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UNE

MAISON DE PARIS

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LèttéwtoréiM...., au moment oh midi allait sonner, monsieur Bambriquet, propriétaire d'une maison d'assez belle apparence, située rue de la Santé, non loin de la barrière Saint-Jacques, endossa un vêtement noir râpé, dont la coupe tenait le milieu entre celle d'un habit et celle d'une redingote ; puis, après avoir placé dans la poche de son gilet deux quittances de loyer, soigneusement paraphées de sa main, il sortit du pavillon qu'il occupait au fond de la cour de ladite maison, et se dirigea vers le corps de logis principal, habité par ses locataires. Ses mesures étaient si bien prises que, au moment où le douzième coup de midi sonnait au Val-de-Grâce, il saisissait le cordon de soie bleue qui décorait une porte à deux battans, au premier étage; le son clair et argentin qui se fit entendre dans l'intérieur de l'appartement semblait être l'écho affaibli de l'horloge publique.

Mais, avant d'aller plus loin, disons ce que c'était que Bambriquet, sa maison et ses locataires.

Le père Bambriquet, comme on l'appelait familièrement, était un négociant retiré des affaires à la suite de spéculations heureuses; nous nous servons du mot de négociant par la raison que la Fontaine appelait reines des étangs de pauvres grenouilles, c'est-a-dire « parce qu'il faut toujours donner aux choses les noms les plus honorables. » La spécialité de Bambriquet avait été le vieux chiffon ; autrement dit, il avait été chiffonnier en gros. A une époque où cette industrie était abandonnée aux philosophes de bas étage qui errent le jour et |a nuit dans les rues, cet homme, avec une sagacité qui, dans un autre ordre d'idées, eût pu être du génie, avait entrevu la fortune sous les hideux débris destinés à l'égout.

Il était alors ouvrier papetier, et après, avoir appris son métier en province, il étajt venu à Paris avec quelques économies, afin de chercher du'fravail. Il savait donc aussi bien que personne quelle lucrative industrie reposait sur des misérables chiffons ramassés dans la fange; Il employa N. MVR. CH. — II.

le peu d'argent qu'il possédait à louer une espèce de hangar, ouvert à tous vents, dans la rue la plus triste et la plus sale du quartier Saint-Marcel ; là il établit un entrepôt où les Chiffonniers nomades venaient apporter chaque jour le résultat de leurs dégoûtantes recherches à travers la ville. La spéculation réussit; on n'avait pas encore inventé de faire du papier avec des betteraves, des côtes de melon et je ne sais combien d'autres substances du même genre;, on n'employait pour la fabrication du papier que le vieux chiffon exclusivement, et bientôt l'entrepôt de Bambriquet acquit une grande importance. Les industriels en soùs^ oeuvre, toujours sûrs d'échanger chez lui leur immonde fardeau contre de l'argent comptant, se fussent fait un point d'honneur de traiter avec un de ses concurrens, et, tant qu'il avait exercé son commerce d'entrepôt, il y avait eu émeute permanente de porte-hottes devant sa maison. Pendant quarante ans, l'heureux Bambriquet avait vu. son établissement prendre ainsi chaque jour un nouvel accroissement. A la vérité, il ne s'était pas épargné luimême, et, pendant ce long espace de temps, on peut dire qu'il n'avait pas eu deux heures de repos complet Retenu le jour et la nuit dans les vastes magasins qu'il avait fait construire à la place du misérable hangar, premier théâtre de sa prospérité, il avait vu défiler devant lui plusieure générations de chiffonniers. Sans cesse occupé de fairs peser la marchandise, de l'enregistrer, de l'emmagasiner, il n'avait eu de commis que pour la forme, car il voyait et agissait par lui-même. La maison Bambriquet, à l'époque de la révolution de juillet, était une maison colossale qui produisait à son gré la hausse et la baisse dans les prix du vieux chiffon; mais aussi, à peu près.à cette époque, elle avait atteint son apogée. Soit que la concurrence fût devenue plus considérable, soit que l'essor dé l'industrie eût créé à la papeterie des ressources nouvelles, Bam-'- briquet s'aperçut avec terreur que les chiffons ne doit] naient plus, c'est-à-dire qu'il ne gagnait plus environ" cent pour cent, comme autrefois, dans ses marchés. Cela fit réfléchir le rusé spéculateur; il Comprit que .ce commerce, si avantageux jusque-là, pouvait devenir désastreux à son tour : il s'empressa de vendre un prix

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1864;