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Titre : De l'amour. Tome 2 / Stendhal ; [révision du texte et préf. par Henri Martineau]

Auteur : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Éditeur : Le Divan (Paris)

Date d'édition : 1927

Contributeur : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique

Type : monographie imprimée

Langue : français

Langue : français

Format : 2 vol. (XXIV-222, 386 p.) ; 15 cm

Description : [De l'amour (français)]

Description : Collection : Le Livre du Divan

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k6887h

Source : Bibliothèque nationale de France

Notice d'ensemble : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Notice d’oeuvre : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb135456213

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30897492w

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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LE LIVRE DU DIVAN

STENDHAL L'AMOUR RÉVISION DU TEXTE ET PRÉFACE PAR PAR

HENRI MARTINEAU

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37


II. L'AMOUR. 1



DE

L'AMOUR II



STENDHAL

DE L'AMOUR

That you should be made a fool of

by a young woman, why, it is many

an honest man's case.

THE PIRATE, tome III, page 77.

TOME SECOND

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXVH



DE L'AMOUR

LIVRE SECOND

CHAPITRE XL

TOUS les amours, toutes les imaginations, prennent dans les individus

la couleur des six tempéraments

Le sanguin, ou le Français, ou M. de Francueil (Mémoires de Mme d'Epinay) Le bilieux, ou l'Espagnol, ou Lauzun (Peguilhen des Mémoires de Saint-Simon) Le mélancolique, ou l'Allemand, ou le don Carlos de Schiller

Le flegmatique, ou le Hollandais

Le nerveux, ou Voltaire

L'athlétique, ou Milon de Crotone 1.

Si l'influence des tempéraments se 1. Voir Cabanis, influence du physique, etc.


fait sentir dans l'ambition, l'avarice, l'amitié, etc., etc., que sera-ce dans l'amour qui a un mélange forcé de physique ?

Supposons que tous les amours puissent se rapporter aux quatre variétés que nous avons notées

Amour-passion, ou Julie d'Etanges,

Amour-goût, ou galanterie,

Amour physique,

Amour de vanité (une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois). Il faut faire passer ces quatre amours par les six variétés dépendantes des habitudes que les six tempéraments donnent à l'imagination. Tibère n'avait pas l'imagination folle de Henri VIII.

Faisons passer ensuite toutes les combinaisons que nous aurons obtenues par les différences d'habitudes dépendantes des gouvernements ou des caractères nationaux

1° Le despotisme asiatique tel qu'on le voit à Constantinople

2° La monarchie absolue à la Louis XIV 3° L'aristocratiemasquéepar une charte, ou le gouvernement d'une nation au profit des riches, comme l'Angleterre, le tout suivant les règles de la morale biblique 4° La république fédérative ou le gouvernement au profit de tous, comme aux Etats-Unis d'Amérique


5° La monarchie constitutionnelle, ou. 6° Un état en révolution, comme l'Espagne, le Portugal, la France. Cette situation d'un pays donnant une passion vive à tout le monde, met du naturel dans les moeurs, détruit les niaiseries, les vertus de convention, les convenances bêtes 1, donne du sérieux à la jeunesse, et lui fait mépriser l'amour de vanité et négliger la galanterie.

Cet état peut durer longtemps et former les habitudes d'une génération. En France il commença en 1788, fut interrompu en 1802, et recommença en 1815 pour finir Dieu sait quand.

Après toutes ces manières générales de considérer l'amour, on a les différences d'âge, et l'on arrive enfin aux particularités individuelles.

Par exemple, on pourrait dire

J'ai trouvé à Dresde, chez le comte Woltstein, l'amour de vanité, le tempérament mélancolique, les habitudes monarchiques, l'âge de trente ans, et. les particularités individuelles.

Cette manière de voir les choses abrège et communique de la froideur à la tête de 1. Les souliers sans boucles du ministre Roland « Ah Monsieur, tout est perdu», répond Dumourier. A la séance royale, le président de l'assemblée croise les jambes.


celui qui juge de l'amour, chose essentielle et fort difficile.

Or, comme en physiologie l'homme ne sait presque rien sur lui-même que par l'anatomie comparée, de même dans les passions, la vanité et plusieurs autres causes d'illusion font que nous ne pouvons être éclairés sur ce qui se passe dans nous que par les faiblesses que nous avons observées chez les autres. Si par hasard cet essai a un effet utile, ce sera de conduire l'esprit à faire de ces sortes de rapprochements. Pour engager à les faire, je vais essayer d'esquisser quelques traits généraux du caractère de l'amour chez les diverses nations.

Je prie qu'on me pardonne si je reviens souvent à l'Italie dans l'état actuel des mœurs de l'Europe, c'est le seul pays ou croisse en liberté la plante que je décris. En France, la vanité en Allemagne, une prétendue philosophie folle à mourir de rire en Angleterre, un orgueil timide, souffrant, rancunier, la torturent, l'étouffent ou lui font prendre une direction baroque 1.

1. On ne se sera que trop aperçu que ce traité est fait de morceaux écrits à mesure que Lisio Visconti voyait les anecdotes se passer sous ses yeux, dans ses voyages. L'on trouve toutes ces anecdotes contées au long dans le journal de sa vie peut-être aurais-je dû les insérer, mais on les eût trouvées peu convenables. Les notes les plus anciennes portent


la date de Berlin, 1807, et les dernières sont de quelques jours avant sa mort, juin 1819. Quelques dates ont été altérées exprès pour n'être pas indiscret mais à cela se bornent tous mes changements je ne me suis pas cru autorisé à refondre le style. Ce livre a été écrit en cent lieux divers, puisset-il être lu de même.


CHAPITRE XLI

DES NATIOXS PAR RAPPORT A L'AMOUR.

De la France.

cherche à me dépouiller de mes J affections et à n'être qu'un froid philosophe.

Formées par les aimables Français qui n'ont que de la vanité et des désirs physiques, les femmes françaises sont des êtres moins agissants, moins énergiques, moins redoutés, et surtout moins aimés et moins puissants que les femmes espagnoles et italiennes.

Une femme n'est puissante que par le degré de malheur dont elle peut punir son amant or, quand on n'a que de la vanité, toute femme est utile, aucune n'est nécessaire le succès flatteur est de conquérir, et non de conserver. Quand on n'a que des désirs physiques, on trouve les filles, et c'est pourquoi les filles de France sont charmantes, et celles d'Espagne fort mal. En France les filles peuvent donner à beaucoup d'hommes autant de bonheur que les femmes honnêtes, c'est-


à-dire du bonheur sans amour, et il y a toujours une chose qu'un Français respecte plus que sa maîtresse, c'est sa vanité.

Un jeune homme de Paris prend dans une maîtresse une sorte d'esclave, destinée surtout à lui donner des jouissances de vanité. Si elle résiste aux ordres de cette passion dominante, il la quitte et n'en est que plus content de lui, en disant à ses amis avec quelle supériorité de manières, avec quel piquant de procédés il l'a plantée là.

Un Français qui connaissait bien son pays (Meilhan) dit « En France les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes. »

La langue manque de termes pour dire combien est impossible pour un Français le rôle d'amant quitté, et au désespoir, au vu et au su de toute une ville. Rien de plus commun à Venise ou à Bologne.

Pour trouver l'amour à Paris, il faut descendre jusqu'aux classes dans lesquelles l'absence de l'éducation et de la vanité et la lutte avec les vrais besoins ont laissé plus d'énergie.

Se laisser voir avec un grand désir non satisfait, c'est laisser voir soi inférieur, chose impossible en France, si ce n'est


pour les gens au-dessous de tout c'est prêter le flanc à toutes les mauvaises plaisanteries possibles de là les louanges exagérées des filles, dans la bouche des jeunes gens qui redoutent leur cœur. L'appréhension extrême et grossière de laisser voir soi inférieur fait le principe de la conversation des gens de province. N'en a-t-on pas vu un dernièrement qui, en apprenant l'assassinat de monseigneur le duc de Berri, a répondu Je le savais 1. Au moyen âge, la présence du danger trempait les cœurs, et c'est là, si je ne me trompe, la seconde cause de l'étonnante supériorité des hommes du xvie siècle. L'originalité qui est chez nous rare, ridicule, dangereuse et souvent affectée, était alors commune et sans fard. Les pays où le danger montre encore souvent sa main de fer, comme la Corse 2, l'Es1. Historique. Plusieurs, quoique fort curieux, sont choqués d'apprendre des nouvelles: ils redoutent de paraître inférieurs à celui qui les leur conte.

2. Mémoires de M. Réalier-Dumas. La Corse, qui par sa population, cent quatre-vingt mille âmes, ne formerait pas la moitié de la plupart des départements français, a donné, dans ces derniers temps, Salliceti, Pozzo-di-Borgo, le général Sébastiani, Cervoni, Abatucci, Lucien et Napoléon Bonaparte, Arena. Le département du Nord, qui a neuf cent mille habitants, est loin d'une pareille liste. C'est qu'en Corse chacun, en sortant de chez soi, peut rencontrer un coup de fusil; et le Corse, au lieu de se soumettre en vrai chrétien, cherche à se défendre et surtout à se venger. Voilà comment se fabriquent les Smea à la Napoléon. Il y a loin de là à un palais garni de menins et de chambellans, et à Féne-


pagne, l'Italie, peuvent encore donner de grands hommes. Dans ces climats où une chaleur brûlante exalte la bile pendant trois mois de l'année, ce n'est que la direction du ressort qui manque; à Paris, j'ai peur que ce soit le ressort lui-même1.

Beaucoup de nos jeunes gens, si braves -d'ailleurs à Montmirail ou au bois de Boulogne, ont peur d'aimer, et c'est réellement par pusillanimité qu'on les voit à vingt ans fuir la vue d'une jeune fille qu'ils ont trouvée jolie. Quand ils se rappellent ce qu'ils ont lu dans les romans qu'il est convenable qu'un amant fasse, ils se sentent glacés. Ces âmes froides ne conçoivent pas que l'orage des passions, en formant les ondes de la mer, enfle les voiles du vaisseau et lui donne la force de les surmonter.

L'amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d'aller la cueillir Ion obligé de raisonner son respect pour monseigneur, parlant à monseigneur lui-même âgé de douze ans. Voir les ouvrages de ce grand écrivain.

1. A Paris, pour être bien, il faut faire attention à un million de petites choses. Cependant voici une objection très forte. L'on compte beaucoup plus de femmes qui se tuent par amour Paris, que dans toutes les villes d'Italie ensemble. Ce fait m'embarrasse beaucoup je ne sais qu'y répondre pour le moment, mais il ne change pas mon opinion. Peut-être que la mort paraît peu de chose dans ce moment aux Français, tant la vie ultra-civilisée est ennuyeuse, ou plutôt on se brûle la cervelle outré d'un malheur de vanité.


sur les bords d'un précipice affreux. Outre le ridicule, l'amour voit toujours à ses côtés le désespoir d'être quitté par ce qu'on aime, et il ne reste plus qu'un dead blank pour tout le reste de la vie.

La perfection de la civilisation serait de combiner tous les plaisirs délicats du xaxe siècle avec la présence plus fréquente du danger 1. Il faudrait que les jouissances de la vie privée pussent être augmentées à l'infini en s'exposant souvent au danger. Ce n'est pas purement du danger militaire que je parle. Je voudrais ce danger de tous les moments sous toutes les formes, et pour tous les intérêts de l'existence qui formaient l'essence de la vie au moyen âge. Le danger tel que notre civilisation l'a arrangé et paré, s'allie fort bien avec la plus ennuyeuse faiblesse de caractère.

Je vois dans A voice from Saint-Helena, de M. O'Meara, ces paroles d'un grand homme

(1) J'admire les mœurs du temps de Louis XIV ou Dassait sans cesse et en trois jours, des salons de Marly aux champs de bataille de Senef et de Ramillies. Les épouses, les mères, les amantes, étaient dans des trames continuelles. Voir les lettres de M'" de Sévigné. La présence du danger avait conservé dans la langue une énergie et une franchise que nous n'oserions plus hasarder aujourd'hui mais aussi M. de Lameth tuait l'amant de sa femme. Si un Walter Scott nous faisait un roman du temps de Louis XIV, nous serions bien étonnés.


« Dire à Murât, allez et détruisez ces sept a huit régiments ennemis qui sont là-bas dans la plaine, près de ce clocher à l'instant il partait comme un éclair, et de quelque peu de cavalerie qu'il fût suivi, bientôt les régiments ennemis étaient enfoncés, tués, anéantis. Laissez cet homme à luimême, vous n'aviez plus qu'un imbécile sans jugement. Je ne puis concevoir encore comment un homme si brave était si lâche. Il n'était brave que devant l'ennemi mais là c'était probablement le soldat le plus brillant et le plus hardi de toute l'Europe.

« C'était un héros, un Saladin, un Richard-Cœur-de-Lion sur le champ de bataille faites-le roi, et placez-le dans une salle de conseil, vous n'aviez plus qu'un poltron sans décision ni jugement. Murat et Ney sont les hommes les plus braves que j'ai connus. » (O'Meara, tome lI, page 94.)


CHAPITRE XLII

Suite de la France

JE demande la permission de médire encore un peu de la France. Le lecteur ne doit pas craindre de voir ma satire rester impunie; si cet essai trouve des lecteurs, mes injures me seront rendues. au centuple l'honneur national veille. La France est importante dans le plan de ce livre, parce que Paris, grâce à la supériorité de sa conversation et de sa littérature, est et sera toujours le salon de l'Europe.

Les trois quarts des billets du matin à Vienne comme à Londres sont écrits en français, ou pleins d'allusions et de citations aussi en. français 1, et Dieu sait quel. Sous le rapport des grandes passions, la France est, ce me semble, privée d'originalité par deux causes

1. Les écrivains les plus graves croient, en Angleterre se donner un air cavalier en citant des mots français qui, la plupart, n'ont jamais été français que dans les grammaires anglaises. Voir les rédacteurs de l'Edinburgh-Review voir les Mémoires de la comtesse de Lichtnau, maîtresse de l'avant-dernier roi de Prusse.


Le véritable honneur ou le désir de ressembler à Bayard, pour être honoré dans le monde et y voir chaque jour notre vanité satisfaite

2° L'honneur bête ou le désir de ressembler aux gens de bon ton, du grand monde, de Paris. L'art d'entrer dans un salon, de marquer de l'éloignement à un rival, de se brouiller avec sa maîtresse, etc.

L'honneur bête, d'abord par lui-même comme capable d'être compris par les sots, et ensuite comme s'appliquant à des actions de tous les jours, et même de toutes les heures, est beaucoup plus utile que l'honneur vrai aux plaisirs de notre vanité. On voit des gens très bien reçus dans le monde avec de l'honneur bête sans honneur vrai, et le contraire est impossible. Le ton du grand monde est

1° De traiter avec ironie tous les grands intérêts. Rien de plus naturel, autrefois les gens véritablement du grand monde ne pouvaient être profondément affectés par rien ils n'en avaient pas le temps. Le séjour à la campagne change cela. D'ailleurs, c'est une position contre nature pour un Français, que de se laisser voir admirant 1, c'est-à-dire inférieur, non 1. L'admiration de mode, comme Hume vers 1775, ou Franklin en 1784, ne fait pas objection.


seulement à ce qu'il admire, passe encore pour cela mais même à son voisin, si ce voisin s'avise de se moquer de ce qu'il admire.

En Allemagne, en Italie, en Espagne, l'admiration est au contraire pleine de bonne foi et de bonheur; là, l'admirant a orgueil de ses transports et plaint le siffleur je ne dis pas le moqueur, c'est un rôle impossible dans des pays où le seul ridicule est de manquer la route du bonheur, et non l'imitation d'une certaine manière d'être. Dans le midi la méfiance, et l'horreur d'être troublé dans des plaisirs vivement sentis met une admiration innée pour le luxe et la pompe. Voyez les cours de Madrid et de Naples voyez une funzione à Cadix, cela va jusqu'au délire 1. Un français se croit l'homme le plus malheureux et presque le plus ridicule, s'il est obligé de passer son temps seul. Or, qu'est-ce que l'amour sans solitude ? 3° Un homme passionné ne pense qu'à soi, un homme qui veut de la considération ne pense qu'à autrui il y a plus, avant 1789, la sûreté individuelle ne se trouvait en France qu'en faisant partie 1. Voyage en Espagne de M. Semple; il peint vrai, et l'on trouvera une description de la bataille de Trafalgar, entendue dans le lointain, qui laisse un souvenir.


d'un corps, la robe, par exemple 1, et étant protégé par les membres de ce corps. 1. Correspondance de Grimm, janvier 1783.

« M. le comte de N* capitaine en survivance des gardes de Monsieur, piqué de ne plus trouver de place au bal.con, le jour de l'ouverture de la nouvelle salle, s'avisa fort mal à propos de disputer la sienne à un honnête procureur celui-ci, maltre Pernot, ne voulut jamais désemparer. —Vous prenez ma place. Je garde la mienne. Et qui êtes-vous ? Je suis monsieur six francs. (c'est le prix de ces places). Et puis des mots plus vifs, des injures, des coups de coude. Le comte de poussa l'indiscrétion au point de traiter le pauvre robin de voleur, et prit enfin sur lui d'ordonner au sergent de service de s'assurer de sa personne et de le conduire au corps de garde. Maître Pernot s'y rendit avec beaucoup de dignité, et n'en sortit que pour aller déposer sa plainte chez un commissaire. Le redoutable corps dont il a l'honneur d'être membre n'a jamais voulu consentir qu'il s'en désistât. L'affaire vient d'être jugée au parlement. M. de a été condamné à tous les dépens, à faire réparation au procureur, à lui payer deux mille écus do dommages et intérêts, applicables de son consentement aux pauvres prisonniers de la Conciergerie de plus, il est enjoint très expressément audit comte de ne plus prétexter des ordres du roi pour troubler le spectacle, etc Cette aventure a fait beaucoup de bruit, il s'y est mêlé de grands intérêts toute la robe a cru être insultée par l'outrage fait à un homme de sa livrée, etc. M. do pour faire oublier son aventure, est allé chercher des lauriers au camp de Saint-Roch. Il ne pouvait mieux faire, a-t-on dit, car on ne peut douter de son talent pour emporter les places de haute lutte. » Supposez un philosophe obscur au lieu de maître Pernot. Utilité du duel.

Grimm, troisième partie, tome II, p. 102.

Voir plus loin, p. 496, une lettre assez raisonnable ae Beaumarchais qui refuse une loge grillée qu'un de ses amis lui demandaitpourFigaro. Tant qu'on a cru que cette réponse s'adressait à un duc, la fermentation a été grande, et l'on parlait de punitions graves. On n'a plus fait qu'en rire quand Beaumarchais a déclaré que sa lettre était adressée à M. le président du Paty. Il y a loin de 1785 à 1822 Nous ne comprenons plus ces sentiments. Et l'on veut que la même tragédie qui touchait ces gens-là soit bonne pour nous 1


La pensée de votre voisin était donc partie intégrante et nécessaire de votre bonheur. Cela était encore plus vrai à la cour qu'à Paris. Il est facile de sentir combien ces habitudes, qui, à la vérité, perdent tous les jours de leurs forces, mais dont les Français ont encore pour un siècle, favorisent les grandes passions.

Je crois voir un homme qui se jette par la fenêtre, mais qui cherche pourtant à avoir une position gracieuse en arrivant sur le pavé.

L'homme passionné est comme lui et non comme un autre, source de tous les ridicules en France, et de plus il offense les autres, ce qui donne des ailes au ridicule.


CHAPITRE XLIII

De l'Italie.

LE bonheur de l'Italie est d'être laissée à l'inspiration du moment, bonheur partagé jusqu'à un certain point par l'Allemagne et l'Angleterre. De plus, l'Italie est un pays où l'utile qui fut la vertu des républiques du moyen âge 1, n'a pas été détrôné par l'honneur ou la vertu arrangée à l'usage des rois 2, 1. G. Pecchio nelle sue vivacissime lettere ad una bella giovane inglese sopra la Spagna libera, laquale è un medioevo, non redivivo, ma sempre vivo, dice, pagina 60 « Lo scopo degli Spagnuoli non era la gloria, ma la indipendenza. Se gli Spagnuoli non si fossero battuti che per l'onore, la guerra era finita colla bataglia di Tudela. L'onore è di una natura bizarra; macchiato una volta, perde tutta la forza per agire. L'esercito di linea spagnuolo, imbevuto anch'egli dei pregiudizj dell' onore (vale a dire fatto europeo moderno), vinto che fosse, si sbandava col pensiero che tutto coll' onore era perduto, etc. »

2. Un homme s'honore en 1620, en disant sans cesse, et le plus servilement qu'il peut Le roi mon maître (voir les mémoires de Noailles, de Torcy et de tous les ambassadeurs de Louis XIV) c'est tout simple par ce tour de phrase, il proclame le rang qu'il occupe parmi les sujets. Ce rang qu'il tient du roi remplace dans l'attention et dans l'estime de ces hommes le rang qu'il tenait dans la Rome antique de l'opinion de ses concitoyens qui l'avaient vu combattre à Trasimène et parler au Forum. On bat en brèche la monar-


et l'honneur vrai ouvre les voies à l'honneur bête il accoutume à se demander Quelle idée le voisin se fait-il de mon bonheur ? et le bonheur de sentiment ne peut être l'objet de vanité, car il est invisible 1 Pour preuve de tout cela, la France est le pays du monde où il y a le moins de mariages d'inclination 2.

D'autres avantages de l'Italie, c'est le loisir profond sous un ciel admirable et qui porte à être sensible à la beauté sous toutes les formes. C'est une défiance extrême et pourtant raisonnable qui augmente l'isolement et double le charme de l'intimité c'est le manque de la lecture des romans et presque de toute lecture qui laisse encore plus à l'inspiration du moment c'est la passion de la musique qui excite dans l'âme un mouvement si semblable à celui de l'amour.

En France, vers 1770, il n'y avait pas de méfiance au contraire, il était du bel usage de vivre et de mourir en public, et comme la duchesse de Luxembourg était chie absolue en ruinant la vanité et ses ouvrages avancés qu'elle appelle les convenances. La. dispute entre Shakespeare et Racine n'est qu'une des formes do la dispute entre Louis XIV et la Charte.

1. On ne peut l'évaluer que sur les actions non réfféchies.

2. Miss O'Neil, mistress Couts, et la plupart des grandes actrices anglaises, quittent le théâtre pour ee marier richement.


intime avec cent amis, il n'y avait pas non plus d'intimité ou d'amitié proprement dites.

En Italie, comme avoir une passion n'est pas un avantage très rare, ce n'est pas un ridicule1, et l'on entend citer tout haut dans les salons des maximes générales sur l'amour. Le public connaît les symptômes et les périodes de cette maladie et s'en occupe beaucoup. On dit à un homme quitté Vous allez être au désespoir pendant six mois mais ensuite vous guérirez comme un tel, un tel, etc.

En Italie, les jugements du public sont les très humbles serviteurs des passions. Le plaisir réel y exerce le pouvoir qui ailleurs est aux mains de la société c'est tout simple, la société ne donnant presque point de plaisirs à un peuple qui n'a pas le temps d'avoir de la vanité, et qui veut se faire oublier du pacha, elle n'a que peu d'autorité. Les ennuyés blâment bien les passionnés, mais on se moque d'eux. Au midi des Alpes, la société est un despote qui manque de cachots.

A Paris, comme l'honneur commande de défendre l'épée à la main, ou par de bons mots si l'on peut, toutes les avenues 1. On passe la galanterie aux femmes, mais l'amour leur donne du ridicule, écrivait le judicieux abbé Girard, à Paris, en 1740.


de tout grand intérêt avoué, il est bien plus commode de se réfugier dans l'ironie. Plusieurs jeunes gens ont pris un autre parti, c'est de se faire de l'école de J.-J. Rousseau et de Mme de Staël. Puisque l'ironie est devenue une manière vulgaire, il a bien fallu avoir dusentiment. Un dePezai, de nos jours, écrirait comme M. Darlincourt d'ailleurs, depuis 1789, les événements combattent en faveur de l'ulile ou de la sensation individuelle contre l'honneur ou l'empire de l'opinion le spectacle des chambres apprend à tout discuter, même la plaisanterie. La nation devient sérieuse, la galanterie perd du terrain.

Je dois dire comme Français, que ce n'est pas un petit nombre de fortunes colossales qui fait la richesse d'un pays, mais la multiplicité des fortunes médiocres. Par tous pays les passions sont rares, et la galanterie a plus de grâces et de finesse et par conséquent plus de bonheur en France. Cette grande nation, la première de l'univers se trouve pour l'amour ce qu'elle est pour les talents de l'esprit. En 1822 nous n'avons assurément ni Moore, ni Walter Scott, ni Crabbe, ni 1. Je n'en veux pour preuve que l'envie. Voir l'Edinburgh-Review de 1821, voir les journaux littéraires allemands et italiens, et le Scimiotigre d'Alfleri.


Byron, ni Monti, ni Pellico mais il y a chez nous plus de gens d'esprit éclairés, agréables et au niveau des lumières du siècle qu'en Angleterre ou en Italie. C'est pour cela que les discussions de notre chambre des députés, en 1822, sont si supérieures à celles du parlement d'Angleterre; et que quand un libéral d'Angleterre vient en France, nous sommes tout surpris de lui trouver plusieurs opinions gothiques. Un artiste romain écrivait de Paris

« Je me déplais infiniment ici je crois que c'est parce que je n'ai pas le loisir d'aimer à mon gré. Ici, la sensibilité se dépense goutte à goutte à mesure qu'elle se forme, et de manière, au moins pour moi, à fatiguer la source. A Rome, par le peu d'intérêt des événements de chaque jour, par le sommeil de la vie extérieure, la sensibilité s'amoncèle au profit des passions. »


CHAPITRE XLIV

Rome.

E n'est qu'à Rome 1, qu'une femme honnête et à carrosse vient dire avec effusion à une autre femme sa simple connaissance, comme je l'ai vu ce matin « Ah ma chère amie, ne fais pas l'amour avec Fabio Vitteleschi il vaudrait mieux pour toi prendre de l'amour pour un assassin de grands chemins. Avec son air doux et mesuré, il est capable de te percer le cœur d'un poignard, et de te dire avec un sourire aimable en te le plongeant dans la poitrine Ma petite, est-ce qu'il te fait mal ? » Et cela se passait en présence d'une jolie personne de quinze ans, fille de la dame qui recevait l'avis, et fille très alerte.

Si l'homme du Nord a le malheur de n'être pas choqué d'abord par le naturel de cette amabilité du Midi, qui n'est que le développement simple d'une nature grandiose, favorisé par la double absence du bon 1. 30 septembre 1819.


ton et de toute nouveauté intéressante, en un an de séjour les femmes de tous les autres pays deviennent insupportables. Il voit les Françaises avec leurs petites grâces 1 tout aimables, séduisantes les trois premiers jours, mais ennuyeuses le quatrième, jour fatal où l'on découvre que toutes ces grâces étudiées d'avance et apprises par cœur sont éternellement les mêmes tous les jours et pour tous.

Il voit les Allemandes si naturelles, au contraire, et se livrant avec tant d'empressement à leur imagination, n'avoir souvent à montrer, avec tout leur naturel, qu'un fond de stérilité, d'insipidité et de tendresse de la bibliothèque bleue. La phrase du comte Almaviva semble faite en Allemagne « Et l'on est tout étonné, un beau soir, de trouver la satiété où l'on allaitchercher le bonheur. »

A Rome, l'étranger ne doit pas oublier que si rien n'est ennuyeux dans les pays où tout est naturel, te mauvais y est plus mauvais qu'ailleurs. Pour ne parler que des hommes 2, on voit paraître ici, dans la société, une espèce de monstres qui se cachent ailleurs. Ce sont des gens également 1. Outrd que l'auteur avait le malheur de n'être pas né A Paris, ity avait très peu vécu. (Note de l'éditeur.) 2. Heu male nunc artes miseras hæc secula tractant Jam tener assuevit munera velle puer.

TIBUL., I, IV.


passionnés, clairvoyants, et lâches. Un mauvais sort les a jetés auprès d'une femme à titre quelconque amoureux fous par exemple, ils boivent jusqu'à la lie le malheur de la voir préférer un rival. Ils sont là pour contrecarrer cet amant fortuné. Rien ne leur échappe, et tout le monde voit que rien ne leur échappe mais ils n'en continuent pas moins en dépit de tout sentiment d'honneur à vexer la femme, son amant et eux-mêmes, et personne ne les blâme, car ils font ce qui leur fait plaisir. Un soir l'amant, poussé à bout, leur donne des coups de pied au cul le lendemain ils lui en font bien des excuses et recommencent à scier constamment et imperturbablement la femme, l'amant et euxmêmes. On frémit quand on songe à la quantité de malheur que ces âmes basses ont à dévorer chaque jour, et il ne leur manque, sans doute, qu'un grain de lâcheté de moins pour être empoisonneurs.

Ce n'est aussi qu'en Italie qu'on voit de jeunes élégants millionnaires entretenir magnifiquement des danseuses du grand théâtre, au vu et au su de toute une ville, moyennant trente sous par jour 1. Les 1. Voir, dans les mœurs du siècle de Louis XV, l'honneur et. l'aristocratie combler de profusions les demoiselles Duthé, la Guerre et autres. Quatre-vingt ou cent mille francs par an n'avaient rien d'extraordinaire un homme du grand monde se fut avili à moins.


frères. beaux jeunes gens toujours à la chasse, toujours à cheval, sont jaloux d'un étranger. Au lieu d'aller à lui et de lui conter leurs griefs, ils répandent sourdement dans le public des bruits défavorables à ce pauvre étranger. En France, l'opinion forcerait ces gens à prouver leur dire ou à rendre raison à l'étranger. Ici l'opinion publique et le mépris ne signifient rien. La richesse est toujours sûre d'être bien reçue partout. Un millionnaire déshonoré et chassé de partout à Paris, peut aller en toute sûreté à Rome il y sera considéré juste au prorala de ses écus.


CHAPITRE XLV

De l'Angleterre.

J'AI beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses du théâtre Del

Sol, à Valence. L'on m'assure que

plusieurs sont fort chastes c'est que leur métier est trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet de la Juive de Tolède tous les jours, de dix heures du matin à quatre, et de minuit à trois heures du matin outre cela, il faut qu'elles dansent chaque soir dans les deux ballets.

Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher Emile. Je pensais ce soir, à minuit, en me promenant au frais sur le bord de la mer, avec les petites danseuses, d'abord que cette volupté surhumaine de la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel de Valence en présence de ces étoiles resplendissantes qui semblent tout près de vous, est inconnue à nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de sensations. Je pensais que la chasteté de mes petites danseuses ex-


plique fort bien la marche que l'orgueil des hommes suit en Angleterre pour recréer tout doucement les mœurs du sérail au milieu d'une nation civilisée. On voit comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre, d'ailleurs si belles et d'une physionomie si touchante, laissent un peu à désirer pour les idées. Malgré la liberté qui vient seulement d'être chassée de leur île et l'originalité admirable du caractère national, elles manquent d'idées intéressantes et d'originalité. Elles n'ont souvent de remarquable que la bizarrerie de leurs délicatesses. C'est tout simple, la pudeur des femmes en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs maris. Mais quelque soumise que soit une esclave, sa société est bientôt à charge. De là, pour les hommes, la nécessité de s'enivrer tristement chaque soir 1, au lieu de passer comme en Italie leurs soirées avec leur maîtresse. En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur maison et sous prétexte d'un exercice nécessaire font quatre ou cinq lieues tous les jours comme si l'homme était créé et mis au monde pour trotter. Ils usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le cœur. Après quoi ils 1. Cet usage commence à tomber un peu dans la très bonne compagnie qui se francise comme partout mais je parle de l'immense généralité.


osent bien parler de délicatesse féminine, et mépriser l'Espagne et l'Italie.

Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes Italiens le mouvement qui leur ôterait leur sensibilité leur est importun. Ils font de temps à autre une promenade de demi-lieue comme remède pénible pour la santé quant aux femmes, une Romaine ne fait pas en toute l'année les courses d'une jeune miss en une semaine.

Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte très adroitement la vanité de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu'il ne faut pas être vulgaire, et les mères qui préparent leurs filles pour trouver des maris ont fort bien saisi cette idée. De là la mode bien plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre qu'au sein de la France légère c'est dans Bon-street qu'à été inventé le carefully careless. En Angleterre la mode est un devoir, à Paris c'est un plaisir. La mode élève un bien autre mur d'airain à Londres entre NewBond-street et Fenchurch-street, qu'à Paris entre la Chaussée d'Antin et la rue Saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette folie aristocratique à leurs femmes en dédommagement de la masse énorme de tristesse qu'ils leur imposent. Je trouve bien l'image de la société des femmes en Angleterre, telle que l'a faite le


taciturne orgueil des hommes dans les romans autrefois célèbres de miss Burney. Comme demander un verre d'eau quand on a soif est vulgaire, les héroïnes de miss Burney ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité l'on arrive à l'affectation la plus abominable. Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux ans riche, à la profonde méfiance du jeune Italien du même âge. L'Italien y est forcé pour sa sûreté, et la dépose, cette méfiance, ou du moins l'oublie, dès qu'il est dans l'intimité, tandis que c'est précisément dans le sein de la société la plus tendre en apparence que l'on voit redoubler la prudence et la hauteur du jeune Anglais. J'ai vu dire :« Depuis sept mois je ne lui parlais pas du voyage à Brigthon. » Il s'agissait d'une économie obligée de quatre-vingts louis, et c'était un amant de vingt-deux ans parlant d'une maîtresse, femme mariée qu'il adorait mais, dans les transports de sa passion, la prudence ne l'avait pas quitté, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire à cette maîtresse « Je n'irai pas à Brighton, parce que cela me gênerait. »

Remarquez que le sort de Gianone, de P., etde cent autres, force l'Italienàla méfiance, tandis que le jeune beau Anglais n'est forcé à la prudence que par l'excès et la sensibi-


lité maladive de sa vanité. Le Français, étant aimable avec ses idées de tous les moments, dit tout à ce qu'il aime. C'est une habitude, sans cela il manquerait d'aisance et il sait que sans aisance il n'y a point de grâce.

C'est avec peine et la larme à l'œil que j'ai osé écrire tout ce qui précède mais puisqu'il me semble que je ne flatterais pas un roi, pourquoi dirais-je d'un pays autre chose que ce qui m'en semble, et qui of course peut être très absurde, uniquement, parce que ce pays a donné naissance à la femme la plus aimable que j'aie connue ? Ce serait sous une autre forme de la bassesse monarchique. Je me contenterai d'ajouter qu'au milieu de tout cet ensemble de mœurs, parmi tant d'Anglaises victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes, comme il existe une originalité parfaite, il suffit d'une famille élevée loin des tristes restrictions destinées à reproduire les mœurs du sérail, pour donner des caractères charmants. Et que ce mot charmantest insignifiant malgré son étymologie, et commun pour rendre ce que je voudrais exprimer La douce Imogène, la tendre Ophélie trouveraient bien des modèles vivants en Angleterre mais ces modèles sont loin de jouir de la haute vénération unanimement accordée à la véritable


Anglaise accomplie, destinée à satisfaire pleinement à toutes les convenances et à donner à un mari toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique le plus maladif et un bonheur à mourir d'ennui 1.

Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces extrêmement fraîches et fort sombres, où les femmes italiennes passent leur vie mollement couchées sur des divans fort bas, elles entendent parler d'amour ou de musique six heures de la journée. Le soir au théâtre, cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de musique ou d'amour.

Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable à la musique et à l'amour en Espagne et en Italie, qu'elle leur est contraire en Angleterre.

Je ne blâme ni n'approuve, j'observe.

1. Voir Richardson. Les mœurs de la famille des Harlowe. traduites en manières modernes, sont fréquentes en Angle terre leurs domestiques valent mieux qu'eux.


CHAPITRE XLVI

Suite de l'Angleterre.

J'AIME trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour en parler. Je me sers des observations d'un ami.

L'état actuel de l'Irlande (1822) y réalise pour la vingtième fois depuis deux siècles 1, cet état singulier de la société si fécond en résolutions courageuses, et si contraire à l'ennui, où des gens qui déjeunent gaiement ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures sur un champ de bataille. Rien ne fait un appel plus énergique et plus direct à la disposition de l'âme la plus favorable aux passions tendres le naturel. Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais le canl et la bashfulness, [hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante voir le voyage de M. Eustace, en Italie. Si ce voyageur peint assez mal le pays, en revanche il donne une idée fort exacte de son propre caractère et ce caractère, ainsi1. Le jeune enfant de Spencer brillé vif en Irlande.


que celui de M. Beattie, le poète (voir sa vie écrite par un ami intime), est malheureusement assez commun en Angleterre. Pour le prêtre honnête homme malgré sa place, voir les lettres de l'évêque de Landaff 1.]

On croirait l'Irlande assez malheureuse, ensanglantée comme elle l'est depuis deux siècles par la tyrannie peureuse et cruelle de l'Angleterre mais ici fait son entrée dans l'état moral de l'Irlande un personnage terrible le PRÊTRE.

Depuis deux siècles l'Irlande est à peu près aussi mal gouvernée que la Sicile. Un parallèle approfondi de ces deux îles, en un volume de 500 pages, fâcherait bien des gens, et ferait tomber dans le ridicule bien des théories respectées. Ce qui est évident c'est que le plus heureux de ces deuxpays, également gouvernés par des fous, au seul profit du petit nombre, c'est la Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laissé l'amour et la volupté ils les lui auraient bien ravis aussi comme tout le reste, mais grâce au ciel il y a peu en Sicile de ce mal moral appelé loi et gouvernement 2.

1. Réfuter autrement que par des iniures le portrait d'une certaine classe d'Anglais présenté dans ces trois ouvrages, me semble la chose impossible. Satanic school, 2. J'appelle mal moral, en tout gouvernement qui n'a pas les deux chambres il n'y a d'exception que lorsque le


Ce sont les gens âgés et les prêtres qui font et font exécuter les lois, cela paraît bien à l'espèce de jalousie comique avec laquelle la volupté est poursuivie dans les îles britanniques. Le peuple y pourrait dire à ses gouvernants comme Diogène à Alexandre « Contentez-vous de vos sinécures et laissez-moi, du moins, mon soleil1. A force de lois, de règlements, de contrerèglements et de supplices, le gouvernement a créé en Irlande la pomme de terre, et la population de l'Irlande surpasse de beaucoup celle de la Sicile c'est-à-dire l'on a fait venir quelques millions de paysans avilis et hébétés, écrasés de travail et de misère, traînant pendant quarante ou cinquante ans une vie malheureuse sur les marais du vieil Erin, mais payant bien la dîme. Voilà un beau miracle. Avec la religion païenne, ces pauvres diables auraient au moins joui d'un bonheur mais pas du tout, il faut adorer saint Patrick. chef du gouvernement est grand par la probité, miracle qui se Toit en Saxe et à Naples.

1. Voir dans le procès de la feue reine d'Angleterre une liste curieuse des pairs avecles sommes qu'eux etleurs familles reçoivent de l'Etat. Par exemple, lord Lauderdale et sa famille, 36,000 louis. Le demi-pot de bière, nécessaire à la chétive subsistance du plus pauvre Anglais, paye un sou d'impôt au profit du noble pair. Et, ce qui fait beaucoup à notre objet, ils lesavent tous les deux.Dès lors ni 1 e lord ni le paysan n'ont plus assez de loisir pour songer à l'amour, ils aiguisent leurs armes, l'un en public et avec orgueil, l'autre en secret et avec rage (L'Yomanry et les Whiteboys).


En Irlande on ne voit guère que des paysans plus malheureux que des sauvages. Seulement au lieu d'être cent mille comme ils seraient dans l'état de nature, ils sont huit millions 1, et font vivre richement cinq cents abseniees à Londres et à Paris. La société est infiniment plus avancée en Écosse 2 où sous plusieurs rapports le gouvernement est bon (la rareté des crimes, la lecture, pas d'évêques, etc.). Les passions tendres y ont donc beaucoup plus de développement, et nous pouvons quitter les idées noires et arriver aux ridicules.

Il est impossible de ne pas apercevoir un fond de mélancolie chez les femmes écossaises. Cette mélancolie est surtout séduisante au bal où elle donne un singulier piquant à l'ardeur et à l'extrême empressement avec lesquels elles sautentleurs danses nationales. Édimbourg a un autre avantage, c'est de s'être soustraite à la vile omnipotence de l'or. Cette ville forme en cela, aussi bien que pour la singulière et sauvage beauté du site, un contraste complet avec Londres. Comme Rome, la belle Edimbourg semble plutôt le séjour de la vie contemplative. Le tourbillon sans 1. Plunkett, Craig, Vie de ourran.

2. Degré de civilisation du paysan Robert Burns et de sa famille club de paysans où l'on payait deux sous par séance questions qu'on y discutait. (Voir les lettres de Burns).


repos et les intérêts inquiets de la vie active avec ses avantages et ses inconvénients sont à Londres. Edimbourg me semble payer le tribut au malin par un peu de disposition à la pédanterie. Les temps où Marie Stuart habitait le vieux Holyrood, et où l'on assassinait Riccio dans ses bras, valaient mieux pour l'amour, et toutes les femmes en conviendront, que ceux où l'on discute si longuement et même en leur présence, sur la préférence à accorder au svstème neptunien sur le vulcanien de. J'aime mieux la discussion sur le nouvel uniforme donné par le roi à ses gardes ou sur la pairie manquée de sir B. Bloomfield, qui occupait Londres lorsque je m'y trouvais, que la discussion pour savoir qui a le mieux exploré la nature des roches, de Werner ou de.

Je ne dirai rien du terrible dimanche écossais, auprès duquel celui de Londres semble une partie de plaisir. Ce jour destiné à honorer le ciel est la meilleure image de l'enfer que j'aie jamais vue sur la terre. Ne marchons pas si vite, disait un écossais en revenant de l'église à un Français son ami, nous aurions l'air de nous promener1.

Celui des trois pays où il y a le moins d'hypocrisie (Cant, voyez le New-Monthly1. Le même fait en Amérique. En Ecosse, étalage des titres.


Magazine de janvier 1822, tonnant contre Mozart et les Nozze di Figaro, écrit dans un pays où l'on joue le Citizen. Mais ce sont les aristocrates qui, par tout pays, achètent et jugent un journal littéraire et la littérature; et depuis quatre ans, ceux d'Angleterre ont fait alliance avec les évêques) celui des trois pays où il y a, ce me semble, le moins d'hypocrisie, c'est l'Irlande on y trouve, au contraire, une vivacité étourdie et fort aimable. En Ecosse, il y a la stricte observance le dimanche, mais le lundi on danse avec une joie et un abandon inconnus à Londres. Il y a beaucoup d'amour dans la classe des paysans en Ecosse. La toute puissance de l'imagination a francisé ce pays au XVIe siècle.

Le terrible défaut de la société anglaise, celui qui, en un jour donné, crée une plus grande quantité de tristesse que la dette et ses conséquences, et même que la guerre à mort des riches contre les pauvres, c'est cette phrase que l'on me disait cet automne à Croydon, en présence de la belle statue de l'évêque « Dans le monde aucun homme ne veut se mettre en avant de peur d'être déçu dans son attente. »

Qu'on juge quelles lois sous le nom de pudeur de tels hommes doivent imposer à leurs femmes et à leurs maîtresses


CHAPITRE XLVII

De l'Espagne.

L'ANDALOUSIE est l'un des plus aimables séjours que la volupté se soit choisis

sur la terre. J'avais trois ou quatre

anecdoctes qui montraient de quelle manière mes idées sur les trois ou quatre actes de folies différents dont la réunion forme l'amour, sont vraies en Espagne l'on me conseille de les sacrifier à la délicatesse française. J'ai eu beau protester que j'écrivais en langue française, mais non pas certes en littérature française. Dieu me préserve d'avoir rien de commun avec les littérateurs estimés aujourd'hui.

Les Maures, en abandonnant l'Andalousie, y ont laissé leur architecture et presque leurs mœurs. Puisqu'il m'est impossible de parler des dernières dans la langue de madame de Sévigné, je dirai du moins de l'architecture mauresque, que son principal trait consiste à faire que chaque maison ait un petit jardin entouré d'un portique élégant et svelte. Là, pendant les chaleurs insupportables de 1 été, quand


durant des semaines entières le thermomètre de Réaumur ne descend jamais et se soutient à trente degrès, il règne sous les portiques une obscurité délicieuse. Au milieu du petit jardin il y a toujours un jet d'eau dont le bruit uniforme et voluptueux est le seul qui trouble cette retraite charmante. Le bassin de marbre est environné d'une douzaine d'orangers et de lauriersroses. Une toile épaisse en forme de tente recouvre tout le petit jardin, et le protégeant contre les rayons du soleil et de la lumière, ne laisse pénétrer que les petites brises qui sur le midi viennent des montagnes.

Là vivent et recoivent les charmantes Andalouses à la démarche si vive et si légère une simple robe de soie noire garnie de franges de la même couleur, et laissant apercevoir un cou-de-pied charmant, un teint pâle, des yeux où se peignent toutes les nuances les plus fugitives des passions les plus tendres et les plus ardentes tels sont les êtres célestes qu'il m'est défendu de faire entrer en scène.

Je regarde le peuple espagnol comme le représentant vivant du moyen âge.

Il ignore une foule de petites vérités (vanité puérile de ses voisins) mais il sait profondément les grandes et a assez de caractère et d'esprit pour suivre leurs con-


séquences jusque dans leurs effets les plus éloignés. Le caractère espagnol fait une belle opposition avec l'esprit français dur, brusque, peu élégant, plein d'un orgueil sauvage, jamais occupé des autres c'est exactement le contraste du XVe siècle avec le XVIIIe.

L'Espagne m'est bien utile pour une comparaison le seul peuple qui ait su résister à Napoléon me semble absolument pur d'honneur-bête, et de ce qu'il y a de bête dans l'honneur.

Au lieu de faire de belles ordonnances militaires, de changer d'uniforme tous les six mois et de porter de grands éperons, il a le général no importa 1.

1. Voir les charmantes Lettres de M. Pecchio. L'Italie est pleine de gens de cette force mais, au lieu de se produire, ils. se tiennent tranquilles Paese della virtu sconosciuta.


CHAPITRE XLVIII

De l'amour allemand.

SI l'Italien toujours agité entre la haine et l'amour, vit de passions,

et le Français de vanité, c'est d'imagination que vivent les bons et simples descendants des anciens Germains. A peine sortis des intérêts sociaux les plus directs et les plus nécessaires à leur subsistance, on les voit avec étonnement s'élancer dans ce qu'ils appellent leur philosophie c'est une espèce de folie douce, aimable, et surtout sans fiel. Je vais citer, non pas tout à fait de mémoire, mais sur des notes rapides, un ouvrage qui, quoique fait dans un sens d'opposition, montre bien, même par les admirations de l'auteur, l'esprit militaire dans tout son excès c'est le Voyage en Autriche, par M. Cadet-Gassicourt, en 1809. Qu'eût dit le noble et généreux Desaix, s'il eût vu le pur héroïsme de 95 conduire à cet exécrable égoïsme ?

Deux amis se trouvent ensemble à une batterie, à la bataille de Talavera, l'un comme capitaine commandant, l'autre


comme lieutenant. Un boulet arrive qui culbute le capitaine. Bon, dit le lieutenant tout joyeux, voilà François mort, c'est moi qui vais être capitaine. Pas encore tout à fait s'écrie François en se relevant, il n'avait été qu'étourdi par le boulet. Le lieutenant ainsi que son capitaine étaient les meilleurs garçons du monde, point méchants, seulement un peu bêtes et enthousiastes de l'empereur mais l'ardeur de la chasse et l'égôïsme furieux que cet homme avait su réveiller en le décorant du nom de gloire faisaient oublier l'humanité.

Au milieu du spectacle sévère donné par de tels hommes, se disputant aux parades de Scheenbrunn un regard du maître et un titre de baron, voici comment l'apothicaire de l'empereur décrit l'amour allemand, page 288

« Rien n'est plus complaisant, plus doux qu'une Autrichienne. Chez elle l'amour est un culte, et, quand elle s'attache à un Français, elle l'adore dans toute la force du terme.

« Il y a des femmes légères et capricieuses partout, mais en général les Viennoises sont fidèles et ne sont nullement coquettes quand je dis qu'elles sont fidèles, c'est à l'amant de leur choix, car les maris sont à Vienne comme partout. »


7 juin 1809

La plus belle personne de Vienne a agréé l'hommage d'un ami à moi, M. M. capitaine attaché au quartier général de l'empereur. C'est un jeune homme doux et spirituel mais certainement sa taille ni sa figure n'ont rien de remarquable.

Depuis quelques jours sa jeune amie fait la plus vive sensation parmi nos brillants officiers d'état-major, qui passent leur vie à fureter tous les coins de Vienne. C'est à qui sera le plus hardi toutes les ruses de guerre possibles ont été employées; la maison de la belle a été mise en état de siège par les plus jolis et les plus riches. Les pages, les brillants colonels, les généraux de la garde, les princes mêmes sont allés perdre leur temps sous les fenêtres de la belle, et leur argent auprès de ses gens. Tous ont été éconduits. Ces princes n'étaient guère accoutumés à trouver de cruelles à Paris ou à Milan. Comme je riais de leur déconvenue avec cette charmante personne « Mais, mon Dieu, me disait-elle, esl-ce qu'ils ne savent pas que j'aime M. M. »

Voilà un singulier propos et assurément fort indécent.

Page 290 « Pendant que nous étions à Schœnbrunn, je remarquai que deux


jeunes gens attachés à l'empereur ne recevaient jamais personne dans leur logement à Vienne. Nous les plaisantions beaucoup sur cette discrétion, l'un d'eux me dit un jour « Je n'aurai pas de secret pour vous, « une jeune femme de la ville s'est donnée « à moi, sous la condition qu'elle ne quitte« rait jamais mon appartement, et que je « ne recevrais qui que ce soit sans sa per« mission. ) Je fus curieux, dit le voyageur, de connaître cette recluse volontaire, et ma qualité de médecin me donnant comme dans l'Orient un prétexte honnête, j'acceptai un déjeuner que mon ami m'offrit. Je trouvai une femme très éprise, ayant le plus grand soin du ménage, ne désirant nullement sortir quoique la saison invitât à la promenade, et d'ailleurs convaincue que son amant la ramènerait en France. « L'autre jeune homme, qu'on ne trouvait non plus jamais à son logement en ville, me fit bientôt après une confidence pareille. Je vis aussi sa belle comme la première, elle était blonde, fort jolie, très bien faite.

« L'une âgée de dix-huit ans était la fille d'un tapissier fort à son aise l'autre, qui avait environ vingt-quatre ans, était la femme d'un officier autrichien qui faisait la campagne à l'armée de l'archiduc Jean. Cette dernière poussa l'amour jusqu'à ce


qui nous semblerait de l'héroïsme en pays de vanité. Non seulement son ami lui fut infidèle, mais il se trouva dans le cas de lui faire les aveux les plus scabreux. Elle le soigna avec un dévouement parfait, et, s'attachant par la gravité de la maladie de son amant, qui bientôt fut en péril, elle ne l'en chérit peut-être que davantage.

« On sent qu'étranger et vainqueur, et toute la haute société de Vienne s'étant retirée à notre approche dans ses terres de Hongrie, je n'ai pu observer l'amour dans les hautes classes mais j'en ai vu assez pour me convaincre que ce n'est pas de l'amour comme à Paris.

« Ce sentiment est regardé par les Allemands comme une vertu, comme une émanation de la divinité, comme quelque chose de mystique. Il n'est pas vif, impétueux, jaloux, tyrannique comme dans le cœur d'une Italienne. Il est profond et ressemble à l'illuminisme il y a mille lieues de là à l'Angleterre.

« II y a quelques années, un tailleur de Leipzig, dans un accès de jalousie, attendit son rival dans le jardin public et le poignarda. On le condamna à perdre la tête. Les moralistes de la ville fidèles à la bonté et à la facilité d'émotion des Allemands, (faisant faiblesse de caractère), discutèrent le jugement, le trouvèrent sévère, et, établis-


sant une comparaison entre le tailleur et Orosmane, apitoyèrent sur son sort. On ne put cependant faire réformer l'arrêt. Mais le jour de l'exécution, toutes les jeunes filles de Leipzig vêtues de blanc se réunirent et accompagnèrent le tailleur à l'échafaud en jetant des fleurs sur sa route. « Personne ne trouva cette cérémonie singulière cependant dans un pays qui croit être raisonneur, on pouvaitdire qu'elle honorait une espèce de meurtre. Mais c'était une cérémonie, et tout ce qui est cérémonie est sûr de n'être jamais ridicule en Allemagne. Voyez les cérémonies des cours des petits princes qui nous feraient mourir de rire, et semblent fort imposantes à Meinungen ou à Cœtten. Ils voient dans les six gardes chasses qui défilent devant leur petit prince, garni de son crachat, les soldats d'Hermann marchant à la rencontre des légions de Varus.

« Différence des Allemands à tous les autres peuples ils s'exaltent par la méditation, au lieu de secalmer;seconde nuance: ils meurent d'envie d'avoir du caractère.

« Le séjour des cours ordinairement si favorable au développement de l'amour, l'hébète en Allemagne. Vous n'avez pas d'idée de l'océan de minuties incompréhensibles et de petitesses qui forment ce


qu'on appelle une cour d'Allemagne 1, même celle des meilleures princes (Munich, 1820).

« Quand nous arrivions avec un étatmajor, dans une ville d'Allemagne, au bout de la première quinzaine les dames du pays avaient fait leur choix. Mais ce choix était constant et j'ai ouï dire que les Français étaient recueil de beaucoup de vertus irréprochables jusqu'à eux. »

Les jeunes Allemands que j'ai rencontrés à Gœttingue, Dresde, Kœnisberg, etc., sont élevés au milieu de systèmes prétendus philosophiques qui ne sont qu'une poésie obscure et mal écrite, mais, sous le rapport moral, de la plus haute et sainte sublimité. Il me semble voir qu'ils ont hérité de leur moyen âge, non le républicanisme, la défiance et le coup de poignard, comme les Italiens, mais une forte disposition à l'enthousiasme et à la bonne foi. C'est pour cela que tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme qui doit effacer tous les autres (Kant, Schelling, Fichte, etc.2). Luther fit jadis un appel puissant au sens moral, et les Allemands se battirent trente 1. Voir les Mémoires de la margrave de Bareuth, et Vingt ans de séjour à Berlin, par M. Thiébaut.

2. Voir en 1821 leur enthousiasme pour la tragédie du Triomphe de la croix qui fait oublier Guillaume Tell.


ans de suite pour obéir à leur conscience. Belle parole et bien respectable, quelque absurde que soit la croyance je dis respectable même pour l'artiste. Voir les combats dans l'âme de S.1 entre le troisième commandement de Dieu Tu ne lueras point, et ce qu'il croyait l'intérêt de la patrie.

L'on trouve de l'enthousiasme mystique pour les femmes et l'amour jusque dans Tacite, si toutefois cet écrivain n'a pas fait uniquement une satire de Rome 2.

L on n'a pas plutôt fait cinq cents lieues en Allemagne que l'on distingue dans ce peuple désuni et morcelé, un fond d'enthousiasme doux et tendre plutôt qu'ardent et impétueux.

Si l'on ne voyait pas bien clairement cette disposition, l'on pourrait relire trois ou quatre des romans d'Auguste la Fontaine que la jolie Louise, reine de Prusse, fit chanoine de Magdebourg, en récompense d'avoir si bien peint la vie paisible 3.

1. Sand. N. D. L. E. J'ai eu le bonheur de rencontrer un homme de l'esprit le plus vif et en même temps savant comme dix savants allemands et exposant ce qu'il a découvert en termes clairs et précis. Si jamais M. F.imprime, nous verrons le moyen âge sortir brillant de lumière à nos yeux, et nous l'aimerons. 3. Titre d'un des romans d'Auguste la Fontaine, la Vie paisible, autre grand trait des mœurs allemandes, c'est le farniente de l'Italien, c'est la critique physiologique du drosky russe ou du horseback anglais.


Je vois une nouvelle preuve de cette disposition commune aux Allemands, dans le code autrichien qui exige l'aveu du coupable pour la punition de presque tous les crimes. Ce code, calculé pour un peuple où les crimes sont rares et plutôt un accès de folie chez un être faible, que la suite d'un intérêt courageux, raisonné, et en guerre constante avec la société, est précisément le contraire de ce qu'il faut à l'Italie, où l'on cherche à l'implanter, mais c'est une erreur d'honnêtes gens.

J'ai vu les juges allemands en Italie se désespérer des sentences de mort, ou l'équivalent, les fers durs, qu'ils étaient obligés de prononcer sans l'aveu des coupables.


CHAPITRE XLIX

Une journée 11. Florence.

Florence, 12 février 1819.

CE soir j'ai trouvé dans une loge un homme qui avait quelque chose à solliciter auprès d'un magistrat de cinquante ans. Sa première demande a été Quelle est sa maîtresse ? Chi avvicina adesso ? Ici toutes ces affaires sont de la dernière publicité, elles ont leurs lois, il y a la manière approuvée de se conduire qui est basée sur la justice sans presque rien de conventionnel, autrement on est un porco. Qu'y a-t-il de nouveau, demandait hier un de mes amis, arrivant de Volterre? Après un mot de gémissement énergique sur Napoléon et les Anglais, on ajoute avec le ton du plus vif intérêt « La Vitteleschi a changé d'amant ce pauvre Gherardesca se désespère. Qui a-t-elle pris ? Montegalli, ce bel officier à moustaches, qui avait la principessa Colona, voyez-le là-bas au parterre, cloué sous sa loge il est là toute la soirée, car le mari ne veut pas le voir à la maison, et vous apercevez près


de la porte le pauvre Gherardesca se promenant tristement et comptant de loin les regards que son infidèle lance à son successeur. Il est très changé, et dans le dernier désespoir c'est en vain que ses amis veulent l'envoyer à Paris et à Londres. Il se sent mourir, dit-il, seulement à l'idée de quitter Florence. »

Chaque année, il y a vingt désespoirs pareils dans la haute société j'en ai vu durer trois ou quatre ans. Ces pauvres diables sont sans nulle vergogne, et prennent pour confidents toute la terre. Au reste il y a peu de société ici, et encore, quand on aime, on n'y va presque plus. Il ne faut pas croire que les grandes passions et les belles âmes soient communes nulle part, même en Italie seulement des cœurs plus enflammés et moins étiolés par les mille petits soins de la vanité y trouvent des plaisirs délicieux, même dans les espèces subalternes d'amour. J'y ai vu l'amourcaprice, par exemple, causer des transports et des moments d'ivresse, que la passion la plus éperdue n'a jamais amenés sous le méridien de Paris 1.

Je remarquais ce soir, qu'il y a des noms propres en italien, pour mille circonstances 1. De ce Paris qui a donné au monde Voltaire, Molière et tant d hommes distingués par l'esprit mais l'on ne peut pas tout avoir, et il y aurait peu d'esprit a. en prendre de l'humeur.


particulières de l'amour qui, en français, exigeraient des périphrases à n'en plus finir par exemple l'action de se retourner brusquement, quand du parterre on lorgne dans sa loge la femme qu'on veut avoir, et que le mari ou le servant viennent à s'approcher du parapet de la loge.

Voici les traits principaux du caractère de ce peuple.

1° L'attention accoutumée à être au service de passions profondes ne peul pas se mouvoir rapidement, c'est la différence la plus marquante du Français à l'Italien. II faut voir un Italien s'embarquer dans une diligence, ou faire un payement, c'est là la furia francese c'est pour cela qu'un Français des plus vulgaires, pour peu qu'il ne soit pas un fat spirituel à la Démasure, paraît toujours un être supérieur à une Italienne. (L'amant de la princesse D. à Rome).

2° Tout le monde fait l'amour et non pas en cachette comme en France, le mari est le meilleur ami de l'amant.

3° Personne ne lit.

4° Il n'y a pas de société. Un homme ne compte pas pour remplir et occuper sa vie sur le bonheur qu'il tire chaque jour, de deux heures de conversation et de jeu de vanité dans telle maison. Le mot causerie ne se traduit pas en italien. L'on parle


quand on a quelque chose à dire pour le service d'une passion, mais rarement l'on parle pour bien parler et sur tous les sujets venus.

Le ridicule n'existe pas en Italie.

En France nous cherchons à imiter tous les deux le même modèle et je suis juge compétent de la manière dont vous le copiez1. En Italie je ne sais pas si cette action singulière que je vois faire ne fait pas plaisir à celui qui la fait, et peut-être ne m'en ferait pas à moi-même.

Ce qui est affecté dans le langage ou dans les manières à Rome, est de bon ton ou inintelligible à Florence qui en est à cinquante lieues. On parle français à Lyon comme à Nantes. Le vénitien, le napolitain, le génois, le piémontais sont des langues presque entièrement différentes et seulement parlées par des gens qui sont convenus de n'imprimer jamais que dans une langue commune, celle qu'on parle à Rome. Rien n'est absurde comme une comédie dont la scène est à Milan, et dont les personnages parlent romain. La langue italienne beaucoup plus faite pour être chantée que parlée, ne sera soutenue contre la clarté française qui l'envahit que par la musique. 1. Cette habitude des Français diminuant tous les jours, éloignera de nous les héros de Molière.


En Italie la crainte du pacha et de ses espions fait estimer l'ulile il n'y a pas du tout d'honneur bête 1. Il est remplacé par une sorte de petite haine de société, appelée pellegolismo.

Enfin donner un ridicule c'est se faire un ennemi mortel, chose fort dangereuse dans un pays où la force et l'office des gouvernements se bornent à arracher l'impôt et à punir tout ce qui se distingue.

6° Le patriotisme d'antichambre.

Cet orgueil qui nous porte à chercher l'estime de nos concitoyens, et à faire corps avec eux, expulsé de toute noble entreprise, vers l'an 1550, par le despotisme jaloux des petits princes d'Italie, a donné naissance à un produit barbare, à une espèce de Caliban, à un monstre plein de fureur et de sottise le patriotisme d'anlichambre, comme disait M. Turgot, à propos du siège de Calais (le Soldat laboureur de ce temps-là). J'ai vu ce monstre hébéter les gens les plus spirituels. Par exemple un étranger se fera mal vouloir même des jolies femmes s'il s'avise de trouver des défauts dans le peintre ou dans le poète de ville, on lui dit fort bien et d'un grand sérieux, qu'il ne faut pas venir chez les 1. Toutes les infractions à cet honneur sont ridicules dans les sociétés bourgeoises en France. (Voir la Petite ville, de M. Picard).


gens pour s'en moquer, et on lui cite à ce sujet un mot de Louis XIV sur Versailles. A Florence on dit il nostro Benvenuti, comme à Brescia il nostro Arrici; ils mettent sur le mot noslro une certaine emphase contenue et pourtant bien comique, à peu près comme le Miroir parlant avec onction de la musique nationale, et de M. Monsigny le musicien de l'Europe.

Pour ne pas rire au nez de ces braves patriotes, il faut se rappeler que, par suite des dissensions du moyen âge, envenimées par la politique atroce des papes 1, chaque ville hait mortellement la cité voisine, et le nom des habitants de celle-ci passe toujours dans la première pour synonyme de quelque grossier défaut. Les papes ont su faire de ce beau pays la patrie de la haine. Ce patriotisme d'antichambre est la grande plaie morale de l'Italie, typhus délétère qui aura encore des effets funestes longtemps après qu'elle aura secoué le joug de ses petits p. ridicules. Une des formes de ce patriotisme est la haine inexorable pour tout ce qui est étranger. Ainsi ils trouvent les Allemands bêtes, et se mettent en colère quand on leur dit « Qu'a produit l'Italie dans le XVIIIe siècle, d'égal à Catherine II ou à Frédéric le Grand ? Où avez1. Voir l'excellente et curieuse Histoire de l'Eglise, par M. de Potter.


vous un jardin anglais comparable au moindre jardin allemand, vous qui par votre climat avez un véritable besoin d'ombre ? »

7° Au contraire des Anglais et des Français, les Italiens n'ont aucun préjugé politique on y sait par cœur le vers de la Fontaine

Votre ennemi c'est votre M.

L'aristocratie, s'appuyant sur les prêtres et sur les sociétés bibliques, est pour eux un vieux tour de passe-passe qui les fait rire. En revanche un Italien abesoin detrois mois de séjour en France pour concevoir comment un marchand de draps peut être ultra.

8° Je mettrais pour dernier trait de caractère l'intolérance dans la discussion et la colère, dès qu'ils ne trouvent pas sous la main un argument à lancer contre celui de leur adversaire. Alors on les voit pâlir. C'est une des formes de l'extrême sensibilité, mais ce n'est pas une de ses formes aimables par conséquent c'est une de celles que j'admets le plus volontiers en preuve de son existence.

J'ai voulu voir l'amour éternel, et après bien des difficultés j'ai obtenu d'être présenté ce soir au chevalier C. et à sa maîtresse auprès de laquelle il vit depuis cin-


quante-quatre ans. Je suis sorti attendri de la loge de ces aimables vieillards voilà l'art d'être heureux, art ignoré de tant de jeunes gens.

Il y a deux mois que j'ai vu monsignor R* duquel j'ai été bien reçu parce que je lui portais des Minerves. Il était à sa maison de campagne avec Mme D. qu'il avvicina, comme on dit, depuis trente-quatre ans. Elle est encore belle, mais il y a un fond de mélancolie dans ce ménage, on l'attribue à la perte d'un fils empoisonné autrefois par le mari.

Ici, faire l'amour n'est pas, comme à Paris, voir sa maîtresse un quart d'heure toutes les semaines, et, le reste du temps, accrocher un regard ou un serrement de main l'amant, l'heureux amant, passe quatre ou cinq heures de chacune de ses journées avec la femme qu'il aime. Il lui parle de ses procès, de son jardin anglais, de ses parties de chasse, de son avancement, etc., etc. C'est l'intimité la plus complète et la plus tendre il la tutoie en présence du mari, et partout. Un jeune homme de ce pays, et fort ambitieux, à ce qu'il croyait, appelé à une grande place à Vienne (rien moins qu'ambassadeur), n'a pas pu se faire à l'absence. Il a remercié de la place au bout de six mois, et est revenu être heureux dans la loge de son amie.


Ce commerce de tous les instants, serait gênant en France, où il est nécessaire de porter dans le monde une certaine affectation, et où votre maîtresse vous dit fort bien Monsieur un tel, vous êtes maussade ce soir, vous ne dites rien. En Italie il ne s'agit que de dire à la femme qu'on aime tout ce qui passe par la tête, il faut exactement penser tout haut. Il y a un certain effet nerveux de l'intimité et de la franchise provoquant la franchise, que l'on ne peut attraper que par là. Mais il y a un grand inconvénient on trouve que faire l'amour de cette manière paralyse tous les goûts et rend insipides toutes les autres occupations de la vie. Cet amour-là est le meilleur remplaçant de la passion.

Nos gens de Paris qui en sont encore à concevoir qu'on puisse être Persan, ne sachant que dire, s'écrieront que ces mœurs sont indécentes. D'abord je ne suis qu'historien, et puis je me réserve de leur démontrer un jour, par lourds raisonnements, qu'en fait de mœurs, et pour le fond des choses, Paris ne doit rien à Bologne. Sans s'en douter, ces pauvres gens répètent encore leur catéchisme de trois sous. 12 juillet 1821. — A Bologne il n'y a point d'odieux dans la société. A Paris, le rôle de mari trompé est exécrable, ici (à Bologne) ce n'est rien, il n'y a pas de maris


voyage de Sherlock.

trompés. Les mœurs sont donc les mêmes, il n'y a que la haine de moins le cavalier servant de la femme est toujours ami du mari, et cette amitié cimentée par des services réciproques, survit bien souvent à d'autres intérêts. La plupart de ces amours durent cinq ou six ans, plusieurs toujours. On se quitte enfin quand on ne trouve plus de douceur à se tout dire, et passé le premier mois de la rupture il n'y a pas d'aigreur. Janvier 1822. L'ancienne mode des cavaliers servants, importée en Italie par Philippe II avec l'orgueil et les mœurs espagnoles, est entièrement tombée dans les grandes villes. Je ne connais d'exception que les Calabres, où toujours le frère aîné se fait prêtre, marie le cadet et s'établit le servant de sa belle-sœur et en même temps l'amant.

Napoléon a ôté le libertinage à la haute Italie et même à ce pays-ci (Naples).

Les mœurs de la génération actuelle des jolies femmes font honte à leurs mères elles sont plus favorables à l'amour-passion. L'amour physique a beaucoup perdu 1. 1. Vers 1780, la maxime était

Molti averne,

Un goderne,

E cambiar spesso.

Voyage de Sherlock.


CHAPITRE L

L'amour aux Etats-Unis.

UN gouvernement libre est un gouvernement qui ne fait point de mal aux

U citoyens, mais qui au contraire leur donne la sûreté et la tranquillité. Mais il y a encore loin de là au bonheur, il faut que l'homme le fasse lui-même, car ce serait une âme bien grossière que celle qui se tiendrait parfaitement heureuse parce qu'elle jouirait de la sûreté et de la tranquilité. Nous confondons ces choses en Europe accoutumés que nous sommes à des gouvernements qui nous font du mal, il nous semble qu'en être délivré serait le suprême bonheur semblables en cela à des malades travaillés par des maux douloureux. L'exemple de l'Amérique montre bien le contraire. Là, le gouvernement s'acquitte fort bien de son office, et ne fait de mal à personne. Mais comme si le destin voulait déconcerter et démentir toute notre philosophie, ou plutôt l'accuser de ne pas connaître tous les éléments de l'homme, éloignés comme nous le sommes depuis tant


de siècles par le malheureux état de l'Europe de toute véritable expérience, nous voyons que lorsque le malheur venant des gouvernements manque aux Américains, ils semblent se manquer à eux-mêmes. On dirait que la source de la sensibilité se tarit chez ces gens-là. Ils sont justes, ils sont raisonnables, et ils ne sont point heureux. L. B.1, c'est-à-dire les ridicules conséquences et règles de conduite que des esprits bizarres déduisent de ce recueil de poèmes et de chansons, suffit-elle pour causer tout ce malheur ? L'effet me semble bien considérable pour la cause.

M. de Volney racontait que se trouvant à table à la campagne, chez un brave Américain, homme à son aise et environné d'enfants déjà grands, il entre un jeune homme dans la salle « Bonjour, William, dit le père de famille, asseyez-vous. Vous vous portez bien à ce que je vois. » Le voyageur demanda qui était ce jeune homme « C'est le second de mes fils. Et d'où vient-il ? De Canton. »

L'arrivée d'un fils des bouts de l'univers ne faisait pas plus de sensation.

Toute l'attention semble employée aux arrangements raisonnables de la vie, et à prévenir tous les inconvénients arrivés 1. La Bible. N. D. L. E.


enfin au moment de recueillir le fruit de tant de soins et d'un si long esprit d'ordre, il ne se trouve plus de vie de reste pour jouir.

On dirait que les enfants de Penn n'ont jamais lu ce vers qui semble leur histoire Et propter vitam, vivendi perdere causas.

Les jeunes gens des deux sexes lorsque l'hiver est venu, qui comme en Russie est la saison gaie du pays, courent ensemble en traîneaux sur la neige le jour et la nuit, ils font des courses de quinze ou vingt milles fort gaiement et sans personne pour les surveiller et il n'en résulte jamais d'inconvénient.

Il y a la gaieté physique de la jeunesse qui passe bientôt avec la chaleur du sang et qui est finie à vingt-cinq ans je ne vois pas les passions qui font jouir. Il y a tant d'habitude de raison aux Etats-Unis, que la cristallisation en a été rendue impossible. J'admire ce bonheur et ne l'envie pas c'est comme le bonheur d'êtres d'une espèce différente et inférieure. J'augure beaucoup mieux des Florides et de l'Amérique méridionale 1.

1. Voiries mœurs des Ues Açores: l'amour de Dieu et l'autre amoury occupent tous les instants. La religion chrétienne interprétée par les jésuites est beaucoup moins ennemie de l'homme, en ce sens, que le protestantisme anglais elle


Ce qui fortifie ma conjecture sur celle du Nord, c'est le manque absolu d'artistes et d'écrivains. Les États-Unis ne nous ont pas encore envoyé une scène de tragédie, un tableau ou une vie de Washington.

permet au moins de danser le dimanche et un jour de plaisir sur sept, c'est beaucoup pour le cultivateur qui travaille assi dûment les six autres.


CHAPITRE LI

De l'amour en Provence jusqu'à la conquête de Toulouse en 1328, par les Barbares du Nord.

L'AMOUR eut une singulière forme en Provence, depuis l'an 1100 jusqu'en 1328. Il y avait une législation établie pour les rapports des deux sexes en amour, aussi sévère et aussi exactement suivie que peuvent l'être aujourd'hui les lois du point d'honneur. Celles de l'amour faisaient d'abord abstraction complète des droits sacrés des maris. Elles ne supposaient aucune hypocrisie. Ces lois, prenant la nature humaine telle qu'elle est, devaient produire beaucoup de bonheur.

Il y avait la manière officielle de se déclarer amoureux d'une femme, et celle d'être agréé par elle en qualité d'amant. Après tant de mois de cour d'une certaine façon, on obtenait de lui baiser la main. La société, jeune encore, se plaisait dans les formalités et les cérémonies qui alors montraient la civilisation, et qui aujourd'hui feraient mourir d'ennui. Le même caractère se retrouve dans la langue des Provençaux,


dans la difficulté et l'entrelacement de leurs rimes, dans leurs mots masculins et féminins pour exprimer le même objet enfin dans le nombre infini de leurs poètes. Tout ce qui est forme dans la société, et qui aujourd'hui est si insipide, avait alors toute la fraîcheur et la saveur de la nouveauté. Après avoir baisé la main d'une femme, on s'avançait de grade en grade à force de mérite et sans passe-droits. II faut bien remarquer que si les maris étaient toujours hors de la question, d'un autre côté l'avancement officiel des amants s'arrêtait à ce que nous appellerions les douceurs de l'amitié la plus tendre entre personnes de sexes différents 1. Mais après plusieurs mois ou plusieurs années d'épreuve, une femme étant parfaitement sûre du caractère et de la discrétion d'un homme, cet homme ayant avec elle toutes les apparences et toutes les facilités que donne l'amitié la plus tendre, cette amitié devait donner à la vertu de bien fortes alarmes.

J'ai parlé de passe-droits, c'est qu'une femme pouvait avoir plusieurs amants, mais un seul dans les grades supérieurs. Il semble que les autres ne pouvaient pas être avancés beaucoup au delà du degré d'amilié qui consistait à lui baiser la main et à la 1. Mémoires de la vie de Chabanon, éarita par lui -mtme. Les coups de canne au plafond.


voir tous les jours. Tout ce qui nous reste de cette singulière civilisation est en vers et envers rimés de la manière la plus baroque et la plus difficile; il ne faut pas s'étonner si les notions que nous tirons des ballades des troubadours sont vagues et peu précises. On a trouvé jusqu'à un contrat de mariage en vers. Après la conquête, en 1328, pour cause d'hérésie, les papes prescrivirent à plusieurs reprises de brûler tout ce qui était écrit dans la langue vulgaire. L'astuce italienne proclamait le latin la seule langue digne de gens aussi spirituels. Ce serait une mesure bien avantageuse si l'on pouvait la renouveler en 1822.

Tant de publicité et d'officiel dans l'amour semblent au premier aspect ne pas s'accorder avec la vraie passion. Si la dame disait à son servant Allez pour l'amour de moi visiter la tombe de notre Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem, vous y passerez trois ans et reviendrez ensuite l'amant partait aussitôt hésiter un instant l'aurait couvert de la même ignominie qu'aujourd'hui une faiblesse sur le point d'honneur. La langue de ces gens-là a une finesse extrême pour rendre les nuances les plus fugitives du sentiment. Une autre marque que ces mœurs étaient fort avancées sur la route de la véritable civilisation, c'est qu'à peine sortis des horreurs du moyen


âge, et de la féodalité où la force était tout, nous voyons le sexe le plus faible moins tyrannisé qu'il ne l'est légalement aujourd'hui nous voyons les pauvres et faibles créatures qui ont le plus à perdre en amour et dont les agréments disparaissent le plus vite, maîtresses du destin des hommes qui les approchent. Un exil de trois ans en Palestine, le passage d'une civilisation pleine de gaieté au fanatisme et à l'ennui d'un camp de croisés devaient être pour tout autre qu'un chrétien exalté, une corvée fortpénible. Que peut faire à son amant une femme lâchement abandonnée par lui à Paris ? Il n'y a qu'une réponse que je vois d'ici aucune femme de Paris qui se respecte n'a d'amant. On voit que la prudence a droit de conseiller bien plus aux femmes d'aujourd'hui de ne pas se livrer à l'amour-passion. Mais une autre prudence qu'assurément je suis loin d'approuver, ne leur conseille-telle pas de se venger avec l'amour physique? Nous avons gagné à notre hypocrisie et à notre ascétisme 1, non pas un hommage rendu à la vertu, l'on ne contredit jamais impunément la nature, mais qu'il y a moins de bonheur sur la terre et infiniment moins d'inspirations généreuses.

Un amant qui, après dix ans d'intimité, 1. Principe ascétique de Jérémie Bentham.


abandonnait sa pauvre maîtresse parce qu'il s'apercevait qu'elle avait trentedeux ans, était perdu d'honneur dans l'aimable Provence il n'avait d'autre ressource que de s'enterrer dans la solitude d'un cloître. Un homme non pas généreux, mais simplement prudent, avait donc intérêt à ne pas jouer alors plus de passion qu'il n'en avait.

Nous devinons tous cela, car il nous reste bien peu de monuments donnant des notions exactes.

Il faut juger l'ensemble des mœurs d'après quelques faits particuliers. Vous connaissez l'anecdote de ce poète qui avait offensé sa dame, après deux ans de désespoir elle daigna enfin répondre à ses nombreux messages, et lui fit dire que s'il se faisait arracher un ongle et qu'il lui fît présenter cet ongle par cinquante chevaliers amoureux et fidèles, elle pourrait peut-être lui pardonner. Le poète se hâta de se soumettre à l'opération douloureuse. Cinquante chevaliers bien venus de leurs dames allèrent présenter cet ongle à la belle offensée avec toute la pompe possible. Cela fit une cérémonie aussi imposante que l'entrée d'un des princes du sang dans une des villes du royaume. L'amant couvert des livrées du repentir suivait de loin son ongle. La dame, après avoir vu s'accomplir toute


la cérémonie qui fut fort longue, daigna lui pardonner il fut réintégré dans toutes les douceurs de son premier bonheur. L'histoire dit qu'ils passèrent ensemble de longues et heureuses années. Il est sûr que les deux ans de malheur prouvent une passion véritable et l'auraient fait naître quand elle n'eût pas existé avec cette force auparavant.

Vingt anecdotes que je pourrais citer montrent partout une galanterie aimable, spirituelle et conduite entre les deux sexes sur les principes de la justice je dis galanterie, car en tout temps l'amour-passion est une exception plus curieuse que fréquente, et l'on ne saurait lui imposer de lois. En Provence, ce qu'il peut y avoir de calculé et de soumis à l'empire de la raison était fondé sur la justice et sur l'égalité de droits entre les deux sexes, voilà ce que j'admire surtout comme éloignant le malheur autant qu'il est possible. Au contraire, la monarchie absolue sous Louis XV, était parvenue à mettre à la mode la scélératesse et la noirceur dans ces mêmes rapports 1.

Quoique cette jolie langue provençale, 1. Il faut avoir entendu parler l'aimable général Laclos, Naples, 1802. Si l'on n'a pas eu ce bonheur, l'on peut ouvrir la Vie privée du maréchal de Richelieu, neuf volumes bien plaisamment rédigés.


si remplie de délicatesse et si tourmentée par la rime 1, ne fût pas probablement celle du peuple, les mœurs de la haute classe avaient passé aux classes inférieures très peu grossières alors en Provence, parce qu'elles avaient beaucoup d'aisance. Elles étaient dans les premières joies d'un commerce fort prospère et fort riche. Les habitants des rives de la Méditerranée venaient de s'apercevoir (au ixe siècle) que faire le commerce en hasardant quelques barques sur cette mer était moins pénible et presque aussi amusant que de détrousser les passants sur le grand chemin voisin, à la suite de quelque petit seigneur féodal. Peu après, les Provençaux du Xe siècle virent chez les Arabes qu il y avait des plaisirs plus doux que piller, violer et se battre. Il faut considérer la Méditerranée comme le foyer de la civilisation européenne. Les bords heureux de cette belle mer si favorisée par le climat l'étaient encore par l'état prospère des habitants et par l'absence de toute religion ou législation triste. Le génie éminemment gai des Provençaux d'alors avait traversé la religion chrétienne sans en être altéré.

Nous voyons une vive image d'un effet semblable de la même cause dans les villes 1. Née à Narbonne mélange de latin et d'arabe.


d'Italie dont l'histoire nous est parvenue d'une manière plus distincte et qui d'ailleurs ont été assez heureuse pour nous laisser le Dante, Pétrarque et la peinture. Les Provençaux ne nous ont pas légué un grand poème, comme la Divine Comédie, dans lequel viennent se réfléchir toutes les particularités des mœurs de l'époque. Ils avaient, ce me semble, moins de passion et beaucoup plus de gaieté que les Italiens. Ils tenaient de leurs voisins les Maures d'Espagne, cette agréable manière de prendre la vie. L'amour régnait avec l'allégresse, les fêtes et les plaisirs dans les châteaux de l'heureuse Provence. Avez-vous vu à l'Opéra la finale d'un bel opéra-comique de Rossini, tout est gaieté, beauté, magnificence idéale sur la scène. Nous sommes à mille lieues des vilains côtés de la nature humaine. L'opéra finit, la toile tombe, les spectateurs s'en vont, le lustre s'élève, on éteint les quinquets. L'odeur de lampe mal éteinte remplit la salle, le rideau se relève à moitié, l'on aperçoit des polissons sales et mal vêtus se démener sur la scène, ils s'y agitent d'une manière hideuse, ils y tiennent la place des jeunes femmes qui la remplissaient de leurs grâces il n'y a qu'un instant.

Tel fut pour le royaume de Provence


l'effet de la conquête de Toulouse par l'armée des croisés. Au lieu d'amour, de grâces et de gaieté, on eut les Barbares du Nord et saint Dominique. Je ne noircirai point ces pages du récit à faire dresser les cheveux des horreurs de l'inquisition dans toute la ferveur de la jeunesse. Quant aux barbares, c'étaient nos pères; ils tuaient et saccageaient tout ils détruisaient pour le plaisir de détruire ce qu'ils ne pouvaient emporter une rage sauvage les animait contre tout ce qui portait quelque trace de civilisation, surtout ils n'entendaient pas un mot de cette belle langue du Midi, et leur fureur en était redoublée. Forts superstitieux, et guidés par l'affreux saint Dominique, ils croyaient gagner le ciel en tuant des Provençaux. Tout fut fini pour ceux-ci, plus d'amour, plus de gaieté, plus de poésie moins de vingt ans après la conquête (1335), ils étaient presque aussi barbares et aussi grossiers que les Français 1, que nos pères. D'où était tombée dans ce coin du monde cette charmante forme de civilisation qui pendant deux siècles fit le bonheur des hautes classes de la société ? des Maures d'Espagne apparemment.

1. Voir l'Etat de la puissance militaire de la Russie, véridique ouvrage du général sir Robert Wilson.


CHAPITRE LU

La Provenoe au XIIe siècle.

E vais traduire une anecdote des J manuscrits provençaux le fait que l'on va lire eut lieu vers l'an 1180, et l'histoire fut écrite vers 12501; l'anecdote est assurément fort connue toute la nuance des mœurs est dans le style. Je supplie qu'on me permette de traduire mot à mot et sans chercher aucunement l'élégance du langage actuel. « Monseigneur Raymond de Roussillon fut un vaillant baron ainsi que le savez, et eut pour femme madona Marguerite, la plus belle femme que l'on connût en ce temps, et la plus douée de toutes belles qualités, de toute valeur et de toute courtoisie. II arriva ainsi que Guillaume de Cabstaing, qui fut fils d'un pauvre chevalier du château Cabstaing, vint à la cour de Monseigneur Raymond de Roussillon, se présenta à lui et lui demanda s'il 1. Le manuscrit est à la bibliothèque Laurentiana. M. Raynouard le rapporte au tome V de ses Troubadours page 189. Il y a plusieurs fautes dans son texte il a trop loué et trop peu connu les troubadours.


lui plaisait qu'il fut varlet de sa cour. Monseigneur Raymond, qui le vit beau et avenant, lui dit qu'il fût le bienvenu, et qu'il demeurât en sa cour. Ainsi Guillaume demeura avec lui et sut si gentement se conduire, que petits et grands l'aimaient et il sut tant se distinguer que Monseigneur Raymond voulut qu'il fût donzel de madona Marguerite, sa femme et ainsi fut fait. Adonc s'efforça Guillaume de valoir encore plus et en dits et en faits. Mais ainsi comme il a coutume d'avenir en amour, il se trouva qu'amour voulut prendre madona Marguerite et enflammer sa pensée. Tant lui plaisait le faire de Guillaume, et son dire, et son semblant, qu'elle ne put se tenir un jour de lui dire « Or ça, « dis-moi, Guillaume, si une femme te faisait « semblant d'amour, oserais-tu bien l'ai« mer?» Guillaume qui s'en était aperçu lui répondit tout franchement «Oui, bien « ferais-je, madame, pourvu seulement « que semblant fut véritier. Par saint « Jean fit la dame, bien avez répondu « comme un homme de valeur mais à « présent je te veux éprouver si tu feras « savoir et connaître en fait de semblants « quels sont de vérité et quels non. »

» Quand Guillaume eut entendu ces paroles, il répondit « Madame, qu'il soit « ainsi comme il vous plaira. »


» Il commença à être pensif, et Amour aussitôt lui chercha guerre et les pensers qu'Amour envoie aux siens lui entrèrent dans tout le profond du eceur, et de là en avant il fut des servants d'amour et commença à trouver de petits couplets avenants et gais, et des chansons à danser et des chansons de chant 2 plaisant, par quoi il était fort agréé, et plus de celle pour laquelle il chantait. Or, Amour qui accorde à ses servants leur récompense quand il lui plaît, voulut à Guillaume donner le prix du sien et le voilà qui commence à prendre la dame si fort de pensers et de réflexions d'amour que ni jour ni nuit elle ne pouvait reposer, songeant à la valeur et à la prouesse qui en Guillaume s'était si copieusement logée et mise.

» Un jour il arriva que la dame prit Guillaume et lui dit « Guillaume, or ça, « dis-moi, t'es-tu à cette heure aperçu « de mes semblants, s'ils sont véritables « ou mensongers ? » Guillaume répond « Madona, ainsi Dieu me soit en aide, du « moment en ça que j'ai été votre servant, « il ne m'a pu entrer au cœur nulle pensée « que vous ne fussiez la meilleure qui onc « naquit et la plus véritable et en paroles I. Faire.

2. Il inventait les airs et les paroles.


« et en semblants. Cela je crois et croirai « toute ma vie. Et la dame répondit:

« Guillaume, je vous dis que si Dieu « m'aide que jà ne serez par moi trompé, « et que vos pensers ne seront pas vains « ni perdus.» Et elle étendit les bras et l'embrassa doucement dans la chambre où ils étaient tous deux assis, et ils commencèrent leur druerie 1; et il ne tarda guère que les médisants, que Dieu ait en ire, se mirent à parler et à deviser de leur amour, à propos des chansons que Guillaume faisait, disant qu'il avait mis son amour en madame Marguerite, et tant dirent-ils à tort et à travers que la chose vint aux oreilles de monseigneur Raymond. Alors il fut grandement peiné et fort grièvement triste, d'abord parce qu'il lui fallait perdre son compagnon-écuyer qu il aimait tant, et plus encore pour la honte de sa femme.

» Un jour il arriva que Guillaume s'en était allé à la chasse à l'épervier avec un écuyer seulement et monseigneur Raymond fit demander où il était; et un valet lui répondit qu'il était allé à l'épervier, et tel qu'il le savait ajouta qu'il était en tel endroit. Sur-le-champ Raymond prend des armes cachées et se fait 1. A far all' amore.


amener son cheval, et prend tout seul son chemin vers cet endroit où Guillaume était allé tant il chevaucha qu'il le trouva. Quand Guillaume le vit venir, il s'en étonna beaucoup, et sur-le-champ il lui vint de sinistres pensées, et il s'avança à sa rencontre et lui dit « Seigneur, soyez le bien arrivé. Comment êtes-vous ainsi seul? » Monseigneur Raymond répondit « Guillaume, c'est que je vais vous cherchant pour me divertir avec vous. N'avez-vous rien pris ? Je n'ai guère pris, seigneur, car je n'ai guère trouvé et qui peu trouve ne peut guère prendre, comme dit le proverbe. Laissons là désormais cette conversation, dit monseigneur Raymond, 'et, par la foi que vous me devez, dites-moi vérité sur tous les sujets que je vous voudrai demander. Par Dieu seigneur, dit Guillaume, si cela est chose à dire, bien vous la dirai-je. — Je ne veux ici aucune subtilité, ainsi dit monseigneur Raymond, mais vous me direz tout entièrement sur tout ce que je vous demanderai. Seigneur, autant qu'il vous plaira me demander, dit Guillaume, autant vous dirai-j e la vérité. » Et monseigneur Raymond demande «Guillaume, si Dieu et la sainte foi vous vaut, avez-vous une maîtresse pour qui vous chantiez ou pour laquelle Amour vous étreigne?» Guillaume répond


«Seigneur, et commentferais-je pour chanter, si Amour ne me pressait pas ? Sachez la vérité, monseigneur, qu'Amour m'a tout en son pouvoir.» Raymond répond «Je veux bien le croire, qu'autrement vous ne pourriez pas si bien chanter mais je veux savoir s'il vous plaît qui est votre dame. Ah seigneur, au nom de Dieu, dit Guillaume, voyez ce que vous me demandez. Vous savez trop bien qu'il ne faut pas nommer sa dame, et que Bernard de Ventadour dit 1

En une chose ma raison me sert 1,

Oue jamais homme ne m'a demandé ma joie. Que je ne lui en aie menti volontiers.

Car cela ne me semble pas bonne doctrine,

Mais plutôt folie et acte d'enfant,

O ue quiconque est bien traité en amour

En veuille ouvrir son cœur à un autre homme, A moins qu'il ne puisse le servir et l'aider. »

» Monseigneur Raymond répond « Et je vous donne ma foi que je vous servirai selon mon pouvoir. » Raymond en dit tant que Guillaume lui répondit

« Seigneur, il faut que vous sachiez que j'aime la sœur de madame Marguerite votre femme et que je pense en avoir échange d'amour. Maintenant que vous le savez, je vous prie de venir à mon aide 1. On traduit mot à mot les vers provençaux cités par Guillaume.


ou du moins de ne pas me faire dommage. Prenez main et foi, fit Raymond, car je vous jure et vous engage que j'emploierai pour vous tout mon pouvoir. Et alors il lui donna sa foi, et quand il la lui eut donnée, Raymond lui dit :« Je veux que nous allions à son château,caril est près d'ici. Et je vous en prie, fit Guillaume, par Dieu. » Et ainsi ils prirent leur chemin vers le château de Liet. Et, quand ils furent au château ils furent bien accueillis par En1 Robert de Tarascon, qui était mari de madame Agnès, la sœur de madame Marguerite, et par Madame Agnès ellemême. Et monseigneur Raymond prit madame Agnès par la main, il la mena dans la chambre, et ils s'assirent sur le lit. Et monseigneur Raymond dit « Maintenant, dites-moi, belle-sœur, par la foi que vous me devez, aimez-vous d'amour ? » Et elle dit «Oui, seigneur. Et qui, fit-il. Oh cela, je ne vous le dis pas, réponditelle et quels discours me tenez-vous là ? » » A la fin tant la pria, qu'elle dit qu'elle aimait Guillaume de Cabstaing, elle dit cela parce qu'elle voyait Guillaume triste et pensif, et elle savait bien comme quoi il aimait sa sœur; et ainsi elle craignait que Raymond n'eût de mauvaises pensées 1. En, manière de parler parmi les Provençaux, que nous traduisons par le sire.


de Guillaume. Une telle réponse causa une grande joie à Raymond. Agnès conta tout à son mari, et le mari lui répondit qu'elle avait bien fait, et lui donna parole qu'elle avait la liberté de faire ou dire tout ce qui pourrait sauver Guillaume. Agnès n'y manqua pas. Elle appela Guillaume dans sa chambre tout seul, et resta tant avec lui, que Raymond pensa qu'il devait avoir eu d'elle plaisir d'amour et tout cela lui plaisait, et il commença à penser que ce qu'on lui avait dit de lui n'était pas vrai et qu'on parlait en l'air. Agnès et Guillaume sortirent de la chambre, le souper fut préparé et l'on soupa en grande gaieté. Et après souper Agnès fit préparer le lit des deux proche de la porte de sa chambre, et si bien firent de semblant en semblant la dame et Guillaume, que Raymond crut qu'il couchait avec elle. Et le lendemain ils dînèrent au château avec grande allégresse, et après dîner ils partirent avec tous les honneurs d'un noble congé et vinrent à Roussillon. Et aussitôt que Raymond le put, il se sépara de Guillaume et s'en vint à sa femme, et lui conta ce qu'il avait vu de Guillaume et de sa sœur, de quoi eut sa femme une grande tristesse toute la nuit. Et le lendemain elle fit appeler Guillaume, et le reçut mal, et l'appela faux ami et traître. Et Guil-


laume lui demanda merci, comme homme qui n'avait faute aucune de ce dont elle l'accusait, et lui conta tout ce qui s'était passé mot à mot. Et la femme manda sa sœur, et par elle sut bien que Guillaume n'avait pas tort. Et pour cela elle lui dit et commanda qu'il fît une chanson par laquelle il montrât qu'il n'aimait aucune femme excepté elle, et alors il fit la chanson qui dit

La douce pensée

Qu'amour souvent me donne.

Et quand Raymond de Roussillon ouït la chanson que Guillaume avait faite pour sa femme, il le fit venir pour lui parler assez loin du château et lui coupa la tête, qu'il mit dans un carnier, il lui tira le cœur du corps et il le mit avec la tête. Il s'en alla au château, il fit rôtir le cœur et apporter à table à sa femme, et il le lui fit manger sans qu'elle le sût. Quand elle l'eût mangé, Raymond se leva et dit à sa femme que ce qu'elle venait de manger était le cœur du seigneur Guillaume de Cabstaing, et lui montra la tête et lui demanda si le cœur avait été bon à manger. Et elle entendit ce qu'il disait et vit et connut la tête du seigneur Guillaume. Elle lui répondit et dit que le cœur avait été si bon et savoureux, que jamais autre


manger ou autre boire ne lui ôterait de la bouche le goût que le cœur du seigneur Guillaume y avait laissé. Et Raymond lui courut sus avec une épée. Elle se prit à fuir, se jeta d'un balcon en bas et se cassa la tête.

» Cela fut su dans toute la Catalogne et dans toutes les terres du roi d'Aragon. Le roi Alphonse et tous les barons de ces contrées eurent grande douleur et grande tristesse de la mort du seigneur Guillaume et de la femme que Raymond avait aussi laidement mise à mort. Ils lui firent la guerre à feu et à sang. Le roi Alphonse d'Aragon ayant pris le château de Raymond, il fit placer Guillaume et sa dame dans un monument devant la porte de l'église d'un bourg nommé Perpignac. Tous les parfaits amants, toutes les parfaites amantes prièrent Dieu pour leurs âmes. Le roi d'Aragon prit Raymond, le fit mourir en prison et donna tous ses biens aux parents de Guillaume et aux parents de la femme qui mourut pour lui. »


CHAPITRE LIII

L'Arabie.

C'EST sous la tente noirâtre de l'Arabe Bédouin qu'il faut chercher le

modèle et la patrie du véritable

amour. Là comme ailleurs la solitude et un beau climat ont fait naître la plus noble des passions du cœur humain, celle qui pour trouver le bonheur a besoin de l'inspirer au même degré qu'elle le sent.

Il fallait, pour que l'amour parût tout ce qu'il peut être dans le cœur de l'homme, que l'égalité entre la maîtresse et son amant fût établie autant que possible. Elle n'existe point cette égalité dans notre triste Occident une femme quittée est malheureuse ou déshonorée. Sous la tente de l'Arabe, la foi donnée ne peul pas se violer. Le mépris et la mort suivent immédiatement ce crime.

La générosité est si sacrée chez ce peuple qu'il est permis de voler pour donner. D'ailleurs les dangers y sont de tous les jours et la vie s'écoule toute pour ainsi


dire dans une solitude passionnée. Même réunis les Arabes parlent peu.

Rien ne change chez l'habitant du désert; tout y est éternel et immobile. Les mœurs singulières, dont je ne puis, par ignorance, que donner une faible esquisse, existaient probablement dès le temps d'Homère1. Elles ont été décrites pour la première fois vers l'an 600 de notre ère, deux siècles avant Charlemagne.

On voit que c'est nous qui fûmes les barbares à l'égard de l'Orient quand nous allâmes le troubler par nos croisades 2. Aussi devons-nous ce qu'il y a de noble dans nos mœurs à ces croisades et aux Maures d'Espagne.

Si nous nous comparons aux Arabes, l'orgueil de l'homme prosaïque sourira de pitié. Nos arts sont extrêmement supérieurs aux leurs, nos législations sont en apparence encore plus supérieures mais je doute que nous l'emportions dans l'art du bonheur domestique il nous a toujours manqué bonne foi et simplicité dans les relations de famille le trompeur est le premier malheureux. Il n'y a plus de sécurité pour lui toujours injuste il a toujours peur.

A l'origine des plus anciens monuments 1. 900 ans avant Jésus-Christ

2. 1095.


historiques, nous voyons les Arabes divisés de toute antiquité en un grand nombre de tribus indépendantes, errant dans le désert. Suivant que ces tribus pouvaient, avec plus ou moins de facilité, pourvoir aux premiers besoins de l'homme, elles avaient des mœurs plus ou moins élégantes. La générosité était la même partout, mais suivant le degré d'opulence de la tribu, elle se montrait par le don du quartier de chevreau nécessaire à la vie physique, ou par celui de cent chameaux, don provoqué par quelque relation de famille ou d'hospitalité.

Le siècle héroïque des Arabes, celui où ces âmes généreuses brillèrent pures de toute affectation de bel esprit ou de sentiment raffiné, fut celui qui précéda Mohammed et qui correspond au ve siècle de notre ère, à la fondation de Venise et au règne de Clovis. Je supplie notre orgueil de comparer les chants d'amour qui nous restent des Arabes, et les mœurs nobles retracées dans les Mille el une Nuits aux horreurs dégoûtantes qui ensanglantent chaque page de Grégoire de Tours, l'historien de Clovis, ou d'Eginard, l'historien de Charlemagne.

Mohammed fut un puritain, il voulut proscrire les plaisirs qui ne font de mal à personne il a tué l'amour dans les pays


qui ont admis l'islamisme1; c'est pour cela que sa religion a toujours été moins pratiquée dans l'Arabie, son berceau, que dans tous les autres pays mahométans. Les français ont rapporté d'Egypte quatre volumes in-folio, intitulés le Livre des Chansons. Ces volumes contiennent

1° Les biographies des poètes qui ont fait les chansons.

2° Les chansons elles-mêmes. Le poète y chante tout ce qui l'intéresse, il y loue son coursier rapide et son arc, après avoir parlé de sa maîtresse. Ces chants furent souvent les lettres d'amour de leurs auteurs; ils y donnaient à l'objet aimé un tableau fidèle de toutes les affections de leur âme. Ils parlent quelquefois de nuits froides pendant lesquelles ils ont été obligés de brûler leur arc et leurs flèches. Les Arabes sont une nation sans maisons.

Les biographies des musiciens qui ont fait la musique de ces chansons.

40 Enfin l'indication des formules musicales ces formules sont des hiéroglyphes pour nous cette musique nous restera à jamais inconnue, et d'ailleurs ne nous plairait pas.

1. Nœurs de Constantinople. La seule manière de tuer l'amour-passion est d'empêcher toute cristallisation par la facilité.


Il y a un autre recueil intitulé Histoire des Arabes qui sont morts d'amour.

Ces livres si curieux sont extrêmement peu connus le petit nombre de savants qui pourraient les lire ont eu le cœur desséché par l'étude, et par les habitudes acadé miques.

Pour nous reconnaître au milieu de monuments si intéressants par leur antiquité et par la beauté singulière des mœurs qu'ils font deviner, il faut demander quelques faits à l'histoire.

De tout temps, et surtout avant Mohammed, les Arabes se rendaient à la Mecque pour faire le tour de la Caaba ou maison d'Abraham. J'ai vu à Londres un modèle fort exact de la ville sainte. Ce sont sept à huit cents maisons à toits en terrasse, jetées au milieu d'un désert de sable dévoré par le soleil. A l'une des extrémités de la ville, l'on découvre un édifice immense à peu près de forme carrée cet édifice entoure la Caaba il se compose d'une longue suite de portiques nécessaires sous le soleil d'Arabie pour effectuer la promenade sacrée. Ce portique est bien important dans l'histoire des mœurs et de la poésie arabes ce fut apparemment pendant des siècles le seul lieu où les hommes et les femmes se trouvassent réunis. On faisait pêle-mêle, à pas lents, et en récitant en chœur des poé-


sies sacrées, le tour de la Caaba c'est une promenade de trois quarts d'heure ces tours se répétaient plusieurs lois dans la même journée c'était là le rite sacré pour lequel hommes et femmes accouraient de toutes les parties du désert. C'est sous le portique de la Caaba que se sont polies les mœurs arabes. Il s'établit bientôt une lutte entre les pères et les amants bientôt ce fut par des odes d'amour que l'Arabe dévoila sa passion à la jeune fille sévèrement surveillée par ses frères ou son père, à côté de laquelle il faisait la promenade sacrée. Les habitudes généreuses et sentimentales de ce peuple, existaient déjà dans le camp, mais il me semble que la galanterie arabe est née autour de la Caaba c'est aussi la patrie de leur littérature. D'abord elle exprima la passion avec simplicité et véhémence, telle que la sentait le poète, plus tard le poète, au lieu de songer à toucher son amie, pensa à écrire de belles choses alors naquit l'affectation que les Maures portèrent en Espagne et qui gâte encore aujourd'hui les livres de ce peuple 1.

Je vois une preuve touchante du respect 1. Il y a un fort grand nombre de manuscrits arabes à Paris. Ceux des temps postérieurs ont de l'affectation, mais jamais aucune imitation des Grecs on des Romains c'est ce qui les fait mépriser des savants.


des Arabes pour le sexe le plus faible dans la formule de leur divorce. La femme en l'absence du mari duquel elle voulait se séparer, détendait la tente et la relevait en ayant soin d'en placer l'ouverture du côté opposé à celui qu'elle occupait auparavent. Cette simple cérémonie séparait à jamais les deux époux.


FRAGMENTS

EXTRAITS ET TRADUITS

D'UN RECUEIL ARABE INTITULÉ

LE DIVAN DE L'AMOUR,

Compilé par Ebn-Abi-Hadglat (Manuscrits de la Bibliothèque du roi, nO' 1461 et 1462).

MOHAMMED, fils de Djaâfar Elahouâzadi, raconte que Djamil étant malade de la maladie dont il mourut,

Elâbas, fils de Sohail, le visita et le trouva prêt à rendre l'âme. 0 fils de Sohail lui dit Djamil, que penses-tu d'un homme qui n'a jamais bu de vin, qui n'a jamais fait de gain illicite, qui n'a jamais donné injustement la mort à nulle créature vivante que Dieu ait défendu de tuer, et qui rend témoignage qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est son prophète ? Je pense, répondit Ben Sohail, que cet homme sera sauvé et obtiendra le paradis mais quel est-il, cet homme que tu dis ? C'est moi, répliqua Djamil. Je ne croyais pas que tu professasses l'islamisme, dit alors Ben Sohail et d'ailleurs il y a vingt ans que tu fais l'amour à Bothaina et que


tu la célèbres dans tes vers. Me voici, répondit Djamil, au premier des jours de l'autre monde et au dernier des jours de ce monde et je veux que la clémence de notre maître Mohammed ne s'étende pas sur moi au jour du jugement, si j'ai jamais porté la main sur Bothaina pour quelque chose de répréhensible.

Ce Djamil et Bothaina, sa maîtresse, appartenaient tous les deux aux BenouAzra, qui sont une tribu célèbre en amour parmi toutes les tribus des Arabes. Aussi, leur manière d'aimer a-t-elle passé en proverbe et Dieu n'a point fait de créatures aussi tendres qu'eux en amour. Sahid, fils d'Agba, demanda un jour à un Arabe De quel peuple es-tu ? Je suis du peuple chez lequel on meurt quand on aime, répondit l'Arabe. Tu es donc de la tribu de Azra, ajouta Sahid ? Oui, par le maître de la Caaba, répliqua l'Arabe. D'où vient donc que vous aimez de la sorte? demanda ensuite Sahid.—Nos femmes sont belles et nos jeunes gens sont chastes, répondit l'Arabe.

Quelqu'un demanda un jour à ArouâBen-Hezam 1 Est-il donc bien vrai, 1. Cet A:rouâ-Ben-Jiezam était de la tribu de Azra dont il vient d'être fait mention. Il est célèbre comme poète, et plus célèbre encore comme un des nombreux martyrs de l'amour que les Arabes comptent parmi eux.


comme on le dit de vous, que vous êtes de tous les hommes ceux qui avez le cœur le plus tendre, en amour? Oui, par Dieu, cela est vrai, répondit Arouâ, et j'ai connu dans ma tribu trente jeunes gens que la mort a enlevés, et qui n'avaient d'autre maladie que l'amour.

Un Arabe des Benou-Fazârat dit un jour à un autre Arabe des Benou-Azra Vous autres, Benou-Azra, vous pensez que mourir d'amour est une douce et noble mort mais c'est là une faiblesse manifeste et une stupidité et ceux que vous prenez pour des hommes de grand cœur ne sont que des insensés et de molles créatures. —Tune parlerais pas ainsi, lui réponditl'Arabe de la tribu de Azra, si tu avais vu les grands yeux noirs de nos femmes voilés par-dessus de leurs longs sourcils, et décochant des flèches par-dessous si tu les avais vues sourire, et leurs dents briller entre leurs lèvres brunes.

Abou-el-Hassan, Ali, fils d'Abdalla, Elzagouni, raconte ce qui suit Un musulman aimait une fille chrétienne jusqu'au point d'en perdre la raison. Il fut obligé de faire un voyage dans un pays étranger avec un ami qui était dans la confidence de son amour. Ses affaires s'étant prolongées dans ce pays, il y fut attaqué d'une maladie mortelle, et dit alors à son ami Voilà que


mon terme approche, je ne rencontrerai plus dans ce monde celle que j'aime, et je crains, si je meurs musulman, de ne pas la rencontrer non plus dans l'autre vie. II se fit chrétien et mourut. Son ami se rendit auprès de la jeune chrétienne qu'il trouva malade. Elle lui dit Je ne verrai plus mon ami dans ce monde mais je veux me retrouver avec lui dans l'autre ainsi donc je rends témoignage qu'il y a d'autre dieu que Dieu, et que Mahommed est le prophète de Dieu. Là-dessus, elle mourut, etquela miséricorde de Dieu soit sur elle*.

Eltemimi raconte qu'il y avait dans la tribu des Arabes de Tagleb, une fille chrétienne fort riche qui aimait un jeune musulman. Elle lui offrit sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux, sans pouvoir parvenir à se faire aimer de lui. Quand elle eut perdu toute espérance, elle donna cent dinars à un artiste pour lui faire une figure du jeune homme qu'elle aimait. L'artiste fit cette figure, et quand la jeune fille l'eut, elle la plaça dans un endroit où elle venait tous les jours. Là, elle commençait par embrasser cette figure, et puis s'asseyait à côté d'elle et passait le reste de la journée à pleurer. Quand le soir était venu, elle saluait la figure et se retirait. Elle fit cela pendant longtemps. Le jeune homme vint


à mourir elle voulut le voir et l'embrasser mort, après quoi elle retourna auprès de sa figure, la salua, l'embrassa comme à l'ordinaire et se coucha à côté d'elle. Le matin venu on l'y trouva morte, la main étendue vers des lignes d'écriture qu'elle avait tracées avant de mourir*. Oueddah, du pays de Yamen, était renommé pour sa beauté entre les Arabes. — Lui et Om-el-Bonain, fille de Abd-elAziz, fils de Merouan, n'étant encore que des enfants, s'aimaient déjà tellement, que l'un ne pouvait souffrir d'être un moment séparé de l'autre. Lorsque Om-elBonain devint la femme de Oualid-BenAdb-el-Malek, Oueddah en perdit la raison. — Après être resté longtemps dans un état d'égarement et de souffrance, il se rendit en Syrie et commença à rôder chaque jour autour de l'habitation de Oualid, fils de Malek, sans trouver d'abord de moyen de parvenir à ce qu'il désirait. A la fin, il fit la rencontre d'une jeune fille qu'il réussit à s'attacher à force de persévérance et de soins. Quand il crut pouvoir se fier à elle, il lui demanda si elle connaissait Om-el-Bonain. -Sans doute, puisque c'est ma maîtresse, répondit la jeune fille. Eh bien reprit Oueddah, ta maîtresse est ma cousine et si tu veux lui porter de mes nouvelles tu lui feras certainement plaisir.


Je lui en porterai volontiers, répondit la jeune fille et là-dessus elle courut aussitôt vers Om-el-Bonain pour lui donner des nouvelles de Oueddah. Prends garde à ce que tu dis s'écria celle-ci Quoi Oueddah est vivant ? Assurément, dit la jeune fille. Va lui dire, poursuivit alors Om-elBonain, de ne point s'écarter jusqu'à ce qu'il lui arrive un messager de ma part. Elle prit ensuite ses mesures pour introduire Oueddahh chez elle, où elle le garda caché dans un coffre. Elle l'en faisait sortir pour être avec lui quand elle se croyait en sûreté et quand il arrivait quelqu'un qui aurait pu le voir, elle le faisait rentrer dans le coffre.

Il arriva un jour que l'on apporta à Oualid une perle, et il dit à l'un de ses serviteurs Prends cette perle et porte-la à Om-el-Bonain. Le serviteur prit la perle et la porta à Om-eI-Bonain. Ne s'étant pas fait annoncer il entra chez elle dans un moment où elle était avec Oueddah, de sorte qu'il put lancer un coup d'œil dans l'appartement de Om-el-Bonain sans que celle-ci y prît garde. Le serviteur de Oualid s'acquitta de sa commission et demanda quelque chose à Om-el-Bonain pour le bijou qu'il lui avait apporté. Elle le refusa sévèrement, et lui fit une réprimande. Le serviteur sortit courroucé-


contre elle, et, allant dire à Oualid ce qu'il avait vu, il lui décrivit le coffre où il avait vu entrer Oueddah. Tu mens, esclave sans mère, tu mens, lui dit Oualid et il court brusquement chez Omel-Bonain. Il y avait dans l'appartement plusieurs coffres il s'assied sur celui où était renfermé Oueddah, et que lui avait décrit l'esclave en disant à Om-el-Bonain Donne-moi un de ces coffres. Ils sont tous à toi, ainsi que moi-même, répondit Om-el-Bonain. Eh bien, poursuivit Oualid, je désire avoir celui sur lequel je suis assis. Il y a dans celui-là des choses nécessaires à une femme, dit Om-elBonain. Ce ne sont point ces choses-là, c'est le coffre que je désire, continua Oualid. II est à toi, répondit-elle. Oualid fit aussitôt emporter le coffre, et fit appeler deux esclaves auxquels il donna l'ordre de creuser une fosse en terre jusqu'à la profondeur où il se trouverait de l'eau. Approchant ensuite sa bouche du coffre On m'a dit quelque chose de toi, cria-t-il. Si l'on m'a dit vrai, que toute ta trace de toi soit séparée, que toute nouvelle de toi soit ensevelie. Si l'on m'a dit faux, je ne fais rien de mal en enfouissant un coffre ce n'est que du bois enterré. Il fit pousser alors le coffre dans la fosse et la fit combler des pierres et des terres que l'on en


avait retirées. Depuis lors Om-el-Bonain ne cessa de fréquenter cet endroit, et d'y pleurer jusqu'à ce qu'on l'y trouvât un jour sans vie, la face contre terre *1.

1. Ces fragments sont extraits de divers chapitres da recueil cité. Les trois marqués d'une sont tira du dernier chapitre qui est une biographie trèa sommaire d'un assez grand nombre d'Arabes martyrs de l'amour.


CHAPITRE LIV

De l'éducation des femmes

PAR l'actuelle éducation des jeunes filles, qui est le fruit du hasard et

du plus sot orgueil, nous laissons

oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mêmes et pour nous. Mais quel est l'homme prudent qui ne se soit écrié au moins une fois en sa vie

Une femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse. Les femmes savantes, acte 11, scène VII.

A Paris, la première louange pour une jeune fille à marier est cette phrase Elle a beaucoup de douceur dans le caractère, et par habitude moutonne, rien ne fait plus d'effet sur les sots épouseurs. Voyez-les deux ans après, déjeunant tête à tête avec leur femme par un temps sombre, la casquette sur la tête et entourés de trois grands laquais.

On a vu porter aux Etats-Unis, en 1818, une loi qui condamne à trente-quatre


coups de fouet l'homme qui montrera à lire à un nègre de la Virginie 1. Rien de plus conséquent et de plus raisonnable que cette loi.

Les Etats-Unis d'Amérique eux-mêmes ont-ils été plus utiles à la mère patrie lorsqu'ils étaient ses esclaves ou depuis qu'ils sont ses égaux ? Si le travail d'un homme libre vaut deux ou trois fois celui du même homme réduit en esclavage, pourquoi n'en serait-il pas de même de la pensée de cet homme ?

Si nous l'osions, nous donnerions aux jeunes filles une éducation d'esclave, la preuve en est qu'elles ne savent d'utile que ce que nous ne voulons pas leur apprendre.

Mais ce peu d'éducalion qu'elles accrochenl par malheur, elles le tournent contre nous, diraient certains maris. Sans doute, et Napoléon aussi avait raison de ne pas donner des armes à la garde nationale, et les ultras aussi ont raison de proscrire l'enseignement mutuel armez un homme et puis continuez à l'opprimer, et vous verrez qu'il sera assez pervers pour tourner, s'il le peut, ses armes contre vous.

1. Je regrette de ne pas trouver dans le manuscrit italien la citation de la source officielle de ce fait je désire que l'on puisse le démentir.


Même quand il nous serait loisible d'élever les jeunes filles en idiotes avec des Ave Maria et des chansons lubriques comme dans les couvents de 1770, il y aurait encore plusieurs petites objections

1° En cas de mort du mari elles sont appelées à gouverner la jeune famille. 20 Comme mères, elles donnent aux enfants mâles, aux jeunes tyrans futurs, la première éducation, celle qui forme le caractère, celle qui plie l'âme à chercher le bonheur par telle route plutôt que par telle autre, ce qui est toujours une affaire faite à quatre ou cinq ans.

3° Malgré tout notre orgueil, dans nos petites affaires intérieures, celles dont surtout dépend notre bonheur, parce qu'en l'absence des passions le bonheur est fondé sur l'absence des petites vexations de tous les jours, les conseils de la compagne nécessaire de notre vie ont la plus grande influence non pas que nous voulions lui accorder la moindre influence, mais c'est qu'elle répète les mêmes choses vingt ans de suite et où est l'âme qui ait la vigueur romaine de résister à la même idée répétée pendant toute une vie ? Le monde est plein de maris qui se laissent mener; mais c'est par faiblesse et non par sentiment de justice et d'égalité. Comme ils


accordent par force, on est toujours tenté d'abuser, et il est quelquefois nécessaire d'abuser pour conserver.

40 Enfin, en amour, à cette époque qui, dans les pays du midi, comprend souvent douze ou quinze années, et les plus belles de la vie, notre bonheur est en entier entre les mains de la femme que nous aimons. Un moment d'orgueil déplacé peut nous rendre à jamais malheureux, et comment un esclave transporté sur le trône ne serait-il pas tenté d'abuser du pouvoir ? De là, les fausses délicatesses et l'orgueil féminin. Rien de plus inutiles que ces représentations les hommes sont despotes, et voyez quels cas font d'autres despotes des conseils les plus sensés l'homme qui peut tout ne goûte qu'un seul genre d'avis, ceux qui lui enseignent à augmenter son pouvoir. Où les pauvres jeunes filles trouveront-elles un Quiroga et un Riego pour donner aux despotes qui les oppriment et les dégradent, pour les mieux opprimer, de ces avis salutaires que l'on récompense par des grades et des cordons au lieu de la potence de Porlier ?

Si une telle révolution demande plusieurs siècles, c'est que par un hasard bien funeste toutes les premières expériences doivent nécessairement contredire la vérité. Eclairez l'esprit d'une jeune fille, formez


son caractère, donnez-lui enfin une bonne éducation dans le vrai sens du mot, s'apercevant tôt ou tard de sa supériorité sur les autres femmes, elle devient pédante, c'est-à-dire l'être le plus désagréable et le plus dégradé qui existe au monde. Il n'est aucun de nous qui ne préférât, pour passer la vie avec elle, une servante à une femme savante.

Plantez un jeune arbre au milieu d'une épaisse forêt, privé d'air et de soleil par ses voisins, ses feuilles seront étiolées, il prendra une forme élancée et ridicule qui n'est pas celle de la nature. Il faut planter à la fois toute la forêt; quelle est la femme qui s'enorgueillit de savoir lire ?

Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que les femmes ont l'esprit plus vif et les hommes plus de solidité que les femmes ont plus de délicatesse dans les idées, et les hommes plus de force d'attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il voyait que les arbres naissent taillés.

J'avouerai que les petites filles ont moins de force physique que les petits garçons cela est concluant pour l'esprit, car l'on sait que Voltaire et d'Alembert étaient les premiers hommes de leur siècle pour donner un coup de poing. On convient


qu'une petite fille de dix ans a vingt fois plus de finesse qu'un petit polisson du même âge. Pourquoi à vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide et ayant peur d'une araignée et le polisson un homme d'esprit ?

Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que ce qu'elles lisent dans l'expérience de la vie. De là l'extrême désavantage pour elles de naître dans une famille très riche au lieu d'être en contact avec des êtres naturels à leur égard, elles se trouvent environnées de femmes de chambre ou de dames de compagnie déjà corrompues et étiolées par la richesse 1. Rien de bête comme un prince.

Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne heure les yeux ouverts elles voient tout, mais sont trop ignorantes pour voir bien. Une femme de trente ans, en France, n'a pas les connaissances acquises d'un petit. garçon de quinze ans une femme de cinquante la raison d'un homme de vingt-cinq. Voyez Mme de Sévigné admirant les actions les plus absurdes de Louis XIV. Voyez la puérilité des raisonnements de Mme d'Epinay2.

1. Mémoires do madame de Staal, de Collé, de Duolos, de la margrave de Bareuth

2. Premier volume.


Les femmes doivenl nourrir el soigner leurs enfants. Je nie le premier article, j'accorde le second. Elles doivenl de plus régler les comptes de leur cuisinière. Donc elles n'ont pas le temps d'égaler un petit garçon de quinze ans, en connaissances acquises. Les hommes doivent être juges, banquiers, avocats, négociants, médecins, prêtres, etc. Et cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la Lusiade du Camoëns.

A Pékin, le magistrat qui court de bonne heure au palais pour chercher les moyens de mettre en prison et de ruiner, en tout bien tout honneur, un pauvre journaliste qui a déplu au sous-secrétaire d'Etat chez lequel il a eu l'honneur de dîner la veille est sûrement aussi occupé que sa femme qui règle les comptes de sa cuisinière, fait faire son bas à sa petite fille, lui voit prendre ses leçons de danse et de piano, reçoit une visite du vicaire de la paroisse qui lui apporte la Quotidienne, et va ensuite choisir un chapeau rue de Richelieu, et faire un tour aux Tuileries. Au milieu de ses nobles occupations, ce magistrat trouve encore le temps de songer à cette promenade que sa femme fait aux Tuileries, et s'il était aussi bien avec le pouvoir qui règle l'univers, qu'avec celui qui règne dans l'Etat, il demanderait au


ciel d'accorder aux femmes, pour leur bien, huit ou dix heures de sommeil de plus. Dans la situation actuelle de la société, le loisir, qui pour l'homme est la source de tout bonheur et de toute richesse, non seulement n'est pas un avantage pour les femmes, mais c'est une de ces funestes libertés dont le digne magistrat voudrait aider à nous délivrer.


CHAPITRE LV

Objections contre l'éducation des femmes.

MAIS les femmes sont chargées des petits travaux du ménage. Mon colonel

M. S a quatre filles, élevées dans

les meilleurs principes, c'est-à-dire qu'elles travaillent toute la journée quand j'arrive elles chantent la musique de Rossini que je leur ai apportée de Naples du reste elles lisent la Bible de Royaumont, elles apprennent le bête de l'histoire, c'est-à-dire les tables chronologiques et les vers de le Ragois elles savent beaucoup de géographie, font des broderies admirables, et j'estime que chacune de ces jolies petites filles peut gagner, par son travail, huit sous par jour. Pour trois cents journées cela fait quatre cent quatre-vingts francs par an, c'est moins que ce qu'on donne à l'un de leurs maîtres. C'est pour quatre cent quatre vingts francs par an qu'elles perdent à jamais le temps pendant lequel il est donné à la machine humaine d'acquérir des idées.

Si les femmes lisent avec plaisir les


dix ou douze bons volumes qui paraissent chaque année en Europe, elles abandonneront bientôt le soin de leurs enfants. C'est comme si nous avions peur, en plantant d'arbres le rivage de l'Océan, d'arrêter le mouvement de ses vagues. Ce n'est pas dans ce sens que l'éducation est toutepuissante. Au reste depuis quatre cents ans l'on présente la même objection contre toute espèce d'éducation. Non seulement une femme de Paris a plus de vertus en 1820 qu'en 1720, du temps du système de Law et du régent, mais encore la fille du fermier général le plus riche d'alors avait une moins bonne éducation que la fille du plus mince avocat d'aujourd'hui. Les devoirs du ménage en sont-ils moins bien remplis ? non certes. Et pourquoi ? c'est que la misère, la maladie, la honte, l'instinct, forcent à s'en acquitter. C'est comme si l'on disait d'un officier qui devient trop aimable, qu'il perdra l'art de monter à cheval on oublie qu'il se cassera le bras la première fois qu'il prendra cette liberté. L'acquisition des idées produit les mêmes effets bons et mauvais chez les deux sexes. La vanité ne nous manquera jamais même dans l'absence la plus complète de toutes les raisons d'en avoir voyez les bourgeois d'une petite ville forçons-la du moins à s'appuyer sur un vrai mérite,


sur un mérite utile ou agréable à la société.

Les demi-sots entraînés par la révolution qui change tout en France, commencent à avouer, depuis vingt ans, que les femmes peuvent faire quelque chose mais elles doivent se livrer aux occupations convenables à leur sexe élever des fleurs, former des herbiers, faire nicher des serins, on appelle cela des plaisirs innocents. 1° Ces innocents plaisirs valent mieux que de l'oisiveté. Laissons cela aux sottes, comme nous laissons aux sots la gloire de faire des couplets, pour la fête du maître de la maison. Mais est-ce de bonne foi, que l'on voudrait proposer à Mme Roland ou à Mistress Hutchinson de passer leur temps à élever un petit rosier du Bengale ?

Tout ce raisonnement se réduit à ceci l'on veut pouvoir dire de son esclave Il est trop bête pour être méchant.

Mais au moyen d'une certaine loi nommée sympathie, loi de la nature qu'à la vérité les yeux vulgaires n'aperçoivent jamais, les défauts de la compagne de votre vie ne nuisent pas à votre bonheur, en raison du mal direct qu'ils peuvent 1. Voir les Mémoires de ces femmes admirables. J'aurais d'autres noms à citer, mais ils sont inconnus du public, et d'ailleurs on ne peut pas même indiquer le mérite vivant.


vous occasionner. J'aimerais presque mieux que ma femme, dans un moment de colère, essayât de me donner un coup de poignard une fois par an, que de me recevoir avec humeur, tous les soirs.

Enfin entre gens qui vivent ensemble, le bonheur est contagieux.

Que votre amie ait passé la matinée, pendant que vous étiez au Champ de Mars ou à la Chambre des Communes, à colorier une rose, d'après le bel ouvrage de Redouté, ou à lire un volume de Shakespeare, ses plaisirs auront été également innocents seulement avec les idées qu'elle a prise dans sa rose, elle vous ennuiera bientôt à votre retour, et de plus elle aura soif d'aller le soir dans le monde chercher des sensations un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakespeare au contraire, elle est aussi fatiguée que vous, a eu autant de plaisir, et sera plus heureuse d'une promenade solitaire dans le bois de Vincennes, en vous donnant le bras, que de paraître dans la soirée la plus à la mode. Les plaisirs du grand monde n'en sont pas pour les femmes heureuses.

Les ignorants sont les ennemis nés de l'éducation des femmes. Aujourd'hui ils passent leur temps avec elles, ils leur font l'amour, et en sont bien traités que deviendraient-ils si les femmes venaient à se


dégoûter du boston ? Quand nous autres nous revenons d'Amérique, ou des Grandes Indes avec un teint basané et un ton qui reste un peu grossier pendant six mois, comment pourraient-ils répondre à nos récits, s'ils n'avaient cette phrase « Quant à nous, les femmes sont de notre côté. Pendant que vous étiez à New-York, la couleur des tilburys a changé c'est le tête-de-nègre qui est de mode aujourd'hui. » Et nous écoutons avec attention, car ce savoir-là est utile. Telle jolie femme ne nous regardera pas, si notre calèche est de mauvais goût.

Ces mêmes sots se croyant obligés, en vertu de la prééminence de leur sexe, à savoir plus que les femmes, seraient ruinés de fond en comble, si les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose. Un sot de trente ans se dit, en voyant au château d'un de ses amis des jeunes filles de douze « C'est auprès d'elles que je passerai ma vie dans dix ansd'ici. » Qu'on juge de ses exclamations et de son effroi, s'il les voyait étudier quelque chose d'utile.

Au lieu de la société et de la conversation des hommes-femmes, une femme instruite, si elle a acquis des idées, sans perdre les grâces de son sexe, est sûre de trouver parmi les hommes les plus distingués


de son siècle, une considération allant presque jusqu'à l'enthousiasme.

Les femmes deviendraienl les rivales, et non les compagnes de l'homme. Oui, aussitôt que par un édit vous aurez supprimé l'amour. En attendant cette belle loi, l'amour redoublera de charmes et de transports, voilà tout. La base sur laquelle s'établit la crislallisalion deviendra plus large l'homme pourra jouir de toutes ses idées auprès de la femme qu'il aime, la nature tout entière prendra de nouveaux charmes à leurs yeux, et comme les idées réfléchissent toujours quelques nuances des caractères, ils se connaîtront mieux et feront moins d'imprudences l'amour sera moins aveugle et produira moins de malheurs.

Le désir de plaire met à jamais la pudeur, la délicatesse et toutes les grâces féminines, hors de l'atteinte de toute éducation quelconque. C'est comme si l'on craignait d'apprendre aux rossignols à ne pas chanter au printemps.

Les grâces des femmes ne tiennent pas à l'ignorance voyez les dignes épouses des bourgeois de votre village, voyez en Angleterre les femmes des gros marchands. L'affectation qui est une pédanlerie (car j'appelle pédanterie, l'affectation de me parler, hors de propos, d'une robe de Leroy


ou d'une romance de Romagnesi, tout comme l'affectation de citer Fra Paolo et le concile de Trente à propos d'une discussion sur nos doux missionnaires) la pédanterie de la robe et du bon ton, la nécessité de dire sur Rossini précisément la phrase convenable, tue les grâces des femmes de Paris cependant, malgré les terribles effets de cette maladie contagieuse, n'estce pas à Paris que sont les femmes les plus aimables de France ? Ne serait-ce point que ce sont celles dans la tête desquelles le hasard a mis le plus d'idées justes et. intéressantes ? Or ce sont ces idées-là que je demande aux livres. Je ne leur proposerai certainement pas de lire Grotius ou Puffendorf depuis que nous avons le commentaire de Tracy sur Montesquieu. La délicatesse des femmes tient à cette hasardeuse position où elles se trouvent placées de si bonne heure, à cette nécessité de passer leur vie au milieu d'ennemis cruels et charmants.

Il y a peut-être cinquante mille femmes en France, qui par leur fortune sont dispensées de tout travail. Mais sans travail il n'y a pas de bonheur. (Les passions forcent elles-mêmes à des travaux, et à des travaux fort rudes, qui emploient toute l'activité de l'âme.)

Une femme qui a quatre enfants, et


dix mille livres de rente travaille en faisant des bas, ou une robe pour sa fille. Mais il est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun intérêt elle ne travaille pas.

Donc son bonheur est gravement compromis.

Et, qui plus est, le bonheur du despote, car une femme dont le cœur n'est animé depuis deux mois par aucun intérêt autre que celui de la tapisserie, aura peutêtre l'insolence de sentir que l'amour-goût, ou l'amour de vanité, ou enfin même l'amour-physique est un très grand bonheur comparé à son état habituel.

Une femme ne doit pas faire parler de soi. A quoi je réponds de nouveau, quelle est la femme citée parce qu'elle sait lire ? Et qui empêche les femmes, en attendant la révolution dans leur sort, de cacher l'étude qui fait habituellement leur occupation et leur fournit chaque jour une honnête ration de bonheur ? Je leur révélerai un secret, en passant lorsqu'on s'est donné un but, par exemple de se faire une idée nette de la conjuration de Fiesque, à Gênes, en 1547, le livre le plus insipide prend de l'intérêt c'est


comme en amour la rencontre d'un être indifférent qui vient de voir ce qu'on aime et cet intérêt double tous les mois jusqu'à ce qu'on ait abandonné la conjuration de Fiesque.

Le vrai théâtre des verlus d'une femme, c'esl la chambre d'un malade. Mais vous faites-vous fort d'obtenir de la bonté divine qu'elle redouble la fréquence des maladies pour donner de l'occupation à nos femmes ? C'est raisonner sur l'exception.

D'ailleurs je dis qu'une femme doit occuper chaque jour trois ou quatre heures de loisir, comme les hommes de sens occupent leurs heures de loisir.

Une jeune mère dont le fils a la rougeole ne pourrait pas, quand elle le voudrait, trouver du plaisir à lire le voyage de Volney en Syrie, pas plus que son mari, riche banquier, ne pourrait, au moment d'une faillite, avoir du plaisir à méditer Malthus.

C'est là l'unique manière pour les femmes riches de se distinguer du vulgaire des femmes la supériorité morale. On a ainsi nalurellemenl d'autres sentiments 1. Vous voulez faire d'une femme un 1. Voir mistress Hutchinson refusant d'être utile Ii sa famille et à son mari qu'elle adorait, en trahissant quelques régicides auprès des ministres dn parjure Charles Il (tome II. page 284).


auteur ? Exactement comme vous annoncez le projet de faire chanter votre fille à l'Opéra en lui donnant un maître de chant. Je dirai qu'une femme ne doit jamais écrire que comme Mme de Staal (de Launay), des œuvres posthumes à publier après sa mort. Imprimer pour une femme de moins de cinquante ans, c'est mettre son bonheur à la plus terrible des loteries si elle a le bonheur d'avoir un amant, elle commencera par le perdre.

Je ne vois qu'une exception, c'est une femme qui fait des livres pour nourrir ou élever sa famille. Alors elle doit toujours se retrancher dans l'intérêt d'argent en parlant de ses ouvrages, et dire, par exemple, à un chef d'escadron « Votre état vous donne quatre mille francs par an, et moi avec mes deux traductions de l'anglais j'ai pu, l'année dernière, consacrer trois mille cinq cents francs de plus à l'éducation de mes deux fils. »

Hors de là, une femme doit imprimer comme le baron d'Holbach ou Mme de la Fayette leurs meilleurs amis l'ignoraient. Publier un livre ne peut être sans inconvénient que pour une fille le vulgaire pouvant la mépriser à son aise à cause de son état, la portera aux nues à cause de son talent, et même s'engouera de ce talent.


Beaucoup d'hommes en France parmi ceux qui ont six mille livres de rente, font leur bonheur habituel par la littérature sans songer à rien imprimer lire un bon livre est pour eux un des plus grands plaisirs. Au bout de dix ans ils se trouvent avoir doublé leur esprit, et personne ne niera qu'en général plus on a d'esprit moins on a de passions incompatibles avec le bonheur des autres1. Je ne crois pas que l'on nie davantage que les fils d'une femme qui lit Gibbon et Schiller auront plus de génie que les enfants de celle qui dit le chapelet et lit Mme de Genlis. Un jeune avocat, un marchand, un médecin, un ingénieur peuvent être lancés dans la vie sans aucune éducation, ils se la donnent tous les jours en pratiquant leur état. Mais quelles ressources ont leurs femmes pour acquérir les qualités estimables et nécessaires ? Cachées dans la solitude de leur ménage, le grand livre de la vie et de la nécessité reste fermé pour elles. Elles dépensent toujours de la même manière, en discutant un compte avec leur cuisinière, les trois louis que leur mari leur donne tous les lundis.

1. C'est ce qui me fait espérer beaucoup de la génération naissante des privilégiés. J'espère aussi que les maris qni liront ce chapitre seront moins despotes pendant trois jours.


Je dirai, dans l'intérêt des despotes Le dernier des hommes, s'il a vingt ans et des joues bien roses, est dangereux pour une femme qui ne sait rien, car elle est toute à l'instinct aux yeux d'une femme d'esprit, il fera justement autant d'effet qu'un beau laquais.

Le plaisant de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes filles, qu'elles ne doivent oublier bien vite, dès qu'elles seront mariées. Il faut quatre heures par jour pendant six ans, pour bien jouer de la harpe pour bien peindre la miniature ou l'aquarelle, il faut la moitié de ce temps. La plupart des jeunes filles n'arrivent pas même à une médiocrité supportable de là le proverbe si vrai, qui dit amateur dit ignorant1.

Et supposons une jeune fille avec quelque talent, trois ans après qu'elle est mariée elle ne prend pas sa harpe ou ses pinceaux une fois par mois ces objets de tant de travail lui sont devenus ennuyeux, à moins que le hasard ne lui ait donné l'âme d'un artiste, chose toujours fort rare et qui rend peu propre aux soins domestiques.

C'est ainsi que sous un vain prétexte 1. Le contraire de ce proverbe est vrai en Italie où les plus belles voix se trouvent parmi les amateurs étrangers au théâtre.


de décence, l'on n'apprend rien aux jeunes filles qui puisse les guider dans les circonstances qu'elles rencontreront dans la vie on fait plus, on leur cache, on leur nie ces circonstances afin d'ajouter à leur force 1° l'effet de la surprise, 2° l'effet de la défiance rejetée sur toute l'éducation comme ayant été menteuse 1. Je soutiens qu'on doit parler de l'amour à des jeunes filles bien élevées. Qui osera avancer de bonne foi que dans nos mœurs actuelles les jeunes filles de seize ans ignorent l'existence de l'amour ? par qui reçoivent-elles cette idée si importante et si difficile à bien donner ? Voyez Julie d'Etanges se plaindre des connaissances qu'elle doit à la Chaillot, une femme de chambre de la maison. Il faut savoir gré à Rousseau d'avoir osé être peintre fidèle en un siècle de fausse décence.

L'éducation actuelle des femmes étant peut-être la plus plaisante absurdité de l'Europe moderne, moins elles ont d'éducation proprement dite, et plus elles valent 2. C'est pour cela peut-être qu'en Italie, en Espagne, elles sont si supérieures aux hommes et je dirais même si supérieures aux femmes des autres pays. 1. Education donnée à Mme d'Epinay (Mémoires, tome I). s. J'excepte l'éducation des manières on entre mieux dans un salon rue Verte, que rue Saint-Martin.


CHAPITRE LVI

Suite

Toutes nos idées sur les femmes nous viennent en France du c.1 de trois sous et ce qu'il y a de plaisant, c'est que beaucoup de gens qui n'admettraient pas l'autorité de ce livre pour régler une affaire de cinquante francs, la suivent à la lettre et stupidement pour l'objet qui, dans l'état de vanité des habitudes du XIXe siècle, importe peut-être le plus à leur bonheur.

Il ne faut pas de divorce parce que le mariage est un Mystère, et quel mystère ? l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église. Et que devenait ce mystère si l'Eglise se fût trouvée un nom du genre masculin 2 ? Mais quittons des préjugés qui tombent 3, observons seulement ce 1. Catéchisme. N. D. L. E. 2. Tu es Petrus, et super hanc petram

Ædificabo Ecclesiam meam.

Voir M. de Potter, Histoire de l'Eglise.

3. La religion est une affaire eutre chaque homme et la divinité. De quel droit venez-vous vous placer entre mon Dieu et moi ? Je ne prends de procureur fondé par le contrat social que pour les choses que je ne puis pas faire moi-même.


spectacle singulier, la racine de l'arbre a été sapée par la hache du ridicule mais les branches continuent à fleurir. Pour revenir à l'observation des faits et de leurs conséquences

Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse que dépend le sort de l'extrême vieillesse cela est vrai de meilleure heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans est-elle reçue dans le monde ? d'une manière sévère et plutôt inférieure à son mérite on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.

Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfants ou par son amant.

Une mère qui excelle dans les beauxarts ne peut communiquer son talent à son fils que dans le cas extrêmement rare, où ce fils a reçu de la nature précisément l'âme Pourquoi un Français ne payerait-il pas son p* comme son boulanger ? Si nous avons de bon pain à Paris, c'est que l'Etat ne s'est pas encore avisé de déclarer gratuite la fourniture du pain et de mettre tous les boulangers à la charge du trésor.

Aux Etats-Unis, chacun paye son prêtre ces messieurs sont obligés d'avoir du mérite et mon voisin ne s'avise pas de mettre son bonheur à m'imposer son prêtre (Lettre de Birkbeck).

Que sera-ce si j'ai la conviction, comme nos p.s, que mon prêtre est l'allié intime de mon é. ? Donc, à moins d'un Luther, il n'y aurait plus de catholicisme en F. en 1850. Cette religion ne pouvait être sauvée, en 1820, que par M. Grégoire, voyez comme ou le traite.


de ce talent. Une mère qui a l'esprit cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les talents purement agréables, mais encore de tous les talents utiles à l'homme en société, et il pourra choisir. La barbarie des Turcs tient en grande partie à l'état d'abrutissement moral des belles Géorgiennes. Les jeunes gens nés à Paris doivent à leurs mères l'inconstestable supériorité qu'ils ont à seize ans sur les jeunes provinciaux de leur âge. C'est de seize à vingt-cinq que la chance tourne.

Tous les jours les gens qui ont inventé le paratonnerre, l'imprimerie, l'art de faire le drap, contribuent à notre bonheur, et il en est de même des Montesquieu, des Racine, des la Fontaine. Or le nombre des génies que produit une nation est proportionnel au nombre d'hommes qui reçoivent une culture suffisante 1, et rien ne me prouve que mon bottier n'ait pas l'âme qu'il faut pour écrire comme Corneille il lui manque l'éducation nécessaire pour développer ses sentiments, et lui apprendre à les communiquer au public. D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur 1. Voir les généraux en 1795.


du public dès que le hasard leur donne les moyens de se montrer, voyez-les atteindre aux talents les plus difficiles voyez de nos jours une Catherine II, qui n'eut d'autre éducation que le danger et le catinisme une Mme Roland, une Alessandra Mari, qui, dans Arezzo, lève un régiment et le lance contre les Français une Caroline, reine de Naples, qui sait arrêter la contagion du libéralisme mieux que nos Castlereagh et nos P. Quant à ce qui met obstacle à la supériorité des femmes dans les ouvrages de l'esprit, on peut voir le chapitre de la pudeur, article 9. Où ne fût pas arrivée miss Edgeworth si la considération nécessaire à une jeune miss anglaise ne lui eût fait une nécessité, lorsqu'elle débuta, de transporter la chaire dans le roman 1?

Quel est l'homme dans l'amour ou dans le mariage qui a le bonheur de pouvoir communiquer ses pensées telles qu'elles se présentent à lui, à la femme avec laquelle il passe sa vie ? Il trouve un bon cœur qui partage ses peines, mais toujours 1. Sous le rapport des, arts, c'est là le grand défaut d'un gouvernement raisonnable et aussi le seul éloge raisonnable do la monarchie à la Louis XIV. Voir la stérilité littéraire de l'Amérique. Pas une seule romance comme celles de Robert Burns ou des Espagnols du XIIIe siècle

Voir les admirables romances des Grecs modernes, celles des Espagnols et des Danois du XIIIe siècle, et encore mieux les poésies arabes du VIIe siècle.


il est obligé de mettre ses pensées en petite monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régime pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de l'éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la vie et bientôt court risque de l'ennuyer.

Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme si elle savait penser un conseiller dont, après tout, hors un seul objet, et qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement identiques avec les siens. Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la considération à la vieillesse. Voyez l'arrivée de Voltaire à Paris. Elle fit pâlir la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde.

Les débris des talents de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante ans. Quant à la vraie morale, plus on a d'esprit et plus on voit clairement que la justice est le seul chemin du bonheur. Le génie est un pouvoir


mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d'être heureux. La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire de grandes choses, c'est celui où rien ne leur semble impossible. L'ignorance des femmes fait perdre au genre humain cette chance magnifique. L'amour fait tout au plus aujourd'hui bien monter à cheval, ou bien choisir son tailleur.

Je n'ai pas le temps de garder les avenues contre la critique si j'étais maître d'établir des usages, je donnerais aux jeunes filles, autant que possible, exactement la même éducation qu'aux jeunes garçons. Comme je n'ai pas l'intention de faire un livre à propos de botte, on n'exigera pas que je dise en quoi l'éducation actuelle des hommes est absurde, (on ne leur enseigne pas les deux premières sciences, la logique et la morale). La prenant telle qu'elle est cette éducation, je dis qu'il vaut mieux la donner aux jeunes filles, que de leur montrer uniquement à faire de la musique, des aquarelles et de la broderie. Donc, apprendre aux jeunes filles à lire, à écrire et l'arithmétique par l'enseignement mutuel dans les écoles-centrales-couvents, où la présence de tout homme, les professeurs exceptés, serait sévèrement punie. Le grand avantage de réunir les enfants,


c'est que, quelque bornés que soient les professeurs, les enfants apprennent malgré eux de leurs petits camarades l'art de vivre dans le monde et de ménager les intérêts. Un professeur sensé devrait expliquer aux enfants leurs petites querelles et leurs amitiés, et commencer ainsi son cours de morale plutôt que par l'histoire du Veau d'or 1.

Sans doute, d'ici à quelques années, l'enseignement mutuel sera appliqué à tout ce qui s'apprend mais, prenant les choses dans leur état actuel, je voudrais que les jeunes filles étudiassent le latin comme les petits garçons le latin est bon parce qu'il apprend à s'ennuyer avec le latin, l'histoire, les mathématiques, la connaissance des plantes utiles comme nourriture ou comme remède, ensuite la logique et les sciences morales, etc. La danse, la musique et le dessin doivent se commencer à cinq ans.

1. Mon cher élevé, monsieur votre père a de la tendresse pour vous c'est ce qui fait qu'il me donne quarante francs par mois pour que je vous apprenne les mathématiques, le dessin, en un mot à gagner de quoi vivre. Si vous aviez froid faute d'un petit manteau, monsieur votre père souffrirait. Il souffrirait parce qu'il a de la sympathie, etc., etc. Mais, quand vous aurez dix-huit ans, il faudra que vous gagniez vous-même l'argent nécessaire pour acheter ce manteau. Monsieur votre père a, dit-on, vingt-cinq mille livres de rente mais vous êtes quatre enfants, donc il faudra vous déshabituer de la voiture dont vous jouissez chez monsieur votre père, etc., etc.


A seize ans, une jeune fille doit songer à se trouver un mari et recevoir de sa mère des idées justes sur l'amour, le mariage et le peu de probité des hommes 1.

1. Hier soir, j'ai vu deux charmantes petites filles de quatre ans chanter des chansons d'amour fort vives dans une escarpolette que je faisais aller. Los femmes de chambre leur apprennent ces chansons, et leur mère leur dit qu'amour et amant sont des mots vides de sens.


CHAPITRE LVI bis

Du Mariage.

LA fidélité des femmes dans le mariage lorsqu'il n'y a pas d'amour, est probablement une chose contre nature

On a essayé d'obtenir cette chose contre nature par la peur de l'enfer et les sentiments religieux; l'exemple de l'Espagne et de l'Italie montre jusqu'à quel point on a réussi.

On a voulu l'obtenir en France par l'opinion, c'était la seule digue capable de résister mais on l'a mal construite. Il est absurde de dire à une jeune fille Vous serez fidèle à l'époux de votre choix 1. Anzi certamente. Coll'amore uno non trova gusto a bevere acqua altra che quella di questo fonte prediletto. Resta naturale allora la fedeltà.

Coll' matrimonio senza amore, in men di dueanni l'acqua di questo fonte diventa amara. Esiste sempre perô in natura il bisogno d'acqua. 1 costumi fanno superare la natura ma solamente quando si puô vincerla in un instante la moglie indiana ehe si abruccia (21 ottobre 1821) dopo la morte del vecchio marito ehe odiava, la ragazza europea che trucida barbaramente il tenero bambino al quale teste diede vita. Senza l'altissimo muro del monistero, le monache a.nderebbero via.


et ensuite de la marier par force à un vieillard ennuyeux 1.

Mais les jeunes filles se marient avec plaisir. C'est que, dans le système contraint de l'éducation actuelle, l'esclavage qu'elles subissent dans la maison de leur mère est d'un intolérable ennui d'ailleurs elles manquent de lumières, enfin c'est le vœu de la nature. Il n'y a qu'un moyen d'obtenir plus de fidélité des femmes dans le mariage, c'est de donner la liberté aux jeunes filles et le divorce aux gens mariés.

Une femme perd toujours dans un premier mariage les plus beaux jours de la jeunesse, et par le divorce elle donne aux sots quelque chose à dire contre elle. Les jeunes femmes qui ont beaucoup d'amants n'ont que faire du divorce. Les femmes d'un certain âge, qui ont eu 1. Même les minuties, tout chez nous est comique en ce qui concerne l'éducation des femmes. Par exemple, en 1820, sous le règne de ces mêmes nobles qui ont proscrit le divorce, le ministère envoie à la ville de Laon un buste et une statue de Gabrielle d'Estrées. La statue sera placée sur la place publique, apparemment pour répandre parmi les jeunes filles l'amour des Bourbons et les engager en cas de besoin, à n'être pas cruelles aux rois aimables, et à donner des rejetons à cette illustre famille.

Mais en revanche le même ministère refuse à la ville de Laon le buste du maréchal Serrurier, brave homme qui n'était pas galant et qui de plus avait grossièrement commencé sa carrière par le métier de simple soldat. (Discours du général Foy, Courrier du 17 juin 1820. Dulaure, dans sa curieuse Histoire de Paris, article amours de Henri IV.)


beaucoup d'amants, croient réparer leur réputation, et en France y réussissent toujours, en se montrant extrêmement sévères envers des erreurs qui les ont quittées. Ce sera quelque pauvre jeune femme vertueuse et éperdument amoureuse qui demandera le divorce et qui se fera honnir par des femmes qui ont eu cinquante hommes.


CHAPITRE LVII

De ce qu'on appelle Vertu.

MOI, j'honore du nom de vertu l'habitude de faire des actions pénibles

et utiles aux autres.

Saint Siméon Stylite qui se tient vingtdeux ans sur le haut d'une colonne et qui se donne les étrivières n'est guère vertueux à mes yeux, j'en conviens, et c'est ce qui donne un ton trop leste à cet essai.

Je n'estime guère non plus un chartreux qui ne mange que du poisson et qui ne se permet de parler que le jeudi. J'avoue que j'aime mieux le général Carnot qui, dans un âge avancé, supporte les rigueurs de l'exil dans une petite ville du Nord, plutôt que de faire une bassesse.

J'ai quelque espoir que cette déclaration extrêmement vulgaire portera à sauter le reste du chapitre.

Ce matin, jour de fête, à Pesaro (7 mai 1819), étant obligé d'aller à la messe, je me suis fait donner un missel et je suis tombé sur ces paroles


Joanna Alphonsi quinti Lusitaniæ regis filia, tanta divini amoris flamma præventa fuit, ut ab ipsa pueritia rerum caducarum pertæsa, solo cœlestis patriœ desiderio flagraret.

La vertu si touchante prêchée par les phrases si belles du Génie du christianisme se réduit donc à ne pas manger de truffes de peur des crampes d'estomac. C'est un calcul fort raisonnable si l'on croit à l'enfer, mais calcul de l'intérêt le plus personnel et le plus prosaïque. La vertu philosophique qui explique si bien le retour de Régulus à Carthage, et qui a amené des traits semblables dans notre révolution 1, prouve au contraire générosité dans l'âme.

C'est uniquement pour ne pas être brûlée en l'autre monde, dans une grande chaudière d'huile bouillante, que madame de Tourvel résiste à Valmont. Je ne conçois pas comment l'idée d'être le rival d'une chaudière d'huile bouillante n'éloigne pas Valmont par le mépris.

Combien Julie d'Etanges, respectant ses serments et le bonheur de M. de Wolmar, n'est-elle pas plus touchante ? Ce que je dis de madame de Tourvel, je le 1. Mémoires de madame Roland. M. Grangeneuve qui va se promener à huit heures dans une certaine rue pour se faire tuer par le capucin Chabot. On croyait une mort utile à la cause de la liberté.


trouve applicable à la haute vertu de Mistress Hutchinson. Quelle âme le puritanisme enleva à l'amour

Un des travers les plus plaisants dans le monde, c'est que les hommes croient toujours savoir ce qu'il leur est évidemment nécessaire de savoir. Voyez-les parler de politique, cette science si compliquée voyez-les parler de mariage et de mœurs.


CHAPITRE LVIII

Situation de l'Europe à l'égard du mariage.

JUSQU'ICI nous n'avons traité la question du mariage que par le raison-

nement 1; la voici traitée par les

faits.

Quel est le pays du monde où il y a le plus de mariages heureux ? Incontestablement c'est l'Allemagne protestante.

J'extrais le morceau suivant du journal du capitaine Salviati sans y changer un seul mot

« Halberstadt, 23 juin 1807. M. de Bulow cependant est bonnement et ouvertement amoureux de Mlle de Feltheim il la suit partout et toujours lui parle sans cesse, et très souvent la retient à dix pas de nous. Cette préférence ouverte choque la société, la rompt, et aux rives de la Seine passerait pour le comble de l'indé1. L'auteur avait lu un chapitre intitulé dell'Amore dans la traduction italienne de l'idéologie de M. de Tracy. Le lecteur trouvera dans ce chapitre des idées d'une bien autre portée philosophique que tout ce qu'il peut rencontrer ici.


cence. Les Allemands songent bien moins que nous à ce qui rompt la société, et l'indécence n'est presque qu'un mal de convention. Il y a cinq ans que M. de Bulow fait ainsi la cour à Mina qu'il n'a pas pu épouser à cause de la guerre. Toutes les demoiselles de la société ont leur amant connu de tout le monde, mais aussi parmi les Allemands de la connaissance de mon ami, M. de Mermann, il n'en est pas un seul qui ne se soit marié par amour savoir « Mermann, son frère George, M. de Voigt, M. de Lasing, etc., etc. Il vient de m'en nommer une douzaine.

« La manière ouverte et passionnée dont tous ces amants font la cour à leurs maîtresses serait le comble de l'indécence, du ridicule et de la malhonnêteté en France.

« Mermann me disait ce soir en revenant du Chasseur verl, que, de toutes les femmes de sa famille très nombreuse, il ne croyait pas qu'il y en eût une seule qui eût trompé son mari. Mettons qu'il se trompe de moitié, c'est encore un pays singulier.

« Sa proposition scabreuse à sa bellesœur, madame de Munichow, dont la famille va s'éteindre faute d'héritiers mâles, et les biens très considérables retourner au prince, reçue avec froideur, mais « ne m'en reparlez jamais. »


« II en dit quelque chose en termes très couverts à la céleste Philippine (qui vient d'obtenir le divorce contre son mari qui voulait simplement la vendre au souverain) indignation non jouée, diminuée dans les termes au lieu d'être exagérée « Vous n'avez donc plus d'estime du tout « pour notre sexe ? Je crois pour votre « honneur que vous plaisantez. »

« Dans un voyage au Brocken avec cette vraiment belle femme, elle s'appuyait sur son épaule en dormant, ou feignant de dormir, un cahot la jette un peu sur lui, il lui serre la taille, elle se jette de l'autre côté de la voiture il ne pense pas qu'elle soit inséductible, mais il croit qu'elle se tuerait le lendemain de sa faute. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'a aimée passionnément, qu'il en a été aimé de même, qu'ils se voyaient sans cesse et qu elle est sans reproche mais le soleil est bien pâle à Halberstadt, le gouvernement bien minutieux, et ces deux personnages bien froids. Dans leurs tête-à-tête les plus passionnés, Kant et Klopstock étaient toujours de la partie.

« Mermann me contait qu'un homme marié, convaincu d'adultère, peut être condamné par les tribunaux de Brunswick à dix ans de prison la loi est tombée en désuétude, mais fait du moins que l'on


ne plaisante point sur ces sortes d'affaires la qualité d'homme à aventures galantes est bien loin d'être comme en France un avantage que l'on ne peut presque dénier en face à un mari sans l'insulter.

« Quelqu'un qui dirait à mon colonel ou à Ch. qu'ils n'ont plus de femmes depuis leur mariage en serait fort mal reçu.

« Il y a quelques années qu'une femme de ce pays, dans un retour de religion, dit à son mari, homme de la cour de Brunswick, qu'elle l'avait trompé six ans de suite. Ce mari aussi sot que sa femme alla conter le propos au duc le galant fut obligé de donner sa démission de tous ses emplois et de quitter le pays dans les vingt-quatre heures sur la menace du duc de faire agir les lois. »

Halberstadt, 7 juillet 1807.

« Ici les maris ne sont pas trompés, il est vrai, mais quelles femmes, grands dieux Des statues, des masses à peine organisées. Avant le mariage elles sont fort agréables, lestes comme des gazelles, et un œil vif et tendre qui comprend toujours les allusions de l'amour. C'est qu'elles sont à la chasse d'un mari. A peine ce mari trouvé, elles ne sont plus exactement que des faiseuses d'enfant, en perpétuelle adora-


tion devant le faiseur. Il faut que dans une famille de quatre ou cinq enfants, il y en ait toujours un de malade, puisque la moitié des enfants meurt avant sept ans, et dans ce pays, dès qu'un des bambins est malade, la mère ne sort plus. Je les vois trouver un plaisir indicible à être caressées par leurs enfants. Peu à peu elles perdent toutes leurs idées. C'est comme à Philadelphie. Des jeunes filles de la gaieté la plus folle et la plus innocente y deviennent, en moins d'un an, les plus ennuyeuses des femmes. Pour en finir sur les mariages de l'Allemagne protestante, la dot de la femme est à peu près nulle à cause des fiefs. Mademoiselle de Diesdorff, fille d'un homme qui a quarante mille livres de rente, aura peut-être deux mille écus de dot (sept mille cinq cents francs).

« M. de Mermann a eu quatre mille écus de sa femme.

« Le supplément de dot est payable en vanité, à la cour. « On trouverait dans la « bourgeoisie, me disait Mermann, des « partis de cent ou cent cinquante mille « écus (six cent mille francs au lieu de « quinze). Mais on ne peut plus être pré« senté à la cour, on est sequestré de toute « société ou se trouve un prince, ou une « princesse, c'est affreux. » Ce sont ses termes et c'était le cri du cœur.


« Une femme allemande qui aurait l'âme de Phi* avec son esprit, sa figure noble et sensible, le feu qu'elle devait avoir à dix-huit ans (elle en a vingt-sept), étant honnête et pleine de naturel par les mœurs du pays, n'ayant, par la même cause, que la petite dose utile de religion, rendrait sans doute son mari fort heureux. Mais comment se flatter d'être constant auprès de mères de famille si insipides ? « Mais il élail marié, m'a-t-elle répondu ce matin comme je blâmais les quatre ans de silence de l'amant de Corinne, lord Oswald. Elle a veillé jusqu'à trois heures pour lire Corinne ce roman lui a donné une profonde émotion, et elle me répond avec sa touchante candeur Mais il élail marié.

« Phi* a tant de naturel et une sensibilité si naïve que même en ce pays du naturel, elle semble prude aux petits esprits montés sur de petites âmes. Leurs plaisanteries lui font mal au cœur, et elle ne le cache guère.

« Quand elle est en bonne compagnie elle rit comme une folle des plaisanteries les plus gaies. C'est elle qui m'a conté l'histoire de cette jeune princesse de seize ans, depuis si célèbre, qui entreprenait souvent de faire monter dans son appartement l'officier de garde à sa porte. »


LA SUISSE.

Je connais peu de familles plus heureuses que celles de l'Oberland, partie de la Suisse située près de Berne, et il est de notoriété publique (1816) que les jeunes filles y passent avec leur amant les nuits du samedi au dimanche.

Les sots qui connaissent le monde pour avoir fait le voyage de Paris à SaintCloud, vont se récrier heureusement je trouve dans un écrivain suisse, la confirmation de ce que j'ai vu moi-même 1 pendant quatre mois.

« Un bon paysan se plaignait de quelques dégâts faits dans son verger je lui demandai pourquoi il n'avait pas de chien. —« Mes filles ne se marieraient jamais. » Je ne comprenais pas sa réponse il me conte qu'il avait eu un chien si méchant qu'ils n'y avait plus de garçons qui osassent escalader ses fenêtres.

Un autre paysan, maire de son village, pour me faire l'éloge de sa femme, me disait que, du temps qu'elle était fille, il n'y en avait point qui eût plus de kilier ou veilleurs (qui eût plus de jeunes gens qui allassent passer la nuit avec elle). 1. Principes philosophiques du colonel Weiss, septième édition, tome II, page 245.


» Un colonel généralement estimé fut obligé, dans une course de montagnes, de passer la nuit au fond d'une des vallées les plus solitaires et les plus pittoresques du pays. Il logea chez le premier magistrat de la vallée, homme riche et accrédité. L'étranger remarqua en entrant une jeune fille de seize ans, modèle de grâce, de fraîcheur et de simplicité c'était la fille du maître de la maison. Il y avait ce soir-là bal champêtre l'étranger fit la cour à la jeune fille qui était réellement d'une beauté frappante. Enfin, se faisant courage, il osa lui demander s'il ne pourrait pas veiller avec elle. « Non, répondit la jeune fille, je couche avec ma cousine, mais je viendrai moi-même chez vous. Qu'on juge du trouble que causa cette réponse. On soupe, l'étranger se lève, la jeune fille prend le flambeau et le suit dans sa chambre, il croit toucher au bonheur. « Non, « lui dit-elle avec candeur, il faut d'abord « que je demande permission à maman. » La foudre l'eût moins atterré. Elle sort, il reprend courage et se glisse auprès du salon de bois de ces bonnes gens il entend la fille qui d'un ton caressant priait sa mère de lui accorder la permission qu'elle désirait elle l'obtient enfin. « N'est-ce pas, « vieux, dit la mère à son mari qui était « déjà au lit, tu consens que Trineli passe


« la nuit avec M. le colonel ? De bon « cœur, répond le père, je crois qu'à un « tel homme, je prêterais encore ma « femme. Eh bien va, dit la mère à Tri« neli; mais sois brave fille, et n'ôte pas ta jupe. » Au point du jour, Trineli, respectée par l'étranger, se leva vierge elle arrangea les coussins du lit, prépara du café et de la crème pour son veilleur, et, après que, assise sur le lit, elle eut déjeuné avec lui, elle coupe un petit morceau de son broustpletz (pièce de velours qui couvre le sein). « Tiens, lui dit-elle, conserve ce « souvenir d'une nuit heureuse je ne « l'oublierai jamais pourquoi es-tu colo« nel ? » Et, lui ayant donné un dernier baiser, elle s'enfuit il ne put plus la revoir 1. » Voilà l'excès opposé à nos mœurs françaises et que je suis loin d'approuver.

Je voudrais, si j'étais législateur, qu'on prît, en France comme en Allemagne, l'usage des soirées dansantes. Trois fois par semaine les jeunes filles iraient avec leurs mères à un bal commencé à sept heures, finissant à minuit, et exigeant pour tous frais un violon et des verres d'eau. 1. Je suis heureux de pouvoir dire avec les paroles d'un autre des faits extraordinaires que j'ai eu l'occasion d'observer. Certainement sans M. de Weiss je n'eusse pas rapporté ce trait de mœurs. J'en ai omis d'aussi caractéristiques à Valence et à Vienne.


Dans une pièce voisine, les mères, peut-être un peu jalouses de l'heureuse éducation de leurs filles, joueraient au boston dans une troisième, les pères trouveraient les journaux et parleraient politique. Entre minuit et une heure toutes les familles se réuniraient, et regagneraient le toit paternel. Les jeunes filles apprendraient à connaître les jeunes hommes la fatuité et l'indiscrétion qui la suit leur deviendraient bien vite odieuse enfin, elles se choisiraient un mari. Quelques jeunes filles auraient des amours malheureuses, mais le nombre des maris trompés et des mauvais ménages diminuerait dans une immense proportion. Alors il serait moins absurde de chercher à punir l'infidélité par la honte la loi dirait aux jeunes femmes Vous avez choisi votre mari soyezlui fidèle. Alors j'admettrais la poursuite et la punition par les tribunaux de ce que les Anglais appellent criminal conversation. Les tribunaux pourraient imposer au profit des prisons, et des hôpitaux, une amende égale aux deux tiers de la fortune du séducteur, et une prison de quelques années.

Une femme pourrait être poursuivie pour adultère devant un jury. Le jury devrait d'abord déclarer que la conduite du mari a été irréprochable.


La femme convaincue pourrait être condamnée à la prison pour la vie. Si le mari avait été absent plus de deux ans, la femme ne pourrait être condamnée qu'à une prison de quelques années. Les mœurs publiques se modèleraient bientôt sur ces lois et les perfectionneraient 1.

Alors les nobles et les prêtres, tout en regrettant amèrement les siècles décents de madame de Montespan ou de madame Du Barry, seraient forcés de permettre le divorce 2.

Il y aurait dans un village, en vue de 1. L'Examiner, journal anglais en rendant compte du procès de la reine (n° 662, du 3 septembre 1820), ajoute « We have a system of sexual morality, under which thousands of women become mercenary prostitutes whom virtuous women are taught to scorn, while virtuous men retain the privilege of frequenting those very women, without it's being regarded as any thing more than a venial offence. » n y a une noble hardiesse dans le pays du Cant à oser expiimer, sur cet objet, une vérité, quelque triviale et palpable qu'elle soit cela est encore plus méritoire à un pauvre journal qui ne peut espérer de succès qu'en étant acheté par les gens riches, lesquels regardent les évêques et la Bible comme l'unique sauvegarde de leurs belles livrées. 2. Madame de Sévigné écrivait à sa fille, le 23 décembie 1671 « Je ne sais si vous avez appris que Villarceaux, en parlant au roi d'une charge pour son fils, prit habilement l'occasion de lui dire qu'il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce (Mademoiselle de Rouxel), que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle que si cela était, il le suppliait de se servir de lui, que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres, et. qu'il s'y emploierait avec succès. Le roi se mit à rire, et dit Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans. Et comme un galant homme se moqua de lui et conta ce discours chez les dames (Tome II, page 340). Mémoires de Lauzun, de Bezenval, de madame d'Epi-


Paris, un élysée pour les femmes malheureuses, une maison de refuge où, sous peine des galères, il n'entrerait d'autre homme que le médecin et l'aumônier. Une femme qui voudrait obtenir le divorce serait tenue, avant tout, d'aller se constituer prisonnière dans cet élysée elle y passerait deux années sans sortir une seule fois. Elle pourrait écrire, mais jamais recevoir de réponse.

Un conseil composé de pairs de France et de quelques magistrats estimés dirigerait, au nom de la femme, les poursuites pour le divorce, et réglerait la pension à payer par le mari à l'établissement. La femme qui succomberait dans sa demande devant les tribunaux serait admise à passer le reste de sa vie à l'élysée. Le gouvernement compléterait à l'administration de l'élysée deux mille francs par femme réfugiée. Pour être reçue à l'élysée, il faudrait avoir eu une dot de plus de vingt mille francs. La sévérité du régime moral serait extrême.

Après deux ans d'une totale séparation du monde, une femme divorcée pourrait se remarier.

Une fois arrivées à ce point, les chambres pourraient examiner si, pour établir nay, etc., etc. Je supplie qu'on ne me condamne pas tout à fait sans relire ces mémoires.


l'émulation du mérite entre les jeunes filles, il ne conviendrait pas d'attribuer aux garçons une part double de celles des sœurs dans le partage de l'héritage paternel. Les filles qui ne trouveraient pas à se marier auraient une part égale à celle des mâles. On peut remarquer en passant que ce système détruirait peu à peu l'habitude des mariages de convenance trop inconvenants. La possibilité du divorce rendrait inutile les excès de bassesse.

II faudrait établir sur divers points de la France, et dans des villages pauvres, trente abbayes pour les vieilles filles. Le gouvernement chercherait à entourer ces établissements de considération, pour consoler un peu la tristesse des pauvres filles qui y achèveraient leur vie. Il faudrait leur donner tous les hochets de la dignité. Mais laissons ces chimères.


CHAPITRE LIX

Werther et don Juan.

PARMI les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqué d'un pauvre amoureux et qu'il a quité le salon, ordinairement la conversation finit par agiter la question de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes comme le don Juan de Mozart. ou comme Werther. Le contraste serait plus exact si j'eusse cité Saint-Preux, mais c'est un si plat personnage que je ferais tort aux âmes tendres en le leur donnant pour représentant.

Le caractère de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus utiles et estimées dans le monde: l'admirable intrépidité, l'esprit de ressources, la vivacité, le sangfroid, l'esprit amusant, etc.

Les don Juan ont de grands moments de sécheresse et une vieillesse fort triste mais la plupart des hommes n'arrivent pas à la vieillesse.

Les amoureux jouent un pauvre rôle le soir dans le salon, car l'on n'a de talent et de force auprès des femmes qu'autant


qu'on met à les avoir exactement le même intérêt qu'à une partie de billard. Comme la société connaît aux amoureux un grand intérêt dans la vie, quelque esprit qu'ils aient, ils prêtent le flanc à la plaisanterie mais le matin en s'éveillant, au lieu d'avoir de l'humeur jusqu'à ce que quelque chose de piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent à ce qu'ils aiment et font des châteaux en Espagne habités par le bonheur.

L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance du beau, sous quelque forme qu'il se présente, fût-ce sous un habit de bure. Il fait trouver le bonheur même sans les richesses Ces 1. Premier volume de la Nouvelle Héloise, et tous les volumes si Saint-Preux se fût trouvé avoir l'ombre du caractère mais c'était un vrai poète, un bavard sans résolution, qui n'avait du cœur qu'après avoir péroré, d'ailleurs homme fort plat. Ces gens-là ont l'immense avantage de ne pas choquer l'orgueil féminin et de ne jamais donner d'étonnement à leur amie. Qu'on pèse ce mot c'est peut-être là tout le secret du succès des hommes plats auprès des femmes distinguées. Cependant l'amour n'est une passion qu'autant qu'il fait oublier l'amour-propre. Elles ne sentent donc pas complètement l'amour les femmes qui, comme L. lui demandent les plaisirs de l'orgueil. Sans s'en douter, elles sont à la même hauteur que l'homme prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche dans l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulent l'amour et l'orgueil mais l'amour se retire la rougeur sur le front; c'est le plus orgueilleux des despotes ou il est tout, ou il n'est rien.


âmes-là, au lieu d'être sujettes à se blaser comme Meilhan, Bezenval, etc., deviennent folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les femmes douées d'une certaine élévation d'âme qui, après lapremière jeunesse, savent voir l'amour où il est, et quel est cet amour, échappent en général aux don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que la qualité des conquêtes. Remarquez, au désavantage de la considération des âmes tendres, que la publicité est nécessaire au triomphe des don Juan comme le secret à ceux des Werther. La plupart des gens qui s'occupent de femmes par état, sont nés au sein d'une grande aisance, c'est-à-dire sont, par le fait de leur éducation et par l'imitation de ce qui les entourait dans leur jeunesse, égoïstes et secs 1.

Les vrais don Juan finissent même par regarder les femmes comme le parti ennemi, et par se réjouir de leurs malheurs de tous genres.

Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous montrait à Munich la vraie manière d'être heureux par la volupté, même sans l'amour-passion. « Je vois 1. Voir une page d'André Chénier, Œuvres, page 370; ou bien ouvrir les yeux dans le monde, ce qui est plus difficile. En général ceux que nous appelons patriciens sont plus éloignés que les autres hommes de rien aimer », dit l'empereur Marc-Aurèle. (Pensées, page 60.)


qu'une femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me trouve tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que lui dire.» Bien loin de mettre son amour-propre à rougir et à se venger de ce moment d'embarras, il le cultivait précieusement comme la source du bonheur. Chez cet aimable jeune homme, l'amour-goût était tout à fait exempt de la vanité qui corrode c'était une nuance affaiblie, mais pure et sans mélange, de l'amour véritable et il respectait toutes les femmes comme des êtres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 février 1820).

Comme on ne se choisit pas un tempérament, c'est-à-dire une âme, l'on ne se donne pas un rôle supérieur. J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu auraient eu beau faire, malgré tout leur esprit, ils n'auraient pu changer de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers que le duc n'a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de la Chevrette, auprès de madame d'Houdetot à Venise, en écoutant la musique des Scuole et à Turin, aux pieds de madame Bazile. Mais aussi il n'eût jamais à rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprès de madame de Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie. Le rôle des Saint-Preux est plus doux et


remplit tous les moments de l'existence mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus brillant. Si Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scène du monde à la dernière place tandis que don Juan se voit une réputation superbe parmi les hommes, et pourra peut-être encore plaire à une femme tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses goûts libertins.

Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me semble que la question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux, c'est que don Juan réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au lieu d'avoir comme Werther des réalités qui se modèlent sur ses désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité, comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense comme un général au succès de ses manœuvres 1, et en un mot tue l'amour au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire. Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre raison qui l'est pour le moins autant à mes yeux, mais, que grâce à la 1. Comparez Lovelace à Tom Jones.


méchanceté de la providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c'est que l'habitude de la justice me paraît, sauf les accidents, la route la plus assurée pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas scélérats 1.

Pour être heureux dans le crime il faudrait exactement n'avoir pas de remords. Je ne sais si un tel être peut exister 2; je ne l'ai jamais rencontré, et je parierais que l'aventure de madame Michelin troublait les nuits du duc de Richelieu. Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement pas de sympathie, ou pouvoir mettre à mort le genre humain 3.

Les gens qui ne connaissent l'amour que par les romans éprouveront une répugnance naturelle en lisant ces phrases en 1. Voir la Vie privée du duc de Richelieu, 9 volumes in-8°. Pourquoi au moment où un assassin tue un homme ne tombe-t-il pas mort aux pieds de sa victime Pourquoi les maladies ? et, s'il y a des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il pas de la colique ? Pourquoi Henri IV règne-t-il vingt et un ans, et Louis XV, cinquante-neuf ? Pourquoi la durée de la vie n'est-elle pas en proportion exacte avec le degré de vertu de chaque homme ? Et autres questions infâmes, diront les philosophes anglais, qu'il n'y a assurément aucun mérite à poser, mais auxquelles il y aurait quelque mérite à répondre autrement que par des injures et du cant.

2. Voir Néron après le meurtre de sa mère dans Suétone et cependant de quelles belles masses de flatterie n'était-il pas environné

3. La cruauté n'est qu'une sympathie souffrante. Le pouvoir n'est le premier des bonheurs, après l'amour, que parce que l'on croit être en état de commander la sympathie.


faveur de la vertu en amour. C'est que par les lois du roman la peinture de l'amour vertueux est essentiellement ennuyeuse et peu intéressante. Le sentiment de la vertu paraît ainsi de loin neutraliser celui de l'amour, et les paroles amour verlueux semblent synonymes d'amour faible. Mais tout cela est une infirmité de l'art de peindre, qui ne fait rien à la passion telle qu'elle existe dans la nature 1.

Je demande la permission de faire le portrait du plus intime de mes amis.

Don Juan abjure tous les devoirs qui le lient au reste des hommes. Dans le grand marché de la vie, c'est un marchand de mauvaise foi qui prend toujours et ne paye jamais. L'idée de l'égalité lui inspire la rage que l'eau donne à l'hydrophobe c'est pour cela que l'orgueil de la naissance va si bien au caractèrre de don Juan. Avec l'idée de l'égalité des droits disparaît celle de la justice, ou plutôt si don Juan est sorti d'un sang illustre, ces idées communes ne l'ont jamais approché et je croirais assez qu'un homme qui porte un nom historique est plus disposé qu'un autre à mettre le feu 1. Si l'on peint aux yeux du spectateur le sentiment de la vertu à côté du sentiment de l'amour, on se trouve avoir représenté un cœur partagé entre deux sentiments. La vertu dans les romans n'est bonne qu'à sacrifier Julie d'Etanges.


à une ville pour se faire cuire un œuf 1. II faut l'excuser il est tellement possédé de l'amour de soi-même qu'il arrive au point de perdre l'idée du mal qu'il cause, et de ne voir plus que lui dans l'univers qui puisse jouir ou souffrir. Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie dans notre propre coeur et éloignent la méfiance de celui des autres, don Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s'applaudit de ne songer qu'à soi, tandis qu'il voit les autres hommes sacrifier au devoir il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais au milieu de son triomphe, à peine à trente ans, il s'aperçoit avec étonnement que la vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour ce qui faisait tous ses plaisirs. Don Juan me disait à Thorn, dans un accès d'humeur noire « II n'y a pas vingt variétés de femmes, et « une fois qu'on en a eu deux ou trois de « chaque variété, la satiété commence. » 1. Voir Saint-Simon, fausse couche de madame la duchesse de Bourgogne et Madame de Motteville, passim. Cette princesse, qui s'étonnait que les autres femmes eussent cinq doigts à la main comme elle ce duc d'Orléans, Gaston, frère de Louis XIII, trouvant si simple que ses favoris allassent à l'échafaud pour lui faire plaisir. Voyez, en 1820, ces messieurs mettre en avant une loi d'électton qui peut ramener les Robespierre en France, etc., etc. voyez Naples en 1799. (Je laisse cette note écrite en 1820. Liste des grands seigneurs de 1778 avec des notes sur leur moralité, données par le général Laclos, vue à Naples, chez le marquis Berio manuscrit de plus de trois cents pages bien scandaleux.)


Je répondais « Il n'y a que l'imagination « qui échappe pour toujours à la satiété. « Chaque femme inspire un intérêt diffé« rent, et bien plus, la même femme, si le « hasard vous la présente deux ou trois « ans plus tôt ou plus tard dans le cours de « la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d'une manière différente. Mais « une femme tendre, même en vous aimant, « ne produirait sur vous, par ses préten« tions à l'égalité, que l'irritation de l'or« gueil. Votre manière d'avoir les femmes « tue toutes les autres jouissances de la « vie celle de Werther les centuple ». Ce triste drame arrive au dénouement. On voit le don Juan vieillissant s'en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le voit tourmenté du poison qui le dévore, s'agiter en tous sens et changer continuellement d'objet. Mais quel que soit le brillant des apparences, tout se termine pour lui à changer de peine il se donne de l'ennui paisible, ou de l'ennui agité voilà le seul choix qui lui reste. Enfin il découvre et s'avoue à soi-même cette fatale vérité dès lors il est réduit pour toute jouissance à faire sentir son pouvoir, et à faire ouvertement le mal pour le mal. C'est aussi le dernier degré du malheur habituel aucun poète n'a osé en pré-


senter l'image fidèle ce tableau ressemblant ferait horreur.

Mais on peut espérer qu'un homme supérieur détournera ses pas de cette route fatale, car il y a une contradiction au fond du caractère de don Juan. Je lui ai supposé beaucoup d'esprit, et beaucoup d'esprit conduit à la découverte de la vertu par le chemin du temple de la gloire 1.

La Rochefoucauld qui s'entendait pour- tant en amour-propre, et qui dans la vie réelle n'était rien moins qu'un nigaud d'homme de lettres 2, dit (267) « Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la passion que l'on a, que par celle que l'on inspire. »

Le bonheur de don Juan n'est que de la vanité basée, il est vrai, sur des circonstances amenées par beaucoup d'esprit et d'activité mais il doit sentir que le moindre général qui gagne une bataille, que le moindre préfet qui contient un département, a une jouissance plus remarquable que la sienne tandis que le bonheur du duc de Nemours quand madame de Clèves lui dit qu'elle l'aime est, je crois, au-dessus du bonheur de Napoléon à Marengo.

1. Le caractère du jeune privilégié, en 1822, est assez correctement représenté par le brave Bothwell, d'Old Mortality. 2. Voir les Mémoires de Retz, et le mauvais moment qu'il flt passerau coadjuteur, entre deux portes, au Parlement.


L'amour à la den Juan est un sentiment dans le genre du goût pour la chasse. C'est un besoin d'activité qui doit être réveillé par des objets divers et mettant sans cesse en doute votre talent.

L'amour à la Werther est comme le sentiment d'un écolier qui fait une tragédie et mille fois mieux c'est un but nouveau dans la vie auquel tout se rapporte, et qui change la face de tout. L'amour-passion jette aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une nouveauté inventée d'hier. Il s'étonne de n'avoir jamais vu le spectacle singulier qui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l'intérêt le plus passionné 1. Un amant voit la femme qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre, et faisant cent lieues pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre, chaque rocher lui parle d'elle d'une manière différente, et lui en apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas de ce spectacle magique, don Juan a besoin que les objets extérieurs qui n'ont de prix pour lui que par leur degré d'utilité, lui soient rendus piquants par quelque intrigue nouvelle.

L'amour à la Werther a de singuliers 1. Vol. 1819. Les chèvrefeuilles à la descente


plaisirs après un an ou deux, quand l'amant n'a plus pour ainsi dire qu'une âme avec ce qu'il aime, et cela, chose étrange, même indépendamment des succès en amour, même avec les rigueurs de sa maîtresse, quoi qu'il fasse ou qu'il voie, il se demande Que dirait-elle si elle était avec moi ? que lui dirais-je de cette vue de Casa-Lecchio ? Il lui parle, il écoute ses réponses, il rit des plaisanteries qu'elle lui fait. A cent lieues d'elle et sous le poids de sa colère, il se surprend à se faire cette réflexion Léonore était fort gaie ce soir. Il se réveille Mais, mon Dieu, se dit-il en soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins que moi

« Mais vous m'impatientez, me dit un de mes amis auquel je lis cette remarque vous opposez sans cesse l'homme passionné au don Juan, ce n'est pas là la question. Vous auriez raison si l'on pouvait à volonté se donner une passion. Mais dans l'indifférence que faire ? » L'amourgoût sans horreurs. Les horreurs viennent toujours d'une petite âme qui a besoin de se rassurer sur son propre mérite.

Continuons. Les don Juan doivent avoir bien de la peine à convenir de la vérité de cet état de l'âme dont je parlais tout à l'heure. Outre qu'ils ne peuvent le voir ni le sentir, il choque trop leur vanité. L'erreur de leur


vie est de croire conquérir en quinze jours ce qu'un amant transi obtient à peine en six mois. Ils se fondent sur des expériences faites aux dépens de ces pauvres diables qui n'ont ni l'âme qu'il faut pour plaire, en révélant ses mouvements naïfs à une femme tendre, ni l'esprit nécessaire pour le rôle de don Juan. Ils ne veulent pas voir que ce qu'ils obtiennent, fût-il même accordé par la même femme, n'est pas la même chose.

L'homme prudent sans cosse se méfie

C'est pour cela que des amants trompeurs

Le nombre est grand. Les dames que l'on prie Font soupirer longtemps des serviteurs

Qui n'ont jamais été faux de leur vie.

Mais du trésor qu'elles donnent enfin

Le prix n'est su que du cœur qui le goûte

Plus on l'achète et plus il est divin

Le los d'amour ne vaut que ce qu'il coûte.

NIVERNAIS, le Troubadour Guillaume

de la Tour, III, 342.

L'amour-passion à l'égard des don Juan peut se comparer à une route singulière, escarpée, incommode, qui commence à la vérité parmi des bosquets charmants, mais bientôt se perd entre des rochers taillés à pic, dont l'aspect n'a rien de flatteur pour les yeux vulgaires. Peu à peu la route s'enfonce dans les hautes montagnes au milieu d'une forêt sombre dont les arbres immenses en interceptant le jour,


par leurs têtes touffues et élevées jusqu'au ciel, jettent une sorte d'horreur dans les âmes non trempées par le danger.

Après avoir erré péniblement comme dans un labyrinthe infini dont les détours multipliés impatientent l'amour-propre, tout à coup l'on fait un détour, et l'on se trouve dans un monde nouveau, dans la délicieuse vallée de Cachemire de LallaRook.

Comment les don Juan, qui ne s'engagent jamais dans cette route ou qui n'y font tout au plus que quelques pas, pourraient-ils juger des aspects qu'elle présente au bout du voyage ?. « Vous voyez que l'inconstance est bonne

Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde. a Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on par l'inconstance ? le plaisir apparemment. Mais le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie femme désirée quinze jours et gardée trois mois, est différent du plaisir que l'on trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix.

Si je ne mets pas toujours, c'est qu'on dit que la vieillesse, changeant nos organes, nous rend incapables d'aimer pour moi,


je n'en crois rien. Votre maîtresse, devenue votre amie intime, vous donne d'autres plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C'est une fleur qui après avoir été rose le matin, dans la saison des fleurs, se change en un fruit délicieux le soir, quand lesroses nesont plus de saison 1.

Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse dans toute la force du terme on ne l'aborde qu'en tremblant, et, dirais-je aux don Juan, l'homme qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour sont toujours en proportion de la crainte.

Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui le malheur de l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour, ils font anecdote personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.

« L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui. » Je le crois bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au courage de se tuer.

Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que dans la variété. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dépens du bordeaux, ne fait que (1) Voir les Mémoires de Collé, sa femme


dire avec plus ou moins d'éloquence J'aime mieux le champagne.

Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison, s'ils se connaissent bien eux-mêmes, et s'ils courent après le genre de bonheur qui est le mieux adapté à leurs organes 1 et à leurs habitudes. Ce qui gâte le parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent de ce côté par manque de courage.

Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la peine de s'étudier soi-même, a son beau idéal, et il me semble qu'il y a toujours un peu de ridicule à vouloir convertir son voisin.

1. Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent L'injustice, dans les relationa de la vie sociale produit sécheresse, déflance et malheur.


CHAPITRE LX

Des fiasco 1.

OUT l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques », dit madame de Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre Champmeslé. Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.

« Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons d'aiguillettes, de quoy nostre monde se void si entraué, qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'appréhension et de la crainte car ie sçay par expérience que tel de qui ie puis respondre comme de moymesme, en qui il ne pouuoit cheoir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant oüy faire le conte à vn sien compagnon d'vne défaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur 1. Ce chapitre a été publié pour la première fois en 1853 dans l'opuscule paru chez Michel Lévy: Œuvres posthumes, De L'Amour, Fragments inédits. N. D. L F.


de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il encourut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y recheoir, ce vilain souuenir de son inconuénient le gourmandant et le tyrannisant. Il trouua quelque remède à cette resuerie par vne autre resuerie. C'est que, aduoüant luy-mesme, et preschant, auant la main, cette sienne subiection, la contention de son asme se soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation s'en amoindrissoit et lui en poisoit moins.

« Qui en a esté vne fois capable n'en est plus incapable, sinon par iuste foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprises où notre asme se trouue outre mesure tendüe de désir et de respect. J'en sçay à qui il a seruy d'y apporter lecorps mesme, demy rassasié d'ailleurs. L'asme de l'assaillant, troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd aisément. La bru de Pythagoras disoit que la femme qui se couche auec vn homme doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte. »

Cette femme avait raison pour la galanterie et tort pour l'amour.

Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, n'est directement agréable pour aucun homme


A moins qu'il n'ait pas eu le temps de désirer cette femme et de la livrer à son imagination, c'est-à-dire à moins qu'il ne l'ait dans les premiers moments qu'il la désire. C'est le cas du plus grand plaisir physique possible car toute l'âme s'applique encore à voir les beautés sans songer aux obstacles.

2° Ou à moins qu'il ne soit question d'une femme absolument sans conséquence, une jolie femme de chambre, par exemple, une de ces femmes que l'on ne se souvient de désirer que quand on les voit. S'il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco possible.

30 Ou à moins que l'amant n'ait sa maîtresse d'une manière si imprévue, qu'elle ne lui laisse pas le temps de la moindre réflexion.

4° Ou à moins d'un amour dévoué et excessif de la part de la femme, et non senti au même degré par son amant. Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement, et risquer de fâcher un être qui, pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire à la fois l'extrême amour et le respect extrême.

Cette crainte-là, suite d'une passion fort tendre, et dans l'amour-goût la mauvaise


honte qui provient d'un immense désir de plaire et du manque de courage, forment un sentiment extrêmement pénible que l'ont sent en soi insurmontable, et dont on rougit. Or, si l'âme est occupée à avoir de la honte et à la surmonter, elle ne peut pas être employée à avoir du plaisir; car, avant de songer au plaisir, qui est un luxe, il faut que la sûrelé, qui est le nécessaire, ne courre aucun risque.

II est des gens qui, comme Rousseau, éprouvent de la mauvaise honte, même chez les filles ils n'y vont pas, car on ne les a qu'une fois, et cette première fois est désagréable.

Pour voir, que vanité à part, le premier triomphe est très souvent un effort pénible, il faut distinguer entre le plaisir de l'aventure et le bonheur du moment qui la suit on est tout content

10 De se trouver enfin dans cette situation qu'on a tant désirée d'être en possession d'un bonheur parfait pour l'avenir, et d'avoir passé le temps de ces rigueurs si cruelles qui vous faisaient douterdel'amour de ce que vous aimiez

De s'en être bien tiré, et d'avoir échappé à un danger cette circonstance fait que ce n'est pas de la joie pure dans l'amour-passion on ne sait ce qu'on fait, et l'on est sûr de ce qu'on aime mais dans


l'amour-goût, qui ne perd jamais la tête, ce moment est comme le retour d'un voyage on s'examine, et, si l'amour tient beaucoup de la vanité, on veut masquer l'examen

3° La partie vulgaire de l'âme jouit d'avoir emporté une victoire.

Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre imagination ne soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un soir, d'un air tendre et interdit « Venez demain à midi, je ne recevrai personne. » Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas de la nuit l'on se figure de mille manières le bonheur qui nous attend la matinée est un supplice enfin, l'heure sonne, et il semble que chaque coup de l'horloge vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez vers la rue avec une palpitation vous n'avez pas la force de faire un pas. Vous apercevez derrière sa jalousie la femme que vous aimez vous montez en vous faisant courage. et vous faites le fiasco d'imagination.

M. Rapture, homme excessivement nerveux, artiste et tête étroite, me contait à Messine que, non seulement toutes les premières fois. mais même à tous les rendez-vous, il a toujours eu du malheur. Cependant je croirais qu'il a été homme tout


autant qu'un autre du moins je lui ai connu deux maîtresses charmantes.

Quant au sanguin parfait (le vrai Français, qui prend tout du beau côté, le colonel Mathis), un rendez-vous pour demain à midi, au lieu de le tourmenter par excès de sentiment, peint tout en couleur de rose jusqu'au moment fortuné. S'il n'eût pas eu de rendez-vous, le sanguin se serait un peu ennuyé.

Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius je parierais qu'il sentait ainsi, et il écrivait pour la majorité des hommes. Ces gens-là ne sont guère susceptibles de l'amourpassion; il troublerait leur belle tranquillité; je crois qu'ils prendraient ses transports pour du malheur du moins ils seraient humiliés de sa timidité.

Le sanguin ne peut connaître tout au plus qu'une espèce de fiasco moral c'est lorsqu'il reçoit un rendez-vous de Messaline et que, au moment d'entrer dans son lit, il vient à penser devant quel terrible juge il va se montrer.

Le timide tempérament mélancolique parvient quelquefois à se rapprocher du sanguin, comme dit Montaigne, par l'ivresse du vin de Champagne, pourvu toutefois qu'il ne se la donne pas exprès. Sa consolation doit être que ces gens si brillants qu'il envie, et dont jamais il ne sau-


rait approcher, n'ont ni ses plaisirs divins ni ses accidents, et que les beaux-arts, qui se nourrissent des timidités de l'amour, sont pour eux lettres closes. L'homme qui ne désire qu'un bonheur commun, comme Duclos, le trouve souvent, n'est jamais malheureux, et, par conséquent, n'est pas sensible aux arts.

Le tempérament athlétique ne trouve ce genre de malheur que par épuisement ou faiblesse corporelle, au contraire des tempéraments nerveux et mélancoliques, qui semblent créés tout exprès.

Souvent, en se fatiguant auprès d'une autre femme, ces pauvres mélancoliques parviennent à éteindre un peu leur imagination, et par là à jouer un moins triste rôle auprès de la femme objet de leur passion.

Que conclure de tout ceci ? Qu'une femme sage ne se donne jamais la première fois par rendez-vous. Ce doit-être un bonheur imprévu.

Nous parlions ce soir du fiasco à l'étatmajor du général Michaud, cinq très beaux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans et moi. Il s'est trouvé que, à l'exception d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai, nous avions tous fait fiasco la première fois avec nos maîtresses les plus célèbres. Il est vrai que peut-être aucun


de nous n'a connu ce que Delfante appelle l'amour-passion.

L'idée que ce malheur est extrêmement, commun doit diminuer le danger.

J'ai connu un beau lieutenant de hussards, de vingt-trois ans, qui, à ce qu'il me semble, par excès d'amour, les trois premières nuits qu'il put passer avec une maîtresse qu'il adorait depuis six mois, et qui, pleurant un autre amant tuéà laguerre, l'avait traité fort durement, ne put que l'embrasser et pleurer de joie. Ni lui ni elle n'étaient attrapés.

L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'armée, a fait fiasco trois jours de suite avec la jeune et séduisante comtesse KoHer.

Mais le roi du fiasco, c'est le raisonnable et beau colonel Horse, qui a fait fiasco seulement trois mois de suite avec l'espiègle et piquante N. V. 1, et, enfin, a été réduit a la quitter sans l'avoir jamais eue.

1. Nina. Vigano. N. D. L. E.


FRAGMENTS DIVERS

J'AI réuni sous ce titre, que j'aurais voulu rendre encore plus modeste, un choix fait sans trop de sévérité parmi trois ou quatre cents cartes à jouer sur lesquelles j'ai trouvé des lignes tracées au crayon;souventcequ'il faut bienappeler le manuscrit original, faute d'un nom plus simple, est bâti de morceaux de papier de toute grandeur écrits au crayon, et que Lisio attachait avec de la cire pour ne pas avoir l'embarras de recopier. Il m'a dit une fois que rien de ce qu'il notait ne lui semblait une heure après valoir la peine d'être recopié. Je suis entré dans ce détail avec l'espérance qu'il me servira d'excuse pour les répétitions.

1.

On peut tout acquérir dans la solitude, hormis du caractère.

2.

En 1821, la haine, l'amour et l'avarice,


les trois passions les plus fréquentes, et avec le jeu, presque les seules à Rome. Les Romains paraissent méchants au premier abord ils ne sont qu'extrêmement méfiants, et avec une imagination qui s'entlamme à la plus légère apparence. S'ils font des méchancetés gratuites, c'est un homme rongé par la peur, et qui cherche à se rassurer en essayant son fusil.

3.

Si je disais, comme je le crois, que la bonté est le trait distinctif du caractère des habitants de Paris, je craindrais beaucoup de les offenser.

« Je ne veux pas être bon ».

4.

Une marque de l'amour vient de naltre, c'est que tous les plaisirs et toutes les peines que peuvent donner toutes les autres passions et tous les autres besoins de l'homme cessent à l'instant de l'affecter. 5.

La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.


6.

Avoir le caractère solide, c'est avoir une longue et ferme expérience des mécomptes et des malheurs de la vie. Alors l'on désire constamment, ou l'on ne désire pas du tout.

7.

L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats, c'est l'amour du jeu.

8.

Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le partner. Contessina L. Forli, 1819.

9.

Grand défaut des femmes, le plus choquant de tous pour un homme un peu digne de ce nom. Le public, en fait de sentiments ne s'élève guère qu'à des idées basses, et elles font le public juge suprême de leur vie je dis même les plus distinguées, et souvent sans s'en douter, et même en croyant, et disant le contraire.

Brescia. 1819


10.

Prosaïque est un mot nouveau qu'autrefois je trouvais ridicule, car rien de plus froid que nos poésies s'il y a quelque chaleur en France depuis cinquante ans, c'est assurément dans la prose.

Mais enfin la contessina L. se servait, du mot prosaïque et j'aime à l'écrire.

La définition est dans Don Quichotte et dans le Contraste parfail du maître et de l'écuyer. Le maître, grand et pâle l'écuyer, gras et frais. Le premier tout héroïsme et courtoisie le second tout égoïsme et servilité le premier toujours rempli d'imaginations romanesques et touchantes le second un modèle d'esprit de conduite, un recueil de proverbes bien sages le premier toujours nourrissant son âme de quelque contemplation héroïque et hasardée l'autre ruminant quelque plan bien sage et dans lequel il ne manque pas d'admettre soigneusement en ligne de compte l'influence de tous les petits mouvements honteux et égoïstes du cœur humain.

Au moment où le premier devrait être détrompé par le non-succès de ses imaginations d'hier, il est déjà occupé de ses châteaux en Espagne d'aujourd'hui.

Il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque.


Malborougli avait l'âme prosïque Henri IV amoureux à cinquante-cinq ans d'une jeune princesse qui n'oubliait pas son âge, un cœur romanesque 1.

11 y a moins d'âmes prosaïques dans la noblesse que dans le tiers-état.

C'est le défaut du commerce, il rend prosaïque.

11.

Rien d'intéressant comme la passion, c'est que tout y est imprévu, et que l'agent y est victime. Rien de plat comme l'amourgoût où tout est. calcul comme dans toutes les prosaïques affaires de la vie.

12,

On finit toujours, à la fin de la visite, par traiter son amant mieux qu'on ne voudrait. L. 2 novembre 1818.

13.

L'influence du rang se fait toujours 1. Dulaure, Histoire de Paria.

Scène muette dans l'appartement de la. reine, le soir de la fuite de la princesse de Condé; les ministres collés contre les murs et silencieux le roi se promenant à grands


sentir à travers le génie chez un parvenu. Voyez Rousseau tombant amoureux de toutes les dames qu'il rencontrait, et pleurant de ravissement, parce que le duc de L* 1, un des plus plats courtisans del'époque, daigne se promener à droite plutôt qu'à gauche, pour accompagner un M. Coindet, ami de Rousseau.

L. 3 mai 1820.

14.

Ravenne, 23 janvier 1820.

Les femmes ici n'ont que l'éducation des choses, une mère ne se gêne guère pour être au désespoir, ou au comble de la joie, par amour, devant ses filles de douze à quinze ans. Rappelez-vous que dans ces climats heureux beaucoup de femmes sont très bien jusqu'à quarante-cinq ans, et la plupart sont mariées à dix-huit.

La Valchiusa, disant hier de Lampugnani Ah celui-là était fait pour moi, il savait aimer, etc., etc., et suivant longtemps ce discours avec une amie, devant sa fille, jeune personne très alerte de quatorze à quinze ans, qu'elle menait aussi aux promenades sentimentales avec cet amant.

Quelquefois les jeunes filles accrochent 1. Duc de Luxembourg. N. D. L. E.


des maximes de conduite excellentes. Par exemple madame Guarnacci adressant à ses deux filles, et à deux hommes qui en toute leur vie ne lui ont fait que cette visite, des maximes approfondies pendant une demi-heure, et appuyées d'exemples à leur connaissance, (celui de la Cercara en Hongrie), sur l'époque précise à laquelle il convient de punir par l'infidélité les amants qui se conduisent mal.

15.

Le sanguin, le Français véritable (le colonel M..is), au lieu de se tourmenter par excès de sentiment comme Rousseau, s'il a un rendez-vous pour demain soir, Il sept heures, se peint tout en couleur de rose jusqu'au moment fortuné. Ces genslà ne sont guère susceptibles de l'amourpassion, il troublerait leur belle tranquillité. Je vais jusqu'à dire que peut-être ils prendraient ses transports pour du malheur, du moins ils seraient humiliés de sa timidité.

16.

La plupart des hommes du monde, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.


17.

Les âmes très tendres ont besoin de la facilité chez une femme pour encourager la cristallisation.

18.

Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle du public.

19.

Il y a un plaisir délicieux à serrer dans ses bras une femme qui vous a fait beaucoup de mal, qui a été votre cruelle ennemie pendant longtemps et qui est prête à l'être encore. Bonheur des officiers français en Espagne, 1812.

20.

Il faut la solitude pour jouir de son cœur et pour aimer, mais il faut être répandu dans le monde pour réussir.

21.

Toutes les observations des Français sur l'amour sont bien écrites, avec exactitude,


point outrées, mais ne portent que sur des affectations légères, disait l'aimable cardinal Lante.

22.

Tous les mouvemenls de passion de la comédie des Innamorati de Goldoni sont excellents, c'est le style et les pensées qui révoltent par la plus dégoûtante bassesse c'est le contraire d'une comédie française. 23.

Jeunesse de 1822. Qui dit penchant sérieux, disposition active, dit sacrifice du présent à l'avenir rien n'élève l'âme comme le pouvoir et l'habitude de faire de tels sacrifices. Je vois plus de probabilité pour les grandes passions en 1832 qu'en 1772. 24.

Le tempérament bilieux, quand il n'a pas des formes trop repoussantes, est peutêtre celui de tous qui est le plus propre à frapper et à nourrir l'imagination des femmes. Si le tempérament bilieux n'est pas placé dans de belles circonstances, comme le Lauzun de Saint-Simon (Mémoires, tome V, 380), le difficile, c'est de


s'y accoutumer. Mais, une fois ce caractère saisi par une femme, il doit l'entraîner. Oui, même le sauvage et fanatique Balfour (Old Mortality). C'est pour elles le contraire du prosaïque.

25.

En amour on doute souvent de ce qu'on croit le plus (la R. 355). Dans toute autre passion l'on ne doute plus de ce qu'on s'est une fois prouvé.

26.

Les vers furent inventés pour aider la mémoire. Plus tard on les conserva pour augmenter le plaisir par la vue de la difficulté vaincue. Les garder aujourd'hui dans l'art dramatique, reste de barbarie. Exemple l'ordonnance de la cavalerie, mise en vers par M. de Bonnay.

27.

Tandis que ce servant jaloux se nourrit d'ennui, d'avarice, de haine et de passions vénéneuses et froides, je passe une nuit heureuse à rêver à elle, à elle qui me traite mal par méfiance. s.


28.

Il n'y a qu'une grande âme qui ose avoir un style simple c'est pour cela que Rousseau a mis tant de rhétorique dans la Nouvelle Héloïse, ce qui la rend illisible à trente ans.

29.

« Le plus grand reproche que nous puissions nous faire est assurément de laisser s'évanouir, comme ces fantômes légers que produit le sommeil, les idées d'honneur et de justice qui, de temps en temps, s'élèvent dans notre cœur. »

Lettre de Jena, mars 1819.

30.

Une femme honnête est à la campagne, elle passe une heure dans la serre chaude avec son jardinier des gens dont elle a contrarié les vues l'accusent d'avoir trouvé un amant dans ce jardinier.

Que répondre ? Absolument parlant, la chose est possible. Elle pourrait dire « Mon caractère jure pour moi, voyez les mœurs de toute ma vie », mais ces choses sont également invisibles, et aux méchants


qui ne veulent rien voir et aux sots qui ne peuvent rien voir.

SALVIATI, Rome, 23 juillet 1819.

31.

J'ai vu un homme découvrir que son rival était aimé, et celui-ci ne pas le voir à cause de sa passion.

32.

Plus un homme est éperdument amoureux, plus est grande la violence qu'il est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime et lui prendre la main.

33.

Rhétorique ridicule, mais à la différence de celle de Rousseau inspirée par la vraie passion Mémoires de M. de Mau* lettre de S*

34.

Naturel.

J'ai vu, ou j'ai cru voir ce soir le triomphe du naturel dans une jeune personne qui, il est vrai, me semble


avoir un grand caractère. Elle adore un de ses cousins, cela me semble évident et elle doit s'être avoué à elle-même l'état de son cœur. Ce cousin l'aime, mais comme elle est très sérieuse avec lui, il croit ne pas plaire, et se laisse entraîner aux marques de préférence que lui donne Clara, une jeune veuve amie de Mélanie. Je crois qu'il va l'épouser Mélanie le voit et souffre tout ce qu'un cœur fier et rempli malgré lui d'une passion violente peut souffrir. Elle n'aurait qu'à changer un peu ses manières mais elle regarde comme une bassesse qui aurait des conséquences durant toute sa vie de s'écarter un instant du nalurel.

35.

Sapho ne vit dans l'amour que le délire des sens ou le plaisir physique sublimé par la cristallisation. Anacréon y chercha un amusement pour les sens et pour l'esprit. Il y avait trop peu de sûreté dans l'antiquité pour qu'on eût le loisir d'avoir un amourpassion.

36.

II ne me faut que le fait précédent pour rire un peu des gens qui trouvent Homère


supérieur au Tasse. L'amour-passion existait du temps d'Homère et pas très loin de la Grèce.

37.

Femme tendre qui cherchez à voir si l'homme que vous adorez vous aime d'amour-passion, étudiez la première jeunesse de votre amant. Tout homme distingué fut d'abord, à ses premiers pas dans la vie, un enthousiaste ridicule ou un infortuné. L'homme à l'humeur gaie et douce, et au bonheur facile, ne peut aimer avec la passion qu'il faut à votre cœur.

Je n'appelle passion que celle éprouvée par de longs malheurs, et de ces malheurs que les romans se gardent bien de peindre, et d'ailleurs qu'ils ne peuvent pas peindre. 38.

Une résolution forte change sur le champ le plus extrême malheur en un état supportable. Le soir d'une bataile perdue, un homme fuit à toutes jambes sur un cheval harassé il entend distinctement le galop du groupe de cavaliers qui le poursuivent tout à coup, il s'arrête, descend de cheval, renouvelle l'amorce de sa carabine et de ses pistolets, et prend la résolution de se


défendre. A l'instant, au lieu de voir la mort, il voit la croix de la légion d'honneur. 39.

Fond des mœurs anglaises. Vers 1730, quand nous avions déjà Voltaire et Fontenelle, on inventa en Angleterre une machine pour séparer le grain qu'on vient de battre des petits fragments de paille cela s'opérait au moyen d'une roue qui donnait à l'air le mouvement nécessaire pour enlever les fragments de paille mais en ce pays biblique les paysans prétendirent qu'il était impie d'aller contre la volonté de la divine Providence, et de produire ainsi un vent factice, au lieu de demander au ciel, par une ardente prière, le vent nécessaire pour vanner le blé, et d'attendre le moment marqué par le dieu d'Irsaël. Comparez cela aux paysans français 1.

1. Pour l'état actuel des mœurs anglaises, voir la Vie de M. Beattie, écrite par un ami intime. on sera édifié de l'humilité profonde de M. Beattie recevant dix guinées d'une vieille marquise pour calomnier Hume. L'aristocratie tremblante s'appuie sur des évoques à 200.000 livres de rente, et paye en argent ou en considération des écrivains prétendus libéraux pour dire des injures à Chénier (Edinburgh-Review, 1821).

Le cant le plus dégoûtant pénètre partout. Tout ce qui n'est pas peinture de sentiments sauvages et énergiques en est étouffé impossible d'écrire une page gaie en anglais.


40.

Nul doute que ce ne soit une folie pour un homme de s'exposer à l'amour-passion. Quelquefois cependant le remède opère avec trop d'énergie. Les jeunes Américaines des Etats-Unis sont tellement pénétrées et fortifiées d'idées raisonnables que l'amour, cette fleur de la vie, y a déserté la jeunesse. On peut laisser en toute sûreté, à Boston, une jeune fille seule avec un bel étranger, et croire qu'elle ne songe qu'à la dot du futur.

41.

En France les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes, les veuves au contraire gaies et heureuses. Il y a un proverbe parmi les femmes sur la félicité de cet état. Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.

42.

Les gens heureux en amour ont l'air profondément attentif, ce qui, pour un Français, veut dire profondément triste. Dresde 1818.


43.

Plus on plaît généralement, moins on plaît profondément.

44.

L'imitation des premiers jours de la vie fait que nous contractons les passions de nos parents, même quand ces passions empoisonnent notre vie. (Orgueil de L.). 45.

La source la plus respectable de l'orgueil féminin, c'est la crainte de se dégrader aux yeux de son amant par quelque démarche précipitée ou par quelque action qui peut lui sembler peu féminine.

46.

Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente, aisée, sans terreurs, un simple objet de comparaison, le prix qu'on donnerait pour bien des choses.

47.

Que de fois ne me suis-je pas écrie au milieu de mon courage Si quelqu'un me


tirait un coup de pistolet dans la tête je le remercierais avant d'expirer, si j'en avais le temps On ne peut avoir de courage envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins. S. Février, 1820.

48.

Je ne saurais aimer, me disait une jeune femme Mirabeau et les lettres à Sophie m'ont dégoûtée des grandes âmes. Ces lettres fatales m'ont fait l'impression d'une expérience personnelle. Cherchez ce qu'on ne voit jamais dans les romans que deux ans de constance avant l'intimité, vous assurent du cœur de votre amant.

49.

Le ridicule effraye l'amour. Le ridicule impossible en Italie, ce qui est de bon ton à Venise est bizarre à Naples, donc rien n'est bizarre. Ensuite rien de ce qui fait plaisir n'est blâmé. Voilà qui tue l'honneur bête, et une moitié de la comédie.

50.

Les enfants commandent par les larmes, et quand on ne les écoute pas ils se font mal exprès. Les jeunes femmes se piquent d'amour-propre.


51.

C'est une réflexion commune mais que sous ce prétexte l'on oublie de croire que tous les jours les âmes qui sentent deviennent plus rares, et les esprits cultivés plus communs.

52.

Orgueil féminin.

Bologne, 18 avril, deux heures du matin.

Je viens de voir un exemple frappant, mais tout calcul fait, il faudrait quinze pages pour en donner une idée juste, j'aimerais mieux, si j'en avais le courage, noter les conséquences de ce que j'ai vu à n'en pas douter. Voilà donc une conviction qu'il faut renoncer à communiquer. Il y a trop de petites circonstances. Cet orgueil est l'opposé de la vanité française. Autant que je puis m'en souvenir, le seul ouvrage je l'aie vu esquissé, c'est la partie des Mémoires de madame Roland, où elle conte les petits raisonnements qu'elle faisait étant fille.

53.

En France, la plupart des femmes ne font aucun cas d'un jeune homme jusqu'à ce


qu'elles en aient fait un fat. Ce n'est qu'alors qu'il peut flatter la vanité.

DUCLOS.

54.

Modène, 1820,

Zilietti me dit à minuit, chez l'aimable Marchesina R. « Je n'irai pas dîner avec vous demain à San-Michele (c'est une auberge) hier j'ai dit des bons mots, j'ai été plaisant en parlant à Cl* cela pourrait me faire remarquer. »

N'allez pas croire que Zilietti soit sot ou timide. C'est un homme prudent et fort riche de cet heureux pays-ci.

55.

Ce qu'il faut admirer en Amérique, c'est le gouvernement et non la société. Ailleurs, c'est le gouvernement qui fait le mal. Ils ont changé de rôle à Boston, et le gouvernement fait l'hypocrite pour ne pas choquer la société.

56.

Les jeunes filles d'Italie, si elles aiment, sont livrées entièrement aux inspirations de la nature. Elles ne peuvent être aidées


tout au plus que par un petit nombre de maximes fort justes qu'elles ont apprises en écoutant aux portes.

Comme si le hasard avait décidé que tout ici concourrait à préserver le naturel, elles ne lisent pas de romans par la raison qu'il n'y en a pas. A Genève et en France, au contraire, on fait l'amour à seize ans, pour faire un roman, et l'on se demande à chaque démarche et presque à chaque larme Ne suis-je pas bien comme Julie d'Etanges? 57.

Le mari d'une jeune femme qui est adorée par son amant qu'elle traite mal, et auquel elle permet à peine de lui baiser la main, n'a tout au plus que le plaisir physique le plus grossier, là où le premier trouverait les délices et les transports du bonheur le plus vif qui existe sur cette terre. 58.

Les lois de l'imagination sont encore sipeu connues que j'admetsl'aperçusuivant qui peut-être n'est qu'une erreur.

Je crois distinguer deux espèces d'imaginations.

1° L'imagination ardente, impétueuse, prime-sautière, conduisant sur-le-champ à


l'action, se rongeant elle-même et languissant si l'on diffère seulement de vingtquatre heures, comme celle de Fabio. L'impatience est son premier caractère, elle se met en colère contre ce qu'elle ne peut obtenir. Elle voit tous les objets extérieurs, mais ils ne font que l'enflammer, elle les assimile à sa propre substance, et les tourne sur-le-champ au profit de la passion.

L'imagination qui ne s'enflamme que peu à peu, lentement, mais qui avec le temps ne voit plus les objets extérieurs et parvient à ne plus s'occuper ni se nourrir que de sa passion. Cette dernière espèce d'imagination s'accommode fort bien de la lenteur et même de la rareté des idées. Elle est favorable à la constance. C'est celle de la plupart des pauvres jeunes filles allemandes mourant d'amour et de phtisie. Ce triste spectacle, si fréquent au delà du Rhin, ne se rencontre jamais en Italie. 59.

Habitudes de l'imagination. Un Français est réellement choqué de huit changements de décorations par acte de tragédie. Le plaisir de voir Macbeth est impossible pour cet homme il se console en damnant Shakespeare.


60.

En France, la province pour tout ce qui regarde les femmes est à quarante ans en arrière de Paris. A C.1 une femme mariée me dit qu'elle ne s'est permis de lire que certains morceaux des Mémoires de Lauzun. Cette sottise me glace, je ne trouve plus une parole à lui dire, c'est bien là en effet, un livre que l'on quitte.

Manque de naturel, grand défaut des femmes de province. Leurs gestes multipliés et gracieux. Celles qui jouent le premier rôle dans leur ville, pires que les autres.

61.

Goethe, ou tout autre homme de génie allemand, estime l'argent ce qu'il vaut. Il ne faut penser qu'à sa fortune tant qu'on n'a pas six mille francs de rente, et puis n'y plus penser. Le sot, de son côté, ne comprend pas l'avantage qu'il y a à sentir et penser comme Goethe toute sa vie, il ne sent que par l'argent et ne pense qu'à l'argent. C'est par le mécanisme de ce double vote que dans le monde les prosaïques semblent l'emporter sur les cœurs nobles.

1 Corbeil. N. D. il. E.


62.

En Europe le désir est enflammé par la contrainte, en Amérique il s'émousse par la liberté.

63.

Une certaine manie discutante s'est emparée de la jeunesse et l'enlève à l'amour. En examinant si Napoléon a été utile à la France, on laisse s'enfuir l'âge d'aimer même parmi ceux qui veulent être jeunes, l'affectation de la cravate, de l'éperon, de l'air martial, l'occupation de soi fait oublier de regarder cette jeune fille qui passe d'un air si simple et à laquelle son peu de fortune ne permet de sortir qu'une fois tous les huit jours. 64.

J'ai supprimé le chapitre Prude, et quelques autres.

Je suis heureux de trouver le passage suivant dans les mémoires d'Horace Walpole

THE TWO ELISABETHS. Let us compare the daughters of two ferocious men, and see which was sovereign of a civilised nation, which of a barbarous one.


Both were Elisabeths. The daughter of Peter (of Russia) was absolute yet spared a competitor and a rival and thought the person of an empress had suffisient allurements for as many of her subjects as she chose to honour with the communication. Elisabeth of England could neither forgive the claim of Mary Stuart nor her charms, but ungenerously emprisoned her (as George IV did Napoléon), when imploring protection and, without the sanction of either despotism or law, sacrificed many to her great and little jealousy. Yet this Elisabeth, piqued herself on chastity and while she practised every ridiculous art of coquetery to be admired at an unseemly age, kept off lovers whom she encouraged, and neither gratified her own desires nor their ambition. Who can help prefering the honest, open-hearted barbarian empress ? (LORD OXFORD'S Memoirs.)

65.

L'extrême familiarité peut détruire la crislallisalion. Une charmante jeune fille de seize ans devenait amoureuse d'un beau jeune homme du même âge qui ne manquait pas chaque soir, à la tombée de la nuit 1, 1. A l'Ave Maria.


de passer sous ses fenêtres. La mère l'invite à passer huit jours à la campagne. Le remède était hardi, j'en conviens, mais la jeune fille avait une âme romanesque, et le beau jeune homme était un peu plat elle le méprisa au bout de trois jours.

66.

Bologne, 17 avril 1817.

Ave Maria (twilight), en Italie heure de la tendresse, des plaisirs de l'âme et de la mélancolie sensation augmentée par le son de ces belles cloches.

Heures des plaisirs qui ne tiennent aux sens que par les souvenirs.

67.

Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est ordinairement un amour ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille douce, aimable, innocente. Comment trembler, adorer, se sentir en présence d'une divinité ? Un adolescent a besoin d'aimer un être dont les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie qu'on en revient tristement à aimer le simple et l'innocent, désespérant du sublime. Entre les deux, se place l'amour véritable, qui ne pense à rien qu'à soi-même.


68.

Les grandes âmes ne sont pas soupçonnées, elles se cachent ordinairement il ne paraît qu'un peu d'originalité. Il y a plus de grandes âmes qu'on ne le croirait. 69.

Quel moment que le premier serrement de main de la femme qu'on aime Le seul bonheur à comparer à celui-ci est le ravissant bonheur du pouvoir, celui que les ministres et rois font semblant de mépriser. Ce bonheur a aussi sa cristallisation qui demande une imagination plus froide et plus raisonnable. Voyez un homme qui vient d'être nommé ministre depuis un quart d'heure par Napoléon.

70.

La nature a donné la force au nord et l'esprit au midi, me disait le célèbre Jean de Muller, à Cassel, en 1808.

71.

Rien de plus faux que la maxime « Nul n'est héros pour son valet de chambre », ou plutôt rien de plus vrai dans le sens


monarchique: héros affecté comme l'Hippolyte de Phèdre. Desaix, par exemple, aurait été un héros même pour son valet de chambre (je ne sais, il est vrai, s'il en avait un), et plus héros pour son valet de chambre que pour tout autre. Sans le bon ton et le degré de comédie indispensable, Turenne et Fénelon eussent été des Desaix. 72.

Voici un blasphème Moi, Hollandais, j'ose dire les Français n'ont ni le vrai plaisir de la conversation, ni le vrai plaisir du théâtre au lieu de délassement et de laisser aller parfait, c'est un travail. Au nombre des fatigues qui ont hâté la mort de madame de Staël, j'ai ouï compter le travail de la conversation pendant son dernier hiver 1.

W.

73.

Le degré de tension des nerfs de l'oreille pour écouter chaque note explique assez bien la partie physique du plaisir de la musique.

1. Mémoires de Marmontel, conversation de Montesquieu.


74.

Ce qui avilit les femmes galantes, c'est l'idée qu'elles ont et qu'on a, qu'elles commettent une grande faute.

75.

A l'armée, dans une retraite, avertissez d'un péril inutile à braver un soldat italien, il vous remercie presque et l'évite soigneusement. Indiquez le même péril par humanité à un soldat français, il croit que vous le défiez, se pique d'amourpropre, et court aussitôt s'y exposer. S'il l'osait, il chercherait à se moquer de vous. Gyat, 1812.

76.

Toute idée extrêmement utile, si elle ne peut être exposée qu'en des termes fort simples, sera nécessairement méprisée en France. Jamais l'enseignement mutuel n'eût pris, trouvé par un Français. C'est exactement le contraire en Italie.

77.

Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre imagination ne


soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un soir d'un air tendre et interdit « bien, oui venez demain à midi, je ne recevrai personne; » vous ne pouvez plus dormir, vous ne pouvez plus penser à rien, la matinée est un supplice enfin l'heure sonne, et il vous semble que chaque coup de l'horloge vous retentit dans le diaphragme.

78.

En amour, quand on divise de l'argent, on augmente l'amour quand on en donne, on lue l'amour.

On éloigne le malheur actuel, et pour l'avenir l'odieux de la crainte de manquer, ou bien l'on fait naître la politique et le sentiment d'être deux, on détruit la sympathie.

79.

(Messe des Tuileries, 1811).

Les cérémonies de la cour avec les poitrines découvertes des femmes, qu'elles étalent là comme les officiers leurs uniformes, et sans que tant de charmes fassent plus de sensation, rappellent involontairement à l'esprit les scènes de l'Arétin. On voit ce que tout le monde fait par


intérêt d'argent pour plaire à un homme, on voit tout un public agir à la fois sans morale et surtout sans passion. Cela joint a la présence de femmes très décolletées avec la physionomie de la méchanceté et le rire sardonique pour tout ce qui n'est pas intérêt personnel payé comptant par de bonnes jouissances, donne l'idée des scènes du Bagno, et jette bien loin toute difficulté fondée sur la vertu ou sur la satisfaction intérieure d'une âme contente d'ellemême.

J'ai vu, au milieu de tout cela, le sentiment de l'isolement disposer les cœurs tendres à l'amour.

80.

Si l'âme est employée à avoir de la mauvaise honte, et à la surmonter, elle ne ne peut pas avoir du plaisir. Le plaisir est un luxe pour en jouir il faut que la sûreté, qui est le nécessaire, ne coure aucun risque. 81.

Marque d'amour que ne savent pas feindre les femmes intéressées. Y a-t-il une véritable joie dans la réconciliation ? ou songe-t-on aux avantages à en retirer ?


82.

Les pauvres gens qui peuplent la Trappe. sont des malheureux qui n'ont pas eu tout à fait assez de courage pour se tuer. J'excepte toujours les chefs qui ont le plaisir d'être chefs.

83.

C'est un malheur d'avoir connu la beauté italienne, on devient insensible. Hors de l'Italie on aime mieux la conversation des hommes.

84.

La prudence italienne tend à se conserver la vie, ce qui admet le jeu de l'imagination. (Voir une version de la mort du fameux acteur comique Pertica, le 24 décemble 1821.) La prudence anglaise, toute relative à amasser ou conserver assez d'argent pour couvrir la dépense, réclame au contraire une exactitude minutieuse et de tous les jours, habitude qui paralyse l'imagination. Remarquez qu'elle donne en même temps la plus grande force à l'idée du devoir.

85.

L'immense respect pour l'argent, grand


et premier défaut de l'Anglais et de l'Italien, est moins sensible en France, et tout à fait réduit à de justes bornes en Allemagne.

86.

Les femmes françaises n'ayant jamais vu le bonheur des passions vraies, sont peu difficiles sur le bonheur intérieur de leur ménage, et le tous les jours de la vie.

Compiègne.

87.

« Vous me parlez d'ambition comme chasse-ennui, disait Kamensky, tout le temps que je faisais chaque soir deux lieues au galop pour aller voir la princesse à Kolich, j'étais en société intime avec un despote que je respectais, qui avait tout mon bonheur en son pouvoir, et la satisfaction de tous mes désirs possibles. »

Wilna, 1812.

88.

La perfection dans les petits soins de savoir-vivre et de toilette, une grande bonté, nul génie, de l'attention pour une centaine de petites choses chaque jour,


l'incapacité de s'occuper plus de trois jours d'un même événement joli contraste avec la sévérité puritaine, la cruauté biblique, la probité stricte, l'amour-propre timide et souffrant, le canl universel et cependant voilà les deux premiers peuples du monde

89.

Puisque parmi les princesses il y a eu une Catherine II impératrice, pourquoi, parmi les bourgeoises, n'y aurait-il pas une femme Samuel Bernard ou Lagrange ? 90.

Alviza appelle un manque de délicatesse impardonnable, d'oser écrire des lettres où vous parlez d'amour à une femme que vous adorez, et qui, en vous regardant tendrement, vous jure qu'elle ne vous aimera jamais.

91.

Il a manqué au plus grand philosophe qu'aient eu les Français de vivre dans quelque solitude des Alpes, dans quelque séjour éloigné, et de lancer de là son livre dans Paris sans y venir jamais lui-même.


Voyant Helvétius si simple et si honnête homme, jamais des gens musqués et affectés comme Suard, Marmontel, Diderot, ne purent penser que c'était là un grand philosophe. Ils furent de bonne foi en méprisant sa raison profonde d'abord elle était simple, péché irrémissible en France en second lieu, l'homme, non pas le livre, était rabaissé par une faiblesse il attachait une importance extrême à avoir ce qu'on appelle en France de la gloire, à être à la mode parmi les contemporains comme Balzac, Voiture, Fontenelle.

Rousseau avait trop de sensibilité et trop peu de raison, Buffon trop d'hypocrisie à son jardin des plantes, Voltaire trop d'enfantillage dans la tête, pour pouvoir juger le principe d'Helvétius.

Ce philosophe commit la petite maladresse d'appeler ce principe l'intérêt, au lieu de lui donner le joli nom de plaisir 1, mais que penser du bon sens de toute une littérature qui se laisse fourvoyer par une aussi petite faute ?

Un homme d'esprit ordinaire, le prince Eugène de Savoie, par exemple, à la place de Régulus, serait resté tranquillement à 1. Torva leœna lupum sequitur, lupus ipse capellam; Florentem cytisum sequitur lascive capella.

Trahit sua quemque voluptas.

VIRGILE, églogue n.


Rome où il se serait même moqué de la bêtise du sénat de Carthage Régulus y retourne. Le prince Eugène aurait suivi son intérêt exactement comme Régulus suivit. le sien.

Dans presque tous les événements de la vie, une âme généreuse voit la possibilité d'une action dont l'âme commune n'a pas même l'idée. A l'instant même où la possibilité de cette action devient visible à l'âme généreuse, il est de son intérêt de la faire.

Si elle n'exécutait pas cette action qui vient de lui apparaître, elle se mépriserait soi-même elle serait malheureuse. On a des devoirs suivant la portée de son esprit. Le principe d'Helvétius est vrai même dans les exaltations les plus folles de l'amour, même dans le suicide. Il est contre sa nature, il est impossible que l'homme ne fasse pas toujours, et dans quelque instant que vous vouliez le prendre, ce qui dans le moment est possible et lui fait le plus de plaisir.

92.

Avoir de la fermeté dans le caractère, c'est avoir éprouvé l'effet des autres sur soi-même, donc il faut les autres.


93.

L'amour antique.

L'on n'a point imprimé de lettres d'amour posthumes des dames romaines. Pétrone a fait un livre charmant, mais n'a peint que la débauche.

Pour l'amour à Rome, après la Didon 1 et la seconde églogue de Virgile, nous n'avons rien de plus précis que les écrits des trois grands poètes Ovide, Tibulle et Properce.

Or, les élégies de Parny ou la lettre d'Héloïse à Abélard, de Colardeau, sont des peintures bien imparfaites et bien vagues si on les compare à quelques lettres de la Nouvelle-Héloïse, à celles d'une Religieuse portugaise, de Mlle de Lespinasse, de la Sophie de Mirabeau, de Werther, etc. La poésie avec ses comparaisons obligées, sa mythologie que ne croit pas le poète, sa dignité de style à la Louis XIV, et tout l'attirail de ses ornements appelés poétiques, est bien au-dessous de la prose dès qu'il s'agit de donner une idée claire et précise des mouvements du cœur or, dans ce genre, on n'émeut que par la clarté. 1. Voir le regard de Didon, dans la superbe esquisse de M. Guérin au Luxembourg.


Tibulle, Ovide et Properce furent de meilleur goût que nos poètes ils ont peint l'amour tel qu'il put exister chez les fiers citoyens de Rome encore vécurent-ils sous Auguste qui, après avoir fermé le temple de Janus, cherchait à ravaler les citoyens à l'état de sujets loyaux d'une monarchie.

Les maîtresses de ces trois grands poètes furent des femmes coquettes, infidèles et vénales ils ne cherchèrent auprès d'elles que des plaisirs physiques, et je croirais qu'ils n'eurent jamais l'idée des sentiments sublimes 1 qui, treize siècles plus tard, firent palpiter le sein de la tendre Héloïse. J'emprunte le passage suivant à un littérateur distingué et qui connaît beaucoup mieux que moi les poètes latins « Le brillant génie d'Ovide 2, l'imagination riche de Properce, l'âme sensible de Tibulle, leur inspirèrent sans doute des vers de nuances différentes, mais ils aimèrent de la même manière des femmes à peu près de la même espèce. Ils désirent, ils triomphent, ils ont des rivaux heureux, ils sont jaloux, ils se brouillent et se raccom1. Tout ce qu'il y a de beau immonde, étant devenu partie de la beauté de la femme que vous aimez, vous vous trouvez disposé à faire tout ce qu'il y a de beau au monde.

2. Ginguené, Histoire littéraire de l'Italie, vol. II, page 490.


modent ils sont infidèles à leur tour, on leur pardonne, et ils retrouvent un bonheur qui bientôt est troublé par le retour des mêmes chances.

« Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari quels signes ils doivent se faire devant lui et devant le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près bientôt des querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé il maudit ses tablettes, qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.

« Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après Corinne est aussi infidèle il ne peut supporter l'idée qu'il lui


a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse elle s'emporte en femme plus colère que tendre: elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien, et il écrit à cette esclave et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir ? Quels indices les ont trahis ? Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle le lui refuse, il menace de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que pour plus d'une raison il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. II n'est plus jaloux cela déplaît à l'amant qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le .mari lui obéit trop il fait si bien surveiller Corinne qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée, mais il saura bien la tromper par malheur il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient ses intrigues deviennent si publiques, que la seule grâce qu'Ovide lui demande, c'est


qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est. Telles furent les mœurs d'Ovide et de sa maîtresse, tel est le caractère de leurs amours.

« Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure il lui demande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré luimême à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend il ne se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve endormie elle est longtemps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses mêmes la réveillent elle ouvre enfin les yeux et lui fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie il fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la perdre elle part avec un militaire elle va suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point, il pleure, il fait des vceux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'elle a quittée il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour. Elle quitte le soldat, et reste avec le poète. Il remercie Apollon et les muses il est ivre de son bonheur.


Ce bonheur est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye pas, il ne craint que de perdre Cinthie qu'il soit sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.

« Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. II fait le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour le chant, la poésie et la danse, tout redouble et justifie son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus l'aimer sans honte. Il en rougit, mais il ne peut se détacher d'elle. Il sera son amant, son époux jamais il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse, il la rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une seule femme qu'il aime ce sont toutes les femmes. Il n'en possède jamais assez, il est insatiable de plaisirs. Il faut pour le rappeler à lui-même que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives que si


jamais il n'eut été infidèle lui-même. II veut fuir. II se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui jette les coupes à la tête il trouve cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne il veut partir il va voyager dans la Grèce il fait tout le plan de son voyage, mais il renonce à ce projet, et c'est pour se 'voir encore l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de ses rivaux mais une maladie vient la saisir, elle meurt. Elle lui reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers moments, et jure qu'elle même, malgré les apparenccs, lui fut toujours fidèle. Telles sont les mœurs et les aventures de Properce et de sa maitresse telle est en abrégé l'histoire de leurs amours. Voilà la femme qu'une âme comme celle de Properce fut réduite à aimer. « Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais jamais inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne.


Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales elles n'en ont particulièrement aucune. La muse de ces deux poètes est fidèle si leur amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie ne figure dans leurs vers. Tibulle, amant et poète plus tendre, moins vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance. Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses vers. Délie est la première, la plus célèbre, et aussi la plus aimée. Tibulle a perdu sa fortune, mais il lui reste la campagne et Délie qu'il la possède dans la paix des champs, qu'il puisse en expirant presser la main de Délie dans le sienne qu'elle suive en pleurant sa pompe funèbre, il ne forme point d'autres vœux. Délie est enfermée par un mari jaloux il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les triples verrous. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe malade, et Délie seule l'occupe. Il l'engage à être toujours chaste, à mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son infidélité il y succombe et demande grâce à Délie et à Vénus. Il cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas il ne peut ni adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il


s'adresse au mari de Délie trompé comme lui il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder, qu'il la lui confie il saura bien les écarter et garantir de leurs pièges celle qui les outrage tous deux. II s'apaise, il revient à elle, il se souvient de la mère de Délie qui protégeait leurs amours le souvenir de cette bonne femme rouvre son cœur à des sentiments tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt de plus graves. Elle s'est laissé corrompre par l'or et les présents, elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne honteuse, et lui dit adieu pour toujours. « II passe sous les lois de Némésis et n'en est pas plus heureux elle n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis est une femme avare qui se donne au plus offrant il maudit son avarice, mais il l'aime, et ne peut vivre s'il n'en est aimé. II tâche de la fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune sœur; il ira pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette cendremuette, Les mânes de la sœur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste image de sa sœur viendrait la nuit troubler son sommeil. Mais ces


tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce prix acheter même le bonheur. Nééra est sa troisième maîtresse. Il ajoui longtempsde son amour; il ne demande aux dieux que de vivre et de mourir avec elle mais elle part, elle est absente il ne peut s'occuper que d'elle, il ne demande qu'elle aux dieux il a vu en songe Apollon qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. II refuse de croire à ce songe il ne pourrait survivre à ce malheur, et cependant ce malheur existe. Nééra est infidèle il est encore une fois abandonné. Tel fut le caractère et le sort de Tibulle, tel est le triple et assez triste roman de ses amours.

« C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme. S'il y eut un poète ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut Tibulle mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en lui, il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les faire naître chez ses maîtresses leurs grâces, leur beauté, sont tout ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De toutes ces femmes devenues célèbres par les vers de trois


grands poètes, Cinthie la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à tous les autres elle cultive le chant, la poésie mais, pour tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisanes d'un certain ordre, elle n'en vaut pas mieux le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins ce qui la gouverne et Properce, qui vante une ou deux fois seulement en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour elle, maîtrisé par une tout autre puissance. »

Ces grands poètes furent apparemment au nombre des âmes les plus tendres et les plus délicates de leur siècle, et voilà pourtant qui ils aimèrent et comment ils aimèrent. Ici il faut faire abstraction de toute considération littéraire. Je ne leur demande qu'un témoignage sur leur siècle et dans deux mille ans un roman de DucrayDuminil sera un témoignage de nos mœurs.

93 bis.

L'un de mes grands regrets, c'est de n'avoir pu voir la Venise de 1760 1; une suite de hasards heureux avait réuni apparemment, dans ce petit espace, et les insti1. Voyage du président de Brosses en Italie, voyage d'Eustace, de Sharp, de Smoiett.


tutions politiques et les opinions les plus favorables au bonheur de l'homme. Une douce volupté donnait à tous un bonheur facile. Il n'y avait point de combat intérieur et point de crimes. La sérénité était sur tous les visages, personne ne songeait à paraître plus riche, l'hypocrisie ne menait à rien. Je me figure que ce devait être le contraire de Londres en 1822.

94.

Si vous remplacez le manque de sécurité personnelle par la juste crainte de manquer d'argent, vous verrez que les EtatsUnis d'Amérique, par rapport à la passion dont nous essayons une monographie, ressemblent beaucoup à l'antiquité. En parlant des esquisses plus ou moins imparfaites de l'amour-passion, que nous ont laissées les anciens, je vois que j'ai oublié les Amours de Médée dans l'Argonautique. Virgile les a copiées dans sa Didon. Comparez cela à l'amour tel qu'il est dans un roman moderne, le doyen de Killerine, par exemple.

95.

Le Romain sent les beautés de la nature et des arts, avec une force, une profondeur,


une justesse étonnantes, mais, s'il se met à vouloir raisonner sur ce qu'il sent avec tant d'énergie, c'est à faire pitié.

C'est peut-être que le sentiment lui vient de la nature, et sa logique du gouvernement.

On voit sur-le-champ pourquoi les beaux arts, hors de l'Italie, ne sont qu'une mauvaise plaisanterie on en raisonne mieux, mais le public ne sent pas.

96.

Londres, 20 novembre 1821.

Un homme fort raisonnable, et qui est arrivé hier de Madras, me dit en deux heures de conversation ce que je réduis aux vingt lignes suivantes

Ce sombre, qu'une cause inconnue fait peser sur le caractère anglais, pénètre si avant dans les cœurs, qu'au bout du monde, à Madras, quand un Anglais peut obtenir quelques jours de vacance, il quitte bien vite la riche et florissante Madras, pour venir se dérider dans la petite ville française de Pondichéry, qui, sans richesses et presque sans commerce, fleurit sous l'administration paternelle de M. Dupuy. A Madras on boit du vin de Bourgogne à trente-six francs la bouteille la pauvreté des Français de Pondichéry,


fait que, dans les sociétés les plus distinguées, les rafraîchissements consistent en grands verres d'eau. Mais on y rit.

Maintenant, il y a plus de liberté en Angleterre qu'en Prusse. Le climat est le même que celui de Kœnigsberg, de Berlin, de Varsovie, villes qui sont loin de marquer par leur tristesse. Les classes ouvrières y ont moins de sécurité et y boivent tout aussi peu de vin qu'en Angleterre, elles sont beaucoup plus mal vêtues.

Les aristocraties de Venise et de Vienne ne sont pas tristes.

Je ne vois qu'une différence, dans les pays gais, on lit peu la Bible et il y a de la galanterie. Je demande pardon de revenir souvent sur une démonstration dont je doute. Je supprime vingt faits dans le sens du précédent.

97.

Je viens de voir, dans un beau château, près de Paris, un jeune homme très joli, fort spirituel, très riche, de moins de vingt ans le hasard l'y a laissé presque seul, et pendant longtemps, avec une fort belle fille de dix-huit ans, pleine de talents, de l'esprit le plus distingué, fort riche aussi. Qui ne se serait attendu à une passion ? Rien moins que cela, l'affectation


était si grande chez ces deux jolies créatures, que chacune n'était occupée que de soi et de l'effet qu'elle devait produire. 98.

J'en conviens, dès le lendemain d'une grande action, un orgueil sauvage a fait tomber ce peuple dans toutes les fautes et les niaiseries qui se sont présentées. Voici pourtant ce qui m'empêche d'effacer les louanges que je donnais autrefois à ce représentant du moyen âge.

La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole à peine âgée de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari espagnol aussi et officier en demisolde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps, de donner un soufflet à un fat le lendemain sur le champ de bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole nouveau déluge de propos affectés « Mais en vérité c'est une horreur, comment avezvous pu dire cela à votre femme, madame vient pour empêcher notre combat ? » —Je viens vous enterrer, répond la jeune Espagnole.

Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme. Le résultat ne démentit pas la fierté du propos. Cette action eût passé pour peu convenable en Angleterre. Donc


la fausse décence diminue le peu de bonheur qui se trouve ici-bas.

99.

L'aimable Donézan disait hier « Dans ma jeunesse, et jusque bien avant dans ma carrière, puisque j'avais cinquante ans en 89, les femmes portaient de la poudre dans leurs cheveux.

« Je vous avouerai qu'une femme sans poudre me fait répugnance la première impression est toujours d'une femme de chambre qui n'a pas eu le loisir de faire sa toilette. »

Voilà la seule raison contre Shakespeare et en faveur des unités.

Les jeunes gens ne lisant que la Harpe, le goût des grands toupets poudrés, comme ceux que portait la feue reine Marie-Antoinette, peut encore durer quelques années. Je connais aussi des gens qui méprisent le Corrège et Michel-Ange, et certes, M. Donézan était homme d'infiniment d'esprit.

100.

Froide, brave, calculatrice, méfiante, discutante, ayant toujours peur d'être électrisée par quelqu'un qui pourrait se


moquer d'elle en secret, absolument libre d'enthousiasme, un peu jalouse des gens qui ont vu de grandes choses à la suite de Napoléon, telle était la jeunesse de ce temps-là, plus estimable qu'aimable. Elle amenait forcément le gouvernement au rabais du centre gauche. Ce caractère de la jeunesse se retrouvait jusque parmi les conscrits, dont chacun n'aspire qu'à finir son temps.

Toutes les éducations, données exprès ou par hasard, forment les hommes pour une certaine époque de la vie. L'éducation du siècle de Louis XV plaçait à vingt-cinq ans le plus beau moment de ses élèves1. C'est à quarante que les jeunes gens de ce temps-là seront le mieux, ils auront perdu la méfiance et la prétention, et gagné l'aisance et la gaieté.

101.

Discussion entre l'homme de bonne foietl'Lommed'académie « Dans cette discussion avec l'académicien, toujours l'académicien se sauvait en reprenant de petites dates, et autres semblables erreurs de peu d'importance mais la conséquence et qualification naturelle des choses, il niait toujours, ou sem1. M. de Francueil, quand il portait trop de poudre. Mémoires de Mme d'Epinay.


blait ne pas entendre par exemple, que Néron eût été cruel empereur ou Charles II parjure. Or comment prouver de telles choses, ou les prouvant, ne pas arrêter la discussion générale et en perdre le fil ? « Telle manière de discussion ai-je toujours vue entre telles gens, dont l'un ne cherche que vérité et avancement en icelle, l'autre faveur de son maître ou parti, et gloire du bien dire. Et j'ai estimé grande duperie et perdement de temps en l'homme de bonne foi, de s'arrêter à parler avec lesdits académiciens. »

Œuvres badines de Guy Allard de Voiron.

102.

II n'y a qu'une très petite partie de l'art d'être heureux qui soit une science exacte, une sorte d'échelle sur laquelle on soit assuré de monter un échelon chaque siècle, c'est celle qui dépend du gouvernement (encore ceci n'est-il qu'une théorie, je vois les Vénitiens de 1770 plus heureux que les gens de Philadelphie d'aujourd'hui).

Du reste, l'art d'être heureux est comme la poésie malgré le perfectionnement de toutes choses, Homère, il y a deux mille sept cents ans, avait plus de talent que lord Byron.


En lisant attentivement Plutarque, je crois m'apercevoir qu'on était plus heureux en Sicile, du temps de Dion, quoiqu'on n'eût ni imprimerie, ni punch à la glace, que nous ne savons l'être aujourd'hui.

J'aimerais mieux être un Arabe du ve siècle qu'un Français du XIXe.

103.

Ce n'est jamais cette illusion, qui renaît et se détruit à chaque seconde, que l'on va chercher au théâtre, mais l'occasion de prouver à son voisin, ou du moins à soimême, si l'on a la contrariété de n'avoir point de voisin, que l'on a bien lu son la Harpe et que l'on est homme. de goût. C'est un plaisir de vieux pédant que se donne la jeunesse.

104.

Une femmeappartientde droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime plus que la vie. 105.

La cristallisation ne peut pas être excitée par des hommes-copies, et les rivaux les plus dangereux sont les plus différents.


106.

Dans une société très avancée, l'amourpassion est aussi naturel que l'amour physique chez des sauvages. M. 107.

Sans les nuances, avoir une femme qu'on adore ne serait pas un bonheur, et même serait impossible. L. 7 octobre. 108.

D'où vient l'intolérance des stoïciens ? De la même source que celles des dévots outrés. Ils ont de l'humeur parce qu'ils luttent contre la nature, qu'ils se privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient s'interroger de bonne foi sur la haine qu'ils portent à ceux qui professent une morale moins sévère, ils s'avoueraient qu'elle naît de la jalousie secrète d'un bonheur qu'ils envient et qu'ils se sont interdit, sans croire aux récompenses qui les dédommageraient de leurs sacrifices. Diderot.

109.

Les femmes qui ont habituellement de l'humeur pourraient se demander si elles


suivent le système de conduite qu'elles croienl sincèrement le chemin du bonheur. N'y a-t-il pas un peu de manque de courage accompagné d'un peu de vengeance basse au fond du cœur d'une prude ? Voir la mauvaise humeur de madame Deshoulières dans ses derniers jours. Notice de M. Lemontey.

110.

Rien de plus indulgent parce que rien n'est plus heureux que la vertu de bonne foi mais mistress Hutchinson elle-même manque d'indulgence.

111.

Immédiatement après ce bonheur vient celui d'une femme jeune, jolie, facile, qui ne se fait point de reproches. A Messine on disait du mal de la contessina Vicenzella: « Que voulez-vous, disait-elle, je suis jeune, libre, riche, et peut-être pas laide. J'en souhaite autant à toutes les femmes de Messine. » Cette femme charmante, et qui ne voulut jamais avoir pour moi que de l'amitié, est celle qui m'a fait connaître les douces poésies de l'abbé Melli, en dialecte sicilien poésies délicieuses, quoique gâtées encore par la mythologie. Delfante.


112.

Le public de Paris a une capacité d'attention, c'est trois jours après quoi présentez-lui la mort de Napoléon ou la condamnation de M. Béranger à deux mois de prison, absolument la même sensation, ou le même manque de tact à qui en reparle le quatrième jour. Toute grande capitale doit-elle être ainsi, ou cela tient-il à la bonté et la légèreté parisienne ? Grâce à l'orgueil aristocratique et à la timidité souffrante, Londres n'est qu'une nombreuse collection d'ermites ce n'est pas une capitale. Vienne n'est qu'une oligarchie de deux cents familles environnées de cent cinquante mille artisans ou domestiques qui les serv ent ce n'est pas là non plus une capitale. Naples et Paris, les deux seules capitales.

Extrait des Voyages de Birkbeck, page 371.

113.

S'il était une époque où, d'après les théories vulgaires, appelées raisonnables par les hommes communs, la prison pût être supportable, ce serait celle où, après une détention de plusieurs années, un pauvre prisonnier n'est plus séparé que par un mois ou deux du moment qui doit


le mettre en liberté. Mais la cristallisation en ordonne autrement. Le dernier mois est plus pénible que les trois dernières années. M. d'Hotelans a vu à la maison d'arrêt de Melun plusieurs prisonniers détenus depuis longtemps, parvenus à quelques mois du jour qui devait les rendre à la liberté, mourir d'impatience.

114.

Je ne puis résister au plaisir de transcrire une lettre écrite en mauvais anglais, par une jeune Allemande. Il est donc prouvé qu'il y a des amours constantes, et tous les hommes de génie ne sont pas des Mirabeau. Klopstock, le grand poète, passe à Hambourg pour avoir été un homme aimable voici ce que sa jeune femme écrivait à une amie intime

« After having seen him two hours, 1 was obliged to pass the evening in a company, which never had been so wearisome to me. 1 could not speak, I could not play I thought I saw nothing but Klopstock I saw him the next day, and the following and we were very seriously friends. But the fourth day he departed. It was a strong hour the hour of his departure He wrote soon after and from that time our correspondence began


to be a very diligent one. 1 sincerely believed my love to be friends hip. 1 spoke with my friends of nothing but Klopstock, and showed his letters. They raillied at me and said 1 was in love. I raillied then again, and said that they must have a very friendshipless heart, if they had no idea of friendship to a man as well as to a woman. Thus it continued eight months, in which time my friends found as much love in KIopstock's letters as in me. 1 perceived it like wise, but 1 would not believe it. At the last Klopstock said plainly that he loved and 1 startled as for a wrong thing 1 answered that it was no love, but friendship, as it was what 1 felt for him we had not seen one another enough to love (as if love must have more time than friendship).' This was sincerely my meaning, and I had this meaning till Klopstock came again to Hamburg. This he did a year after we had seen one another the first time. We saw, we were friends, we loved and a short time after, 1 could even tell Klopstock that 1 loved. But we were obliged to part again, and wait two years for our wedding. My mother would not let marry me a stranger. 1 could marry then without her consentment, as by the death of my father my fortune


depended not on her but. this

depended not on her; but this was a horrible idea for me and thank heaven that I have prevailed by prayers At this time knowing Kiopstock, she loves him as her lifely son, and thanks god that she has not persisted. We married and 1 am the happiest wife in the world. In some few months it will be four years that 1 am so happy. »

Gorrespondence of Richardson, vol. III, page 147.

115.

II n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une vraie passion. M. 11G.

Pour être heureuse avec la facilité des mœurs, il faut une simplicité de caractère qu'on trouve en Allemagne, en Italie, mais jamais en France.

La duchesse de C.

117.

Par orgueil, les Turcs privent leurs femmes de tout ce qui peut donner un aliment à la cristallisation. Je vis depuis


trois mois chez un peuple ou, par orgueil, les gens titrés en seront bientôt là.

Les hommes appellent pudeur les exigences d'un orgueil rendu fou par l'aristocratie. Comment oser manquer à la pudeur ? Aussi, comme à Athènes, les gens d'esprit ont une tendance marquée à se réfugier auprès des courtisanes, c està-dire auprès de ces femmes qu'une faute éclatante a mises à l'abri des affectations de la pudeur.

Vie de Fox.

118.

Dans le cas d'amour empêché par victoire trop prompte, j'ai vu la cristallisation chez les caractères tendres chercher à se former après. Elle dit en riant « Non, je ne t'aime pas. »

119.

L'éducation actuelle des femmes, ce mélange bizarre de pratiques pieuses et de chansons fort vives (di piacer mi balza il cor de la Gazza ladra), est la chose du monde la mieux calculée pour éloigner le bonheur. Cette éducation fait les têtes les plus inconséquentes. Mme de R. qui craignait la mort, vient de mourir parce qu'elle trouvait drôle de jeter les


médecines par la fenêtre. Ces pauvres petites femmes prennent l'inconséquence pour de la gaieté, parce que la gaieté est souvent inconséquente en apparence. C'est comme l'Allemand qui se fait vif en se jetant par la fenêtre.

120.

La vulgarité, éteignant l'imagination, produit sur-le-champ pour moi l'ennui mortel. La charmante comtesse K. me montrant ce soir les lettres de ses amants, que je trouve grossières.

Forli, 17 mars. Henri.

L'imagination n'était pas éteinte, elle était seulement fourvoyée, et par répugnance cessait bien vite de se figurer la grossièreté de ces plats amants.

121.

Rêverie métaphysique.

Belgirate, 26 octobre 1810.

Pour peu qu'une véritable passion rencontre de contrariétés, elle produit vraisemblablement plus de malheur que de bonheur cette idée peut n'être pas vraie pour une âme tendre, mais elle est d'une


évidence parfaite pour la majeure partie des hommes, et en particulier pour les froids philosophes qui, en fait de passions, ne vivent presque que de curiosité et d'amour-propre.

Ce qui précède, je le disais hier soir à la contessina Fulvia, en nous promenant sur la terrasse de l'Isola-Bella, à l'orient, près du grand pin. Elle me répondit « Le malheur produit une beaucoup plus forte impression sur l'existence humaine que le plaisir.

» La première vertu de tout ce qui prétend à nous donner le plaisir, c'est de frapper fort.

» Ne pourrait-on pas dire que la vie elle-même n'étant faite que de sensations, le goût universel de tous les êtres qui ont vie est d'être avertis qu'ils vivent par les sensations les plus fortes possibles ? Les gens du Nord ont peu de vie; voyez la lenteurs de leurs mouvements. Le dolce farniente des Italiens, c'est le plaisir de jouir des émotions de son âme, mollement étendu sur un divan, plaisir impossible, si l'on court toute la journée à cheval ou dans un droski, comme l'Anglais ou le Russe. Ces gens mourraient d'ennui sur un divan. Il n'y a rien à regarder dans leurs âmes.

» L'amour donne les sensations les plus


fortes possibles la preuve en est que dans ces moments d'inflammation, comme diraient les physiologistes, le cœur forme ces alliances de sensalions qui semblent si absurdes aux philosophes Helvétius, Buffon et autres. Luizina, l'autre jour, s'est laissé tomber dans le lac, comme vous savez c'est qu'elle suivait des yeux une feuille de laurier détachée de quelque arbre de l'Isola-Madre (îles Borromées). La pauvre femme m'a avoué qu'un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une branche de laurier dans le lac, et lui disait Vos cruautés et les calomnies de votre amie m'empêchent de profiter de la vie et d'acquérir quelque gloire.

» Une âme qui, par l'effet de quelque grande passion, ambition, jeu, amour, jalousie, guerre, etc., a connu les moments d'angoisse et d'extrême malheur, par une bizarrerie bien incompréhensible, méprise le bonheur d'une vie tranquille et où tout semble fait à souhait un joli château dans une position pittoresque, beaucoup d'aisance, une bonne femme, trois jolis enfants, des amis aimables et en quantité, ce n'est là qu'une faible esquisse de tout ce que possède notre hôte, le général C. et cependant vous savez qu'il a dit être tenté d'aller à Naples prendre le commandement d'une guérilla. Une âme faite pour les


passions sent d'abord que cette vie heureuse l'ennuie, et peut-être aussi qu'elle ne lui donne que des idées communes. Je voudrais, vous disait C. n'avoir jamais connu la fièvre des grandes passions, et pouvoir me payer de l'apparent bonheur sur lequel on me fait tous les jours de si sots compliments, auxquels, pour comble d'horreur, je suis forcé de répondre avec grâce. Moi, philosophe, j'ajoute Voulez-vous une millième preuve que nous ne sommes pas faits par un être bon, c'est que le plaisir ne produit pas peut-être la moitié autant d'impression sur notre être que la douleur 1. La Contessina m'a interrompu « Il y a peu de peines morales dans la vie qui ne soient rendues chères par l'émotion qu'elles excitent s'il y a un grain de générosité dans l'âme, ce plaisir se centuple. L'homme condamné à mort en 1815, et sauvé par hasard (M. L* par exemple), s'il marchait au supplice avec courage, doit se rappeler ce moment dix fois par mois le lâche qui mourait en pleurant et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jeté dans le lac, Rob Roy, III, 120), s'il est aussi sauvé par hasard, ne peut tout au plus se sou1. Voir l'analyse [du] principe ascétique, Bentham, Traités de législation, tome I.

On fait plaisir à un être bon en se faisant souffrir.


venir avec plaisir de cet insant, qu'à cause de la circonstance qu'il a été sauvé, et non pour les trésors de générosité qu'il a découverts en lui-même, et qui ôtent à l'avenir toutes ses craintes. »

MOI. L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre, pour qui la chose imaginée est la chose existante, des trésors de jouissance de cette espèce il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et chez ce qu'on aime. Que de fois Salviati n'a-t-il pas entendu Léonore lui dire, comme mademoiselle Mars dans les Fausses Confidences, avec son sourire enchanteur « Eh bien! oui, je vous aime » Or, voilà de ces illusions qu'un esprit sage n'a jamais.

FULVIA, levant les yeux au ciel. Oui, pour vous et pour moi, l'amour, même malheureux, pourvu que notre admiration pour l'objet aimé soit infinie, est le premier des bonheurs.

(Fulvia a vingt-trois ans c'est la beauté la plus célèbre de ses yeux étaient divins en parlant ainsi, et se levant vers ce beau ciel des îles Borromées, à minuit; les astres semblaient lui répondre. J'ai baissé les yeux et n'ai plus trouvé de raisons philosophiques pour la combattre. Elle a continué) Et tout ce que le monde appelle le bonheur ne vaut pas ses peines.


Je crois que le mépris seul peut guérir de cette passion non pas un mépris trop fort, ce serait un supplice, mais, par exemple, pour vous autres hommes, voir l'objet que vous adorez aimer un homme grossier et prosaïque, ou vous sacrifier aux jouissances du luxe aimable et délicat qu'elle trouve chez son amie.

122.

Vouloir, c'est avoir le courage de s'exposer à un inconvénient s'exposer ainsi, c'est tenter le hasard, c'est jouer. Il y a des militaires qui ne peuvent vivre sans ce jeu c'est ce qui les rend insupportables dans la vie de famille.

123.

Le général Teulié me disait ce soir qu'il avait découvert que ce qui le rendait d'une sécheresse et d'une stérilité si abominable quand il y avait dans le salondes femmes affectées, c'est qu'il avait ensuite une honte amère d'avoir exposé ses sentiments avec feu devant de tels êtres. (Et quand il ne parlait pas avec son âme, fût-ce de Polichinelle, il n'avait rien à dire. Je voyais du reste qu'il ne savait sur rien la phrase convenue et de bon ton. II était


par là réellement ridicule et baroque aux yeux des femmes affectées. Le ciel ne l'avait pas fait pour être élégant.)

124.

A la cour, l'i 1 est de mauvais ton, parce qu'il est censé qu'elle est contre l'intérêt des princes l'i* est aussi de mauvais ton en présence des jeunes filles, cela les empêcherait de trouver un mari. Il faut convenir que s* D** e *2, il doit lui être agréable d'être honoré'pour de tels motifs.

125.

Dans l'âme d'un grand peintre ou d'un grand poète, l'amour est divin comme centuplant le domaine et les plaisirs de l'art dont les beautés donnent à son âme le pain quotidien. Que de grands artistes qui ne se doutent ni de leur âme ni de leur génie Souvent ils se croient un métalent pour la chose qu'ils adorent, parce qu'ils ne sont pas d'accord avec les eunuques du sérail, les la Harpe, etc. pour ces gens-là, même l'amour malheureux est bonheur.

1. L'irréligion. N. D. L. E. 2. Si Dieu existe. N. D. L. E.


126.

L'image du premier amour est la plus généralement touchante pourquoi ? C'est qu'il est presque le même dans tous les rangs, dans tous les pays, dans tous les caractères. Donc ce premier amour n'est pas le plus passionné.

127.

La raison, la raison Voilà ce qu'on crie toujours à un pauvre amant. En 1760, dans le moment le plus animé de la guerre de sept ans, Grimm écrivait « Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'eût prévenu cette guerre avant qu'elle n'éclatât, en cédant la Silésie. En cela il eût fait une action très sage. Combien de maux il aurait prévenus Que peut avoir de commun la possession d'une province avec le bonheur d'un roi ? et le grand électeur n'était-il pas un prince très heureux et très respecté sans posséder la Silésie ? Voilà comment un roi aurait pu se conduire en suivant les préceptes de la plus saine raison, et je ne sais comment il serait arrivé que ce roi eût été l'objet des mépris de toute la terre, tandis que Frédéric sacrifiant tout au besoin de conserver la Silésie s'est couvert d'unegloire immortelle.


» Le fils de Cromwell a sans doute fait l'action la plus sage qu'un homme puisse faire il a préféré l'obscurité et le repos à l'embarras et au danger de gouverner un peuple sombre, fougueux et fier. Ce sage a été méprisé de son vivant et par la postérité, et son père est resté un grand homme au jugement des nations.

» La Belle Pénitente est un sujet sublime du théâtre espagnol1, gâté en anglais et en français par Otway et Colardeau. Caliste a été violée par un homme qu'elle adore, que les fougues d'orgueil de son caractère rendent odieux, mais que ses talents, son esprit, les grâces de sa figure, tout enfin concourt à rendre séduisant. Lothario eût été trop aimable, s'il eût su modérer de coupables transports du reste, une haine héréditaire et atroce divise sa famille et celle de la femme qu'il aime. Ces familles sont à la tête des deux factions qui partagent une ville d'Espagne durant les horreurs du moyen âge. Sciolto, le père de Caliste, est le chef de l'autre faction qui dans ce moment a le dessus il sait que Lothario a eu l'insolence de vouloir séduire sa fille. La faible Caliste succombe sous les tourments de sa honte et de sa passion. Son père est parvenu à faire don1. Voir les romances espagnoles et danoises du XIIIe siècle elles paraîtraient plates ou grossières au goût français.


ner à son ennemi le commandement d'une armée navale, qui part pour une expédition lointaine et dangereuse, où probablement Lothario trouvera la mort. Dans la tragédie de Colardeau, il vient donner cette nouvelle à sa fille. A ces mots la passion de Caliste s'échappe

« 0 dieux

» II part vous l'ordonnez! il a pu s'y résoudre? » Jugez du danger de cette situation un mot de plus et Sciolto va être éclairé sur la passion de sa fille pour Lothario. Ce père confondu s'écrie

» Qu'entends-je? me trompe-je ? où s'égarent tes vœux? » A cela Caliste, revenue à elle-même, répond

« Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux; » Qu'il périsse

» Par ces mots, Caliste étouffe les soupçons naissants de son père, et c'est cependant sans artifice, car le sentiment qu'elle exprime est vrai. L'existence d'un homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit empoisonner sa vie, fût-il au bout du monde; sa mort seule pourrait lui rendre le repos, s'il en était pour les amants infortunés. Bientôt après Lothario est tué, et Caliste a le bonheur de mourir.


» Voilà bien des pleurs et bien des cris pour peu de chose ont dit les gens froids qui se décorent du nom de philosophes. Un homme hardi et violent abuse de la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas là de quoi se désoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous intéresser aux chagrins de Caliste. Elle n'a qu'à se consoler d'avoir couché avec son amant, et ce ne sera pas la première femme de mérite qui aura pris son parti sur ce malheur-là 1 ». Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec les âmes que le ciel leur avait données ne pouvaient trouver la tranquillité et le bonheur qu'en agissant ainsi. La conduite de ces deux derniers est éminemment déraisonnable, et cependant ce sont les seuls qu'on estime.

Sagan, 1813.

128.

La constance après le bonheur ne peut se prédire que d après celle que, malgré les doutes cruels, la jalousie et les ridicules, on a eue avant l'intimité.

1. Grimm, tome III, page 107.


129.

Chez une femme au désespoir de la mort de son amant, qui vientd'être tué à l'armée, et qui songe évidemment à le suivre, il faut d'abord examiner si ce parti n'est pas convenable et, dans le cas de la négative, attaquer, par cette habitude si ancienne chez l'être humain, l'amour de sa conservation. Si cette femme a un ennemi, on peut lui persuader que cet ennemi a obtenu une lettre de cachet pour la mettre en prison. Si cette menace n'augmente pas son amour pour la mort, elle peut songer à se cacher pour éviter la prison. Elle se cachera trois semaines, fuyant de retraite en retraite elle sera arrêtée et au bout de trois jours se sauvera. Alors sous un nom supposé, on lui ménagera un asile dans une ville fort éloignée, et la plus différente possible de celle où elle était au désespoir. Mais qui veut se dévouer à consoler un être aussi malheureux et aussi nul pour l'amitié ?

Varsovie, 1808.

130.

Les savants d'académie voient les mœurs d'un peuple dans sa langue: l'Italie est le pays du monde où l'on prononce le


moins le mot d'amour, toujours amicizia et avvicinar (amicizia pour amour et avvicinar pour faire la cour avec succès).

131.

Le dictionnaire de la musique n'est pas fait, n'est pas même commencé ce n'est que par hasard que l'on trouve les phrases qui disent je. suis en colère, ou je vous aime, et leurs nuances. Le maesiro ne trouve ces phrases que lorsqu'elles lui sont dictées par la présence de la passion dans son cœur, ou par son souvenir. Les gens qui passent le feu de la jeunesse à étudier au lieu de sentir ne peuvent donc pas être artistes, rien de plus simple que ce mécanisme. 132.

L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la femme beaucoup trop restreint.

133.

La plus grande flatterie que l'imagination la plus exaltée saurait inventer pour l'adresser à la génération qui s'élève parmi nous, pour prendre possession de la vie, de l'opinion et du pouvoir se trouve une


vérité plus claire que le jour. Elle n'a rien à continuer, cette génération, elle a tout à créer. Le grand mérite de Napoléon est d'avoir fait maison netle.

134.

Je voudrais pouvoir dire quelque chose sur la consolation. On n'essaye pas assez de consoler.

Le principe général, c'est qu'il faut tâcher de former une cristallisation la plus étrangère possible au motif qui a jeté dans la douleur.

II faut avoir le courage de se livrer à un peu d'anatomie pour découvrir un principe inconnu.

Si l'on veut consulter le chapitre 11 de l'ouvrage de M. Villermé, sur les prisons (Paris, 1820), on verra que les prisonniers si maritano fra di loro (c'est le mot du langage des prisons). Les femmes si marilano anche fra di loro, et il y a en général beaucoup de fidélité dans ces unions, ce qui ne s'observe pas chez les hommes, et-qui est un effet du principe de la pudeur.

« A Saint-Lazare, dit M. Villermé, page 96, à Saint-Lazare, en octobre 1818, une femme s'est donné plusieurs coups de couteau parce qu'elle s'est vu préférer une arrivante.


» C'est ordinairement la plus jeune qui est la plus attachée à l'autre. »

135.

Vivacità, leggerezza soggellissînia a prendere puntiglio, occupazione di ogni momento delle apparenze della propria esislenza agli occhi altrui ecco i Ire gran caratteri di questa pianta che risveglia Europa nell 1808.

Parmi les Italiens les bons sont ceux qui ont encore un peu de sauvagerie et de propension au sang les Romagnols, les Calabrais, et parmi les plus civilisés, les Bressans, les Piémontais, les Corses. Le bourgeois de Florence est plus mouton que celui de Paris.

L'espionnage de Léolpold l'a avili à jamais. Voir la lettre de li. Courier, sur le bibliothécaire Furia et le chambellan Puccini.

136.

Je ris de voir des gens de bonne foi ne pouvoir jamais être d'accord, se dire naturellement de grosses injures et en penser davantage. Vivre, c'est sentir la vie c'est avoir des sensations fortes. Comme pour chaque individu le taux de cette


force change, ce qui est pénible pour un homme comme trop fort est précisément ce qu'il faut à un autre pour que l'intérêt commence. Par exemple fa sensation d'être épargné par le canon quand on est au feu, la sensation de s'enfoncer en Russie à la suite de ces Parthes, de même la tragédie de Shakespeare et la tragédie de Racine, etc., etc.

Oreha, 13 août 1812.

137.

D'abord le plaisir ne produit pas la moitié autant d'impression que la douleur, ensuite, outre ce désavantage dans la quantité d'émotion, la sympalhie est au moins la moitié moins excitée par la peinture du bonheur que par celle de l'infortune. Donc les poètes ne sauraient peindre le malheur avec trop de force ils n'ont qu'un écueil à redouter, ce sont les objets qui inspirent le dégoût. Encore ici le taux de cette sensation dépend-il de la monarchie ou de la république. Un Louis XIV centuple le nombre des objets répugnants (Poésies de Crabbe).

Par le seul fait de l'existence de la monarchie à la Louis XIV environnée de sa noblesse, tout ce qui est simple dans les arts devient grossier. Le noble personnage


devant qui on l'expose se trouve insulté ce sentiment est sincère, et partant respectable.

Voyez le parti que le tendre Racine a tiré de l'amitié héroïque, et si consacrée dans l'antiquité, d'Oreste et de Pylade. Oreste tutoie Pylade, et Pylade lui répond Seigneur. Et l'on veut que Racine soit pour nous l'auteur le plus touchant Si l'on ne se rend pas à un tel exemple, il faut parler d'autre chose.

138.

Dès qu'on peut espérer de se venger on recommence de haïr. Je n'eus l'idée de me sauver et de manquer à la foi que j'avais jurée à mon ami, que les dernières semaines de ma prison. (Deux confidences faites ce soir, devant moi, par un assassin de bonne compagnie qui nous fait toute son histoire.) Faenza, 1817.

139.

Toute l'Europe, en se cotisant, ne pourrait faire un seul de nos bons volumes français les Lelires persanes, par exemple. 140.

J'appelle plaisir toute perception que


l'âme aime mieux éprouver que ne pas éprouver1.

J'appelle peine toute perception que l'âme aime mieux ne pas éprouverqu'éprouver.

Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute, c'est une peine. Donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines, car l'amant quitte, pour rêver à son aise, les sociétés les plus agréables.

Par la durée, les plaisirs du corps sont diminués et les peines augmentées. Pour les plaisirs de l'âme, ils sont augmentés ou diminués par la durée, suivant les passions par exemple, après six mois passés à étudier l'astronomie, l'on aime davantage l'astronomie après un an d'avarice on aime mieux l'argent.

Les peines de l'âme sont diminuées par la durée « que de veuves véritablement fâchées se consolent par le temps! » Milady Waldegrave d'Horace Walpole. Soit un homme dans un état d'indifférence, il lui arrive un plaisir.

Soit un autre homme dans un état de vive douleur, cette douleur cesse subitement. Le plaisir qu'il ressent est-il de même nature que celui du premier homme ? 1. Maupertuis.


M. Verri dit que oui, et il me semble que non.

Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.

Un homme avait depuis longtemps six mille livres de rente, il gagne cinq cent mille francs à la loterie. Cet homme s'était déshabitué de désirer les choses que l'on ne peut obtenir que par une grande fortune. (Je dirai, en passant, qu'un des inconvénients de Paris, c'est la facilité de perdre cette habitude.)

On invente la machine à tailler les plumes je l'ai achetée ce matin, et c'est un grand plaisir pour moi, qui m'impatiente à tailler les plumes, mais certainement je n'étais pas malheureux hier de ne pas connaître cette machine. Pétrarque était-il malheureux de ne pas prendre de café ? Il est inutile de définir le bonheur, tout le monde le connaît par exemple la première perdrix que l'on tue au vol à douze ans la première bataille d'où l'on sort sain et sauf à dix-sept.

Le plaisir qui n'est que la cessation d'une peine passe bien vite, et au bout de quelques années le souvenir n'en est pas même agréable. Un de mes amis fut blessé au côté par un éclat d'obus, à la bataille de la Moskowa, quelques jours après, il fut menacé de la gangrène, au bout de quelques


heures on put réunir M. Béclar, M. Larrey et quelques chirurgiens estimés on fit une consultation dont le résultat fut d'annoncer à mon ami qu'il n'avait pas la gangrène. A ce moment je vis son bonheur, il fut grand, cependant il n'était pas pur. Son âme, en secret, ne croyait pas en être tout à fait quitte, il refaisait le travail des chirurgiens, il examinait s'il pouvait entièrement s'en rapporter à eux. Il entrevoyait encore un peu la possibilité de la gangrène. Aujourd'hui, au bout de huit ans, quand on lui parle de cette consultation, il éprouve un sentiment de peine, il a la vue imprévue d'un des malheurs de la vie.

Le plaisir causé par la cessation de la douleur consiste 1° à remporter la victoire contre toutes les objections qu'on se faisait successivement

2° A revoir tous les avantages dont on allait être privé.

Le plaisir causé par le gain de cinq cent mille francs, consiste à prévoir tous les plaisirs nouveaux et extraordinaires qu'on va se donner.

Il y a une exception singulière il faut voir si cet homme a trop, ou trop peu d'habitude de désirer une grande fortune. S'il a trop peu de cette habitude, s'il a la tête étroite, le sentiment d'embarras durera deux ou trois jours.


S'il a l'habitude de désirer souvent une grande fortune, il aura usé d'avance la jouissance par se la trop figurer.

Ce malheur n'arrive pas dans l'amourpassion.

Une âme enflammée ne se figure pas la dernièredes faveurs, mais la plus prochaine. Par exemple d'une maîtresse qui vous traite avec sévérité, l'on se figure un serrement de main. L'imagination ne va pas naturellement au-delà, si on la violente, après un moment, elle s'éloigne par la crainte de profaner ce qu'elle adore.

Lorsque le plaisir a entièrement parcouru sa carrière, il est clair que nous retombons dans l'indifférence mais cette indifférence n'est pas la même que celle d'auparavant. Ce second état diffère du premier, en ce que nous ne serions plus capables de goûter, avec autant de délices, le plaisir que nous venons d'avoir.

Les organes qui servent à le cueillir sont fatigués, et l'imagination n'a plus autant de propensions à présenter les images qui seraient agréables aux désirs qui se trouvent satisfaits.

Mais si au milieu du plaisir on vient nous en arracher, il y a production de douleur.


141.

La disposition à l'amour physique, et même au plaisir physique, n'est point la même chez les deux sexes. Au contraire des hommes, presque toutes les femmes sont au moins susceptibles d'un genre d'amour. Depuis le premier roman qu'une femme a ouvert, en cachette à quinze ans, elle attend en secret la venue de l'amourpassion. Elle voit dans une grande passion la preuve de son mérite. Cette attente redouble vers vingt ans, lorsqu'elle est revenue des premières étourderies de la vie, tandis qu à peine arrivés à trente, les hommes croient l'amour impossible ou ridicule.

142.

Dès l'âge de six ans nous nous accoutumons à chercher le bonheur par la même route que nos parents. L'orgueil de la mère de la contessina Nella a commencé le malheur de cette aimable femme, et elle le rend sans ressource par le même orgueil fou. Venise, 1819.

Venise, 1819.

143.

Du genre romantique.

L'on m'écrit de Paris qu'on y a vu


(exposition de 1822) un millier de tableaux représentant des sujets de l'Ecriture sainte, peints par des peintres qui n'y croient pas beaucoup, admirés et jugés par des gens qui n'y croient pas, et enfin payés par des gens qui n'y croient pas.

L'on cherche après cela le pourquoi de la décadence de l'art.

Ne croyant pas en ce qu'il dit, l'artiste craint toujours de paraître exagéré et ridicule. Comment arriverait-il au grandiose, rien ne l'y porte.

Lettera di Roma, giugno 1822.

144.

L'un des plus grands poètes, selon moi, qui aient paru dans ces derniers temps, c'est Robert Burns, paysan écossais mort de misère. Il avait soixante-dix louis d'appointements comme douanier, pour lui, sa femme et quatre enfants. Il faut convenir que le tyran Napoléon était plus généreux envers son ennemi Ghénier, par exemple. Burns n'avait rien de la pruderie anglaise. C'est un génie romain sans chevalerie ni honneur. Je n'ai pas assez de place pour conter ses amours avec Mary Campbell et leur triste catastrophe. Seulement je remarque qu'Edimbourg est à la même latitude que Moscou, ce qui pourrait


déranger un peu mon système des climats. « One of Burn's remarks, when he first came to Edimburgh, was that between the men of rustic life and the polite world, he observed little difference, that in the former, though unpolished by fashion and unenlightened by science, he had found much observation and much intelligence but, a refined and accomplished woman was a being almost new to him, and of which he had formed but a very inadéquate idea.» Londres, 1er novembre 1821, tome V, page 69

145.

L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique ellemême.

146.

Les compliments qu'on adresse aux petites filles de trois ans forment précisément la meilleure éducation possible pour leur enseigner la vanité la plus pernicieuse. Etre jolie est la première vertu, le plus grand avantage au monde. Avoir une jolie robe, c'est être jolie.

Ces sots compliments ne sont usités que dans la bourgeoisie ils sont heureusement de mauvais ton, comme trop aisés à faire, chez les gens à carrosse.


147.

Lorette, Il septembre 1811.

Je viens de voir un très beau bataillon de gens de ce pays c'est le reste de quatre mille hommes qui étaient allés à Vienne en 1809. J'ai passé dans les rangs avec le colonel, et fait faire leur histoire à plusieurs soldats. C'est la vertu des républiques du moyen âge, plus ou moins abâtardie par les Espagnols 1, le P. 2, et deux siècles des gouvernements lâches et cruels qui ont tour à tour gâté ce pays-ci'.

Le brillant honneur chevaleresque, sublime et sans raison, est une plante exotique importée seulement depuis un petit nombre d'années.

On n'en trouve pas trace en 1740. Voir de Brosses. Les officiers de Montenotte et de Rivoli avaient trop d'occasions de montrer la vraie vertu à leurs voisins, pour chercher à imiter un honneur peu 1. Vers 1580, les Espagnols, hors de chez eux, n'étaient que des agents énergiques de despotisme, ou des joueurs de guitare sous les fenêtres des belles Italiennes. Les Espagnols passaient alors en Italie comme aujourd'hui l'on vient à Paris du reste ils ne mettaient leur orgueil qu'à faire triompher le roi leur maître. Ils ont perdu l'Italie, et l'ont perdue en l'avilissant. En 1626, le grand poète Calderon était officier à Milan.

2. Le Prêtisme. N. D. L. E. 3. Voir la Vie de saint Charles Borromée, qui changea Milan, et l'avilit.Il fit déserter les salles d'armes et aller au chapelet. Merveilles tue Castiglione, 1533


connu sous les chaumières que le soldat de 1796 venait de quitter, et qui leur eût semblé bien baroque.

Il n'y avait, en 1796, ni Légion d'honneur, ni enthousiasme pour un homme, mais beaucoup de simplicité et de vertu à la Desaix. L honneur a donc été importé en Italie par des gens trop raisonnables et trop vertueux pour être bien brillants. On sent qu'il y a loin des soldats de 96 gagnant vingt batailles en un an, et n'ayant souvent ni souliers, ni habits, aux brillants régiments de Fontenoy, disant poliment aux Anglais, et le chapeau bas Messieurs, tirez les premiers.

148.

Je croirais assez qu'il faut juger de la bonté d'un système de vie, par son représentant. Par exemple, Richard Cœur-deLion montra sur le trône la perfection de l'héroïsme et de la valeur chevaleresque, et ce fut un roi ridicule.

149.

Opinion publique de 1822. Un homme de trente ans séduit une jeune personne de quinze ans, c'est la jeune personne qui est déshonorée.


150.

Dix ans plus tard je retrouvaila comtesse Ottavia elle pleura beaucoup en me revoyant je lui rappelais Oginski. Je ne puis plus aimer, me disait-elle je lui répondis avec le poète How changed, how saddened, yet how elevated was her character!

151.

Comme les mœurs anglaises sont nées de 1688 à 1730, celles de France vont naître de 1815 à 1880. Rien ne sera beau, juste, heureux, comme la France morale vers 1900. Actuellement elle n'est rien. Ce qui est une infamie dans la rue de BelleChasse est une action héroïque rue du Mont-Blanc, et, au travers de toutes les exagérations, les gens réellement faits pour le mépris se sauvent de rue en rue. Nous avions une ressource, la liberté des journaux, qui finissent par dire à chacun son fait, et quand ce fait se trouve être l'opinion publique, il reste. On nous arrache ce remède, cela retardera un peu la naissance de la morale.

152.

L'abbé Rousseau était un pauvre jeune


homme (1784), réduit à courir du matin au soir tous les quartiers de la ville, pour y donner des leçons d'histoire et de géographie. Amoureux d'une de ses élèves, comme Abélard d'Héloïse, comme SaintPreux de Julie moins heureux, sans doute, mais probablement assez près de l'être avec autant de passion que ce dernier, mais l'âme plus honnête, plus délicate et surtout plus courageuse, il paraît s'être immolé à l'objet de sa passion. Voici ce qu'il a écrit avant de se brûler la cervelle, après avoir dîné chez un restaurateur au Palais-Royal, sans laisser échapper aucune marque de trouble ni d'aliénation c'est du procès-verbal dressé sur les lieux par le commissaire et les officiers de la police, qu'on a tiré la copie de ce billet, assez remarquable pour mériter d'être conservé.

« Le contraste inconcevable qui se trouve entre la noblesse de mes sentiments et la bassesse de ma naissance, un amour aussi violent qu'insurmontable pour une fille adorable 1, la crainte de causer son déshonneur, la nécessité de choisir entre le crime et la mort, tout m'a déterminé à abandonner la vie. J'étais né pour 1. Il parait qu'il s'agit de mademoiselle Gromaire, nile de M. Gromaire, expéditionnaire en cour de Rome.


la vertu, j'allais être criminel j'ai préféré mourir. »

Grimm, troisième partie, tome II, page 495.

Voilà un suicide admirable et qui ne serait qu'absurde avec les mœurs de 1880. 153.

On a beau faire, jamais les Français, en fait de beaux-arts, ne passeront le joli. Le comique qui suppose de la verve dans le public et du brio dans l'acteur, les délicieuses plaisanteries de Palomba, à Naples, jouées par Casaccia, impossibles à Paris du joli et jamais que du joli, quelquefois, il est vrai, annoncé comme sublime. On voit que je ne spécule pas en général sur l'honneur national.

154.

Nous aimons beaucoup un beau tableau, ont dit les Français et ils disent vrai, mais nous exigeons comme condition essentielle de la beauté, qu'il soit fait par un peintre se tenant constamment à cloche-pied pendant tout le temps qu'il travaille. Les vers dans l'art dramatique. 155.

Beaucoup moins d'envie en Amérique qu'en France, et beaucoup moins d'esprit.


156.

La tyrannie à la Philippe II a tellement avili les esprits, depuis 1530, qu'elle pèse sur le jardin du monde, que les pauvres auteurs italiens n'ont pas encore eu le courage d'inventer le roman de leur pays. A cause de la règle du nalurel, rien de plus simple pourtant; il faut oser copier franchement ce qui crève les yeux dans le monde. Voir le cardinal Gonzalvi, épluchant gravement pendant trois heures, en 1822, le livret d'un opéra bouffon et disant au maestro avec inquiétude « Mais vous répéterez souvent ce mot cozzar, cozzar. »

157.

Héloïse vous parle de l'amour, un fat vous parle de son amour, sentez-vous que ces choses n'ont presque que le nom de commun ? C'est comme l'amour des concerts et l'amour de la musique. L'amour des jouissances de vanité que votre harpe vous promet, au milieu d'une société brillante, ou l'amour d'une rêverie, tendre, solitaire, timide.

158.

Quand on vient de voir la femme qu'on


aime, la vue de toute autre femme gâte la vue, fait physiquement mal aux yeux j'en vois le pourquoi.

159.

Réponse à une objection.

Le naturel parfait et l'intimité ne peuvent avoir lieu que dans l'amour-passion, car dans tous les autres l'on sent la possibilité d'un rival favorisé.

160.

Chez l'homme qui, pour se délivrer de la vie, a pris du poison, l'être moral est mort étonné de ce qu'il a fait et de ce qu'il va éprouver, il n'a plus d'attention pour rien quelques rares exceptions. 161.

Un vieux capitaine de vaisseau, oncle de l'auteur, auquel je fais hommage du présent manuscrit, ne trouve rien de si ridicule que l'importance, donnée pendant six cents pages, à une chose aussi frivole que l'amour. Cette chose si frivole est cependant la seule arme avec laquelle on puisse frapper les âmes fortes.

Qu'est-ce qui a empêché, en 1814, M. de


M.1 d'immoler Napoléon dans la forêt de Fontainebleau ? Le regard méprisant d'une jolie femme qui entrait aux Bains-Chinois 2. Quelle différence dans les destinées du monde si Napoléon et son fils eussent été tués en 1814

162.

Je transcris les lignes suivantes d'une lettre française que je reçois de Znaïm, en observant qu'il n'y a pas dans toute la province un homme en état de comprendre la femme d'esprit qui m'écrit

«. L'accident fait beaucoup en amour. Lorsque je n'ai pas lu de l'anglais depuis un an, le premier roman qui me tombe sous la main me semble délicieux. L'habitude d'aimer une âme prosaïque, c'està-dire lente et timide pour tout ce qui est délicat, et ne sentant avec passion que les intérêts grossiers de la vie l'amour des écus, l'orgueil d'avoir de beaux chevaux, les désirs physiques, etc., etc., peut facilement faire paraître offensantes les actions d'un génie impétueux, ardent, à imagination impatiente, ne sentant que l'amour, oubliant tout le reste, et qui agit sans cesse, et avec impétuosité, là ou l'autre se lais1. Maubreuil. N. D. L. E. 1. Mémoires, page 88, édition de Londres.


sait guider, et n'agissait jamais par luimême. L'étonnement qu'il donne peut offenser ce que nous appelions, l'année dernière, à Zithau, l'orgueil féminin est-ce français, ça ? Avec le second, on a de l'étonnement, sentiment que l'on ignorait auprès du premier (et comme ce premier est mort à l'armée, à l'improviste, il est resté synonyme de perfection), et sentiment, qu'une âme pleine de hauteur et privée de cette aisance qui est le fruit d'un certain nombre d'intrigues, peut confondre facilement avec ce qui est offensant. »

163.

Geoffroy Rudel, de Blaye, fut un très grand gentilhomme, prince de Blaye, et il devint amoureux de la princesse Tripoli, sans la voir, pour le grand bien et pour la grande courtoisie qu'il entendit dire d'elle aux pèlerins qui venaient d'Antioche et fit pour elle beaucoup de belles chansons, avec de bons airs et de chétives paroles et, par volonté de la voir, il se croisa et se mit en mer pour aller vers elle. Et advint qu'en le navire le prit une très grande maladie, de telle sorte que ceux qui étaient avec lui crurent qu'il fût mort, mais tant firent qu'ils le conduisirent à Tripoli, dans


une hôtellerie, comme un homme mort. On le fit savoir à la comtesse, et elle vint à son lit et le prit entre ses bras. II sut qu'elle était la comtesse, il recouvra le voir, l'entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grâce qu'il lui eût soutenu la vie jusqu'à ce qu'il l'eût vue. Et ainsi il mourut dans les bras de la comtesse, et elle le fit honorablement ensevelir dans la maison du Temple à Tripoli. Et puis en ce même jour elle se fit religieuse, pour la douleur qu'elle eut de lui et de sa mort 1.

164.

Voici une singulière preuve de la folie nommée cristallisation, que l'on trouve dans les Mémoires de mistress Hutchinson

He told to M. Hutchinson a very true story of a gentleman who not long before had come for some time to lodge in Richmond, and found all the people he came in company with, bewailing the death ofagentlewomanthathadlivedthere. Hearing her so much deplored he made inquiry after her, and grew so in love with the description, that no other discourse could at first please him, nor could 1. Tra.dnit d'un manuscrit provençal du XIIIe siècle


he at last endure any other lie grew desperately melancholy, and would go to a mount where the print of her foot was eut, and lie there pining and kissing of it all the day long, till at length death in some months space concluded his languishment. This story was very true. » Tome I, page 83.

165.

Lisio Visconti n'était rien moins qu'un grand lecteur de livres. Outre ce qu'il avait pu voir en courant le monde, cet essai est fondé sur les mémoires de quinze ou vingt personnages célèbres. S'il se rencontrait, par hasard, un lecteur qui trouvât ces bagatelles dignes d'un instant d'attention, voici les livres desquels Lisio a tiré ses réflexions et conclusions

Vie de Benvenulo Cellini, écrite par luimême.

Les Nouvelles de Cervantes et de Scarron.

Manon Lescaul et le Doyen de Killerine, de l'abbé Prévôt.

Leilres lalines d'Héloïse d Abélard.

Tom Jones.

Lettres d'une Religieuse Portugaise.

Deux ou trois romans d'Auguste La Fontaine.


L'Histoire de Toscane, de Pignotti.

Werther.

Brantôme.

Mémoires de Carlo Gozzi (Venise, 1760), seulement les 80 pages sur l'histoire de ses amours.

Mémoires de Lauzun, Saint-Simon, d'Epinay, de Staal, Marmontel, Bezenval, Roland, Duclos, Horace Walpole, Evelyn, Hutchinson.

Lellres de madmoiselle Lespinasse.

166.

Un des plus grands personnages de ce temps-là, l'un des hommes les plus marquants dans l'Eglise et dans l'Etat, nous a conté ce soir (janvier 1822), chez Mme de M. les dangers fort réels qu'il avait courus du temps de la Terreur.

« J'avais eu le malheur d'être au nombre des membres les plus marquants de l'Assemblée constituante je me tins à Paris, cherchant à me cacher tant bien que mal, tant qu'il y eut quelque espoir de succès pour la bonne cause. Enfin les dangers augmentant et les étrangers ne faisant rien d'énergique pour nous, je me déterminai à partir, mais il fallait partir sans passeport. Comme tout le monde s'en allait à Coblentz, j'eus l'idée de sortir par


Calais. Mais mon portrait avait été si fort répandu, dix-huit mois auparavant, que je fus reconnu à la dernière poste cependant on me laissa passer. J'arrivai à une auberge à Calais, où, comme vous pouvez penser, je ne dormis guère, et fort heureusement pour moi, car, vers les quatre heures du matin, j'entendis très distinctement prononcer mon nom. Pendant que je me lève et m'habille à la hâte, je distingue fort bien malgré l'obscurité, des gardes nationaux avec leurs fusils, pour lesquels on ouvre la grande porte et qui entrent dans la cour de l'auberge. Heureusement il pleuvait à verse c'était une matinée d'hiver fort obscure avec un grand vent. L'obscurité et le bruit du vent me permirent de me sauver par la cour de derrière et l'écurie des chevaux. Me voilà dans la rue à sept heures du matin, sans ressource aucune.

« Je pensai qu'on allait me courir après de mon auberge. Ne sachant trop ce que je faisais, j'allai près du port sur la jetée. J'avoue que j'avais un peu perdu la tête je ne me voyais pour toute perspective que la guillotine.

« II y avait un paquebot qui sortait du port par une mer fort grosse et qui était déjà à vingt toises de la jetée. Tout à coup j'entends des cris du côté de la mer,


comme si l'on m'appelait. Je vois s'approcher un petit bateau, Allons, donc, monsieur, venez, on vous attend. » Je passe machinalement dans le bateau. Il y avait un homme qui.me dit à l'oreille « Vous voyant marcher sur la jetée d'un « air effaré, j'ai pensé que vous pourriez « bien être un malheureux proscrit. J'ai « dit que vous étiez mon ami que j'atten« dais faites semblant d'avoir le mal de « mer et allez vous cacher en bas dans un « coin obscur de la chambre. »

Ah le beau trait, s'écria la maîtresse de la maison respirant à peine, et qui avait été émue jusqu'aux larmes par le long récit fort bien fait des dangers de l'abbé. Que de remercîments vous dûtes faire à ce généreux inconnu Comment s'appelait-il ? Je ne sais pas son nom, a répondu l'abbé unpeu confus et il y a eu un moment de profond silence dans le salon.

167.

LE PÈRE ET LE FILS

Dialogue de 1787.

LE PÈRE (ministre de la.).

« Je vous félicite, mon fils, c'est une chose fort agréable pour vous d'être invité chez M. le duc d' c'est une


distinction pour un homme de votre âge. Ne manquez pas d'être au Palais. à six heures précises.

LE FILS

« Je pense, monsieur, que vous y dînez aussi ?

LE PÈRE

« M. le duc d' toujours parfait pour notre famille, vous engageant pour la première fois, a bien voulu m'inviter aussi. »

Le fils, jeune homme fort bien né et de l'esprit le plus distingué, ne manque pas d'être au Palais. à six heures. On servit à sept. Le fils se trouva placé vis-à-vis du père. Chaque convive avait à côté de soi une f. n.1 L'on était servi par une vingtaine de laquais en grande livrée 2.

168.

Londres, août 1817.

Je n'ai de ma vie été frappé et intimidé de la présence de la beauté comme ce soir à un concert que donnait Mme Pasta. Elle était environnée, en chantant, de trois rangs de jeunes femmes tellement belles, d'une beauté tellement pure et 1. Femme nue. N. D. L. E. 2. From december 27, 1819 till the 3 june 1820, Mil.


céleste, que je me suis senti baisser les yeux par respect, au lieu de les lever pour admirer et jouir. Cela ne m'est arrivé dans aucun pays, pas même dans ma chère Italie.

169.

Une chose est absolument impossible, dans les arts, en France, c'est la verve. II y aurait trop de ridicule pour l'homme entraîné, il a l'air trop heureux. Voir un Vénitien réciter les satires de Buratti. 170 1.

Il y avait à Valence, en Espagne, deux amies, femmes très honnêtes, et des familles les plus distinguées. L'une d'elles fut courtisée par un officier français, qui l'aima avec passion, et au point de manquer la croix après une bataille, en restant dans un cantonnement auprès d'elle, au lieu d'aller au quartier général faire la cour au général en chef.

A la fin, il en fut aimé. Après sept mois de froideur aussi désespérante le dernier jour que le premier, elle lui dit un soir « Bon Joseph, je suis à vous. » Il restait 1. Ce 170 n'est pas dans l'édition originale.


l'obstacle d'un mari, homme d'infiniment d'esprit, mais le plus jaloux des hommes. En ma qualité d'ami, j'ai dû lire avec lui toute l'histoire de Pologne, de Rulhière, qu'il n'entendait pas bien. Il s'écoula trois mois sans qu'on pût le tromper. Il y avait un télégraphe les jours de fêtes, pour indiquer l'église où l'on irait à la messe.

Un jour, je vis mon ami plus sombre qu'à l'ordinaire voici ce qui allait se passer. L'amie intime de Dona Inezilla était dangereusement malade. Celle-ci demanda à son mari la permission de passer la nuit auprès de la malade, ce qui fut aussitôt accordé, à condition que le mari choisirait le jour. Un soir, il conduit dona Inezilla chez son amie, et dit, en badinant et comme inopinément, qu'il dormira fort bien sur un canapé, dans un petit salon attenant à la chambre à coucher, et dont la porte fut laissée ouverte. Depuis onze jours, tous les soirs, l'officier français passait deux heures, caché sous le fit de la malade. Je n'ose ajouter le reste.

Je ne crois pas que la vanité permette ce degré d'amitié à une Française.


APPENDIX

Des cours d'amour.

IL y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à l'an 1200. Voilà ce qui est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une époque beaucoup plus reculée.

Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts soit sur des questions de droit, par exemple L'amour peut-il exister entre gens mariés ?

Soit sur des cas particuliers que les amants leur soumettaient 1.

Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence, cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois l'opinion eût soutenu cette institution. André, chapelain du roi de France, qui 1. André te chapelain, Nostradamus, Raynouard, Orescimbeni, d'Aretin.


écrivait vers l'an 1170, cite les cours d'amour

des dames de Gascogne,

d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),

de la reine Eléonore,

de la comtesse de Flandre,

de la comtesse de Champagne (1174). André rapporte neuf jugements prononcés par la comtesse de Champagne.

Il cite deux jugements prononcés par la comtesse de Flandre.

Jean de Nostradamus, Vie des poètes provençaux, dit (page 15)

« Les tensons étaient disputes d'amour qui se faisaient entre les chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et subtile question d'amours et où ils ne s'en pouvaient accorder, ils les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à Signe et Pierrefeu, ou à Romanin, où à autres, et là-dessus, en faisaient arrêts qu'on nommait LOUS ARRESTS D'AMOURS. »

Voici les noms de quelques-unes des dames qui présidaient aux cours d'amour de Pierrefeu et de Signe

« Stephanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence


« Adalasie, vicomtesse d'Avignon

« Alalète, dame d'Ongle

« Hermissende, dame de Posquières « Bertrane, dame d'Urgon

« Mabille, dame d'Yères

« La comtesse de Dye

« Rostangue, dame de Pierrefeu

« Bertrane, dame de Signe

« Jausserande de Claustral. »

Nostradamus, page 27.

Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance de Toulon et de Brignoles.

Dans la Vie de Bertrand d'Alamanon, Nostradamus dit

« Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin, dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon de la maison de Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque. »

A l'article de Laurette on lit que Laurette de Sade, célébrée par Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut ins-


truite par Phanette de Gantelmes sa tante, dame de Romanin que « toutes deux romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les œuvres desquelles rendent ample tesmoignage de leur doctrine. Il est vray (dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie, avoit une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estoit estimée un vray don de Dieu elles estoyent accompagnées de plusieurs. dames illustres et généreuses de Provence, qui tleurissoyent de ce temps en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à l'estude des lettres, tenans cour d'amour ouverte et y deffinissoyent les questions d'amour qui y estoyent proposées et envoyées.

» Guillen et Pierre Balz et Loys des Las1. « Johanne, dame de Baulx,

Huguette de Forcarquier, dame de Trects,

« Briande d'Agoult, comtesse de la Lune,

« Mabille de Villeneufve, dame de Vence,

« Béatrix d'Agoult, dame do Sault,

« Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Amoys,

Anne, vicomtesse de Tallard,

« Blanche de Flassans, surnommée Blankaffour,

« Doulce, de Monstiers, dame de Clumane,

« Antonette de Cadenet, dame de Lambesc,

« Magdalène de Sallon, dame dudict lieu,

Rixende de Puyverd, dame de Trans. »

Nostradamus, page 217.


caris, comtes de Vintimille, de Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de ce temps en Avignon visiter Innocent VIe du nom, pape, furent ouyr les deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames lesquels esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de leur amour. »

Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.

Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte

« La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de toute la cour, cette constitution perpétuelle, etc., etc. »

La comtesse de Champagne,, dans l'arrêt de 1174, dit

« Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé de l'avis d'un très grand nombre de dames. » On trouve dans un autre jugement

« Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute cette affaire à la comtesse de Champagne, et demanda humblement que ce délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres dames.

» La comtesse, ayant appelé auprès


d'elle soixante dames, rendit ce jugement, » etc., etc.

André le chapelain, duquel nous tirons ces renseignements, rapporte que le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre de dames et de chevaliers.

André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse de Champagne, lorsqu'elle décida par la négative cette question Le véritable amour peutil exister entre époux ?

Mais quelle était la peine encourue lorsqu'on n'obéissait pas aux arrêts des cours d'amour ?

Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugements serait observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n'y obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.

Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours d'amour ? Y avait-il autantde honte à s'y soustraire, qu'aujourd'hui à une affaire commandée par l'honneur ?

Je ne trouve rien dans André ou dans Nostradamus qui me mette à même de résoudre cette question.

Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la question « Qui est plus digne d'être aimé, ou celui


qui donne libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour libéral ? » Cette question fut soumise auxdames de la cour d'amour de Pierrefeu et de Signe, mais les deux troubadours ayant été mécontents du jugement, recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romanin 1.

La rédaction des jugements est conforme à celle des tribunaux judiciaires de cette époque.

Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je le prie de considérer quels sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon et de Marseille. N'étaient-elles pas plus gaies plus spirituelles, plus heureuses en 1174 qu'en 1822? Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérants fondés sur les règles du code d'amour. Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'André, le chapelain.

II y a trente et un articles, les voici

CODE D'AMOUR DU DOUZIÈME SIÈCLE

1.

L'allégation du mariage!n'est pas excuse légitime contre l'amour.

1. Nostradamus, page 131,


2.

Qui ne sait celer, ne sait aimer.

3.

Personne ne peut se donner à deux amours.

4.

L'amour peut toujours croître ou diminuer.

5.

N'a pas de saveur ce que l'amant prend le force à l'autre amant.

6.

Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.

7.

On prescrit à l'un des amants, pour la mort de l'autre, une viduité de deux années.

8.

Personne sans raison plus que suflisante ne doit être privé de son droit en amour.


9.

Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion d'amour (par l'espoir d'être aimé).

10.

L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.

11.

Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer en mariage.

12.

L'amant véritable n'a désir de caresses que venant de celle qu'il aime.

13.

Amour divulgué est rarement de durée. 14.

Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour les obstacles lui donnent du prix.


15.

Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de ce qu'elle aime.

16.

A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.

17.

Nouvel amour chasse l'ancien.

18.

Le mérite seul rend digne d'amour.

19.

L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.

20.

L'amoureux est toujours craintif.

21.

Par la jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.


22.

Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croit l'affection d'amour.

23.

Moins dort et moins mange celui qu'assiège pensée d'amour.

24.

Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.

25.

L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait plaire à ce qu'il aime.

26.

L'amour ne peut rien refuser à l'amour. 27.

L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime.

28.

Une faible présomption fait que l'amant


soupçonne des choses sinistres de ce qu'il aime.

29.

L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de l'amour.

30.

Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elle aime assidûment et sans interruption.

31.

Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un homme par deux femmes 1.

1.1. Causa conjngii ab amore non est excusatio recta. 2. Qui non celat amare non potest.

3. Nemo duplici potest amore ligari.

4. Semper amorem minui vel crescere constat.

5. Non est sapidum quod amans ab invito aumit amante. 6. Masculus non solet nisi in plena pubertate amare.

7. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti prerscribitur amanti.

8. Nemo, sine rationis excessu, sua debet amore privari.

9. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.

10. Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.

11. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare. 12 Verus amans alterius niai suæ coamantis ex affectu non cupit amplexus.


Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour

QUESTION « Le véritable amour peutil exister entre personnes mariées ? »

JUGEMENT de la comtesse de Champagne « Nous disons et assurons, par la teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, les amants s'accordent tout, mutuellement et gratuitement sans 18. Amor raro consuevit durare vulgatus.

14. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum parùm facit haberi.

15. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.

16. In repentina coamantis visione, cor tremescit amantis. 17. Novus amor veterem compellit abire.

18. Probitas sola quemoumque dignum facit amore.

19. Si amore minuatur, cito deficit et raro convaleseit. 20 Amorosus semper est timorosus.

21. Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi. 22. De coamante suspicione perceptâ zelus interea et affectus crescit amandi.

23. Minas dormit et edit quem amoris cogitatio vexat. 24. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.

25. Verus amans nihil beatum credit, nisi qnod cogitat amanti placere.

26. Amor nihil posset amori denegare.

27. Amans coamantis solatiis satiari non potest.

28. Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.

29. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.

30. Verus amans assidnâ, sine intermissione, coamantis imagine detinetur.

81. Unam feminam nihil prohibet a duobus aman, et a dnadus mulieribus unum.


être contraints par aucun motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs volontés, et de ne se refuser rien les uns aux autres.

» Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le troisième jour des calendes de mai, indiction VIIe 1. »

1. « Utrum inter conjugatos amor possit habere loeum ? « Dicimus enim et stabilito tenore flrmamns amorem non posse inter duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis omnia largiuntnr, nultius necessitatis r,.tione cogente; jugales vero mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo seipsos sibi ad invicem denegare.

« Hoc igitur nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum, et aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro indubitabili vobL sit ac veritate constanti. «Ab auno M. 0. LXXIV, tertio calend, maii, indic.tione VII. »

Fol. 66.

Ce jugement est conforme à la première règle du code d'amour « Causa conjugii non est ab amore excusatio recta. »


NOTICE

SUR

ANDRÉ, LE CHAPELAIN

NDRÉ parait avoir écrit vers l'an 1176. A On trouve à la Bibliothèque du roi (no 8758), un manuscrit de l'ouvrage d'André qui a jadis appartenu à Baluze. Voici le premier titre « Hic incipiunt capitula libri de Arte amatoriâ et reprobatione amoris. »

Ce titre est suivi de la table des chapitres.

Ensuite on lit ce second titre

« Incipit liber de Arte amandi et de reprobatione amoris, editus et compillatus a magistro Andreâ, Francorum aulæ regiæ capellano, ad Galterium amicum suum, cupientem in amoris exercitu militare in quo quidem libro, cujusque gradus et ordinis mulier ab homine cujusque conditionis et status ad amorem sapientissimè invitatur et ultimo in fine ipsius libri de amoris reprobatione subjungitur. »


Crescimbeni, Vite de' poeti provenzali, article PERCIVALLE DORIA, cite un manuscrit de la bibliothèque de Nicolo Bargiacchi à Florence, et en rapporte divers passages ce manuscrit est une traduction du traité d'André, le chapelain. L'académie de la Crusca l'a admise parmi les ouvrages qui ont fourni des exemples pour son dictionnaire.

Il y a eu diverses éditions de l'original latin. Frid. Otto Menckenius, dans ses Miscellanea Lipsiensia nova, Lipsiæ, 1751, t. VIII, part. I, p. 545 et suiv., indique une très ancienne édition sans date et sans lieu d'impression, qu'il juge être du commencement de l'imprimerie «Tractatus amoris et de amoris remedio Andreæ capellani papæ Innocentii quarti. » Une seconde édition de 1610 porte ce titre

« Erotica seu amatoria Andreæ capellani regii, vetustissimi scriptoris ad venerandum suum amicum Guualterium scripta, nunquam antehac edita, sed sæpius a multis desiderata nunc tandem fide diversorum mss. codicum in publicum emissa a Dethmaro Mulhero, Dorpmundæ, typis Westhovianis, anno Vna Castè et Verè amanda. »

Une troisième édition porte « Tremoniæ, typis Westhovianis, ânno 1614. »


André divise ainsi méthodiquement le sujet qu'il se propose de traiter

1° Quid sit amor et undè dicatur 1. Quis sit effectus amoris.

Inter quos possit esse amor.

4° Qualiter amor acquiratur, retineatur, augmentetur, minuatur, finiatur.

De notitia mutui amoris, et quid unus amantium agere debeat altero fidem fallente.

Chacune de ces questions est traitée en plusieurs paragraphes.

André fait parler alternativement l' amant et la dame. La dame fait des objections, l'amant cherche à la convaincre par des raisons plus ou moins subtiles. Voici un passage que l'auteur met dans la bouche de l'amant

Sed si fortè horum sermonum te perturbet obscuritas, eorum tibi sententiam indicabo 2.

1. Ce qu'est l'amour et d'où il prend nom.

Quel est l'effet d'amour.

Entre quelle. personnes peut exister amour.

De quelle façon l'amour s'acquiert, se conserve, augmente, diminue, finit.

A quels signes connaît-on d'être reaimé, et ce quedoit faire l'un des amants quand l'autre manque à sa foi.

2. Mais si par hasard l'obscurité de ce discours vous embarrasse, je vais vous en donner le sommaire-

De toute antiquité il y a en amour quatre degrés différents

Le premier consiste à donner des espérances, le second dans l'offre du baiser.


Ab antiquo igitur quatuor sunt in amore gradus distincti

Primus, in spei datione consistit.

Secundus, in osculi exhibitione.

Tertius, in amplexus fruitione.

Quarlus, in totius concessione personæ finitur.

Le troisième dans la jouissance des embrassements les plus intimes.

Le quatrième dans l'octroi de toute la personne.


LE RAMEAU DE SALZBOURG 1

Aux mines de sel de Hallein, près de Salzbourg, les mineurs jettent dans

les profondeurs abandonnées de la

mineunrameau d'arbre effeuillé parl'hiver; deux ou trois mois après, parl'effetdes eaux chargées de parties salines, qui humectent ce rameau et ensuite le laissent à sec en se retirant, ils le trouvent tout couvert de cristallisations brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont incrustées d'une infinité de petits cristaux mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître le rameau primitif c'est un petit jouet d'enfant très joli à voir. Les mineurs d'Hallein ne manquent pas, quand il fait un beau soleil et que l'air est parfaitement sec, d'offrir de ces rameaux de diamants aux voyageurs qui se préparent à descen1. Ce fragment et les deux suivants ne figurent pas dans la première édition de l'amour (1822), trouvés dans les de M. Beyle. ils ont été publiés pour la première fois en 1853, chez Michel Lévy, dans la plaquette Œuvres posthumes, de l'Amour, fragments inédits. N. D. L. B.

N. D. L. E.


dre dans la mine. Cette descente est une opération singulière. On se met à cheval sur d'immenses troncs de sapin, placés en pente à la suite les uns des autres. Ces troncs de sapin sont fort gros et l'office de cheval, qu'ils font depuis un siècle ou deux, les a rendus complètement lisses. Devant la selle, sur laquelle vous êtes posé et qui glisse sur les troncs de sapin placés bout à bout, s'établit un mineur qui, assis sur son tablier de cuir, glisse devant vous et se charge de vous empêcher de descendre trop vite.

Avant d'entreprendre ce voyage rapide, les mineurs engagent les dames à se revêtir d'un immense pantalon de serge grise, dans lequel entre leur robe, ce qui leur donne la tournure la plus comique. Je visitai ces mines si pittoresques d'Hallein, dans l'été de 18. avec madame Gherardi. D'abord, il n'avait été question que de fuir la chaleur insupportable que nous éprouvions à Bologne, et d'aller prendre le frais au mont Saint-Gothard. En trois nuits nous eûmes traversé les marais pestilentiels de Mantoue et le délicieux lac de Garde, et nous arrivâmes à Riva, à Bolzano, à Inspruck.

Mme Gherardi trouva ces montagnes si jolies, que, partis pour une promenade, nous finîmes par un voyage. Suivant les


rives de l'Inn et ensuite celles de la Salza, nous descendîmes jusqu 'à Salzbourg. La fraîcheur charmante de ce revers des Alpes, du côté du Nord, comparée à l'air étouffé et à la poussière que nous venions de laisser dans la plaine de Lombardie, nous donnait chaque matin un plaisir nouveau et nous engageait à pousser plus avant. Nous achetâmes des vestes de paysans à Golling. Souvent nous trouvions de la difficulté à nous loger et même à vivre car notre caravane était nombreuse mais ces embarras, ces malheurs, étaient des plaisirs.

Nous arrivâmes de Golling à Hallein, ignorant jusqu'à l'existence de ces jolies mines de sel dont je parlais. Nous y trouvâmes une nombreuse société de curieux, au milieu desquels nous débutâmes en vestes de paysans et nos dames avec d'énormes capotes de paysannes, dont elles s'étaient pourvues. Nous allâmes à la mine sans la moindre idée de descendre dans les galeries souterraines la pensée de se mettre à cheval pour une route de trois quarts de lieue, sur une monture de bois, semblait singulière, et nous craignions d'étouffer au fond de ce vilain trou noir. Madame Ghérardi le considéra un instant et déclara que, pour elle, elle allait descendre et nous laissait toute liberté.


Pendant les préparatifs, qui furent longs, car, avant de nous engouffrer dans cette cavité fort profonde, il fallut chercher à dîner, je m'amusai à observer ce qui se passait dans la tête d'un joli officier bien blond des chevau-légers bavarois. Nous venions de faire connaissance avec cet aimable jeune homme, qui parlait français, et nous était fort utile pour nous faireentendre des paysans allemands de Hallein. Ce jeune officier, quoique très joli, n'était point fat, et, au contraire, paraissait homme d'esprit ce fut madame Gherardi qui fit cette découverte. Je voyais l'officier devenir amoureux à vue d'œil de la charmante Italienne, qui était folle de plaisir de descendre dans une mine et de l'idée que bientôt nous nous trouverions à cinq cents pieds sous terre. Madame Gherardi, uniquement occupée de la beauté des puits, des grandes galeries, et de la difficulté vaincue, était à mille lieues de songer à plaire, et encore plus de songer à être charmée par qui que ce soit. Bientôt je fus étonné des étranges confidences que me fit, sans s'en douter, l'officier bavarois. Il était tellement occupé de la figure céleste, animée par un esprit d'ange, qui se trouvait à la même table que lui, dans une petite auberge de montagne, à peine éclairée par des fenêtres garnies de vitres vertes,


que je remarquai que souvent il parlait sans savoir à qui, ni ce qu'il disait. J'avertis Mme Gherardi, qui, sans moi, perdait ce spectacle, auquel une jeune femme n'est peut-être jamais insensible. Ce qui me frappait, c'était la nuance de folie qui, sans cesse, augmentait dans les réflexions de l'officier; sans cesse il trouvait à cette femme des perfections plus invisibles à mes yeux. A chaque moment, ce qu'il disait peignait d'une manière moins ressemblanle la femme qu'il commençait à aimer. Je me disais « La Ghita n'est assurément que l'occasion de tous les ravissements de ce pauvre Allemand. » Par exemple, il se mit à vanter la main de madame Gherardi, qu'elle avait eue frappée, d'une manière fort étrange, par la petite vérole, étant enfant, et qui en était restée très marquée et assez brune.

« Comment expliquer ce que je vois ? me disais-je. Où trouver une comparaison pour rendre ma pensée plus claire ? » A ce moment, madame Gherardi jouait avec le joli rameau couvert de diamants mobiles, que les mineurs venaient de lui donner. Il faisait un beau soleil c'était le 3 août, et les petits prismes salins jetaient autant d'éclat que les plus beaux diamants dans une salle de bal fort éclairée. L'officier bavarois, à qui était échu un rameau plus


singulier et plus brillant, demanda à Mme Gherardi de changer avec lui. Elle y consentit en recevant ce rameau il le pressa sur son cœur avec un mouvement si comique, que tous les Italiens se mirent à rire. Dans son trouble, l'officier adressa à madame Gherardi les compliments les plus exagérés et les plus sincères. Comme je l'avais pris sous ma protection, je cherchais à justifier la folie de ses louanges. Je disais à Ghita « L'effet que produit sur ce jeune homme la noblesse de vos traits italiens, de ces yeux tels qu'il n'en a jamais vus, est précisément semblable à celui que la cristallisation a opéré sur la petite branche de charmille que vous tenez et qui vous semble si jolie. Dépouillée de ses feuilles par l'hiver, assurément elle n'était rien moins qu'éblouissante. La cristallisation du sel a recouvert les branches noirâtres de ce rameau avec des diamants si brillants et en si grand nombre, que l'on ne peut plus voir qu'à un petit nombre de places ses branches telles qu'elles sont. Eh bien que voulez-vous conclure de là ? dit madame Gherardi.

Que ce rameau représente fidèlement la Ghita, telle que l'imagination de ce jeune officier la voit.

C'est-à-dire, monsieur, que vous apercevez autant de différence entre ce que je


suis en réalité et la manière dont me voit cet aimable jeune homme qu'entre une petite branche de charmille desséchée et la jolie aigrette de diamants que ces mineurs m'ont offerte.

Madame, le jeune officier découvre en vous des qualités que nous, vos anciens amis, nous n'avons jamais vues. Nous ne saurions apercevoir, par exemple, un air de bonté tendre et compatissante. Comme ce jeune homme est Allemand, la première qualité d'une femme, à ses yeux, est la bonlé, et sur-le-champ, il aperçoit dans vos traits l'expression de la bonté. S'il était Anglais, il verrait en vous l'air aristocratique et lady like 1 d'une duchesse, mais, s'il était moi, il vous verrait telle que vous êtes, parce que depuis longtemps, et pour mon malheur, je ne puis rien me figurer de plus séduisant.

Ah j'entends, dit Ghita au moment où vous commencez à vous occuper d'une femme, vous ne la voyez plus telle qu'elle esl réellement, mais telle qu'il vous convient qu'elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d'intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l'hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez1. L'air grande dame.


le bien, que par l'oeil de ce jeune homme qui commence à aimer.

C'est, repris-je, ce qui fait que les propos des amants semblent si ridicules aux gens sages, qui ignorent le phénomène de la cristallisation.

Ah vous appelez cela crislallisalion, dit Ghita eh bien, monsieur, cristallisez pour moi. »

Cette image, singulière peut-être, frappa l'imagination de madame Gherardi, et quand nous fûmes arrivés dans la grande salle de la mine, illuminée par cent petites lampes qui paraissaient être dix mille, à cause des cristaux de sel qui les reflétaient de tous côtés « Ah ceci est fort joli, dit-elle au jeune Bavarois, je cristallise pour cette salle, je sens que je m'exagère sa beauté et vous, cristallisez-vous ? Oui, madame, » répondit naïvement le jeune officier, ravi d'avoir un sentiment commun avec cette belle Italienne mais pour cela n'en comprenant pas davantage ce qu'elle lui disait. Cette réponse simple nous fit rire aux larmes, parce qu'elle décida la jalousie du sot que Ghita aimait et qui commenca à devenir sérieusement jaloux de l'officier Bavarois. Il prit le mot cristallisation en horreur.

Au sortir de la mine d'Hallein, mon nouvel ami, le jeune officier, dont les


confidences involontaires m'amusaient beaucoup plus que tous les détails de l'exploitation du sel, apprit de moi que madame Gherardi s'appelait Ghita, et que l'usage, en Italie, était de l'appeler devant elle la Ghila. Le pauvre garçon, tout tremblant, hasarda de l'appeler, en lui parlant, là Ghila, et madame Gherardi, amusée de l'airtimidement passionné du jeune homme et de la mine profondément irritée d'une autre personne, invita l'officier à déjeuner pour le lendemain, avant notre départ p-our l'Italie. Dès qu'il se fut éloigné « Ah çà 1 expliquez-moi, ma chère amie, dit le personnage irrité, pourquoi vous nous donnez la compagnie de ce blondin fade et aux yeux hébétés ?

Parce que, Monsieur, après dix jours de voyage, passant toute la journée avec moi, vous me voyez tous telle que je suis, et ces yeux fort tendres et que vous appelez hébétés me voient parfaite. N'est-ce pas, Filippo, ajouta-t-elle en me regardant, ces yeux-là me couvrent d'une crislallisation brillante je suis pour eux la perfection et, ce qu'il y a d'admirable, c'est que quoi que je fasse, quelque sottise qu'il m'arrive de dire, aux yeux de ce bel Allemand, je ne sortirai jamais de la perfection: cela est commode. Par exemple, vous, Annibalino (l'amant que nous trouvions un


peu sot s'appelait le colonel Annibal), je parie que, dans ce moment, vous ne me trouvez pas exactement parfaite ? Vous pensez que je fais mal d'admettre ce jeune homme dans ma société. Savez-vous ce qui vous arrive, mon cher ? Vous ne cristallisez plus pour moi. »

Le mot cristallisation devint à la mode parmi nous, et il avait tellement frappé l'imagination de la belle Ghita, qu'elle l'adopta pour tout.

De retour à Bologne, on ne racontait guère d'anecdotes d'amour dans sa loge qu'elle ne m'adressât la parole. « Ce trait-ci confirme ou détruit telle de nos théories, » me disait-elle. Les actes de folie répétés par lesquels un amant aperçoit toutes les perfections dans la femme qu'il commence à aimer s'appelèrent toujours cristallisation entre nous. Ce mot nous rappelait le plus aimable voyage. De ma vie je ne sentis si bien la beauté touchante et solitaire des rives du lac de Garde nous passâmes dans des barques des soirées délicieuses, malgré la chaleur étouffante. Nous trouvâmes de ces instants qu'on n'oublie plus ce fut un des moments brillants de notre jeunesse.

Un soir, quelqu'un vint nous donner la nouvelle que la princesse Lanfranchi et la belle Florenza se disputaient le cœur du


jeune peintre Oldofredi. La pauvre princesse semblait en être réellement éprise, et le jeune artiste milanais ne paraissait occupé que des charmes de Florenza. On se demandait te Oldofredi est-il amoureux ? » Mais je supplie le lecteur de croire que je ne prétends pas justifier ce genre de conversation, dans lequel on a l'impertinence de ne pas se conformer aux règles imposées par les convenances françaises. Je ne sais pourquoi ce soir-là notre amour-propre s'obstina à deviner si le peintre milanais était amoureux de la belle Florenza.

On se perdit dans la discussion d'un grand nombre de petits faits. Quand nous fûmes las de fixer notre attention sur des nuances presque imperceptibles, et qui, au fond, n'étaient guère concluantes, madame Gherardi se mit à nous raconter le petit roman qui, suivant elle, se passait dans le cœur d'Oldofredi. Dès le commencement de son récit, elle eut le malheur de se servir du mot crislallisation le colonel Annibal, qui avait toujours sur le cœur la jolie figure de l'officier bavarois, fit semblant de ne pas comprendre, et nous redemanda pour la centième fois ce que nous entendions par le mot cristallisalion. « C'est ce que je ne sens pas pour vous, lui répondit vivement madame Gherardi. » Après quoi, l'abandonnant dans son coin, avec son


humeur noire, et nous adressant la parole « Je crois, dit-elle, qu'un homme commence à aimer quand je le vois triste. » Nous nous récriâmes aussitôt « Comment l'amour, ce sentiment délicieux qui commence si bien.. Et qui quelquefois finit si mal, par de l'humeur, par des querelles, dit madame Gherardi en riant et regardant Annibal. Je comprends votre objection. Vous autres, hommes grossiers, vous ne voyez qu'une chose dans la naissance de l'amour on aime ou l'on n'aime pas. C'est ainsi que le vulgaire s'imagine que le chant de tous les rossignols se ressemble mais nous, qui prenons plaisir à l'entendre, savons qu'il y a pourtant dix nuances différentes de rossignol à rossignol. Il me semble pourtant, madame, dit quelqu'un, qu'on aime ou qu'on n'aime pas. Pas du tout, monsieur c'est tout comme si vous disiez qu'un homme qui part de Bologne pour aller à Rome est déjà arrivé aux portes de Rome quand, du haut de l'Apennin, il voit encore notre tour Garisenda. Il y a loin de l'une de ces deux villes à l'autre, et l'on peut être au quart du chemin, à la moitié, aux trois quarts, sans pour cela être arrivé à Rome, et cependant l'on n'est plus à Bologne. Dans cette belle comparaison, dis-je, Bologne représente apparemment l'indif-


férence et Rome l'amour parfait. Quand nous sommes à Bologne, reprit madame Gherardi, nous sommes tout à fait indifférents, nous ne songeons pas à admirer d'une manière particulière la femme dont un jour peut-être nous serons amoureux à la folie notre imagination songe bien moins encore à nous exagérer son mérite, En un mot, comme nous disions à Hallein, fa cristallisation n'a pas encore commencé. » A ces mots, Annibal se leva furieux, et sortit de la loge en nous disant « Je reviendrai quand vous parlerez italien. » Aussitôt la conversation se fit en français, et tout le monde se prit à rire, même madame Gherardi. « Eh bien voilà l'amour parti, ditelle, et l'on rit encore. On sort de Bologne, on monte l'Apennin, l'on prend la route de Rome. Mais, madame, dit quelqu'un, nous voilà bien loin du peintre Oldofredi, » ce qui lui donna un petit mouv.ement d'impatience qui, probablement, fit tout à fait oublier Annibal et sa brusque sortie. « Voulez-vous savoir, nous ditelle, ce qui se passe quand on quitte Bologne ? D'abord je crois ce départ complètement involontaire c'est un mouvement instinctif. Je ne dis pas qu'il ne soit accompagné de beaucoup de plaisir. L'on admire, puis on se dit « Quel plaisir d'être aimé de cette femme charmante 1 Enfin paraît


l'espérance après l'espérance (souvent conçue bien légèrement, car l'on ne doute de rien, pour peu que l'on ait de chaleur dans le sang), après l'espérance, dis-je, on s'exagère avec délices la beauté et les mérites de la femme dont on espère être aimé ».

Pendant que madame Gherardi parlait, je pris une carte à jouer, sur le revers de laquelle j'écrivis Rome d'un côté et Bologne de l'autre, et, entre Bologne et Rome, les quatres gîtes que madame Gherardi venait d'indiquer.

1. L'admiration.

2. L'on arrive à ce second point de la route quand on se dit « Quel plaisir d'être aimé de cette femme charmante » 3. La naissance de l'espérance marque le troisième gîte.

4. L'on arrive au quatrième quand on s'exagère avec délices la beauté et les mérites de la femme qu'on aime. C'est ce que, nous autres adeptes, nous appelons du


mot de cristallisation, qui met Carthage en fuite. Dans le fait, c'est difficile à comprendre.

Madame Gherardi continua « Pendant ces quatre mouvements de l'âme, ou manières d'être, que Filippo vient de dessiner, je ne vois pas la plus petite raison pour que notre voyageur soit triste. Le fait est que le plaisir est vif, qu'il réclame toute l'attention dont l'âme est susceptible. On est sérieux, mais l'on n'est point triste la différence est grande. Nous entendons, madame, dit un des assistants, vous ne parlez pas de ces malheureux auxquels il semble que tous les rossignols rendent les mêmes sons. La différence entre être sérieux et être triste (l'esserserio e l'esser mesto), reprit madame Gherardi, est décisive lorsqu'il s'agit de résoudre un problème tel que celui-ci « Oldofredi aime-t-il la belle Florenza ? » Je crois qu'Oldofredi aime, parce que, après avoir été fort occupé de la Florenza, je l'ai vu triste et non pas seulement sérieux. Il est triste, parce que voici ce qui lui est arrivé. Après s'être exagéré le bonheur que pourrait lui donner le caractère annoncé par la figure raphaélesque, les belles épaules, les beaux bras, en un mot les formes dignes de Canova de la belle marchesina Florenza, il a probablement cherché à obtenir la confirmation


des espérances qu'il avait osé concevoir. Très probablement aussi, la Florenza, effrayée d'aimer un étranger qui peut quitter Bologne au premier moment, et surtout très fâchée qu'il ait pu concevoir sitôt des espérances, les lui aura ôtées avec barbarie. » Nous avions le bonheur de voir tous les jours de la vie madame Gherardi une intimité parfaite régnait dans cette société on s'y comprenait à demi-mot souvent j'y ai vu rire de plaisanteries qui n'avaient pas eu besoin de la parole pourse faire entendre un coup d'œil avait tout dit. Ici, un lecteur français s'apercevra qu'une jolie femme d'Italie se livre avec folie à toutes les idées bizarres qui lui passent par la tête. A Rome, à Bologne, à Venise, une jolie femme est reine absolue rien ne peut être plus complet que le despotisme qu'elle exerce dans sa société. A Paris, une jolie femme a toujours peur de l'opinion et du bourreau de l'opinion le ridicule. Elle a constamment au fond du cœur la crainte des plaisanteries, comme un roi absolu la crainte d'une charte. Voilà la secrète pensée qui vient la troubler au milieu d'une joie de ses plaisirs, et lui donner tout à coup une mine sérieuse. Une Italienne trouverait bien ridicule cette autorité limitée qu'une femme de Paris exerce dans son salon. A la lettre, elle est toute-puissante sur les


hommes qui l'approchent, et dont toujours le bonheur, du moins pendant la soirée, dépend d'un de ses caprices j'entends le bonheur des simples amis. Si vous déplaisez à la femme qui règne dans une loge, vous voyez l'ennui dans ses yeux, et n'avez rien de mieux à faire que de disparaître pour ce jour-là.

Un jour, je me promenais avec madame Gherardi sur la route de la Cascata del Reno nous rencontrâmes Oldofredi seul, fort animé, l'air très préoccupé, mais point sombre. Madame Gherardi l'appela etlui parla, afin de mieux l'observer. « Si je ne me trompe, dis-je à madame Gherardi, ce pauvre Oldofredi est tout à fait livré à la passion qu'il prend pour la Florenza dites-moi, de grâce, à moi qui suis votre séide, à quel point de la maladie d'amour le croyezvous arrivé maintenant ? Je le vois, dit madame Gherardi, se promenant seul, et qui se dit à chaque instant « Oui, elle m'aime. » Ensuite il s'occupe à lui trouver de nouveaux charmes, à se détailler de nouvelles raisons de l'aimer à la folie. Je ne le crois pas si heureux que vous le supposez. Oldofredi doit avoir souvent des doutes cruels il ne peut pas être si sûr d'être aimé de la Florenza il ne sait pas comme nous à quel point elle considère peu, dans ces sortes d'affaires, la richesse, le rang, la


manière d'être dans le monde 1. Oldofredi est aimable, d'accord, mais ce n'est qu'un pauvre étranger. N'importe, dit madame Gherardi, je parierais que nous venons de le trouver dans un moment où les raisons pour espérer l'emportaient. Mais, dis-je, il avait l'air trop profondément troublé il doit avoir des moments de malheur affreux il se dit « Mais, est-ce qu'elle m'aime ? » J'avoue, reprit madame Gherardi, oubliant presque qu'elle me parlait, que, quand la réponse qu'on se fait a soimême est satisfaisante, il y a des moments de bonheur divin et tels que peut-être rien au monde ne peut leur être comparé. C'est là sans doute ce qu'ily a de mieux dans la vie. « Quand, enfin, l'âme, fatiguée et comme accablée de sentiments si violents, revient à la raison par lassitude, ce qui surnage après tant de mouvements si opposés, c'est cette certitude « Je trouverai auprès de lui un bonheur que lui seul au monde peut me donner. » Je laissai peu à peu mon cheval s'éloigner de celui de madame Gherardi. Nous fîmes les trois milles qui nous séparaient de Bologne sans dire une seule parole, pratiquant la vertu nommée discrétion.

1. Tout est opposé entre la France et l'Italie. Par exemple, les richesses, la haute naissance, l'éducation parfaite, disposent à l'amour ail delà des Alpes, et en éloignent en France.


ERNESTINE

ou

LA NAISSANCE DE L'AMOUR

AVERTISSEMENT

UNE femme de beaucoup d'esprit et de quelque expérience prétendait un jour que l'amour ne naît pas aussi subitement qu'on le dit. « Il me semble, disait-elle, que je découvre sept époques tout à fait distinctes dans la naissance de l'amour Il et, pour prouver son dire, elle conta l'anecdote suivante. On était à la campagne, il pleuvait à verse, on était trop heureux d'écouter.

Dans une âme parfaitement indifférente, une jeune fille habitant un château isolé, au fond d'une campagne, le plus petit étonnement excite profondément l'attention. Par exemple, un jeune chas-


seur qu'elle aperçoit à l'improviste, dans le bois, près du château.

Ce fut par un événement aussi simple que commencèrent les malheurs d'Ernestine de S. Le château qu'elle habitait seule, avec son vieux oncle, le comte de S. bâti dans le moyen âge, près des bords du Drac, sur une des roches immenses qui resserrent le cours de ce torrent, dominait un des plus beaux sites du Dauphiné. Ernestine trouva que le jeune chasseur offert par le hasard à sa vue avait l'air noble. Son image se présenta plusieurs fois à sa pensée car à quoi songer dans cet antique manoir ? Elle y vivait au sein d'une sorte de magnificence elle y commandait à un nombreux domestique mais depuis vingt ans que le maître et les gens étaient vieux, tout s'y faisait toujours à la même heure jamais la conversation ne commençait que pour blâmer tout ce qui se fait et s'attrister des choses les plus simples. Un soir de printemps, le jour allait finir, Ernestine était à sa fenêtre; elle regardait le petit lac et le bois qui est au delà l'extrême beauté de ce paysage contribuait peut-être à la plonger dans une sombre rêverie. Tout à coup elle revit ce jeune chasseur qu'elle avait aperçu quelques jours auparavant; il était encore dans le petit bois au delà du lac il tenait


un bouquet de fleurs à la main il s'arrêta comme pour la regarder elle le vit donner un baiser à ce bouquet et ensuite le placer avec une sorte de respect tendre dans le creux d'un grand chêne sur le bord du lac. Que de pensées cette seule action fit naître et que de pensées d'un intérêt très vif, si on les compare aux sensations monotones qui, jusqu'à ce moment, avaient rempli la vie d'Ernestine Une nouvelle existence commence pour elle osera-t-elle aller voir ce bouquet ? « Dieu 1 quelle imprudence, se dit-elle en tressaillant et si, au moment où j'approcherai du grand chêne, le jeune chasseur vient à sortir des bosquets voisins Quelle honte Quelle idée prendrait-il de moi ? » Ce bel arbre était pourtant le but habituel de ses promenades solitaires souvent elle allait s'asseoir sur ses racines gigantesque, qui s'élèvent au-dessus de la pelouse et forment,, tout à l'entour du tronc, comme autant de bancs naturels abrités par son vaste ombrage.

La nuit, Ernestine put à peine fermer l'œil le lendemain, dès cinq heures du matin, à peine l'aurore a-t-elle paru, qu'elle monte dans les combles du château. Ses yeux cherchent le grand chêne au delà du lac à peine l'a-t-elle aperçu, qu'elle reste immobile et comme sans respiration.


Le bonheur si agité des passions succède au contentement sans objet et presque machinal de la première jeunesse.

Dix jours s'écoulent. Ernestine compte les jours Une fois seulement, elle a vu le jeune chasseur il s'est approché de l'arbre chéri, et il avait un bouquet qu'il y a placé comme le premier. Le vieux comte de S. remarque qu'elle passe sa vie à soigner une volière qu'elle a établie dans les combles du château c'est qu'assise auprès d'une petite fenêtre dont la persienne est fermée, elle domine toute l'étendue du bois au delà du lac. Elle est bien sûre que son inconnu ne peut l'apercevoir, et c'est alors qu'elle pense à lui sans contrainte. Une idée lui vient et la tourmente. S'il croit qu'on ne fait aucune attention à ses bouquets, il en conclura qu'on méprise son hommage, qui, après tout, n'est qu'une simple politesse, et, pour peu qu'il ait l'âme bien placée, il ne paraîtra plus. Quatre jours s'écoulent encore, mais avec quelle lenteur Le cinquième, la jeune fille, passant par hasard auprès du grand chêne, n'a pu résister à la tentation de jeter un coup d'œil sur le petit creux où elle a vu déposer les bouquets. Elle était avec sa gouvernante et n'avait rien à craindre. Ernestine pensait bien ne trouver que des fleurs fanées à son inexprimable joie, elle voit


un bouquet composé des fleurs les plus rares et les plus jolies il est d'une fraîcheur éblouissante pas un pétale des fleurs les plus délicates n'est flétri. A. peine a-t-elle aperçu tout cela du coin de l'œil, que, sans perdre de vue sa. gouvernante, elle a parcouru avec la légèreté d'une gazelle toute cette partie du bois à cent pas à la ronde. Elle n'a vu personne bien sûre de n'être pas observée, elle revient au grand chêne, elle ose regarder avec délices le bouquet charmant. 0 ciel il y a un petit papier presque imperceptible, il est attaché au nœud du bouquet. « Qu'avez-vous, mon Ernestine ? dit la gouvernante alarmée du petit cri qui accompagne cette découverte. Rien, bonne amie, c'est une perdrix qui s'est levée à mes pieds. » II y a quinze jours, Ernestine n'aurait pas eu l'idée de mentir. Elle se rapproche de plus en plus du bouquet charmant; elle penche la tête, et, les joues rouges comme le feu, sans oser y toucher, elle lit sur le petit morceau de papier

« Voici un mois que tous les matins j'apporte un bouquet, celui-ci sera-t-il assez heureux pour être aperçu '? »

Tout est ravissant dans ce joli billet l'écriture anglaise qui traça ces mots est de la forme la plus élégante. Depuis quatre ans qu'elle a quitté Paris et le couvent le


plus à la mode du faubourg Saint-Germain, Ernestine n'a rien vu d'aussi joli. Tout à coup elle rougit beaucoup, elle se rapproche de sa gouvernante, et l'engage à retourner au château. Pour y arriver plus vite, au lieu de remonter dans le vallon et de faire le tour du lac comme de coutume, Ernestine prend le sentier du petit pont qui mène au château en ligne droite. Elle est pensive, elle se promet de ne plus revenir de ce côté car enfin elle vient de découvrir que c'est une espèce de billet qu'on a osé lui adresser. Cependant, il n'était pas fermé, se dit-elle tout bas. De ce moment sa vie est agitée par une affreuse anxiété. Quoi donc ne peut-elle pas, même de loin, aller revoir l'arbre chéri ? Le sentiment du devoir s'y oppose. « Si je vais sur l'autre rive du lac, se dit-elle, je ne pourrai plus compter sur les promesses que je me fais à moi-même. » Lorsqu'à huit heures elle entendit le portier fermer la grille du petit pont, ce bruit qui lui ôtait tout espoir sembla la délivrer d'un poids énorme qui accablait sa poitrine elle ne pourrait plus maintenant manquer à son devoir, quand même elle aurait la faiblesse d'y consentir. Le lendemain, rien ne peut la tirer d'une sombre rêverie elle est abattue, pâle son oncle s'en aperçoit il fait mettre les chevaux à l'antique berline, on parcourt


les environs, on va jusqu'à l'avenue du château de Mme Dayssin, à trois lieues de là. Au retour, le comte de S.. donne l'ordre d'arrêter dans le petit bois, au delà du lac la berline s'avance sur la pelouse, il veut revoir le chêne immense qu'il n'appelle jamais que le contemporain de Charlemagne. « Ce grand empereur peut l'avoir vu, dit-il, en traversant nos montagnes pour aller en Lombardie, vaincre le roi Didier » et cette pensée d'une vie si longue semble rajeunir un vieillard presque octogénaire. Ernestine est bien loin de suivre les raisonnements de son oncle ses joues sont brûlantes elle va donc se trouver encore une fois auprès du vieux chêne elle s'est promis de ne pas regarder dans la petite cachette. Par un mouvement instinctif, sans savoir ce qu'elle fait, elle y jette les yeux, elle voit le bouquet, elle pâlit. Il est composé de roses panachées de noir. « Je suis bien malheureux, il faut que je m'éloigne, pour toujours. Celle que aime ne daigne pas apercevoir mon hommage. » Tels sont les mots tracés sur le petit papier fixé au bouquet. Ernestine les a lus avant d'avoir le temps de se défendre de les voir. Elle est si faible, qu'elle est obligée de s'appuyer contre l'arbre et bientôt elle fond en larmes. Le


soir, elle se dit « Il s'éloignera pour toujours, et je ne le verrai plus »

Le lendemain, en plein midi, par le soleil du mois d'août, comme elle se promenait avec son oncle sous l'allée de platanes le long du lac, elle voit sur l'autre rive le jeune homme s'approcher du grand chêne il saisit son bouquet, le jette dans le lac et disparaît. Ernestine a l'idée qu'il y avait du dépit dans son geste, bientôt elle n'en doute plus. Elle s'étonne d'avoir pu en douter un seul instant; il est évident que, se voyant méprisé, il va partir; jamais elle ne le reverra.

Ce jour-là on est fort inquiet au château, où elle seule répand quelque gaieté. Son oncle prononce qu'elle est décidément indisposée une pâleur mortelle, une certaine contraction dans les traits, ont bouleversé cette figure naïve, où se peignaient naguère les sensations si tranquilles de la première jeunesse. Le soir, quand l'heure de la promenade est venue, Ernestine ne s'oppose point à ce que son oncle la dirige vers la pelouse au delà du lac. Elle regarde en passant, et d'un œil morne où les larmes sont à peine retenues, la petite cachette à trois pieds au-dessus du sol, bien sûre de n'y rien trouver elle a trop bien vu jeter le bouquet dans le lac. Mais, ô surprise! elle en aperçoit un autre. « Par pitié


pour mon affreux malheur, daignez prendre la rose blanche. » Pendant qu'elle relit ces mpts étonnants, sa main, sans qu'elle le sache, a détaché la rose blanche qui est au milieu du bouquet. « Il est donc bien malheureux, se dit-elle » — En ce moment son oncle l'appelle, elle le suit, mais elle est heureuse. Elle tient sa rose blanche dans son petit mouchoir de batiste, et la batiste est si fine, que toute le temps que dure encore la promenade, elle peut apercevoir la couleur de la rose à travers le tissu léger. Elle tient son mouchoir de manière à ne pas faner cette rose chérie. A peine rentrée, elle monte en courant l'escalier rapide qui conduit sa petite tour, dans l'angle du château. Elle ose enfin contempler sans contrainte cette rose adorée et en rassasier ses regards à travers les douces larmes qui s'échappent de ses yeux.

Que veulent dire ces pleurs ? Ernestine l'ignore.. Si elle pouvait deviner le sentiment qui les fait couler, elle aurait le courage de sacrifier la rose qu'elle vient de placer avec tant de soin dans son verre de cristal, sur sa petite table d'acajou. Mais, pour peu que le lecteur ait le chagrin de n'avoir plus vingt ans, il devinera que ces larmes, loin d'être de la douleur, sont les compagnes inséparables de la vue


inopinée d'un bonheur extrême elles veulent dire « Qu'il est doux d'être aime » C'est dans un moment où le saisissement du premier bonheur de sa vie égarait son jugement qu'Ernestine a eu le tort de prendre cette fleur. Mais elle n'en est pas encore a voir et à se reprocher cette inconséquence.

Pour nous, qui avons moins d'illusions, nous reconnaissons la troisième période de la naissance de l'amour l'apparition de l'espoir. Ernestine ne sait pas que son cœur se dit, en regardant cette rose « Maintenant, il est certain qu'il m'aime. » Mais peut-il être vrai qu'Ernestine soit sur le point d'aimer ? Ce sentiment ne choque-t-il pas toutes les règles du plus simple bon sens ? Quoi elle n'a vu que trois fois l'homme qui, dans ce moment, lui fait verser des larmes brûlantes Et encore elle ne l'a vu qu'à travers le lac, à une grande distance, à cinq cents pas peut-être. Bien plus, si elle le rencontrait sans fusil et sans veste de chasse, peut-être qu'elle ne le reconnaîtrait pas. Elle ignore son nom, ce qu'il est, et pourtant'ses journées se passent à se nourrir de sentiments passionnés, dont je suis obligé d'abréger l'expression, car je n'ai pas l'espace qu'il faut pour faire un roman. Ces sentiments ne sont que des variations de cette idée


« Quel bonheur d'en être aimée! Ou bien, elle examine cette autre question bien autrement importante « Puis-je espérer d'en être aimée véritablement ? N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il m'aime ? » Quoique habitant un château bâti par Lesdiguières, et appartenant à la famille d'un des plus braves compagnons du fameux connétable, Ernestine ne s'est point fait cette autre objection « n est peut-être le fils d'un paysan du voisinage. » Pourquoi ? Elle vivait dans une solitude profonde. Certainement Ernestine était bien loin de reconnaître la nature des sentiments qui régnaient dans son cœur. Si elle eut pu prévoir où ils la conduisaient, elle aurait eu une chance d'échapper a leur empire. Une jeune Allemande, une Anglaise, une Italienne, eussent reconnu l'amour notre sage éducation ayant pris le parti de nier aux jeunes filles l'existence de l'amour, Ernestine ne s'alarmait que vaguement de ce qui se passait dans son cœur quand elle réfléchissait profondément, elle n'y voyait que de la simple amitié. Si elle avait pris une seule rose, c'est qu'elle eût craint, en agissant autrement, d'affliger son nouvel ami et de le perdre. « Et, d'ailleurs, se disait-elle, après y avoir beaucoup songé, il ne faut pas manquer à la politesse. » Le cœur d'Ernestine est agité par les


sentiments les plus violents. Pendant quatre journées, qui paraissent quatre siècles à la jeune solitaire, elle est retenue par une crainte indéfinissable elle ne sort pas du château. Le cinquième jour son oncle, toujours plus inquiet de sa santé, la force à l'accompagner dans le petit bois elle se trouve près de l'arbre fatal elle lit sur le petit fragment de papier caché dans le bouquet

« Si vous daignez prendre ce camellia panaché, dimanche je serai à l'église de votre village. »

Ernestine vit à l'église un homme mis avec une simplicité extrême, et qui pouvait avoir trente-cinq ans. Elle remarqua qu'il n'avait pas même de croix. Il lisait, et, en tenant son livre d'heures d'une certaine manière, il ne cessa presque pas un instant d'avoir les yeux sur elle. C'est dire que, pendant tout le service, Ernestine fut hors d'état de penser à rien. Elle laissa choir son livre d'heures, en sortant de l'antique banc seigneurial, et faillit tomber elle-même en le ramassant. Elle rougit beaucoup de sa maladresse. « Il m'aura trouvée si gauche, se dit-elle aussitôt, qu'il aura honte de s'occuper de moi. » En effet, à partir du moment où. ce petit accident était survenu, elle ne vit plus l'étranger. Ce fut en vain qu'après être


montée en voiture elle s'arrêta pour distribuer quelques pièces de monnaie à tous les petits garçons du village, elle n'aperçut point, parmi les groupes de paysans qui jasaient auprès de l'église, la personne que, pendant la messe, elle n'avait jamais osé regarder. Ernestine, qui jusqu'alors avait été la sincérité même, prétendit avoir oublié son mouchoir. Un domestique rentra dans l'église et chercha longtemps dans le banc du seigneur ce mouchoir qu'il n'avait garde de trouver. Mais le retard amené par cette petite ruse fut inutile, elle ne revit plus le chasseur. « C'est clair, se dit-elle Mlle de C. me dit une fois que je n'étais pas jolie et que j'avais dans le regard quelque chose d'impérieux et de repoussant il ne me manquait plus que de la gaucherie il me méprise sans doute. »

Les tristes pensées l'agitèrent pendant deux ou trois visites que son oncle fit avant de rentrer au château.

A peine de retour, vers les quatre heures, elle courut sous l'allée de platanes, le long du lac. La grille de la chaussée était fermée à cause du dimanche heureusement, elle aperçut un jardinier elle l'appela et le pria de mettre la barque à flot et de la conduire de l'autre côté du lac. Elle prit terre à cent pas du grand chêne. La barque côtoyait et se trouvait toujours


assez près d'elle pour la rassurer. Les branches basses et à peu près horizontales du chêne immense s'étendaient presque jusqu'au lac. D'un pas décidé et avec une sorte de sang-froid sombre et résolu, elle s'approcha de l'arbre, de l'air dont elle eût marché à la mort. Elle était bien sûre de ne rien trouver dans la cachette en effet, elle n'y vit qu'une fleur fanée qui avait appartenu au bouquet de la veille « S'il eût été content de moi, se dit-elle, il n'eût pas manqué de me remercier par un bouquet. »

Elle se fit ramener au château, monta chez elle en courant, et, une fois dans sa petite tour, bien sûre de n'être pas surprise, fondit en larmes. « Mlle de C. avait bien raison, se dit-elle pour me trouver jolie, il faut me voir à cinq cents pas de distance. Comme dans ce pays de libéraux, mon oncle ne voit personne que des paysans et des curés, mes manières doivent avoir contracté quelque chose de rude, peut-être de grossier. J'aurai dans le regard une expression impérieuse et repoussante. » Elle s'approche de son miroir pour observer ce regard, elle voit des yeux d'un bleu sombre noyés de pleurs. « Dans ce moment, dit-elle, je ne puis avoir cet air impérieux qui m'empêchera toujours de plaire, »


Le dîner sonna elle eut beaucoup de peine à sécher ses larmes. Elle parut enfin dans le salon elle y trouva M. Villars, vieux botaniste, qui, tous les ans, venait passer huit jours avec M. de S. au grand chagrin de sa bonne, érigée en gouvernante, qui, pendant ce temps, perdait sa place à la table de M. le comte. Tout se passa fort bien jusqu'au moment du Champagne on apporta le seau près d'Ernestine. La glace était fondue depuis longtemps. Elle appela un domestique et lui dit « Changez cette eau et mettez-y de la glace, vite. Voilà un petit ton impérieux qui te va fort bien », dit en riant son bon grand-oncle. Au mot d'impérieux, les larmes inondèrent les yeux d'Ernestine, au point qu'il lui fut impossible de les cacher elle fut obligée de quitter le salon, et comme elle fermait la porte, on entendit que ses sanglots la suffoquaient. Les vieillards restèrent tout interdits.

Deux jours après, elle passa près du grand chêne elle s'approcha et regarda dans la cachette, comme pour revoir les. lieux où elle avait été heureuse. Quel fut son ravissement en y trouvant deux bouquets Elle les saisit avec les petits papiers, les mit dans son mouchoir, et partit en courant pour le château, sans s'inquiéter si l'inconnu, caché dans le bois, n'avait


point observé ses mouvements, idée qui, jusqu'à ce jour,. ne l'avait jamais abandonnée. Essoufflée et ne pouvant plus courir, elle fut obligée de s'arrêter vers le milieu de la chaussée. A peine eut-elle repris un peu sa respiration, qu'elle se remit à courir avec toute la rapidité dont elle était capable. Enfin, elle se trouva dans sa petite chambre; elle prit ses bouquets dans son mouchoir et, sans lire ses petits billets, se mit à baiser ces bouquets avec transport, mouvement qui la fit rougir quand elle s'en aperçut. « Ah jamais je n'aurai l'air impérieux, se disait-elle je me corrigerai. »

Enfin, quand elle eut assez témoigné toute sa tendresse à ces jolis bouquets, composés des fleurs les plus rares, elle lut les billets. (Un homme eut commencé par là.) Le premier, celui qui était daté du dimanche, à cinq heures, disait « Je me suis refusé le plaisir de vous voir après le service je ne pouvais être seul je craignais qu'on ne lût dans mes yeux l'amour dont je brùle pour vous. » Elle relut trois fois ces mots l'amour dont je brûle pour vous, puis elle se leva pour aller voir à sa psyché si elle avait l'air impérieux; elle continua « l'amour dont je brûle pour vous. Si votre cœur est libre, daignez emporter ce billet, qui pourrait nous compromettre. »


Le second billet, celui du lundi, était au crayon, et même assez mal écrit mais Ernestine n'en était plus au temps où la jolie écriture anglaise de son inconnu était un charme à ses yeux elle avait des affaires trop sérieuses pour faire attention à ces détails.

« Je suis venu. J'ai été assez heureux pour que quelqu'un parlât de vous en ma présence. On m'a dit qu'hier vous avez traversé le lac. Je vois que vous n'avez pas daigné prendre le billet que j'avais laissé. Il décide mon sort. Vous aimez, et ce n'est pas moi. Il y avait de la folie, à mon âge, à m'attacher à une fille du vôtre. Adieu pour toujours. Je ne joindrai pas le malheur d'être importun à celui de vous avoir trop longtemps occupée d'une passion peut-être ridicule à vos yeux. » D'une passion dit Ernestine en levant les yeux au ciel. Ce moment fut bien doux. Cette jeune fille, remarquable par sa beauté, et à la fleur de la jeunesse, s'écria avec ravissement « Il daigne m'aimer ah mon Dieu que je suis heureuse » Elle tomba à genoux devant une charmante madone de Carlo Dolci rapportée d'Italie par un de ses aïeux. « Ah oui, je serai bonne et vertueuse! s'écria-t-elle les larmes aux yeux. Mon Dieu, daignez seulement m'indiquer mes défauts, pour que je puisse m'en


corriger maintenant, tout m'est possible. » Elle se releva pour relire les billets vingt fois. Le second surtout la jeta dans des transports de bonheur. Bientôt elle remarqua une vérité établie dans son cœur depuis fort longtemps c'est que jamais elle n'aurait pu s'attacher à un homme de moins de quarante ans. (L'inconnu parlait de son âge). Elle se souvint qu'à l'église, comme il était un peu chauve, il lui avait paru avoirtrente-quatreou trentecinq ans. Mais elle ne pouvait être sûre de cette idée elle avait si peu osé le regarder et elle était si troublée! Durant la nuit, Ernestine ne ferma pas l'œil. De sa vie, elle n'avait eu l'idée d'un semblable bonheur. Elle se releva pour écrire en anglais sur son livre d'heures « N'être jamais impérieuse. Je fais ce vœu le 30 septembre 18. »

Pendant cette nuit, elle se décida de plus en plus sur cette vérité il est impossible d'aimer un homme qui n'a pas quarante ans. A force de rêver aux bonnes qualités de son inconnu. il lui vint dans l'idée qu'outre l'avantage d'avoir quarante ans, il avait probablement encore celui d'être pauvre. Il était mis d'une manière si simple à l'église, que sans doute il était pauvre. Rien ne peut égaler sa joie à cette découverte. « Il n'aura jamais


l'air bête et fat de nos amis, MM. tels et tels, quand ils viennent, à la Saint-Hubert, faire, l'honneur à mon oncle de tuer ses chevreuils, et qu'à table ils nous comptent leurs exploits de jeunesse, sans qu'on les en prie.

« Se pourrait-il bien, grand Dieu qu'il fût pauvre En ce cas, rien ne manque à mon bonheur » Elle se leva une seconde fois pour allumer sa bougie à la veilleuse, et rechercher une évaluation de sa fortune qu'un jour un de ses cousins avait écrite sur un de ses livres. Elle trouva dix-sept mille livres de rente en se mariant, et, par la suite, quarante ou cinquante. Comme elle méditait sur ce chiffre, quatre heures sonnèrent; elle tressaillit. « Peut-être fait-il assez de jour pour que je puisse apercevoir mon arbre chéri. » Elle ouvrit ses persiennes en effet elle vit le grand chêne et sa verdure sombre mais, grâce au clair de lune, et non point par le secours des premières lueurs de l'aube, qui était encore fort éloignée.

En s'habillant le matin, elle se dit « II ne faut pas que l'amie d'un homme de quarante ans soit mise comme une enfant. » Et pendant une heure elle chercha dans ses armoires une robe, un chapeau, une ceinture, qui composèrent un ensemble si original, que, lorsqu'elle parut dans la salle


à manger, son oncle, sa gouvernante et le vieux botaniste ne purent s'empêcher de partir d'un éclat de rire « Approche-toi donc, dit le vieux comte de S. ancien chevalier de Saint-Louis, blessé à Quiberon, approche-toi, mon Ernestine tu es mise comme si tu avais voulu te déguiser ce matin en femme de quarante ans. » A ces mots elle rougit, et le plus vif bonheur se peignit sur les traits de la jeune fille. « Dieu me pardonne dit le bon oncle à la fin du repas, en s'adressant au vieux botaniste, c'est une gageure n'est-il pas vrai, monsieur, que mademoiselle Ernestine a, ce matin, toutes les manières d'une femme de trente ans? Elle a surtout un petit air paternel en parlant aux domestiques qui me charme par son ridicule je l'ai mise deux ou trois fois à l'épreuve pour être sûr de mon observation. » Cette remarque redoubla le bonheur d'Ernestine, si l'on peut se servir de ce mot en parlant d'une félicité qui déjà était au comble. Ce fut avec peine qu'elle put se dégager de la société après déjeuner. Son oncle et l'ami botaniste ne pouvaient se lasser de l'attaquer sur son petit air vieux. Elle remonta chez elle, elle regarda le chêne. Pour la première fois, depuis vingt heures, un nuage vint obscurcir sa félicité, mais sans qu'elle pût se rendre compte de


ce changement soudain. Ce qui diminua, le ravissement auquel elle était livrée depuis le moment où, la veille, plongée dans le désespoir, elle avait trouvé les bouquets dans l'arbre, ce fut cette question qu'elle se fit « Quelle conduite dois-je tenir avec mon ami pour qu'il m'estime ? Un homme d'autant d'esprit, et qui a l'avantage d'avoir quarante ans, doit être bien sévère. Son estime pour moi tombera tout à fait si je me permets une fausse démarche. » Comme Ernestine se livrait à ce monologue, dans la situation la plus propre à seconder les méditations sérieuses d'une jeune fille devant sa psyché, elle observa, avec un étonnement mêlé d'horreur, qu'elle avait à sa ceinture un crochet en or avec de petites chaînes portant le dé, les ciseaux et leur petit étui, bijou charmant qu'elle ne pouvait se lasser d'admirer encore la veille, et que son oncle lui avait donné pour le jour de sa fête il n'y avait pas quinze jours. Ce qui lui fit regarder ce bijou avec horreur et le lui fit ôter avec tant d'empressement, c'est qu'elle se rappela que sa bonne lui avait dit qu'il coûtait huit cent cinquante, francs, et qu'il avait été acheté chez le plus fameux bijoutier de Paris, qui s'appelait Laurençot « Que penserait de moi mon ami, lui qui a l'honneur d'être pauvre, s'il me voyait un bijou


d'un prix si ridicule ? Quoi de plus absurde que d'aftlcher ainsi les goûts d'une bonne ménagère car c'est ce que veulent dire ces ciseaux, cet étui, ce dé, que l'on porte sans cesse avec soi et la bonne ménagère ne pense pas que ce bijou coûte chaque année l'intérêt de son prix. » Elle se mit à calculer sérieusement et trouva que ce bijou coûtait près de cinquante francs par an.

Cette belle réflexion d'économie domestique, qu'Ernestine devait à l'éducation très forte qu'elle avait reçue d'un conspirateur caché pendant plusieurs années au château de son oncle, cette réflexion, dis-je, ne fit qu'éloigner la difficulté. Quand elle eut renfermé dans sa commode le bijou d'un prix ridicule, il fallut bien revenir à cette question embarrassante Que faut-il faire pour ne pas perdre l'estime d'un homme d'autant d'esprit ?

Les méditations d'Ernestine (que Il lecteur aura peut-être reconnues pour être tout simplement la cinquième période de la naissance de l'amour) nous conduiraient fort loin. Cette jeune fille avait un esprit juste, pénétrant, vif comme l'air de ses montagnes. Son oncle, qui avait eu de l'esprit jadis, et à qui il en restait encore sur lés deux ou trois sujets qui l'intéressaient depuis longtemps, son oncle avait


remarqué qu'elle apercevait spontanément toutes les conséquences d'une idée. Le bon vieillard avait coutume, lorsqu'il était dans ses jours de gaieté, et la gouvernante avait remarqué que cette plaisanterie en était le signe indubitable, il avait coutume, disje, de plaisanter son Ernestine sur ce qu'il appelait son coup d'œil militaire. C'est peut-être cette qualité qui, plus tard, lorsqu'elle a paru dans le monde et qu'elle a osé parler, lui a fait jouer un rôle si brillant. Mais, à l'époque dont nous nous entretenons, Ernestine, malgré son esprit, s'embrouilla tout à fait dans ses raisonnements. Vingt fois elle fut sur le point de ne pas aller se promener du côté de l'arbre « Une seule étourderie, se disaitelle, annonçant l'enfantillage d'une petite fille, peut me perdre dans l'esprit de mon ami. » Mais, malgré les arguments extrêmement subtils, et où elle employait toute la force de sa tête, elle ne possédait pas encore l'art si difficile de dominer ses passions par son esprit. L'amour dont la pauvre fille était transportée à son insu faussait tous ses raisonnements et ne l'engagea que trop tôt, pour son bonheur, à s'acheminer vers l'arbre fatal. Après bien des hésitations, elle s'y trouva avec sa femme de chambre vers une heure. Elle s'éloigna de cette femme et s'approcha de l'arbre,


brillante de joie, la pauvre petite Elle semblait voler sur le gazon et non pas marcher. Le vieux botaniste, qui était de la promenade, en fit faire l'observation à la femme de chambre, comme elle s'éloignait d'eux en courant.

Tout le bonheur d'Ernestine disparut en un clin d'œil. Ce n'est pas qu'elle ne trouvât un bouquet dans le creux de l'arbre il était charmant et très frais, ce qui lui fit d'abord un vif plaisir. Il n'y avait donc pas longtemps que son ami s'était trouvé précisément à la même place qu'elle. Elle chercha sur le gazon quelques traces de ses pas ce qui la charma encore, c'est qu'au lieu d'un simple petit morceau de papier écrit, il y avait un billet, et un long billet. Elle vola à la signature elle avait besoin de savoir son nom de baptême. Elle lut le lettre lui tomba des mains, ainsi que le bouquet. Un frisson mortel s'empara d'elle. Elle avait lu au bas du billet le nom de Philippe Astézan. Or M. Astézan était connu dans le château du comte de S. pour être l'amant de madame Dayssin, femme de Paris fort riche, fort élégante, qui venait tous les ans scandaliser la province en osant passer quatre mois seule, dans son château, avec un homme qui n'était pas son mari. Pour comble de douleur, elle était veuve, jeune, jolie, et pouvait épouser


M. Astézan. Toutes ces tristes choses, qui, telles que nous venons de les dire, étaient vraies, paraissaient bien autrement envenimées dans les discours des personnages tristes et grands ennemis des erreurs du bel âge, qui venaient quelquefois en visite à l'antique manoir du grand-oncle d'Ernestine. Jamais, en quelques secondes, un bonheur si pur et si vif, c'était le premier de sa vie, ne fut remplacé par un malheur poignant et sans espoir. « Le cruel il a voulu se jouer de moi, se disait Ernestine il a voulu se donner un but dans ses parties de chasse, tourner la tête d'une petite fille, peut-être dans l'intention d'en amuser madame Dayssin. Et moi qui songeais à l'épouser Quel enfantillage quel comble d'humiliation » Comme elle avait cette triste pensée, Ernestine tomba évanouie à côté de l'arbre fatal que depuis trois mois elle avait si souvent regardé. Du moins, une demi-heure après, c'est là que la femme de chambre et le vieux botaniste la trouvèrant sans mouvement. Pour surcroît de malheur, quand on l'eût rappelée à la vie, Ernestine aperçut à ses pieds la lettre d'Astézan, ouverte du côté de la signature et de manière qu'on pouvait la lire. Elle se leva prompte comme un éclair, et mit le pied sur la lettre. Elle expliqua son accident, et put, sans


être observée, ramasser la lettre fatale. De longtemps il ne lui fut pas possible de la lire, car sa gouvernante la fit asseoir et ne la quitta plus. Le botaniste appela un ouvrier occupé dans les champs, qui alla chercher la voiture au château. Ernestine, pour se dispenser de répondre aux réflexions sur son accident, feignit de ne pouvoir parler un mal à la tête affreux lui servit de prétexte pour tenir son mouchoir sur ses yeux. La voiture arriva. Plus livrée à elle-même, une fois qu'elle y fut placée, on ne saurait décrire la douleur déchirante qui pénétra son âme pendant le temps qu'il fallut à la voiture pour revenir au château. Ce qu'il y avait de plus affreux dans son état, c'est qu'elle était obligée de se mépriser elle-même. La lettre fatale qu'elle sentait dans son mouchoir lui brûlait la main. La nuit vint pendant qu'on la ramenait au château elle put ouvrir les yeux, sans qu'on la remarquât. La vue des étoiles si brillantes, pendant une belle nuit du midi de la France, la consola un peu. Tout en éprouvant les effets de ces mouvements de passion, la simplicité de son âge était bien loin de pouvoir s'en rendre compte. Ernestine dut le premier moment de répit, après deux heures de la douleur morale la plus atroce, à une résolution courageuse. « Je ne lirai pas cette lettre dont


je n'ai vu que la signature je la brûlerai, se dit-elle, en arrivant au château. » Alors elle put s'estimer au moins comme ayant du courage, car le parti de l'amour, quoique vaincu en apparence, n'avait pas manqué d'insinuer modestement que cette lettre expliquait peut-être d'une manière satisfaisante les relations de M. Astézan et de madame Davssin.

En entrant au salon, Ernestine jeta la lettre au feu. Le lendemain, dès huit heures du matin, elle se remit à travailler à son piano, qu'elle avait fort négligé depuis deux mois. Elle reprit la collection des Mémoires sur l'hisloire de France publiés par Petitot, et recommença à faire de longs extraits des Mémoires du sanguinaire Montluc. Elle eut t'adresse de se faire offrir de nouveau par le vieux botaniste un cours d'histoire naturelle. Au bout de quinze jours, ce brave homme, simple comme ses plantes, ne put se taire sur l'application étonnante qu'il remarquait chez son élève il en était émerveillé. Quant à elle, tout lui était indifférent toutes les idées la ramenaient également au désespoir. Son oncle était fort alarmé Ernestine maigrissait à vue d'oeil. Comme elle eut, par hasard, un petit rhume, le bon vieillard, qui, contre l'ordinaire des gens de son âge, n'avait pas rassemblé sur


lui-même tout l'intérêt qu'il pouvait prendre aux choses de la vie, s'imagina qu'elle était attaquée de la poitrine. Ernestine le crut aussi, et elle dut à cette idée les seuls moments passables qu'elle eut à cette époque l'espoir de mourir bientôt lui faisait supporter la vie sans impatience.

Pendant tout un long mois, elle n'eut d'autre sentiment que celui d'une douleur d'autant plus profonde, qu'elle avait sa source dans le mépris d'elle-même comme elle n'avait aucun usage de la vie, elle ne put se consoler en se disant que personne au monde ne pouvait soupçonner ce qui s'était passé dans son cœur, et que probablement l'homme cruel qui l'avait tant occupée ne saurait deviner la centième partie de ce qu'elle avait senti pour lui. Au milieu de son malheur, elle ne manquait pas de courage elle n'eut aucune peine à jeter au feu sans les lire deux lettres sur l'adresse desquelles elle reconnut la funeste écriture anglaise.

Elle s'était promis de ne jamais regarder la pelouse au delà du lac dans le salon, jamais elle ne levait les yeux sur les croisées qui donnaient de ce côté. Un jour, près de six semaines après celui où elle avait lu le nom de Philippe Astézan, son maître d'histoire naturelle, le bon M. Villars, eut l'idée de lui faire une leçon


sur les plantes aquatiques il s'embarqua avec elle et se fit conduire vers la partie du lac qui remontait dans le vallon. Comme Ernestine entrait dans la barque, un regard de côté et presque involontaire lui donna la certitude qu'il n'y avait personne auprès du grand chêne elle remarqua à peine une partie de l'écorce de l'arbre, d'un gris plus clair que le reste. Deux heures plus tard, quand elle repassa, après la leçon, vis-à-vis le grand chêne, elle frissonna en reconnaisant que ce qu'elle avait pris pour un accident de l'écorce dans l'arbre était la couleur de la veste de chasse de Philippe d'Astézan, qui, depuis deux heures, assis sur une des racines du chêne, était immobile comme s'il eût été mort. En se faisant cette comparaison à elle-même, l'esprit d'Ernestine se servit aussi de ce mot comme s'il était mort; il la frappa. « S'il était mort, il n'y aurait plus d'inconvenance à me tant occuper de lui. » Pendant quelques minutes cette supposition fut un prétexte pour se livrer à un amour rendu tout-puissant par la vue de l'objet aimé.

Cette découverte la troubla beaucoup. Le lendemain, dans la soirée, un curé du voisinage, qui était en visite au château, demanda au comte de S. de lui prêter le Moniteur. Pendant que le vieux valet de


chambre allait prendre dans la bibliothèque la collection des Moniteurs du mois « Mais, curé, dit le comte, vous n'êtes plus curieux cette année, voilà la première fois que vous me demandez le Moniteur —Monsieur le comte, répondit le curé, madame Dayssin, ma voisine, me l'a prêté tant qu'elle a été ici mais elle est partie depuis quinze jours. »

Ce mot si indifférent causa une telle révolution à Ernestine, qu'elle crut se trouver mal elle sentit son cœur tressaillir au mot du curé, ce qui l'humilia beaucoup. « Voilà donc, se dit-elle, comment je suis parvenue à l'oublier »

Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, il lui arriva de sourire. « Pourtant, se disait-elle, il est resté à la campagne, i cent cinquante lieues de Paris, il a laissé madame Dayssin partir seule. » Son immobilité sur les racines du chêne lui revint à l'esprit, et elle souffrit que sa pensée s'arrêtât sur cette idée. Tout son bonheur, depuis un mois, consistait à se persuader qu'elle avait mal à la poitrine le lendemain elle se suprit à penser que, comme la neige commençait à couvrir les sommets des montagnes, il faisait souvent très frais le soir elle songea qu'il était prudent d'avoir des vêtements plus chauds. Une âme vulgaire n'eût pas manqué de


prendre la même précaution Ernestine n'y songea qu'après le mot du curé.

La Saint-Hubert approchait, et avec elle l'époque du seul grand dîner qui eût lieu au château pendant toute la durée de l'année. On descendit au salon le piano d'Ernestine. En l'ouvrant le jour d'après, elle trouva sur les touches un morceau de papier contenant cette ligne

« Ne jetez pas de cri quand vous m'apercevrez. »

Cela était si court, qu'elle le lut avant de reconnaître la main de la personne qui l'avait écrit l'écriture était contrefaite. Comme Ernestine devait au hasard, ou peut-être à l'airdes montagnes du Dauphiné, une âme ferme, bien certainement, avant les paroles du curé sur le départ de madame Dayssin, elle serait allée se renfermer dans sa chambre et n'eût plus reparu qu'après la fête.

Le surlendemain eut lieu ce grand dîner annuel de la Saint-Hubert. A table, Ernestine fit les honneurs, placée vis-à-vis de son oncle elle était mise avec beaucoup d'élégance. La table présentait la collection à peu près complète des curés et des maires des environs, plus cinq ou six fats de province, parlant d'eux et de leurs exploits à la guerre, à la chasse et même en amour, et surtout de l'ancienneté de leur


race. Jamais ils n'eurent le chagrin de faire moins d'effet sur l'héritière du château. L'extrême pâleur d'Ernestine, jointe à la beauté de ses traits, allait jusqu'à lui donner l'air du dédain. Les fats qui cherchaient à lui parler se sentaient intimidés en lui adressant la parole. Pour elle, elle était bien loin de rabaisser sa pensée jusqu'à eux.

Tout le commencement du dîner se passa sans qu'elle vît rien d'extraordinaire elle commençait à respirer lorsque, vers la fin du repas, en levant les yeux, elle rencontra vis-à-vis d'elle ceux d'un paysan déjà d'un âge mûr, qui paraissait être le valet d'un maire venu des rives du Drac. Elle éprouva ce mouvement singulier dans la poitrine que lui avait déjà causé le mot du curé cependant elle n'était sûre de rien. Ce paysan ne ressemblait point à Philippe. Elle osa le regarder une seconde fois elle n'eut plus de doute, c'était lui. Il s'était déguisé de manière à se rendre fort laid. Il est temps de parler un peu de Philippe Astézan, car il fait là une action d'homme amoureux, et peut-être trouverons nous aussi dans son histoire l'occasion de vérifier la théorie des sept époques de l'amour. Lorsqu'il était arrivé au château de Lafrey avec madame Dayssin, cinq mois auparavant, un des curés


qu'elle recevait chez elle, pour faire la cour au clergé, répéta un mot fort joli. Philippe étonné de voir de l'esprit dans la bouche d'un tel homme, lui demanda qui avait dit ce mot singulier. « C'est la nièce du comte de S* répondit le curé, une fille qui sera fort riche, mais à qui l'on a donné une bien mauvaise éducation. Il ne s'écoule pas d'année qu'elle ne reçoive de Paris une caisse de livres. Je crains bien qu'elle ne fasse une mauvaise fin et que même elle ne trouve pas à se marier. Qui voudra se charger d'une telle femme ? » etc., etc.

Philippe fit quelques questions, et le curé ne put s'empêcher de déplorer la rare beauté d'Ernestine, qui certainement l'entraînerait à sa perte il décrivit avec tant de vérité l'ennui du genre de vie qu'on menait au château du comte, que madame Dayssin s'écria « Ah de grâce, cessez, monsieur le curé, vous allez me faire prendre en horreur vos belles montagnes. On ne peut cesser d'aimer un pays où l'on fait tant de bien, répliqua le curé, et l'argent que madame a donné pour nous aider à acheter la troisième cloche de notre église lui assure. » Philippe ne l'écoutait plus, il songeait à Ernestine et à ce qui devait se passer dans le cœur d'une jeune fille reléguée dans un château qui semblait


ennuyeux même à un curé de campagne. « Il faut que je l'amuse, se dit-il à luimême, je lui ferai la cour d'une manière romanesque cela donnera quelques pensées nouvelles à cette pauvre fille. » Le lendemain il alla chasser du côté du château du comte, il remarqua la situation du bois, séparé du château par le petit lac. Il eut l'idée de faire hommage d'un bouquet à Ernestine nous savons déjà ce qu'il fit avec des bouquets et de petits billets. Quand il chassait du côté du grand chêne, il allait lui-même les placer, les autres jours il envoyait son domestique. Philippe faisait tout cela par philanthropie, il ne pensait pas même à voir Ernestine il eût été trop difficile et trop ennuyeux de se faire présenter chez son oncle. Lorsque Philippe aperçut Ernestine à l'église, sa première pensée fut qu'il était bien âgé pour plaire à une jeune fille de dix-huit ou vingt ans. Il fut touché de la beauté de ses traits et surtout d'une sorte de simplicité noble qui faisait le caractère de sa physionomie. « Il y a de la naïveté dans ce caractère, se dit-il à lui-même un instant après elle lui parut charmante. Lorsqu'il la vit laisser tomber son livre d'heures en sortant du banc seigneurial et chercher à le ramasser avec une gaucherie si aimable, il songea à aimer, car il espéra. Il resta dans l'église


lorsqu'elle en sortit il méditait sur un sujet peu amusant pour un homme qui commence à être amoureux il avait trentecinq ans et un commencement de rareté dans les cheveux, qui pouvait bien lui faire un beau front à la manière du Dr Gall, mais qui certainement ajoutait encore trois ou quatre ans à son âge. Si ma vieillesse n'a pas tout perdu à la première vue, se dit-il, il faut qu'elle doute de mon cœur pour oublier mon âge. »

II se rapprocha d'une petite fenêtre gothique qui donnait sur la place, il vit Ernestine monter en voiture, il lui trouva une taille et un pied charmants, elle distribua des aumônes il lui sembla que ses yeux cherchaient quelqu'un. « Pourquoi, se dit-il, ses yeux regardent-ils au loin, pendant qu'elle distribue de la petite monnaie tout près de la voiture ? Lui aurais-je inspiré de l'intérêt ? »

Il vit Ernestine donner une commission à un laquais pendant ce temps il s'enivrait de sa beauté. Il la vit rougir, ses yeux étaient fort près d'elle la voiture ne se trouvait pas à dix pas de la petite fenêtre gothique il vit le domestique rentrer dans l'église et chercher quelque chose dans le banc du seigneur. Pendant l'absence du domestique, il eut la certitude que les yeux d'Ernestine regardaient bien plus


haut que la foule qui l'entourait, et, par conséquent, cherchaient quelqu'un mais ce quelqu'un pouvait fort bien n'être pas Philippe Astézan, qui, aux yeux de cette jeune fille, avait peut-être cinquante ans, soixante ans, qui sait ? A son âge et avec de la fortune, n'a-t-elle pas un prétendu parmi les hobereaux du voisinage ? —« Cependant, je n'ai vu personne pendant la messe. »

Dès que la voiture du comte fut partie, Astézan remonta à cheval, fit un détour dans le bois pour éviter de la rencontrer, et se rendit rapidement à la pelouse. A son inexprimable plaisir, il put arriver au grand chêne avant qu'Ernestine eût vu le bouquet et le petit billet qu'il y avait fait porter le matin il enleva ce bouquet, s'enfonça dans le bois, attacha son cheval à un arbre et se promena. Il était fort agité l'idée lui vint de se blottir dans la partie la plus touffue d'un petit mamelon boisé, à cent pas du lac. De ce réduit, qui le cachait à tous les yeux, grâce à une clairière dans le bois, il pouvait découvrir le grand chêne et le lac.

Quel ne fut pas son ravissement lorsqu'il vit peu de temps après la petite barque d'Ernestine s'avancer sur ces eaux limpides que la brise du midi agitait mollement Ce moment fut décisif; l'image


de ce lac et celle d'Ernestine qu'il venait de voir si belle à l'église se gravèrent profondément dans son cœur. De ce moment, Ernestine eut quelque chose qui la distinguait à ses yeux de toutes les autres femmes, et il ne lui manqua plus que de l'espoir pour l'aimer à la folie. Il la vit s'approcher de l'arbre avec empressement il vit sa douleur de n'y pas trouver de bouquet. Ce moment fut si délicieux et si vif, que, quand Ernestine se fut éloignée en courant, Philippe crut s'être trompé en pensant voir de la douleur dans son expression lorsqu'elle n'avait pas trouvé de bouquet dans le creux de l'arbre. Tout le sort de son amour reposait sur cette circonstance. Il se disait « Elle avait l'air triste en descendant de la barque et même avant de s'approcher de l'arbre. Mais, répondait le parti de l'espérance, elle n'avait pas l'air triste à l'église elle y était, au contraire, brillante de fraîcheur, de beauté, de jeunesse et un peu troublée l'esprit le plus vif animait ses yeux. » Lorsque Philippe Astézan ne put plus voir Ernestine, qui était débarquée sous l'allée des platanes de l'autre côté du lac, il sortit de son réduit un tout autre homme qu'il n'y était entré. En regagnant au galop le château de madame Dayssin, il n'eut que deux idées « A -t-elle montré de la


tristesse en ne trouvant pas de bouquet dans l'arbre ? Cette tristesse ne vient-elle pas tout simplement de la vanité déçue ? » Cette supposition plus probable finit par s'emparer tout à fait de son esprit et lui rendit toutes les idées raisonnables d'un homme de trente-cinq ans. Il était fort sérieux. Il trouva beaucoup de monde chez madame Dayssin dans le courant de la soirée, elle le plaisanta sur sa gravité et sur sa fatuité. Il ne pouvait plus, disaitelle, passer devant une glace sans s'y regarder. « J'ai en horreur, disait madame Dayssin, cette habitude des jeunes gens à la mode. C'est une grâce que nous n'aviez point tâchez de vous en défaire, ou je vous joue le mauvais tour de faire enlever toutes les glaces. » Philippe était embarrassé il ne savait comment déguiser une absence qu'il projetait. D'ailleurs il était très vrai qu'il examinait dans les glaces s'il avait l'air vieux.

Le lendemain, il fut reprendre sa position sur le mamelon dont nous avons parlé, et d'où l'on voyait fort bien le lac il s'y plaça muni d'une bonne lunette, et ne quitta ce gîte qu'à la nuit close, comme on dit dans le pays.

Le jour suivant, il apporta un livre seulement il eût été bien en peine de dire ce qu'il y avait dans les pages qu'il lisait


mais, s'il n'eût pas eu un livre, il en eût souhaité un. Enfin, à son inexprimable plaisir, vers les trois heures, il vit Ernestine s'avancer lentement vers l'allée de platanes sur le bord du lac il la vit prendre la direction de la chaussée, coiffée d'un grand chapeau de paille d'Italie. Elle s'approcha de l'arbre fatal son air était abattu. Avec le secours de sa lunette, il s'assura parfaitement de l'air abattu. II la vit prendre les deux bouquets qu'il y avait placés le matin, les mettre dans son mouchoir et disparaître en courant avec la rapidité de l'éclair. Ce trait fort simple acheva la conquête de son cœur. Cette action fut si vive, si prompte, qu'il n'eut pas le temps de voir si Ernestine avait conservé l'air triste ou si la joie brillait dans ses yeux. Que devait-il penser de cette démarche singulière? Allait-elle montrer les deux bouquets à sa gouvernante ? Dans ce cas, Ernestine n'était qu'uneenfant, et lui plus enfant qu'elle de s'occuper à ce point d'une petite fille. « Heureusement, se dit-il, elle ne sait pas mon nom moi seul je sais ma folie, et je m'en suis pardonné bien d'autres. »

Philippe quitta d'un air très froid son réduit, et alla, tout pensif, chercher son cheval, qu'il avait laissé chez un paysan à une demi-lieue de là. « II faut convenir


que je suis encore un grand fou se dit-il en mettant pied à terre dans la cour du château de madame Dayssin. En entrant au salon, il avait une figure immobile, étonnée, glacée. Il n'aimait plus.

Le lendemain, Philippe se trouva bien vieux en mettant sa cravate. Il n'avait d'abord guère d'envie de faire trois lieues pour aller se blottir dans un fourré, afin de regarder un arbre mais il ne se sentit le désir d'aller nulle autre part. « Cela est bien ridicule », se disait-il. Oui, mais ridicule aux yeux de qui ? D'ailleurs, il ne faut jamais manquer à la fortune. Il se mit à écrire une lettre fort bien faite, par laquelle, comme un autre Lindor, il déclarait son nom et ses qualités. Cette lettre si bien faite eut, comme on se le rappelle peut-être, le malheur d'être brûlée sans être lue de personne. Les mots de la lettre que notre héros écrivit en y pensant le moins, la signature Philippe Aslézan, eurent seuls l'honneur de la lecture. Malgré de fort beaux raisonnements, notre homme raisonnable n'en était pas moins caché dans son gîte ordinaire au moment où son nom produisit tant d'effet il vit l'évanouissement d'Ernestine en ouvrant sa lettre son étonnement fut extrême.

Le jour d'après, il fut obligé de s'avouer qu'il était amoureux ses actions le prou-


vaient. Il revint tous les jours dans le petit bois, où il avait éprouvé des sensations si vives. Madame Dayssin devant bientôt retourner à Paris, Philippe se fit écrire une lettre et annonça qu'il quittait le Dauphiné pour aller passer quinze jours en Bourgogne auprès d'un oncle malade. Il prit la poste, et fit si bien en revenant par une autre route, qu'il ne se passa qu'un jour sans aller dans le petit bois. Il s'établit à deux lieues du château du comte de S* dans les solitudes de Crossey, du côté opposé au château de madame Dayssin, et de là, chaque jour, il venait au bord du petit lac. Il y vint trente-trois jours de suite sans y voir Ernestine elle ne paraissait plus à l'église on disait la messe au château il s'en approcha sous un déguisement, et deux fois il eut le bonheur de voir Ernestine. Rien ne lui parut pouvoir égaler l'expression noble et naïve à la fois de ses traits. Il se disait « Jamais auprès d'une telle femme je ne connaîtrais la satiété. » Ce qui touchait le plus Astézan, c'était l'extrême pâleur d'Ernestine et son air souffrant. J'écrirais dix volumes comme Richardson si j'entreprenais de noter toutes les manières dont un homme, qui d'ailleurs ne manquait pas de sens et d'usage, expliquait l'évanouissement et la tristesse d'Ernestine. Enfin, il résolut d'avoir un


éclaircissement avec elle, et pour cela de pénétrer dans le château. La timidité, être timide à trente-cinq ans la timidité l'en avait longtemps empêché. Ses mesures furent prises avec tout l'esprit possible, et cependant, sans le hasard, qui mit dans la bouche d'un indifférent l'annonce du départ de madame Dayssin, toute l'adresse de Philippe était perdue, ou du moins il n'aurait pu voir l'amour d'Ernestine que dans sa colère. Probablement il aurait expliqué cette colère par l'étonnement de se voir aimée par un homme de son âge. Philippe se serait cru méprisé, et, pour oublier ce sentiment pénible, il eût eu recours au jeu ou aux coulisses de l'opéra, et fût devenu plus égoïste et plus dur en pensant que la jeunesse était tout à fait finie pour lui.

Un demi-monsieur, comme on dit dans le pays, maire d'une commune de la montagne et camarade de Philippe pour la chasse au chamois, consentit à l'amener, sous le déguisement de son domestique, au grand dîner du château de S* où il fut reconnu par Ernestine.

Ernestine, sentant qu'elle rougissait prodigieusement, eut une idée affreuse « Il va croire que je l'aime à l'étourdie, sans le connaître il me méprisera comme un enfant, il partira pour Paris, il ira rejoin-


dre sa madame Dayssin je ne le verrai plus. » Cette idée cruelle lui donna le courage de se lever et de monter chez elle. Elle y était depuis deux minutes quand elle entendit ouvrir la porte de l'antichambre de son appartement. Elle pensa que c'était sa gouvernante, et se leva, cherchant un prétexte pour la renvoyer. Comme elle s'avançait vers la porte de sa chambre, cette porte s'ouvre Philippe est à ses pieds.

« Au nom de Dieu, pardonnez-moi ma démarche, lui dit-il je suis au désespoir depuis deux mois voulez-vous de moi pour époux ? »

Ce moment fut délicieux pour Ernestine. « Il me demande en mariage, se dit-elle je ne dois plus craindre madame Dayssin. » Elle cherchait une réponse sévère, et, malgré des efforts incroyables, peut-être elle n'eût rien trouvé. Deux mois de désespoir étaient oubliés elle se trouvait au comble du bonheur. Heureusement, à ce moment, on entendit ouvrir la porte de l'antichambre. Ernestine lui dit « Vous me déshonorez. —N'avouez rien » s'écria Philippe d'une voix contenue, et, avec beaucoup d'adresse, il se glissa entre la muraille et le joli lit d'Ernestine, blanc et rose. C'était la gouvernante, fort inquiète de la santé de sa pupille, et l'état dans


lequel elle la retrouva était fait pour augmenter ses inquiétudes. Cette femme fut longue à renvoyer. Pendant son séjour dans la chambre, Ernestine eut le temps de s'accoutumer à son bonheur elle put reprendre son sang-froid. Elle fit une réponse superbe à Philippe quand, la gouvernante étant sortie, il risqua de reparaître.

Ernestine était si belle aux yeux de son amant, l'expression de ses traits si sévère, que le premier mot de sa réponse donna l'idée à Philippe que tout ce qu'il avait pensé jusque-là n'était qu'une illusion, et qu'il n'était pas aimé. Sa physionomie changea tout à coup et n'offrit plus que l'apparence d'un homme au désespoir. Ernestine, émue jusqu'au fond de l'âme de son air désespéré, eut cependant la force de le renvoyer. Tout le souvenir qu'elle conserva de cette singulière entrevue, c'est que, lorsqu'il l'avait suppliée de lui permettre de demander sa main, elle avait répondu que ses affaires, comme ses affections, devaient le rappeler à Paris. Il s'était écrié alors que la seule affaire au monde était de mériter le cœur d'Ernestine, qu'il jurait à ses pieds de ne pas quitter le Dauphiné tant qu'elle y serait, et de ne rentrer de sa vie dans le château qu'il avait habité avant de la connaître.

Ernestine fut presque au comble du


bonheur. Le jour suivant, elle revint au pied du grand chêne, mais bien escortée par la gouvernante et le vieux botaniste. Elle ne manqua pas d'y trouver un bouquet, et surtout un billet. Au bout de huit jours, Astézan l'avait presque décidée à répondre à ses lettres lorsque, une semaine après, elle apprit que madame Dayssin était revenue de Paris en Dauphiné. Une vive inquiétude remplaça tous les sentiments dans le cœur d'Ernestine. Les commères du village voisin, qui, dans cette conjoncture, sans le savoir, décidaient du sort de sa vie, et qu'elle ne perdait pas une occasion de faire jaser, lui dirent enfin que madame Dayssin, remplie de colère et de jalousie, était venue chercher son amant, Philippe Astézan, qui, disait-on, était resté dans le pays avec l'intention de se faire chartreux. Pour s'accoutumer aux austérités de l'ordre, il s'était retiré dans les solitudes de Crossey. On ajoutait que madame Dayssin était au désespoir. Ernestine'sut quelques jours après que jamais madame Dayssin n'avait pu parvenir à voir Philippe, et qu'elle était repartie furieuse pour Paris. Tandis qu'Ernestine cherchait à se faire confirmer cette douce certitude, Philippe était au désespoir il l'aimait passionnément et croyait n'en être point aimé. Il se présenta plu-


sieurs fois sur ses pas, et fut reçu de manière à lui faire penser que, par ses entreprises, il avait irrité l'orgueil de sa jeune maîtresse. Deux fois il partit pour Paris, deux fois, après avoir fait. unevingtainede lieues, il revint à sa cabane, dans les rochers de Crossey. Après s'être flatté d'espérance que maintenant il trouvait conçues à la légère, il cherchait à renoncer à l'amour, et trouvait tous les autres plaisirs de la vie anéantis pour lui.

Ernestine, plus heureuse, était aimée, elle aimait. L'amour régnait dans cette âme que nous avons vue passer successivement par les sept périodes diverses qui séparent l'indifférence de la passion, et au lieu desquelles le vulgaire n'aperçoit qu'un seul changement, duquel encore il ne peut expliquer la nature.

Quant à Philippe Astézan, pour le punir d'avoir abandonné une ancienne amie aux approches de ce qu'on peut appeler l'époque de la vieillesse pour les femmes, nous le laissons en proie à l'un des états les plus cruels dans lesquels puisse tomber l'âme humaine. Il fut aimé d'Ernestine, mais ne put obtenir sa main. On la maria l'année suivante à un vieux lieutenant général fort riche et chevalier de plusieurs ordres.


EXEMPLE

DE

L'AMOUR EN FRANCE DANS

LA CLASSE RICHE 1

J'AI reçu beaucoup de lettres à l'occasion de l'Amour. Voici une des plus intéressantes.

Saint-Dizier, le juin 1825.

Je ne sais trop, mon cher philosophe, si vous pourrez appeler amour-vanité le petit calcul de vanité de la jeune Française 1. Victor Jacquemont (ce jeune et spirituel écrivain, mort à Bombay le 7 décembre 1832) adressa à Beyle la lettre qu'on va lire Beyle, après l'avoir fait mettre au net, envoya la copte à V. Jacquemont avec ce billet Mon cher colonel,

n est impossible qu'en relisant ceci il ne vous revienne pas une quantité de petits faits, autrement dits nuances. Ajoutez-les à gauche sur la page blanche. n y a une bonne foi qui touche dans ce récit que j'avais oublié. Il y aussi quelques phrases inélégantes, que nous rendrons plus rapides. Si j' avais cinquante chapitres comme celui-ci, le ménte de 1 dmour serait réel. Ce serait une vraie monographie. Ne vous occupez pas de la décence, c'est mon affaire

J ai trouvé excellent un avis de vous, de septembre 1824, sur la préface du elle est détestable. 24 décembre 1825. TEMPÊTE,

Note de Colomb.


.que vous avez rencontrée l'été dernier aux eaux d'Aix-en-Savoie, et dont je vous ai promis l'histoire car dans toute cette comédie, très plate d'ailleurs, il n'y a jamais eu l'ombre d'amour c'est-à-dire de rêverie passionnée, s'exagérant le bonheur de l'intimité.

N'allez pas croire à cause de cela que je n'ai pas compris votre livre je m'en prends seulement à un mot mal fait.

Dans toutes les espèces du genre amour, il devrait y avoir quelque caractère commun le caractère du genre est proprement le désir de l'intimité parfaite. Or, dans l'amour-vanité, ce caractère n'existe pas. Lorsqu'on est habitué à l'exactitude irréprochable du langage des sciences physiques, on est facilement choqué par l'imperfection du langage des sciences métaphysiques.

Madame Félicie Féline est une jeune Française de vingt-cinq ans, qui a des terres superbes et un château délicieux en Bourgogne. Quant à elle, elle est, comme vous savez, laide, mais assez bien faite (tempérament nerveux-lymphatique). Elle est à mille lieues d'être bête, mais, certes, elle n'a pas d'esprit de sa vie elle ne trouva une idée forte ou piquante. Comme elle a été élevée par une mère spirituelle et dans une société fort distinguée, elle a


beaucoup de métier dans l'esprit elle répète parfaitement les phrases des autres, et avec un air de propriété étonnant. En les répétant, elle joue même le petit étonnement qui accompagne l'invention. Elle passe ainsi, auprès des gens qui l'ont vue rarement, ou des gens bornés qui la voient souvent, pour une personne charmante et très spirituelle.

Elle a en musique précisément le même genre de talent que dans la conversation. A dix-sept ans, elle jouait parfaitement du piano assez pour donner des leçons à huit francs (non pas qu'elle en donne, sa position de fortune est très belle). Quand elle a vu un opéra nouveau de Rossini, le lendemain, à son piano, elle s'en rappelle au moins la moitié. Très musicienne d'instinct, elle joue avec infiniment d'expression, et à la première vue, les partitions les plus difficiles. Avec cette espèce de facilité, elle ne comprend pas les choses difficiles, et cela dans ses lectures comme dans sa musique. Madame Gherardi, en deux mois, eût compris, j'en suis sûr, la théorie des proportions chimiques de Berzelius. Madame Féline est, au contraire, incapable de comprendre un des premiers chapitres de Say ou la théorie des fractions continues.

Elle a pris un maître d'harmonie fort


célèbre en Allemagne, et n'en a jamais compris un mot.

Pouravoireuquelques leçonsde Redouté, elle surpasse, à quelques égards, le talent de son maître. Ses roses sont plus légères encore que celles de cet artiste. Je l'ai vue plusieurs années s'amuser de ses couleurs, et jamais elle n'a regardé d'autres tableaux que ceux de l'exposition jamais,lorsqu'elle apprenait à peindre des fleurs, et quand alors nous possédions encore les chefsd'œuvre de la peinture italienne, elle n'eut la curiosité de les aller voir. Elle ne comprend pas la perpective dans un paysage ni le clair-obscur (chiaroscuro).

Cette inhabileté de l'esprit à saisir les choses difficiles est un trait de la femme française dès qu'une chose est malaisée, elle ennuie et on la plante là.

C'est ce qui fait que votre livre de l'Amour n'aura jamais de succès parmi elles. Elles liront les anecdotes et passeront les conclusions, et elles se moqueront de tout ce qu'elles auront passé. Je suis bien poli de mettre tout cela au futur. Madame Féline, à dix-huit ans, fit un mariage de convenance. Elle se trouva unie à un bon jeune homme de trente ans, un peu lymphatique et sanguin, tout à fait antibilieux et nerveux, bon, doux, égal et très bête. Je ne sais pas d'homme plus


complètement dépourvu d'esprit. Le mari pourtant avait eu beaucoup de succès dans ses études à l'Ecole polytechnique, où je l'avais connu, et l'on avait bien fait mousser son mérife dans la société où était élevée Félicie, pour lui dérober sa bêtise qui s'étend à tout, hors le talent de conduire supérieurement ses mines et ses fonderies.

Le mari la fêta de son mieux, ce qui veut dire ici très bien mais il avait affaire a à un être glacé auquel rien ne faisait. Cette espèce de reconnaissance tendre que les maris inspirent ordinairement aux filles les plus indifférentes ne dura pas huit jours chez elle.

Seulement, à vivre ainsi avec lui, elle s'aperçut bientôt qu'on lui avait donné une bête pour le tête-à-tête, et, ce qui est bien plus affreux, une bête quelquefois ridicule dans le monde. Elle trouva plus que compensé par là le plaisir d'avoir épousé un homme fort riche et de recevoir souvent des compliments sur le mérite de son mari. Alors elle le prit en déplaisance.

Le mari, qui n'était pas si bien né qu'elle, crut qu'elle faisait la duchesse. Il s'éloigna aussitôt de son côté. Cependant, comme c'était un homme excessivement occupé et très peu difficile, et comme il n'y avait ri n de plus commode pour lui que sa


femme entre un compte de contre-maître à relire et une machine à éprouver, il essayait quelquefois de lui faire un petit bout de cour. Cette idée ne manquait pas de changer en aversion la déplaisance de sa femme, lorsqu'il faisait cette cour devant un tiers, devant moi, par exemple, tant il y était gauche, commun et de mauvais goût.

Je crois que j'aurais eu l'idée de l'interrompre par des soufflets, s'il eût dit et fait ces choses-là devant moi à une autre femme. Mais jeconnaissais à Félicie une âme si sèche, une absence si complète de toute vraie sensibilité, j'étais si souvent impatienté de sa vanité, que je me contentais de la plaindre un peu quand je la voyais souffrir dans cette vanité, de par son mari, et je m'éloignais.

Le ménage alla ainsi quelques années (Félicie n'a jamais eu d'enfants). Pendant ce temps-là, le mari, vivant en bonne compagnie lorsqu'il était à Paris (et il ne passait que six semaines de l'été à ses forges de Bourgogne), en prit le ton et devint beaucoup mieux en restant toujours bête, il cessa presque entièrement d'être ridicule, et continua toujours d'avoir de grands succès dans son état, comme vous avez pu en juger par les grandes acquisitions qu'il a faites depuis et par le dernier rapport du


jury sur l'exposition des produits de l'industrie nationale.

A force d'être rebuté par sa femme, M. Féline imagina, à cinq ou six reprises, d'en être un peu amoureux et de bonne foi. Elle lui tenait la dragée haute. La coquetterie de Félicie, dans ce temps-là, consistait à lui dire des choses aimables en public, et à trouver des prétextes pour lui tenir rigueur dans le tête-à-tête. Elle augmentait ainsi les désirs de son mari et quand elle daignait lui permettre. il payait tous les mémoires de tapissiers, de Leroy, de Corcelet, et la trouvait encore très modérée dans ses dépenses, qui étaient absurdes. Pendant les deux ou trois premières années, jusqu'à vingt ou vingt et un ans, Félicie n'avait cherché le plaisir que dans la satisfaction des vanités suivantes « Avoir de plus belles robes que toutes les jeunes femmes de sa société.

« Donner de meilleurs dîners.

« Recevoir plus de compliments qu'elles quand elle joue du piano.

« Passer pour avoir plus d'esprit qu'elles. » A vingt et un ans commença la vanité dit sentiment.

Elle avait été élevée par une mère athée, et dans une société de philosophes athées. Elle avait été tout juste une fois à l'église, pour se marier encore ne le voulait-elle


pas. Depuis son mariage, elle lisait toutes sortes de livres. Rousseau et Mme de Staël lui tombèrent entre les mains ceci fait époque, et prouve combien ces livres sont dangereux.

Elle lut d'abord l'Emile après quoi elle se crut le droit de bien mépriser intellectuellement toutes les jeunes femmes de sa connaissance. Notez bien qu'elle n'avait pas compris un mot de la métaphysique du vicaire savoyard.

Mais les phrases de Rousseau sont très travaillées, subtiles et très malaisées à retenir. Elle se contentait de risquer quelquefois une pointe de religiosité, pour faire effet, dans une société sans religiosité, et il n'était pas plus question de ces choses que du roi de Siam.

Elle lut Corinne, c'est le livre qu'elle a le plus lu. Les phrases sont à l'effet et se retiennent bien. Elle s'en mit un bon nombre dans la tête. Le soir elle choisissait dans son salon les hommes jeunes et un peu bêtes, et, sans leur dire gare, elle leur répétait très proprement sa leçon du matin.

Quelques-uns y furent pris, ils la crurent une personne susceptible de passion, et lui rendirent des soins.

Cependant, elle n'avait amené là que les gens les plus communs et les plus niais


de son salon elle n'était pas bien sûre que les autres ne se moquaient pas un peu d'elle. Le mari, tenu sans cesse hors de chez lui par ses affaires et d'ailleurs un bon homme, What then (que m'importe ?), ne s'apercevait pas, ou ne s'occupait en rien de ces coquetteries d'esprit.

Félicie lut la Nouvelle Héloïse. Elle trouva alors qu'il y avait dans son âme des trésors de sensibilité elle confia ce secret à sa mère et à un vieil oncle qui lui avait servi de père; ils se moquèrent d'elle comme d'un enfant. Elle n'en persista pas moins à trouver qu'on ne pouvait vivre sans un amant, et sans un amant dans le genre de Saint-Preux.

Il y avait dans sa société un jeune Suédois, qui est un homme assez bizarre. En sortant de l'Université, quand il n'avait que dix-huit ans, il fit plusieurs actions d'éclat dans la campagne de 1812, et il obtint un grade élevé dans les milices de son pays ensuite il partit pour l'Amérique et vécut six mois parmi les Indiens. Il n'est ni bête, ni spirituel mais il a un grand caractère il a quelques côtés sublimes de vertu- et de grandeur. D'ailleurs, l'homme le plus lymphatique que j'aie connu avec une assez belle figure, des manières simples, mais prodigieusement graves. De là, de grandes démonstrations


d'estime et de considération autour de lui. Félicie se dit « Voilà l'homme qu'il me faut faire semblant d'avoir pour amant. Comme c'est le plus froid de tous, c'est celui dont la passion me fera le plus d'honneur. »

Le Suédois Weilberg était tout à fait ami de la maison. Il y a cinq ans, dans l'été, on arrangea un voyage avec lui et le mari.

Comme c'était un homme de mœurs excessivement sévères, surtout comme il n'était nullement amoureux de Félicie, il la voyait telle qu'elle était, fort laide. D'ailleurs, on ne lui avait pas dit en partant à quoi on le destinait. Le mari, que ces airs ennuyaient, et qui désirait aussi retirer de l'utilité pour lui d'un voyage entrepris pour plaire à sa femme, la plantait là dès qu'ils arrivaient quelque part il allait courir les fabriques, il visitait les usines, les mines, en disant à Weilberg « Gustave, je vous laisse ma femme. »

Weilberg parlait très mal français il n'avait jamais lu Rousseau ni Mme de Staël, circonstance admirable pour Félicie.

La petite femme fit donc bien la malade, pour écarter son mari par l'ennui, et pour exciter la pitié du bon jeune homme, avec qui elle restait sans cesse en tête-à-tête.


Pour l'attendrir en sa faveur, elle lui parlait de l'amour qu'elle avait pour son mari, et de son chagrin de l'y voir répondre si peu.

Cette musique n'amusait pas Weilberg il l'écoutait par simple politesse. Elle se crut plus avancée elle lui parla de la sympathie qui existait entre eux. Gustave prit son chapeau et alla se promener.

Quand il rentra elle se fâcha contre lui elle lui dit qu'il l'avait injuriée en regardant comme un commencement de déclaration une simple parole de bienveillance. La nuit, quand ils la passaient en voiture, elle appuyait sa tête sur l'épaule de Gustave, qui le souffrait par politesse.

Ils voyagèrent ainsi deux mois, mangeant beaucoup d'argent, s'ennuyant plus encore. Quand ils furent de retour, Félicie changea toutes ses habitudes. Si elle avait pu envoyer des lettres de faire part, elle eût fait savoir à tous ses amis et connaissances qu'elle avait une passion violente pour M. Weilberg le Suédois, et que M. Weilberg était son amant.

Plus de bals, plus de toilettes elle néglige ses anciens amis, fait des impertinences à ses anciennes connaissances. Enfin elle se condamne au sacrifice de tous ses goûts, pour faire croire qu'elle aime profondément ce M. Weilberg, cet espèce de


sauvage indien, colonel dans les milices suédoises à dix-huit ans, et que cet homme est fou d'elle.

Elle commence par le signifier à sa mère, le jour de son arrivée. Sa mère, suivant elle, est coupable de l'avoir mariée avec un homme qu'elle n'aimait pas elle doit actuellement favoriser de tous ses moyens son amour pour l'homme qu'elle a choisi et qu'elle adore il faut donc qu'elle persuade au mari d'établir en quelque sorte Weilberg dans sa maison. Si elle ne l'a pas sans cesse chez elle, elle menace de l'aller trouver chez lui à son hôtel.

La mère, comme une bête, crut cela, et elle fit si bien auprès de son gendre, que Weilberg ne pouvait avoir d'autre maison que la sienne. Charles le priait sans cesse, la mère aussi lui faisait tant de politesses et lui montrait tant d'empressement, que le pauvre jeune homme, ne sachant ce qu'on voulait de lui, et craignant à l'excès de manquer à des gens qui l'avaient parfaitement accueilli, n'osait se refuser à rien.

Les femmes pleurent à volonté, comme vous savez.

Un jour que j'étais seul chez Félicie, elle se prit à pleurer, et, me serrant la main, elle me dit « Ah mon cher Goncelin, votre amitié clairvoyante a bien deviné


mon cœur Autrefois vous étiez bien avec Weilberg depuis notre voyage vous avez changé vous semblez avoir de la haine pour lui. (Cela ne semblait pas du tout. Je savais à quoi m'en tenir.) Ah mon ami, je n'étais pas heureuse auparavant. Ce n'est que depuis. Si vous saviez toutes les barbaries de Charles pendant le voyage Si vous connaissiez mieux Gustave Si vous saviez que de soins touchants, que de tendresse 1 Pouvais-je résister ?. Si vous saviez quelle âme de feu, quelles passions effrayantes a cet homme, en apparence si froid Non, mon ami, vous ne me mépriseriez pas Je sens bien, hélas qu'il me manque quelque chose. Ce bonheur n'est pas pur. Je sais bien ce que je devais à Charles. Mais, mon ami ce spectacle continuel de l'indifférence, des mépris de l'un, des soins et de l'amour de l'autre. et cette familiarité obligée de la vie en voyage. Tant de dangers Pouvais-je résiter à tant d'amour et d'ailleurs, pouvais-je résister à ses violences ? etc., etc., etc.

Voilà donc le pauvre Weilberg, honnête comme Joseph, accusé d'avoir violé la femme de son ami, et il faut le croire, c'est elle qui le dit elle s'en est vantée à deux personnes de ma connaissance, et sans doute aussi à d'autres que jene connais pas.


La déclaration ci-dessus ressemble beaucoup à ce qu'elle me dit j'ai conservé le souvenir de ses expressions. Peu de jours après, je vis une des personnes qui avaient reçu la même confidence. Je la priai de chercher à s'en rappeler les termes elle me répéta exactement la version que j'avais entendue, ce qui me fit rire.

Après sa confession, Félicie me dit, en me tendant la main, qu'elle comptait sur ma discrétion que je devais être avec Weilberg comme par le passé, et faire semblant de ne m'apercevoir de rien. « La vertu sauvage de cet homme sublime lui faisait peur. » Quand il la quittait, elle craignait toujours de ne plus le revoir elle craignait que, par une résolution inopinée, il ne s'embarquât tout à coup pour retourner en Suède. Moi, je lui promis sur notre conversation le plus inviolable secret.

Cependant tous les amis de la famille trouvaient indigne que ce pauvre Weilberg eût séduit une jeune femme dans la maison de laquelle il avait presque reçu l'hospitalité, dont le mari lui avait rendu mille services, et qui avait jusque-là marché très droit. Je le prévins du sot rôle qu'on lui faisait jouer. Il m'embrassa en me remerciant de l'avis, et me dit qu'il ne remettrait plus les pieds dans cette maison. C'est lui


qui me conta alors comment le voyage s'était passé.

Félicie, privée quelques jours deWeilberg, qui dînait sans cesse chez elle auparavant, joua le désespoir. Elle dit que c'était une indignité de son mari, qui avait chassé cet homme vertueux. (Elle avait dit à moi et à deux autres que cet homme vertueux l'avait violée sur la mousse, au pied d'un sapin dans le Schwartzwald, comme il convient que cette chose se fasse.) Elle dit aussi, en termes polis, que sa mère, après lui avoir servi de complaisante, lui avait soufflé son vertueux amant.(Notez que la mère est une pauvre vieille femme de soixante ans, qui ne pense plus à rien depuis vingt ans.) Elle commanda chez un très habile coutelier un poignard à lame de damas, qu'elle fit apporter un jour au milieu du dîner, et que je lui ai vu payer quarante francs et serrer très proprement devant nous tous dans son secrétaire, à côté de sa cire d'Espagne. Une douzaine de garçons apothicaires apportèrent chacun aussi une petite bouteille de sirop d'opium, et toutes ces bouteilles réunies en faisaient une quantité considérable. Elle les serra dans sa toilette.

Le lendemain, elle signifia à sa mère que, si elle ne faisait pas revenir Gustave, elle s'empoisonnerait avec l'opium, et se tuerait


avec le poignard qu'elle avait fait faire exprès.

La mère, qui savait à quoi s'en tenir sur l'amour de Weilberg, et qui craignait l'esclandre, alla chez celui-ci. Elle lui conta que sa fille était folle qu'elle faisait semblant d'être très amoureuse de lui, qu'elle le disait amoureux d'elle, et qu'elle prétendait se tuer, s'il ne revenait pas. Elle lui dit « Revenez chez elle, humiliez-la bien elle vous prendra en horreur, et alors vous ne reviendrez plus. »

Weilberg était un brave homme il eut pitié de la vieille mère qui venait le prier ainsi, et il consentit à se prêter à cette ennuyeuse comédie, pour éviter l'esclandre que la mère craignait.

Il revint donc. La jeune femme ne lui parla de rien elle lui fit seulement quelques reproches aimables sur son absence pendant cinq jours. Quand ils étaient seuls ensemble, elle ne se serait pas avisée de lui parler d'amour, depuis qu'il avait pris son chapeau, un jour, en voyage, et qu'il était parti quand elle allait commencer une déclaration. Weilberg aime la musique elle passait le temps à-jouer du piano, et comme elle en joue admirablement, Weilberg restait assez volontiers à l'entendre. En public, c'était bien différent elle ne lui parlait que d'amour mais


il faut avouer qu'elle y mettait beaucoup d'art. Comme, heureusement, il savait mal le français, elle trouvait moyen de faire savoir à tous les assistants qu'il était son amant, sans qu'il pût le comprendre. Tous les amis de la maison étaient dans le secret de la comédie mais les connaissances n'y étaient pas encore. Il fut de nouveau question, parmi elles, del'indignité du procédé de M. Weilberg, et celui-ci de nouveau se retira et ne voulut plus revenir. Félicie se mit au lit et signifia à sa mère qu'elle se laisserait mourir de faim. Elle se mit à ne prendre que du thé elle se levait pour l'heure du dîner mais elle ne prenait exactement rien.

Au bout de six jours de ce régime, elle fut gravement indisposée on envoya chercher des médecins. Elle déclara qu'elle s'était empoisonnée, qu'elle ne voulait recevoir de soins de personne, que tout était inutile. La mère et deux amis étaient là, avec les médecins elle dit qu'elle mourait pour M. Weilberg, dont on lui avait aliéné le cœur. Du reste, elle priait qu'on épargnât cette triste confidence à son pauvre mari, qui, heureusement, ignorait toutes ces choses, etc., etc.

Cependant elle consentit à prendre une drogue on lui donna un vomitif, et elle, qui n'avait vécu que de thé depuis six


jours, rendit trois à quatre livres de chocolat sa maladie, son empoisonnement, n'étaient qu'une épouvantable indigestion. Je l'avais prédit.

Ne sachant qu'inventer pour émouvoir sa mère et pour la pousser à de nouvelles démarches qui pussent ramener Weilberg dans sa maison, elle la menaça de tout avouer à Charles. Le mari, qui eût cru sa femme sur parole, l'aurait plantée là indubitablement. Cet esclandre étant donc possible, la mère retourna à la charge auprès du bon Gustave, qui consentit encore à revenir. Lui et moi, nous nous voyions beaucoup alors nous faisions un travail en commun il s'était pris de goût pour moi, et j'étais à peu près le Français qu'il aimait le mieux à voir. Nous passions ensemble une partie des journées il m'apprenait le suédois. Je lui montrais la géométrie descriptive et le calcul différentiel car il s'était pris de passion pour les mathématiques, et souvent il m'obligeait à rajeunir dans nos livres mes souvenirs déjà anciens de l'école polytechnique. Je prenais ensuite mon violon, et, beaucoup plus tolérant que vous, il restait volontiers des heures à m'entendre.

Félicie me fit la cour pour que je fusse sans cesse chez elle elle savait que c'était un moyen d'attirer Weilberg. Un matin


que nous déjeunions tous trois ensemble chez elle, elle imagina de faire preuve d'amour à Gustave devant moi, et elle affecta avec lui les privautés de gens qui vivent dans la plus parfaite intimité. L'autre, d'abord, ne comprit pas enfin elle mit tellement les points sur les i, qu'il fallut bien comprendre il me regarda, rit, et sans bouger avala son morceau. On lui proposait de faire quelque rajustement à la toilette de Félicie. Il lui dit brutalement « Pardieu, vous avez une femme de chambre pour vous habiller Et elle me dit tout bas à l'oreille « Voyez-vous comme il est délicat j'étais sûre que, devant vous, il ne voudrait pas remettre une épingle à mon fichu. »

Cependant, elle n'était pas si contente qu'elle me le disait de la délicatesse et de la retenue de son prétendu amant. C'était, je me le rappelle, un dimanche de Pâques. Quand nous eûmes fini le déjeuner et que nous ne prenions plus que du thé, elle dit. à son domestique « Paul, dites à ma femme de chambre que je n'ai pas besoin d'elle et qu'elle profite de ce moment pour aller à la messe. »

Nous restâmes à prendre le thé. Le domestique n'entrant plus, elle s'approcha très près du feu. « J'ai bien froid, » dit-elle et tendant la main à Weilberg « Est-ce


que je n'ai pas la fièvre ? Ma foi, je ne m'y connais pas mais voilà Goncelin qui se fait, à sa campagne, le médecin de ses paysans; il doit se connaître à la fièvre il vous le dira. » Je lui tâtai le pouls « Pas le moins du monde, lui dis-je. C'est singulier, reprit-elle je suis toute je ne sais comment il me semble que je vais me trouver mal. Tenez,voilà que je vais me trouver mal j'étouffe, desserrez-moi, M. Gustave, desserrez-moi. Goncelin, je vous en prie, allez chercher dans l'appartement de mon mari. Quoi ? Du benjoin, pour le brûler il y en a dans son médailler. Je sais où il est, dit Weilberg j'y vais. Goncelin va vous aider je retourne dans l'instant. » Et il revint cinq minutes après.

Je m'étais amusé à la délacer. La figure à part, elle était bien, jeune, bien faite, la peau blanche et douce. Je lui avais découvert la poitrine elle se serait laissé mettre toute nue. J'usais passablement de la partie découverte, et je lui disais « Votre cœur bat très doucement n'ayez pas peur, ce n'est absolument rien. » Elle jouait un évanouissement modéré. Weilberg, qui faisait exprès d'être longtemps dehors, rentra à la fin, posa le benjoin sur la cheminée, et se remit tranquillement à manger des biscuits et à avaler des tasses de thé.


Félicie, qui voyait tout cela, en faisant semblant de ne pas y voir, n'y tint plus. Aussi bien, comme j'avais dit à Gustave qu'elle n'avait aucune altération dans le pouls ni dans la respiration, il avait ajouté « C'est bien singulier qu'avec cela elle ait une syncope » Félicie, poussée à bout, revint peu à peu à elle elle se rajusta et nous pria de la laisser seule.

Comme elle croyait avoir grand intérêt à paraître réellement évanouie devant Gustave, je crois que si j'avais essayé de satisfaire une fantaisie, qui ne me prit pas, elle se fût laissé faire, sauf à dire ensuite que c'était, de ma part, l'excès de l'indignité, et, de la sienne, l'excès du malheur. Et notez bien que, matériellement honnête jusque-là, et fort insensible, d'ailleurs, à ce plaisir, elle eût souffert très certainement d'être ainsi violée.

Félicie fut si cruellement humiliée de cette manifestation d'indifférence de Weilberg pour elle devant moi à qui elle en parlait toujours comme de l'amant le plus passionné, qu'elle en fut réellement malade. Weilberg, après cette farce ridicule, ne voulait plus revenir chez elle. Cependant comme elle garda le lit quelque temps, et qu'auparavant on le voyait sans cesse dans cette maison, pour éviter qu'on ne remarquât son absence, il parut ses visites, peu


à peu, furent plus rares, et ce ne fut qu'après huit mois qu'il cessa d'y aller tout à fait. Pendant ces huits mois, elle n'a cessé de le représenter à tous comme son amant, alors même qu'on ne le voyait presque plus jamais chez elle.

Félicie aime beaucoup la musique. N'ayant pas de loge aux Bouffes, elle avait très rarement l'occasion d'y aller. Un jour, des amis nous prêtèrent leur loge tout entière, et elle arrangea que Weilberg et moi nous l'y conduirions son mari viendrait nous y retrouver. Vous remarquerez qu'alors, au fond de son cœur, elle exécrait Weilberg elle l'avait forcé de venir là pour qu'il se mît avec elle sur le devant de la loge. Gustave dit qu'il faisait trop chaud et sortit du théâtre, me laissant seul avec elle. Ma foi, comme il lui donnait sans cesse de pareils démentis, à partir de ce jour elle changea de ton, et, après avoir parlé pendant un an de la passion, de l'amour de Weilberg, elle commença à toucher quelques mots de son inconstance et des peines qu'il lui causait.

En même temps, il me revint aux oreilles que je passais pour être son amant. J'allai la trouver, je le lui dis, et j'ajoutai que je ne voulais pas passer pour l'être, sans en avoir au moins le profit. Je la pris sur mes genoux, je la brusquai. Comme je savais


très positivement qu'il lui était désagréable d'être violée et qu'elle sentait la chose imminente, je lui disais que je voulais mériter la réputation qu'elle me faisait, etc. C'était dans le jour, on pouvait entrer d'un moment à l'autre dans sa chambre elle eut une peur du diable elle me conjura de la laisser elle me dit qu'elle n'avait jamais aimé que Weilberg et qu'elle n'en aimerait jamais d'autre. Enfin elle se dégagea de moi elle sonna. Un domestique vint, auquel elle commanda de refaire le feu, d'arranger les rideaux, de lui apporter du thé. Je sortis. Depuis ce temps, nous sommes à peu près brouillés. Elle dit partout que je suis une espèce de scélérat à la Iago que depuis longtemps j'avais pour elle une abominable passion, et que c'est moi qui ai éloigné d'elle son amant Weilberg. Elle a été jusqu'à montrer comme des déclarations de ma part quelques lettres familièrement amicales que je lui avais écrites il y a six ans, quand j'étais avec vous à Rome.

A présent, la vanité de Félicie s'exerce sur d'autres objets. Elle dit, en parlant de Weilberg, des phrases tristes du troisième volume de Corinne elle joue le deuil d'une grande passion elle ne va plus dans le monde chez elle, plus de toilette mais elle donne d'excellents dîners, où viennent


de vieux imbéciles qui passent pour avoir été des gens d'esprit autrefois, et de pauvres diables qui n'ont pas de dîner chez eux. Elle parle avec admiration de lord Byron, de Canaris, de Bolivar, de M. de la Fayette. On la plaint, dans son petit monde, comme une jeune femme bien malheureuse, et on la loue comme une personne infiniment sensible et spirituelle elle est passablement contente de la sorte. Cela fait une de ces maisons bourgeoises que vous détestez tant.

Avais-je raison de vous dire que cette ennuyeuse histoire ne vous servirait à rien elle est plate par sa nature. Tout se passe en discours dans l'amour-vanité. Les discours racontés ennuient la plus petite action vaut mieux.

Ensuite, ce n'est pas, je crois, ici l'amour-vanité comme vous l'entendez. Félicie a un trait rare, s'il ne lui est point particulier c'est que c'est une chose désagréable pour elle que de faire son métier de femme, et qu'il lui importait fort peu de faire croire à l'homme qu'elle proclamait son amant, de lui faire croire, dis-je, qu'elle l'aimait réellement.

GONCELIN.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME


TABLE

DU SECOND VOLUME

DES NATIONS PAR RAPPORT A L'AMOUR CHAPITRE XL. Des tempéraments et des gouvernements 7

CHAPITRE XLI. De la France 12 CHAPITRE XLII. Suite de la France 18 CHAPITRE XLIII. De l'Italie 23 CHAPITRE XLIV. Rome 28 CHAPITRE XLV. De l'Angleterre 32 CHAPITRE XLVI. Suite de l'Angleterre 38 CHAPITRE XLVII. De l'Espagne 44 CHAPITRE XLVIII. De l'amour allemand. 47 CHAPITRE XLIX. Une journée à Florence 56 CHAPITRE L. L'amour aux Etats-Unis 66 CHAPITRE LI. De l'amour en Provence jusqu'à la conquête de Tou-

louse, en 1328, par les bar-

bares du Nord. 70

CHAPITRE LII. La Provence au xiie siècle 79 CHAPITRE LIII. L'Arabie 89 Le Divan de l'Amour. 96

CHAPITRE LIV. De l'éducation des femmes.. 104 CHAPITRE LV. Objections contre l'éducation desfemmes 112

CHAPITRE LVI. Suite. 125 CHAPITRE LVI bis. Du mariage 133 CHAPITRE LVII. De ce qu'on appelle vertu.. 136


386 DE L'AMOUR

CHAPITRE LVIII. Situation de l'Europe à l'égard du mariage 139

La Suisse et l'Oberland 145

CHAPITRE LIX. Werther et don Juan 152 CHAPITRE LX. Des fiasco. 168 FRAGMENTS DIVERS. 176 Amours de Tibulle et

de Properce 212

Lettre anglaise de la

femme de Klopstock 234

Promenade aux îles

Borromées 238

Qu'est-ce que le plai-

sir ? 254

APPENDIX

Des Cours d'amour 279 Code d'amour du douzième siècle 285 Notice sur André le Chapelain 293 Le rameau de Salzbourg 297 Ernestineoulanaissancedel'amour 315 Exempte de l'amour en France dans la classe riche 361


ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 14 JANVIER 1927 SUR LES PRESSES

DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE 11, RUE DES MARCHERIES, 11

ALENÇON (ORNE)