-être Adèle y sera


(comme spectatrice). J'ai du noir dans l'âme, je rendrai bien les remords et la scène vous le voulez. Si je puis cependant je prendrai Auguste, je pourrais jaser alors. Je le joue bien plus mal, mais je me moque assez de briller aux yeux de la société Berlier, bonnes gens qui aiment les cris. Mme B. qui m'avait vu jouer Cinna la première fois trouva à ma charmante repr[ise] que j'étais tombé. Une femme faillit s'évanouir à et sa lêle à la main. Je dirai demain le songe de Thyeste de Crébillon. Je fais des notes pour Adèle, si elle les suit et que je pioche en février, tout ira bien l'hiver prochain. Mais il est essentiel qu'il n'y ait jamais plus de trente spectateurs. Tenir à cela pour ne pas s'afficher. Je compte présenter Crozet. Je l'y aurais mené cette année ainsi que Frédéric1 s'ils avaient eu le temps. Nous aurons bal chaque semaine l'hiver prochain.

1. Frédéric Faure, frère de Félix Faure, l'ami intime de Beyle il mourut à Valence en 1815, capitaine d'artillerie.


Journal du .1

UIT du 22 au 23. 1 un instant c'est le g. 1 point coupé.

23. Grande course le matin, je

dîne à 6 heures et demie, léger trouble dans toute la machine. La faculté pensante diminue, aucun froid. Probablement invasion de la fièvre, j'ai pris ce matin une cuillerée de tartre foliée. L'accès finit à 11 heures et demie.

24. En me levant à 8 heures je me sens

la fièvre, avec douleur au mésentère, hier soir un léger rhumatisme à la jambe gauche. Grande cause. A 6 heures et demie ressentiment qui finit entièrement vers 7 heures et demie, quoique ce soit le jour du grand accès.

25. Rien en me levant, la langue d'un

jaune fin point sale. Vers midi ressentiment assez fort, après avoir pris un potage et une tasse de café. C'est sans doute l'accès d'hier retardé.

He shall be the better of men if you will

give to me your sister 2.

1. Déchirure du papier. I1 nous a été impossible de dater

exactement ce feuillet isolé.

2. II sera le meilleur des hommes si vous voulez me donner

votre sœur. Cette phrase, au moins dans la pensée de Beyle, ne pouvait s'adresser qu'à Edouard Mounier et visait sa sœur Victorine. Beyle l'eût tenue de lui et de leur père.


CATALOGUE DE TOUS MES LIVRES

Claix. 3 Ventôse XII [23 Février 18041.

Livres laissés à Claix

1. Confessions de J.-J. Rousseau. 4 vol.

in-12.—2. Horalius et Virgilius. 1 vol.

Il in-18. —3. Comedia di Dante. 2 in-12.

(Prault). 4. Molière. 8 en 4 in-18.

5. Chefs-d'œuvre de P. et Th. Corneille.

1 in-18. 6. Racine. 5 vol. in-18. 7. Du-

marsais. 7 vol. in-8. 8. Caraclères de

La Bruyère et Théophraste. 3 vol. en

1 in-18. 9. Juvénal de Dussaut. 2in-8.

10. Orlando furioso. 3 vol. in-8. 11. Idem.

4 vol. in-24. 12. Comédie di L. Ariosto.

2 vol. in-18. 13. Richardet. 14. Omero

di Cesarolli. 2 vol. in-12. 15. Shakes-

pear's beaulies. 1 vol. in-12. 16. Shakes-

pear's works. 8 vol. in-12. 17. Télé-

maque. 2 vol. in-18. 18. Trois premiers

volumes du Théâtre de Voltaire en 1 vol.

in-18. 19. Contes, poèmes, épîtres,

odes de Voltaire en 3 vol. 1 vol. in-18.


20. Pope's Odyssey. 1 in-8. 21. Decamerone di Boccacio. 22. Grandeur des Romains de Montesquieu. 1 in-18. 23. 1 vol. de tragédies (Agamemnon, Ophis, etc., etc.). 1 in-8. 24. Dictionnaire français-italien. 1 in-4. 25. Régnier. 1 in-8. -26-27. La Guerre des dieux, la Pucelle, les Réflexions de La Rochefoucauld. 1 in-18. 28. Alfieri. 5 premiers volumes. 29. Milton. 1 vol. in-12. 30. Trois derniers volumes, in-8. 31. Racine, Phèdre, Aminla. 1 in-18. 32. Cornelius Nepos, Conjuration Saint-Réal. in18. 33. Salustius, papier vélin, 1 in-18.

Livres que j'ai d Paris

Lettres Persanes. 2 in-18. Gerusalemme liberala. 2 in-12. -Julie. 4 in-12. Montaigne. Pope's Iliad. 1 in-8. 1 vol. de comédies (Philinte). Contes de La Fontaine. 2 vol. in-12. Premier vol. des Chefs-d'Œuvre de C[orneille]. 1 in12. Horace de Le Batteux. 2 vol. in-12.Dictionnaire de Boyer. 2 in-8. Blair's lectures. 3 vol. in-8. Horatius, grand vélin. 1 in-12. Boileau, idem. 1 m-12. Dictionnaire italien-francais. 1 in-4.—Lancelin. 1 in-8. Helvétius's Esprit. 2. vol. in-8. Trois derniers volumes


d'Alfieri. 3 in-12. Orlando f urioso. Virgilius. 1 vol. in-18. Le Barbier, le Mariage de Figaro, la Mère coupable, le V ieux Célibalaire, Arislodemo, Caio Graccho. Di Dante, 1er vol. 1.- Grammaire anglaise. 1 in-8. Regnard, 5 vol. in-12.


29 Ventôse XII [20 Mars 1804].

NOUS trouvons dans la chambre d'Alphonse 1 une lettre, nous l'ouvrons et nous trouvons (au Cn Pansaja, Capitaine à la 1re légion piémontaise à Chambéry).

Amico più che caro

N ovolesa li 28 venloso an XII

Per non mancare ai sacri nodi d'amicizia dirolli che il giorno ch'ebbi la disgrazia di separarmi da te, Mon meno che da tutti i colleghi andai a dormire a mezza notte a Modena. 2.

1. Alphonse Périer..

2. Ami plus que cher, pour ne pas manquer au nœud sacré de l'amitié, je te dirai que le jour où j'ai eu le malheur de me séparer de toi, non moins que de tous les collègues, j'ai été dormir à minuit à Modène


[19 Germinal XII-30 mars 1804.] Beau temps 1. ALPH[ONSE] 2 va déjeuner chez MM. Cazenove, de là fait des commissions.

Je vais me promener dans les rues basses. J'arrive au bord du lac, j'admire la beauté de la vue. L'air est très pur, le coteau de Cologny est éclairé par le soleil, une légère brise agite le lac. La pureté et la fraîcheur frappent tous mes sens. Nous allons ensemble au café Français, nous y lisons les journaux, correspondance de Drake. Alph[onse] va déjeuner chez M. Cazenove. Je déjeune et viens écrire à Edouard 3. Nous partons à 10 heures et demie pour aller à la fabrique d'indiennes de Petit et nous sortons par la porte de Rive 4, le lac à gauche nous le côtoyons 1 En tête de ce cahier, Beyle a écrit « Journal du voyage entrepris par A. Mallein, AI. Périer, Fx Penet et H. Beyle de Grenoble à Genève, et du voyage de ce dernier de Genève à Paris »

2. Alphonse Périer dont le voyage à Genève était certalnement un voyage d'affaires près des manufactures d'indiennes de Genève. Le père d'A. Périer, Claude Périer, avait fondé une fabrique d'indiennes au château de Vizille dont il s'était rendu acquéreur.

3. Edouard Mounier. Cf. Correspondance, t. I, p. 172. 4. La manufacture Petit était aux Eaux-Vives, en dehors des murs de Genève, et remontait à 1720. Elle occupait 350 ouvriers en 1806.


longtemps, nous croyons voir Coppet sur la rive opposée, nous dépassons la fabrique Petit et nous y revenons. Nous trouvons ,M. Arnold le cadet 1 occupé à dessiner, sa femme à étendre la lessive mise simplement, elle nous fait des excuses et court s'habiller pendant que nous examinons l'appartement de M. Arnold et la fabrique. L'appartement, petit, mais très propre. M. Arnold me propose de porter au ministre de l'Intérieur un plan en relief de Bologne ce plan a 9 pouces de long il est construit sur une glace, avec de la pâte de carton et de la peluche. II a demeuré six mois à le faire. Nous voyons la fabrique, un étendage bâti en planches disposées comme les planchettes des persiennes il y fait très frais les toiles que nous y voyons sont de Suisse, de coton, assez grossières. Nous voyons imprimer des réserves, nous voyons les moules qui servent à imprimer les fleurs sont en bois, le pointillé en cuivre un moule ordinaire revient à 24 livres et fait 60 à 80 pièces. Nous voyons à l'étendage des pièces teintes en bleu en les frottant un peu, les réserves paraissent blanches. 1. Un des frères Arnold devint bientôt, s'il ne l'était déjà en 1804, un des directeurs de la manufacture de Vizille avec Claude Périer fils et Louis-Albert Dubois. Les Arnold, père et fils, étaient alsaciens et indienneurs à Cernay (HautRhin) en 1786.


M. A[rnold] nous fait voir un moulin à indigo par lequel un enfant de 17 ans fait quatre fois autant d'ouvrage qu'un homme à côté, nous voyons l'ancien procédé, par lequel un homme ne fait mouvoir qu'un moule,

Nous revenons à la maison en voyant un petit port qu'il commence. Il va se promener souvent sur le lac pendant l'été et pêche beaucoup. Nous revenons, nous trouvons sa femme dans sa chambre, qui est très petite. Elle est mise simplement, mais avec goût marmotte et des mèches huilées sur les tempes. Elle est très grande, assez jolie, gaie et franche. Elle était veuve lorsque M. A[rnold] l'épousa elle est de Genève et lui de Mulhouse. Elle a un enfant de son premier mari, l'enfant se nomme Jones. Elle en a un de sept mois, en nourrice, du deuxième. On parle de la ridiculité de M. Philis, directeur des Postes, oncle de Mlle Philis. A côté d'une Genevoise, il ne cessa pas de dire du mal des Genevois dînant chez Mlle R[olandeau]1, il ne parla que de la mauvaise qualité du vin de Borde[aux] qu'elle buvait. Il offrit du sien, elle accepta, il n'alla pas en chercher. Tout cela s'était passé le 8, à un dîner que Mlle Rolandeau 1. Jeune actrice que Beyle va retrouver bientôt à Paris.


donna à M. et Mme Arnold, à Alph[ onse] et à M. Philis. Nous décidons Périer, qui voulait partir le 10, à rester encore le dimanche à Genève.

M. Arnold invitera Mlle Rol[andeau] chez lui, à la campagne nous y serons, AI[phonse] et moi, nous ferons après dîner une promenade sur le lac nous nous amuserons. Périer reste. Mme Ar[nold] nous dit que, s'amusant tout le jour, elle ne pourra pas faire ses dévotions elle nous dit qu'elle a trois dimanches pour les faire, et qu'elle les renverra à celui d'après Pâques. Ce détail, plein de franchise et de bonhomie, m'enchante il ne serait pas échappé à une Française nous avons tous plus ou moins la manie de clouer de l'esprit à nos moindres propos

ce n'est pas le moyen d'intéresser. L'art d'écrire un journal est d'y conserver le dramatique de la vie ce qui en éloigne, c'est qu'on veut juger en racontant.

Elle nous dit aussi que, la veille, étant à côté de M. Philis, elle lui avait donné des coups de poing, qu'elle désirait qu'il s'en allât. Une Française, à sa place, aurait fait de l'esprit sur la sottise de ce M. Philis.

M. Arnold le cadet n'a pas la gaieté de


l'aîné, mais il nous montre beaucoup de bienveillance, à l'allemande. Il a le ton très commun. II est dessinateur avec inspection sur les graveurs la position de sa fabrique est peut-être une des plus jolies du monde Genève, à gauche, en amphithéâtre en face, le côté de. à trois quarts de lieue à droite, le lac jusqu'à Rolle, qu'on voit par un temps serein. Mme Ar[nold] paraît désirer Vizille comme je désirais les Echelles dans mon enfance.

Nous revenons dîner aux Balances, à la table d'hôte nous y trouvons le secrétaire et la femme de chambre de la comtesse de Frise, l'artiste Jaquet, amené par le secrétaire, l'hôte de Chamouny et l'ingénieur ordinaire d'Evian.

10 Germinal XII[-31 Mars 1804].

Pluie. Nous nous levons à 7 heures et demie. A 8, MM. Cazenove arrivent ils parlent anglais avec P. et italien avec moi. Le cadet, le plus petit, a plus de moyens que l'aîné. Ils sont à G[enève] prisonniers si on ne les avait pas retenus, ils seraient en Italie. Ils ont trois maîtres, un d'italien, un d'escrime l'aîné apprend l'allemand. Ils sortent à 9 heures, après un déjeuner


de café, de beurre et de thé. Ils vont tous les soirs dans le monde, et sont très aimés dans ce pays, patrie de leur père.

Nous sommes allés, après nous être un peu chauffés, chez Mlles Coladon, marchandes de mode, qui vendent aussi du thé de là, chez MM. Roger et Tinguy, apothicaires, rue Basse de là, chez nous, hôtel des Balances.

11 Germinal an XII[-1er Avril 1804].

Périer et moi nous allons à la Fusterie, de là, à Saint-Pierre. Les prédicateurs, très médiocres. Celui de Saint-Pierre cite Jean-Jacques de cette manière « Un écrivain célèbre qui. dit Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie. », etc. Nous voyons communier. Nous allons à midi et demi chez M. Arnold. Nous voyons le plan de Bologne. Enfin Mlle Rolandeau arrive, nous sommes à dîner Mme Arnold, Mlle R[olandeau], Mme Petit, sa femme de compagnie, Mme T., belle-sœur de Mme Arnold, MM. Arnold, Rivière, amant, dit-on, de Mme Petit, Cavé, maître d'armes, qui m'invite à le revoir, T., frère de Mme Arnold, et son père.

On dîne. Froid, jusqu'aux rébus. On


va sur le lac, à la promenade, on se mouille, on rentre en courant. On valse. Périer part, on joue au vingt et un, je gagne un louis. On revient à 8 heures dans la voiture de Mlle Rolandeau. Je m'amuse beaucoup, je plais à Mme A[rnold], j'étais très bien, à un petit mal de tête près. J'écris jusqu'à ce que je me couche, à 10 heures.

12 [Germinal an XII-2 Avril 1804].

Je vais à la Municipalité. J'achète des bouquins pour 29 sous de France. Je pars à. pour Lyon. De G[enève] à P[aris], en 5 jours et demi, pour 3 louis et demi. Je pars de Genève le 12 germinal XII, à midi et demi. J'ai pour compagnons un lieutenant de la 56e, bon militaire, et un jeune marchand drapier voyageur (à l'en croire) il paraît qu'il sait l'anglais et l'italien. Della stessa sciochezza 1 que le grand du manège de Pélier, parlant sans cesse de ses bonnes fortunes. Le conducteur courrier, homme d'esprit, ancien maréchal des logis d'artillerie à cheval.

Nous passons au fort l'Ecluse, à côté de la perte du Rhône que nous n'allons pas voir. Nous soupons à Nantua. Un volume de la Nouvelle Héloise trouvé sur 1. De la même sottise.


une étagère. Nous nous arrêtons de 3 à 5 à Serlon, après avoir fait la descente à pied. Nous y prenons une dame laide et âgée et nous arrivons à Lyon vers les 5 heures, le 13 germinal XII. Belle vue de Lyon, le quai Saint-Clair. L'architecture n'est point aussi belle qu'à Genève. A Lyon, on voit des maisons souvent bizarres, à Genève des palais. Je suis frappé de la laideur des femmes, de leur mauvais teint, de leur affectation. Mon cœur était accoutumé à la franchise genevoise. Je trouve aux Lyonnaises le pied petit. Je revois Colomb, assez belle figure, grimacier. Il a lu les poètes, Rousseau. Quantum mulalus ab illo En tout, homme d'esprit, mais mauvais ton. Il ne me montre aucune sensibilité.

Le 14, à 4 heures du matin, je pars par un cabriolet de Gouge qui m'est procuré par la maison Soland, qui, à Genève, m'avait promis une diligence passant par la Bourgogne. J'ai mal fait, à Genève, de tout solder. Les places se marchandent partout.

18 Germinal [-8 Avril 1804] 1.

J'arrive, par .un temps beau, mais assez froid, au coucher du soleil, à 1. Beyle a écrit en tête de ce cahier « Journal de mon troisième voyage à Paris.


six heures et demie, le dimanche 18 germinal an XII.

Je me sépare de mes compagnons de voyage, Ailloud et Berthemot, et viens débarquer chez M. Paquin avec M. Salmon homme profondément sensible et très instruit. Nous allons aux Français, où nous voyons, de la galerie des troisièmes loges, le Vieux Célibataire2 et le Mariage secret3, pièce détestable. J'y vois Mante 4.

« An XII. 3e voyage à Paris. Journal du 18 germinal au 30 floréal exclusivement.

« Le dialogue de Corneille. Le style d'Alfferi. Le comique vu. Ariane et B. connues.

« Rien de fait encore en germinal 13.

« Je ne parle dans ce journal que du courant des affaires vulgaires.

« For the love three c.

« For n's house one c.

« For the M. N. tour c.

« This for coxcomb. »

1. Ce M. Salmon qui va vivre côte à côte avec le futur Stendhal durant plusieurs jours était Urbain-Pierre Salmon, né à Beaufort (Maine-et-Loire), en 1767, docteur en médecine de la Faculté d'Angers chirurgien major en 1791 puis médecin ordinaire à l'armée d'Italie, il y publia plusieurs mémoires scientifiques. En l'an XII il fut nommé médecin principal du camp d'Utreoht aux ordres de S. E. le général Marmont (le Journal indiquera plus loin son départ à la date du 19 avril). En Hollande, Salmon poursuivit ses observations et ses travaux. Mais, atteint de mélancolie, il mit fin à ses jours le 14 nivôse, an XIII (4 janvier 1805). 2. Comédie de Collin d'Harleville.

3. Un acte de Collé.

4. Sur Fortuné Mante, né à Tullins, en 1781, camarade de Grenoble, voir la Vie d'Henri Brulard. Il sera fréquemment question de Mante dans le Journal, jusqu'au retour de Marseille, en 1806.


19 Germinal[-9 Avril].

Je me trouve plus raisonnable qu'à mon dernier séjour et, par conséquent, je serai plus heureux. Je dois cela à l'expérience acquise à Grenoble, où, j'ai vu l'homme dans l'homme et non plus dans les livres ma distinction of hearl and understanding 1 me sera utile, même às a Bard 2.

Visite du bon père Jeky. Je vais deux fois chez Crozet 3. Je vais au Musée avec M. Salmon, dlner chez Muron, de là sur le boulevard et enfin à Agamemnon 4 et Sganarelle. Je ne suis point content de Talma et de Mlle Duchesnois. Ma distinction (l'âme et l'esprit) me fait voir dans ces deux pièces bien des choses que je n'y aurais pas vues. Je pourrai bientôt résoudre cette question Qu'est-ce que la plaisanterie ?

M. S[almon], dont le jugement est d'un grand poids pour moi, juge, ainsi que moi, que Cassandre fait un bon effet dans ,4gamemnon; à la lecture, séduit peut-être 1. Ma distinction du cœur et de l'esprit. Cf. Pensées, passim.

2. Même comme poète.

8. Louis Crozet, ami de Grenoble. Ancien élève de l'école polytechnique, il fat ingénieur des Ponts et Chaussées. Il sera souvent en scène dans ce Journal et plus d'une fois y tiendra lui-même la plume.

4. Tragédie de Lemercier.


par les principes d'Alfieri, j'en avais jugé autrement, là comme ailleurs il faut donc voir.

20 Germinal[-10 Avrill.

Crozet vient me voir, nous cherchons une chambre. Je rencontre Maupertuis. Nous allons à l'Homme à bonnes fortunes 1, suivi du Barbier de Séville.

Je pense au naturel qu'il faut avoir dans mes manières. Mme de Caylus dit, en parlant de Matta « C'était un garçon d'esprit infiniment naturel, et par là de la meilleure compagnie du monde. »

21 [Germinal-11 Avril].

M. Salmon croit qu'Helvétius a dit la vérité, et que ce que Kant dit est très subtil, mais est vrai. Nous allons ensemble à la première représentation de la Fausse Honte 2. Je suis à moitié endormi dès le troisième acte la pièce se traîne jusqu'à la fin au milieu des sifflets et des applaudissements. On nomme l'auteur et on n'entend pas la voix de Baptiste cadet, tant le tumulte était violent. Je n'ai 1. Comédie de Regnard.

2. Comédie de Charles de Longchamps.


remarqué dans la pièce que quelques jolis vers, elle est de Longchamps. Nous avons vu ensuite les Fausses infidélités 1. J'ai cru voir que L[ongchamps] a étudié la versification de Racine. J'ai trouvé le public tel que je le désirerais for the Two Men 2. Je ne dois jamais sacrifier l'énergie de l'expression à je ne sais .quel bon ton. Chaque caractère a un mot pour son idée tout autre mot, tout autre tour, est un contresens.

22 [Germinal-12 Avril].

Je me purge. Longue visite de M[ante] où il me parle de Rey et de Mme de Rezicourt3. Je paie les cent francs d'Alpy.

23 [Germinal-11 Avril].

Vu Dalban 4 et Lavaudon rue Jacques, 1. Comédie de Barthe.

2. Les Deux Hommes, la pièce à laquelle Beyle travailla si longtemps. Cf. le Théâtre, t. II, pp. 66-402.

3. Le Journal et la Correspondance nous montrent que Beyle connut surtout Mme de Rezicourt par Mante, qu'elle avait des attaches grenobloises et qu'elle habitait Paris. M. Louis Royer nous apprend, en outre, qu'elle était née le 28 mars 1773 et était la sœur de Camille Teissère, procureur de la comnume, à Grenoble. Elle avait épousé M. de Rézicourt le 21 août 1802. Elle mourut le 20 mai 1807. 4. J.-B.-Pierre Dalban, né à Grenoble en 1784, camarade de Beyle à l'Ecole Centrale. Fit imprimer de nombreuses pièces de théâtre dont quelques-unes furent jouées à Grenoble.


139. D[alban] juge F. Mallein1 et Frédéric Faure comme moi à propos de Frédéric, il me dit qu'il n'est pas fin du tout, qu'il n'a que l'habitude de la tromperie.

Il me dit qu'il renferme sa pensée en

douze syllabes comme il fait des pas de deux pieds et demi, que rien n'est si facile une fois l'habitude prise. Je vais un instant à la bibliothèque Mazarine, et là dîner avec Boissat2 à sa pension de 51, enfin à Louvois avec M. S[almon] nous voyons Médiocre et rampant, qu'il trouve, ainsi que moi, médiocre nous préférons le Voyage inlerrompu, où nous rions beaucoup 3.

24 [Germinal-14 Avril].

Nous sortons M. S[almon] et moi du

Jaloux sans amour et de la Gageure imprévue, spectacle qui m'a endormi, quoique Fleury et Contat aient très bien joué Contat ne parle jamais à mon cœur. Le Jaloux d'Imbert est une pièce on ne peut plus médiocre la Gageure est écrite en style bourgeois.

1. Félix Mallein, de Grenoble. Son frère, Alexandre, épousera la plus jeune sœur d'Henri Beyle.

2. Jules-César Boissat, ami de Grenoble, l'homme le plus fat de France, dira de lui Stendhal dans la Vie de Henri Brulard.

3. Deux comédies de Picard.


J'ai parlé escalier1 ce matin avec Mante, de là à la Préfecture de police, de là au Panthéon j'y lis Vauvenargues, dont je suis très content. Je me trouve bien plus raisonnable que l'année dernière le café me rendait continuellelement furieux j'ai plus de bon sens aujourd'hui, mais peut-être je suis plus médiocre.

Je parle avec M. S[almon] de son système sur les femmes, je 1 engage à le publier il résiste moi, je crois qu'il est déterminé et que le livre est peutêtre déjà fait. Il croit la femme italienne, la femme primitive en la modifiant de diverses manières, on a la Française, l'Allemande, etc. Il ne croit qu'aux vertus de tempérament. Il croit que tout le caractère des femmes est un désir insatiable de plaire, que, par conséquent, on ne saurait trop les louer. Il a vu la louange produire des miracles. Une femme disait d un homme dont la figure était presque hideuse « Quel monstre il me fait mal aux yeux. » Le monstre la loua, parvint à lui plaire et enfin à coucher avec elle.

1. n s'agit de l'escalier de la maison que Chérubin Beyle faisait construire à l'angle de la rue de Bonne et de la place Grenette. Henri Beyle s'intéressa beaucoup à cette construction. Voir la Correspondance de cette époque.


Il croit les hommes plus sensibles que les femmes, qu'un homme ou une femme met toujours du sentiment dans sa première affaire. Je sens qu'il m'a rendu plus hardi avec A 1.

25 [Germinal-15 Avril].

Je donne à déjeuner à Dalban, Rey2, et Mante au café Valois. Rey, philosophe, se propose de publier un système où il prouvera que le bonheur particulier est toujours lié au bonheur général. C'est ce que je lui souhaite. Veut faire plusieurs comédies dans ce système. Me paraît très froid, à vingt-cinq ans. Dalban a beaucoup de rapports d'orgueil et de méfiance avec Jean-Jacques. Ils me tiennent jusqu'à midi et demi et m'ennuient assez. Ils n'ont pas ce tact dont peut-être j'ai souvent manqué. J'ai honte de louer en face, me guérir bien vite de cette funeste maladie.

Il me semble n'être pas encore arrivé 1. Adèle Rebuffel sans doute,

2. Joseph Rey, né à Grenoble en 1779, montra,jeune, du goût pour la philosophie, connut Destutt de Tiacy qu'il révéla sans doute à Beyle. Beyle le retrouva à Grenoble en 1819, lors do l'élection de l'abbé Grégoire. Compromis dans la conspiration du 19 août 1820, Rey dut s'enfuir en Angleterre.


à Paris, tant que je n'ai pas vu A[dèle] et sa famille. Bien me rappeler que je ne puis la ramener à moi que par tout l'extérieur d'une profonde indifférence jointe à de l'amabilité. Pour cela, du naturel, beaucoup de louanges et des plaisanteries.

26 [Germinal-16 Avril].

Crozet chez moi une simplicité noble me sert bien.

Il Bugiardo de Goldoni, qui me paraît plein de naturel et me donne l'idée d'un petit opéra, en attendant ma malle. Didon 1 et les trois Sullanes 2. Le spectacle est bien loin de m'intéresser cette année comme l'année dernière, il m'ennuie presque. Mlle Duchesnois, dans Didon, me paraît beaucoup trop affectée. Je vois tous les défauts de la pièce, qui me paraît sans cesse à côté de la nature. Je dois peut-être le sentiment vif d'une belle nature aux lectures que j'ai faites du naturel Shakspeare. Peut-être lorsque je me serai accoutumé à l'affectation de nos acteurs me plairont-ils davantage. C[rozet] me présentera incessamment à Mlle Duchesnois celle-ci va beaucoup 1. Tragédie de Lefrane de Pompignan.

2. Comédie de Favart.


chez Mme Montesson, la femme du duc d'Orléans, père d'Egalité, qui a soixante ans, cent cinquante mille livres de rente, et qui réunit la meilleure société de Paris Mme Bon1 y va, tous les petits littérateurs y vont.

Le général Valence, très joli homme,

surpris (à dix-huit ans) aux genoux de Mme de M[ontesson] par le duc d'Orléans. « Ce pauvre Valence, qui veut absolument épouser ma nièce, il me la demande depuis un quart d'heure » Et Valence épousa la nièce, qu'il n'avait jamais vue.

Valence, à dix-huit ans, croyait que

c'était faire injure à une femme avec qui il se trouvait seul que de ne pas l'avoir, et il les avait.

27 [Germinal-17 Avril].

Je vais en me levant au Jardin des

Plantes avec M. S[almon]. II croit les professeurs de Paris très charlatans et mauvais comme professeurs, quoique très bons comme écrivains. Un savant italien disait à M. S[almon] « Tulti i Francesi sono gentili fuor che i letterati. » On se plaint beaucoup dans l'étranger de leur morgue. Linné était très pauvre au commence1. M. F. Michel me propose de lire ici Mme Bonaparte,

qui fréquentait effectivement chez Mme de Montesson.


ment de sa carrière souvent, lorsque ses souliers étaient usés, n'ayant pas de quoi en acheter d'autres, il continuait sa route pieds nus il arriva ainsi chez Boerrhave, qui le reçut très bien et l'équipa.

Je vois dans M. S[almon] une âme profondément sensible, et à un tel point qu'il ne peut pas même soutenir la pein- ture d'un caractère vicieux. Il n'aime point Molière et chérit beaucoup Collin, il remarque avec plaisir que M. Evrard est le seul caractère vicieux qu'il ait peint. Voilà une âme, bien appréciable pour un artiste, que trop de sensibilité empêche de bien juger. Je lis Laharpe (13e et 14e volumes de son Cours), je trouve quelques bonnes idées et beaucoup de raison. Je brûle que l'arrivée de ma malle me mette à même de travailler, je suis las de mon obscurité.

28 [Germinal-18 Avril].

Les observations de Mme de Genlis sur les courtisans confirment les principes d'Helvétius à un point remarquable.

29 [Germinal-19 Avril],

J'écris le soir, sous le nom de Junius, une réponse au feuilleton du 27, dans


lequel G[eoffroy] maltraite Mlle Duchesnois 1.

M. Salmon part le matin, à cinq heures, pour Utrecht. Je me mets en pension chez Mme [Gruel]2 pour 51 francs. Je vais le soir à la Maison de Molière3, suivie de la Fausse Agnès 4. La Maison de Molière est une pièce remplie d'un naturel exquis c'est une pièce charmante pour tout le monde et délicieuse pour moi. Fleury a très bien joué Molière, même avec une convenance de trop, car il a la poitrine faible, comme ce grand homme l'avait vers la fin de sa carrière. J'ai cru reconnaître partout Goldoni, à quinze ou vingt lignes près, et cependant je ne l'ai pas entendu nommer autour de moi, et j'étais assez bien entouré.

Pour que la pièce fût parfaitement jouée, il aurait fallu que Fleury pût articuler d'une manière plus ferme et que Saint-Phal et lui fussent mieux vêtus.

1. Sur les écrits de Beyle pour défendre Mlle Duchesnois contre Geoffroy et la cabale qui voulait l'accabler sous la renommée naissante de Mlle George, voir les Mélanges de Littérature, t. II, p. 33.

2. Mme Gruel tenait sa pension rue de l'Université, visà-vis la rue de PoitIers. Il semble que Beyle avait commencé à y prendre ses repas le 27 germinal. Voir plus loin, p. 287.

3. Comédie de L.-S. Mercier.

4. Comédie de Destouchea.


Je m'étais fait une bien fausse idée du nom d'amis. Je voulais un seul ami,

Mais qu'il fut tout pour moi, comme moi tout pour lui L'homme n'est pas assez parfait pour cela. Il faut me borner à voir éparses entre tous mes amis les qualités que je voudrais réunir dans un seul. Du reste, je ne saurais avoir trop de connaissances à Paris, j'ai Mante, true friend Crozet Jacquinet M. P. Daru Martial Daru M. Daru the falher M. Debord 1 Boissat Cardon, true friend Prunelle Rey Dalban La Roche; Dard2 L. Barral.

Rien de si aisé que d'être bien avec un homme qu'on ne voit qu'une fois par mois.

30 [Germinal-20 Avril].

Je m'ennuie profondément de ne rien faire. Je lis les Souvenirs de Mme de Genlis. II y a là cinquante pages amusantes mêlées dans deux cents pages de sermons, et les sermons gâtent le rire. Ce livre m'a confirmé dans le dessein d'être simple, naturel et vrai dans le monde.

1. Sans doute de Baure qui avait épousé une des filles de Noël Daru.

2. Henri-Jean-Baptiste Dard, jurisconsulte, né à Vienne, en 1779.


Mme de Genlis dit, page 125 « Le chevalier de Châtelus m'a lu une comédie manuscrite intitulée les Prétentions. Elle n'est pas bonne mais le sujet en est excellent ce sont des gens qui ont des prétentions tout à fait opposées à leurs caractères ils ne sont nullement hypocrites, l'amour-propre leur persuade qu'ils possèdent véritablement les qualités qu'ils affectent, ils sont les dupes d'une vanité ridicule on ne voit que cela dans le monde, et ça n'a pas été peint. »

Je devais être présenté à Mlle Duchesnois, je ne le serai qu'un de ces jours. Tant mieux, elle aura lu Junius, à moins que C[rozet] ne l'ait jeté au feu.

Je sors de Gabrielle de Vergy1 et du Mariage fait et rompu de Dufresny. La première pièce ne me touche pas du tout la seconde n'a pas de plan, mais le dialogue en est d'une gaieté polissonne qui fait rire. Talma représente peut-être naturellement les grandes passions, mais sa manière de dire ne fait pas plaisir, elle est trop saccadée, trop criée on l'applaudit beaucoup dès qu'il prend le beau genre de Mlle Duchesnois varier les inflexions, mais doucement, sans brusque passage. A la première vue, il me semble 1. Tragédie de du Belloy.


que la manière de Talma est peut-être plus naturelle, mais celle de Mlle Duchesnois est plus agréable.

J'entends dire (pas très distinctement) que Fulchiron a fait une Myrrha. Le plan me paraît ressembler beaucoup à celui d'Alfieri je n'entends pas nommer Alfleri. J'ignorais sous quel Philippe est placée l'action de Gabrielle, un spectateur me relève là-dessus.

Aujourd'hui 29, un mois de mon départ de Grenoble.

1er Floréal XII[-21 Avril 1804].

Le matin, je finis Vauvenargues au Collège de France. J'écoute un instant, à cause de la pluie, Pastoret expliquant Grotius. Le soir, comme il pleut beaucoup, je lis Lancelin et le rôle d'Oreste.

Je mets toujours à la loterie. A ma pension de 51 francs, je pourrais me loger pour 18 francs, ce qui fait 69 francs, avec 11 francs de frais, 80 francs. 12 X 80 = 960 + 240 francs d'habillement on peut donc vivre à P[aris], en allant une fois le mois au spectacle, pour 1.200 francs. Je sais que dans la rue Jacques il est des chambres qui coûtent 8 francs, on peut dîner chez Mme Desbenet pour vingthuit sous, ce qui fait par mois 50 fr. +


10 fr. de frais = 60 francs. 12 X 60 = 720 + 200 francs d'habits = 920 francs. On peut vivre pour 900 francs. Si je n'avais que 1.200 francs, je préférerais ne dépenser forcément que 60 francs par mois pour avoir chaque mois 25 francs en amusements. Grâce au ciel, cette année je n'ai pas encore éprouvé le besoin d'argent. 2 Fl[oréal-22 Avril].

Je vais au Musée, je me promène avec Crozet, qui me dit que Poisson réussit parce qu il est simple s'il était bête, on dirait c'est un gamin, mais avec sa bonne tête, cela charme. J'apprends à dîner, de M. de Beaumont, qu'il y a des nègres qui ont la figure plus grecque que nous. Je regrette mon plan, j'écris le premier acte de mémoire. Je vais aux Italiens avec Boissat l'Habit de Grammont, bête les Confidences, intrigue espagnole, dans nos mœurs cependant le Mariage d'une heure, même défaut, mais plus jolie. Je sens que je vaux mieux que l'année dernière, je commence à voir la plaisanterie. 3 [Floréal-23 Avril].

J'attends toujours ma malle. L'Enéide de Delille paraît. Je lis la Vedova scaltra


de Goldoni. Je sors del Re Teodoro. Peutêtre n'eussé-je pas si bien fait lhe Two Men il y a six mois que je les ferais à cette heure la division de l'âme et de l'esprit m'éclaire de plus en plus. J'ai vu Dard chez Mante, qui m'a conté la manière dont Hilaire est devenu préfet1. J'ai cru voir deux Charvet sur la terrasse des Feuillants. Une vue de Venise dans le deuxième acte du Roi Théodore. E in questo bel paese che dovrd andar a fare la ϕ2.

4 [Floréal-24 Avril].

Je lis Fénelon et je parcours Beccaria (sur le style) à la Bibliothèque nationale j'ai le plaisir de trouver Fénelon parfaitement d'accord avec moi. Le soir, Agamemnon 3 la scène de la proposition du meurtre est jouée divinement par Talma et Mlle Duchesnois. Après la pièce, Crozet me présente à elle, je la trouve d'un naturel charmant et bien moins laide que je me l'étais figurée. Elle a la figure par masses, chose très propre à la peinture des passions. A l'avenir, lorsque je devrai être 1. Dauphinois qui fut nommé préfet de la Haute-Saône en 1804.

2. C'est dans ce beau pays que je devrais aller faire la Pharsale. Cf. Mélanges de Littérature, t. I, p. 321.

3. Tragédie de Népomucène Lemercier.


présenté à quelqu'un, écrire le compliment que je veux lui faire au moment, je me trouble. Crozet fait ses adieux, j'embrasse Lemazurier 1 (ne pas oublier de lui donner à dîner, à déjeuner, lui dire que M. Dubois le cite dans son cours2, et lui payer la voiture en allant à Versailles). Je suis enchanté de ma soirée, quoique j'aille perdre bêtement six francs au 1133. Je voulais gagner de quoi acheter les stéréotypes for. Francis, my sister and Alphonse4.

La seule chose que je dise devant Mlle Duchesnois est que la Mère coupable et Agamemnon sont les deux pièces modernes les plus morales. J'attends ma malle.

5 [Floréal-25 Avril].

Je recois ma malle, je me promène avec Crozet, Mante et Barral5 de cinq heures à 1. Pierre-David Lemazurier, auteur. Beyle a fait son portrait sous le nom d'Inchinevole. Voir les Mélanges de Littérature, t. II, p. 106.

2. Le cours de littérature de Dubois-Fontanelle que Beyle avait suivi à l'école centrale de Grenoble.

8. Maison de jeu célèbre, au 113, sous les galeries du Palais-Royal.

4. Pour François Périer-Lagrange, ma sœur et Alphonse Périer.

5. Louis de Barrai, fils du Président au Parlement de Dauphiné, élève de l'Ecole Centrale de Grenoble, puis officier. Ami très intime d'Henri Beyle.


neuf. Je rentre très fatigué. M[ante] et moi nous faisons nos adieux à Crozet aux Tuileries, à sept heures et quart. Grozet m'engage à aller demain, à midi, chez Mlle Duchesnois.

Mante me trouve bien meilleur, cette année, que l'année dernière, 11 me dit qu'alors j'avais une énergie diabolique. Nous avons les mêmes idées sur bien des choses il a découvert tout ce que Hobbes a dit du rire.

6 Floréal XII[-26 Avril 18041.

Je commence enfin les Deux Hommes; il y avait 306 vers de faits à Gr[enoble], je commence au 307e

Le ciel m'attacha seule au soin de ton bonheur. Je relis tous ceux qui sont faits, les deux cents derniers me paraissent bons. Je sors d'Œdipe 1, suivi de l'Amant bourru 2. Je sors au second acte de la pièce de Monvel, elle a, par dessus toutes les autres, le droit de me déplaire. J'ai bien jugé Œdipe: il y a de très beaux vers, où l'on reconnaît bien la manière de 1. Tragédie de Voltaire.

2. Comédie de Monvel.


Racine. Le sujet est magnifique, il y a des maximes générales qui sont précisément le contraire de ce qu'il faut pour toucher. Il n'y a rien au monde de si ridicule que la fanfaronnerie de Philoctète ses amours avec Jocaste grand'mère déplaisent.

Mlle Raucourt a dit trois ou quatre vers à peu près bien, tout le reste mal. Talma a supérieurement joué sa figure était sublime dans les derniers actes il a un peu crié au quatrième, il a crié Vous frémissez, Madame. qu'on devait dire, ce me semble, avec l'accablement du désespoir d'un malheureux qui voit confirmer sa sentence. Monvel jouait le petit rôle du compagnon de Laïus.

Je verrai Mlle Duchesnois demain lui demander quand elle jouera Jocaste, pour que nous puissions bien sentir la scène de la double confidence.

Les vers de fureur d'Œdipe, à la fin du monologue du cinquième acte, ne font pas, ce me semble, un bon effet. Il faut des actions, quand on est arrivé à ce point-là.

7 [Floréal-27 Avril].

J'apprends, vers les deux heures, la mort de M. Rebuffel, du portier de la


rue Saint-Denis. Cet excellent homme est tombé malade le lundi de Pâques et a succombé trois jours après. Je vais auparavant chez Mlle Duchesnois, on me dit qu'elle n'y est pas, je laisse un billet.

8 [Floréal-28 Avril].

J'ai travaillé fortement aujourd'hui à la prose of the fifth scène. Je suis allé au Luxembourg après dîner, et de là, vers les six heures, chez M. Daru. Je l'ai trouvé sur le bord de la tombe. J'ai trouvé Martial qui m'a reçu avec amitié. Mme D[aru] n'a rien dit. M. D[aru] était si affecté d'une consultation que les médecins venaient de faire sur son état que je ne sais si c'est exprès qu'il ne m'a pas invité à dîner. De là, je suis allé to the gate1; j'ai trouvé de la gaieté je m'attendais à celle of lhe mother, this of the girl m'a révolté, even pendant the account of her father's death2 elle riait à gorge déployée. She ever has seemed to me having hate for him 3 sur ce que je disais que s'il avait vécu il aurait arrangé ses affaires « Il 1. A la porte. M. Rebuffel habitait près de la porte SaintDenis. C'est pour cette raison que Beyle désigne souvent Adèle Robuffel sous le nom d'Adèle of the gate. 2. Même pendant le récit de la mort de son père. 3. Elle m'a toujours semblé avoir de la haine pour lui.


aurait pu encore donner des explications », a-t-elle dit. Cette insensibilité est affreuse, Je l'ai trouvée embellie, avec des couleurs (peut-être données par l'opposition du noir), elle m'a dit avoir quinze ans, six mois et cinq jours. Elle s'est beaucoup amusée cet hiver au bal de la rue du Bouloi, qu'on avait surnommé bal des Vestales. II ne coûtait que trente sous par bal et avait lieu tous les samedis. Son surnom prouve la sévérité des examens.

Cardon est marié li une demoiselle d'Arras qui lui a apporté trois cent mille francs, sans compter les espérances. Toutes les convenances y sont. On parle de B[onaparte] empereur, C[ambacérès] et Leb[run] consuls. J'ai demeuré environ une heure et quart chez Mme Re[buffel] j'étais en noir.

9 Floréal[-29 Avril].

Bajazet, les deux Frères1. Jamais Mlle Duchesnois ne m'a paru si belle que dans Roxane aujourd'hui et jamais tragédie ne m'a peut-être si constamment intéressé que Bajazet aujourd'hui tout concourait à mon illusion. Mon travail tend à augmenter la sensibilité. Desprez 1. Comédie de Moissy.


était très bien dans Osmin Saint-Prix toujours bien, quelquefois beau, dans Acomat. Il n'y a que Mme Talma qui a été détestable avec son chant lamentable dans Atalide. Mlle Duchesnois au-dessus de tout éloge je la suis allé voir après la représentation, elle m'a reçu toujours avec ce même naturel, sans compliments. Chazetl est venu; il est joli homme, il a paru surpris, je crois, de l'air naturel et point troublé que j'avais. Nous avons parlé comédie et tragédie, lui faisait rire et avait de l'esprit, moi j'ai dit quelques pensées justes. En attendant Mlle Duchesnois, j'ai vu Talma dans le passage de ma taille, il avait un habit bleu, culotte et bas noirs. Il parlait au portier du théâtre il a la même voix qu'à la scène. Sa vue m'a fait impression, il avait l'air tragique. J'ai pensé que je maniais la gloire après tant d'illusions de connaissances et d'amitiés avec les grands hommes, voilà enfin un peu de réalité. J'espère que dans un an je serai ami de Mlle Duchesnois et de lui, par les Two Men.

J'ai bien admiré Racine ce soir. Il a une vérité élégante qui charme. Ce n'est pas le dessin de Michel-Ange, c'est la 1. Alissan de Chazet, écrivain aimable et de manières raffinées. Beyle,plus tard, le jugera « bas flatteur des gens an pouvoir ».


fraîcheur de Rubens. J'avais mille idées ce soir qui, ce me semble, auraient fait un bon commentaire de Bajazet.

10 [Floréal-30 Avril].

Dix vers et la prose du Raccommodement1. Je montre de l'esprit de discussion à dîner. Je souffre du mésentère parce que j'ai pris une tasse de café. Hier, à Bajazet, j'ai vu du côté du consul, dans les loges, une femme qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à un squelette elle était de la blancheur d'une tête de mort bien lavée, elle était vraiment glaçante c'est ce que j'ai jamais vu de plus fort dans ce genre-là, je la regardai beaucoup pour en garder une idée nette. Elle était bien vêtue. C'était l'horreur de la mort seule et sans aucune autre horreur. Chazet fit des calembours sans prétention qui étaient charmants il dit des jolies choses à Mlle Duchesnois d'une manière charmante. « La Rochelle2 ne vous aime pas, il me disait », etc.

1. Nom que Beyle donnait à la scène finale de sa comédie Les Deux Hommes. Cf. Thédtre, t. II, p. 394.

2. Acteur de la Comédie-Française.


Mardi 11 [Floréal-1er Mai].

Beau trait de la femme de Périer (de la Guerre) à Boissat.

Je sors de Iphigénie en Aulide, suivie de l'Impatient1. Aucun vers de cette tragédie n'est allé à mon âme il est vrai qu'elle a été jouée d'une manière aussi lâche que possible. Saint-Prix pitoyable Talma et Mlle Duchesnois médiocres, Mlle Raucourt insoutenable, Mlle Bourgeois ne peut atteindre au ton tragique. Cette tragédie doit plaire infiniment au vulgaire, tous les personnages en sont médiocres. L'exposition se traîne et ne finit point elle est niaise en ce qu'Agamemnon, au lieu de donner à Arcas sa commission en quatre vers et de le faire courir au-devant de la reine, perd, à lui raconter ce qu'il sait déjà, un temps pendant lequel la reine arrive dans l'armée. En tout, cette pièce, traduite en italien ou en anglais, doit faire un triste effet. Il n'y a de bien que « Triste destin des rois. » etc. L'Impatient médiocre.

Après la pièce, je vais chez Mlle Duchesnois avec Favier nous la trouvons en grande colère contre Mlle Raucourt qui 1. Un acte de Lautier.


l'a menacée parce qu'on l'avait sifflée il paraît que Mlle Raucourt a le ton d'une harengère. Favier parle comme un homme qui sent sa dignité si le cœur y répond et qu'il doive réellement sa place à Mlle Duchesnois, c'est un homme estimable et avec qui je dois me lier. Deuxième séance du Tribunat, pour déclarer B[onaparte] empereur.

12 [Floréal-2 Mai].

Je vais au Tribunat à midi, la séance

commence à deux heures. Plusieurs tribuns parlent comme de mauvais coquins. Parmi ceux-là, a la physionomie de son âme. Savoye-Rollin 1 parle en homme d'esprit à cœur corrompu qui se moque de tout. Costaz, moins mal que tous les autres. J'ai vu Carnot à la vingtième place. J'étais près d'une femme qui ressemble un peu à Victorine cette ressemblance m'a enchanté, que serait-ce donc si je la voyais elle-même ? Je me promène, le soir, deux heures aux Tuileries avec Mante, me speak of passions and philosophy 2.

1. Dauphinois, beau frère d'Alphonse Périer, l'ami de Beyle.

2. Nous parlons passions et philosophie.


13 [Floréal-3 Mai].

Je vais au Musée français. Je sens bien qu'il ne faut jamais forcer le sentiment, comme je faisais l'année dernière il me semble qu'on ne peut forcer que le centre de compréhension. Je travaille tout le matin to the Two Men. Je commence le jus d'herbes. Je me présente chez Mme de Baure 1 et chez M. D[aru]. Pierre D(aru] venait d'arriver. Je vais chez M. Le Brun 2 qui me montre de l'esprit et qui, par conséquent, doit être content du mien. Je sens que le temps est passé d'être républicain il ne faut pas déranger mes projets de gloire pour l'ambition, mais il ne faut rien faire qui lui soit contraire. Publier aller my dealh 3. My f alher m'envoie enfin des plans 4, and ten louis.

14 [Floréal-4 Mai].

Je rentre à 1 h. ½ du matin (par conséquent le 15). Je reviens de chez 1. Sophie Daru, sœur de Pierre et de Martial Daru. 2. Magistrat à Paris, avait épousé une autre fille de Noël Daru.

3. Après ma mort.

4. Les plans de la nouvelle maison de Grenoble.


Mlle Duchesnois, à la portière de qui j'ai remis un article de trois pages et un billet. Mlle Duchesnois avait témoigné, une heure auparavant, dans sa loge, le désir qu'elle avait que quelqu'un prît sa défense. Elle m'a très bien accueilli ce soir, m'a invité de nouveau à aller chez elle. Cette visite en général a été une suite de victoires, et j'hésitais de la faire Donc, maxime générale Il faut toujours la voir, sauf à faire les visites courtes, si je vois que je gêne. J'avais mille idées ce soir sur la déclamation. Ce qui constitue le mérite de l'acteur, comme celui du poète, is a comprehensive soul1. Un rôle peut se diviser en un nombre quelconque d'intonations on n'est bon acteur qu'autant qu'on prend ces intonations et qu'on les prend justes. Eviter plusieurs sons que Talma a dans la voix et qui sont, je crois, produits par une contraction de la glotte. Que les sons ne soient jamais forcés. J'ai trouvé le jeu de Mlle Duchesnois perfectionné depuis l'année dernière. Talma a bien détaillé Ami, n'accable pas un mal[heureux qui t'aime, Andromaque].

1. C'est une &me apte à comprendre.


17 [Floréal-7 Mai].

Rien de nouveau du 14 au 17. Je travaille to the Two Men, je trouve L'amour est un combat d'orgueil et d'espérance.

18 [Floréal-8 Mail.

Je reçois dix louis. J'achète les Pensées de Pascal trois livres, Mairet, etc., une livre dix sous, les Fables de La Fontaine, vingt-huit sous. Je vais voir M. P[ierre] D[aru], je ne trouve que le père il y avait un homme de Versailles qui a dû être content de moi.

J'ai vu faire une bévue au cousin at the gate with [the] mother and daughter 1. Il a dit « Je n'ai su malheureusement qu'en partant qu'elle avait une amie très jolie. » Aussitôt, sourire de mépris et court silence. Toutes les fois qu'on revient de Louvois, il faut se rincer la bouche. Tout y est mauvais, pièces, acteurs et spectateurs. Ce soir, le Trésor2, la Parisienne de Dancourt, les Questionneurs3, tout très 1. A la porte, avec la mère et la fille. Mme Rebuffel et Adèle.

2. Comédie d'Andrieux.

8. Un acte de J. de la Tresne.


médiocre la Parisienne est ce qu'il y a

de plus supportable.

A letter to my greath falher upon Neuilly

house's intrigues 1.

19 [Floréal-9 Mai].

Je vois par les journaux que le prix

d'un copiste est de trois livres par séance,

soit vingt et une livres par semaine

voilà un guide. Il y a dans le Journal de

Paris un morceau sur la critique dont les

idées sont douces et qui est écrit avec le

style de Télémaque. Cet accord m'a

charmé. Le sujet de la Parisienne de

Dancourt charme par sa vérité. J'ai vu

deux Parisiennes, hier et aujourd'hui, qui

sont parfaitement dans ce genre Baptis-

tine et. Balm[et]. On pourrait refaire la

pièce de Dancourt en vers, en ne lui

prenant que l'idée principale. C'est un

charmant exemple de la manière dont on

peut mettre la satire en comédie. Et quelle

différence La satire diffame l'auteur,

la comédie lui donne une réputation

d'esprit très agréable.

J'ai vu aujourd'hui la petite Balmet,

âgée de sept ans, et qui promet bien d'être

1. Une lettre à mon grand-père sur les Intrigues de la

maison de Neuilly, C'est-à-dire sur la maison de la problé-

matique Mme de N.


une a[ctrice] à dix-sept. Ces deux jeunes filles ressemblent comme deux gouttes d'eau à la Parisienne de Dancourt.

J'écris ceci dans ma nouvelle chambre, rue de Lille, no 500, où je couche pour la première fois (19 francs). Je sors du Tartufe, suivi dès Femmes. Cette dernière pièce, en trois actes, de Demoustier, n'est qu'une dissertation philosophique sur laquelle mes voisins s'extasiaient et qui me faisait bâiller. Je me souviens qu'il y a trois ans je trouvai cela délicieux.

Rien n'est si rassurant pour moi que Tartufe; méditer cette pièce, elle me donnera de la hardiesse pour the Two Men. Caumont a joué Orgon avec un naturel qui, à mes yeux, le met au-dessus de Grandmesnil. Fleury joue très bien Tartufe, c'est un acteur délicieux, mais on sent que sa poitrine est faible, et une fois il a été obligé de crier du reste, il a donné au rôle la vraie couleur, il l'a joué en satire. La scène d'Orgon, Marianne et Dorine, au deuxième acte, a été supérieurement jouée. Il me semble qu'on peut faire une brouille de véritable amour, après la scène du deuxième acte de Tartufe, où la vanité entre pour beaucoup plus que l'amour.


20 [Floréal-10 Mai].

Je n'ai pas encore travaillé to lhe Two

Men aujourd'hui, j'ai achevé de démé-

nager. J'ai lu le doux Vauvenargues, il

me charme. Je me suis habillé à neuf

heures et demie pour aller voir Mlle Duches-

nois je l'ai trouvée horriblement fatiguée,

sans chemise, comme le jour où Cro[zet

me présenta. Dix heures moins le quart

sonnaient lorsque j'ai passé devant les

Tuileries, dix heures sonnaient lorsque

j'ai repassé. Elle m'a peu parlé, elle m'a

dit qu elle avait bien grondé sa portière,

etc., elle est revenue deux fois là-dessus

elle m'a demandé si je ne m'appelais pas

Lebel, me disant (je crois) qu'elle n'avait

pas bien lu ma signature. Voilà le seul mot

qui eût rapport à ma course du 14. Je me

suis bien conduit j'ai bien fait de la voir,

bien fait de ne pas aller à Agamemnon,

qui m'ennuie.

Elle me dit un jour que Cinna, Phèdre,

Tancrède, etc., étaient arrêtés. Elle jouera

Phèdre samedi.

MM. Ricci, Lemazurier, etc., y étaient1.

1. Ricci était, au dire de Stendhal (Cf. Mélanges de litté-

rature, II, p. 44), un dentiste de Paris, intime de Mlle Duches-

nois et de sa famille, ainsi que Lemazurier, l'auteur drama-

tique avec qui il était lié, et qu'il peindra dans ses caractères

sous le nom d'Inchinevole. Cf. Mélanges de littérature,

t. II, p. 106.


Je suis étonné du talent de La Fontaine pour peindre. La Fontaine et Pascal, voilà les deux hommes qui m'ont jamais inspiré le plus d'amour. Je voudrais mêler au style tout-puissant de P[ascal] quelques morceaux de douceur dans le genre du bon Fénelon.

21 Floréal XII[-11 Mai 1804].

Je me lève matin, vais prendre une tasse de café à la Régence, reviens chez moi à huit heures. Je travaille constamment jusqu'à quatre, et ne puis pas faire d'une manière raisonnable le 353e vers of the Two Men.

Je donne aux Tuileries quinze sous à un pauvre vieillard qui a tout ce qu'il faut pour me toucher infiniment, un instant après je vois un père badinant avec sa fille de trois ans environ ces deux petites rencontres me touchent infiniment. De là, à la Métromanie, suivie du Mariage fait et rompu; j'y trouve Dalban, dont je suis très content, à un peu de présomption près.

Je disais ce soir à Dalban une chose que je crois vraie et qu'il a approuvée. C'est que Racine n'a pas les qualités propres à produire le plus grand effet possible à la scène, je crois que ces qua-


lités se réduisent à la concision et au dialogue vif et serré quand la passion l'ordonne.

Il faut tout sacrifier à la passion qui seule fait vivre une pièce, et même l'harmonie du vers.

Les compliments (dans le genre figuré de mon oncle, brillantés) du métromane plaisent au parterre aujourd'hui 21 floréal et ce parterre était ce me semble, composé de l'heureux petit nombre. Ils me plaisent à moi-même. Répandre ce vernis à pleines mains sur Chy et Delmare, Charles et Valb. dans l'occasion 1.

Je suis toujours de cet avis qu'il vaut mieux exprimer mal le véritable, que supérieurement un autre quelqu'approchant qu'il en soit.

Du 21 Floréal au ler Prairial.

[11-21 mai 1804]

J'ai trop à écrire, c'est pourquoi je n'écris rien. Je dîne in father D[aru]'s house2 et chez Carrara3. Je vois deux fois 1. Ohamoucy, Delmare, Charles et Valbelle, personnages des Deux Hommes.

2. Chez M. Daru père angle de la rue de Lille et de la rue Bellechasse.

3. Carrara, nous l'avons déjà vu, c'est le général Michaud. Beylo, durant tout ce séjour à Paris, ne lui donnera pas d'autre nom.


Phèdre Mlle Duchesnois beaucoup de progrès, la fermeté dans les détails, sublime meilleure la première que la deuxième la première, je suis avec Mante, bêtise de Damas.

29 floréal je vois tomber Pierre-le-

Grand de Carrion. Ses lettres dans les journaux. Il a demandé pardon à Mme Bonap[arte].

Le 30, dimanche, je passe une heure

for the first chez Phèdre 1.

J'en suis à 3752.

Les élèves de l'Ecole polytechnique

et ceux de Metz pour l'adresse.

Le 30, dimanche, je passe une heure

avec Ariane sur la terrasse de son appartement, rue Saint-Georges, no 18, son maître de langue est en tiers. Cette heurelà est trop longue de la moitié. Ariane me dit en sortant une politesse sur Basset3 que je prends pour une douceur pour moi.

Ecrit ceci en le relisant le 26 ger-

minal XIII [16 avril 1805] je me souviens parfaitement de toutes mes erreurs, je 1. Pour la première fois chez Phèdre. O'est Mlle Duchesnois qu'il appelle encore Ariane trois lignes plus bas.

2. Au vers 375 des Deux Hommes.

3. Basset de Châteaubourg que nous retrouverons souvent dans ce journal, cf. p. 277.


vois encore très distinctement tout ce que j'ai fait il y a un an le squelette du Théâtre français, la course à une heure chez Ariane, etc.

Edouard Mounier (froid vaniteux) sort de chez moi. Quelle bêtise de se charger des soins de l'avenir V[ictorine] est ici et je ne la vois pas que j'aurais été heureux, il y a un an, si l'on m'avait prédit qu'elle serait à Paris en germinal XIII!


3 Prairial XII[-23 Mai 1804] 1.

JE sors d'Œdipe, suivi du Babillard 2. Cette tragédie a de grandes beautés,

mais je les crois du poète grec rien

n'est plus éloigné de la grandeur que les gasconnades de Philoctète et l'orgueil de 1. Beyle a écrit on notes sur la couverture de ce cahier: Troisième voyage à Paris. 2e cahier. 3 prairial an XII jusqu'au.

« Journal du 3 prairial an XII au 18 messidor an XII. Snrcousu un cahier le 24 brumaire XIII, qui contient le journal du 23 brumaire XIII au 29 frimaire an XIII, exclusivement.

« H. Tous les hommes qui sont sur la terre cherchent leurs propres intérêts, il n'y a que le seul poète qui ne cherche purement que notre bonheur. Divine poeta* t

« H. Regarder tout ce que j'ai lu jusqu'à ce jour sur l'homme comme une prédiction, ne croire que ce que j'aurai vu mol-même. Joy, happiness, lame, all is upon it.

D Le théâtre français vide d'action.

« Naturel L R V et sa femme le 29 brumaire XIII. « PET.. T = GIIERARD

s Seulement pour Ariane, le théâtre and the buckish things.

« Cahier finissant comme celui de vendémiaire, je crois, commence par happiness, la troisième séance chez Dgzn Nota. dont l'intérêt soit identique avec le nôtre. L'intérêt de l'homme vertueux s'accorde avec le nôtre par le moyen de la justice celui du poète est identique. (23 brumaire XIII.)

La Rive.

Mystérieuse allusion au ministre Claude Petiet qui eut, a Milan, une liaison avec la célèbre Mme Gherardi, comme Stendhal le rapporte plus loin dans son Journal au chapitre II de son voyage d'Italie, en 1811.

Dugazon.

2. Un acte en vers do Boissy.


Jocaste l'exposition est postiche, le moment où Philoctète apprend le mariage Pacé, Mlle R[olandeau], the greate8t happiness gived by 8ociety en masse.

« Il zio, all vanity

« Un caractère comique esquissé dans les Souvenirs de

Félicie de Mme de Genlis (Mercure du 24 frimaire), celui de l'homme ou d'une femme qui ne juge rien par sentiment, mais tout par l'état qu'on en fait dans ie monde. Côté du vaniteux, de l'odieux, qui convient à la comédie.

« La manière dont j'ai vu recevoir le Philinte doit m'encourager. Je ne serai pas beaucoup près si sérieux que cela, et certes personne n'accusera Fabre de s'être rapproché du drame.

« Il me semble que les deux caractères de ce siècle sont l'égoïste et le vaniteux, le premier susceptible de plus de force, le deuxième de plus de gaieté. Ne nous le laissons pas dérober.

« Le 19, je reçois une lettre de Philinte.

« 30 brumaire XIII.

« Délaharpiser et dégagnoniter mon goût en lisant

souvent les grands dramatiques existants Eschyle, Euripide, Sophocle, Skakspeare Corneille, Alfieri, Racine, Aristophane, Molière, Goldoni, Plaute.

« Voir tous les autres pour y chercher le bon Lope,

Calderon, Federiei, Pindemonte, Sénèque.

« Dérousseauiser mon jugement en lisant Destutt, Tacite,

Prévost de Genève, Lancelin.

« Lire Tite-Live et Salluste dès que Dureau les publiera. « Etudier le dialogue de Corneille, partie dans laquelle ce

grand homme n'a pas été égalé et qui est le premier mérite au théâtre.

« Étudier le style d'Alfieri.

« Plier aux événements qui, étant arrivés, sont inévitables.

« 2° Chez une nation où la vanité règne, où par conséquent un bon mot est tout, être toujours de sang-froid en agissant. « 3° Se faire chaque soir cette question « Ai-je assez « ménagé la vanité de ceux avec qui j'ai vécu aujourd'hui ? « 19 messidor. »

Le plus grand bonheur donné par la société en niasse Mon oncle [Romain Gagnon]. tout vanité,

Débarrasser de l'influence de La Harpe et de celle du grandpère Gagnon.


de Jocaste est pris de Polyeucte, leur entrevue est encore la même chose que celle de Pauline et de Sévère, avec la différence que celle de Corneille parle à l'âme, tandis que celle de Voltaire ne parle ni à l'âme, ni aux esprits relevés elle ne peut plaire qu'aux esprits vulgaires. Talma joue très bien Œdipe, mais je conçois qu'un homme qui aurait l'intelligence d'Ariane le jouerait mieux.

On applaudit à outrance

Ce roi d'un fastueux rempart, ne marchait point

Entouré, etc. 1

On en fait une application à Bona-

parte. Est-elle dans le bon ou dans le mauvais sens ? On applaudit beaucoup aussi la maxime contre les prêtres.

En tout, c'est une belle tragédie dans

le sens admiratif, peut-être le plus beau sujet du genre.

4 [Prairial-24 Mai].

Après m'être cassé la tête depuis dix

heures du matin jusqu'à quatre pour faire deux [vers] et demi, je vais à la Mon1. Voltaire Œdipe, IV, 1. Beyle à son ordinaire, cite

infidèlement.


tansier 1. Tout m'y paraît détestable, excepté Volanges, que je vois dans les Pointus 2, et Brunet. V[olanges] a une figure dans le genre de Marion Thomasset 3, il est très vieux et ne le paraît pas, ces figures-là ne vieillissent pas. De là, à Frascati et aux Mille Colonnes.

5 [Prairial-25 Mai].

Onze vers j'arrive à 401. J'ai demeuré, ce mois passé, deux heures cinquantesix [minutes] par v[ers].

Andromaque (pour la deuxième fois), suivie de Sganarelle. Talma joue parfaitement, surtout la scène du deuxième acte Oui, oui, vous me suivrez. Quel acteur, s'il avait joué tout ainsi Mlle Duchesnois met beaucoup trop de gammes chromatiques dans ses vers. Je la vois après la pièce, elle me reçoit supérieurement elle est piquée contre le public, qui ne l'a pas demandée d'ailleurs, elle sent u'elle a été éclipsée par Talma. Fav[ier] me dit que, dans la jeunesse 1. C'est l'actuel théâtre du Palais-Royal qu'on désignait sous ce nom depuis que Mlle Montansier en avait pris la direction en 1790.

2. Comédie de Guillemain.

3. Vieille servante des Gagnon dont Beyle parle encore dans la Correspondance et la Vie d'Henri Brulard,


de Bonaparte, Talma le faisait entrer gratis aux Français. Mlle D[uchesnois] apprend Monime pour Saint-Cloud, je crois qu'elle jouera, à P[aris], Inès et Chimène. Talma rend trop lentement les moments d'exaltation d'amour.

15 Prairial XII[-4 Juin 1804].

Je pense au Faux Méiromane. Cela me vient en pensant à l'extrait du M[oniteur] par Geoffroy. Les journaux sont donc bons à lire.

V[u] les Pensées diverses, entre minuit et une heure, du 16, pendant une grande chaleur.

17 Prairial XII[-6 Juin 1804].

L'Optimiste de Collin, en cinq actes et en vers, le Retour imprévu de Regnard. Dugazon rentre, il joue très bien dans les deux pièces (M. de Plainville dans la première).

Cette pièce m'a rendu heureux c'est là un charmant résultat. C'est peut-être une délicieuse idylle, mais c'est une comédie bien faible. Il semble que ce 1. Inès de Castro, tragédie de Lamotte-Houdar.


pauvre Collin ait juré de fuir l'énergie son talent semble fait pour peindre l'amour doux et pastoral (qui ne nous plaît pas tant par la description de l'amour que par les cœurs bons et simples qu'il nous développe), et il semble qu'il évite de faire parler ses amants.

Ce sujet était si commode à traiter après

Candide, il fallait le pousser au maximum d'énergie, faire marcher des caractères chez Collin, une grande scène de déclamations vagues entre M. de Plinville et Morinval, le Marlin de la pièce, et voilà tout. Il n'y a qu'un bon vers de pessimiste J'offre mon bien aux gens et j'éprouve un refus.

Collin fait des vers doux, coulants et

assez élégants, mais c'est que, pauvre d'idées, il les délaie. Il doit y avoir quelque chose de commun entre son âme et celle de La Fontaine, et rien avec Voltaire. Si son âme ressemble à ses écrits, il ne doit pas goûter du tout la joie acre de celui-ci. L'optimiste est un caractère aimable dans le sens propre du mot, du moins M. de Plinville l'est-il beaucoup il est presque toujours en scène.

La comédie a un grand avantage sur

la tragédie, c'est de peindre les caractères la tragédie ne peint que les passions.


Mlle Mars joua comme un ange un rôle qui ne signifie rien. Je fus très content de Dugazon, il me fit venir les larmes aux yeux. et des larmes fort agréables mais sa figure n'a pas assez d'expression. J'aime beaucoup à la scène les noirs sourcils, je voudrais voir Fleury dans ce rôle. Il ressemble à un certain oncle des Mœurs [du jour] de Collin, qu'il joue à ravir. Le Retour, petite pièce de Regnard où il y a plus de verve que dans tout Collin. Dugazon à ravir, Fleury très bien.

J'eus souvent une douce illusion le lieu de l'Optimiste est heureux, c'est un joli bosquet.

On saisit une application contre B[onaparte].

Cet Optimiste m'a rendu vraiment heureux il a fait une révolution sur moi. Je savais cependant la vérité morale suivant laquelle M. de Plinville m'a touché. Voilà le pouvoir du spectacle et un singulier effet pour une comédie jouée par Dugazon 1.

18 Prairial [-7 Juin].

Je cherche à me refroidir pour pouvoir corriger mon plan of lhe Two Men.

1. Je Ils un jour de prairial, le 28 peut-être, Machiavel: Tutte le opere di N. Machiavelli. Londra, Davies, 1772,


Je vais à la Bibliothèque nationale.

Je lis le troisième volume des Mémoires français de G[oldoni], le moins intéressant des trois. Examiner le style français de cet italien, il a quelque chose qui plaît. C'est, je crois, l'extrême clarté ses phrases sont courtes et il aime mieux répéter la chose que se servir d'un pronom. L'examiner à loisir pour mon grand travail sur le style.

Je lis une de ses comédies, intitulée

il Cavaliere di buon gusto, croyant y découvrir quelque chose de commun avec le F[aux] M[étromane], Ce n'est point le même sujet. Il Cavaliere di buon gusto est le modèle des hommes du monde. Cette pièce est charmante, il y a surtout la nuance d'un jeune homme qui arrive des écoles qui est très bien saisie. Je ne conçois pas comment Picard, qui a un théâtre à soutenir, ne se met pas à traduire Gol[doni]; en six jours il arrangerait une pièce, et cette pièce en vaudrait une douzaine comme le Vieux Comédien 1. Je pourrai refaire à la française beaucoup

de sujets [que] 2 Goldoni a traités à l'italienne. Si je suivais ce projet, mes pièces 3 vol. In-4°, Bibliothèque nationale. Voir le 7° volume de Tiraboschi, in-4". Il contient l'histoire du théatre italien. (Note de Beyle.)

1. Un acte de Picard.

2. Beyle a écrit de Goldoni.


n'auraient absolument rien de commun avec les siennes que l'objet. Ses intrigues ne sont point assez fortes pour moi, et ses plaisanteries pas assez délicates pour nous. Par exemple, le Cavaliere di buon gusio me donne l'idée d'une pièce intitulée l'Homme du monde 1 qui offrirait un modèle de la conduite d'un homme du monde parfaitement aimable. Il faudrait le mettre dans les principales circonstances de la vie, le montrer au moins quatre actes de sang-froid. Il se tirerait avec honneur et grâce de toutes les circonstances où il se trouverait, il aurait beaucoup d'esprit. Je le peindrais dans toutes les relations de la vie, je pourrais peindre tout mon siècle par les personnages en scène avec lui un marchand, un jeune homme entrant dans le monde, etc., etc. Idée à suivre.

Ma pièce n'aurait absolument rien de commun avec la sienne. Il aurait peint un homme du monde d'Italie en trois actes, j'en peindrais un de France en cinq actes avec une autre intrigue. Si les applaudissements du public donnaient le certificat de ressemblance à une pareille pièce, elle serait un monument très curieux

1. Voir dans la Correspondance la lettre à Crozet du 8 juin 1804.


deux cents ans après sa première représentation.

Quand on vient de lire Goldoni, on s'étonne comment nos auteurs ont le génie si peu dramatique. Toutes les figures de cet aimable peintre tournent, elles vivent elles ne sont pas très animées, il n'a pas atteint le sublime de l'art, mais il est toujours gai, parfaitement naturel, et d'après ce que je connais de lui je le place immédiatement après Regnard, de manière que le Parnasse comique est composé de Molière, Regnard et Goldoni. Si 1 on avait défendu à un comique de sublimer, je crois impossible qu'il s'acquittât mieux de sa tâche que Goldoni, et dans un an il a fait, je crois, seize comédies. Acheter ses ouvrages, y étudier le naturel.

19 [Prairial-8 Juin).

Je lis il Poeta fanatico, il y a du bas. Peut-être les Espagnols éprouvent-ils la même sensation en lisant les peintures de nos mœurs. Il tourne les poètes en ridicule toujours naturel, il a des traits charmants.

Je jette un coup d'œil sur il Moliere, écrit en vers de quatorze syllabes rimés. Il me semble que Mercier l'a gâté. Je


n'y ai trouvé de mal que quelques mauvaises plaisanteries. Goldoni pense comme moi sur la plupart de ces comédies en vers que l'on donnait en France vers 1750 pauvretés de toute manière.

Voici ce que G[oldoni] dit du Père de famille de Diderot, troisième volume de ses Mémoires: « C'est un de ces êtres malheureux qui existent dans la nature, mais je n'aurais jamais osé l'exposer sur la scène. »

Quel avantage de montrer la vie à l'homme sous son aspect défavorable ? C'est un pauvre mérite. Quelle différence du Père de famille à l'Optimiste de Cfollin], à mérite égal, l'un malheur et l'autre le bonheur du spectateur.

Dimanche 21 Prairial XII [-10 Juin 1804].

Je vais, à dix heures, au cabinet de lecture; j'y lis Palissot, j'y apprends le jugement de Moreau. De là, au Luxembourg. Deux tableaux de David, manque d'expression.

Le Cid et la Maison de Molière 1. Le public est avide d'applications contre Bonaparte et en faveur de Moreau. A ces 1. Comédie de Mercier.


mots de la Maison: Les originaux sonl d la Cour, un applaudisseur seul, mais tout le monde est content.

La Maison a un succès complet. C'est une espèce de dialogue entre les acteurs et le public. Les acteurs parlent, le public rit ou applaudit. Cette pièce est charmante de naturel. Goldoni est peut-être le poète le plus naturel qui existe, et le naturel est une des principales parties de l'Art. Le personnage de Molière surtout, si bien joué par Fleury, tourne admirablement. C'est le beau du mélomane, dont la charge est dans il Poeta fanatico.

Un poète est composé d'un philosophe et d'un versificateur; on peut bien tourner en ridicule le versificateur, jamais la raison. C'est presque sans y penser et en écrivant au courant de la plume, que j'ai découvert cette vérité que je crois capitale Que la tragédie est le développement d'une action el la comédie d'un caractère. Talma ne joua pas très bien le rôle du Cid. Il ne lui manque que d'oser être naturel Eripuit cœlo fulmen. Corriger les grands poètes, faire des notes sur la manière de les jouer s'il est vrai qu'on ne comprend les hommes qu'autant qu'on leur ressemble, c'est un service à rendre. Il y a plusieurs choses à corriger dans le Cid les Stances de la fin du premier acte


ne sont que l'expression du jugement de la tête d'un homme sur les mouvements de son cœur, cela montre qu'il n'est pas entièrement troublé. Chimène tutoie trop à tenant le Cid, ce qui fait qu'il n'a pas ce mélange enchanteur des tu et des vous. Le rétablir.

Dans toutes les tragédies, les actes

me semblent longs. Le Cid était bien mal joué ce soir, puisqu'il n'y avait que Talma, qui encore n'a pas été très beau, cependant, je ne l'ai jamais trouvé long. C'est la plus rapide de nos pièces, et la première. Cela vient peut-être de ce que la nation est plus spirituelle que sentimentale.

Pour être bien dans le monde, il ne faut pas vivre pour soi; pour faire des ouvrages sublimes, il ne faut vivre que pour son génie, le former, le cultiver, le corriger. Je suis si fatigué de pensées que, malgré une bouteille de bière que je suis allé prendre chez Blancheron, je ne puis pas les écrire.

Le naturel de Goldoni a charmé, quoique,

je crois, gâté par Mercier.

22 [Prairial-11 Juin].

Je vais à la Bibliothèque nationale à dix heures jusqu'à deux. L'Andrienne de


Térence, bien traduite par Lemonnier, est à mille lieues d'une bonne pièce de Goldoni nulle science della scenegiatura; les personnages ont l'air de la bonne compagnie, voilà tout.

Je lis ensuite la Finta Amalala de Goldoni, qui m'engage à mettre tout de suite à exécution un projet formé le dimanche [30 floréal], jour où je dînai chez M. D[aru] et vis le médecin Baile 1. Je reçois 204 livres.

24 [Prairial-13 Juinl.

Je vais à la Bibliothèque nationale lire les comédies de Machiavel la Mandragora, la Clizia, il Frate, l'Andria tradotta di Térenzio.

J'écris le 24 prairial XII to my falher. Le 1 er prairial XII [21 mai 1804] je n'avais pas le sou. J'emprunte 240 francs. Je paie 151 d'habillement, reste 89 francs pour le mois. 89 + 204 = 293 qui font 240 pour le mois de floréal, plus 53 francs pour le mois de messidor.; il suffira donc pour le mois de messidor de 240 francs pour payer ma dette, plus de 240 53 = 187 francs. 1. Bayle (1774-1816) fut l'ami de Laënnec et médecin de la maison de l'Empereur. Il sera encore question de lui dans le Journal. Sa rencontre chez Noël Daru avait donné à Stendhal l'idée d'écrire une pièce sur les médecins. Cf. Thidtre, t. III, p. 292.


Il faut donc que mon père m'envoie le 1er messidor [20 juin 1804] 187 + 240 = 427 francs 1.

25 [Prairial-14 Juin].

Anniversaire de Marengo. Le soir, promenade aux Tuileries avec Fortuné2, qui m'apprend beaucoup de détails sur le jugement de M[oreau]. Les propos des soldats et officiers de garde aux Tuileries, la veille.

Les juges forcés, la glace cassée, etc., etc., le grand juge parlant aux avocats, la défense de M[oreau] arrêtée3.

Bar[ral] et moi nous suivons ensuite Tullia jusque chez elle, ses regards semblent me dire que je ne l'offense pas. Elle demeure rue Tiquetonne, 122, au premier.

27 [Prairial-16 Juin].

Je lis l'excellent ouvrage de Hobbes, intitulé De la Nature humaine. Le soir, 1. Stendhal a ajouté postérieurement cette note: « Il ne m'a envoyé que 200 francs. Je devais donc au 1er messidor an XII 227 francs. Je puis mettre 50 francs par mois, donc au 1er vendémiaire an XIII, je devrai 327 francs sans habillement nouveau. »

2. Son ami Mante.

3. Stendhal, par républicanisme, s'est fort intéressé au procès du général Moreau au point même d'écrire un mémoire sur l'accusation portée contre lui. Cf. Mélanges de politique et d'histoire, t. I, p. 1.


nous allons à la Femme juge et partie 1, suivie de Minuit 2.

La première pièce ne vaut pas grand'-

chose les pensées sont délayées, et cependant le style est assez bon. J'y ai observé que les expressions fortes de la tragédie, transportées dans la comédie, font beaucoup de plaisir. Dugazon joue très bien. Il y avait beaucoup d'acteurs specta-

teurs Fleury, Armand, Rolland, Chéron Dupont, Mile Vomais.

La plaisanterie est un discours qui décou-

vre finement à notre esprit quelque absurdité.

30 Prairial XIII [-19 Juin 1804].

Ta véritable passion est celle de con-

naître et d'éprouver. Elle n'a jamais été satisfaite. h.

Quand tu t'imposes le silence tu trouves

des pensées, quand tu te fais une loi de parler, tu ne trouves rien à dire (Seen in the na[ture] 3).

Il n'y a qu'une loi en sentiment. C'est

de faire le bonheur de ce qu'on aime.

1. Comédie de Montfleury.

2. Un acte de Désaudras.

8. Vu dans la nature.


To do the history of travel, and that of

the passions for M. 1.

Il est impossible that the other love thee as I2.

6 Messidor[-25 Juin].

Fin de deux tracasseries George [Cadou-

dal] est guillotiné à 11 heures 35 minutes, avec ceux qui n'ont pas obtenu leur grâce. Les Tracasseries, comédie de Picard, tombe. Les accusés graciés sont condamnés à la déportation Moreau part pour les Etats-Unis, qui auront vu, dans le même siècle, Washington, Kosciuszko et Moreau.

8 [Messidor-27 Juin].

Je sors de Louvois, La Cloison 3, nul

mérite la deuxième représentation des Tracasseries réduites en quatre actes ennuyeux il n'y a qu'un trait de vrai comique « Avez-vous oublié combien le papier marqué est cher ? » Du reste, toujours des provinciaux. Picard ne donne nulle noblesse à ses personnages ils sont tous sots. La Ceinture magique, de Jean1. Faire l'bistoire du voyage et celle des passions pour M.

2. Il est impossible que les autres t'aiment comme moi.

S. Un acte de Bellin de la Liborlière.


Baptiste Rousseau, mauvaise farce des boulevards il me semble que R[ousseau] n'avait nul génie comique, il outre trop un capitan se dit descendant de Nimbrod. Cela ne fait pas rire, nous savons bien qu'il n'y a nulle comparaison entre cet homme et nous. J'avais à côté de moi un homme simple, bon bourgeois de la rue SaintDenis à ce qu'il paraît, qui raisonnait parfaitement juste parce qu'il n'a jamais lu Laharpe, ni Geoffroy il était relevé par un Aristarque qui l'accablait de grands mots techniques vides de sens dans ses phrases, qui avait une vanité très irritable, et qui défendait la vertu des actrices. Peut-être est-ce là un auteur, plus probablement quelque faiseur d'articles. Si les auteurs ont ce caractère, quelque orné qu'il soit, il est bien dégoûtant. Cette petite comédie que j'avais à ma droite m'a plus amusé que les trois autres.

A gauche, autre scène l'honnête Bar-

rois, libraire, abordé par un homme qui avait la physionomie du plus bête, bas, fripon, cupide négociant qu'on puisse voir. Tout chez lui annonçait ce caractère, ce qu'il disait était parfaitement d'accord avec sa physionomie.

J'ai vu des demi-forts (de la Halle) qui

étaient là pour applaudir, je crois. On a nommé et vu l'auteur, Picard.


11 Messidor XII [-30 Juin 1804].

A une heure du matin, M. Daru le fils arrive à cinq, M. Daru le père s'éteint. Je suis allé avant-hier at lhe Saint-Denis gale, je trouvai A[dèle] seule, elle me reçut mieux que jamais, avec toutes sortes de prévenances, d'amitiés, etc. J'y restai demi-heure. Trois semaines auparavant, devant sa mère, elle m'avait reçu d'une manière exactement contraire.

Aujourd'hui, j'y monte par occasion, pour the death of D[aru], j'y reste trois quarts d'heure. Je trouve la mère avec un homme d'affaires un instant après la fille arrive, un dé à la main. Dans la conversation, elle prend le parti de la vertu bien plus, elle discute avec sa mère ce qui arriverait si elle se mariait, qu'elle resterait dans la même maison qu'elle et son gendre, etc., etc. Malheureusement je me sentais rougir j'ai éloigné en plaisantant. Je conclus de là qu'elle a jeté les yeux sur moi for a husband 1.

Mais comme il n'y a qu'heur et malheur, je ne la trouvai plus si jolie [que] l'autre jour, je l'ai trouvée laide aujourd'hui. Je voudrais bien qu'elle apprît d'une ma-

1. Pour mari.


nière certaine et qui ne vînt pas de moi que, lorsque je lui écrivais des lettres d'amour, j'étais passionnément amoureux de V[ictorine].

N'y pas aller de dix jours. Je parie que c'est de Baure qui leur a fait jeter les yeux sur moi mais j'espère l'avoir un jour, et ce sera une charmante maîtresse, mais ce serait pour moi une mauvaise femme. Je vais le soir aux Français l'Homme dit jour et la Gageure, Contat et Fleury. L'Homme du jour a une intrigue qui devait plaire beaucoup dans le temps où avoir une femme était un grand bonheur mais il dégoûte par une infinité de sentiments faux que débitent les personnages. J'entendais dire autour de moi avec l'expression de l'ennui: « Cette pièce est médiocre. »

Dans la Gageure, point de bon ton on expose le caractère des valets. Les personnages, M. et Mme de Clainville, sont toujours mystifiés par des gens qu'ils croient au-dessous d'eux. Les spectateurs vaniteux rient beaucoup. Quel parti peut-on tirer de la vanité ? Peut-on faire un Vaniteux [en] cinq actes ?

1. Comédie de Boissy.


12 [Messidor-1er Juillet], dimanche.

Le soir, à sept heures, je vais à SaintThomas-d'Aquin pour y assister aux prières pour M. N[oël] D[aru]. Je remarque la physionomie basse et quelquefois méchante des prêtres ceux qui avaient la meilleure avaient l'air stupides.

Il est du bon ton, pour plusieurs raisons, de se joindre à ce que tout le monde fait. Tabarié1 chantant. Air simple et naturel dans tout ce qu'on fait.

L'usage est d aller à la maison du mort. On monte dans une voiture noire, on va à l'église; après les prières, on accompagne jusqu'à la dernière demeure. Maison d'été, maison d'hiver.

13 [Messidor-2 Juillet], lundi.

Pluie d'été à quatre heures. Je dîne rue de [la] Loi2, vis-à-vis une planche; les personnes qui passent dessus m'amusent beaucoup par les traits de caractère. La pluie me dispose à cette divine tendresse que je sentais en Italie.

1. Sous-Inspecteur aux revues, employé au Ministère de la Guerre.

2. Beyle allait demeurer dans cette rue, à l'hôtel de Ménars.


15 [Messidor-4 Juillet].

Je lis à la Bibliothèque nationale Traités philosophiques de Hume, médiocres. Après cela, l'Oreste d'AIfieri sublime. J'ai lu hier les pensées de Vauvenargues, ouvrage très médiocre. Rien n'affadit comme le médiocre dans le genre qu'on aime.

A huit heures trois quarts, j'entre chez M, Carrara, j'y trouve Madame, Adèle1 et M. Davrange, inspecteur aux revues, je crois2. A neuf heures, D[avrange] sort, je reste avec ces dames jusqu'à neuf heures trois quarts. J'offre à Mme C[arrara] de la mener jeudi prochain au Ranelagh, je crois qu'elle acceptera. Une chose m'embarrasse sur cette visite j'ai parlé, 1. La nouvelle Adèle qui entre ici en scène n'est autre que la belle-sœur du général Michaud. Celui-ci avait épousé, en 1803, Aglaé-Marie-Flore de Landevoisin, fille de Soucanye de Landevoisin, ancien mestre de camp et lieutenant aux Gardes du corps du roi, compagnie écossaise du due d'Ayen, et d'une demoiselle Porchon la Saussaye. Sa belle-sœur Adèle ou Adélaïde Landevoisin (1786-1832), n'épousa point le Monsieur d'Avrange dont 11 est question ici-même mais, en 1807, le baron Darnay, ministre des postes du royaume d'Italie, sous le prince Eugène.

2. M. F. Miohel nous fait remarquer qu'il-est peu vraisemblable qu'il quisse s'agir loi de l'inspecteur aux Revues d'Avrange d'Augeranville qui avait épousé la sœur de Berthier. Il s'agit plus vraisemblablement du premier de ses fils, François-Charles, né en 1782 et qui était alors capitaine dé dragons et aide de camp de Berthier.


j'ai conté, j'ai fait rire, probablement Mme Car[rara] leur a parlé après ma sortie de mon prétendu bonheur avec Is. P. Cependant, lorsque je suis arrivé, la conversation tombait à tout moment. Est-ce un effet naturel de la bêtise de D[avrange] et de la timidité du reste ? Est-ce que je les embarrassais ? Cet état a duré après le départ de D[avrange], je faisais moi seul toute la conversation. Adèle me paraissait superbe. Je suis d'autant mieux disposé à lui faire ma cour que je ne sens rien du tout pour elle, elle manque de physionomie. J'ai eu tort envers D[avrange], je l'écrasais trop. Si c'est le mari futur d'Adèle, j'ai mal fait mes affaires réparer cela à la première vue. J'ai failli être embarrassé de me voir parler à des statues, cela à ôté du naturel à ma conversation je n'avais pas le temps de me remettre, il fallait toujours parler, mais ces dames n'ont ni assez d'usage ni assez de visites dans ce moment pour avoir saisi cette nuance. Dès qu'on est éloigné un instant du monde, on devient d'une défiance extrême, on voit quelque chose de ridicule on n'ose pas en dire « C'est ridicule », on se dit: « Mais peut-être que c'est la mode » Ad[èle] a pris la parole sur la Petile Ville de Picard, elle parlait fort vite.


Peut-être elle m'a jugé bavard. Si j'ai le bonheur d'y trouver quelqu'un qui parle à la première visite, faire l'amoureux, par conséquent peu parler. Elle joue du piano et en a un d'Erard la flatter làdessus. Elle a habité Clermont-enBeauvaisis, petite ville de 3.000 âmes à quinze lieues de Paris.

Une élégante de Paris y alla et n'y prit pas on la vit comme une curiosité les premiers jours, on la laissa ensuite. Ces dames me disent qu'un homme qui tient de très près à la Cour fait la cour à Adèle. Elles lui croient 20.000 francs de rente, j'ai dit « Au moins. » Est-ce Rapp, Lacuée ? Ils sont encore à marier1.

Différence d'usage (de civilisation) entre les deux Adèles elles doivent avoir toutes deux l'une pour l'autre à peu près les mêmes sentiments. A[dèle] Lan[devoisin] est superbe, Ad[èle] R[ebuffe danse comme un ange elles se sont vues au bal, en voilà assez, certainement, pour ne pas s'aimer. A[dèle] L[andevoisin] n'a rien dit lorsqu'on parlait de l'autre, et elle avait beau champ. L'autre m'a beaucoup parlé 1. C'était, je crois, tout bonnement un bavardage de Mme. sur Mar[tial], qui en effet y va souvent, mais qui m'a confié il y a deux mois his future mariage with miss Saint-Florlant. 23 brumaire XIII. (Note de H. Beyle). Allusion au mariage de Martial Daru qui épousa en effet une demoiselle Florian-Froidefond du CMtenet (ou Chatenay).


d'elle, lui a rendu justice, l'a jugée, a dit qu'elle manquait d'usage, mais a relevé ses qualités, qu'elle était très belle, mais qu'au bal elle n'avait pas fait l'effet qu'on devait .en attendre, etc.

Voilà ce que produit la différence de civilisation. Les étudier encore et ne rien donner à la phrase. Tâcher de voir la vraie nature. Voilà la base de tout pour moi plaisirs, gloire, bonheur.

16 Messidor XII [-5 Juillet 1804].

Je lis à la Bibliothèque nationale le Menagiana ed il Cavaliere e la Dama, comedia di tre alli in prosa del Goldoni.

Le Menagiana peint un pédant d'esprit, mais bien ennuyeux. Cet homme était un des contemporains de Molière. Ce grand homme, Corneille et La Fontaine sont exempts de la moindre tache de pédanterie Boileau et Racine en ont une teinte. Me corriger du pédantisme, car il y en. a un dans ce siècle, comme il y en avait un du temps de Molière. Le nôtre est, je crois, de philosopher à perte de vue à propos de la moindre bagatelle je crois que mes conversations avec Faure, l'année dernière, devaient en être de beaux


modèles. Je devrai à Tencin 1 d'être guéri de ce défaut. Peu de connaissances m'auront été aussi utiles que la sienne. Il m'a montré l'homme du monde tout entier, il m'en a montré le cœur. Il m'a fourni cette belle règle être celui de tous les écrivains qui aura le moins offensé la vanité de mes lecteurs; et cela avec l'air le plus naturel, à leurs yeux, sans qu'ils s'en aperçoivent car une sourde vous sait mauvais gré de parler haut si elle s'en aperçoit.

Il Cavaliere, etc., est une très mauvaise [pièce] pour nos spectateurs par trois raisons

1° On n'y rit pas, loin de là, elle est pédantesque

2° Les personnages ont des monologues où ils philosophent contre nature 3° La politesse italienne (la pièce fut jouée, je crois, en 1750) est bien loin de la politesse française.

Les personnages ne savent point ménager la vanité, le Cavaliere est même dur pour la dame lorsqu'il lui annonce brusquement la mort de son mari. Au milieu de ces grands défauts, il y a une action 1. Nom que donne Beyle à son ami Louis de Barrai, de Grenoble comme lui-même, La mère de Barral était du reste une demoiselle Guérin de Tencin.


qui, à la vérité, est plus du drame que de la comédie, mais elle marche. Goldoni change de décoration au milieu des actes. La civilisation est bien plus avancée à Paris en 1804 que celle que Goldoni a peinte.

Je vais le soir au Tarlufe, suivi de la première représentation de Molière avec ses amis 1.

Tartufe, par Fleury, Contat, Grandmesnil, Devienne, Volnais. Les acteurs se sont surpassés eux-mêmes. Ils sont entrés dans des détails qu'ils négligeaient ordinairement. Mlle Contat a bien mieux joué qu'à l'ordinaire elle a dit supérieurement, au quatrième acte, scène avec Tartufe « Voyez. si. mon mari. » Voyez. si. en hésitant, mon mari, avec force. Cela est parfait. Tartufe fait toujours la faute de ne pas retenir Orgon lorsqu'il s'emporte contre son fils et qu'il dit « Ne me retenez pas. »

Au dénouement, lorsque Lacave fait l'éloge du prince, deux ou trois applaudissements honteux ont commencé ils ont à l'instant été écrasés par « Paix, » et par un murmure qui a interrompu la pièce.

1. Un acte d'Andrieux.


Enfin, j'ai vu un succès à la première

représentation aux Français, et le lieu de la scène de la pièce est Auteuil cela est de bon augure1. C'est l'anecdote des amis de Molière qui font la partie de se noyer tous ensemble. La pièce n'a nulle verve, elle est froide les noms des personnages et leurs habits en ont fait tout le succès et l'auraient fait d'une bien plus mauvaise. Andrieux n'a point fait tourner les caractères si connus de Chapelle, Molière, Despréaux, Lulli, La Fontaine et Mignard, personnages de sa pièce. Il y a mis Laforêt mais le bourreau lui a donné de l'esprit, elle ne vaut pas, à beaucoup près, la Laforêt de la Maison de Molière. Je pensais, en voyant jouer cette pièce, qu'il n'y a que l'extrême force qui puisse avoir l'extrême grâce. La naïveté me semble le sublime de la vie ordinaire. Quel charmant caractère à représenter que celui de La Fontaine Andrieux ne les a fait agir ni les uns ni les autres, il y a seulement une froide réconciliation de Molière avec Isabelle. En un mot, il n'a point fait tourner ses personnages. Cet homme n'a pas la moindre étincelle du génie dramatique. Cette pièce est à refaire. Il se trompe même sur le coloris. 1. Beyle pense à sa pièce, les Deux Hommes, dont la

scène se passe à Auteuil.


Boileau vient raconter emphatiquement une bonne action qu'il vient de faire. Il n'a pas tenu à A[ndrieux] de faire siffler le trait de La Fontaine « Avez-vous lu Baruch ? » Le jugement de Molière sur le Bonhomme n'est point amené du tout. En un mot, cela n'a nul mérite. La scène de l'ivresse, où ils prennent la résolution si plaisante d'aller se noyer, est du dernier froid. Ces gens qui avaient tant d'esprit sont bêtes quoi de plus plat que cette recherche de Lulli, qui dit « Les plaisirs de la table ne me sont rien. Donnez-moi du çapon », et autres choses comme celles-là. Il a mis dans le rôle de La Fontaine

beaucoup de vers de ce grand homme il y en a trois qui font honneur à Andr[ieux], s'ils sont de lui. C'est « Le Parnasse est un vaste pays, chacun y peut trouver sa place le tout est de la mériter. » Ce le lout est de La Fontaine. Il y a aussi un joli passage « Moi, qui

suis-je ? Jean La Fontaine. » Cette pièce ne vaut rien, mais m'a fait un plaisir délicieux. La refaire dans quelques années pour avoir le plaisir de la voir jouer devant moi. Ce genre de montrer les grands hommes à la nation en les faisant agir dans la meilleure intrigue d'après leurs caractères est une vaste mine de succès et de plaisirs pour ceux qui les aiment.


17 Messidor [-6 Juillet].

Quand donc me guérirai-je de ma timidité. Je vois Tullia aux T[uileries]. Elle baisse les yeux, la mère me regarde en riant. Je les perds pour ne pas vouloir les suivre. Me guérir bien vite de ce ridicule défaut. Il y avait longtemps que je n'avais pas vu Tullia. Je ne la verrai pas demain. On annonce le Philinle de Molière.

18 Messidor [-7 Juillet].

Je lis de la Vérité. par Brissot-Warville, ou plutôt je le parcours. Cet ouvrage pourra m'être très utile il m'engage à aller lire à la Bibliothèque nationale Descartes. Je lis sa Méthode de conduire la raison, dont ce qui m'intéresse peut tenir en trois phrases.

Je lis ensuite un in-8° (R 2.494 A) intitulé De l'âme et de ses passions mais ma tête était fatiguée dune heure de prodigieuse activité. Ce livre, qui a 294 pages, pourra m'être très utile il entre dans le détail physique des causes et effets de passion. Brissot me fait penser que les qualités du philosophe, c'està-dire de celui qui cherche à connaître les


passions, et du poète, ou de celui qui

cherche à les peindre pour produire tel

effet, sont incompatibles. Voir cela, lire

Brissot.

Je sors de Molière avec ses amis, précédé

du Philinle de Molière, par Fabre d'Eglan-

tine. Andrieux a fait des coupures à ses

pièces, il y a moins de défauts, mais non

pas plus de beauté. Il semble même qu'elle

soit encore plus pauvre de verve. Il n'y a

de plaisant que

Dieu

Qui veut que pour lui seul on fasse la musique.

Le Philinte est une pièce excellente.

Elle est jugée dans mon esprit; je m'étais

laissé trop prévenir aux inepties des La-

harpe, Palissot et Cie. C'est un chef-d'œu-

vre. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'elle

est bien écrite; ce style-là sent l'étude du

Corneille. On écoutait en silence, et de

temps en temps on applaudissait à ou-

trance. Depuis le Tartufe, il n'y a pas eu

de pièce aussi fortement conçue que celle-

là, et il y a plus d'intérêt que dans le Tar-

tufe. Il me semble, dans mon enthousiasme,

que c'est là la plus belle ordonnance de

comédie qui soit au théâtre. On peut sur-

passer le divin Molière du côté de l'inté-

rêt. Quelle pièce que ce Philinle 1° si le


style n'en était pas quelquefois bavard 2° si Alceste était plus aimable, plus doux, et, à quelques bouffées d'humeur près, avait la bonhomie de La Fontaine, onl adorerait.

Il m'est venu une idée à la place de

Fabre, à la première vue j'aurais fait d'Eliante une Pauline, j'aurais fait tourner son rôle par un sentiment qu'elle doit avoir je lui aurais fait regretter (le plus vertueusement possible) de n'être pas la femme de cet Alceste qu'elle estime tant. Cela aurait donné un charmant vernis à Alceste, à qui j'aurais donné plus de politesse.

Il semble que Fabre ait évité exprès

de lui donner de ces pensées misanthropiques, qui sont exagérées et, par là, comiques, mais si naturelles à une âme comme la sienne. Il n'y en a que deux ou trois légères, qui cependant font rire le public. Le défaut de la pièce est d'être trop sérieuse et pas assez tendre.

J'y aurais mis du tendre par la passion

mal éteinte d'Eliante pour Alceste, et du comique par ses exagérations lorsqu'il aurait vu le mal. J'aurais montré un peu davantage sa réconcialiation avec l'humanité quand il a trouvé un honnête homme.

Un peu plus de gaieté ferait jouer cette


pièce aussi souvent que le Tartufe. Telle qu'elle est, on la jouera encore dans deux cents ans et elle sera citée comme un chefd'œuvre de plan. Quel dommage que l'auteur ait été enlevé si jeune Il se serait corrigé de son austérité un peu rude et eût été le Molière de notre âge. Quel spectacle comique que Laharpe se fâchant de ce qu'un tel homme méprise ses conseils J'aimerais mieux avoir fait cette pièce que la Métromanie, ou Zaïre, ou Rhadamisle.

Fleury a très bien joué, quoique un peu faible de voix on applaudissait de temps en temps à outrance. Damas a supérieurement joué l'égoïste, il a un talent marqué pour ces caractères. Begears, Timante, Philinte, voilà ses trois meilleurs rôles 1.

[12 Juillet 1804].

Dans les journaux du 23 messidor XII (Publicisle, Journal de Paris, Journal du Soir.)

Encore un exemple de la catastrophe d'Othello arrivée en Italie, près de Gênes. Un amant jaloux tue sa maîtresse, âgée 1. Les trois rôles principaux de la Mère coupable de Beaumarchais, des Précepteurs de Fabre d'Eglantine et du Philinte de Molière du même.


'de 15 ans et d'une rare beauté, s'enfuit,

écrit deux lettres (monuments précieux,

les demander à Plana), revient près du

corps de sa maîtresse qui était dans l'ora-

toire de son père, vers les minuit, et s'y

tue d'un coup de pistolet comme il l'avait

tuée.

Chercher la vérité sur ce fait.

Voilà qui me prouve de plus en plus que

la douce Italie est le pays où l'on sent le

plus, le pays des poètes.

D'après le Journal de Paris, il est pos-

sible qu'un homme accouche d'un enfant

et que tous deux vivent ensuite. Le fait

est arrivé en Hollande.

23 Messidor [12 juillet 1804] (en lisant dans mes sensations).

Mon peu d'assurance vient de l'habitude où je suis de manquer d'argent. Quand j'en manque, je suis timide partout comme j'en manque souvent, cette mauvaise disposition de tirer des raisons d'être timide de tout ce que je vois est devenue presque habituelle pour moi.

Il faut absolument m'en guérir, le meil-


leur moyen serait d'être assez riche pour porter pendant un an au moins, chaque jour, cent louis en or sur moi. Ce poids continuel que je saurais être d'or détruirait la racine du mal.


J'AI dîné1, il y a trois jours, at the gale, with Alexander, Silvain, Achilles, the mother and the daugther. Al. the same 2, un peu sourd. A[dèle] lui faisait des yeux et tout le long, de cinq à huit et demie, j'eus l'air de me moquer des deux. A[dèle] le sentit. Le même jour, chez Carrara.

Edouard M[ounier] m'annonce qu'il sera à Paris dans les premiers jours de thermidor. My father m annonce 2.400 fr., euery year.

14 Juillet.

Superbe journée. Nous allons en nous levant, à dix heures, à la Régence. L'a[bbé] Hélie 3 y arrive, nous allons ensemble aux Tuileries, où nous restons jusqu'à 1. Titre donné par Beyle à ce nouveau cahier de son Journal: Journal de mon troisième voyage à Paris. Du 26 messidor au 24 thermidor XII, exclusivement 14 juillet 1804 26 messidor XII. » En réalité le 14 juillet correspond cette année-là au 25 messidor.

2. A la porte, avec Alexandre, Sylvain, Achilles, la mère et la fille. Alexandre, le même. Sans doute, s'agit-il Ici de Mme Claude Petiet, sa fille et ses trois fils.

3. Ancien curé de la paroisse de Saint-Huguea, à Grenoble. Avait abandonné le sacerdoce en 1793. C'est lui qui avait baptisé Henri Beyle. Cf. Henri Brulard, t. I, p. 153.


une heure, toujours avec lui. Il nous

amuse infiniment. Ce qu'il nous dit con-

firme mes principes. Nous voyons parfai-

tement B[onaparte], il passe à quinze pas

de nous, à cheval il est sur un beau

cheval blanc, en bel habit neuf, chapeau

uni, uniforme de colonel de ses gardes,

aiguillettes. Il salue beaucoup et sourit.

Le sourire de théâtre, où l'on montre les

dents, mais où les yeux ne sourient pas

le sourire de Picard.

La cérémonie des Invalides a été cohue.

Il est parti des Tuileries à midi et y est

rentré à trois heures et demie. Il y avait

de la place de reste aux Invalides. On a

crié sur son passage « Vive l'Empereur »

mais très légèrement, encore moins

« Vive l'Impératrice »

Il fut le treize au soir aux Français,

bù -l'on donnait Iphigénie gratis il ne

fut point applaudi. La veille, il avait été

aux Bardes1. La recette de l'Opéra, quand

tout est plein, va à 12.000 francs. Tout

était plus que plein, et elle ne s'éleva qu'à

6.000 francs. Aussi il fut applaudi.

Je vais le soir, à huit heures, chez

Mme Carrara. J'y vois M. Cass[ini] 2 avec

1. Opéra de Lesueur.

2. Sans doute, s'agit-il ici de Cassini, directeur de l'Obser-

vatoire et membre de l'Institut. Sur cette rencontre de

Cassini chez Mme Michaud. Cf. Molière, Shakspeare, la

Comédie et le Rire, p. 34.


son uniforme et sa croix. C'est la première fois que j'ai eu occasion d'observer la sotte vanité et le bavardage d'un savant et l'avidité qu'a un homme qui n'est pas habitué à la considération, de rappeler sans cesse à soi et aux autres celle qu'il a instantanément. Il faut convenir que si tous les hommes de lettres ressemblent à celui-là, c'est une troupe bien ennuyeuse et bien ridicule. C'était à tout moment de ces phrases « C'est aux savants comme nous. C'est à nous, savants de l'Académie. Il (Borda) était fort estimé parmi tout ce qu'il y avait de plus savant à l'Académie, nous en faisions grand cas. » Ces gens-là ont bien besoin d'un Molière. Nous allons à pied, moi donnant le

bras à Mme Carrara, aux Tuileries. Adèle donnait le bras à C[arrara] neveu. Nous étions sept à huit, nous trouvons les illuminations superbes. Nous allons chez M. Dejoux, sculpteur, pour voir le feu d'artifice, qui ne signifiait absolument rien. Je crois que M. Dejoux m'a reconnu pour l'homme qui l'avait critiqué rue. derrière la grande poste.

Tout le monde monte en fiacre à minuit

sur la place du Palais-Royal, après m'avoir invité à dîner pour mardi. Ma fièvre m'a un peu gêné.


27 [Messidor-16 Juillet].

Je vais au Matrimonio segrelo, divinement chanté par Mme Strinasacchi et Nozari. Ils étaient tous deux en voix. Celui-ci répète l'aria Prima che spunli l'aurora, etc. C'est une des plus jolies représentations de cet opéra que j'aie vue. J'en fus très satisfait. J'étais allé quelques jours auparavant à Feydeau. Le Prisonnier, l'Oncle valel, de Della Maria, le Cali f e. La musique du Calife me paraît détestable et le tout un pauvre spectacle 1. Il n'y aura point de monarchie en France tant qu'on ne se fera pas honneur de son uniforme.

Dire en entrant à Carrara « Je viens rendre visite à votre étoile. »

Mardi [28 Messidor-17 Juillet].

Je dîne chez Mme C[arrara]; j'y arrive à cinq heures et en sors à onze heures. Je suis placé à dîner entre Adèle et son amie, petite laide farcie de petites prétentions. A[dèle] a quelques moments de physionomie. On joue à la main, on danse ensuite. Je danse avec elle. Ma fièvre 1. La musique du Calife est de Boieldieu.


me gênait. On joue à la bouillotte, je gagne. Cette soirée me charma. Je ne pensais qu'à ça le lendemain; mais, n'écrivant pas chaque soir, je perds tout ce qui m'est utile de ces petits événements, leur physionomie, et ce que j'écris n'est plus que des niaiseries. Mme C[arrara] part dans quinze jours jusqu'à la fin de vendémiaire, cela me fâche beaucoup. Je proposai à Mme Cfarrara] de la mener jeudi à Iphigénie, elle me dit qu'elle dînait dehors et que probablement elle irait au Ranelagh.

30 Messidor. Jeudi [19 Juillet],

Il pleut. Elle n'ira pas au Ranelagh. J'achète le matin le Opere varie del divino Alfieri, comme contrepoison au méphitisme de bassesse qui m'entoure. Le soir, je vais à Iphigénie. La fièvre m'ennuie un peu. Duchesnois joue bien, George n'est pas très jolie, elle a une de ces figures sèches, absolument sans physionomie, rien de suave, rien qui marque une âme. Elle avait une cabale bien marquée, et elle joua très mal le rôle d'Eriphile. Saint-Prix fut mou et enflé, Talma fut ferme et enflé. L'enflure est le défaut général de nos acteurs je crois que cela peut venir en partie du bavardage éternel


des pièces de Racine et de Voltaire. Là où il fallait deux mots, il y a dix vers il faut bien en marquer le débit de quelques manières. Dès que Talma revient au naturel (hier une fois), je me sens le cœur remué. J'avais une jeune voisine à figure bonne et jolie qui pleurait. C'est rare. Ensuite, Molière d'Andrieux.

Le parterre s'est un peu corrigé des allu-

sions, mais il est toujours sensible à l'endroit.

Je persiste dans mon opinion qu'Iphi-

génie est une mauvaise pièce. C'est celle pour laquelle le vulgaire a peut-être le plus d'estime sentie. Tous les caractères y sont médiocres, ils sont donc tous dans la nature pour lui. J'aurais vu Ariane sans la fièvre.

Deux choses dont il faut bien me purger

l'enflure de Racine dans Iphigénie cet exécrable ton vaniteux et pédant de M. Cl. Je suis un peu pédant. Je dis souvent ce dont on n'a que faire. Me régler pour cela sur le ton de Martial, et des Mémoires de M. de Choiseul.

Remarques du 14 juillel.

L'a[bbé] H[élie], qui a confessé et qui a

1. Sans doute Cassini dont la vanité pédante a été montrée

ci-dessus.


étudié l'homme dans l'homme 1, nous dit que sur cent mariages il y en a vingt-cinq de bons, où l'on s'aime, et cinquante où l'on se supporte, où l'on s'aime même quoique souvent le mari soit cocu. Je lui parle d'absolution qu'on lui demandait à Gr[enoble] pour empoisonnement.

Il nous fait remarquer que les chefs

de toutes les parties de l'administration actuelle sont jacobins. On disait à S[ie]yès, qui est toujours contre le Gouvernement, en parlant de la mort du duc d'Enghien « C'est un bien grand crime, voilà un crime horrible. Soit, dit-il, grand crime tant que vous voudrez, mais c'est une grande faute 2. »

Lacépède méprise l'argent, il a refusé les

doubles appointements de sénateur. Qui peut donc le porter à se faire le héraut de la Légion d'honneur, où est Comminges et peut-être Thuriot ? Est-ce un ambitieux, Un vaniteux, ou un homme à bon cœur et mauvaise tête ?

Il faut que je me corrige d'un défaut.

Il vient du peu d'habitude que j'ai de 1. Variante d'un brouillon « qui a confessé et qui a connu

le monde ».

2. Ce mot est généralement attribué à Boulay de la

Meurthe.


converser avec des gens à qui je veuille plaire. On parle d'un sujet, mon esprit lent ne trouve la chose marquante (en raison) à dire sur ce sujet que lorsqu'on commence déjà à le quitter. Alors je cède quelquefois à la tentation de la dire, ce qui me donne un mérite lourd, chose assommante. L'a[bbé] H[élie] a les transitions rapides et totales. Cela est très bien, à imiter.

Il nous parle de la pénurie escroquante du marquis de Langle 1.

Pendant que l'a[bbé] H[élie] était avec nous aux Tuileries, il a passé une f[emme nullement remarquable qui avait dans l'ensemble des yeux un trait de ressemblance bien léger avec V[ictorine]. Cela m'a renversé, j'ai été deux secondes hors de moi] 2.

1er Thermidor [-20 Juillet].

Grande mouillade à la queue de l'Opéra pour les Bardes, nous ne pouvons pas y entrer,

2 [Thermidor-21 Juillet.]

Je sors de l'Elé des Coquettes, les Bourgeoises d la Mode. Ces deux pièces de Dan1. Fleuriot de Langle recueillait des souscriptions pour des ouvrages qui ne devaient jamais paraître.

2. Le passage entre crochets, d'après un brouillon.


court sont excessivement ennuyeuses, tout y languit et rien n'y intéresse. Les Précieuses ridicules font encore rire. Tout y est vigoureux quelle force cette pièce devait avoir dans le temps, lorsque tout portait Voilà la vis comica qu'il faut acquérir et sans laquelle il n'y a point de comédie. Je ne me doutais pas de cela l'année dernière, je croyais être comique en peignant fortement les passions. Etudier bien les mœurs de mes contemporains, c'est-à-dire ce qui leur paraît juste, injuste, honorable, déshonorant, de bon ton, de mauvais, ridicule, agréable, etc. Voilà ce qui change tous les demi-siècles.

3 [Thermidor-22 Juillet].

Je sors d' Un quart d'heure de silence et de Monlano et Stéphanie. Les deux poèmes ne signifient rien. J'ai été étonné de ne pas trouver dans le deuxième, qui est Ariodant mal copié, une seule phrase de sentiment, de ces phrases qui rendent mon cœur attentif. On trouve dans Un quart d'heure une situation qui, amenée et arrangée autrement, pourrait produire quelque effet. C'est un amant qui vient faire des reproches à sa maîtresse qui a promis de garder le silence un quart d'heure. Mlle Saint-Aubin,-grosse fille, a une voix


fraîche et étendue, mais point de la mé-

thode de Mme Strinasacchi.

Les mceurs et les passions, ou la lele et

le cœur.

4 Thermidor [-23 Juillet].

Je lis l'Esprit de Mirabeau 1 à la Biblio-

thèque ouvrage à méditer et à discuter

profondément. Je lis la partie Philo-

sophie. Je suis dans un des états les plus

délicieux que j'aie éprouvés de ma vie.

Je retrouve dans les écrits di quel grande

plusieurs des pensées que j'avais déjà eues.

Par exemple, sur Montesquieu, que son

Esprit des lois ne durera pas longtemps

mes idées sur l'incontinence, vice qui n'est

nuisible qu'à celui qui l'a, à peu près. Il a

développé, je crois, ce que je pensais sur

le christianisme. Il admire J[ean[-J[acques]

surtout pour sa vertu. Il le juge (comme

Helvétius) plus grand par les sublimes

détails que par ses systèmes généraux.

Mirabeau a composé quarante volumes

lire particulièrement Histoire secret de

la Cour de Berlin, pour les caractères

Erotika Biblion, confession du libertin

de qualité, pour voir une grande âme liber-

tine.

1. Par Publicols Chaussard, 1797.


Mirabeau ressemblait beaucoup à une

femme il eut en sa vie toutes les passions, excepté l'avarice et l'envie.

Mais la vanité ne le gouvernait pas

c'était, je crois, l'amour des plaisirs physiques.

Je sors de l'Homme d bonnes fortunes1,

pièce on ne peut pas plus médiocre, suivie du Barbier de Séville, pièce à épigrammes, à esprit, mais qui ne peint point de caractères. Fleury et Dazincourt dans les deux, le deuxième a le plus grand défaut d'un valet il n'est point gai. L'esprit de l'Homme à bonnes fortunes est extrêmement grossier et cependant Baron était, à ce qu'on prétend, l'original. Cela encore me porterait donc à croire que l'esprit (ou l'art de plaire à la vanité et de l'offenser) s'est perfectionné depuis [1686] que la pièce fut donnée.

5 Thermidor [-24 Juillet].

Je vais lire encore l'Esprit de Mirabeau.

J'ai une grande conversation avec Mante

qui croit vraies mes dernières découvertes, trouve le mot de Sieyès excellent.

Sa pantomime la tête en avant, après

1. Comédie de Baron.


un mouvement où AB devient BC et revient en AB très expressif. Même mouvement observé sur le boulevard dans un homme du peuple. « Bas-reliefs ». Mais les lèvres renflées, expression du même sentiment. « Cela tire l'échelle. » Mais avec une sotte vanité Mante me parle de Mme Rezicourt. Histoire de la publication du Citateur de Pigault-Lebrun. Les évêques voulaient le faire proscrire B[onaparte], pour les calmer « Qu'ils y répondent, le champ est libre. » Les jeunes gens portent des œillets rouges par dérision de la croix.

Je vais le soir à l'Opéra, où je n'étais pas allé depuis dix-huit mois environ. Je vois pour la première fois Clisson, plate bêtise pour complimenter B[onaparte] et faire faire des-allusions. Mlle Cholet, charmante actrice elle remplit par son port et ses manières l'idée que je me suis faite d'une actrice tragique, on voit que le sentiment l'anime c est, pour cette partie, l'opposé de Mlle George. Je vois Psyché pour la première fois aussi ce ballet me charme. Dupont a de la grâce, mais il se livre trop aux pirouettes qu'il avait eu .le bon esprit d'abandonner, et qu'il reprend parce que le public les applaudit. S'il les écartait, il produirait sur l'âme


un sentiment délicieux, du même genre que celui qu'y fait naître une églogue de Virgile. Il a produit quelquefois cet effet sur moi dans son charmant rôle de Zéphire. Mme Vestris jouait l'Amour et une assez jolie danseuse Psyché. Mme Vestris n'a joué que quelques moments la pantomime de l'Amour, il faudrait que l'Amour déterminât par des gradations plus profondes sa maîtresse à le rendre heureux. Une grande actrice pourrait être sublime dans cet endroit. Psyché m'a charmé, c'est un ouvrage délicieux le revoir.

En pensant à la niaiserie du Connéable de Clisson, j'ai pensé qu'on pourrait faire un bel opéra en trois actes, intitulé Don Carlos. On verrait les fêtes les plus belles possibles et, au milieu de ces miracles de l'art, Philippe II, exécrable tyran, Carlos, perdu d'amour ainsi qu'Isabelle on les verrait gênés par la pompe qui les environne. Je consolerais les hommes de n'être pas rois en montrant combien leur grandeur les importune souvent et combien la tristesse redouble dans l'âme sensible d'Isabelle, d'être obligée de paraître tranquille, le désespoir dans le cœur. Je la montrerais détestant ses grandeurs et soupirant après l'obscurité. Cet aspect de l'amour chez les rois est neuf. La pièce serait dans les principes républicains dans


le fond, et produirait un effet d'autant meilleur que les mots de Patrie, de Vertu, etc., etc., n'y seraient pas prononcés. Le caractère d' Isabelle pourrait être un des plus touchants du théâtre, et mon opéra le meilleur de ceux qui existent. Les ballets y seraient amenés d'une manière admirablement naturelle le mariage de Don Carlos avec Isabelle, ou celui du Roi, suivant le plan que je choisirais; les trois acteurs ne seraient point froids spectateurs des ballets, ils les couperaient souvent par un signe, par un mot, par une lettre remise les espions, par une remarque cela jetterait dans cette partie une vie qui lui manque toujours et qui ravirait. J'en ai vu un léger exemple dans Figaro, joué il y a deux ans à l'Opéra.

Je puis donc faire un ouvrage charmant

intitulé D. Carlos, en trois actes. Acteurs Philippe II, D. Carlos, Isabelle. Cela ne nuirait point à la tragédie que j'en puis faire un jour pour pendant à Marcus Junius Brutus 1.

Lire pour poétique quelques opéras mo-

dernes et ceux de Quinault.

1. Beyle esquissa en effet sinon un don Carlos, du moins un Philippe II et adapta deux scènes du Brutus d'Alfleri. Cf. Thédtre, t. III, pp. 275 et 343.


7 Thermidor [-26 Juillet].

Nous sortons, Tencin et moi, de Rodogune, suivie du Florentin. Nous sommes sortis après Rodogune pour ne pas affaiblir l'impression que nous avions reçue.T[encin] a failli se trouver [mal] au moment où Mlle Fleury a dit

Voyez ses yeux

Déjà tous égarés, troubles et furieux.

Talma a été sublime je ne l'avais pas vu si bien jouer depuis Andromaque, le 5 prairial XII [25 mai 1804]. Il a supérieurement rendu tout le suave de l'amitié. Il a débuté avec un naturel parfait et n'en est pas sorti dans les quatre premiers actes quelques cris dans le cinquième, mais bien excusables, sur la situation affreuse d'Antiochus. Du reste superbe, il ressemble parfaitement dans toutes ses positions aux belles figures de Raphaël. Il était en blanc dans les quatre premiers actes, en rouge et en diadème au dernier. Il a rendu supérieurement l'anéantissement de la douleur. II manque à ce grand acteur quelquefois des idées et quelquefois du naturel. Les Geoffroy et Cie lui reprochent presque d'en trop avoir ils


disent qu'il a un naturel sauvage cela me ferait présumer que la manière de Lekain n'était pas très naturelle. Mlle Raucourt, Fleury et Damas ont été d'une bonne médiocrité. Mlie Raucourt était très bien mise, avec un grand manteau noir.

Jamais Rodogune ne m'a fait tant d'im-

pression. Dans la peinture des caractères, il y a des beautés de l'ordre le plus élevé possible (valent-elles les belles scènes de Shakspeare ?), mais il y a de grands défauts de scenegiatura. Ceux-là étaient bien aisés à éviter. Je crois que l'étude d'Alfieri me rendra ferme de ce côté-là. Dans, la peinture des caractères, je

remarque deux défauts le premier, c'est que Cléopâtre, parlant à Laonice, a l'air de faire leçon de politique. Cette politique est superbe, mais hors de sa place elle refroidit la pièce. Il fallait appliquer les maximes aux faits sans les citer.

Le deuxième défaut vient, je crois, des

Espagnols. C'est une fausse délicatesse qui empêche les personnages d'entrer dans les détails, ce qui fait que nous ne sommes jamais serrés de terreur, comme dans les pièces de Shakspeare. Ils n'osent pas nommer leur chambre, ils ne parlent pas assez de ce qui les entoure.

Séleucus n'est pas assez tendre pour

son frère dans le couplet Une douleur


si sage, etc., acte II, scène iv il est dur pour sa mère, acte IV, scène vr. En général, tous les personnages sont bavards il y a d'ailleurs de grandes fautes de scenegiatura, mais que ne rachèterait le cinquième acte? Shakspeare n'a rien de plus beau. Rodogune, le triomphe de la manière ferme et grande du grand Corneille, vient, ce me semble, en cet instant, après Le Cid, en rangeant ses pièces de cette manière Cinna, Le Cid, Rodogune, les Horaces, Polyeucte, etc. Je la mettrais immédiatement après Andromaque et Phèdre, de manière que c'est, dans le rang de beauté, la quatrième ou la cinquième pièce française.

Talma a très bien exprimé l'amour.

La fausse délicatesse m'a frappé en

deux endroits à la séparation de Laonice [et] de Rodogune et, à la scène suivante, de cette princesse avec Oronte. Ces deux scènes auraient glacé de terreur dans Shakspeare, qui aurait fait détailler à Oronte toutes les ressources restantes qui auraient montré le péril.

Les deux premières réflexions me frap-

paient beaucoup plus dans la salle, mais je n'avais point de crayon.

Tencin a été enchanté de cette pièce,

surtout de ce que, quand un personnage parle, il semble qu'il n'y ait rien à lui


répondre, et son interlocuteur dit encore quelque chose de plus fort. Les beautés de Rodogune le touchent beaucoup plus que celles d'Andromaque et de Phèdre, qu'il dit bonnes pour les gens passionnés, pour les femmes. « Ce sont des beautés pour les gens à sentiment, dit-il, au lieu que, dans Rodogune, diable cela vous touche. C'est, lui répondis-je, qu'il s'agit de la vie, et que tout le monde l'aime. »

Au reste, voilà confirmée par une expé-

rience parfaite, faite sous mes yeux et par moi, cette vérité que j'ai écrite depuis longtemps

II semble qu'il n'ait manqué à ce Sha-

kspeare si naturel, si passionné et si fort, que l'art de la scenegialura d'Alfieri et la manière de faire les vers de Corneille, pour voir atteint le comble de la perfection.

Au reste, tout ce que je viens d'écrire

n'aurait point été compris par Tencin ou un autre, si je le leur avais dit. Ils ne voient pas les choses sur lesquelles sont fondées ces vérités. C'est tout simple, ils n'y réfléchissent pas depuis leur enfance comme moi. Il ne faut donc jamais parler littérature.

Nous avons fait un tour de Palais-

Royal, pris un consommé, et nous nous sommes retirés par un temps assez froid. Il pleut depuis un mois continuellement.


9 Thermidor XII [-28 Juillet 1804].

Je sors d'Adelaide du Guesclin, suivi du Médecin malgré lui. Lafont rentrait par le rôle de Vendôme plus de naturel que je n'en attendais, mais point de force de voix et toujours l'air un peu Gascon. Au reste, il était très d'accord avec son poète, car tous les personnages de la pièce sont Gascons rien de naturel, on voit qu'ils font tous de belles actions par amourpropre, mais enfin il les font, et ce canevas soutient la pièce. Le style est, comme les sentiments, hors de la belle nature et même de la nature les nominatifs répétés pour faire le vers

Ma rage, oui, ma rage, etc

des vers oiseux pour la rime. Il y en a une trentaine qui disent ce qu'ils doivent dire et quelquefois avec le rythme ils sont tous imités de Racine et souvent copiés.

Ce qui attache dans Shakspeare, c'est qu'on voit le caractère de ses héros. Ceux de Voltaire supposent presque tous le caractère du roi de Prusse, faisant de grandes choses mais peu aimables, et le cœur sec à force de vanité.

Cette pièce a le mérite de n'avoir point


de subalterne, mais du reste rien de naturel voilà ce qui la recule au troisième rang. Le Médecin, malgré les charges, a fait rire jusqu'au troisième acte les nombreux spectateurs qui étaient restés, on a même applaudi une fois. Sganarelle est vraiment un caractère, on était tout aise de se délasser de ces héros enflés de vanité avec des caractères naturels.

10 Thermidor XII. Dimanche [-29 Juillet].

Je sors de l'Intrigue épistolaire, de Fabre, suivi du Souper de famille 1. Mauvaises pièces peu de monde au parterre, et tous endimanchés. L'Intrigue ne peint point de caractères. C'est une pièce d'intrigue, et l'intrigue n'en est ni amusante, ni intéressante, ni spirituelle. Les vers cherchent à exprimer le sentiment exactement, mais ils sont lourds et embarrassés, on sent qu'ils ne sont pas assez travaillés tels qu'ils sont, ils valent bien mieux que ceux d'Adélaïde, par exemple. On sent que l'auteur cherchait l'expression naturelle et juste des sentiments. Il y en a plusieurs de bons, et qui décèlent un homme qui observait par lui-même.

1. Comédie de Pujoulx.


Une peinture de couvent. Cette pièce se rapproche du système d'Alfieri. La seule scène un peu comique, le vrai clerc de notaire éconduit, est évidemment prise du Barbier de Séville. Ne pas retourner à cette pièce.

Mlle Gros jouait Pauline et l'a bien jouée. Elle a bien saisi toutes les intentions, elle les a un peu trop marquées, ce qui lui a donné quelquefois l'air fille. Je m'intéresse beaucoup à cette jeune actrice, qui a fait beaucoup de progrès depuis dix-huit mois.

La deuxième pièce remplit assez son but c'est un petit drame qui est souvent hors de la nature, tandis que la première pièce n'en sort du moins jamais. Les personnages n'étaient pas dignes du Théâtre français, mais enfin ils existent et il y a d'excellents vers.

J'ai lu Shakspeare aujourd'hui.

11 Thermidor[-30 Juillet].

Je sors de la Grotta di Trofonio musique sans nul mérite, paroles du dernier bête. La m[usique] est de Paisiello. Mme Strina[sacchi] fait cependant plaisir par sa voix et Martinelli par son jeu.


12 Thermidor [-31 Juillet].

J'ai fait une jolie découverte ce matin Sur l'art de peindre les passions. Je suis allé au Joueur, par Fleury et Dazincourt, suivi des Deux Frères1. La dernière pièce a fait bien plus de plaisir que la première, même à moi il est vrai que le rôle d'Angélique a été indignement défiguré par Mlle Desroziers. La pièce m'a paru froide jusqu'au quatrième acte, ce n'est que là que le public a commencé d'applaudir. L'intrigue de la pièce n'est pas assez forte le joueur perd, met le portrait de sa maîtresse en pension, gagne, perd, se fait lire Sénèque l'histoire du portrait se découvre par hasard et tout finit. Le comique de Sénèque, qui pouvait être si bon, manque de profondeur. La comtesse et le marquis sont des charges. Le joueur n'agit point, il ne fait que jouer, tandis qu'il y aurait eu tant de choses comiques à lui faire faire. La pièce a cependant le mérite d'occuper beaucoup de lui, mais ce n'est pas d'une manière assez profonde, assez caractéristique la scène où il donne des croquignoles au marquis, par exemple, ne signifie rien. A la première vue, il me 1. Comédie de Weiss, Jauffret et Patrat.


semble que j'aurais renforcé le rôle d'Angélique et rendu le joueur plus amoureux. Les plaisanteries éternelles n'étaient point goûtées, tandis que les traits qui, dans la deuxième pièce, peignent un bon cœur avec des têtes très au-dessous des nôtres, enchantaient. En totalité, j'ai trouvé le Joueur très au-dessous de l'opinion que je m'en étais formée, et Regnard bien loin de Molière. Peut-être aimerais-je mieux avoir fait le Philinte que le Joueur. Quand je me serais fait moi-même un

public for my Two Men, je ne l'aurais pas autrement composé. Prenons garde de ne pas laisser passer le temps.

Le joueur n'est point du tout un prota-

goniste gai, et ne m'a pas tant ému et amusé que le Métromane mais peut-être, m'en promettais-je trop de plaisir pour ne le pas juger défavorablement.

J'ai eu ce matin la visite de M. D., qui

m'a appris qu'à Perpignan les habitants avaient donné une sérénade à Mme Moreau. Faire pour la Filosofia nova deux tables

analytiques, la première des faits, la deuxième des raisonnements.

15 Thermidor [3 Août 1804].

La curiosité entre pour beaucoup dans

l'amour moi, à qui le dessin a donné


.l'habitude de chercher le nu sous les vêtements et de me le figurer nettement, je suis donc moins susceptible d'amour qu'un autre.

16 Thermidor [-4 Août].

Ossian de Lesueur. Quel effet ne ferait

pas un poète tragigue qui aurait ces moyens à sa disposition. Ballets pauvres, musique qui ne déplaît pas par le bruit, mais qui n'intéresse par aucun chant. Il semble que dans le poème on ait évité exprès ce qui pouvait être bon. Décorations vraies et fraîches, mais non charmantes on voit que ce n'est pas a compreliensive soul qui les a faites.

Je vais à Cinna, que je n'avais pas vu

depuis dix-huit mois environ, suivi de Molière. Jamais peut-être Cinna n'avait été écouté par des spectateurs plus attentifs. Corneille avait une tête sublime par la grandeur des vérités qu'elle contenait voilà, ce me semble, la cause du caractère original de ses écrits. Cependant, dans les plaidoyers du deuxième acte, Cinna et Maxime ne donnent pas les meilleures raisons possibles. Maxime devait donner celle qui fait la base du panégyrique de Pline, par Alfieri.

Dans ses remords, Cinna n'est pas


citoyen, mais homme, nullement amoureux de la gloire, et par conséquent suivant son intérêt aux dépens de celui de ses concitoyens.

18 Thermidor [-6 Août 1804].

Tout le matérialisme est dans ces mots tout ce qui est, est cristallisé.

Toute l'objection est dans ceux-ci en jetant sur des feuilles de papier des milliers de caractères, quelle absurdité qu'une Iliade se soit trouvée imprimée Mais si tout ce qui n'était pas une Iliade a été détruit ?

19 Thermidor XII [-7 Août 1804].

Je sors de Cinna, suivi de l'Entrevue, platitude de Vigée. On a applaudi à deux reprises avec des bravos ce vers S'il les déteste morts, les respecte vivants. On a applaudi de même celui-ci Et le nom d'empereur,

Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. On a saisi ainsi six ou sept allusions frappantes. Lafond jouait Cinna et l'a,


à la lettre, joué aussi mal que possible. Il m'a semblé tout le long un servile courtisan, voulant affecter le parler mâle d'un vrai républicain. Vanité ridicule au lieu de fermeté, ne parlant de soi qu'avec un saint respect il contracte le nez d'une manière on ne peut plus ignoble il a dit des vers dans la première scène du deuxième acte d'une manière comique, il a altéré plus de vingt fois le texte de Corneille. Eh bien, sa mesquine platitude n'a point été sentie, on dira demain qu'il n'a pas bien joué, mais on ne dira pas qu'il ne jouera jamais ce rôle et les semblables.

Talma et lui sont curieux à étudier dans ce rôle, ce sont exactement le républicain et le courtisan.

20 Thermidor XII [-8 Août 1804].

Le Conciliateur, comédie en cinq actes de Demoustier vue pour la première fois, suivie des Fausses confidences. Fleury dans les deux.

Dans le Concilialeur, tout par paire, rien de naturel, les beautés ni les défauts de cette pièce ne sont pas ceux des autres, 1. Beyle écrit par erreur de Dumaniant.


on voit que Demoustier était sur la voie de concevoir le moyen de développer un protagoniste. La pièce ne languit point, mais tout cela à la première représentation la deuxième me ferait certainement bâiller, malgré le talent de Fleury.

La finesse de Marivaux, charmante

quand elle est à sa place et quand, ne durant pas longtemps, elle n'a pas le temps de fatiguer la tête, est détestable quand elle est fausse. Il y a dans les Fausses Confidences des grossièretés qui ne seraient pas échappées à Picard, mais Marivaux voulait être recherché, avait peur d'être naturel, maladie du goût sous la Monarchie. 23 Thermidor XII [-11 Août 1804].

Les Deux Figaro, de Martelly, comédie,

suivie de l'Ecole des Maris.

Plate niaiserie d'intrigue en cinq actes,

rehaussée un instant, au cinquième, par une méprise qui, quoique détestable, fait rire.

J'ai vu Tencin, Martial et Mante. J'ai

été souvent au spectacle, peu pensé à mes anciens châteaux en Espagne de bonheur par l'amour.

Ce mois s'est passé à l'étude de la grande

philosophie pour trouver les bases des


meilleures comédies possibles, et, en général, des meilleurs poèmes, et celles de la meilleure route que j'ai à suivre pour trouver dans la société tout le bonheur qu'elle peut me donner.

J'ai eu un peu de fièvre chaque soir,

et cependant j'ai été heureux je voudrais que le reste de ma vie me donnât proportionnellement autant de plaisirs que ce mois. Je me suis connu moi-même et ai vu que c'était au temple de Mémoire que je devais frapper pour trouver le bonheur, et que chez moi l'amour serait la seule passion qui ne fût pas chassée by lhe love of glory, mais qu'elle serait subordonnée à cette dernière ou ne pourrait au plus usurper que des instants 1.

1. Je relis ce cahier le 10 janvier 1806, à Marseille il me paraît remplir assez bien son but. Il y a quelquefois des moments de profondeur dans la peinture de mon caractère. Ces moments de profondeur me viennent par accès depuis ce temps-là j'espère quo la Logique de T[racy) me donnera les moyens de les fixer.

Je trouve le plan de Doit Carlos, opéra, bon. Les réflexions sur l'art me paraissent en général peu profondes, mals justes.

Il me semble que, lorsque je vis jouer le Joueur, je n'étais pas ce jour-là disposé de manière à être sensible à la plaisanterie continuelle dans ce temps-là, d'ailleurs, je prenais les choses au sérieux.

(10 janvier 1806, after dix-sept mois.) (Note de Beyle).


[24 Thermidor an XII-12 Août 1804].

CE cahier commence heureusement aujourd'hui1, dimanche 24 thermidor; ayant pris pour la première fois de l'extrait de gentiane et de la tisane de petite centaurée et de feuilles d'orangers, je suis aussi heureux que possible, à trois heures du soir, beau soleil après pluie, en découvrant les belles pensées qui commencent le cahier de la ferme volonté2. C'est un bonheur d'un genre plus doux, mais aussi fort que celui du dimanche à Claix, où, après avoir fait les premiers bons vers que j'aie trouvés de ma vie, je dînai seul et sans gêne, avec d'excellents épinards au jus et de bon pain. Ces extases, d'après la nature de l'homme, ne peuvent pas durer.

Autant que j'en puis juger, étant encore si près de l'instant, les trois plus délicieux moments de ma vie ont été Adèle s'ap-

1. Beyle a Inscrit en tête de ce cahier ce titre Journal de mon troisième voyage à Paris CaMer contenant du 24 thermidor XII au. Ne pas porter dans le monde l'inexorable sévérité, qui exige toujours la perfection, à mes yeux, de mes protagonistes. »

2. Voir Pensées (Filosofia nova), t. II, p. 7.


puyant sur moi au feu d'artifice de Frascati, en l'an X, je crois 1 le dimanche de Claix en l'an. et aujourd'hui.

Je remarque que depuis que my love for A[dèle] is tombé, le souvenir du bonheur de Frascati perd peu à peu de son charme et s'efface. Appliquer cela généralement cependant, il n'en fut pas moins grand au moment même la somme, seulement, de ce qu'il m'aura procuré de bonheur dans toute ma vie sera moins grande à cause du plaisir de m'en souvenir qui n'aura duré que deux ans, tandis que le souvenir des jouissances procurées par l'amour de la gloire durera plus longtemps. Du moins, ne me sens-je pas disposé à quitter cette maîtresse.

Il me semble qu'avec ma tête actuelle, voyant comme je vois, je ne puis trouver de ces plaisirs vifs, et divins pour ainsi dire, qu'à Paris.

Je vais le soir à Cinna, que Talma joue beaucoup moins bien qu'à l'ordinaire, parce qu'il est moins naturel.

Je vais le lendemain à la Griselda 2, qui m'ennuie.

Je passe la journée du vendredi avec Martial. Nous allons chez Mme Rebuffel et 1. Beyle flt souvent allusion au bonheur de Frascati. Mais le journal de 1802 ne mentionne nullement la scène. 2. Musique de Paër.


chez La Rive. Un cours de douze leçons à douze louis, c'est fort.

Je vois après dîner, au deuxième, dans le bureau acajou, les chemises contenant les lettres et réponses de plus de vingtcinq maîtresses, nous parcourons toutes celles d'Adèle. dont il eut le pucelage. Plus d'esprit que de passion, mais enfin voilà de l'amour dans la nature à étudier. Cela vaut bien six louis.

30 Thermidor [-18 Août].

Nous sommes embrassés en revenant de déjeuner par Diday et Moulezin1. De là au Musée, où le tableau du juge ne fait presque aucune impression sur eux. C'est, je crois, trouble de l'âme qui est trop occupée de son être (chez des provinciaux arrivants), pour qu'elle puisse être sympathisante. Chose à bien remarquer, l'âme n'a que des états et jamais des qualités en magasin. Où est la joie d'un homme qui pleure ? Nulle part. Ce fut un état. Ennui profond que D[iday] et M[oulezin] don-

1. Maurice Diday, témoin de Beyle dans le duel Odru, faisait partie de la petite société des amis Grenoblois de 1804. Moulezin depuis l'Ecole Centrale est toujours resté pour Beyle, le type du timide et du sot. Il était employé dans les Contributions.


nent à Tencin1. Il me semble que Moulezin est à peu près de la classe de Rouget2. Quelle différence L'un est ridicule, l'autre n'est pas même digne de l'être. Mes bases de comparaisons font que je suis plus sévère que le monde dans l'appréciation des hommes et, tâchant que les sentiments of my soul soient tous sublimes, tous dignes du théâtre. Je dois perdre des jouissances de ce côté, étant trop sévère. Cette passion me le compense-t-elle en d'autres plaisirs ?

J'ai été voir une vingtaine de fois Mante, malade de la goutte.

2 Fructidor [-20 Août].

Nous sortons du Matrimonio segrelo, qui me plaît toujours de plus en plus. J'ai pensé souvent à V[ictorine]. Il me semble que lorsque je verrai the father and the brolher in Paris, I vill can essaye of writing to her 3. Tencin m'a montré de loin M. et Mme Planta Planta 4 a des traits fort marqués, mais je n'ai pu juger sa physionomie de si loin.

1. Bevle sur son manuscrit a écrit à B. Il a biffé cette lettre pour écrire Tencin, nom sous lequel il désigne Barral. 2. Rouget, camarade de Beyle, est pour lui le type même du vaniteux.

S.le père et le frère à Paris, je pourrai essayer de lui écrire.

4. Planta était président du Conseil Général de l'Isère.


3 [Fructidor-21 Août].

Pacé 1 et moi nous prenons la première leçon de La Rive. Tencin gagne quatre cents francs au n° 113. Nous allons à la Métromanie, suivie du Médecin malgré lui.

Tencin remarque très bien que, malgré les surprises dont elle est secouée, la Métromanie est froide il trouve aussi les personnages un peu enflés à cause du style poétique que Piron leur a donné il est sûr que souvent il est un peu vicieux. Je ne connais pas de pièce où les coups de théâtre abondent plus que dans la Métromanie, et il y en a d'excellents, tels que Damis reconnaissant Baliveau, Francaleu se faisant connaître à Damis pour la belle Mériadec de Quimper malgré cela, je suis de l'avis de Tencin la pièce est froide ce qui prouve que le premier talent est toujours de peindre des caractères et que celui d'amener des coups de théâtre n'est, au théâtre comique comme au tragique, qu'un mérite secondaire. Tencin trouve qu'une scène du Médecin est plus amusante que toute la Métromanie. Cette pièce a été sentie on ne peut pas mieux. 1. Nom que Beyle donnera presque toujours désormais dans son journal à, son cousin Martial Daru.


Ce soir, j'ai remarqué que le public aime à voir faire des compliments délicats.

Il me semble que the Two Men vaudront mieux que la Métromanie. La Rochelle, charmant acteur.

5 [Fructidor-23 août].

Le poète est celui qui émeut il y a deux manières d'émouvoir.

Peindre parfaitement des choses capables de donner une très petite quantité d'émotion, alors on la leur fait rendre toute La Fontaine peignant la belette ne pouvant sortir du grenier.

Peindre plus ou moins bien une chose capable de donner une très grande quantité d'émotion

Voltaire peignant la position de Mérope et ce qu'elle fait dans la tragédie de ce nom.

Je crois que si je lisais attentivement (et avec ce sentiment du mauvais et du faux dans les sentiments, très exercé, en poète) Mérope et la fable du pauvre bûcheron tout chargé de ramée, les quinze premiers vers de cette fable me donneraient beaucoup plus d'émotion que toute la tragédie.

Tencin gagne 129 livres au 113 et j'en perds 16.


Je sors d'Andromaque, où Mlle Duches.nois a joué Andromaque Lafond est irrévocablement médiocre. Ensuite, la Feinte par amour 1 les vers sont corrects et faciles, mais point d'idées. Il y a plusieurs choses dans le style d'Andromaque qu'il faut bannir du mien. Toutes ces histoires de chaînes, de feux, de pouvoir de vos yeux, etc., sentent les romans de La Calprenède et en sont tirées. Toujours au deuxième acte des tragédies je suis plein d'idées que je ne puis me rappeler après la pièce.

Lorsque je vois jouer une pièce, il me semble que la salle est éclairée et peuplée en raison de la chaleur de la pièce. Je ne pourrais pas me figurer Andromaque jouée dans le désert. Hermione dit-elle bien pour ses intérêts de commencer l'entretien par

Le croirai-je, seigneur, qu'un reste de tendresse, etc? Lafond a dit

Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste, en peignant le mépris profondément ressenti en prononçant le deuxième hémistiche Talma au même endroit peint la 1. Comédie de Dorat.


douleur la plus profonde. Lafond est plus vaniteux. Est-ce vraiment la vanité qui, avec le tempérament, est le principe de l'amour?

L'Institut a proposé trois prix pour l'an XIII les éloges de Boileau et de Dumarsais pour la deuxième fois, et un prix de poésie il faut que les pièces de vers en aient au moins cent; les ouvrages devront être remis avant le 15 vendémiaire, les prix seront décernés dans la séance de nivôse XIII.

Henri-Clarence-Banti1 concourt pour les deux derniers.

Vendredi, 6 Fructidor an XII [.24 Août 1804]. Un des jours les plus agréables que j'ai passés à Paris..

J'allai à neuf heures prendre Martial pour aller chez La Rive. Nous déjeunâmes et y allâmes à dix heures. Nous y dîmes la première scène d'Alhalie et la première de Venceslas.

En sortant de là, nous allons prendre 1. Lui-même. Il est intéressant de voir figurer ici pour la première fois ce pseudonyme de Beyle, surtout connu par la fameuse consultation des Mélanges intimes, t. I, p. 47. Beyle eut, en effet, l'intention d'écrire pour le prix de l'Institut, l'éloge de Dumarsais. Cf. Pensées, t. I, p. 1 et Correspondance, t. I, pp. 102 et 128. Voir infra p. 248.


une limonade au café de Foy, il m'invite à dîner, je vais voir un instant Mme de Baure, je rentre chez moi à deux heures. Je me mets au travail, je prends l'arrêté pour le Bon Parti 1 et les concours.

Je travaille jusqu'à cinq heures, je vais

chez Pacé, nous parlons du projet de Mme Card[on] de le marier à Mlle Pauline Augu[ié], celle qui est actuellement Mme la maréchale Ney2. Je vois qu'il aime mieux prendre une bonne petite fille qui lui promette les plaisirs du cœur à toutes les grandeurs possibles. Cela, joint à d'autres choses, me décide c'est un homme digne qu'on l'aime, et je veux mériter d'être son ami.

Il déclame un peu Ladislas, M. Le Brun

arrive, nous sortons pour aller aux Tuileries, je les quitte pour prendre Barral, heureusement il n'y était pas. Je les rejoins devant la caserne de la Garde. Nous arrivons près de la Diane, dans l'allée parallèle au château, nous trouvons, ces dames avec Adèle nous plaisantons, et je plais autant que Pacé. Je fus charmé de ce petit moment. Nous les quittons Pacé me présente comiquement à I. Beyle pensait alors écrire sous ce titre une bluette en un acte. C'est l'idée première de son LeteZlier. Cf. Thédtre, t. III, p. Il.

2. La femme d'Edmond Cardon était elle-même une demoiselle Auguié, cousine de la femme du maréchal Ney.


Mme Hanet, qui survient, et qu'il a eue. De là, il me propose de me mener à

l'Opéra. Je fais des façons et lui demande combien cela lui coûtera « Rien. » J'y vais, nous allons dans la loge grillée sur le théâtre, à la gauche de l'acteur. Nous y trouvons M. et Mme Coulomb, avec un vieux M. Coulomb. Bientôt M. Possel, homme à sourcils noirs, à l'air élégant Renard, banquier, amène sa femme. Mlle Cholet était au-dessous de nous, je la regarde beaucoup et me livre peu. On donne les Bardes, onzième representation, je crois. Bonnet, le directeur, dit à ces messieurs que la recette est entre 75.000 francs et 76.

Je comprends que la loge et, je crois,

celle qui est au-dessus, est louée en commun par Pacé et M. Lajard. Celui-ci arrive, c'est le ton de la parfaite égalité, mais c'est la seule qui existe entre eux. Lajard est bien loin de Pacé, un vernis de grossièreté surnage toujours chez lui, il m'a l'air d'avoir été longtemps banquier à Lyon, position la plus propre peut-être à gâter un homme. J'examine le ton qui règne entre ces messieurs et entre eux' et Mme Possel. Je vois que le bon est la plus grande simplicité. Pacé, que je ferais très bien d'étudier et souvent d'imiter, dit toujours ce qui lui vient. Ce ton-là


a de bon qu'il ne peut être pris que par des gens dont le fond est bon à montrer. Il me semble que je l'aurais bien vite si j'avais une occupation qui me forçât à voir chaque jour ces messieurs pendant deux mois.

Ce ton, conformément aux principes du Contrat social, suppose la plus aimable (digne d'être aimée) familiarité entre toutes les personnes de la société.

Je digère bien cette soirée pour l'observation, et elle est d'enchantement pour le bonheur j'étais vraiment hors de moi. Je ne perdais point terre au point d'avoir peur de me noyer, je me sentais doucement enlevé.

Dire donc tout bonnement ce qui me viendra, le dire simplement et sans aucune prétention fuir toujours de faire un grand effet dans la conversation l'égalité est la grande loi pour plaire.

7 [Fructidor-25 Août].

Je pense à la comédie, vois Adèle au même endroit qu'hier, lui dis « C'est que vous n'y étiez pas, vous. vous. », ce qui la trouble entièrement un moment. Ce mot, qui fut l'effet du hasard, est, je crois, de la coquetterie la plus une. Tencin et


moi allons prendre une glace au café de Foy. Nous nous couchons à dix heures.

8 Fructidor [-26 Août]. Dimanche.

II y a un an, que j'étais à Claix, tout seul, par de grandes chaleurs.

Je pense à la comédie et trouve de bons -principes sur l'ODIEUX 1. Le poète comique qui rend odieux sort du caractère de la comédie. L'étude de la comédie est à peu près celle du monde, la plus propre à me former.

Lorsque je débuterai dans la carrière poétique, me tenir à Martial et aux filles de l'Opéra, pour écarter absolument ce vernis d'infériorité que, depuis Racine et Boileau, cet art donne vis-à-vis les gens du grand monde.

Afficher la manière d'être de Chapelle 2, épicurien dont les vers sont l'accessoire et. non le, principal.

Ce jour a été tel que je me figurais la vie lorsque'je commençai à songer sérieusement à devenir un grand poète. Le matin

1. Beyle a repris et développé ces principes dans sa Filosofia nova. Cf. Pensées, t. II, p. 290.

2. Personnage du Letellier de Stendhal. (Cf. Théâtre, t. III.)


dans un travail fructueux, le soir dans le plus grand monde. Après dîner, à sept heures je vais aux Tuileries avec Tencin, j'y trouve en arrivant Pacé donnant le bras à Adèle and to her mother1.

Je ne continue point la description, parce qu'il faudrait trop la travailler pour lui faire représenter ce bonheur fastueux que j'ai goûté pour la première fois, et après l'avoir tant désiré.

Quand je relis ces mémoires, je me siffle souvent moi-même ils ne rendent pas assez mes sensations, le bon de bons principes ici à côté est, par exemple, détestable. C'est un homme qui, en parlant du teint d'une femme, dirait « II est couleur de chair. »

Plus on connaît les hommes, plus on pardonne à ses amis de légères faiblesses. La superbe méthode des protagonistes en maximum de passions (tragiquement) ou de rapports (comiquement) me ferait fuir dans un désert si je portais dans le monde cette inflexible sévérité que j'ai pour les figures que je peins.

Bien prendre garde à cela; c'est mon grand défaut et qui pourrait me donner, aux yeux des gens du monde, le ridicule 1. A Adèle [Rebuffel] et à sa mère.


que La Harpe aurait aux miens s'il critiquait impudemment Cinna.

10 Fructidor [-28 Août].

Ce matin chez La Rive, qui nous dit qu'il ne trouverait pas deux élèves dans Paris qui eussent nos dispositions. Je dîne avec Pacé, il me conte la répétition burlesque où il assista avec Pierre et Tabarié, et où Mlle Fleury voulait substituer « barbare à à « tigre », et où SaintPhal disait elle en parlant d'un trépied. Je sors du Misanthrope, joué médiocrement par ce même Saint-Prix. Je n'ai pas voulu attendre la deuxième pièce, pour ne pas troubler les impressions que la première m'a faites.

Je sens qu'on pourrait faire beaucoup mieux. Saurai-je jamais mettre en pratique ce que je sens ? La partie où je sens que je pourrais faire mieux est la scenegiatura, où je suis élève du grand Alfieri. Dans une pièce intitulée le Misanthrope, une fois qu'on est convenu de donner ce nom à Alceste, il devrait tout faire, tout devrait rouler sur lui. Or

Il ne fait point le dénouement 2° La scène des deux marquis, la longue scène d'Arsinoé sont épisodiques


30 Il ne peint pas assez son caractère par des actions, et Molière ne le met pas dans ces embarras terribles où le combat de deux passions nous montre si bien le fond d'un caractère. Nous devrions voir dans cette pièce les actions les plus fortes où le caractère d'Alceste l'a engagé au lieu de cela, nous ne voyons de fort de lui que la scène du sonnet. C'est tout bonnement un cœur vraiment amoureux, et point un misanthrope, qui se montre dans les scènes d'amour avec Célimène. En un mot, cette pièce ne fait pas tout ce qu'elle devrait faire; elle devrait 1° nous peindre Alceste par les traits les plus vigoureux possibles que ces traits, peignant le mieux possible les caractères, fussent arrangés de manière qu'il en résultât l'intérêt le plus vif possible. Cela n'est point la pièce est froide, elle n'a ni la chaleur de la tragédie, cette anxiété qui vous porte comme dans l'Oresle d'Alfieri, ni la chaleur de la comédie, celle qui règne dans le Cocu imaginaire et le Médecin malgré lui, chaleur qui vient de ce que l'esprit est sans cesse amusé par quelque chose de nouveau.

Il y a dans Alceste l'imperfection capitale que la tête n'est pas assez bonne. II devait voir que tous ces maux qu'il ne peut endurer viennent du gouvernement


monarchique, et tourner contre le tyran la haine que lui donnent les vices de ses contemporains. Ne prenant pas ce parti, n'en ayant pas la force, il devrait se faire une idée nette de la vertu, et pour faire encore quelques biens partiels (ne s'attaquant pas à la racine du mal), rester dans le monde pour s'y liguer avec le peu d'honnêtes gens qui y sont et y faire le plus de bien possible. Que si Molière a voulu rendre son Alceste ridicule pour n'avoir pas pris ce parti, il devrait nous le montrer, et le lui faire dire au moins par Philinte.

Ce Philinte ne combat point son ami par les meilleures raisons, son amour fait souvenir qu'on entend une comédie, il fallait le supprimer. En général, ce personnage et tous les personnages secondaires de comédie ne sont point d'une assez belle nature. Je voudrais que, pour la plupart gais et spirituels, ils nous donnassent le sourire du bonheur.

Le style du Misanthrope a vieilli parce qu'il était trop figuré. Ce sont tous les endroits figurés qui sont vieillis. Il est aussi grossier quelquefois. En général, il n'est point assez rapide et est trop bavard. Les deux premières scènes du Médecin malgré lui et plusieurs scènes du Menteur sont bien autrement rapides.


Tout cela n'empêche pas cette pièce d'être la deuxième ou la troisième comédie du monde, si elle n'est pas la première. Peut-être la publication des œuvres d'Alfieri changera-t-elle un peu cela. Dans l'état des choses le Philinte de Fabre est la comédie française dont la scenegialura est la meilleure.

Shakspeare a Timon, assez bonne comédie à comparer à celle-là, mais le sujet n'en est pas intéressant. Nous savons bien que les amis des riches aiment plus leurs tables qu'eux-mêmes.

Il y a un exemple d'excellente conversation dans le Misanthrope; c'est cet endroit

Dois-je prendre un bâton?

Non, ce n'est pas, Madame, un bâton qu'il Mais, etc. [faut prendre, Au reste, si jamais je faisais de comédie aussi sérieuse, me souvenir que l'apparition de Dubois, tout mauvais comique qu'il est, déride et fait beaucoup de plaisir.

13 Fructidor [-31 Août].

Je suis le matin cinq heures de suite avec Pacé, nous allons deux fois chez La


Rive. L'art de faire rire le public des objets qui me semblent odieux me tourmente toujours beaucoup. Je dîne à cinq heures chez Pacé avec Prévost, Dufresne, sousinspecteurs aux revues, chefs de divisions à la Guerre, et Maisonneuve1, poète, employé à la Guerre sous Prévost. Il n'est point aimable, me dit Pacé, parce qu'il parle toujours vers. Il a fait huit pièces, comédies ou tragédies, dont trois seulement jouées et point d:imprimées. Nous parlons vers ensemble de sept heures à dix heures il me récite deux satires qu'il a faites et un poème sur le rétablissement du culte tout ça me semble fort bon, surtout les satires. Il y a un portrait de Voltaire qui est parfait, ce me semble. Il me disait ses satires à la Molé, d'un ton charmant; il faudrait les lire seul pour les juger.

Il me dit que son Mustapha el Zéangir 2,

qui eut 80 représentations, lui rapporta 15.000 francs jusqu'à la vingt-huitième qu'il le donna à la Comédie; il lui en aurait rapporté 25.000 francs sans cela.

J ai vu que parmi les courtisans le

grand secret d'aujourd'hui sera dévoilé dans deux ans il faut attendre.

Pacé me lance dans tous les genres,

1. Auteur dramatique chez qui Beyle fréquentait.

2. Ce titra est celui d'une tragédie de Chamfort. La tragédie de Maisonneuve était intitulée Roxelane et Mustapha.


jamais six louis ne furent mieux employés que ceux de La Rive.

14 Fructidor XII [-1 Septembre 1804].

Voyage to. 1

Mon père, outre ma pension, me doit le 1er vendémiaire an XIII [24 septembre 1804] 327 francs.

Si je pars le 1er vendémiaire, j'aurai 200 fr. de ma pension. Il me faut 100 fr. de dépense, donc il faudra demander 200 fr. à Pacé.

En économisant comme un diable pendant le mois de vendémiaire, je pourrai tout au plus ne pas faire de nouvelles dettes à cause des trois louis de La. Donc le 1 er brumaire an XIII [23 octobre 1804], j'aurai 100 fr. de dettes, à cette époque si mon père ne me donne rien il faudra que M[arti]al me donne 200 fr., auquel cas ne payant pas mes 100 fr. de dettes, je me trouverai posséder, le 1er brumaire an XIII, 300 fr. et l'équipage nécessaire pour partir.

Relativement aux Sonnettes2, il n'est donc pas absolument impossible d'y aller. 1. Voyage à Rennes, dont il est encore question quelques pages plus loin sous le nom de Voyage à L.

2. C'est encore Rennes qui est ainsi désignée


Habillement à emporter mon habit est bon; 6 chemises; 6 cravates; 6 mouchoirs; 2 culottes nankin 4 paires bas de soie 1 paire de souliers neufs. A acheter pantalon vert bottes, de 48 livres 1 gilet. Possibilité morale, y réfléchir. Mais l'hiver, plus de promenade, plus d'occasion, j'ai donc encore un mois et demi jusqu'au 1er brumaire [23 octobre 1804]. Encore est-ce beaucoup.

Lundi 16 Fructidor XII [-3 Septembre 18041.

A quatre heures, Pacé me fait appeler je vais chez lui à l'instant, il me dit que notre dîner est pour aujourd'hui. Je n'ai que le temps de voler au Palais-Royal me faire couper les cheveux, de revenir chez moi et de revoler chez Robert, restaurateur, rue des Bons-Enfants, où j'arrive à six heures. Nous sommes douze Pacé, le sincère et par là très agréable Valmabelle, Possel, Aug. Lajart et de Possai, je crois les divinités sont Millière, Louise, Mlle Jannart l'aînée, Mlle Jannart la cadette, Emilie, danseuse excessivement laide, et deux vieilles. Nous nous sommes mis à table vers les six [heures] et demie, nous en sommes sortis vers les neuf et demie et sommes sortis de chez


Robert à onze heures et quart. J'ai quitté ces messieurs, ai fait un tour au PalaisRoyal et me suis retiré.

[17 Fructidor-4 Septembre].

Le 17, pour la première fois, j'éprouve la lassitude du grand monde. Je suis allé à dix heures chez Pacé, de là ensemble chez La Rive. Nous sommes allés déjeuner au café de Foy, de là payer un reste de compte chez Robert (le dîner a coûté 163 francs, nous étions douze, plus 12 francs pour les garçons). J'ai vu Martial dans cet état de demi-ennui où ils sont souvent, moi j'étais réellement ennuyé de cette vie passée au milieu d'amusements qui, quoiqu'on se dise qu'ils sont le nec plus ultra du bon ton, n'amusent point. C'est la première fois que j'ai ressenti l'ennui du plus grand monde. Je me suis interrogé moi-même et j'ai vu combien, dans cet état, un bon ouvrage de littérature doit leur plaire.

Un homme peut dire d'un autre il manque d'usage, il n'a pas d'esprit, il est trop sérieux. Mais s'il continue cependant de vivre avec lui, cela répond à tout et vaut mieux que s'il avait dit c'est un homme de beaucoup d'esprit, et qu'il se déplut avec lui.


J'ai vu hier le bon genre de plaisanterie,

non pas sublimé, mais bien indiqué par M. de Possai. Il ne disait et ne faisait que des choses absolument ridicules qui ne fatiguaient pas du tout la tête, mais qui faisaient rire. Rien n'est agréable comme ces folies qui semblent ne supposer aucun esprit dans celui qui les fait, qui vous font rire sans que vous soyez contraint d'admirer et en ne fatiguant pas le moins du monde votre esprit.

Il semble au premier abord que la véri-

table amabilité serait de dire toujours des choses charmantes et pleines d'esprit; rien ne serait plus fatigant pour les auditeurs. Il faut faire rire avec te moins d'esprit possible.

Le rire, parvenu à une certaine force,

est-il toujours de la même intensité ? Je ne puis résoudre cette question en sortant de table. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut faire rire les femmes en donnant le moins de travail possible à leur tête. Me rapprocher le plus possible de ce genre léger, et quitter cet esprit substantiel que j'ai, qui fatigue et qui a l'air pesant et pédant.

Rien n'est fort comme le sentiment

employé en sa juste mesure, je l'ai senti par un mot agréable que j'ai dit bien dans les circonstances et dans la mesure au


garçon Louis, du Caveau toutes ses actions m'ont prouvé que je lui avais donné un moment fort agréable, il m'a même montré de la tendresse.

Grand moyen de consolation faire que l'affligé s'occupe à analyser sa douleur, à l'instant elle diminuera l'orgueil l'emporte toujours, où qu'il se mette. Cela prouve à quel point est grand le contresens de Voltaire, dont les personnages disent Je sens telle et telle chose. Il est aussi grand que possible.

[27 Fructidor-14 Septembre].

Vu jouer, 27 fructidor XII, le Dissipateur, pièce détestable du freddo e niente pittore del cuore umano Destouches 1, suivi des Projets de Mariage, petite anecdote très médiocre de Duval.

2e complémentaire XII [-19 Septembre 1804]. Martial et moi nous allons chez La Rive à Montlignon, forêt de Montmorency. Journée agréable, séjour charmant. Nous sommes de retour à neuf heures. M[artial] 1.du froid et nul peintre du cœur humain Dcstouches.


va chez Millière. Je passe chez Lenoir, prends Timon d'Athènes, excellente comédie de S[hakspeare], et viens me coucher.

Le goût (règles pour produire tel effet) dans son sens naturel est la moitié du génie. C'est cette moitié qui manque à Pacé, il me récite en revenant dans son cabriolet, au clair de la lune, des vers de lui sur la maîtresse d'un chevalier de Malte, où il y a du bon. Il y a de l'esprit parce qu'il a cherché le genre passionné-spirituel, mais les gens passionnés ne le sont pas, et il ignore cela, n'ayant pas assez étudié le cœur humain.

4e complémentaire [-21 Septembre].

Durzy vient me voir, je lui donne ces deux louis que je lui devais d'une manière si comique.

Le soir, je vais à Favart on donne le Locataire 1. L'auteur a montré des choses comiques sans les faire paraître ridicules.

Lucile, après le quatuor,' on couronne

1. Musique de Gaveaux. La salle Favart où Mlle Montansier dirigeait alors une troupe d'opérette devint, en 1807, la salle des Variétés.


Grétry dans la galerie à gauche: de l'acteur. La Fausse Magie1, on applaudit beaucoup le duo des deux vieillards Quand on a la soixantaine, etc.

5e complémentaire [22 Septembre], dernier jour de l'an XII.

Je me lève. Tout en conversant avec T[encin], il m'avoue qu'il est triste parce qu'il a perdu 700 francs au 113. Nous trouvons le moyen d'emprunter 400 francs. Je vais au Musée, où je revois la jolie fille qui ressemble à Antinoüs que j'avais vue à la distribution des prix de Législation. Nous nous regardons de ces regards qui veulent beaucoup dire.

Je rentre à deux heures, je trouve Mante, nous allons chez Mme de Rezicourt. Nous y restons trois quarts d'heure, nous ne cessons de parler, elle et moi, elle ne me dit point de revenir. Je pense qu'elle a été bien aise de me voir parce qu'elle avait dîné chez mon père à Gr[enoble], mais que mon oncle m'a perdu auprès d'elle.

Mante me dit qu'il n'a pas trouvé à placer un mot, et voilà le grand tort que 1. La musique de Lucile et de la Fausse Magie est de Grétry.


j'ai eu dans ces premières visites, il ne faut pas que la conversation tombe, mais à cela près, il faut que le présenté laisse parler le plus possible le présentant, pour que la conversation prenne plus tôt le genre intime.

Il est arrivé, de ce que je n'ai pas suivi ce principe, que la conversation a été très différente de ce qu'elle est ordinairement, à ce que m'a dit Mante.

Le bonheur de la passion de la gloire gagne à la solitude, mais toutes les autres passions s'y perdent, leur bonheur devient bien plus difficile.

Mme de R[ezicourt] me dit dans la conversation qu'autant elle trouve les sociétés intimes charmantes, autant elle hait les visites qui se font trois fois l'année, qu'elle a beaucoup élagué de ses connaissances, etc., etc. Ce qui semble me dire, et me dit en effet Ne revenez point.

Si mes loteries de Octavien-Arrigo-l Fair-Montfort et du Pervertisseur 2 réussissent, je puis avoir de 2.000 francs à 6.000 francs à manger cet hiver. Je pourrai have a fair woman of the society, this is necessary for loving absolutely Vict., même in the case nel quale trovarei in

1. En surcharge Henri. Beyle parle ici de lui-même. 2. Autre titre de sa pièce Letellier. Cf. Théâtre, t. III.


lei quel alma, grande e veramente amante, che forse ho sognata.

E cosi finisce l'anno duodecimo della Republica 1.

1. Je pourrai avoir une belle femme de la société, cela est nécessaire pour aimer vraiment Victorine, même an cas où je trouverai en elle cette âme grande et réellement aimante que j'ai peut-être rêvée. Et ainsi finit l'an XII de la République.


VOICI mon projet de fortune

Aller en juillet 1805 à Marseille, y rester six mois, travaillant avec

Mante, de là six mois, de la même manière, à Bordeaux, de là quatre mois à Nantes, de là huit mois à Anvers, de là enfin à Paris. Mon père me prête trente ou quarante mille francs et nous établissons la Maison Mante, Beyle et Cie en 1807 (an XV). J'aurai vingt-quatre ans à cette époque.

Brumaire an XIII.

[Octobre-Novembre 1804].

Si le 1er brumaire an XIII [23 octobre 1804] je puis me faire 200 livres outre ma pension, je puis partir pour L. [Rennes].

For the moral, il faut qu'elle sache que j'y suis allé.

Bien remarquer que le 18 brumaire, pour le couronnement, je la trouverai seule, alors plus d'obstacle, elle seule me connaît dans L. Je puis la voir aux promenades sans la compromettre le moins du monde. Il n'y aurait que le cas où le registre du maire apprendrait to the return


[au retour de son père et de son frère] que je suis venu dans ces parages.

Elle verrait que c'est l'attente de l'absence qui m'a retenu si longtemps, et elle serait sensible, au voyage. Peut-être serat-elle bien changée after two [après deux ans].

J'arrive L.x le 20 vendémiaire anXIII [12 octobre 1804].

Voyage.

Séjour.

Je puis laisser à Mante une lettre pour MM. P[érier] par laquelle je demande mes 200 francs vers le 20, il me les enverrait alors à L.

Si je veux aller à L. que fais-je ici ? Remettre à Sua., et partir.

Mais dois-je y aller?

1. Victorine Meunier habitait Rennes. Beyle alors dans toute la flamme de son amour de tête avait formé le projet de l'aller voir en se cachant du père et du frère. Voir ce qu'il dit déjà de ce projet à la date du 11 septembre précédent. Ce voyage n'eut jamais lieu, en dépit de ce qu'on pourrait conclure d'une note du manuscrit de Lucien Leuwen: « Troisième départ de Lucien pour Nancy (il y a un petit Voyage incognito, comme Dominique à Rennes). Mais dans Henri Brulard, t. I, p. 78 et dans la Correspondance, t. III, p. 238, Beyle reconnaît formellement qu'il a été sur le point d'aller à Rennes, mais qu'il a renoncé à son projet.


J'AI été vexé les derniers jours 1 de vendémiaire et les premiers de bru-

maire par une gastricité qui m'a

empêché de lavorare al Buono Partito 2, autant que je l'aurais voulu.

J'ai vu deux lettres ridicules, l'une dans les Petites Affiches, d'un Poitevin, conseiller de la préfecture de Montpellier, qui salue en l'absence du préfet, l'autre du docteur Mercier à moi.

30 Vendémiaire [XIII-22 Octobre 18041.

Rentrée de Mlle Contat (qui a ennuyé à Lyon et à Grenoble et qui, si je ne me trompe, tombe un peu à Paris).

1. En tête de ce nouveau cahier, Beyle a écrit Troisième voyage à Paris Journal du 1er brumaire an XIII au Let us see the world in writing of the Comedy. I see that in my sensations*.

« Me forcer à travailler.

On ne compose pas bien the comedy in the too continuelle** solitude, les détails ridicules s'effacent. on ne voit plus que les principes généraux.»

Voyons le monde en écrivant sur l'art comique. Je vois celà dans mes sensations.

La comédie dans la trop continuelle.

2. De travailler au Bon Parti.


Le Vieux célibataire et les Fausses confidences 1.

3 Brumaire XIII [-25 Octobre 1804].

Je suis allé au spectacle six jours de suite à cause de ma gastricité qui m'empêche de travailler et qui me rend mes après-dîners douloureuses.

Je rencontre Penet avec trois Grenoblois à la queue des Français nous allons tous cinq au parterre. Cinna, joué par Talma, qui revient de Bordeaux. Cette pièce a excité mon admiration, mais ne m'a pas intéressé. Je retrouve en moi les traces de ce sentiment ancien et primitif que j'avais il y a cinq ans, et qui me faisait trouver des longueurs. dans toutes les tragédies, à l'exception du Cid, je crois.

Talma a des défauts, comme d'être toujours en mouvement et en exclamation, mais ces défauts donnent des regrets sans exciter le moindre mépris il faut être un grand acteur pour les .avoir, et jamais la médiocrité ne pourra même y atteindre. 1. Pièces de Collin d'Harleville et de Marivaux.

2. A Grenoble Beyle avait été lié avec deux frères Penet; l'un, Félix, ancien polytechnicien, était mort le 12 mars 1803. Beyle parle ici de son frère, jeune négociant de Grenoble, dont il louait le caractère décidé et sensible.


Si Talma déclamait davantage par masse et se livrait plus à différentes intonations, il serait parfait. Il a hasardé ce soir une intonation nouvelle, mais je crois que c'est d'inspiration, et sans dessein.

L'Epreuve nouvelle, de Marivaux, par Mlle Mars. On regrette, en voyant cette actrice divine, que la pièce ne soit pas bonne. C'est le marivaudage dans tout son excès. Il me semble qu'on pourrait faire une pièce pour Mlle Mars.

Michot a joué un rôle de jardinier, il me semble qu'il sera très bien dans 'Fougeart 1.

J'ai été trop tranchant ce soir avec les trois compagnons de Penet et pas assez comique. Ce genre les effraie, et c'est toujours mon défaut, à la première entrevue. La même chose dans le dîner des Rey, Mante, Durif et moi, il y aura demain quinze jours.

4 Brumaire [-26 Octobre].

La Mère coquelle, de Quinault, jolie pièce; jusqu'au troisième acte, je me disais Voilà qui vaut mieux que toutes 1. Personnage du Letellier de Beyle, dans Thédtre, t. III, p. 38.


les comédies de Collin, c'est une délicatesse charmante bien supérieure à la niaiserie de notre contemporain mais Quinault a manqué la scène du raccommodement entre ses deux amants, qu'il avait eu l'art de faire vivement désirer, et a eu la maladresse de ne pas mettre en action un dénouement qui eût été très comique.

En général, plus de délicatesse que de verve comique, et (en supposant qu'on joue la pièce telle que Quinault l'imprima) on ne s'aperçoit pas le moins du monde de ses cent cinquante ou cent quatrevingts ans.

En dernière analyse, c'est une charmante comédie, elle serait très bonne si la mère jalouse agissait davantage.

Les vers m'en ont paru très bons il n'y a pas de scènes oiseuses, mais les trois premiers actes finissent par « Entrons, je vous dirai tout cela. » Des détails libres au milieu du plus libre, une toux très comique. Les paroles du vieillard de soixante ans n'auraient pas, je crois, été souffertes dans la bouche d'un jeune homme. Tant il est vrai qu'au théâtre, tout est rapide, la plus forte impression ne donne pas le temps de songer aux autres, et qu'ainsi on peut tout faire passer.


La Jeune f emme colère, troisième repré-

sentation, de M. Etienne. Mauvaise pièce, point de verve comique. Il parait que l'auteur n'a pas connu la pièce sur le même sujet of the great original Shakspeare 1.

Je n'y trouve que deux traits comiques,

encore le deuxième ne l'est-il que par le jeu de Clozel. Il dit d'abord, en se reprochant son emportement, et avec emportement « Quand je songe que je me suis mis en colère, cela me met d'une fureur. » la deuxième fois, il dit avec l'accent de la plus vive colère « Ayons l'air de nous disputer. »

La Maison de campagne, de Dancourt.

Esquisse spirituelle, mais trop faible pour la scène. Le dénouement serait un charmant trait de caractère en société. Le vieil avare changeant sa maison en auberge, à l'enseigne de l'Epée royale.

J'avais derrière moi un homme à qui

j'ai dit « Il est étonnant, monsieur, combien vous ressemblez à l'Empereur lorsqu'il combattait en redingote grise. Je ne suis pas l'Empereur », etc.

Le ton sérieux de cette réponse la

1. du si profondément original Shakspeare.


rendait plaisamment bête. Le personnage a ôté son chapeau, et j'ai vu le front d'un sot. Il ressemble au sous-lieutenant Moutonnet 1.

6 Brumaire, dimanche [-28 Octobre].

Je sors d'un dîner2 où j'ai rencontré un homme qui a été vraiment aimable pour moi.

Mante m'est venu chercher à trois heures, nous sommes allés à la Rotonde, au Palais-Royal, nous y avons trouvé d'abord Allegret avec deux provinciaux, ensuite l'aimable Penet avec M. Dupuy, voyageur d'une maison de Laval, qui est sorti 11 y a quinze jours d'Espagne, où il a demeuré quatre ans.

Nous allons dîner chez Grignon, il nous en coûte 5 livres 8 sous. Nous sommes sept, deux provinciaux idiots ne disant rien, Allegret, aimable de province, nous raconte qu'il a fait le sourd deux heures de suite dans une auberge de la route le sublime de cette aventure est le cassement de l'assiette. Mante, l'aimable Penet, Dupuy le Béarnais et moi. 1. Voir plus haut le Journal à la date du 7 vendémiaire X. 2. Sur ce dîner, voir la lettre de Beyle à sa sœur Pauline du 29 octobre. Cf. Correspondance, t. I, p. 281.


M. Dupuy nous raconte lès honneurs rendus en Espagne à Moreau, le gouverneur de Cadix le loge chez lui quand il sort dans les rues le matin en redingote bleue, chapeau rond et pipe à la bouche, les petits enfants le suivent en criant « Vive Moreau » D[upuy] et dix-huit autres Français, se trouvant logés à Barcelone dans la même auberge que lui, lui donnent à dîner sa femme, invitée, ne peut pas y assister, il y vient, et leur raconte tout bonnement ses batailles. Le prince de la Paix, qui a été simple garde du corps, plus puissant que le roi en Espagne parce qu'il caracole la reine. Le prince a trente ans et est superbe homme. La rencontre dans la rue à la tête de sa garde. L'anecdote de l'archevêché. L'an[ecdote] du rosaire. Il est universellement haï, quoiqu'il ne soit pas méchant, mais il humilie les amourspropres. La reine donne à son occasion un soufflet à son fils, le prince des Asturies, jeune homme de dix-huit ans qui paraît détester Cadoja (sic) (le prince de la Paix) et que, peut-être pour cette raison, l'Espagne adore.

Don Quichotte toujours estimé. D[upuy] préfère l'édition remise en langue nouvelle. D[upuy] me paraît être entièrement au niveau de sa classe ainsi, ce qu'il


me dit est le paraître d'un négociant voyageur en Espagne. Ce jeune homme a une physionomie singulièrement spirituelle, telle que je me figure celle de Miguel de Cervantes, des yeux à la Raphaël (portrait avec son maître d'armes). Il me donne par son récit une jouissance d'esprit qui me met exactement hors de moi, toute mon attention est à considérer les choses qu'il me dit. C'est la seule jouissance de ce genre que j'aie éprouvée depuis la Confession exécutée à Gr[enoble] par Diday et Fx Mallein, celle-ci est moins vive.

Celle de l'Opéra, avec Martial, était d'un degré moins forte, je n'étais pas hors de moi, je voyais mon bonheur et avais assez de force pour l'analyser.

Le théâtre de Madrid est superbe, on n'y joue presque que des pièces françaises traduites, et la plupart mutilées. On y a joué dernièrement Fénelon, de Chénier, qui a eu cinquante-sept représentations. La représentation de cette pièce, demandée à grands cris pendant un mois, a été une victoire remportée sur l'Inquisition par la jeunesse espagnole.

Au reste, l'Inquisition est sans pouvoir, son plus mauvais effet est d'empêcher la libre circulation des livres. Nos journaux, cependant, pénètrent en Espagne.


Lorsqu'un homme a mal parlé de la religion, ou écrit contre elle, l'Inquisition le fait appeler et lui demande s'il persiste il assure que non et tout est fini. S'il tombe une deuxième fois, il est mis en prison.

12 Brumaire [-3 Novembre].

Je me force à travailler to the Good Parti, n'en ayant nulle envie, même mon déjeuner me pesant je finis par do the best comic scene that I have ever made, the third of the first act 1.

Il faut donc se forcer à travailler tous les jours.

Penet et moi nous allons à Louvois. Le Père d'occasion 2, absence absolue de talent; j'aurais cru que c'était là le dernier degré de médiocrité supportable sans l'Amant soupçonneux, un acte [en] vers, de Chazet et Le Forte 3, qu'on a donné ensuite pour la première fois.

Il est impossible de concevoir quelque chose d'aussi peu peignant les passions ou les ridicules que cette pièce. Je ne dois jamais craindre de tels rivaux.

Les Ménechmes, dé Regnard.

1. Je finis par faire la. meilleure scène comique que j'aie jamais faite, la troisième du premier acte.

2. Comédie de J. Pain et vieillard.

3. La pièce est de Chazet et Lafortelle.


Pièce gaie, où Picard joue fort bien, mais dont une deuxième représentation m'ennuierait, parce qu'elle ne peint vigoureusement ni les ridicules, ni les passions. La couleur du style de Regnard est la gaieté. Cette pièce, si loin, est d'une perfection vraiment infinie si on la compare aux deux premières.

Penet, dans les entr'actes, me parle des mœurs de Gr[enoble]; homme excellent à consulter, parce que, n'ayant aucun système ni aucune prétention, il voit les choses telles qu'elles sont.

Il me conte qu'on a joué la Petite Ville de Picard à Bourgoin; les femmes étaient de toute fureur.

La classe la plus ridicule en France est celle du petit bourgeois casanier, vivant de ses rentes.

Le magistrat sait quelque chose, l'expérience instruit le militaire et le négociant mais rien ne guérit les erreurs du petit bourgeois.

Sotte importance (celle dont Falconet, de Grenoble, a la figure et dont le capitaine des gardes nationales avec qui Mante a déjeuné hier chez Dard a donné un trait « En province, on fait ce qu'on veut, mais à Paris, le service n'est pas un badinage »), excellente à jouer dans ma comédie en un acte sur les petites villes. Comédie à


faire devant l'original, à Grenoble, et dont le mot de Tencin aîné est le fondement.

J'ai vu avec Penet un buste de Molière, au foyer de Louvois, qui m'a charmé l'âme du grand homme y est bien exprimée, et je trouve que Saint-Aubin a bien saisi l'ceil de feu du petit profil. Molière dans ce buste a une figure vraiment sublime. Me le procurer dès que je serai stable. Une nuit d'insomnie je pense beaucoup au plan du Courtisan1, comédie en cinq actes et en vers j'ai bravement négligé d'écrire mes réflexions, et je les ai perdues.

Dimanche, 13 Brumaire XIII [-4 Novembre 1804]. Je travaille jusqu'à quatre heures, je dîne avec Mante et Penet. Nous rencontrons Mornas et Durif (le gros), excessive bêtise de ces deux êtres.

« Mais la maison de ton père 2 est manquée de l'avis de tous les connaisseurs de Grenoble, elle manque.

Et comment ?

1. Beyle pensait écrire une pièce sur le courtisan. Cf. Thédtre, t. I, préface de l'éditeur p. VIII.

2. La maison construite par Chérubin Beyle à l'angle de la rue de Bonne.


Les fondements sont trop solides pour une maison qui n'a que deux étages il en fallait quatre ou cinq. »

Mante a bien ri de ce trait, ainsi que Durif le médecin et moi. Le gros Durif a donné la comédie sur le titre de Citoyen, qu'il déteste. Je me suis moqué de lui le mieux du monde, sans qu'il s'en aperçût. Moyen comique je lui donnais des louanges qu'il prenait à bon compte, qui faisaient voir la ridiculité de ce qu'il disait et qui le poussaient à en dire davantage. Je vais de là au cabinet de lecture. Je lis avec grand plaisir un morceau de Montaigne, que je n'avais pas vu depuis deux ans. Son style peint supérieurement son caractère. C'est peut-être le style français qui a le plus de coloris.

Je lis un morceau du Génie du Chrislianisme, je me sens charmé par le bien écrit, tant que les absurdités ne sont pas trop fortes.

De là, je vais gratis (pour la deuxième fois de ma vie, je crois), à l'Avocat Palelin.

Cette comédie est écoutée avec murmures et sifflée à la fin. C'est dimanche un jour où il n'y aurait eu au parterre que peu d'honnêtes gens (dans le sens de Louis XIV), on aurait savouré ses beautés; mais les spectateurs du dimanche veulent montrer leur goût par leur sévérité.


Cette pièce est pour moi un réquisi-

toire contre un condamné, elle ne me fait pas autant de plaisir que je m'y attendais il y à cependant deux très bonnes scènes la première scène de Patelin et de M. Guillaume, et celle du plaidoyer. Les sentiments ainsi que le style en sont francs et naturels.

14 Brumaire [-5 Novembre].

Je sors du Cid, indignement joué. Je

n'ai pu voir que les fautes de Corneille, je ne l'ai pas trouvé assez sentimental et j'ai vu avec peine des tirades pour développer le caractère de celui qui parle, là où sa passion lui ordonnait de ne dire qu'un mot. Lafond est à tout jamais un .acteur médiocre.

Bourgoin va folâtrer avec Chaptal,

dans la loge de ce dernier, aux yeux de tout le public, cela fait rire Pacé. J'y vois encore Mlles Contat, Raucourt; George, Mme Tallien, Dugazon,

Ensuite, la première représentation de

la Leçon conjugale, trois actes [en] vers; c'est encore bien moins bon que la pièce d'Etienne, et tout ce qu'il y a de bon est dans la, comédie de Louvois. Ces gens-la 1. Marie Bourgoin sociétaire de la Comédie-Française

et que 1& ministre Chaptal protégeait.


ne seront jamais à craindre pour un poète comique ou tragique. Les auteurs sont MM. Chazet et Sewrin.

17 Brumaire, 8 h. du soir [8 Novembre]. Je lis la Méchante Femme de Shakspeare (the lame of the shrew). J'admire à chaque scène le génie de ce grand homme, et la tête antidramatique de nos faiseurs de comédies.

Je n'en suis qu'à la septième scène du premier acte, et Shakspeare me fournit déjà une idée qui pourrait faire une charmante comédie. Je crois voir, il est vrai, depuis que je crois savoir peindre, que tous les sujets seraient bons dans mes mains. Je ne crains plus que les sujets me manquent. Dites à un barbouilleur « Peignez Phèdre » expliquez-lui même l'action, il ne fera qu'une croûte Guérin, qui a le génie de l'art, fait un chef-d'œuvre. Je crois que je ferais des comédies excellentes comparées à celles de Chazet, Sewrin et Etienne, voilà le sens.

J'aurais donc fait un Petruchio très aimable, de trente-cinq ans, dégoûté de l'amour, n'y croyant plus et voulant une femme riche. Catherine aurait eu son caractère, mais avec un esprit si charmant par son


originalité, et ses saillies, que Petruchio, qui n'aurait d'abord cherché à la connaître et à la corriger que dans le dessein d'avoir une femme riche, le ferait à la fin par amour. Voilà, je crois, une jolie comédie, mais rare dans la nature, amusante et point utile, bonne seulement par le talent de l'artiste, et difficilement un chef-d'œuvre si le peintre a du génie, il vaut mieux qu'il cherche les plus beaux sujets, il peut alors espérer de faire des ouvrages éternels. Le prétexte de la colère de Petruchio est toujours le grand respect qu'il veut que l'on rende à Catherine, et il veut qu'on lui rende tous ces respects parce que, dit-il, elle est sujette à se mettre en colère, ce qui est un horrible défaut.

23 Brumaire XIII [-14 Novembre 1804] 1. Déjeuné chez Adèle of the gate, où je trouve M. Durand, peintre. Je rencontre le général Michaud, qui me dit « Apportezmoi un modèle de certificat, et je signerai2.» Pour éviter le genre pauvre d'action 1. Beyle a inscrit en tête de ce nouveau cahier « Journal de mon troisième voyage à Paris Cahier du brumaire au. Pauvre d'action. »

2. n est possible que ce soit le certificat, antidaté, du 25 thermidor, an XIII, qu'a publié A, Chuquet, à la page 487 de son Stendhal-Beyle.


que j'ai si bien observé hier soir dans le Séducteur, de Bièvre, avant de peindre un caractère, faire son étendue, c'est-à-dire la liste de toutes les actions qu'il peut faire.

Je travaille jusqu'à cinq heures, je vais au P[alais]-R[oyal], je trouve sur la porte du café de Foy Dupuy, Penet, Allegret et trois ou quatre autres Grenoblois. Le pauvre Allegret me prend le bras en entrant, il est bien souffrant de sa v[érole] Dupuy a toujours une figure et une manière d'être qui m'enchantent. Je trouve Penet échauffé, c'est pour faire une bonne action hier, il s'échauffa de même pour Boury (Victor) outre cela, il s'échauffe une petite fois devant moi, d'ailleurs ce n'est pas un homme à affectation, donc c'est un excellent homme. Penet, Mante et moi nous lui remettons chacun six livres par farce, pour rire nous montons au 113, P[enet], D[upuy] et moi P[enet] perd sept livres, Dupuy vingt-quatre, moi trente. Cette lessive, qui est la plus forte faite à P[aris], tombe mal. J'en suis d'une gaieté folle toute la soirée. Je lis bien à cette heure (onze heures) la cause de cette gaieté, elle subsiste encore elle vient de mes chimères du monde et de mon caractère de poète. Je me promène ensuite trois heures avec Penet, MM. Callignon et Blanc nous joi-


gnent ensuite. Moulezin et Blanc me marquent beaucoup d'égards depuis trois jours, je ne sais pourquoi.

Je dîne à dix heures et je rentre.

Nous parlons, P[enet] et moi, de Dufay

il voulut une fois se jeter par la fenêtre parce que sa mère lui avait donné un soufflet. P[enet] et Bon le retinrent. Il voulait être poète, a laissé ses manuscrits à Bon, M. Maléchard et Penet.

Effet de la douleur sur celui-ci il

apprend à Marseille, en montant l'escalier de Revbaud, la mort de son frère, par une lettre qu'il croyait être de lui. Il demeure immobile, allait tomber enfin, lorsqu'on le soutient 1. Il finit par croire que Frédéric Faure s'est moqué de lui, chose hors de toute vraisemblance.

Je vis hier aux Français le Séducleur et

la Gageure. Action, originalité, mais longueurs et manque d'élégance.

La première pièce, quoique montée le

mieux possible (Fleury, Contat, Mars, Michot) m'ennuie tellement par son vide d'action et son bavardage, qu'on me donnerait mes entrées toutes les fois qu'on la joue que je n'irais pas.

Elle produisait cependant un grand

effet sur mes voisins. Ce caractère est celui 1. En marge du texte, Beyle a écrit « oreate le Cid. »


de tous qui est le plus intelligible pour les gens médiocres français. Tous sont plus ou moins séducteurs.

Ce parterre est un excellent public, applaudissant souvent à des phrases brillantées, mais ne laissant rien passer de bon sans le sentir.

Il y a du mauvais ton dans la Gageure, mais cette mystification continuelle plaît à notre vanité. Elle me fait penser au grand principe de l'originalité de lieu. Je m'étais promis, la veille, de tracer toujours l'étendue d'un caractère avant de le tracer.

25 [Brumaire-16 Novembre].

Je lis avec beaucoup de plaisir à la Bibliothèque nationale les lettres autographes de Voltaire à Maupertuis. Son écriture ressemble beaucoup à celle de M. Da[ru] et à la mienne. Ces lettres sont de 1732, il écrit ny pour ni. Je lis ensuite quelques lettres autographes de Henri IV à la marquise de Vaudreuil, une de ses maîtresses. Elles me charment, c'est là le mot c'est là où il faut étudier la naïveté, autant que dans La Fontaine. Etudier la naïveté ? Oui lorsque, comme hier, je ne me porte pas très bien, que j'ai des idées fines et en même temps que


je sens, mon âme étudie la naïveté, apprend à la sentir.

Ces lettres d'Henri IV me semblent valoir infiniment mieux que celles de Mme de Sévigné ce grand homme aurait eu une réputation seulement comme auteur. Lire toutes ses lettres, mais non pas lorsque je serai très passionné, elles m'ennuieraient ne les lire que lorsque mon âme sera en état de les sentir. C'est une des études les plus utiles que je puisse faire comme poète quel trésor de naïveté,

et point altéré par l'attente de l'impression. Ces lettres sont pleines de fautes d'orthographes et signées

La Rive est ennemi du ridicule. On tourne tout en ridicule aujourd'hui, disait-il avec douleur de vanité, plus par un retour sur lui-même que par amitié pour Luce de Lancival, dont je plaisantais le poème. Je commence à m'apercevoir qu'un cœur trop passionné ne sent pas bien des choses le comique, le naïf, les fines sensations du style.


26 [Brumaire-17 Novembre].

Je sors de la Montansier, il y avait quatre pièces, j'en ai laissé une. C'est la deuxième fois que j'y vais, ce voyage-ci, Brunet jouait (l'Auberge pleine 1) Danière. La pièce, qui me faisait tant rire, il y a sept ou huit ans à Grenoble, me paraît bien bête et bien peu comique elle est cependant citée comme un chef-d'œuvre de gaieté. J'espère montrer, même dans ce genre, un comique plus serré. Mante trouve la Pupille 2 mauvaise et que les Elourdis 3 sont pleins de vrai comique. Je porte sur ces pièces des jugements bien différents. Outre la lenteur de conception qu'a Mante, il lui manque peut-être un peu de sensibilité à la JeanJacques on n'a celle-là qu'autant qu'on a regardé les femmes un peu en fou, et il est trop raisonnable. Au reste, rejuger la Pupille et les Etourdis.

Une demoiselle de Gr[enoble] disait à Penet « Lorsqu'on en a goûté, on ne peut plus s'en passer », ce qui confirme la maxime de Jean-Jacques « Refusez tout

1. Le Sourd ou l'Auberge pleine de Desforges, 2. Un acte de Fagan.

3. Comédie d'Andrieux.


aux sens, si vous voulez n'être pas conduit à la dernière faiblesse. »

La crainte du mépris rend susceptible.

La Vauguyon, Saint-Simon.

Régulus, avec le caractère d'Henri IV,

serait la perfection jusqu'ici connue de l'homme donnant le plus de plaisir à ses concitoyens.

Ce qui nuit à la vertu parmi nous,

c'est qu'elle a le caractère du jeune Horace. La Vauguyon, quatrième volume du

Supplément de Saint-Simon, maximum de la susceptibilité.

27 [Brumaire-18 Novembre].

Je vais à dix heures avec Mante chez

Rey, qui nous conte la manière dont Destutt l'a présenté à Cabanis « Votre maître et le mien. »

De là, nous allons chez Sicard 1. Je

retrouve cet enfant si joli dont la vue m'avait tant charmé, il y a [un] an, au cours de Legouvé il a perdu l'expression angélique de sa figure.

Air Tartufe de Sicard il n'ouvre pas

la bouche sans dire une fausseté. Les définitions de Massieu sont des figures 1. Membre de l'Institut, directeur des sourds-muets. 2. Sourd-muet devenu répétiteur à l'Institut des sourdsmuets.


poétiques. Il n'y a d'admirable que le travail sur les sourds-muets, dont plusieurs ne sont que sourds. Jolie petite sourdemuette lisant un quatrain très bien, aux sons nasaux près.

Au Philosophe marié 1, pièce mauvaise mais aimée du vulgaire parce qu'elle est aisée à comprendre, un geste de Mlle Contat me fait comprendre ce qu'elle va dire « Qu'entends-je ? »

A propos de philosophes, il se manifeste deux partis dans la salle. Ce soir, je vois mille caractères à peindre dans la société, parce que mon imagination me représente exactement tous les détails et leurs rapports comiques avec le public.

28 [Brumaire-19 Novembre].

Au sortir de chez La Rive, we go al Hardy Coffee 2, nous y trouvons le poète Fulchiron 3.

Tyran domeslique, de Duval, cinq actes [en] vers. Pénétrer le principe du petit talent de l'épigramme et l'acquérir, lire Catulle, faire un recueil des cinquante ou soixante, ou trente ou quarante bonnes 1. Comédie de Destouches.

2. Nous allons au café Hardy, boulevard des Italiens. 3. Poète lyonnais auteur de tragédie.


épigrammes existantes de Jean-Baptiste Rousseau, Racine, Boileau, Le Brun. Lire Catulle.

29 [Brumaire-20 Novembre].

Ecouter et suivre davantage le naturel dans ma conduite et dans mon style.

La Rive me dit (et il dit ce qu'il croit) que j'ai quelque chose qui attire naturellement à moi en entrant quelque part. La Rive m'exhorte au naturel Vous avez quelque chose qui prévient pour vous, et qui attire en entrant dans un appartement.

Iphigénie en Tauride et la huitième de la Leçon conjugale. Cette pièce, qui ne peint rien, plaît en ce qu'elle représente tant bien que mal une aventure arrivée entre des gens aimables. Mlle Mars et Dazincourt jouent beaucoup mieux que la première fois, surtout la divine Mars. Faire une pièce qui la développe.

Je n'avais pas vu Iphigénie depuis la représentation du Théâtre Olympique, où Mlle Saint-Val joua pour Mlle Thénard et où Talma me fit pleurer dans ses adieux 1. Tragédie de Guimond de la Touche.


avec Pylade (Saint-Phal). Dès ma plus tendre enfance, j'ai été très tendre pour les adieux, à présent c'est presque la seule chose qui m'attendrisse.

Cette pièce est médiocre, elle n'intéresse pas parce qu'elle ne marche pas. Je crains bien qu'elle ne soit comme Œdipe, que tout ce qu'il y a de bon ne soit du poète grec des Allemands qui étaient à côté de moi disaient qu'elle était absolument imitée. Exagération dans les sentiments et le style (surtout Pylade, au commencement du troisième acte), ce qui vient, je crois, de ce que l'auteur ne connaissait ni ne sentait la vraie grandeur. Je refaisais en moi-même chaque détail de la pièce en la voyant jouer. Le premier acte a déjà la couleur du rôle d'Oreste, ce qui est une faute. Iphigénie parle raison en termes ampoulés et offensants au sombre fou Thoas, il fallait frapper son imagination par un faux oracle, par de feints transports, ou de toute autre manière. Guimond ne connaissait pas le cœur humain, jamais de ton naturel, tous ses personnages professent la morale par un vers simple, sublime, parce qu'il peint juste et sans affectation les sentiments ou les choses. Bavardage dans les moments décisifs pour une passion, qui fait mal jouer les acteurs qui sentent. Au cinquième acte,


vers d'Oreste (du fils d'Agamemnon), vers d'Oreste très bien dit par Talma, espèce de sublime, la fierté dans le malheur, mais ce sublime, qui tombera à mesure qu'on connaîtra les rois, et que' par conséquent on méprisera leur grandeur, qui ne consiste qu'en broderies, est mal choisi pour un philosophe et prouve que, malgré son étalage, Guimond ne l'était pas profondément.

Profiter de ce que j'ai senti là, le courage dans le malheur un peu sublime, fait un peu craindre et admirer, serait tout à fait sublime si l'on ne soupçonnait pas un peu le héros de jouer la comédie, ce qui est sa meilleure politique.

Manque de vérité de toute manière au cinquième acte, Oreste devrait au moins s'armer du couteau sacré. Shakspeare aurait bien fait sur ce sujet une autre pièce que celle-là, et cependant je suis sûr que tous les grands littérateurs du temps, et peut-être de celui-ci, préfèrent cette pièce à tout ce qu'a fait le naturel et sublime Shakspeare.

Talma a des moments sublimes, mais souvent monotones, et je conçois le mieux. Mais il est tout au long superbe, les plus grands peintres n'ont point de plus belles attitudes et de plus belles têtes. Je reconnais une attitude et une figure de


Raphaël. Je doute qu'il soit jamais égalé dans cette partie de l'art.

L'amitié d'Oreste et de Pylade et le

combat à qui mourra doivent faire un doux effet dans l'Oreste d'Alfieri. Peut-être pourrai-je rendre cette partie plus touchante. II me semble qu'on ne doit ajouter aux caractères des personnages que ce qui rend les situations plus touchantes. Le mérite de Guimond, ou plutôt du

poète grec, c'est qu'on n'est pas fatigué de confidents ni de personnages comme Eriphile. Racine me semble le père de la race des confidents, qui était dans la nature qu'il avait sous les yeux.

Quand je ferai des tragédies, j'aurai au

moins pour moi la connaissance et le sentiment du vrai grand et du sublime, et le naturel des sentiments et du style.

[30 Brumaire-21 Novembre].

Je puis dire

Et l'Eglise triomphe ou fuit en ce moment. C'est aujourd'hui (disent les journaux), mercredi 30, que l'on juge les pièces de vers envoyées à l'Institut probablement on couronnera quelque ode sur Bona-


parte. Le plus heureux pour Leimery serait qu'on couronnât une ode anonyme qui serait de Fontanes, Chénier ou quelque autre qui laisserait le prix (comme Lah[arpe], Dithyrambe sur Voltaire), et qu'on laissât le prix à Leimery1, qui remporterait l'accessit. Le public alors lui donnerait le peu de gloire que ce prix peut donner. Cette circonstance même le ferait remarquer.

Je sens que mes ouvrages faits me puent.

Donner ce sentiment (exquis) à Chapelle 2. « Bonjour, M. Lin-gu-et. Bonsoir,

M. Cocu-é-let. » (Coqueley).

Rulhière « Je n'ai fait en ma vie qu'une

méchanceté. » Talleyrand « Quand finira-t-elle ? »

Le ridicule de La Rive et de bien d'autres

est d'énoncer les sentiments d'une âme grande sur les choses habituelles de la vie, ceux qu'avait Lekain par exemple, homme à caractère (lettres de Colardeau à Lekain), et de les démentir au moment même par leurs actions. La Rive disant qu'il méprise tous les honneurs du monde, et au même 1. On sait que Stendhal avait l'intention de concourir pour

les prix de l'Institut (un éloge de Dumarsais, une ode). Peut-être avait-il pris pour cela le pseudonyme de Leimery. Voir, plus haut, le Journal du 21 août précédent, p. 200.

2. Personnage de sa pièce Letellier.


moment tirant vanité d'une réponse insignifiante pour la vanité qu'il a extorquée au prince Louis Bonaparte en lui allant offrir, propos de bottes, des pommiers à vendre. C'est dans les motifs préparatoires de l'action actuelle, c'est dans ces actions antérieures que se niche le fort comique, et que le profond connaisseur de l'homme se fait connaître.

Ce trait-là, non pas si frappant, mais

dans le genre de celui de Tencin (M. Projet) aux Tuileries. Le trait de Tencin peint le caractère et n'est que d'un ridicule très doux, celui de La Rive est bien plus âcre. 1er Frimaire [-22 Novembrel.

Je travaille assez. Rey me parle encore

de mon peu de naturel je vais chercher Cler, le sourd-muet, qui ne veut pas venir avec M[ante] et moi au bastringue cela me jette aux Français.

Le Préjugé à la mode 1, suivi des Deux

Pages 2.

J'avais encore l'idée du Préjugé, d'après

mes anciennes lectures à Claix, celles qui me jetèrent dans l'art dramatique. Il y a bien longtemps de cela, c'était peut-être 1. Comédie de La Chaussée.

2. Comédie de Manteufel.


avant le jour où l'on fit périr les deux prêtres, et où j'expliquais avec M. Durand les Bucoliques de Virgile dans la grande salle1, lorsque, vers les onze heures et demie, les cris de joie de leur mort s'élevèrent. Fixer, lorsque je serai à Grenoble, l'époque de ces premières lectures. Ce fut Destouches, que je trouve si mauvais aujourd'hui, et pour lequel j'ai même une antipathie marquée, qui m'enchanta par ses rôles d'amour, que mon imagination embellissait, et qui me jeta dans le théâtre. A cette époque, je ne sentais guère Molière Racine m'ennuyait à mourir. Je sentais davantage Corneille. J'avais de l'antipathie pour les tragédies et pour le style tragique. Je trouvais dans toutes les tragédies, excepté le Cid, les morceaux ennuyeux et, en arrivant à Paris en l'an VII, ces morceaux ennuyeux me glaçaient toujours. Le Préjugé m'a paru moins traînant, surtout dans les premiers actes, que les autres ouvrages de Destouches. Le protagoniste a un caractère si faible qu'il en déplaît. Fleury paraît masqué au cinquième acte et fait ainsi le dénouement. Ce préjugé est passé, et la comédie avec lui. Grand objet à considérer, ne pas peindre ce qui cessera d'exister, approfondir ce 1. Voir Vie de Henri Brulard, t. I, p. 219. C'est en juin 1794 que deux prêtres furent, en effet, guillotinés à Grenoble.


sujet, chercher les caractères les plus durables possible. Je crois Tartufe et les petites pièces de Dancourt les deux extrémités. Approfondir ferme cela.

A ce. voyage à Gr[enoble], passer déci-

dément quinze jours en Chartreuse.

Mlle Contat ne me plaît point dans la

première pièce et me semble très bien dans la deuxième. Fleury joue très bien les premiers actes, mais il me semble qu'à la fin ses moyens s'éteignent avec sa voix.

Le degré de mauvais des Deux Pages

est rare. Destouches avait déjà la manie de l'esprit, le protagoniste dit à son ami avec passion qu'il va lui faire une confidence et lui reproche d'avoir gardé le secret si longtemps l'autre lui répond par une tirade sur l'amitié qu'on applaudit. D[estouches] nunquam ad eventum fes-

tinal.

h. D'abord vient de de abord, en abor-

dant.

3 [Frimaire-24 Novembre].

Je trouve le gros Durif par hasard, nous

nous promenons près d'une heure ensemble au Palais-Royal, il me conte son histoire. Le trait de Mme Jubié « As-tu trente mille francs à m'y faire dépenser ?


Non, mais douze mille. En ce cas, j'aime mieux rester ici. »

Une réponse mesurée est celle qui n'offense qu'autant qu'il est nécessaire pour produire l'effet désiré les personnes à qui on la fait, par conséquent qui ménage autant que possible leur vanité. Si mon père m'avait proposé d'aller à la messe l'année dernière, je lui aurais fait une réponse à la Jeune Horace, de manière à renverser un homme qui a encore un peu de raison. Cette année, je lui dirais « Dans mes principes, ça ne sert à rien dans les tiens, c'est un sacrilège. Il me semble donc inutile que j'y aille. »

4 Frimaire XIII [-25 Novembre 1804]. Je manque de sensibilité aux traits comiques, ce n'est que par réflexion que je les trouve beaux 1. Cela vient de.deux causes manque d'usage, habitude de voir la société en homme passionné, à la Rousseau. La connaissance des hommes m'a fait mépriser le jugement de l'immense majorité, qui est composée de sots, mais Rousseau lui-même a dit que dans les 1. Cela est bien loin d'être général. (Note de Beyle.)


choses indifférentes et à portée de son esprit, le sot même jugeait ordinairement bien.

Pour me guérir de ce défaut, lire sans

cesse Molière et Goldoni.

L'abandon insensible où me laisse mon

père et divers traits de sa vie que je rassemble me font penser qu'il pourrait bien n'être qu'un Tartufe dont l'unique but serait l'argent, où aurait-il pris, en effet, la générosité ? Au Palais. La vraie justice ? dans la Religion.

En ce cas, qu'il a fallu longtemps même

pour me faire soupçonner la vérité Quelle différence, si j'avais Mante pour père 1

7 Frimaire XIII [-28 Novembre 1804].

La lecture des Mémoires de Marmontel,

en général la vie vue par un homme raisonnable et ne sentant pas trop vivement, m'est excellente. Lorsque je fais des scènes comiques cela me fait reconnaître les traits comiques et fait que je m'y tiens. Tirer les corollaires de ce fait, vu très clairement dans mes sensations 1.

La différence d'un homme passionné,

de moi par exemple, à Marmontel, c'est 1. Je n'ai pas le temps de creuser cette idée, je travaille à Letellier. (Note de Beyle.)


que je vois que j'aurais mis tout mon bonheur ou tout mon malheur dans des choses où il ne mettait, lui, que la vingtième ou trentième partie de ce bonheur.

Les actions que fait le protagoniste d'une comédie ne sont pas considérables en ellesmêmes, mais par les rapports qu'elles montrent existants entre les principes constitutifs de la volonté du personnage, ce qui nous assure presque que dans telle circonstance il agirait de telle manière, et que s'il avait une place importante dans la société, roi par exemple, il se déciderait aux plus grandes choses, à la paix ou à la guerre, à porter telle ou telle loi, par les mêmes passions qui font qu'il se décide à donner un repas plutôt sur l'avis de son valet que sur celui de sa femme.

Les actions d'un protagoniste ne sont donc pas considérables par elles-mêmes, mais par ce qu'elles montrent de son caractère. Il n'en faut donc négliger aucune, quelque petite qu'elle soit (pourvu qu'elle ne tombe pas dans le bas), dès qu'elle peut peindre naïvement, franchement, le caractère.

18 Frimaire XIII [-9 Décembre 1804]. Dimanche. J'ai bien des choses à écrire depuis le 11 frimaire, dimanche dernier.


Pendant peu de semaines de ma vie, j'ai été témoin d'événements aussi intéressants pour moi il y a eu plusieurs jours où je rentrais de quoi remplir plusieurs pages, comme, par exemple, une journée que je passai toute entière chez Martial et chez M. de Baure.

Dimanche, Il frimaire, jour du couronnement, nous n'avions pas le sou, Mante ni moi il vint me prendre à sept heures et demie, nous allâmes tout bonnement dans la rue Saint-Honoré, vers le café Français nous trouvâmes par hasard la députation de la garde nationale de l'Isère, Penet, Durif, Chavand, Reverdy, Thénard, etc., etc., parle moyen de qui nous vîmes parfaitement le petit cuistre portant la croix du pape vers les dix heures un quart, ensuite le pape, et, une heure et demie après, les voitures de l'empereur, et l'empereur lui-même. Nous vîmes très bien le pape et l'empereur.

Le soir, en me rendant à quatre heures et demie chez Mme Rebuffel, pour voir passer le cortège, je le rencontrai en route, et le vis bien.

Je réfléchissais beaucoup toute cette journée sur cette alliance si évidente de tous les charlatans. La religion venant sacrer la tyrannie, et tout cela au nom du bonheur des hommes. Je me rinçai


la bouche en lisant un peu de la prose d'Alfieri.

Martial et moi nous menâmes Mme Reb[uffel] et Adèle voir les illuminations des Tuileries, qui véritablement étaient fort belles, mais il faisait très froid. Pacé and Gale qui passaient devant nous avaient l'air de deux amants qui se querellent.

Je vins me coucher à deux heures du matin, je fus réveillé par mon oncle Gagnon qui arrivait des Echelles, et qui actuellement (onze heures et demie du soir) que j'écris ceci, est là couché dans mon lit, où il s'est mis le premier. Depuis lors, nous avons dîné chez Mme Sauzay le vaniteux Samuel Bernard, caractère vivant observé. Le lendemain, jour où B[onaparte] est allé au Champ de Mars distribuer les Aigles, nous l'avons vu passer, mon oncle, Mme R[ebuffel], sa fille et moi, du Corps législatif. Nous sommes restés ce jour-là quatorze heures avec ces dames. Une étincelle of love est sortie de la cendre chaude. Nous avons fait une autre visite où Gate, étant plus naturelle, a recommencé à me plaire je crois aussi que je lui ai plu.

Au moins comme un ami, si ce n'est comme amant. Elle a eu deux ou trois moments de


naturel avec moi qui m'ont enchanté, surtout celui où je lui conseillais la lecture du cinquième livre d'Emile, de l'Esprit, et des Considérations sur les Mœurs de Duclos.

Divin naturel, quel n'est pas ton empire Les hommes les plus bornés n'aperçoivent pas toujours que ce qu'on leur montre n'est pas naturel, mais ils ne se laissent charmer, ce me semble, que par ce qui l'est.

Je broche parce que je n'ai pas le temps de m'appesantir, sans quoi je parlerais au long d'une visite de trois heures de Pierre D[aru], d'une de Pacé et du caractère parfaitement soutenu de vaniteux (dans le genre fonctionnaire public) du petit S. Bernard, sous-préfet à Rochefort. Il semble que ce dernier feu follet d'amour pour Gate n ait reparu dans mon cœur que pour le mettre précisément dans la position où il se trouvait en floréal an X.

J'ai revu Héloïse1, je n'étais pas dans mes accès de tendresse cela m'a ôté des jouissances, mais m'a empêché en même temps de me conduire comme un sot. Je l'ai revue, je lui ai dit deux mots 1. Nom que donne Ici Stendhal à. Victorine Mounier dont il est question dans tout ce qui va suivre, ainsi que de son frère Edouard et de'sa jeune sœur Philippine.


« J'ai l'honneur de vous saluer, Made- moiselle. » Là-dessus, elle m'a fait une courte révérence, et fuyait dans son appar- tement; j'ai ajouté « Edouard y est-il ? » Elle m'a répondu, je crois « Il est là, Monsieur. » Je ne me souviens pas de sa réponse, j'étais trop occupé à l'examiner. Je l'ai trouvée la figure très allongée, très maigrie. Cela est-il réel, ou est-ce l'effet des plaidoyers de l'avocat Contre, qui me disait sans cesse « Elle n'est pas jolie, » sur ce qu'Alexandre Mallein m'en avait dit. Il lui avait reproché d'être grosse, sur cela je me l'étais figurée trop grosse. Quoi qu'il en soit, j'ai cru voir un grand trouble sur sa figure, mais je ne suis pas sûr de cela à cause de l'amaigrissement. Ce qui cependant me le fait croire, c'est qu'un domestique entrant dans l'anti- chambre où je l'ai vue a prononcé à haute voix « M. Beyle. »

Dans mes systèmes dramatiques de maximums, j'aurais dû profiter de ce moment pour lui faire voir mon amour je ne l'ai pas fait, et cependant je crois que c'est la femme que j'aimerai jamais le plus. Voilà qui donne à réfléchir à mon amour de la gloire.

De là je suis passé dans le cabinet du père, où Edouard m'a reçu, mais froi- dement. Il m'a dit « Vous êtes fleuri


comme un Parisien » En effet, ma mise, quoique commune, grâce à mon bâtard, avait cet aimable désordre qui annonce un jeune homme accoutumé à être bien, et dans les sociétés élégantes de ce pays. Au bout d'un quart d'heure de froideur, je suis sorti avec deux hommes qui étaient là en visite. Nous nous sommes promis de nous revoir, mais froidement de sa part. Je lui ai trouvé la figure, jusqu'à a bouche, très bien, bien mieux que je ne me le figurais. L'avocat Contre, d'après l'opinion de Mallein, avait en général trop exagéré en mal les souvenirs de beauté. Il m'a répété à propos de mes logements son ancienne phrase sur mon inconslance naturelle, qui paraît être une opinion chez lui.

En général, sa conduite a été très bonne s'il veut poliment rompre avec moi tout tendait là, toute la chaleur, toute la viva- cité étaient de son côté.

Pendant ma courte audience, où un jeune Rennais élevé à Paris a constamment été en tiers, Philippine est venue lui dire que sa sœur le demandait; il a dit « J'y vais », en restant. Elle est revenue, il est sorti, et est rentré une minute après par l'autre porte, avec la physionomie de l'intention que je viens de dire de rompre poliment. Peut-être V[ictorine] ne m'avait-


elle pas reconnu et lui a-t-elle demandé si c'était là ce Beyle ce serait fort, mais possible.

J'étais bien, autant que ma figure,

qui n'a pour elle que la physionomie, me le permet le jabot, la cravate, le gilet, bien les cheveux non massés en génie, parce que je venais de les faire couper à midi. En général, j'ai dû produire sur elle cette impression d'élégance parisienne dont Edouard m'a parlé. Mais je sens par moi-même combien tous les signes que donnent les gens passionnés peuvent être trompeurs ce récit, quoique fait avec raison, peut être à mille lieues de la vérité. Elle était en chapeau de paille à l'alle- mande, noué sous le menton avec des rubans, bleus je crois. Actuellement, je dois m'appliquer à trouver les moyens de la revoir. Que je voudrais pouvoir l'examiner à mon aise au spectacle

Voici le plan du champ de bataille1,

tout cela au deuxième étage, 558, que j'ai longtemps cherché. Au reste, je suis loin de blâmer sa conduite à mon égard, je la trouve raisonnable, cela grâce à 1. Style. Mante aurait peut-être dit logement; mais

en disant champ de bataille, le fais concevoir d'abord loge- ment, et ensuite le rapport sous lequel je le vois. Peut-être, eût-il été peiné du travail de tête que cette expression exige. Ces nuances échappent aux métaphysiciens (Mante, Rey). (Note de Stendhal.)


mon expérience, dans mes accès de sensi- bilité, où, il y a un an, j'en aurais jugé bien

différemment. Minuit sonne, je suis fatigué, j'ajouterai demain les détails, si d'autres me reviennent. Ainsi, dans cette semaine, j'ai vu le pape, Bonaparte allant se faire sacrer, mon oncle à Paris, Adèle quatorze heures de suite, une visite de trois heures de P[ierre] D[aru], et par-dessus tout mon Héloïse.

Il mio zio mi dice ieri sera: Ho veduto

due ore M., il suo filio et le sue figlie son qua. Questa nuova mi turbô piaceoolmente. Rientrando della casa della S. R. trouai un viglietto di visita di Edouard for Mr B. L'ho veduia circa quatro meno un quarto,


strada del Bac, all' allogiamento del S. Degernd 1.

Le 18 frimaire, avec mon oncle, sortant d'un dîner de famille où il a une discussion avec Pierre D[aru], au Malrimonio segrelo. Le temps coule agréablement sans que nous nous en apercevions.

L'avant-veille, ensemble, au Français, la Surprise de l'amour, de Marivaux, dialogue tatillonné et marivaudé très mauvaise pièce, suivie des Femmes 2, pièce ennuyeuse et trop hors de la nature. Le tout ennuie il zio.

[19 Frimaire-10 Décembre].

Le 19, au Muet3, suivi de l'Amant bourru 4. Rentrée de Dugazon, je ne l'ai jamais entendu tant applaudir, et j'ai mieux senti son mérite dans le Muet que je ne l'avais jamais fait. Le Muet, qui est l'Eunuque de Térence ajusté à nos mœurs 1. Mon oncle m'a dit hier au soir j'ai vu durant deux heures Mounier, son fils et ses filles. Ils sont loi. Cette nouvelle me troubla agréablement. En rentrant de chez Mme Rebuffel, je trouvai un billet d'Edouard pour M. Beyle. Je l'ai vue vers quatre heures moins le quart, rue du Bac, dans l'appartement de M. de Gérando.

2. Comédie de Demoustier.

3. Comédie de Brueys et Palaprat.

4. Comédie de Monvel.


(on sent l'antique à tout moment), pièce médiocre, a le grand mérite que les actes ne se ressemblent pas.

Mercredi, 21 Frimaire an XIII [-12 Décembre 1804].

Martial me mène chez D[ugazon]; nous disons chacun le récit de Cinna. Je ne conçois rien de mieux, rien de plus franc (de moins maniéré) que ce que ce profond acteur nous a dit il m'est rarement arrivé de ne concevoir rien de mieux. La Phèdre de Guérin est peut-être la seule chose qui ait produit cet effet sur moi.

Je suis enchanté de Dugazon il va nous faire un commentaire vrai et chaud de tous les rôles qu'il nous fera dire, et m'apprendra à les concevoir bien dits. Il est tellement supérieur à La Rive qu'il n'y a pas de mesure commune entre eux.

Il aime la gloire. Il ne nous a point exprimé ce sentiment en phrases pom- peuses c'est un mot dit par lui comme sans conséquence qui me l'a appris. La connaissance de D[ugazon] est un des plus heureux événements qui pût m'arriver pour mon talent.

Je me suis fatigué, ce qui a fait que je


me suis bien porté tout le reste du jour. Je sors de Macbeth, de Ducis, joué par Talma la leçon de ce matin me l'a si fort gâté qu'il n'a fait aucune impression sur moi; il est d'une monotonie ennuyeuse. La pièce de Ducis, qui m'a constamment ennuyé, est détestable c'est la charge du terrible, comme les figures du papier de M. Muron sont la charge des formes de l'Apollon du Belvédère et de la Diane. C'est une des plus détestables manières dont on pût gâter la superbe pièce de Shakspeare.

Ducis semble avoir oublié qu'il n'est point de sensibilité sans détails. Cet oubli est un des défauts capitaux du théâtre français. J'ai lu dernièrement l'Oreste d' Alfieri, en le sentant bien j'y ai trouvé le même défaut. Je n'entends pas par là comparer le moins du monde Ducis à Alfieri; le Français a aussi peu de bon sens que l'Italien en a beaucoup. J'ai trouvé que le premier acte d'Oresle n'était qu'une exposition, le deuxième presque la même chose l'action ne marche pas depuis le premier vers. Shak[speare] est bien plus près de la tragédie que je n'exécuterai peut-être jamais, mais que je conçois. Il faudra que j'aie le courage de mettre beaucoup de détails sur la scène et de faire dire par exemple « Le Roi dort dans


cette chambre. » Et puis je ferai une tra- gédie absolument nouvelle, en y faisant entrer la peinture des caractères.

Le Macbeth de Ducis ne vaut pas exac- tement une pipe de tabac. Le physique de Mlle Raucourt, vêtue de blanc et éclairant sa figure scélérate avec un gros flambeau, m'aurait renversé de terreur s'il avait été bien emmené.

Il zio a vu Beauharnais à mon retour, il m'a conté la réception amicale que celui-ci lui avait faite, ce qui m'a donné des illusions d'ambition pendant deux heures.

Combien peu il faut m'alarmer des succès, et combien il faut apprendre à lire dans l'histoire la Phèdre de Pradon et la Rodogune de Gilbert ont disparu devant les pièces de R[acine] et de C[or- neille]. Si j'étais en province, occupé à faire un Macbeth, et qu'on me dît le succès de celui de Ducis, je me croirais perdu et n'aurais pas de repos que je fusse venu le voir à Paris je serais malheureux jusque-là. Profitez de ce raisonnement pour apprendre à travailler en province. Quel bel endroit, pour y composer une tragédie, que la Grande-Chartreuse


28 Frimaire an XIII[-19 Décembre 1804].

J'ai bien laissé passer d'événements depuis le jour de Macbeth. Le 26, je fus à Ariane 1, suivie de l'Avis aux Maris 2. Mlle D[uchesnois] fut belle et supérieure; mais trop de vers jetés sur un air en musique chromatique. Mlle Mars, toujours plus parfaite, à ravir à ce mot à son mari (troisième acte) « Ah le méchant. » L'Empereur vient au deuxième acte de la tragédie et s'en va au dernier. Mon oncle et moi nous l'avons bien vu il a le front et le nez plus ainsi ? A, que je ne croyais, ces deux effets du front et du nez parallèles sont très communs en France et forment une mine assez basse, comme Picard l'auteur.

Le 27, Misanthropie et Repentir3, mau- vaise pièce l'action ne commence qu'au troisième acte, mais couleur générale bien différente de celle des pièces françaises. Je vois pour la première fois beaucoup pleurer autour de moi. J'ai à ma gauche un homme qui a une physionomie pro- fonde de sentiment, environ trente-six ans il est un peu sourd. Voilà la physionomie 1. Tragédie de Thomas Corneille.

2. Comédie de Chazet et Sewrtn.

3. Adaptation française du drame de l'Allemand Kotzebue.


que Saint-Preux devait avoir à cet âge. Me le représenter sous cette figure.

Suivie des Héritiers, de Duval, pièce

où l'on rit beaucoup, mais qui n'est pas profonde. Dugazon et Michot y sont délicieux, surtout Dugazon, par son propre naturel qui ne consiste pas en deux ou trois tons, comme celui de Michot.

Je laisse passer sans les décrire bien

des moments agréables. La deuxième leçon de D[ugazon], charmante par l'ar- rivée de menée par le général Lestrange, et de mie Rolandeau, à qui j'ai laissé faire la reconnaissance toute seule 1. Pacé ne vient pas.

Mais le plus grand bonheur que m'ait

donné la société en masse, c'est celui qu'a produit ma troisième séance chez D[ugazon]. N. Mlle Rolandeau et Pacé sont venus j'y suis arrivé à onze heures et demie et sorti à deux heures passées, quitté Pacé à trois, rue Saint-Honoré, à la porte de Mme Hanet, je crois, après avoir couru pour un pâté de foie gras (quatre louis).

Chez D[ugazon], j'ai servi de répétiteur

à Mlle Rolandeau pour le rôle de Lucrèce dans la Jeune Prude 2. Le talent que 1. Beyle avait déjà rencontré Mlle Rolandeau à Genève

le 1er avril précédent.

2. Comédie de Dupâty.


D[ugazon] met à la faire répéter m'en- chante il saisit à merveille le mélange d'amour pour Lindor et de sévérité jouée ou pruderie qui fait le caractère de Lucrèce. En étant en scène à côté de Mlle R[olan- deau] et tantôt me jetant à ses genoux, tantôt lui prenant la main, je vois mille sentiments se peindre sur sa figure et agiter mon âme de manière à la faire répondre le mieux possible, c'est-à-dire en montrant qu'elle les sent.

Je suis bien loin de l'usage et surtout

de la facilité de Pacé, mais il me semble que j'aurai ce goût exquis que donne une âme très sensible. Il me semble que Pacé ne sent pas toutes ces petites choses, car il en parlerait quelquefois, et je suis sûr que Locke 1 ne les sent pas. Ce sen- timent exquis engendre chez moi la timi- dité, et le manque de ce sentiment fait peut-être l'assurance de Locke2.

Cet intervalle de midi à cinq heures

fut charmant pour moi. C'est, ce me semble, le plus grand bonheur que m'ait 1. Nom que Beyle, dans son journal, donnera souvent

à son ami Mante.

2. Ces sentiments gracieux sont décrits sans grâce, parce

que je n'ai pas assez travaillé la description pour en chasser toute apparence d'amour-propre, de vanité, ce qui prouve bien que la grâce est une jouissance donnée par la vanité. Le gracieux est ce qui donne cette jouissance. Le naturel, en décrivant des jouissances de cette espèce, doit toujours sembler vaniteux. (Note de Beyle.)


jamais donné la société en corps. J'étais au comble du contentement.

Une grande conversation que j'eus avec Pacé en sortant de chez D[ugazon] n'y avait pas peu contribué.

Le soir, je vais aux Français, et pour la première fois ailleurs qu'au parterre. Je me place le plus près possible des acteurs, ensuite je cours les loges pour chercher V[ictorine], mais en vain. Je reviens à l'orchestre, où je vois, d'à côté de Martial et de N. amant de Mlle Volnais, les deux Pages, seconde pièce, que ces messieurs jugent comme moi détestable, mais bien jouée. Je suis étonné de la beauté de Mlle Contat, de l'étonnante finesse de son nez, exprimée par cette longue ligne A;

de la beauté gréc- que de ses yeux. J'admire l'éton- nante physiono- mie de Fleury et

ses grands yeux. Je ne les avais jamais vus de si près ils parlent beaucoup plus haut qu'on ne parle dans le monde.

Fleury manque d'organe, Mlle Contat est détestable dans le Préjugé à la Mode, pièce que je me rappelais bien être de La Chaussée d'après ces primitives lec- tures, à Claix, dans le cabinet de mon père, che mi hanno decidato per l'arte


dramalica 1. Nous trouvons nous trois ces deux pièces, surtout la première, très ennuyeuses, détestables, bien plus mau- vaises que beaucoup qui sont tombées. Gagnon se croit obligé de les admirer, parce qu'il ne juge pas entièrement d'.après lui et veut faire le.

Je chante en moi-même sur l'air Ha pietade troveremo, « Ah nous trouverons des juges », l'entendant de moi, et de Vol- taire, et des autres dramatiques. Je pense à deux mille ans en avant, l'an 3805 2.

1. Qui m'ont décidé pour l'art dramatique.

2. Voyage de Grenoble à Paris. An XII.

Je pars de Grenoble avec 562 livres 12 sous, le 29 ventôse an XII [20 mars 1804]. J'arrive à Paris le 18 germinal [8 avril] à six heures et demie du soir, par le cabriolet Gouge. Mon voyage de Genève à Paris, en cinq

jours et demi, m'a couté 84 livres, ci. 84 1. Étrenne à Lyon au conducteur (l'ancien

maréchal des logis d'artillerie) 1 1. 10 s. Étrennes en route, environ 4 livres, et 4 1. Dépense, environ 40 livres, ci 40 1. J'ai dépensé en route et à Genève, du 29 vent8se au 18 germinal soir, la somme de 346 livres environ. En dix- neuf jours de voyage à Genève, Lyon, Paris, 346, par jour 4

18 livres

19

Si Guimond de La Touche avait donné sa manière de sentir à Oreste, Iphigénie, Pylade, comme il était proba- blement sensible, sa pièce serait une des meilleures du théâtre français, il n'y aurait point de maximes, et beaucoup de sentiment. Manque de naturel. (Notes de Beyle.)


1er Nivôse an XIII [-22 Décembre 1804] 1. Très froid; il peluche de la neige. Note de Voltaire sur Pascal.

L'âme est-elle substance, ou qualilé, mise avec l'œil dans le corps, ou suite de l'existence de l'œil? Le principe de Locke que toutes nos idées nous viennent par nos sens, et l'anatomie des passions telle que celle qui se voit dans Helvétius prouvent que nous ne voyons dans l'homme aucun effet de l'âme, qu'il n'y a que des effets de sens, que par conséquent il n'y a point d'âme.

Tous ceux des dévots, et c'est l'immense majorité, qui ne le sont que par orgueil produisant haine contre les raisonneurs, ne voient pas que l'enclouure est là. On ne saurait comparer des faits qu'après les avoir connus, dit très bien Tracy. C'est ce qui fait que Tracy lui-même, avec son excellente manière de raisonner, ne pour- rait jamais devenir poète, à moins d'être très sensible.

1. Beyle inscrit en tête de ce nouveau cahier « Journa de mon troisième voyage à Paris Cahier contenant tout ce qui s'est passé du 1er nivôse an XIII au Social happiness. »


Il faut avant tout que le poète ait senti un nombre immense d'émotions, depuis les plus fortes, la terreur de voir un reve- nant, jusqu'aux plus douces, le bruit d'un vent léger dans le feuillage. La plupart des hommes, par exemple, sont indiffé- rents à cette dernière circonstance, qui m'a souvent donné un plaisir exquis.

Il est possible que Crébillon ne fût sen- sible qu'aux impressions produisant la terreur, et Anacréon qu'à celles qui donnent le sentiment de la grâce. Leurs ouvrages ne contredisent point cette supposition. Sans ce trésor d'émolions senties que l'é- tude non seulement ne forme point, mais empêche de former, on fait des fautes comme d'AIembert qui, dans l'éloge de son amie Mme Geoffrin, qu'il venait de perdre, va parler de gens qu'on mène au supplice, faute sentie à l'instant par le sensible Jean-Jacques, qui d'ailleurs pouvait raisonner beaucoup moins bien que d'Alembert.

C'est que, dans ce cas, d'Alembert était comme un homme qui voudrait écrire en anglais, sans dictionnaire, en n'enten- dant que le sixième des mots. Il ferait comme l'adjudant général Petiet qui, voulant faire un compliment à la fille de 1. Promenades de J.-J., 2e volume des Confessions. (Note de Beyle.)


son hôtesse de Constance, je crois, lui disait qu'elle était une catin.

Les passions ne sont pas identiques en direction, et seulement plus ou moins hautes comme un thermomètre, me disait très bien Mante le 14 nivôse, où j'ai passé la soirée chez lui. On ne peut pas dire la passion d'Antoine est de 10 degrés, celle de Saint-Preux de II, celle d'Henri IV

pour Gabrielle de 7.

Les passions sont divergentes, chacune fait sa route si elles se rencontrent, c'est par hasard. Cela vient de ce que chacun a ses idées à lui de tout ce qui est tombé sous ses sens.

Une cause de ressemblance serait les idées préjugés. Dix hommes peuvent s'imaginer que

pour aimer il faut être comme Saint- Preux, et alors ils pourront se procurer des idées dans le genre des siennes.

Pour apprécier la passion d'un homme, il faudrait savoir le prix, aux yeux de cet homme, de toutes les choses qu'il sacrifie à sa passion.

L'extrême de la passion peut être à tuer une mouche pour sa maîtresse.

Idéologie de Tracy, au bas de la page 376. Cela exprime parfaitement la facilité


que nous donne la passion de la gloire pour suivre les raisonnements les plus compliqués.

La raison pour laquelle l'Achille de Racine est moins beau que l'Achille d'Ho- mère ne fait sur mon oncle que la trentième partie de l'impression que lui fait une bonne tourte de godiveau à moi, elle en fait vingt fois plus.

Les choses qui lui sont insensibles, par conséquent où il ne prend plus d'in- térêt, où il quitte la partie, me sont encore très sensibles je sens donc plus loin que lui. Voila la grande utilité pour moi de l'idéologie, elle m'explique à moi-même, et me montre ainsi ce qu'il faut fortifier, ce qu'il faut détruire dans moi-même. Le 28 frimaire XIII, la quatrième leçon de Bernadille 1 m'a donné le plus grand bonheur que la société en masse m'ait jamais fait sentir. Ce n'était ni Berna- dille, ni Mlle R[olandeau], ni Pacé, ni J'autre Mme. en particulier, qui m'avait mis dans cet état de contentement c'était la réunion d'eux tous. Cet état dura de midi à cinq heures à cette heure, mon oncle me répéta ce que Mme Daru lui avait 1. Nom que Beyle dans ce journal donnera fréquemment à Dugazon. Bernadille dans la Femme iuge et partie de Montfleury, était nn de ses meilleurs rôles.


dit le matin, que Pierre lui avait dit, devant sa cheminée, en deux heures et demie de temps 1.

2 Nivôse [-23 Décembre 1804].

La domenica 2 nivôse, alle undici, passa alle T[uileries] and after to the 12 1 am in the Pace's house. Here are Mar., Mas., Jo., Lapis. Lapis exit, the ftvo Dijo vengono an after to the one of a clock, Bernard. Piacere till the 31/2 that exil. The evening, momens of feeling.

The first nivôse, fo the It[alian] th[eater]. The 30, evening, with the Gate and her mother, of the five till the ten, more one and half. My life is said by Zi.

The 2, I go at the P[acé]'s house for going at Ber[nadille] de bonne heure for seing Aria[ne] in the Mo. part instructed by Ber- [nadille] 2.

1. Voir dans les Pensées, t. II, pp. 360-361, l'explication de ce passage.

2. Le dimanche 2 nivôse, à onze heures, je vais aux Tuile- ries et ensuite, à midi, chez Pacé. Il y a Mar., Mas., Jo., Lapis*. Lapis s'en va, les deux Dljo** viennent, l'un après une heure, Bernard. Plaisir jusqu'à trois heures et demie, heure Il sort. Le soir, moment de sentiment. Le premier nivôse au Théâtre Italien. Le 30 au soir, avec Adèle de la porte et sa mère, de cinq à dix, plus une heure, et demie. Ma vie est racontée par mon oncle.

Le 2, je passe chez Pacé en allant chez Bernadille de bonne Sans doute Pierre Daru.

Digeon.


9 Nivôse [-30 Décembre].

Je sors de Cinna, suivi des Originaux 1. J'étais avec Crozet, qui est venu me prendre à midi nous sommes allés, dans un ca- briolet mené par Barral, chez Mlle Duches- nois nous y avons trouvé le littérateur Dusausoir la conversation languit un peu, Martial arrive, il a l'air un peu attrapé de me trouver là. Je pense qu'il a eu, ou qu'il est sur le point d'avoir la maîtresse de la maison il me dit qu'il a passé la nuit dernière chez Baptiste, où il a perdu vingt- neuf louis.

Mlle Duchesilois nous engage à venir la voir pour prendre jour pour un dîner qu'elle nous donnera et où Duport sera un dîner d'artistes.

Quatre personnes (sa mère et autres) de chez elle devaient partir hier soir, à minuit, pourValenciennes on a tant pleuré qu'on n'est pas parti. Ce sont deux places qu'il m'en coûtera, dit-elle résolument. Voilà, ce me semble, un trait d'artiste. heure pour voir Ariane (Mlle Duchesnois), dans le rôle de Monime, enseigné par Bernadille.

Le soir de ce même jour, 2 nivôse, an XIII, où elle répétait chez Dugazon le rôle de Monime, Mlle Duchesnois jouait Ariane dans la tragédie de ce nom de Thomas Corneille. (Renseignement que nous devons à l'obligeance de M. Jean Monval, bibliothécaire de la Comédie-Française.) 1. Comédie de La Mothe.


Sur Cinna, les loges seules ont applaudi à allusion contre. Mlle George a fait quelques légers progrès. Talma n'a dit parfaitement que « Sa tête à la main. ». Tout le reste n'a pas été aussi senti que possible, à cause de ses nerfs grande vérité que m'a apprise Dugazon je sen- tais à chaque vers comment il fallait le dire. Saint-Prix, sans couleur. Les Bassel étaient dans la loge de leur tante 1. J'étais environné de jeunes commis qui, aidés par les circonstances, sentaient les vers de Corneille et disaient Sacrebleu à la fin de chaque.

Dugazon joue supérieurement les scènes trop bouffonnes qu'il a ajoutées (trois sur quatre) aux Originaux, Le grand défaut des acteurs actuels est, ce me semble, de réciter et de n'avoir jamais l'air de trouver leur rôle; le deuxième, leurs nerfs; le troisième, prolonger les syllabes pour faire peur aux petits enfants

« Le père et les deux fiiils lâââchement égorgééés », etc.

1. Simon et Camille Basset de Chateaubourg, lyonnais et anciens élèves de polytechniqne, Beyle et Crozet ont écrit le portrait de Camille Basset sous le nom de Ouéhihé. Cf. Les Mélange, de littérature, t. II, p. 92. Leur oncle Claret de Fleurieu était sénateur et gouverneur des Tuileries. Camille Basset fut auditeur au Conseil d'Etat en 1806 et sous-préfet de Corbeil, en 1809.


10 Nivôse, dernier jour de l'année 1804. Je puis, à bon endroit, appeler ce jour heureux il le serait parfaitement si mon père avait le caractère de Mante, par exem- ple, et ne me laissait pas languir dans le dénuement.

Je suis allé à midi chez Bernadille j'y ai trouvé Mlle Louason 1 et Mlle Nour- rit, de l'Opéra, qui a l'air bête. Mlle L[oua- son] déclamait Andromaque. Ariane arrive et me tend la main en entrant. B[erna- dille] lui fait répéter le cinquième acte de Monime, il pleure à volonté. Pacé arrive; mille légères nuances de sa manière d'être avec Ariane me prouvent qu'il l'a eue il me l'avoue et me le nie un instant après. Je dis quelques vers du Métromane. B[er- nadille] ne nous donne point de leçon directe nous sortons à deux heures et demie.

Je vais au Philinte de Molière; jamais il ne m'avait fait tant d'impression. J'étais, ce soir, plus homme du monde qu'artiste il m'a enflammé pour la vertu, et je n'en ai vu que l'ensemble, énergiquement beau. 1 Mélanie Guilbert, née à Caen, le 28 janvier 1780. Après avoir en un enfant d'un amant volage, elle vint alors à Paris pour faire du théâtre sous le nom de Louason et devint rélève de Mlle Clairon avant de suivre les leçons de Dugazon. Elle va tenir une place importante dans ce journal.


Le public, rare, l'a senti parfaitement et applaudi dix ou douze fois, aussi for- tement que possible. A la reconnaissance du troisième acte, on applaudissait à chaque mot le sourire, les mots que j'en- tendais de tous côtés me prouvent qu'on le sent parfaitement. Voila vu ce. public choisi et peu nombreux à qui il faut plaire le cercle part de là, se resserre peu à peu et finit par moi. Je pourrais faire un ouvra- ge qui ne plairait qu'à moi et qui serait reconnu beau en 2000.

L'enthousiasme de vertu est si fort, et je sens si bien qu'on ne peut avoir de la vertu qu'en proportion de son esprit, et que, dans les ouvrages, la vertu des per- sonnages est une grande partie, que, mal- gré la neige, je vais chez Courcier, quai de la Volaille, acheter la première partie de Tracy, et que, sans feu, je viens d'en lire les soixante premières pages. Voilà, ce me semble, la plus forte impression que jamais pièce ait faite sur moi. La noble fierté qu'elle m'inspirait avait passé jus- qu'à mon maintien. J'étais superbe en pas- sant par le corridor et l'escalier pour sortir. Cette forte impression vient peut-être de ce que mon âme n'avait point de nerfs, dans le sens de Bernadille, et au contraire se laissait aller. C'est une bien heureuse vérité qu'il m'aurait apprise là.


Cette pièce a vraiment mis le bonheur dans mon âme, un bonheur plus analogue à ma manière d'être, plus noble, plus profondément fondé que celui que me donna la représentation de l'Opitmiste i, cet été.

Ce jour n'est pas le plus heureux que je puisse concevoir, il me faudrait avoir vu le spectacle à côté de Victorine m'ai- mant comme je l'aime et avec une fortune assurée, 6.000 francs de rente, par exem- ple. Alors il n'y aurait eu que mon léger mouvement de fièvre qui m'eût gêné, mais probablement alors il n'eût pas existé, le bonheur l'aurait chassé, comme le mal- être, je crois, le fait naître.

Ce jour est donc d'une superbe médio- crité de bonheur, et cette représentation, celle qui a jamais fait l'impression la plus forte sur moi. L'illusion du spectacle était parfaite pour moi, parce que je ne songeais pas à y voir la non-illusion. Je me laissais doucement aller et, je le répète, je crois que j'ai tant senti parce que mon âme n'avait point de nerfs, ne s'était point raidie. Je dois cela à Bernadille.

Voilà la comédie de Fabre d'Eglantine bien sentie, je la crois susceptible de faire (ayant une plus haute morale) une plus 1. Comédie de Collin d'Harleville.


forte impression que le Misanthrope, une aussi forte et plus élevée, par la géné- ralité des idées, que le Tartufe; donc, elle est un chef-d'œuvre, faisant le plus d'effet possible à la scène donc Fabre aurait pu devenir égal en tout, et même supérieur, à Molière, et est resté son cama- rade.

Fleury l'a joué médiocrement, son organe tombe Damas, bien Philinte.

Cette pièce ira certainement à la posté- rité, comme Cinna et Andromaque, et j'ai- merais mieux l'avoir faite que Rhada- miste.

Voici un fait les plus mauvaises tra- gédies attirent beaucoup de monde, tout est plein les meilleures comédies n'atti- rent personne les acteurs sont égaux en causes qui font venir voir, auprès du public. Ce fait parfaitement sûr est une vérité pour l'histoire de la Révolution.

Nous sentons davantage les impressions fortes de la tragédie, et notre esprit et notre habitude du monde, moins exercés, n'ont pas la finesse et le tact du ridicule nécessaire à la comédie.

Le jour où l'on est ému n'est pas celui où l'on remarque mieux les beautés et les défauts. Développer la différence de la première représentation du Philinte, où je sentis parfaitement les beautés et


les défauts, à celle-ci où, sans rien sentir de tout cela, j'ai été plus vivement ému que jamais.

Je n'ai pas le temps de chercher la grande vérité cachée là-dedans.


Recettes 1

JE pars de Grenoble le 29 ventôse an XII [-20 mars 1804] avec 562 livres 12 sous, dont voici le détail

Mon père me

donne. 480

Bigillion 14 } 58 1. 12 s. a Faure me rend. 52 1. 12 s. Ma soeur 12

Pris le 5 floréal 48 livres chez Peltier. M. Boissat me prête 12 livres le 11 floréal. Après plusieurs prêts de part et d'autre, il me doit 6 fr. depuis un mois.

Vendu vieux habits, 15 livres, laissées entre les mains de M. Pakin

J'attendais 240 fr. le 29 germinal [-19 avril], je reçois le 13 floréal [-3 mai] une lettre de 10 louis, payable le 18 floréal. 1. Sur quelques feuillets à part, H. Beyle a inscrit ses comptes pour 1804. On les a reproduits ici dans tout leur décousu. En tête de ce cahier, Stendhal a inscrit « Journal de la recette et de la dépense de mon troisième voyage à Paris. Et en note « Naturel, vide d'action. Philinte, dernier jour de 1804. » 2. Voilà la vérité, l'autre somme est trop forte de 4 livres. (Note de Beyle.)

S. Pakin ou Paquin, son logeur de la rue d'Angiviller.


Reçu le 18 floréal livres. 240.

Reçu le 22 prairial [-11 juin] livres, 204. Reçu le 23 messidor [-12 juillet] 200 Payé 30 livres 17 sous à B. 90 1. 17 s., Déposé chez lui, 48 } reste 1101. Donné 12 1. à M. for R. 14 s.

Reçu le 5 thermidor [-24 juillet] 200 livres,

Reçu le 2 fructidor [-20 août]: 200 livres. Reçu le 25 fructidor [-12 septembre] 60 livres.

Reçu 200 livres le 4e jour complémentaire an XII [-21 septembre 1804].

Reçu pour ce troisième voyage à Paris, dans le courant de l'an XII, 1.784 livres pour six mois, 297 [par mois].

Payé 48 livres à Durzy.

24 à Mante.

15 à Barral.

Je ne dois plus que 40 livres,

J'ai donné à Mante 48 livres pour Joseph Rey.

Ne jamais montrer to my falher de projet pour les finances, avoir toujours l'air de vivre du jour à la journée.

1. 12 to M. for R. + 12 idem + 12 idem + (4e complém. XII) 12 livres.

Reçu de mon père jusqu'au 22 prairial 480 + 240 + 204 + 660 = 1.584 livres. (Note de Beyle.)


Reçu le 2 fructidor XII [-20 août 1804], 200 livres.

Au portier, 711.12s. 1671. }

A La Rive, 96 237 livres. Déjeuners, 22

Dîners, 48 701.

Il me manque donc 37 livres pour mourir de faim.

J'ai de surérogation 60 + 50 = 110 (60 of my watch, and 50 of my father 2). 37 de 110, reste 73 livres.

I. Chemins pour aller à l'amour.

2. 60 de ma montre et 50 de mon père.

14 floréal XII [-4 mai 1804].

Ways of going to the love 1.

Il me faut pour aller 100 fr., ci.. 100 fr. Pour revenir, 100 100 » Pour demeurer, au moins 100.. 100 » 300 fr.

Pension Gruel 51 livres Chambre 30 + 6 36 livres Déjeuners 24 livres Blanchissage et lettres. 18 livres 129 livres

240

111 livres

Par mois


Sur ces 73 livres, j'ai le médecin à payer, une paire de souliers 7 livres, et 21 livres à Douenne1.

Reste 21 livres, moins 12 to Mante for R. Reste donc 9 livres pour mes plaisirs, avec toutes les ressources possibles.

Plus, à payer le perruquier 6 livres, la blanchisseuse 15, à Barr[al] 6 livres. Total 27.

9 27, reste 18 livres. J'ai donc pour mes plaisirs 18 livres.

Je dois à Barral 46 livres, je reçois 60 livres.

Paver 12 livres à B., reste 34 livres dues. Reste 48. Nourriture 34 livres, reste 14 livres.

Couper les cheveux, 3 livres. Bretelles 4 livres. Reste 7 livres 2.

1. Douenne était le tailleur de Stendhal.

2. Registre des lettres reçues et écrites

My father:

Ecrit le 14 floréal.

le 6 prairial.

le 16, sur les flnances 63 au tailleur, 42 au bottier, 241. 1.10 s. au chapelier. L'argent fini au 28 floréal.

le 20, lettre courte, mais énergique (ils sont des bâtards).

le 21, sur Pauline.

le 24, où je dis que j'ai emprunté 240 livres le 1er flo- réal, en 4 prêts, dont un de 6 louis avec intérêt. J'ai payé

Médecin 24 1. Souliers 7

Douenne (payé) 21

52 1.


Payé le 22 germinal XII [-12 avril 1804], 100 livres pour Alpy à M. Gardien. Je me mets en pension à 51 livres par mois, le [27 germinal] l, rue de l'Univer- sité, vis-à-vis la rue de Poitiers.

Payé le 18 floréal XII [-8 mai 1804] à Boissat 18 livres, à Mante 6 livres. Payé le 19 à M. Pakin 67 1. 13 s., dont 13 1.

payés déjà et 52 1. 13 s. aujourd'hui, ci. 52 1. 13 s.

Acheté le 18

Pensées de Pascal, 31.

La Fontaine, Fables,

1 1. 8 s.

Mairet, etc., 11. 10 s. Books: 12 livres le 19 12 sous.

Vauvenargues, 4 1.

Les Provinciales, 2 I.

14 s.

Je paie le 19 floréal à Mme Gruel, maî- tresse de ma pension, 36 livres, dont 27 pour achever de payer le 1 er mois, com- mencé le 27, et 9 pour commencer le 2e, ci 36 1.

151 pour habillement, 63 à Douenne, 24 I. 10 s. chapeaux, 42 bottes, 22 pantalon vert. D'après ce compte, il me faut 427 livres le 1er messidor. Je ne dis pas ça clairement. Je demande une pension annuelle, ou du moins un crédit mensuel à jour fixe chez les Périer.

1. Voir ci-dessous le règlement à Mme Gruel,


Je paye avec le mois de vendémiaire 100 francs

Reste 40 40 Bottes 48

Culotte. 36

124 livres

Reste 301 livres

Je paie le 19 floréal le 1er mois de

ma chambre, commencé aujourd'hui

mercredi 19 floréal an XII, 30 livres,

ci 30 1. Il me reste 48 + 20 = 68 livres.

Je paie le 22 à Mme Gruel 24 livres 24 1. Je paie 31 1. 10 s. à M. Ba. 31 1.

An XIII. Emprunt.

Touché le 2 vendémiaire XIII [-24 sep- tembre 1804], 425.

68 de logement

72 à La Rive

18 nivôse XIII [-8 janvier 1805]. Don du jour de l'an 1805.

Del padre grande, per via di Pacé, ricevulo cento lire 1.

Tencin, 27 livres 3 sous doit.

Mante, 6 livres, je dois 14.

1. Du grand-père par Pacé, reçu 100 francs.


Reçu à la Banque de France, le 5 vendé- miaire an XIII

300 fr. en écus de 5 francs.

50 fr. en francs. 400 fr.

50 fr. en pièces de 2 francs

2 pièces de 5 fr. 10 francs

En six liards 9 francs } 19 fr. 13 s. Plus 13 sous Plus 13 sous

Total 419 fr. 13 s.

Crozet, je dois 11 livres 9 sous.

Acheté Idéologie 4 livres 10 sous.

Bal, 18.

Payé femme de ménage, 9.

Portier, jusqu'au 15 pluviôse, 6. Reste sei lire.

Emprunt

que je dois payer le 19 fructidor an XIII [-6 septembre 1805], à par l'entremise et au domicile de Bigillion.

H. BEYLE.

Je charge Pauline Beyle, ma sœur et mon héritière, de payer sans nul retard, en cas de décès de ma part.

H. B.

Mois de pluviôse XIII

Je dois à Barral, 106 livres.

à Mante, 12 livres.


Touché le 2 frimaire [23 novembre 1804] 200 livres.

Payé 72 livres à La

Rive le même jour. 72 1.

Bretelles, pantoufles,

papier. 7 1. 10 s. Reste 116 livres.

Je dois à Crozet, 8 + 3 + 5 s. + 4 s. = 11 1. 9 s.

An XIII

Je suis ruiné ce mois-ci. J'ai 103 livres

à rendre à Mante, 30 à payer à M. Debernet,

mon logement et ses frais 30, ma blanchis-

seuse 12, du bois 36, mon tailleur 150.

Son fresco adesso. Demander une avance

à mon père.

Je perds 127 livres le 1er frimaire

[-22 novembre]. J'ai pris un maître

de change.

Le vieux Laussat, 2 louis sans intérêt,

6 ans.

Lettre de huit pages, où je conte des

choses tristes. Ma ruine, sans rien de précis.

Je devais à Mante. Je lui rends 72 livres.

Reste dû 33 livres 18 sous, plus 24, que


Mante me reprête le même soir. Total

57 livres 18 sous.

II me reste environ 15 livres pour mes

plaisirs, mes déjeûners, payer 150 à Douenne,

30 de logement, 15 à la blanchisseuse,

etc., etc., etc., etc., etc., etc.

3 frimaire X III [-24 novembre 1804].

J'ai le bon esprit de n'être pas triste.

Je ne dois plus que 44 livres à Mante.

Payé le 1er frimaire 48 livres, il me

donne le 10 au soir 24 livres, donc je lui

en dois 20.



1er Janvier 1805.

JE lis avec la plus grande satisfaction les cent douze premières pages de Tracy aussi facilement qu'un roman. Le soir, j'ai un peu de fièvre la douleur n'est pas grande, je lis, pendant ce temps, tout un volume de la corres- pondance de Voltaire au cabinet de Saint- Jorre. Je manque d'argent, allons à Gre- noble mais j ai vu hier Philinte, j'ai acheté hier Tracy, je passerai trois heures demain avec Dugazon, Duchesnois et Pacé, restons à Paris. Ma position est donc la meilleure possible avec un père barbare qui laisse miner ma machine par une fièvre quotidienne que quelques fonds guériraient.

Et ce père peut m'aimer Si, contre toute apparence, ce n'est pas un Tartufe qui, au fond, n'est qu'avare, bel exemple pour me montrer à mes dépens les torts que donnent les passions que j'aime tant quels développements pour le caractère de l'agriculturomane C'est seulement


depuis ces jours-ci qu'au total je ne serais pas fâché de la livrée rose de Barral l'aîné 1. Crozet et Barral sont arrivés le. Crozet a prodigueusement changé à son avantage. Ever too vanity2, trop de cette fausse grandeur qui croit s'abaisser en venant aux choses simples de la vie usuelle, l'esprit bourgeois, l'extrémité opposée de celle de B[arral]. Il est amoureux de Mlle S. R3. et, ce qui est étonnant, et ce qui paraît pourtant, riamato, ayant Penet pour rival il songe à quitter les Ponts pour se faire avocat, il n'a que vingt ans. 12 Nivôse XIII [2 Janvier 1805].

2 janvier 1805. Si mon grand-père me parle de raisonner avec mon père, je suis comme le comte Almaviva bataille est mon fort.

Un père doit, en justice rigoureuse, la nourriture, le vêt et besoins naturels à ses enfants. Mais tout homme doit tenir 1. Joseph-Marie de Barrai ancien président au Parlement du Dauphiné, député au Corps législatif et président à la Cour d'Appel de l'Isère avait deux fils l'aîné, Charles- Antoine, et le cadet, Louis, ami de Beyle qui le désigne souvent sous le nom de Tencin.

2. Toujours trop de vanité.

3. Crozet, depuis 1804, était employé des Ponts et Chaus- sées dans le département de l'Yonne. n y devint amoureux de la fille du Préfet, Rougier de la Bergerie. La Correspon- dance de Stendhal fait de fréquentes allusions à cet amour


ses promesses, or mon père m'a promis mille écus.

Si mon père m'eût mis, comme Jean- Jacques, aux enfants, en supposant toutes les chances du hasard contre moi, il est impossible que je tusse plus malheureux que je ne le suis actuellement.

Leur développer un peu cette chance. Et je le serais en effet si je n'avais jamais lu Jean-Jacques, que j'ai lu malgré lui, et qui m'a donné the caracler loving and the greats toues 1.

13 Nivôse [-3 Janvier].

Je sors de la Camilla de Paer, mal jouée, bien chantée. Je voudrais plus d'airs dans la musique. Un trait comique

Le maître: Qu'as-tu entendu ?

Le valet: C'est un revenant, un diable, un majordome. (Parce qu'on lui a dit qu'un majordome avait été enterré là.) Quesl' oggi il giorno dei due soldi; faro 'una descrizione dello stato nel quale mi lascia il mio padre. Ecco un terribile effetto d'avarizia. La livrée rose. Tencin give me six livers, ch'egli mi doveva 2.

1. Le caractère aimant et les grandes amours.

2. Aujourd'hui est le jour des deux sous. Je ferai une description de l'état où me laisse mon père. Voilà un terrible effet de l'avarice. La livrée rose. Tencin me donne six livres qu'il me devait.


Hier, vu Adèle, enchantée du coffre se déployant en pupitre, et des vers 1. Les vers, quelque mauvais qu'ils soient, font toujours plaisir à celle pour qui ils sont ceux-là sont médiocres, mais sages et assez purs de ces bêtes figures, grands dadas des poètes galants du jour, excepté de Parny.

Dimanche[16] nivôse [-6 Janvier 1805].

Hier soir, Crozet, moi et Barral, nous allâmes chez ce dernier en sortant de la leçon d'Andrieux et y restâmes jusqu'à minuit à jaser et prendre du thé. Milan 2 faillit de périr à la grand-croix du Mont-Cenis, et sauta un escalier de quinze marches tout Turin connaît ce trait.

Nous sortons, Crozet et moi, de Nico- mède (3e représentation), suivi de la 13e de Molière avec ses Amis.

Nicomède, très bien senti c'est peut- être le comble de la noblesse de faire une tragédie où l'on excite tour à tour le sen- timent du sublime (terreur commencée) 1. Sans doute les vers écrits par Beyle pour sa cousine Adèle Rebuffel et que le lecteur trouvera dans les Mélanges de Littérature, t. 1, p. 361.

2. C'est l'empereur que Beyle nomme souvent ainsi dans son journal.


et les ris. Il n'y a parmi nos poètes que Corneille qui eut assez de noblesse dans l'âme pour faire cela il manque à cette pièce de l'anxiété dans le cœur du spec- tateur Corneille aurait atteint cet effet en faisant de Laodice une femme excessi- vement tendre, adorant Nicomède, et sans cesse excessivement inquiète sur lui, une femme du caractère d'Andromaque et Monime, telle que devait être Andro- maque, lorsque Hector combattait.

Cela remplissait plusieurs bons effets, montrait Nicomède adoré, montrait la grandeur de son péril, et mettait de l'anxiété dans l'âme du spectateur. II y a quelques longueurs et, au deuxième acte, la même faute que fait Cléopâtre dans Rodogune: la femme de Prusias, qui est une Cléopâtre, se découvre sans aucune nécessité à sa suivante.

Talma joue très bien nous trouvons qu'une pièce comme celle-là vaut mieux qu'Adélaïde du Guesclin.

Crozet trouve Molière un joli vaudeville, comme moi, manquant de comique et de peinture des caractères.

Beau trait de pitié dans Barral qui, à onze heures du soir, part de la rue de Lille pour aller porter à Charvet, rue de l'Arbre-sec, quarante-huit livres toutes les circonstances augmentent la beauté


du trait. L'Alceste de Fabre n'eût pas mieux agi, en l'an XI, je crois.

17 Nivôse [-7 Janvier].

Il est singulier que, malgré l'affreux abandon me laisse mon bâtard de père, je sois encore content. Je renvoie depuis plusieurs jours de faire le tableau de ma misère. Ce tableau, avec celui du conten- tement dont je jouis, serait cependant curieux.

M. Thorenc-Tardivy vient me voir à sept heures pour me demander vingt- cinq livres que je lui dois et que je ne puis lui payer, n'ayant que trois livres que Crozet m'a prêtées. Je ne suis presque plus humilié d'un petit emprunt comme celui-là, qui, il y a un an, m'aurait fait mourir.

Je vais chez Dugazon sans y déclamer de là, en négligé, chez Pierre D[aru], pour lui demander deux cents francs (à moi donnés par mon grand-père). Je trouve dans la bibliothèque Mme Daru, Pacé, Mme Rebuffel et Adèle on m'engage à dîner ainsi que ces dames je les y laisse en sortant à sept heures, quoique j'eusse désiré rester, mais je n'avais que vingt- six sous dans ma poche, et j'aurais été


peut-être dans l'occasion de payer un fiacre pour les ramener. Voilà les belles combinaisons où un des caractères les plus généreux que je connaisse est réduit par l'avarice d'un père.

Malgré cela, je suis content ce soir, la

perspective de deux cents francs pour demain y fait beaucoup. J'étais assez mal mis aujourd'hui.

Mme D[aru] (Pierre) n'a pas d'esprit et

a tout l'air d'un petit caractère. Je recon- nais tout le jour la conversation et le caractère des courtisans de Louis XIV, tel que je me le suis figuré. Grands détails sur le bal des Maréchaux, hier il coûte, je crois, cent quatre-vingt mille francs le plus beau qui ait été donné depuis très longtemps quatre mille bougies, renou- velées à deux heures, douze cents femmes, trois mille personnes en tout deux contre- danses d'honneur l'Empereur arrive à neuf heures et demie, sort à minuit les femmes y étaient depuis six ennui de cette attente, un petit carlin qui entre est pris pour l'Empereur, une femme qui s'évanouit occupe ensuite.

Niaiserie des objets auxquels pensent

tous mes convives. Qu'est-ce qu'un grand caractère ? L'idée de cette question, pre- mier fruit de la lecture de l'Idéologie de Tracy. Il n'y a que les femmes à grand


caractère qui puissent faire mon bonheur je reconnais à mille germes de pensées nouvelles les heureux fruits de l'Idéologie. Une comédie où un grand caractère serait représenté au milieu de gens tels que ceux avec qui je dînais, destinée à soutenir les grands caractères, comme la Métromanie à soutenir, dans le monde, les poètes. Projet à examiner par la suite.

Un vers d'Arsinoé de Nicomède m'ouvre les yeux sur les femmes et me fait voir que la plus grande partie sont de petits caractères, qui ne peuvent rien sur mon bonheur.

Les caractères que je suppose à Porcia, Pauline, Victorine, sont rares. Cette vérité découverte m'ôtera ma timidité auprès des femmes.

Le prince Louis danse très mal. Il me semblé que toutes les petites manières que j'observais ce matin dans mesde- moiselles Louason et Rolandeau et ce soir, en mieux, chez Adèle et Mme Pierre m'ennuieraient bien vite.

Si l'on me mettait aujourd'hui exac- tement à la place de Daru l'aîné, je mourrais d'ennui avant six mois, et à celle de Martial avant un an. Je donne- rais, dans les deux cas, ma démission. Singulière apparence que je dois avoir dans le monde, pas tout à fait bête ni


lourd comme le chevalier N., parent de Lajard, Venillé, Le Brun1 et autres, mais cependant pas homme d'esprit. L'homme dont il me semble que j'approche le plus pour ce masque est Marignier et, parmi les grands hommes, Lekain.

Mme Daru, la mère, m'accable de bontés je dîne d'une manière agréable pour mon cœur, entre Martial et Adèle. Je le sens en me mettant à table, et à peine ai-je le temps de retenir sur ma langue « Vous me mettez entre ce que j'aime le mieux, » Grande pensée d'aujourd'hui Je n'aurai rien fait pour mon bonheur particulier, tant que je ne me serai pas accoutumé à souffrir d'être mal dans une âme, comme dit Pascal. Creuser cette grande pensée, fruit de Tracy2.

1. Lajard était adjoint aux Commissaires des Guerres, et Le Brun était le neveu de Pierre et de Martial Daru. 2. On trouve dans le manuscrit en cet endroit un fragment inachevé que je reproduis ici

« Nivôse XIII. Journal contenant ce que j'ai fait pendant les 12 ou 15 derniers jours du séjour de mon oncle à Paris.

« Mon oncle arrive le 12 ftimaire, lendemain du couron- nement, à 2 heures du matin. Il habite ma chambre et mon lit, et part le dimanche [9] nivôse, à 9 heures du matin, après avoir dépensé, à ce qu'il dit, 1.800 livres, moins 210 que j'ai prises à sa caisse et que j'ai mangées en l'accompagnant. « Nous mangeons chez Naret, me de la Loi, à environ 3 livres 10 sous par tête. »


21 Nivôse XIII [-11 Janvier 1805].

Je vais, à huit heures et demie, chez Pacé il me conte que Champagny a la marine, Montalivet l'intérieur, que Milan a renouvelé la farce de Lyon, qu'il accom- pagnera S[a] S[ainteté] à Milan et y sera sacré roi des Lombards.

Il me conte cette dernière chose de manière à engendrer le rire il ne me fait pas un sommaire froid comme celui-là, grande différence.

Je sors des Horaces; Duchesnois jouait pour la dernière fois, je crois, le rôle de Sabine, elle va prendre celui de Camille elle jouit du plus grand crédit Fouché a tancé Geoffroy et a dit à D. qu'il l'enverrait faire un tour à Bicêtre, s'il se permettait quelque chose.

Talma (le jeune Horace) est plus romain que Lafond, mais n'intéresse pas comme lui. Lafond est petitement passionné, mais il l'est toujours. Talma chante. La Mère jalouse de Barthe, très bien jouée, et amusante je n'ai pas pu la bien juger, je regardais l'Empereur. Pendant toute la première pièce, je me suis éborgné, des secondes où j'étais, à chercher V[ictorine] j'ai cru la recon- naître à quelques loges. de moi, mais ce


n'était pas elle, surtout aux gestes. J'ai tant lorgné que j'en ai les yeux désaccords.

24 Nivôse [-14 Janvier].

Si l'état où nous sommes pendant que l'on décide de notre sort est d'un bon augure, V[ictorine] doit m'aimer. J'ai passé une matinée charmante chez Ber- nadille, depuis midi et demi jusqu'à deux heures et demie j'y ai trouvé Nourrit 1, Mlles Rolandeau, Louason et l'Allemand. Mlle R[olandeau] me fait décidément des agaceries, j'en ai prévu une aujourd'hui longtemps avant qu'elle la fit. J'ai osé sortir de mon quant-à-moi plaisanter, il ne faut que cela. La petite madame du général Lestrange est venue, et je crois qu'avec elle et Mlle R[olandeau], si nous nous trouvions seuls, tout serait fini. Ber[nadille] a dit devant tout le monde, comme un homme qui voit une chose, et de trois ou quatre manières différentes, que ce n'était pas du sang qui coulait dans mes veines, que c'était du vif-argent. Je lui ai vu bien jouer la comédie en parlant de son ami Gerbier et se bien faire venir les larmes aux yeux. Il nous a conté 1. Ténor qui allait débuter à l'Opéra.


le premier plaidoyer où il vit Gerbier. Le curé, les deux nièces, le bien des pauvres, le froid excessif du lendemain lorsque Gerbier vint le prendre à l'hôtel Bouillon, ce qu'il lui dit en montant en voiture et grelottant

« Votre cause est gagnée.

Comment ?

Ne voyez-vous pas le temps qu'il fait ? »

Gerbier qui prend une petite carte, qui y écrit un mot et qui finit par là son dis- cours.

Il me semble que je lis dans l'âme de Bernadille comme dans la mienne. Je l'ai bien vu jouer la comédie pendant tout ce récit c'est précisément là l'esprit que je me suis figuré et la manière dont il faut conter. Il me semble que quand je n'aurai plus de timidité, j'en ferai autant.

Les petits succès de mes hardiesses me donnant du cœur, je me suis développé, il a vu qu'il y avait quelque esprit il a été très content de la manière dont j'ai dit la première scène du Misanthrope; il a dit avec l'air de l'enthousiasme et de la vérité que je le jouerais supérieurement il m'a dit qu'il voulait le faire monter en société et me le faire jouer, Mlle R[olan- deau] a applaudi il a dit, lorsque je sortais à madame du général Lest[range] que je


me guérirais de mon accent, comme Lafond, et que je jouerais comme lui, ce qui veut dire que je parviendrais à bien jouer. Il m'a dit ce que je me dis à moi-même sur ma manière de jouer, que j'ai la grande portée, la chaleur de l'âme, et que le reste me manque. C'est aujourd'hui pour la première fois qu'a été deviné ce que je pouvais devenir dans la déclamation. Bernadille pensait ce qu'il disait, peut-être n'en est-il pas de même de Rolandeau, qui me prédisait que je jouerais un jour la comédie je crois que là-dedans il y avait deux choses elle disait ce qu'elle pen- sait et elle faisait une agacerie. C'est abso- lument le cas qui est dans tous les romans elle veut faire mon éducation, elle a envie de moi. Celle jeune ferveur, comme dit Corneille, la tente. Si, quand j'aurai un habit et de l'argent, j'en ai envie, je l'aurai ce n'est pas qu'il faille rien de tout ça, mais il me faut ça, à moi, pour n'être pas timide, et la timidité paralyse tous mes moyens. Je ne commence à être moi- même que lorsque je suis accoutumé, blasé, comme elle dit. « II a besoin de se blaser », disait-elle un jour, de moi, devant moi. Elle a bien deviné je n'ai des grâces, je ne suis moi-même qu'alors, mais aussi je crois qu'elles sont franches, on voit la belle âme à découvert j'aurais aussi, si


j'y mets quelques soins, Mlle Louason et madame du général Lestrange.

Voilà pour les choses du monde, pour les plaisirs de vanité je m'y suis étendu parce qu'ils sont les plus rares pour moi qui ai une âme sensible et un père avare, et que j'ai besoin d'en être dégoûté pour être tout entier à mes amours de V[icto- rine] et de the fame; mais cela viendra, j'en suis sûr. Un an de luxe et de plaisirs de vanité, et j'ai satisfait aux besoins que l'influence de mon siècle m'a donnés, je reviens aux plaisirs qui en sont vraiment pour mon âme, et dont je ne me dégoûterai jamais.

Mais dans ce temps de folie, je me serai défait de ma timidité, chose absolument nécessaire pour que je paraisse moi-même jusque-là, on verra un être gourmé et factice, qui est presque entièrement l'op- posé de celui qu'il cache, témoin mon pro- pos sur la croix à l'amie d'Adèle Lndvsnl, à table, chez Carrara. Je l'ai bien éprouvé dans les lettres que j'ai écrites hier et avant-hier pour Victorine elles étaient détestables, elles ne montraient point mon cœur tel qu'il'est, et je ne pouvais les corriger, et ma physionomie n'était pas là pour en faire le commentaire elles me 1. Adèle Landevoisin.


montraient bien différent de ce que je suis. Si j'allais dans les mêmes sociétés qu'elle, je suis sûr qu'elle m'aimerait, parce qu'elle verrait que je l'adore et que j'ai une âme, belle comme celle que je lui suppose, que son éducation (par son père dans l'adversité, et dans une terre étran- gère) doit lui avoir donnée, et qu'elle a sans doute et il me semble qu'une fois que nous nous serions sentis, et combien le reste du genre humain est peu propre à mériter notre amour et à faire notre bonheur, nous nous aimerions pour toujours c'est bien là le cas de dire

Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie.

Mes lettres étaient bien loin de montrer

naïvement mes pensées, et je sens que ce que j'écris ici est encore phrase, n'est pas encore ma pensée nette et dégagée de toute enflure il me faut l'usage du monde pour cela, et pour l'usage du monde, de l'argent je sens que je suis fait pour la meilleure compagnie et pour la meilleure des femmes je désire trop vivement ces deux choses pour ne m'en rendre pas digne.

Enfin, hier, de deux à quatre, je fis

une lettre pour V[ictorine], toute diffé- rente des précédentes, beaucoup plus


naturelle, mais encore un peu enflée, cela malgré moi et parce que, ému comme j'étais, je perdais tout le naturel en voulant me corriger. Je la copiai dans ces caractères l, depuis quatre heures jusqu'à sept, elle a trois grandes pages de papier vélin; j'en fais un paquet avec la petite lettre de renvoi adressée à M. Victor Alfine, chez Crozet, et dont Crozet met l'adresse, et je mets ce paquet à la poste à sept heures, rue des Vieux-Augustins, au café qui est au coin de la rue des Colonnes.

Le temps était doux comme une soirée

de printemps cela et l'action que je venais de faire, le plaisir d'être débarrassé d'une démarche nécessaire et qui m'agitait, l'espérance, me rendirent heureux. Je dînai avec Crozet, dans le contentement chez Mme Debernet de là, nous fûmes chez Barrai par une pluie de printemps qui me reportait en Italie nous y passâmes la soirée, je pris un peu mal à la tête, vers les onze heures. Je tombai dans un ruisseau de la rue de Poitiers, en voulant 2 mettre un pied sur une pierre qui était au milieu et qui me fit glisser comme

1. Beyle écrit ces trois mots avec une écriture très droite et des lettres copiant les minuscules des caractères d'imprimerie.

2. Par Inadvertance Beyle a écrit: par voulant mettre.


j'étais tout mouillé, j'allai coucher chez Crozet. Nous nous sommes levés ce matin à neuf heures, avons promené une heure et demie ensemble aux Tuileries par ce temps qui me rend heureux par le sentiment, l'air est chargé d'amour pour moi Crozet ne me quitte qu'à midi et demi, à la porte de Dugazon. J'en suis sorti à deux heures et demie, un peu distrait de mon amour par les plaisirs de vanité, mais je n'en suis que plus entièrement à mon amour à cette heure. Si V[ictorine] me repousse, elle en refuse un autre que moi, mes lettres ne me montrent pas tel que je suis, et, contre l'ordinaire, elles me montrent horriblement en mal. Je crois que jamais elles n'exprimeront la bonté et la franchise de mon cœur, et ces extases d'amour, celles que je sentis il y a quelques jours, lorsque je formai le projet de lui écrire, en traversant le Louvre (couchant et levant), allant dîner à trois heures et sortant aussi de chez Bernadille. Il n'y a que l'ensemble de mes actions, après trois jours d'habitude sans interruption, toujours dans sa société, qui pût me montrer à elle tel que je suis.

Ce que je demande là est trop si mon bâtard m'envoyait de l'argent, et que j'eusse eu Rolandeau, ma timidité serait passée.


C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère. je serais moi-même.

Les principes nobles et républicains que j'ai, ma haine contre la tyrannie, le mouvement naturel qui me porte à pénétrer les faux honnêtes gens, l'imprudence que j'ai de dire ce que je vois dans leur âme, et l'énergie qu'on voit dans la mienne, l'impatience naturelle et quelquefois mal cachée que me donne la médiocrité me font croire un Machiavel par les âmes faibles telles que mon oncle. Ce qu'ils appellent un Machiavel est, à leurs yeux, l'animal le plus terrible pour eux. La supériorité excite leur haine la plus irréconciliable.

L'animal le plus dangereux, en effet, pour eux, serait un bavard agréable de leur espèce qui aurait pris à tâche de les tourmenter et qui aurait une âme tant soit peu au-dessus de la leur.

Ces qualités, jointes à mes défauts, ternissent même peut-être la glace de la bonhomie et de la franchise, dans les premiers temps, aux yeux de mes amis. Faure en est un exemple Mante, bien un autre homme que l'autre, est, je crois, entièrement revenu. Je suis aux yeux dé Tencin peut-être l'homme le plus digne d'être aimé.


Voilà tous les désagréments qu'une âme grande et vertueuse, et formée dans la solitude, et sans communication, essuie lorsqu'elle entre dans le monde. Voici ma confession, voilà ce que je me vois, et la base de ce que je dirais à Victorine si, étant à ses pieds, elle me demandait « Qu'êtes-vous ? » Dans cette âme, encore souillée peut-être par quelques défauts, elle verrait les plus nobles passions à leur maximum et l'amour pour elle partageant l'empire avec l'amour de la gloire, et souvent l'emportant. Et j'ose croire qu'étant à ses pieds je lui montrerais mon amour d'une manière digne d'elle et de lui, en traits d'une beauté immortelle.

En tout, si cette âme n'est pas parfaitement épurée de tout vice et pleine de toute vertu, et elle en est loin sans doute, elle est enflammée de toutes les nobles passions qui y conduisent.

La passion d'être aussi éclairé et aussi vertueux que possible en est la base, l'amour de Victorine et l'amour de la gloire y règnent tour à tour. Voilà, aux faiblesses de l'humanité près, et avec toute la sincérité possible, ce que je suis à vingt-deux ans moins neuf jours, le 24 nivôse an XIII.

II ne me manque, en général, que la beauté et, en particulier si V[ictorine]


m'aime, que l'argent, pour être parfaitement heureux.

Quatre heures et quart Victorine a décidé de mon sort, ou ma lettre est tombée entre les mains de son frère ou de son père.

Voilà un bon article de journal de fait, à course de plume, n'en étant que plus vrai et moins enflé.

Lorsqu'en sortant du salon de D[ugazon] l'Allemand a pris pour lui ce que D[ugazon] disait de moi, que je me guérirais de mon accent, comme Lafond, et, je crois, que je jouerais comme lui, et que Dug[azon] a dit en me montrant « C'est de lui que je parle », l'Allemand, quoique je l'aie consolé avec toute l'aisance possible, était pâle.

25 Nivôse XIII [-15 Janvier 1805].

Dans ma première grande lettre à V[ictorine], lui dire tout ce que je sens sur le grand amour, celui entre les grandes âmes, tel que la nature nous le représente naturellement sublimé dans Héloïse et Abélard ça lui prouvera que je l'ai senti. L'amour violent, subsistant sans être alimenté (tel que celui que j'ai eu pour


elle du 14 prairial XI [3 juin 1803] au 23 nivôse XIII [13 janvier 1805]), ne peut subsister qu'avec une imagination ardente et vaste. Je me figure tous les plaisirs que pourrait me donner tel caractère, je me figure cela pendant trois ans, je vois la figure qui me promet ce caractère. Avant de la voir, déjà toutes mes espérances de bonheur étaient concentrées dans ce caractère idéal que je me figurais depuis trois ans lorsque je la vois, je l'aime donc comme le bonheur, je lui applique cette passion que je sens depuis trois ans et qui est devenue habitude chez moi.

Si j'ai changé de climat, que j'ai habité l'Italie dans ma jeunesse, que j'y ai goûté des sentiments délicieux qui ont contribué à former cette passion, que j'y ai imaginé dans mes rêveries (rêvé) ce bonheur que cette physionomie me promet, dès que je l'ai vue, je lui transporte le charme du regret que je sens pour cette suave Italie. Même au sein du bonheur, je porte le charme de la mélancolie. Je ne puis penser à l'Italie sans songer à elle, elle embrasse toute ma vie.

On voit que toutes les causes qui empêchent l'imagination et qui, avec de l'imagination, lui empêchent cette manière de s'exercer, empêchent cette passion


préparatoire de l'amour, qui en est le commencement.

Amour. Cette passion préparatoire

met dans un état mélancolique, on voit un bonheur angélique, on s'en sent digne (l'envie d'en être digne vous porte à bien des actions), on se dit « Je méritais mieux que ce que j'ai, le sort est injuste envers moi. » Voilà ce que je me suis dit mille fois, surtout quand les sites, ou l'air suave du printemps au milieu de l'hiver, ou le soir au son de l'orgue organisé qui court les rues, me faisaient mieux voir ce divin bonheur que j'avais conçu.

Cet état mélancolique ne peut être causé,

ce me semble, que par une imagination ardente. Ce qui l'a, je crois, causé chez moi, c'est que je croyais trouver dans la vie les bonheurs que je me figurais enfant en lisant l'Homme singulier de Destouches (c'est l'ouvrage qui m'a fait sentir le charme d'un portrait), les bergeries de Don Quichotte, et les amours contenues dépeintes dans les Nouvelles, un peu celles du Tasse (les louanges de mon g[rand] p[ère], en les mêlant avec la vie actuelle, les gâtèrent). Je m'arrête, parce que je sens venir

un éblouissement l'attention et le sentiment sont trop forts (25 nivôse, quatre heures moins un quart).

Cette explication, difficile pour les


petites âmes, est froide pour elles. Petites âmes aimantes cependant, telle que doit être celle de l'auteur de Valérie1; plus on a l'âme grande, plus on la comprendra, moins elle paraîtra froide.

Car l'extrême de la variation en moi,

je la comprends, je la vois parfaitement dans la mémoire de mes sentiments, et elle me touche.

Pour toucher les âmes comme celle

que je suppose à l'auteur de Valérie, il faut qu'une réflexion qui ait l'air bien naïve, point tendante à un système, lui fasse croire que nous sentons ces choses génératrices de l'amour, nous montre dans ces états de sentiments qu'elles ont éprouvés et qu'elles reconnaissent.

Point tendante à un système pour deux

raisons, la première (qui est peut-être bonne, mais mal appliquée) que puisque nous avons la force de juger notre sentiment, nous faisons cela pour quelque autre but nous n'en sommes donc pas entièrement possédés. Nous espérons une portion de bonheur, si petite que vous la voudrez, d'une autre source.

La deuxième, que ce que nous disons

est peut-être faux, et que nous l'inventons pour soutenir un système 2.

1. Mme de Krüdner.

2. Physiologie idéologique. Je sens que ce change-


Les hommes qui ont eu toujours la bonne philosophie, s'amuser chaque jour le plus possible, Mante, par exemple, ne s'étant point ou peu livrés aux sentiments mélancoliques, ne sont pas susceptibles de ce genre d'amour que je sens pour V[ictorine] et qu'Héloïse et Abélard sentaient probablement l'un pour l'autre. Pour que cet amour s'éteigne, il faut, de deux choses l'une

10 ou que les premiers jugements, que le bonheur se trouve dans être à côté d'une femme qui, avec ce ton de mélancolie sublime qu'on peut sentir, mettre sur les figures de Raphaël, à la tombée de la nuit, l'été, sur le rivage du golfe ment d'objet de raisonnement a empêché l'éblouissement. C'est la mémoire du sentiment qui était fatiguée, je le sens prêt à revenir après un effort commandé d'un quart de seconde peut-être. SI pendant ce temps, je veux penser aux douces impressions de l'Italie, à l'instant éblouissement prochain mal à la tête je vois çà aussi distinctement que je distingue le blanc du noir.

Avec des sens et des facultés intérieures si mobiles et si sensibles, il est très possible que je devienne fou.

En ce cas, je prie ici qu'on me mène à Claix, ce n'est que là que je pourrai peut-être guérir. Qu'on évite toute impression qui me porterait à porter un jugement compliqué. C'est la faculté jugeante qui sera malade, je le sens.

Je veux, en composant, que chaque mot soit parfait je considère les conditions de sa perfection, leurs bases, à propos de cela je les discute à cause de la crainte de me tromper, et qu'une erreur devenue habituelle ne soit pas aperçue. J'ai arrêté depuis deux ans peut-être de rejuger tout à toutes les occasions qui s'en présenteraient je le fais, ça m'égare, me fait passer à réfléchir le temps d'agir. (Note de Beyle.)


de Naples (petit tableau du Musée une femme et un enfant, montré à Basset et Crozet), vous regarde de telle manière, à telle circonstance, paraissent faux

ou 2° que celui qui disait que telle femme, Marini, Pietragrua, V[ictorine], nous donnera ce bonheur, paraisse faux ou 3° qu'on mette le bonheur dans d'autres choses comme, chez moi, l'amour de la gloire (d'Homère).

Cette analyse lue dans mes sentiments indique où il faut frapper pour guérir l'amour.

Je n'ai point fait attention aux mots dans un tel sujet, il fallait leur donner la physionomie que je disais qu'on pouvait prêter aux figures de Raphaël, à celle de sainte Cécile, par exemple, en la vêtis- sant d'une autre manière, lui donnant une autre action et un autre paysage, mais toute mon attention était absorbée par les choses mêmes.

(Quatre heures et demie, léger mal à la tête.)

25-27 [Nivôse-15-17 Janvier].

Je lis la Vie de Sénèque par Diderot, bon ouvrage les Lellres d'Héloïse et d'Abélard, bon ouvrage en ce qu'il montre un exemple naturellement sublimé de


l'amour dans deux grandes âmes la meilleure édition en latin est celle de Bastien.

Mais quelque chose de meilleur que

toutes les lettres passionnées que j'ai vues jusqu'ici sont les douze lettres d'une religieuse portugaise à Chavigny, ensuite maréchal de France1.

Voilà aimer vraiment éperdûment, elle a tout sacrifié, et sans nul combat, à son amant. Ces lettres en cela peignent un amour plus fort que celui de Julie pour Saint-Preux.

Rousseau a peint l'amour aussi fort que possible dans des âmes très verlueuses; resterait l'amour à peindre entre deux âmes aussi éclairées que possible, comme Héloïse et Abélard, par exemple, et l'avantage de ce deuxième sujet c'est qu'on le peut peindre éperdu, comme celui de la religieuse portugaise. Les lettres de Chavigny sont un exemple curieux de passion jouée à côté d'une des plus fortes qui fût jamais. Elles produisent exactement sur moi l'effet d'une comédie de caractère.

Je n'avais vu encore ce genre de tendresse éperdue de cette pauvre religieuse portugaise que dans Racine, dans la 1. C'est le comte de Chamilly qui passe pour être le destinataire de ces célèbres lettres.


scène de Roxane et de Bajazet, par exemple. Voilà, ce me semble, l'extrême de l'amour.

Un jeune Allemand, élevé en Angleterre, a dit à Mante aujourd'hui que Racine était très peu goûté en Allemagne et en Angleterre, que Corneille l'était davantage. Aujourd'hui 26, séance chez Bernadille, de midi et demi à trois heures et demie Rol[andeau], Louason et Lest[range] s'aperçoivent of my understanding soul 1.

Lorsque Milan voulut rétablir la religion en France, il gardait encore quelque ménagement avec les gens éclairés dont il avait voulu fortifier son gouvernement il fit donc venir Volney dans son cabinet et lui dit que le peuple français lui demandait la religion, qu'il croyait devoir à son bonheur de la lui rendre.

« Mais, citoyen consul, si vous écoutez le peuple, il vous demandera aussi un Bourbon. » Là-dessus, Milan se mit dans une colère épouvantable, appela ses gens, le fit mettre dehors de chez lui, lui donna même des coups de pied, à ce qu'on dit, et lui défendit de plus revenir chez lui. Voilà bien le ridicule du demandeur de conseils développé.

1. De mon âme intelligente.


Le pauvre Volney, qui a une santé très faible, fit une maladie là-dessus mais cela n'empêcha pas que, dès qu'il fut rétabli, pensant que cette affaire serait portée au Sénat, il ne s'occupât à faire un grand rapport là-dessus on le sut, et on lui dit de cesser, ou qu'il serait assassiné depuis lors, il ne sort guère. If true, for a future Tacite 1.

27 [Nivôse-17 Janvier].

Il me semble que le premier degré de sensibilité2 est d'être ému par le tragique pompeux (Iphigénie de Racine) mon oncle le deuxième par le tragique terrible (le cinquième acte de Rodogune, les fureurs d'Oreste 3) Tencin; le troisième est de sentir le comique (A) (un homme qui, de derrière une porte vitrée, aurait vu l'anecdote précédente et qui, instruit par l'expérience à ne pas s'indigner, aurait éclaté de rire au moment où Milan se mit en fureur) Martial (je conçois le plus) le quatrième, et jusqu'ici le dernier, vu dans moi, est d'être ému par le mérite 1. Si c'est vrai, c'est pour un futur Tacite.

2. En tête de la page où ceci est écrit, Beyle a tracé Sensibilité (4 degrés). »

3. Quand même dans les deux cas Il n'y aurait point de pompe. (Note de Beyle).


propre de Racine, l'amour porté à l'extrême, éperdu, mérite qui est en plus grande quantité encore dans les lettres de la religieuse portugaise Mlle Duchesnois peut-être, mais probablement.

Il y a, outre cela, la sensibilité à la générosité qui demande de l'instruction. Auguste, supposé bon prince, disant « Soyons amis, Cinna », etc., Pompée brûlant les lettres dans Serlorius.

Pour rire, il faut peut-être aussi savoir. Comment et combien ?

(A) Le comique, le rire, est le dernier pouvoir qui reste à un homme sur un autre. Pascal a dit « Nous ne pouvons souffrir d'être dans la mauvaise opinion d'une âme. » Montaigne a donné, ce me semble, une description très exacte de ce sentiment, lu dans lui-même. Il existe enfin, et comme un homme est toujours le seul qui puisse exprimer ses jugements, personne ne peut me dire avec certitude lorsque je ris « Vous feignez le rire. »

La manière la plus sûre d'humilier celui dont vous riez est que votre rire ait l'air le plus possible indépendant de la volonté, et que les bases de ce rire aient l'air d'être les plus claires possibles à nos yeux. Qu'un homme se fût mis en colère contre Milan en voyant cette action infâme. Milan aurait


à l'instant comparé sa puissance à celle de cet homme, et il aurait peut-être ri, mais que le spectateur, au contraire, rie, il est sûr de faire de la peine à Milan.

Comment, et jusqu'à quel degré d'in-

tensité ?

Il y a deux sacrifices dans l'histoire

d'Héloïse qui ont pu être bien grands

Le premier, quand elle fit découvrir à

Abélard le secret de sa naissance.

Le deuxième quand, pour l'avantage

d'Abélard, elle refusa pendant si longtemps de l'épouser et nia si vivement ce mariage une fois qu'il fut fait.

Je voudrais bien voir la plupart de nos

amoureuses de ce siècle à ces deux épreuves.

Le sublime non développé n'est pas

senti le développement n'existe pas isolément pour évaluer son degré, il faut connaître le degré d'attention et, en un mot, de facilité, d'intelligence qu'a l'homme à qui on développe.

Le trait de Julie d'Etange demandant

à son deuxième ou troisième billet à SaintPreux qu'il se tue est sublime, mais doit, ce me semble, être rarement senti, à cause de son peu de développement (une cause de ce peu de développement est sa place, le spectateur n'est pas encore monté). Je


ne l'ai senti, pour moi, que dans la suite, lorsque Julie, mariée depuis peu, rend compte de sa conduite à son amant.

Dans tout ce roman, l'amour de la vertu,

trop visible, empêche l'amour d'être éperdu (je parle en poète ou peintre de passions). Un homme voit avec peine que son ami acquiert plus de forces individuelles. J. Rey, par exemple, verrait avec peine que j'acquisse une telle habileté en déclamation que je pusse feindre parfaitement tous les sentiments à volonté. Mante me disait hier que cela était dangereux, comme vous donnant plus de moyens de manquer à la vertu. Le sublime de l'amitié est peutêtre de voir avec plaisir dans son ami l'accroissement des moyens de bonheur, lorsque ces moyens vous font servir de bûches à son feu, sans vous mettre à même de vous y chauffer, ne peuvent augmenter votre bonheur direct que par le plaisir que vous avez à le sentir heureux, et peuvent le rendre heureux à vos dépens. Dès qu'on fait sur un homme des im-

pressions plus ou moins sublimes (terreur commencée), le charme de la grâce disparaît pour toujours1. (Le plaisir de voir 1. Pour toujours, c'est-à-dire jusqu'à ce que, composant une résultante de sa. conduite, elle nous paraisse sublime ou gracieuse. (Note de Beyle.)


la grâce est du genre du plaisir de rire, il consiste à voir la faiblesse. Quelle grâce Desdemona a aux veux d'Othello, lorsque, la voyant sortir, il se dit à lui-même en soupirant « Poor wretch » (Pauvre petite, pauvre misérable !)

L'habitude et les sentiments qui passent

de la chose à l'instrument (l'avare, qui aime d'abord l'argent comme moyen de jouissance, et ensuite l'Argent) peuvent nous conduire au sublime de l'amour et de l'amitié, qui est de vouloir, non point dans une saillie d'héroïsme, mais froidement et constamment, le bonheur de la personne aimée à nos propres dépens, sans que d'autres passions contribuent à nous conduire à ce résultat.

Le sublime de l'amitié est moins à mou-

rir pour son ami dans une occasion éclatante qu'à se sacrifier journellement et obscurément pour lui. Les amis de Syracuse, Damon et Critias 1, je crois, pouvaient s'aimer davantage que Nisus et Euriale, quoique Nisus s'écrie Me, me, adsum qui feci, etc.

Il me semble par la théorie, et non d'après

l'exemple, que l'amour et l'amitié ne peuvent pas parvenir subitement, dès les premiers moments de leur existence, à 1. Pour Damon et Pythlas.


leur sublime. Ces passions ont besoin de quelque temps de durée pour qu'on puisse parvenir à chérir non seulement l'instrument pour l'effet, mais encore même aux dépens de l'effet.

Pour que le contraire arrivât, il faudrait que la passion prédisposante ou la partie de l'amour et de l'amitié existante avant la vue de l'objet que nous aimons fût bien forte 1.

Crozet et moi, nous sortons de Mithridate,

suivi de Minuit2. Mlle Mars, dans cette petite pièce, nous a fait beaucoup plus de plaisir que tout le reste du spectacle. Mlle Duchesnois, qui jouait Monime pour la première fois, l'a jouée d'une manière très froide et très peu originale elle ne s'est pas du tout attachée à rendre la pudeur qui est, ce me semble, la couleur générale du rôle. Mme Talma nous y faisait plus de plaisir je la vois un instant dans sa loge. Je vois Pacé, Maisonneuve et le général Valence.

L'intrigue de Mithridate ne cause ni terreur, ni pitié, ni admiration, elle est plate. Tous les caractères, excepté celui de Monime, sont communs et insignifiants, 1. 27 nivôse XIII. En lisant Biran qui m'explique les mystères des passions, sentis en moi. (Note de Beyle.)

2. Un acte de Desaudras.


Mithridate est tout plein de fausse gran-

deur et joue le rôle d'un Cassandre. Il

n'y a donc que ce rôle de Monime, et la

pièce est très médiocre. Un des endroits

les plus caractéristiques du caractère de

Monime n'est pas assez développé. C'est

celui où, comme Julie d'Etange, elle de-

mande à son amant du secours contre lui-

même. La grande scène du troisième acte

est absolument inutile. Racine a voulu

lutter avec Corneille et est resté bien au-

dessous de ce grand homme. Il y a quel-

ques vers grands, comme

J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu.

Mlle Mars joue divinement le rôle de

Séraphine dans Minuil elle donne l'idée

de l'amour le plus sublime sa physionomie,

pendant que son cousin lui chante sa ro-

mance, rendrait amoureux de l'amour.

Voilà la physionomie qu'il me faut sup-

poser à Julie et à Victorine. Cette fille

chérie ne me répond point. I shall wrile.

after day 1.

Avant-hier, j'allai avec Tencin, à minuit

passé, me promener jusque devant son

5582; la lune nous éclairait, la solitude de

ce quartier avait un air singulier.

1. Je lui écrirai demain.

2. C'était le n°, rue du Bac, de la maison Degerando

chez qui logeait la famille Mounier. Cf. supra p. 260 et Corr., II, p. 104.


28 Nivôse XIII [-18 Janvier 1805].

Je viens de réfléchir deux heures à la conduite de mon père à mon égard, étant tristement miné par un fort accès de la fièvre lente que j'ai depuis plus de sept mois. Je n'ai pas pu la guérir: premièrement, parce que je n'avais pas d'argent pour payer le médecin en second lieu, parce qu'ayant sans cesse dans cette ville boueuse les pieds dans l'eau, faute de bottes, et souffrant du froid de toutes manières, faute de bois et de vêtements, il était inutile et même nuisible d'user le corps par des remèdes, pour chasser une maladie que la misère m'aurait donnée quand je ne l'aurais pas eue.

Qu'on joigne à cela toutes les humiliations morales et les inquiétudes d'une vie passée continuellement avec vingt sous, douze, deux et quelquefois rien dans ma poche, on aura une légère idée de l'état où cet homme vertueux me laisse.

J'ai, depuis deux mois, le projet de mettre ici une description de mon état mais, pour le peindre, il faut le regarder, et je n'ai d'autre ressource que de m'en distraire.

Qu'on calcule l'influence d'une fièvre lente de huit mois, alimentée par toutes


les misères possibles, sur un tempérament déjà attaqué d'obstructions et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on vienne me dire que mon père n'abrège pas ma vie

Sans l'étude, ou, pour mieux dire, l'a-

mour de la gloire qui a germé dans mon sein malgré lui, je me serais brûlé la cervelle cinq ou six fois.

Il ne daigne pas répondre depuis plus

de trois mois à des lettres où, lui peignant ma misère, je lui demande une légère avance, pour me vêtir, sur ma pension de 3.000 francs, réduite par lui à 2.400 francs, avance dont il peut se rembourser, par ses mains, aux mois de printemps que je passerai à Grenoble.

Je lui ai demandé cette avance, qu'un étranger n'aurait pas refusée à un étranger, malade et souffrant du froid à cent cinquante lieues de sa patrie, au mois de vendémiaire an XIII, lorsqu'il avait encore entre les mains 2.200 francs de ma pension.

D'après tout cela et vingt pages de dé-

tails tous horriblement aggravants, mon père est un vilain scéléral à mon égard, n'ayant ni vertu, ni pitié. Senza virtù ne carilà, comme dit Carolina nel Matrimonio Segrelo.

Si quelqu'un s'étonne de ce jugement,

il n'a qu'à me le dire, et, partant de la


définition de la vertu, qu'il me donnera, je lui prouverai par écrit, aussi clairement qu'on prouve que toutes nos idées arrivent par nos sens, c'est-à-dire aussi évidemment qu'une vérité morale puisse être prouvée, que mon père à mon égard a eu la conduite d'un malhonnête homme et d'un exécrable père, en un mot d'un vilain scélérat.

Il m'avait promis 3.000 francs pour me faire quitter l'état militaire; j'étais souslieutenant au 6e dragons, en vendémiaire an IX, à dix-sept ans et sept mois. Voilà l'état qu'il m'a fait quitter. Pour l'apprécier, il faut considérer l'état politique intérieur de la France.

D'autres considérations qu'il ne sait pas ont pu me faire trouver mon bonheur dans cet arrangement, mais observez que l'homme qui me tire un coup de fusil en m'ajustant le mieux qu'il peut, et qui cependant me manque parce que je suis cuirassé, est un assassin. Cette grande vérité me donne gain de cause de premier abord.

Je finis cet écrit, ayant encore de quoi remplir cinquante pages, en réitérant l'offre de prouver quantum dixi, par écrit, devant un jury composé des six plus grands hommes existants. Si Franklin existait, je le nommerais. Je désigne pour


mes trois Georges Gros 1, Tracy et Chateaubriand, pour apprécier le malheur moral dans l'âme d'un poète.

Si, après cela, vous m'accusez d'être fils dénaluré, vous ne raisonnez pas, votre opinion n'est qu'un vain bruit et périra avec vous.

Rappelez-vous qu'avant tout il faut être vrai et jusle, même lorsque l'exercice de, ces vertus donne raison à un homme de vingt-deux ans contre un de cinquantehuit, quoique vous soyez plus près de cinquante-huit que de vingt-deux, et à un fils contre son père.

Ou vous niez la verlu, ou mon père a été un vilain scélérat à mon égard quelque faiblesse que j'aie encore pour cet homme, voilà la vérité, et je suis prêt à vous le prouver par écrit à la première réquisition. Fait au courant de la plume, le 28 nivôse an XIII, onze heures et demie du soir, ayant vingt-cinq sous et la fièvre pour tout bien.

H. BEYLE.

(22 ans moins 5 jours.)

P.-S. J'écris ceci uniquement pour le bonheur de mes enfants, et pour me garantir de l'avarice dans trente ans 1. Professeur de mathématiques de Beyle à Grenoble. Cf. Heitri Brulard et la Correspondance.


d'ici. Dis, ne rougis-tu point, au fond du cœur, en lisant ceci, en 1835 ? Aurais-tu eu besoin que j'écrivisse la démonstration tout au long ?

Rentre dans toi-même.

1er Pluviôse XIII [-21 Janvier 18051.

Tendresse et héroïsme. Il me semble que depuis Racine la tendresse proprement dite s'est perfectionnée et que nous pouvons mettre en scène une mélancolie plus touchante que la sienne.

L'héroïsme s'est aussi perfectionné. L'Alceste de Fabre est bien plus grand, moralement parlant, que celui de Molière. Il entre beaucoup de notre science de l'héroïsme dans la composition de nos personnages touchants. Dans Racine, nous voyons les passions les plus aimables dans des rois et des reines pleines de vanité, qui sont presque les personnages les moins aimables possibles pour nous, au lieu que nous, nous pouvons mettre. ces passions, si touchantes dans dés êtres qui, abstraction faite de leur passion, seraient encore les plus aimables du monde a nos yeux. La tendresse a fait des progrès parmi nous parce que la société s'est perfec-


tionnée. Un homme ni bête ni génie (Pacé, par exemple), qui a 15.000 francs de rente, a ici au bout d'un an autant d'amis qu'il en veut. On ne cherche avec ses amis que le plaisir présent. Ensuite, la société vous impose, sous le nom de convenances, de bon cœur, la dose de sacrifice que vous devez faire à chaque ami, en raison des plaisirs que vous avez goûtés ensemble, et surtout du temps que vous avez resté unis à les goûter. Cette amitié donc ne désaltère point la soif de l'amour. Le raisonnement remplaçant heureusement la religion, la tendresse qu'on employait à aimer Dieu et la crainte que le diable donnait, retournent aussi au profit de la tendresse que j'ai pour Victorine et de la crainte que j'aurais de la perdre, si elle m'aimait.

Nous sentons que tel qui nous aime, si nous lui demandons un petit service, va calculer avec nous si nous lui en demandons un un peu plus grand. Et rarement nous sommes assez bien avec un homme pour ne pas voir en agissant avec lui la limite qu'il ne faut pas passer.

Nous cherchons un être ayec qui nous puissions suivre tous nos premiers mouvements, sans songer jamais aux convenances.


Combat sur la frontière. Sensibilité.

H. Toutes tes pensées sont à te monter à l'éréthisme de la passion, tout ton corps se raidit. Alors, si c'est l'amour, tes pensées occupées à te roidir ne peuvent pas laisser de place aux prédictions de bonheur que te donnent la figure, le ton, les discours de ta maîtresse.

L'habitude de voir les filles mène là.

On se monte l'imagination chaque fois qu'on en tient une dans ses bras pour se figurer une femme plus touchante. Je discute sa beauté, je dis: elle a des yeux noirs, par telle et telle raison, parce qu'ils sont les plus beaux, etc. Elle a la tournure d'Angelina Pietragrua tandis que je m'efforce à me rappeler cette tournure et à poser, pour ainsi dire, les pieds-droits de la voûte, le, suis bien loin de sentir l'impression qu'elle me donnerait vue par dehors. Cette impression est cependant tout

le plaisir de la passion.

Creuser ce grand aperçu. Voilà ce qui

fait que je me dégoûte quelquefois des passions c'est qu'elles n'ont point dé récompenses, de plaisirs pour moi.

Compte de la déclamation 1. La Rive,

1. Blâmez-moi, si vous l'osez.

Démosthène, interrogé quelle était la première partie dé l'éloquence, répondit L'action. La deuxième L'action. La troisième L'action. (Note de Beyle.)


commencé le. rue Grange-Batelière, cessé le. rue Saint-Nicolas, 935. Payé dans ce temps (à douze francs le

cachet pour [une] demi-heure).

Commencé chez Dugazon, infiniment

meilleur (à six francs pour une heure), rue des Fossés-Montmartre, passage du Vigan, le.

Payé trente-six francs le.

Payé soixante-six francs le 1er plu-

viôse XIII.

(Il neige, j'accompagne en cabriolet

la petite femme du général Lestrange. Elle m'offre de monter chez elle, je refuse. Elle m'indique de l'aller voir les jours qu'elle ne va pas chez Dugazon je ne m'en soucie pas. Wagner accompagne Louason, qui est tout à fait bonne fille avec moi. En général, jour heureux.)

Et vous me le traitez.

C'est une chose indigne (pleurez), lâche

(pleurez), infâme (redoublement de pleurs). voit son malheur voilà le plus profond que M[olière]1.

Ces dix vers, tout cela pourrait se dire

avec l'accablement de la douleur. Alceste dirait par « Celui-ci est donc comme les autres, je n'avais plus que lui, je n'ai plus personne » Ce sentiment est plus 1. Au début du Misanthrope.


profond que ceux que Molière fait dire, c'est ce qui fait dire avec ridiculité, mais peut-être vérité, à Mme de Staël, que la mélancolie a. fait des progrès puisqu'un blanc-bec de vingt-deux ans comme moi trouve des choses plus profondes que Molière. (25 nivôse, 5 heures.)

Principe bien fécond et bien heureux

pour comiquer certains caractères.

C'est ainsi, dit Biran (111), que l'être

habitué aux excitations factices, indif férent dans la jouissance, se sent cruellement tourmenté dans la privation.

Si cela est vrai, comme il est beau pour

le développement 1° du vaniteux du courtisan 3° de l'homme à plaisirs physiques, Louis XV!

Voilà comme il est utile aux poètes

d'étudier l'idéologie. (Le mal à la tête par travail vient à trois heures et demie, 27 nivôse XIII.)

Caractères à trailer. 17 nivôse XIII

[7 janvier 1805]. Dînant chez Mme Daru, la mère, entre Martial et Adèle, l'idée d'un grand caractère au milieu du monde. Procurer aux grands caractères le même effet que la Métromanie aux poètes. Voir les Mémoires.

Acheté pendant nivôse les deux volumes


de Tracy et Maine de Biran, 13 livres. Acheté le 1er pluviôse [21 janvier 1805]

Werther, bonne traduction de Sevelinges. Si j'osais write as I pense, I did write as lhis youngman1. 4 livres 10 sous.

Pacé me montre le 28 ou 29 nivôse

[18 ou 19 janvier 1805] le plan de la première scène de sa comédie intitulée la Vengeance. Cette comédie a le même mérite parmi les pièces que son auteur parmi les hommes. Elle est parfaitement lui, c'est naïvement sa nature.

Il n'a, ce me semble, de portée de l'art

que l'extrême attention qu'il donne et fait donner par ses personnages à la signification de chaque mot, comme dans le monde. Nous parlons beaucoup de Duchesnois

dans Monime.

Lafond est l'acteur le plus français

que je connaisse, sa déclamation a absolument tous les défauts et toutes les beautés de la poésie française (Racine, Voltaire et toute la bande, Corneille, Crébillon, génies originaux dans leur nation). On peut lire, en suivant cette idée, les vices de la poésie française dans les gestes de Lafond.

1. Si j'osais écrire comme je pense, j'écrirais comme ce

jeune homme.


FIN DU PREMIER TOME