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Publication du journal UE âfiEcuB.

NOUVELLES ET ROMANS CHOISIS

LA BASTIDE ROUGE

A une lieue environ de Marseille, au bord d'une grande route, s'élevait autrefois l'auberge de la Belîe-Maguelonne. C'était une assez pauvre masure où s'arrêtaient parfois les piétons, rarement les gens à cheval et jamais les gens en voiture ; un de ces cabarets borgnes dont la porte est surmontée d'une branche de pin et que les buveurs appellent, dans leur fanatisme bachique, une chapelle. Les abords en étaient d'ordinaire d'une malpropreté révoltante ; le bâtiment, perdu dans un massif d'arbres, manquait d'air et de lumière ; enfin aucun effort n'avait été fait pour donner le change au passant sur les incommodités d'un pareil logis.

En dépit de cet extérieur peu attrayant, la salle basse de l'auberge de la Belle-Maguelonne présentait, un soir d'été 182", un tableau d'abondance et de béatitude. La làbéchaâé, ou labech, ce vent si redouté sur les côtes de Provence, soufflait avec violence au dehors et tourmentait les plantations de mûriers et d'oliviers voisines de la maison. Le gravier .du chemin, soulevé par ces tourbillons impétueux, venait grésiller contre les vitres ; la nuit était noire, le ciel nuageux. Ne supposant pas qu'aucun voyageur pût s'arrêter chez lui à pareille-heure et par ce mauvais temps, l'hôte avait fermé sa porte et fêtait, en compagnie de sa famille, une somptueuse bouille-à-baisse où l'oignon, l'ail et le pébré d'ail n'avaient pas été épargnés.

N. ET R, CH. — H, |

La famille était assise sur des bancs de bois, autour d'une table graisseuse et sans nappe, éclairée par une misérable lampe de fer-blanc. Elle se composait d'abord de l'aubergiste, petit homme trapu, à chemise rayée, à volumineuses boucles d'oreilles de cuivre, à l'oeil vif et ardent; puis de sa digne moitié, grosse gaillarde de vigoureuse encolure, dont la lèvre supérieure disparaissait sous une véritable moustache noire, au verbe haut, à la main leste ; puis d'une demi-douzaine de marmots, sales et peu vêtus, s'escrimant de leur mieux avec leurs cuillers de bois et avalant sans sourciller un mets capable d'écorcher des palais septentrionaux. Tout cela piaillait, s'agitait, jurait en patois provençal, de l'air le plus satisfait du monde.

D'autres tables étaient disposées pour les pratiques ordinaires du cabaret, mais toutes étaient inoccupées en ce moment, excepté une placée dans l'angle de la salle. A la lueur d'une chandelle fumeuse que l'on oubliait de moucher, un jeune homme de figure douce et intéressante, dont le costume était d'une coupe moderne, sinon élégante, écrivait avec application, sans s'inquiéter du tapage. Sa physionomie exprimait une profonde douleur ; ses doigts agiles faisaient voler la plume sur le papier, comme s'ils n'eussent pu suffire à donner une forme aux idées fiévreuses qui se pressaient dans son cerveau. Son attitude mélancolique, recueillie , contrastait avec la bruyante agitation de la famille prosaïque et goulue, à. laquelle il était évidemment étranger. Du reste, on ne semblait pas' plus s'occuper de lui qu'il ne s'occupait des autres ; seulement, une fois, l'hôte, qui s'appelait de son nom Jacques Cayou, et par sobriquet Bécasson, avait dit en patois à sa compagne, en haussant les épaules :

—Regarde donc, Babet; ce pauvre petitmonsieur Maurice écrit encore à sa mie et ne songe pas à souper... Si ça a du bon sens de salir du papier comme ça, bagasse \ Il fait

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