8« ANNÉE. — N° 82. ier JUILLET 1909. LA VÏB GOÏiOlIÎÂU: TEBUES D'EXIL AU BAGNE TERRES DE MORT Un Dortoir du Pénitencier de Cayenne. (Cliché Vérascopc Richard.) Mon précédent article sur les lies du Salut m'a valu de nombreuses lettres d'abonnés de la Vie Coloniale me demandant des souvenirs personnels sur les bagnes do la Guyane. Un lecteur a bien voulu me demander en quelle qualité j'avais visité ce que j'intitule « Les Terres d'Exil et les Terres de Mort ». Mon aimable correspondant paraissait craindre que ma signature soit celle d'un ancien transporté : qu'il so rassure, c'est un voyageur tout simplement qui écrit ces lignes. Je remercie même ce curieux lecteur de me fournir l'occasion de me présenter puisque la Vie Coloniale a bien voulu accepter ma modeste collaboration. Je me réserve pour un prochain article de décrire le pénitencier de Cayenne et d'initier le public à la vie des bagnards, et je me contenterai pour aujourd'hui de parler du dortoir. Notre photographie montre déjà que messieurs les forçats ne possè- dent pas, comme d'aucuns le supposent, le confortable d'un hôtel recommandé par le T. C. F. On peut constater, et ceci est tout à l'hon- neur de notre administration militaire, que somme toute, la plus retirée de nos casernes est incomparablement mieux tenue que le bâtiment qui abrite la honte de l'humanité. Il était d'autant plus utile de mettre cette photographie sous les yeux du public que, tout récemment, h l'occasion d'un crime monstrueux, certains journaux ont présenté l'existence des forçats comme colle de paisibles rentiers. Assurément je no suis pas l'ennemi de précautions hygiéniques et je ne prétends pas que la condamnation aux travaux forcés soit une condamnation a la mort lente, mais je suis certain de rallier l'opinion générale en proclamant que l'on ne doit pas non plus donner aux transportés une vie plus douce que celle de bien des travailleurs honnêtes. Quand, après une longue et pénible journée de dur labeur sous un ciel torride le bagnard rentre au pénitencier, ce n'est pas sur la dure et incommode couchette qu'il goûtera la douceur d'un repos tranquille. Ses membres endoloris, son corps fatigué pourront être vaincus par le sommeil mais ils ne connaîtront pas la molle volupté d'un lit douillette- ment bassiné. Et puis, quels bruits, quels propos monstrueux, quels jurons crapuleux, viendront troubler ce bestial sommeil ! Toute la nuit se passe sans que la hideuse promiscuité des plus abjects bandits ne se fasse comprendre. Tel forçat, condamné pour un vol, pour un faux, mais pourtant incapable d'un crime et souvent même porteur d'un nom honorable, possédant un fonds réel d'instruction et d'éducation, enten- dra les conversations des assassins les plus coupables et des individus les plus ignobles. C'est là peut-être une des plus affreuses plaies du bagne, ce réceptacle de la lange sociale. Michel TRAYAS.