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Notice complète:

Titre : La Revue hebdomadaire : romans, histoire, voyages

Éditeur : E. Plon, Nourrit et Cie (Paris)

Éditeur : Librairie PlonLibrairie Plon (Paris)

Date d'édition : 1903-05-23

Contributeur : Laudet, Fernand (1860-1933). Directeur de publication

Contributeur : Le Grix, François (1881-1966). Éditeur scientifique

Contributeur : Moulin, René (1880-1945). Directeur de publication

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34350607j

Notice du catalogue : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34350607j/date

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Description : 23 mai 1903

Description : 1903/05/23 (A12,T6,N25).

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Droits : Consultable en ligne

Droits : Public domain

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5732813h

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Z-13581

Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 01/12/2010

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N° 25 ,- \ ft'î) 7) PR|« = 50 CENTIMES

La Revue

hebdomadaire

DOUZIÈME ANNEE

23 MAI 1903

SOMMAIRE

I. — RUDYARD KIPLING (trad. de Louis Fabulet). —

L'Autre ', 385

IL — PAUL ACKER. — Mon oncle Durand 390

III. — JEAN CARRERE. — Cervantes et le héros 4l»

IV. — BIXIOU. — Les Miettes de la vie 410

V. — GASTON CERFBEER. — Une Nuit de Ja semaine

sanglante 416

VI.— D'H. LE MEIGNEN. — La Lutte sociale contre

'tubsx'Culoss 4.2^ VIL— EUGÈNE MARTÈNÔT DE' COR DOUX.' '—' Souvenirs de la Conquête de l'Algérie (suite) 442

VIII.— IEAN DE VILLEORS. — Poésies 455

IX.— JEAN CHANTA VOINE. —Chronique musicale. . . 458 X. —JULES BERTAUT. — Les Livres : Max et Alex

Fischer; Jules Bois; Eugène Morel 466

XL — L'Histoire au jour le jour 473

XII. — H. GRENET. — Roman .- Haine d'enfant (suite).. 477 XIII. — GEORGE MOORE (trad. de l'anglais par J.-H. Rosny),

— Roman : Vaine Fortune (suite) 493

Revue féminine : Mme NKLLYDK LACOSTE. "" '

La Vie sportive : PANURGK.

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J.-B. S..., Auteuil. — Si la pression du mélange dans le bec est très faible, il faut une certaine vitesse à la sortie.

De V..., à Gand. — J.-E. Montucla est mort à Versailles le 18 décembre 1799, et c'est Lalande qui a complété les deux volumes de son Histoire des Mathématiques




L'AUTRE

Vers 1870, avant qu'on eût encore construit le moindre édifice public à Simla, et quand lagrand'route qui contourne le Jakko était encore à l'état de projet dans les cartons des baraquements P. W. D., les parents de miss Gaurey lui firent épouser le colonel Schreiderling. Il n'était de guère plus de trente-cinq ans son aîné ; et comme il vivait sur le pied de deux cents roupies par mois et possédait de l'argent par devers lui, il ne manquait de rien. Il était d'une bonne famille, et souffrait des bronches dans la froide saison. Pendant les chaleurs il côtoyait l'apoplexie, laquelle ne l'envoya jamais tout à fait ad patres.

Comprenez-moi bien, je ne blâme pas Schreiderling. C'était à son point de vue à lui un excellent mari, et son caractère ne s'altérait que lorsqu'on l'entourait de soins. Ce qui arrivait quelque dix-sept jours par mois. Il se montrait presque généreux vis-à-vis de sa femme en ce qui regardait l'argent, et c'était là, à ses yeux, une concession. Toutefois Mrs. Schreiderling n'était pas heureuse. On l'avait mariée avant qu'elle eût vingt ans et alors qu'elle venait de donner tout son pauvre petit coeur à un autre. J'ai oublié le nom de ce dernier, mais nous l'appellerons l'Autre. Il n'avait ni fortune ni espérances. Il n'était même pas bien de sa personne; et je crois qu'il était dans le commissariat ou le transport. Tout cela n'empêchait pas qu'elle l'aimât ferme,

R. H. 1903. — VI, 4. 13


386 L'AUTRE

et il y avait une sorte d'engagement entre eux quand Schreiderling apparut et déclara â Mrs. Gaurey qu'il désirait épouser sa fille. L'autre engagement fut alors à tout jamais brisé — emporté sous le flot des larmes de Mrs. Gaurey, car la dame gouvernait sa maison en pleurant sur son autorité méconnue et sur le manque de respect dont elle était l'objet sur ses vieux jours. La fille ne ressemblait pas à la mère. Elle ne pleurait jamais. Elle ne pleura pas même le jour des noces.

L'Autre supporta la chose avec calme et fut transféré dans la station la plus mauvaise qu'il put trouver. Peut-être le climat le consola-t-il. Il souffrit de la fièvre intermittente, et cela put le distraire de son autre souffrance. Il était un peu faible, aussi, du côté du coeur. Dans les deux sens. Il avait une valvule atteinte, etla fièvre empira le mal. On en eut la preuve plus tard.

Des mois passèrent, et Mrs. Schreiderling se mita devenir malade. Elle ne se mourait pas de langueur comme dans les romans, mais il semblait qu'elle attrapât toutes les formes de maladie qui tournent autour d'un poste, depuis la simple fièvre qui est le premier échelon. Sa beauté ne passait pas l'ordinaire aux meilleurs jours; et la maladie la rendit laide. Schreiderling l'avouait. Il se targuait de dire ce qu'il pensait.

Quand elle cessa d'être jolie, il l'abandonna à ses propres réflexions, et retourna à ses habitudes de célibataire. Elle avait coutume de trotter du haut en bas de Simla-Mall d'un air malheureux, un chapeau gris de Terai bien en arrière de la tête, et une vilaine et méchante selle sous elle. La générosité de Schreiderling s'arrêtait au cheval. Il déclarait que nulle selle n'eût convenu à une femme aussi nerveuse que Mrs. Schreiderling. On ne l'invitait jamais à danser, parce qu'elle ne dansait pas bien; et elle était si triste et si peu intéressante que les cartes de visite étaient


L'AUTRE 387

fort rares dans son plateau. Schreiderling ne cachait pas que, s'il avait prévu qu'une fois mariée elle dût devenir un tel épouvantail, il ne l'eût jamais épousée. Il se targuait toujours de dire ce qu'il pensait, ce bon Schreiderling !

Il la laissa un août à Simla, et descendit rejoindre son régiment. Alors elle ressuscita un peu, mais jamais elle ne recouvra son air d'autrefois. J'appris au club que l'Autre remontait malade — très malade — avec une chance sur mille de guérison. La fièvre et l'affaire des valvules l'avaient presque tué. Elle aussi le savait, et elle savait en outre — ce que je n'avais aucun intérêt à apprendre — l'époque de son retour. Je pense qu'il écrivit pour la lui dire. Ils ne s'étaient pas vus depuis un mois avant le mariage. C'est ici que se place le moins plaisant de l'histoire.

Une visite tardive me retint un soir à Dovedell Hôtel jusqu'à la nuit tombante. Mrs. Schreiderling avait passé tout l'après-midi à voleter du haut en bas du Mail sous la pluie. En m'en venant le long de la route charretière, je fus dépasséparune touga, et monponey, énervé par une si longue attente, partit au petit galop. Sur le bord de la route même qui descendait au bureau des voitures, trempée de la tête aux pieds, Mrs. Schreiderling attendait la touga. Je tournai bride pour remonter, n'ayant rien à voir avec la touga; et juste alors elle se mit à crier. Je revins aussitôt et vis, sous les réverbères du bureau des voitures, Mrs. Schreiderling à genoux au beau milieu de la route mouillée, près du siège de derrière de la touga qui venait d'arriver, et poussant des cris affreux. Puis, comme j'approchais, elle tomba face en avant dans la boue.

Sur le siège de derrière, solide et d'aplomb, une main sur le montant de la capote et l'eau coulant de son chapeau et de sa moustache, était assis l'Autre — mort. Les cahots d'une montée de soixante milles


388 L'AUTRE

avaient été, je pense, de trop pour sa valvule. « Ce sahib est mort deux étapes après Solon », dit le conducteur de la touga. « Aussi, je l'ai attaché avec une corde, de peur qu'il ne tombe en route, et c'est comme cela qu'il est venu à Simla. Le sahib voudra-t-il me donner le backshih? Cela, » il montra l'Autre, « m'aurait donné une roupie. »

L'Autre restait assis avec un sourire narquois sur les traits, comme s'il goûtait le piquant de son arrivée; et Mrs. Schreiderling, dans la boue, partit en petits cris plaintifs. Il n'y avait personne autre que nous quatre au bureau, et il pleuvait à verse. La première chose à faire était de ramener Mrs. Schreiderling chez elle, et la seconde, d'empêcher que son nom se trouvât mêlé là-dedans. Le conducteur de la touga reçut cinq roupies pour lui trouver une rickshaw du bazar. Il raconterait ensuite au babudes voitures l'histoire de l'Autre, et le babu prendrait telles dispositions qu'il croirait convenables.

On porta Mrs. Schreiderling à l'abri de la pluie sous le hangar, et tous deux, elle et moi, nous attendîmes la rickshaw trois quarts d'heure. On avait laissé l'Autre absolument tel qu'il était arrivé. Mrs. Schreiderling était capable de tout, sauf de pleurer, ce qui l'eût soulagée. Elle essaya de crier, dès qu'elle reprit ses sens; puis elle se mit à prier pour l'âme de l'Autre. Si elle n'eût pas été aussi pure que le jour, elle eût prié aussi pour son âme à elle. Je m'attendais à la voir en agir de la sorte, mais elle ne le fit pas. Alors j'essayai d'enlever un peu de la boue de son amazone. Enfin, la rickshaw arriva, et je l'arrachai de là — un peu par force. Ce fut du commencement à la fin une terrible besogne; mais surtout quand la rickshaw eut à se glisser entre le mur et la touga, et qu'elle vit à la lueur de la lanterne cette main décharnée, jaune, agrippée au montant de la capote.


L'AUTRE 389

Elle se trouva ramenée chez elle, au moment où tout le monde se rendait à un bal au palais vice-royal, et le médecin déclara qu'elle était tombée de cheval, que je l'avais ramassée derrière le Jakko, et que je méritais tous les éloges pour la promptitude des secours médicaux apportés. Elle ne mourut pas — les femmes qu'épousent les hommes de la trempe de Schreiderling ne meurent pas facilement. Elles vivent pour devenir laides.

Jamais elle ne parla de son unique rencontre, depuis son mariage, avec 1 Autre; et lorsque le refroidissement et la toux, conséquences de son équipée de ce soir-là, permirent qu'elle sortît, elle n'eut jamais ni un mot ni un geste d'allusion à notre rencontre auprès du bureau des voitures. Peut-être n'en eut-elle jamais connaissance.

Elle avait coutume de trotter du haut en bas de Simla-Mall, sur cette vilaine et méchante selle, avec l'air de s'attendre à tout moment à rencontrer quelqu'un au tournant. Deux ans plus tard, elle rentra au pays, et mourut — à Bournemouth, je crois.

Schreiderling lorsqu'il commençait au mess à s'attendrir, avait l'habitude déparier de « ma pauvre chère femme ». Il attacha toujours grand prix à dire ce qu'il pensait, ce bon Schreiderling!

RUDYARD KIPLING.

(Traduit de l'anglais par Louis FABUI.ET.)


MON ONCLE DURAND

PLEIN DE RESPECT

Mon professeur d'histoire est un vieil érudit qui sait l'heure à laquelle les moindres traités furent signés; il parle des rois assyriens et des rois égyptiens comme s'il les avait connus vraiment, et les traite même avec familiarité.

Il dit : « Ce brave Sésostris, cet imbécile d'Assuérus. » Son cours est un chapelet de dates et de noms, et je bâille à l'entendre. Mon professeur me rase, et je révèle un jour à mon oncle mon sentiment.

Mon oncle se met en colère, et les bras au ciel :

— Tu es renversant, ma parole! s'écrie-t-il. Comment, tu as dix-huit ans à peine, tu n'es que bachelier et candidat à l'Ecole normale, et tu te permets de juger un homme qui est licencié, agrégé et docteur. Alors seulement, quand tu auras des titres et des diplômes, tu pourras critiquer les autres.

Je suis atterré, je baisse les yeux, la honte rougit mon front et mes joues; je voudrais que le fauteuil où je m'assieds s'enfonce dans le plancher et descende à l'étage inférieur.

Pour me consoler, mon oncle ajoute :

— Regarde : moi qui suis plus âgé que toi, je n'ai jamais porté de jugement sur mes chefs. Ils sont mes chefs, que diable !


MON ONCLE DURAND 391

LA BIBLIOTHEQUE

C'est le jour où mon oncle me donne des conseils : il a choisi le dimanche, parce que son esprit, reposé des labeurs delà semaine, est libre et lucide. Il aime ainsi à modeler mon âme, et il veut bien me prêter un peu de son expérience de la vie : je suis si jeune, si ignorant! J'ai besoin d'un guide sûr et prudent.

Nous avons fini de déjeuner : un peu de vin pâlit au fond des verres, et sur la nappe des miettes de pain jouent à cache-cache avec les serviettes et les rouleaux. Mon oncle marche à grandes enjambées à travers la chambre. (Comme il est très sanguin, le médecin lui recommande l'exercice.)

— Mon cher, me dit-il, tu devrais dès maintenant te monter une bibliothèque. Moi, je l'ai fait dès que j'ai pu. Chaque mois, je prenais sur ma pension d'édudiant, et ensuite sur mes appointements de fonctionnaire, une petite somme, dix francs, si je me souviens bien, et j'achetais des livres, les livres des bons écrivains. Dix francs, ce n'est pas cent francs : c'est une femme en moins sur ta liste de maîtresses nocturnes et passagères, ou le prix de plusieurs bocks économisés, tout simplement.

Au bout de l'année, tu as six louis de bouquins : c'est quelque chose. Mais il faut acheter au fur et à mesure, et non pas d'un seul coup.

Qui va piano, va sano, comme on dit.

Je suis assis, et je regarde une mouche patiner sur le carreau de la fenêtre, dans un rayon de soleil.

— Tu ne m'écoutes pas, dit-il.

— Moi! oh! que si! Je n'écoute jamais mieux qu'en ayant l'air d'être très loin.

— Je devine : en ce moment, tu me trouves raseur; dans quelques années, tu penseras que j'avais raison.


392 MON ONCLE DURAND

— Mais, dès maintenant, je...

— Tu n'as pas encore examiné ma bibliothèque. J'ai près de deux cents livres ; je les enverrai bientôt chez le relieur. Viens que je te les montre.

Je le suis : nous voilà dans son cabinet, et devant la bibliothèque vitrée. Il tire une clef de sa poche et l'ouvre.

— Tiens, fait-il, voici La Fontaine; je l'ai acheté volume par volume. Quel merveilleux éducateur de l'enfance! Je voudrais bien avoir les oeuvres deThiers, mais en attendant j'ai l'histoire de France d'Anquetil et le cours de littérature de Géruzez.

Du doigt il touche les livres et me les nomme.

— Ces cinq-là, ce sont des romans d'Ohnet : je veux les avoir tous; tu connais mon sentiment sur cet auteur. A côté, c'est Delpit; ici le Tour de France par deux enfants, Francinet, et les Chants du soldat. Les grands volumes, ce sont les Mystères de Paris et l'Atlas de Foncin.

Je m'extasie, m'ébahissant d'admiration, et je passe, par flatterie, la main sur la vitre de la bibliothèque. Il la referme, remet la clef dans sa poche et nous nous en allons.

Soudain, comme il vient de s'asseoir, il me regarde avec mystère; il cligne de l'oeil et sourit.

— Tu as peut-être remarqué sur un rayon du bas des livres très culottés. Je te les montrerai l'an prochain; tu es un peu jeune encore.

Ce n'est pas de la très bonne littérature, mais c'est très raide tout de même.

LI TTERATURE

Mon oncle aime causer littérature, et tandis qu'après déjeuner, le gilet déboutonné, pour aider la digestion,.


MON ONCLE DURAND 393

il boit son café à petites gorgées, en claquant de la langue, il se plaît à discuter les écrivains : A. Delpit, V. Cherbuliez, Jean Rameau. A la fin cependant il revient toujours à celui qu'il préfère, à G. Ohnet.

Il me demande si j'ai lu le Maître de forges, et comme je signifie que non :

— Vois-tu, petit, dit-il en allumant sa cigarette, tu as tort; il faut avoir lu ce livre : c'est un grand écrivain que G. Ohnet, et c'est un écrivain honnête. Lui seul, parmi les auteurs corrompus d'aujourd'hui, écrit des oeuvres morales. Toujours dans ses romans le vice est puni, la vertu récompensée; les beaux sentiments, les sentiments nobles s'v rencontrent à chaque page. Nous sommes dans le grand monde, et vraiment cela fait du bien, cela remet des ordures quotidiennes.

— Je croyais, dis-je timidement, qu'on n'osait plus crier son admiration pour G. Ohnei, depuis que J. Lemaitre s' « était amusé à si joliment démolir sa gloire à coups de rosseries ».

— Qui ça, Jules Lemaître ? interroge-t-il, les lèvres plissées, railleusement.

— Oh! un petit académicien, un inconnu... l'auteur des Contemporains enfin, qui écrivit autrefois un article contre G. Ohnet.

— Ah ! oui !

Et, comme après une fausse peur, il rit d'un bon rire rassuré, ses joues se gonflent, ses veux disparaissent et son nez expire de l'air.

— Ah! oui! tu m'avais déjà parlé une fois de cette affaire. Tout ça, vois-tu, c'est de la jalousie : ce Lemaître en voulait à Ohnet, parce que, sans doute, ses livres à lui se vendaient beaucoup moins.


394 M0N ONCLE DURAND

LE GIGOT

Mon oncle nous invita récemment, mon frère et moi, à déjeuner, et, comme nous nous séparions :

— Soyez exacts dimanche, dit-il; il y aura un gigot aux haricots.

Le jour du Seigneur vint tranquillement, et arrêta par sa présence l'élan du lundi trop zélé qui voulait usurper sa place. Hélas! ma pauvre petite amie, vers dix heures du matin, s'endormit dans mes bras, la tête sur ma poitrine : elle était si fatiguée! Je ne pouvais, n'est-ce pas? lui pincer le nez, pour qu'elle s'allongeât du côté de la ruelle et me laissât quitter le lit et m'habiller : je l'ai tenue ainsi chaudement et paternellement, un peu gêné pourtant, jusqu'à une heure de l'après-midi. Adieu les agapes fraternelles!

Et mon frère, paraît-il, fut occupé toute la matinée par les demandes de jeunes filles innocentes, qui voulaient jouer les actualités dans sa revue des FoliesDélacées. Durant trois cents minutes, il dut examiner des nuques, toucher des bras, tâter des jambes, explorer des... Vous pensez s'il oublia l'invitation.

Et pendant ce temps, du haut de son balcon, ma tante regardait dans la rue, pour voir si nous arrivions. Il y avait bien des gens qui passaient, dames graves allant à l'église, un livre de prières à la main ; fillettes en robes claires, mollets nus, cheveux dénoués, accompagnant des mamans froufroutantes; potaches fiers, qui se payaient le luxe d'un cigare en se rendant à l'apéritif; et, sur le pas des portes, des concierges en négligé devisaient du temps probable et du dernier feuilleton. Mais des invités, pas la moindre apparence.

Midi sonna, puis midi et demi.


MON ONCLE DURAND 395

— Mettons-nous toujours à table. Ils nous rattraperont, dit mon oncle.

Avec beaucoup de bonne volonté, ils employèrent vingt minutes à manger le radis au beurre ; ils grignotèrent ensuite les miettes de pain éparses sur la nappe; puis Louise, la bonne, apporta la pièce de résistance.

Elle était magnifique : couché sur un plat blanc à fleurs bleues, le gigot, immense, étalait ses flancs dorés, où coulaient lentement des larmes de jus noyées dans la sauce brune; des haricots boursouflés l'entouraient d'une garde d'honneur : avec leurs cosses entr'ouvertes par la cuisson, ils avaient l'air de béer d'admiration devant lui.

— On ne peut tout de même pas commencer le gigot sans eux, dit mon oncle. Attendons encore un peuUne

peuUne sonna.

Tous deux, ils regardaient le gigot respectueusement, les mains jointes sur ta table.

— Il va refroidir, opina ma tante, et la sauce se coagulera. Il ne sera plus mangeable.

— Tu as raison, entame-le. Mais c'est dégoûtant, des neveux comme les miens. Ils pourraient au moins me prévenir de leur absence. Prennent-ils donc ma maison pour une auberge ?

Ils commencèrent à manger une tranche; il ne parut pas que le gigot diminuât; ils en coupèrent une seconde, une troisième. L'inquiétude les reprit :

— Nous ne le finirons pas aujourd'hui. Alors, mon oncle éclata :

— Ah! c'est trop fort! Comment? j'invite mes neveux; j'achète moi-même un gigot, le plus gros de tous ceux qu'avait le boucher, et ils ne viennent pas, et ils ne m'envoient même pas un mot pour m'avertir. Je ne suis pourtant pas un restaurateur, chez qui l'on entre,


396 MON ONCLE DURAND

ou chez qui l'on n'entre pas, au gré de son désir. Mais, sacrebleu ! quand je commande un gigot pour six (car j'ai dû compter deux personnes de plus à cause de leur formidable appétit), je trouve un peu raide de nous laisser en plan! Qu'est-ce que nous allons faire de ce gigot?

Furieux, il regardait ce pauvre débris de mouton qu'une heure avant il caressait d'un oeil attendri. Il lui aurait volontiers tendu le poing.

— Il faudra le manger durant la semaine, froid et avec de la salade, suggéra sa femme.

— C'est ça! alors, toute la semaine nous allons manger du gigot... froid et avec de la salade! Ça sera agréable. On ne peut pourtant pas le donner à un pauvre!... Encore un peu, dit-il à sa femme.

— Ah! non; j'en ai plus que mon compte. Reprenons haleine jusqu'à demain.

Stoïque, il avala, lui seul, un quatrième morceau.. Mon oncle mit longtemps à nous pardonner notre impolitesse. Ce gigot lui est resté sur le coeur. Il raconta l'histoire à de complaisants amis et je ne sache pas qu'il ait jamais terminé son récit autrement que par ces mots :

— Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis, et, pendant une semaine, nous avons mangé du gigot... froid avec de la salade.

MON ONCLE AU THEATRE

Mon oncle aime le théâtre. Quand il n'est pas au jafé-concert, il va à Cluny, chez Sarah, aux Variétés ou à la Comédie. Il se sent un faible pour les vaudevillistes et les classiques. Le vaudeville le fait rire, Molière et Racine lui rappellent la gloire de son baccalauréat .

Cependant, il ne goûte point la tragédie à!OEdipe-


MON ONCLE DURAND 397

Roi. B Mauvaise pièce, dit-il, mauvaise pièce. D'abord on ne peut pas y conduire sa fille. Ce fils qui épouse sa mère et se trouve le frère de ses propres enfants, ouah ! Quelle ordure ! Je ne comprends pas que le gouvernement d'alors ait laissé passer cette oeuvre. Elle est immorale... Et puis, vraiment, j'ai beau réfléchir, je ne vois pas d'où vient qu'on l'admire tant. Y a-t-il une intrigue? Non. Pas de jeune homme aimant une jeune fille, et contrarié dans son amour par ses parents, et parvenant enfin à l'épouser, au prix de mille ruses. Pas de jeune femme, non plus, trompant son mari, jusqu'au jour où tout se découvre. Qu'est-ce qu'une pièce sans intrigue? Ça n'existe pas... OEdipe-Roi est tout au plus une saynète. »

Et, satisfait, mon oncle se frotte les mains. Il convient, je crois, d'avertir le lecteur que mon oncle ignore le sens de certains mots.

DECORATION D ENTERREMENT

Le président de la République vient de mourir et, comme mon oncle est un fonctionnaire dévoué, il achète un petit ruban aux trois couleurs et dit à sa femme de le voiler d'un peu de crêpe. Sa femme obéit. Il met le ruban à sa boutonnière, et se regarde dans la glace. Il tend le cou, le baisse, le tend encore ; il fronce le sourcil. On voit le rouge et le blanc. Il donne cette décoration funéraire à sa femme, lui explique ce qu'il veut. Quelques instants après, il est de nouveau devant la glace, il sourit. Le rouge et le blanc ont presque disparu, et sous le crêpe le bleu devient presque violet.

Mon oncle murmure : « J'ai l'air d'avoir les palmes. » Il brosse son chapeau, prend sa canne et sort. Il va toute la journée se figurer qu'il est officier d'Académie.


398 MON ONCLE DURAND

LE VIN DIMINUE

Mon oncle a l'esprit de famille; il est riche, il aime à recevoir les siens, et quand, autour de la table qu'il préside, des parents nombreux sont assis, un sourire fier et satisfait flotte sur ses lèvres : il est le seul de nous tous qui puisse héberger ainsi frères, soeurs, cousins et cousines. Jamais il ne sent mieux combien quelques rentes élèvent un homme.

Il nous presse de prendre une seconde fois du poulet et remplit, malgré nos protestations, nos verres jusqu'au bord. Il trouve que nous épargnons le pain, et que nous épuisons trop vite la carafe d'eau : « Allons, voyons, ne vous gênez pas. Ici vous êtes chez vous; vous le savez bien, que diable! Ce n'est pas toujours fête; il faut en profiter. »

Assurément, il est content et flatté de voir les mets disparaître, à peine apportés, et les bouteilles se vider si vite que l'une des bonnes descend tous les quarts d'heure à la cave en maugréant et remonte en geignant. Il devine qu'on l'envie. Son regard s'attendrit, il se félicite de sa générosité : en vérité, il ne se savait pas si bon prince. Appuyé au dossier de la chaise, les mains à plat sur la nappe, il ne perd pas un seul mouvement des mâchoires, il contemple ses invités. Son coeur déborde d'affection, il brûle de les étreindre tous à la fois dans ses bras.

Cependant, quand ils sont partis, le ravissement de mon oncle s'évanouit peu à peu, son jugement devient plus rassis et plus lucide. Il suit des yeux avec mélancolie la bonne qui dessert, et du fauteuil où il s'engloutit, près de la cheminée, il me dit lentement :

— J'aime être bon avec ceux qui n'ont pas les mêmes moyens que moi, car il faut que dans une famille tous


MON ONCLE DURAND 399

les membres soient unis. Cependant, mon vieux, à la fin du mois, je me rends compte de ce que me coûtent mes prodigalités. Tous ces gens, ça mange et ça boit. C'est un grand plaisir, certes, que de leur être agréable. Mais comme le vin diminue, et comme le pain file! on ne s'en fait pas une idée, si l'on n'est intéressé à la chose. Ils devraient pourtant se modérer, ne fût-ce que par délicatesse à mon égard. Je ne regarde pas à la dépense; tout de même, on voit bien que ce n'est pas eux qui payent.

SANS PLACE

J'ai perdu ma position, et je bats le pavé, qui n'en a Cure. Mon oncle est triste et irrité. Il me regarde d'un oeil profond, sans pitié, mais avec ennui. Il s'en va à la fenêtre, la tambourine, revient vers moi, m'examine de nouveau, se recule, se rapproche. Enfin il ouvre la bouche : sans doute il va me donner des conseils, me promettre son appui, me consoler; qui sait? m'offrir de l'argent.

Il remue les lèvres :

— Et maintenant, dit-il, tu n'as plus rien à mettre sur tes cartes de visite.

PAUL ACKER.


CERVANTES ET LE HÉROS

Si je prévoyais que mes écrits pussent inspirer quelque penchant vicieux, je me couperais plutôt la main qui me reste que de les publier.

CERVANTES.

I

Quelques écrivains, de race et de langue espagnoles, sous l'heureuse initiative de M. Enrico Gomez-Carrillo, ont entrepris le projet d'élever, dans Paris, une statue à Miguel Cervantes de Saavedra, le plus magnifique conteur en prose qui ait paru dans toute la latinité. En principe, je ne suis pas, quant à moi, très partisan de cette statuomanie qui encombre nos moeurs littéraires et qui sévit sur les morts comme les décorations sur les vivants. Mais il est des circonstances où la manifestation prend une telle ampleur internationale, qu'il faut oublier ou ne pas voir tout ce qu'il y a de tapage éphémère et d'éloquence d'estrade dans l'exaltation officielle d'un grand homme, pour considérer seulement l'hommage que l'admiration d'un peuple rend au génie d'un autre peuple. La fête passe, la statue reste, les âmes des peuples se rapprochent : et c'est une conquête nouvelle pour l'élargissement de l'humanité. Voilà pourquoi je me réjouis chaque fois que par la consécration d'un monument public un grand homme étranger devient, chez nous, ouvertement, un objet


CERVANTES ET LE HÉROS 401

du culte populaire. Si lui-même n'a rien à y gagner pour sa gloire, la France y gagne une beauté de plus. Nous sommes peut-être le pays où les illustres poètes et artistes des autres nations ont le plus de piédestaux sur nos places publiques. Nous avons à Paris Dante, Shakespeare, Henri Heine, Vélasquez; nous avons Pétrarque en Vaucluse; nous avons même un buste d'Homère à Marseille, sur la place d'un quartier populeux. Il est vrai que l'inscription claire et concise qui s'étale sur le socle mérite une mention toute spéciale et semble indiquer qu'Homère n'est pas là tout à fait à titre d'étranger. On lit, en effet, ces mots suggestifs :

A HOMÈRE

SES COMPATRIOTES

Simplement! Et l'on demeure un instant rêveur. Mais il ne faut voir qu'un excès d'admiration vraiment charmante dans ce désir qu'ont eu les fils des Phocéens de détourner sur eux un peu de la gloire du grand aède d'Ionie.

Somme toute, Homère à part, puisqu'il est un peu des nôtres par l'intermédiaire des Marseillais, nous avons statufié déjà trois ou quatre des plus grands poètes de l'Europe. Ce n'est pas assez, et, puisqu'il existe des marbres et des bronzes sur nos places, je voudrais y voir, du moins, tous les demi-dieux de l'universelle poésie. Je voudrais contempler le profil pur et le sourire mélancolique de Virgile sur les verdures du Luxembourg; je voudrais admirer le front olympien ' de Goethe le long des terrasses régulières des Tuileries ; le geste exalté d'un Camoëns emplirait de rêves aventureux quelque carrefour studieux de la montagne Sainte-Geneviève ; mais le plus beau peut-être par sa fière allure et par l'énergique leçon qui se dégagerait de son exemple, ce serait Cervantes, poète et héros.


402 CERVANTES ET LE HEROS

Or, voici que nous allons le posséder. L'Espagne l'offre à la France. Paris doit recevoir avec orgueil cet hôte immortel et désormais immuable. La littérature et le génie français ont encore bien des choses à apprendre de lui.

Certes, personne en France, ni en aucun pays du monde, n'ignore le prestige de Don Quichotte. Et ceux qui n'ont pas lu le livre en son entier, ceux même qui ne l'ont pas lu en abrégé, ont néanmoins dans leurs cerveaux des images très précises du chevalier de la Triste-Figure, de son fidèle Sancho-Pança, du pauvre cheval Rossinante et de la dame de Toboso. C'est le propre des grandes oeuvres de s'infiltrer, ainsi qu'un air subtil et vivifiant, à travers toutes les fissures de nos âmes, et de vivre en nous, malgré nous, pour notre bonheur. Notre humanité pensante, dans son élément le plus simple, est faite non seulement des grandes émotions de l'histoire et de la légende, mais encore de toutes les lueurs poétiques qu'ont laissées, dans leurs existences trop rares, ceux qui furent les phares de l'esprit humain. Quel est le plus vrai d'Achille, de Bayard ou de Murât? L'homme simple l'ignore, et il a raison. Et il ignore aussi qui fut le plus vivant du paladin Roland ou du chevalier Don Quichotte.

Voilà pourquoi, quand on parle de Cervantes en France, chacun s'écrie : « Don Quichotte! » Et l'on semble ignorer que, derrière ce héros imaginaire et fantastique, il y a un héros réel, jamais ridicule, celui-là, et toujours beau, qui est l'auteur lui-même.

Chose curieuse, en effet. L'autre jour, dans un journal parisien, le Gil Blas, un de nos confrères, M. Charles Colline, interrogeait les ténors momentanés de notre littérature boulevardière, touchant le projet d'une statue à Cervantes. Il n'y en a pas eu un qui ait dit un mot sur Cervantes lui-même. Tous ont parlé de Don Quichotte, et un seul, je crois, des Novelas


CERVANTES ET LE HÉROS 403

ejemplares et d'autres oeuvres du grand écrivain. Mais du poète à la vie magnifique, personne. On semble l'ignorer. lia fait Don Quichotte, c'est tout. Mais voici mieux. N'ai-jepas entendu, moi-même, devant témoins, un soir de cette semaine, le directeur très boulevardier d'un journal très parisien faire la recommandation suivante à un de ses plus spirituels collaborateurs, qui souriait dans sa barbe :

— Soit, mon cher ami, parlez de Don Quichotte ; mais de Don Quichotte seulement, pas de Cervantes. En France on connaît Don Quichotte. Cervantes est indifférent. Et il est inutile d'apprendre aux Français ce qu'ils ne savent pas.

La voilà bien, cette ignorance française ou du moins cette ignorance parisienne, qu'on nous reproche tant, à l'étranger, avec un semblant de raison, grâce aux niaiseries du journalisme.

Eh oui, pauvres gens, Cervantes a fait Don Quichotte et cette oeuvre a fait l'universelle gloire du poète. Mais croyez-vous qu'on puisse produire un si splendide chef-d'oeuvre, si l'on n'est pas soi-même un homme au-dessus du commun? Nous sommes tellement habitués, en France, à une littérature terre à terre, faite par des écrivains rond-de-cuir, à la vie honnête et terne de contribuables inoffensifs, que la conception du poète-héros échappe encore à nos lamentables cervelles. Pour nos serviles esprits d'officiers d'académie, de légionnaires bien sages, ou d'aspirants académiciens, un grand poète est un monsieur qui a. fait un bon livre. Le reste ne nous regarde pas. Et c'est ainsi que l'autre jour, à Londres, pour la stupéfaction de l'Angleterre, l'indignation de l'Italie et la honte de la France, on a vu M. Victorien Sardou mettre à la scène un Dante dont la vie politique était candidement oubliée. Et ce même M. Sardou, pour son excuse, exprimait cette hérésie monumentale,


404 CERVANTES ET LE HÉROS

qu'il valait mieux cacher l'existence publique de Dante parce qu'elle était « assez obscure » et même « assez peu noble ».

Et sans doute, nous imaginons-nous par la même ignorance, que Cervantes a été un gendelettre bien appliqué ayant réussi sur le tard. Ou même, ceux qui, par hasard, ont lu, dans les dictionnaires, de vagues notices biographiques, estiment-ils, comme M. Sardou pour Dante, qu'il vaut mieux cacher l'existence tourmentée du grand poète espagnol, qui fut un guerrier tumultueux et un sujet peu docile, et qui connut les inconvénients de la prison. Ah! dame! un écrivain qui a un casier judiciaire, ce n'est pas à dire, assurément, dans le pays où les poètes aspirent tous aux palmes ou aux cordons !

Eh bien, non! Et, dussions-nous jeter l'effroi dans les familles où l'on rêve d'un avancement paisible pour la chère progéniture, nous ne pouvons pas ne pas exalter Cervantes lui-même. Don Quichotte est une oeuvre incomparable. C'est entendu. Mais par quelles vertus supérieures, par quelles flammes vivifiantes, par quel héroïsme enfin a-t-on pu concevoir, purifier et grandir jusqu'au sublime une des oeuvres qui sont l'honneur et la gloire de l'esprit humain? Voilà ce que la statue de Cervantes devra nous apprendre par sa présence réconfortante parmi nous.

II

Ce fut un héros. Non pas seulement un héros parce qu'il se battit courageusement à Lépante, mais parce que dans toute sa vie, dans les actes de la vie privée comme dans ceux de la vie publique, il manifesta constamment, sans effort, et parla seule élévation de sa nature, les sentiments de noblesse, de générosité, de


CERVANTES ET LE HÉROS 405

bravoure, de pitié, d'émotion, d'indépendance et de fierté qui sont l'apanage et la splendeur des héros.

Ce grand fou de Carlyle, le plus fuligineux et le plus trouble des génies, l'a naturellement oublié dans sa théorie des héros-poètes. Mais la conception des héros, d'après Carlyle, est si confuse et parfois si stupide, elle a tellement dérangé, par des niaiseries apocalyptiques, la cervelle des nouvelles générations, qu'il faut absolument, quand on parle d'un écrivain héros, déclarer que la conception que l'on porte de l'héroïsme n'a rien de commun avec les divagations de ce génial mais incomplet prophète britannique, qui donne l'impression, parfois, d'un Hamlet à Pathmos.

« Le héros est un messager envoyé du fond mystérieux de l'infini, dit le bon Carlyle, avec des nouvelles pour nous... Il vient du coeur du monde, de la réalité primordiale des choses... »

Et, par ce système, un des héros-écrivains proclamé par Carlyle est... Jean-Jacques Rousseau! Rousseau, le plus lâche, le plus méprisable, le plus servile, le plus fourbe, le plus déshonorant pour le génie humain qui ait jamais paru dans toutes les littératures ! Rousseau, dans la vie de qui on ne trouve pas un seul acte vraiment beau, et où l'on trouve, au contraire, toutes les bassesses et toutes les trahisons. Rousseau, dont l'oeuvre empoisonnée de sentiments malsains a été une des plus pernicieuses et des plus dévirilisantes des temps modernes, lui, vraiment, le père et le suscitateur de tous « les mauvais maîtres », Carlyle l'a mis dans ses « héros », et l'on voit, après cela, ce qu'il faut penser des fumées prophétiques du fameux auteur de Cromwell!

Cervantes, au contraire, ce fut le héros type, le héros complet, l'être sans bassesse, sans lâcheté, sans méchanceté, sans cupidité, sans haine pour personne, sans envie de personne, et, de plus, constamment


406 CERVANTES ET LE HÉROS

animé d'une noblesse inaltérable dans ses actes et dans ses pensées. Le vrai héros, c'est-à-dire l'être à l'âme haute et pure, n'est pas héros par hasard, un jour, dans une occasion éclatante : il l'est toujours, au repos comme dans l'action, dans ses moindres rêves comme dans ses gestes les plus sublimes. Et lorsque, n'agissant pas, il écrit, alors ses oeuvres, d'où toute mauvaise pensée est bannie, resplendissent d'une sorte de flamme purifiante et réconfortante, et elles sont les bienfaitrices de l'humanité. Les deux plus beaux exemples de cette grandeur à la fois littéraire et morale, ce sont Dante et Cervantes. En des temps et en des pays différents, ils ont donné ce modèle au monde d'une vie et d'une oeuvre si étroitement unies, qu'on voit bien, aies admirer, qu'il n'est d'autre secret pour faire des chefsd'oeuvre que de s'élever soi-même jusqu'à la dignité du héros. Et vovez comme ils sont universels, comme leur nom domine tous les peuples et tous les siècles, comme leur gloire est devenue aussi incontestable que l'éclat du soleil !

Aussi, écoutez-les. Dès qu'ils parlent de leur rôle d'écrivain, on sent à leurs moindres paroles qu'ils ont conscience d'une mission supérieure et qu'ils se sentent responsables de millions d'âmes. Ce sentiment de la responsabilité donne à leur exaltation poétique une certaine fierté que les esprits superficiels prennent pour de l'orgueil : et ce n'est, en réalité, que l'obéissance émue à leur destin supérieur. Ce n'est pas pour eux qu'ils sont fiers ; ils le sont pour la grandeur de cette poésie éternelle dont ils se sentent les servants élus : « Si je prévoyais, dit Cervantes, que mes écrits pussent inspirer quelque penchant vicieux, je me couperais plutôt la main qui me reste que de les publier ! » Quel beau cri ! et quel beau geste l'accompagne ! Et quelle superbe allure castillane dans cette leçon de grandeur ! Le héros mutilé de Lépante rappelant qu'il


CERVANTES ET LE HÉROS 407

fut blessé dans l'inoubliable épopée du seizième siècle, mais montrant ainsi qu'à la gloire des armes il préfère encore la satisfaction de n'avoir pas fait de mal aux âmes remuées par lui !

Cette même fierté, nous la retrouvons dans le grand Dante Alighieri, quand, oubliant tous ses actes de citoyen, toutes ses douleurs de proscrit, tous ses rêves d'empire, il ne songe plus qu'à sa belle mission de poète et s'écrie en acclamant Virgile :

Tu se lo mio maestro, c 'l mio autore :

Tu se' solo colui, da eu' io tohi

Lo bcllo stile che m' ha fatto oiwre !

Et de même que la vie de Dante doit -être pour nous un objet d'admiration aussi grand que son oeuvre, de même la vie de Cervantes doit être citée en exemple à toutes les nouvelles générations.

Il ne m'appartient pas de la raconter ici. Cette vie est trop connue et a été trop souvent narrée pour qu'il soit besoin d'y revenir, n'ayant rien de nouveau à apprendre sur l'existence même du grand homme. Sa belle jeunesse aventureuse sur les galères de don Juan d'Autriche, sa présence fameuse à la grande bataille de Lépante, sa captivité en Afrique, les prouesses surhumaines accomplies par lui pour délivrer ses compagnons de chaîne, sa belle attitude devant le pirate Arnaute Mami, sa fierté devant le roi maure, sa joyeuse résignation au malheur : tout cela est connu de tous, et il suffit de le rappeler. Insistons seulement auprès des jeunes écrivains pour qu'ils apprennent cette biographie héroïque aussi utilement qu'ils lisent Don Quichotte. Mais le plus beau de la vie de Cervantes, le plus héroïque peut-être, plus encore que ses prouesses de Lépante, c'est le courage avec lequel il accepta les déboires de sa vie littéraire et subit l'obscurité avant d'arriver à la gloire. Ah! dans


408 CERVANTES ET LE HÉROS

ce temps où l'on nous parle de leçons d'énergie, quelle école que la vie de Cervantes ! Celui qui devait être un des six ou sept flambeaux de l'humanité fut en butte à toutes les attaques de l'envie et à tous les pièges de la basse médiocrité. Il y avait en Espagne, au seizième siècle, des « gendelettres » vaniteux et triomphants comme il y en a en France au vingtième siècle; et le héros-poète mit plus de vingt ans à faire surgir son grand nom parmi des flots d'imbéciles et de pédants. Celui qui devait écrire Don Quichotte, l'oeuvre aujourd'hui la plus lue de tout l'univers, commença par n'être pas lu des hommes de son temps. Il avait passé la cinquantaine quand il vit luire les premiers rayons de la gloire. Or, jamais il n'exhala une plainte, jamais il ne désespéra; jamais il ne fit une platitude pour acheter ce qu'il méritait si haut ; jamais il ne faillit à sa destinée et ne consentit à des oeuvres basses pour conquérir la célébrité. Il l'attendit, souriant et joyeux, avec la même belle humeur qu'il attendait la délivrance dans les souterrains d'Arnaute Mami.

Et voilà pourquoi son oeuvre est si forte et si émouvante. On dirait qu'elle n'est pas faite de la même matière que les oeuvres ordinaires de l'esprit humain. Il semble qu'elle n'a jamais été écrite sur une table, avec de l'encre et du papier. Elle a je ne sais quoi d'un récit jailli du coeur, conté tout haut à des foules attentives où se mêlent des têtes pensives, des fronts plissés de vieillards et des yeux naïfs d'enfants ravis. Elle est un cri de l'humanité. Elle raille les faux héros, et peu à peu elle arrive à exalter l'héroïsme. Et de page en page, il y ruisselle tant de pitié, tant de bonté, tant de droiture, que l'âme en est réconfortée comme d'un voyage en un pays d'air pur.

Et ce sera la gloire indiscutable de l'Espagne qu'elle ait été, cette nation héroïque et fière, la seule où pou-


CERVANTES ET LE HÉROS 409

vait s'aventurer un Don Quichotte, la seule où pouvait naître et penser un Cervantes.

Cervantes! n'est-ce pas, en vérité, le symbole même, le destin incarné de l'Espagne? Admirable peuple qui fut pendant tout le moyen âge le gardien tragique de la civilisation occidentale contre la montée menaçante de l'Islam; puis qui devint l'inaugurateur des temps modernes en élargissant le cadre du monde ; puis qui rêva d'empire universel et, dans sa splendide folie d'expansion, alla briser sa destinée sur les rochers des côtes normandes, et connut cette formidable destinée d'être vaincu par les éléments plutôt que par les hommes; peuple qui, dans ses jours d'épreuve, montra plus de grandeur morale que dans ses jours de triomphe; nation patiente qui, jamais humiliée, attend, dans l'orgueil légitime de son histoire, l'inéluctable retour des heures glorieuses; elle est personnifiée tout entière dans ce grand et héroïque poète, dont l'image sculptée va resplendir sur nos places publiques; et c'est elle aussi que nous irons saluer quand nous saluerons Cervantes !

JEAN CARRÈRE.


LES MIETTES DE LÀ VIE

Avec les premières feuilles, les premières candidatures à l'Académie française commencent à pousser : la liste s'allonge, s'allonge... à l'infini. L'Académie n'est-elle pas le plus délicieux des salons? Si parfois il y a des débats, ils sont exemplaires de finesse et de courtoisie.

C'est le jeudi, vers les deux heures, que les académiciens commencent à arriver pour la séance intime. Ils déposent leurs effets dans une grande salle en longueur qui leur sert d'antichambre.

Leur cénacle est une belle salle oblongue décorée d'une vaste cheminée en face de la porte. L'immense table qui la meuble, l'entoure complètement comme une table de réfectoire; elle s'ouvre seulement au milieu, autour du bureau où sont assis le président, le chancelier et le secrétaire perpétuel. L'intérieur est garni de tables placées en largeur et qui font travée. L'une de ces tables estréservée aux dictionnaires. Les autres n'ont point de destination spéciale.

Lorsque l'heure sonne, le président prononce : « Messieurs, la séance est ouverte. Je donne la parole à M. le secrétaire perpétuel, pour la lecture du procèsverbal. » Aussitôt l'on dépouille la correspondance et l'on passe à l'ordre du jour.

Les académiciens n'ont point de place fixe, seulement, en réalité, chacun a la sienne propre qu'il affectionne particulièrement, de sorte que l'aspect des


LES MIETTES DE LA VIE 411

séances estpresque toujours le même. Ainsi M. Coppée s'assied souvent à gauche, non loin de la cheminée; M. de Hérédia du même côté. Lorsque jadis Victor Hugo assistait aux séances, c'était toujours à l'autre extrémité de la salle, à la droite de Jules Simon, qu'on le voyait. Le duc d'Aumale occupait, de préférence, une des places de la seconde travée du milieu. De là son attention, toujours en éveil, suivait toutes les discussions engagées. Etait-il frappé d'un nom, d'un mot, sa verve se donnait carrière. Il parlait, paraît-il, d'abondance, avec un charme et une délicatesse de bonhomie sans exemples.

Chacun des Immortels a, du reste, sa physionomie particulière ou sa fonction déterminée. Jadis c'était M. Nisard que l'on chargeait de presque tous les rapports. Aujourd'hui s'il y a des versa lire c'est M. Coppée à qui incombe le soin de cette lecture. M. SullyPrudhomme n'a jamais l'air bien gai. On se souvient que M. Legouvé était réputé comme un admirable lecteur. Sa succession a été prise par MM. Sardou et Halévy.

Et M. Pingard, me direz-vous, que devient-il dans tout cela? M. Pingard, sachez le, a sa place, avec l'huissier de service, sur un banc, près de la porte. Il est le gardien vigilant qui défend l'entrée au vil troupeau des humains... Heureux M. Pingard!

Puisque nous parlons d'Académie, vous avez pu voir, il y a quelques jours, un article de M. Jules Claretie qui posait la candidature à l'Académie française du poète Mistral. Si la nouvelle se confirmait, il devrait bientôt rendre aux trente-neuf académiciens électeurs la traditionnelle visite. Peut-être se souviendrait-il alors de celle qu'il fit jadis, en d'autres circonstances,


412 LES MIETTES DE LA VIE

à Barbey d'Aurevilly et que les journaux de l'époque narrent en ces termes :

Mistral se présente chez Barbey d'Aurevilly, le salue, et se nomme.

— Comment, fait l'auteur des Diaboliques, vous êtes Mistral, vous?

— Moi-même, dit le poète avec sa franche allure campagnarde.

— Ah çà ! mais, en ce cas, vous n'êtes donc point un pâtre?

— Pas le moins du monde.

— Auriez-vous reçu de l'éducation par hasard?

— Hélas ! oui.

— Vous êtes bachelier, peut-être ?

— Je suis bachelier.

— Monsieur, dit alors Barbey, quand on s'appelle Mistral, quand on habite Crau, quand on chante la pauvre Mireille, on ne porte ni gants, ni mac-farlane, on s'habille de peau de bouc et l'on passe sa vie à garder des troupeaux ou à cueillir des olives. Ou bien, ajouta-t-il en se retirant, on avertit les gens dans une préface !

Aujourd'hui les académiciens recevraient probablement Mistral d'une tout autre façon.

Sait-on que la reine Amélie de Portugal, qui est en ce moment l'hôte de Paris, a reçu il y a quelques années la rose d'or des mains même du pape? La rose, selon le mot de Pie IX, est « le bon point du pape à la souveraine qui a été la plus sage pendant l'année ». Cette petite récompense est fort coûteuse pour le denier de saint Pierre : elle lui coûte la bagatelle de cinquante mille francs. Rien que l'orfèvre fait payer,


LES MIETTES DE LA VIE 413

paraît-il, plus de vingt mille francs son artistique travail.

La tige de la rose est en or massif. Elle mesure un mètre dix. Le calice de la fleur est formé de mosaïque sur laquelle sont gravés le nom du pontife, la date de l'envoi du souvenir et les titres de la souveraine. Les feuilles d'or de la rose sont parsemées de poussière de diamant, imitant la rosée du matin. Le tout est renfermé dans un magnifique écrin de satin blanc piqué de boutons de roses d'argent.

Vous pensez bien que, pour la remise d'un semblable cadeau, le Protocole est intervenu. Deux ambassadeurs sont désignés par le pape, pour le porter à la souveraine. Une voiture de la cour, enguirlandée de roses blanches, doit attendre à la gare les deux envoyés du Saint-Père. Le plus âgé des envoyés porte sur sa tête l'écrin de la rose d'or, et la dépose sur une table recouverte d'une nappe de soie blanche.

Une messe solennelle est alors dite par l'évêque de l'endroit, puis la souveraine se rend dans le salon de réception. L'un des envoyés lit la lettre du pape, tandis que l'autre, agitant par trois fois la rose d'or, la remet à l'évêque.

La souveraine se met alors à genoux devant le prélat qui dépose la rose sur son coeur, tandis que les chantres entonnent un solennel Te Deum.

Le roi s'avance à son tour et décore les deux ambassadeurs du pape. Ceux-ci ont coutume de rapporter à Rome, avec une lettre de remerciement de la souveraine, sa photographie renfermée dans un riche cadre orné de roses d'or.

La reine du Portugal avait reçu cette récompense suprême, en raison de ses bienfaits envers les pauvres portugais. On sait, en effet, que cette femme charmante est la plus pitoyable envers tous ceux qui souffrent.


414 LES MIETTES DE LA VIE

Vous avez entendu parler des démêlés que notre confrère, M. Marcel Schwob, avait eus avec son propriétaire qui voulait l'empêcher d'accomplir une bonne oeuvre, en prêtant à une famille nécessiteuse l'appartement qu'il occupait, pour le temps qui lui restait à courir de sa location. Ceci nous remet en mémoire une anecdote assez curieuse sur Proudhon, le farouche socialiste et ses démêlés (comment n'en aurait-il pas eu?) avec un de ses propriétaires.

Un jour, Proudhon conçoit l'idée de fonder à Paris une librairie populaire. Il visite plusieurs appartements et en découvre un très vaste, rue Vivienne, qui lui paraît faire tout à fait son affaire. Il l'arrête au prix de six mille francs. Il était enchanté de son acquisition lorsque, quelques jours plus tard, rencontrant un de ses amis, il lui parle du fameux loyer. L'autre hausse les épaules et lui démontre clair comme le jour, qu'il a été dupe, que le prix est beaucoup trop élevé et que le propriétaire, comme on le dit vulgairement « l'a mis dedans. » Proudhon ne veut pas être battu : il cherche, et enfin, il trouve un expédient. Il retourne chez son propriétaire :

— Votre appartement est bien petit.

— Ah! que voulez-vous, monsieur Proudhon? Vous l'avez vu avant de signer le bail.

— Sans doute, mais c'est à cause de mon commerce.

— Comment, votre commerce ? Mais je vous croyais rentier.

— Hélas! les temps sont durs, j'ai dû acheter un fonds...

— Un fonds de quoi?

— Marchand de fromages en gros.


LES MIETTES DE LA VIE 415

— Marchand de fromages ! Mais, malheureux, vous n'y.songez pas : vous allez empester la maison.

Le propriétaire se met à geindre, à entrer en fureur, à supplier, puis il s'apaise et propose à Proudhon une transaction :

— Je vais vous donner six cents francs et nous résilions le bail!

Ce qui fut dit fut fait. Le bail fut résilié, et le propriétaire compta six cents francs à Proudhon qui les envoya aux pauvres de Besançon.

Le lendemain, les petits journaux s'emparaient de l'aventure et accusaient Proudhon d'accaparer les fromages !

-xLa

-xLa des députés va bientôt revenir de vacances.

Le Palais-Bourbon se met en frais pour recevoir nos honorables. Il n'est pas jusqu'à la bibliothèque qui ne fasse provision d'ouvrages de toutes sortes.

A ce propos, nous avons cherché à savoir quels étaient ceux des auteurs qui étaient demandés le plus fréquemment par MM. les députés. Là comme ailleurs, ce sont, paraît-il, les romanciers qui ont le plus de succès : Balzac, Flaubert, Alexandre Dumas, Zola, Bourget et même, paraît-il, Paul de Kock !

On dit que le volume des Mémoires de Thérésa a été fort demandé, car les pages en sont graisseuses, comme d'ailleurs les Confessions de Ninon de Lenclos!

Est-ce que nos honorables s'intéresseraient, par hasard, à autre chose qu'à l'économie politique?...

BIXIOU.


UNE NUIT

DE LA

SEMAINE SANGLANTE

En 1871, j'avais douze ans, et j'habitais avec mes parents, 414, rue Saint-Honoré, presque au coin de la rue Royale.

Ma mère et moi avions passé l'hiver terrible loin de Paris, où restaient les hommes de la famille, et nous étions revenus dès que les chemins avaient été ouverts, le 16 mars. Deux jours après, on se tuait place Vendôme, et j'ai vu courir comme des fous, devant nos fenêtres, les hommes d'ordre, comme on les appelait, qui venaient d'essuyer cette fusillade inattendue.

Notre quartier formait la seconde ligne de défense des fédérés, car, entre la place de la Concorde et la ceinture des fortifications, il n'y avait que le désert, facile à parcourir, des Champs-Elysées; aussi avait-on multiplié les moyens d'action; la terrasse des Tuileries, garnie de canons, était un rempart tout prêt et solide, complété dans son prolongement, à l'entrée de la rue de Rivoli, par une barricade formidable, véritable redoute exécutée avec soin sur les plans de Gaillard père; une autre presque aussi forte barrait le quai; la rue Royale et l'entrée de la rue Saint-Honoré étaient également défendues. Tout annonçait là une Tésis-


UNE NUIT DE LA SEMAINE SANGLANTE 417

tance désespérée ■— que la prise de Montmartre évita — et dont les paisibles habitants du voisinage s'effrayaient grandement, par avance.

Le 23 mai, de bon matin, ils furent réveillés par le canon tonnant, pour la première fois, sur la terrasse des Tuileries. Ce fut une grande émotion; dans toutes les maisons, à tous les étages, sous les mansardes et au fond des cours, on comprit aussitôt que les Versaillais venaient d'entrer, et ce coin de .Paris, peu bienveillant pour la Commune, fit des voeux pour le succès de la troupe régulière contre les insurgés.

Le canon ne cessa plus de se faire entendre et, dès ce moment, le grand ennui fut d'être privé de nouvelles et de provisions; on ne pouvait sortir des maisons devant lesquelles les fédérés organisaient la résistance, les magasins restaient fermés et, pris ainsi à l'improviste, chacun manquait des choses les plus nécessaires, surtout de pain. Dans la journée, pourtant, notre cuisinière parvint à sortir, grâce, je pense, à ses intelligences avec un officier de fédérés auquel je l'avais vue parler plusieurs fois. Elle se procura des pains réquisitionnés pour elle aux. boulangeries voisines, Ladurée et Vaury, et en distribua à tous nos voisins. On le lui paya très généreusement et je l'ai toujours soupçonnée de ne point l'avoir acheté.

Naturellement, tout ce qui n'était pas fédéré demeura étranger aux péripéties du combat. Les soldats de la Commune s'occupèrent très peu des habitants du quartier, pourvu que ceux-ci ne fussent pas vus aux fenêtres, ni aux portes ; ceux qui s'y hasardaient étaient mis en joue ou renvoyés à coups de crosse. D'après l'ordre, les fenêtres devaient être fermées et les portes entr'ouvertes pour faciliter la défense.

Sous nos fenêtres, on avait placé une grosse pièce d'artillerie qui tirait de temps en temps, je ne sais trop sur quoi, car le champ manquait devant elle. A chaque

R. H. 1903. - VI, 4. 14


418 UNE NUIT DE LA SEMAINE SANGLANTE

coup, la maison entière semblait secouée, et, à l'intérieur, on recevait comme une commotion dans le ventre.

On devine dans quelles inquiétudes nous étions tous, à deux pas de ce grand drame dont on ne connaissait aucune péripétie !

Dans la nuit du 24 au 25, vers trois heures, un officier de fédérés entre chez nos concierges, braves Alsaciens au fort accent, qui avaient deux enfants de douze et quatorze ans, Frantz et Fritz, — on verra plus loin pourquoi je donne ce détail — et il leur dit, sans autre préambule :

— Allez-vous-en! nous allons flamber la maison.

— Comment!... Que dites-vous?...

— Pas d'observations. Filez vite!

— Mais les locataires?

— Avertissez-les si vous voulez, nous ne tenons pas à les brûler vifs. Nous vous laissons dix minutes. Voyez, d'ailleurs, tout le quartier est déjà en feu.

C'était vrai. Les insurgés ne pouvaient plus tenir contre l'effort des troupes de Versailles, et, par rage, par folie, ou peut-être, comme ils le prétendaient, pour favoriser leur retraite, ils venaient d'incendier une maison rue Boissy-d'Anglas, quatre rue et faubourg Saint-Honoré, aux coins de la rue Royale, et deux ou trois rue Royale même; notre tour était venu.

Les concierges et leurs fils se précipitent dans les escaliers, sonnent à toutesles portes, donnent l'alarme, et, après quelques minutes, les locataires se trouvent dehors, en général vêtus, la plupart ne s'étant pas couchés. Seuls, deux ménages ne furent pas réveillés et continuèrent à dormir tranquillement. Dans l'affolement, on ne s'aperçut d'abord pas de leur absence.

— Partez devant, avait dit mon père. Je prends quelques papiers importants et je vous suis.

Nous voilà dans la rue, hommes, femmes et enfants,


UNE NUIT DE LA SEMAINE SANGLANTE 419

une douzaine, très ahuris, comme l'on pense, et très désorientés. Le faubourg Saint-Honoré était tout couvert d'un rideau de flammes, car ses vieilles maisons brûlaient comme de la paille ; le spectacle était terrifiant, mais fort beau. Sur ce fond rouge se détachait la barricade située à l'entrée de la rue Saint-Honoré et couverte de fédérés tiraillant avec acharnement sur le faubourg; devant nous, on n'en voyait plus un seul.

Nous nous engageons dans la nuit noire, tournant le dos au faubourg. Presque aussitôt nous sommes arrêtés par une autre barricade en pavés, à moitié détruite; au coin de la rue Richepanse, un passage entre la barricade et une boutique de chapelier permettait à une personne de se glisser. Les fuyards s'y engagent un à un. L'opération était longue, aussi le fils aîné du concierge, Fritz, et moi, escaladons les pavés. Je l'aidais à passer quand, tout à coup, plusieurs coups de feu éclatent; le pauvre enfant me lâche la main, dégringole, et s'allonge sur la chaussée; croyant qu'il faisait un faux pas, je me penche pour le relever et j'aperçois un flot de sang coulant vers le ruisseau : il avait reçu une balle dans la tête.

— Mein Fritz ! Mein Fritz !

C'est la mère qui se précipite sur lui. Mais le père, songeant qu'il n'y avait plus rien à faire pour celui-là, et qu'il faut sauver l'autre, entraîne sa femme, et nous repartons, longeant les murailles où les balles crépitent, moi à vingt-cinq pas en avant, presque courant, vers la place Vendôme.

La rue Saint-Honoré, à la hauteur du NouveauCirque actuel, fait un léger coude. A peine ai-je franchi ce point, que la fusillade m'accueille de nouveau, venant de la rue de Castiglione, où les Versaillais, justement, s'installaient. Voyant une ombre déboucher, ils tiraient sans savoir à qui ils avaient affaire. Je m'arrête, indécis; alors, à un balcon en face


420 UNE NUIT DE LA SEMAINE SANGLANTE

de moi, un domestique se montre, au risque de se faire tuer, et me fait signe d'entrer dans la maison contre laquelle je me trouvais. La porte cochère était, en effet, entr'ouverte, je m'y cache, et je fais entrer successivement ma mère et nos compagnons. Nous nous installons pêle-mêle sur l'escalier, assis dans l'obscurité sur les marches, et commençant à pouvoir réfléchir sur tout ce qui venait de se passer en si peu de minutes : l'enfant tué, la maison brûlée sans doute, mon père séparé de nous et qui ne nous avait pas suivis, —nous avons su ensuite qu'ayant tourné le coin de la rue Richepanse, il nous avait perdus, et n'avait couru aucun danger — les locataires restés chez eux et dont on ne s'expliquait pas l'absence; toutes pensées bien douloureuses! La concierge ne cessait de se lamenter :

— Mein Fritz ! mein lieber Fritz !

Sans qu'aucun de nous trouvât une parole de consolation ou d'espoir, car il était certain que le pauvre Fritz était mort.

Le bruit qu'avait fait notre arrivée attira pourtant quelques habitants de la maison; on nous prêta une bougie et, dans la pénombre où nous étions, tous pressés avec des allures sinistres, on échangea à voix basse quelques impressions. Au dehors, la fusillade avait cessé.

— De ce côté aussi on met le feu, nous dit une belle et grande jeune fille, et si vous voulez voir un énorme incendie, vous n'avez qu'à me suivre.

La demande rencontre peu d'écho. Pourtant, ma curiosité s'éveille, et avec la permission de ma mère, heureuse de causer chez moi une diversion, quelque terrible qu'elle pût être, je monte au sixième étage, nous poussons une petite porte et je me trouve sur le toit, dans un très étroit passage garanti par une balustrade en fer contre une chute possible du visiteur dans la rue du Mont-Thabor. Devant moi, à vingt mètres,


UNE NUIT DE LA SEMAINE SANGLANTE 421

un immense brasier rouge, des colonnes de fumée envoyant en l'air les papiers calcinés, comme sous la poussée d'un piston formidable. C'était le ministère des finances qui brûlait, sur l'emplacement où se trouvent actuellement l'Hôtel Continental, la rue Rouget-del'Isle et diverses maisons.

Le spectacle était superbe, si j'ose dire, et m'impressionna beaucoup.

Ma compagne me fit remarquer dans la rue un grouillement de choses noires qui filaient avec rapidité.

— Ce sont, me dit-elle, les rats du ministère. Il y en a des milliers; chassés par le feu, ils traversent la rue et se réfugient dans les maisons.

De fait, les caves et les appartements de la rue de Castiglione et de la rue du Mont-Thabor furent longtemps infestés de cette vermine, à la façon d'une véritable plaie d'Egypte!

Je redescendis juste à temps pour voir entrer six fédérés qui, ne sachant plus où aller dans la rue cernée de toutes parts, venaient demander asile humblement, quittes à l'exiger de force. La concierge de la maison, après avoir parlementé et hésité, leur ouvrit la porte de la cave; l'un de ces hommes, blessé à la tête et enveloppé de son mouchoir, était entièrement couvert de sang, et chaque pas que faisait un de ses compagnons laissait une plaque rouge sur les dalles du vestibule... Ces fédérés étaient peut-être de ceux qui avaient tiré sur nous; c'est la pensée qui nous vient à tous. On le leur dit; ils protestent, ils accusent les Versaillais... Qui sait? Le lendemain, dans une perquisition, ces six malheureux furent découverts et fusillés, comme tant d'autres, sur la terrasse des Tuileries.

La porte s'ouvre de nouveau : ce sont les uniformes bleus et rouges. Les Versaillais ont occupé tout le quartier et nous sommes délivrés ; nous pouvons sortir dans la rue.


422 UNE NUIT DE LA SEMAINE SANGLANTE

Le jour était venu.

Nous repartons rapidement vers la rue Royale, demandant aux soldats, aux rares passants, des nouvelles de notre maison. Les réponses sont contradictoires :

— Le 414? Il brûle!

— Non ! c'est le 420 !...

— Le 414 aussi. Tout brûle par là!...

Etc. Bref, nous ne savions rien et nous pressions le pas. A peine avions-nous dépassé l'église de l'Assomption que, tout d'un coup, les maisons en feu du faubourg, que nous apercevions très distinctement, se balancent et s'effondrent dans un nuage de poussière et d'étincelles. La secousse fait tomber aussitôt un des coins de la rue Saint-Honoré, — l'autre avait échappé à l'incendie. — Une panique folle, irrésistible, s'empare de tout le monde.

— Le quartier est miné, tout saute!

Un flot, dans lequel se trouvent même des soldats, nous emporte jusque près de la rue de Castiglione. Puis on se rassure, on revient, et enfin nous rentrons dans notre maison, où les fédérés n'avaient pas eu le temps de finir leur oeuvre de destruction, et où mon père, arrivé depuis un instant, nous attendait, fort inquiet.

Voilà les événements terribles de cette nuit dont il subsiste en moi une impression ineffaçable. Enfermant les yeux, je retrouve facilement le rideau de feu du faubourg Saint-Honoré, la mort de Fritz, notre lugubre groupement sur l'escalier noir, la mer de feu et de fumée du ministère, et le grondement sourd des maisons tombant au milieu des cris, — sur les malheureux qn'on retrouva plus tard brûlés ou axphyxiés dans les caves, notamment les employés, jeunes gens et jeunes filles, d'un grand établissement de couture, Fanet et Béer, je crois.

De la semaine sanglante, il m'est resté encore quel-


UNE NUIT DE LA SEMAINE SANGLANTE 423

ques autres tableaux bien propres à frapper l'imagination d'un enfant. Le lendemain soir, une grande lueur rouge couvrait Paris, annonçant un incendie plus considérable encore que tout ce que nous avions vu : c'était le feu du Grenier d'abondance. Pendant plusieurs jours, les obus lancés du Père-Lachaise passaient en sifflant au-dessus des maisons, faisant leur trou çà et là, tuant ou blessant, entre autres une femme, rue Saint-Florentin, devant l'ambulance où je la vis porter toute pantelante; la statue de Lille, place de la Concorde, est décapitée; dans un coin de la cour de l'église de l'Assomption, l'on entassait les cadavres ramassés dans la rue et au pied de la terrasse des Tuileries, où l'on fusillait les insurgés; il y avait là un tas fort haut, recouvert d'une bâche, et d'où le sang gouttait encore, formant une mare. Enfin je revois le défilé des prisonniers par la rue de Rivoli ou les boulevards, l'horrible voie douloureuse de Satory. C'était à deux pas de chez nous, contre la terrasse des Tuileries ou contre le soubassement de l'église de la Madeleine, que se réglaient les comptes, les terribles comptes de ceux qui, dans ce troupeau déguenillé, noir de sang, de sueur, de poudre et de poussière superposés, avaient refusé de marcher ou maudit le sort avec des injures. On les faisait sortir du rang où des soldats avaient dû les pousser de force, les traîner, souvent même les porter; on les collait au mur, et on les fusillait. C'était nécessaire peut-être, mais épouvantable, surtout après que le premier moment de surexcitation, presque de folie, était passé. Je dois dire pourtant que dans la foule, pressée sur le passage du convoi, on n'entendait pas un cri de miséricorde; des hurlements horribles, des menaces, des injures, pleuvaient avec des morceaux de bois carbonisés et des pierres effritées, pris dans les ruines encore fumantes, pour être jetés aux insurgés vaincus. Les femmes surtout étaient sans pitié, criant :


424 UNE NUIT DE LA SEMAINE SANGLANTE

— Tuez-les! A mort!

A des soldats qui n'avaient pas besoin de ces excitations, car les officiers avaient grand'peine à les calmer. Et quand je dis : les femmes, j'entends les bourgeoises, les commerçantes, les passants de ce quartier aisé; les hommes, au contraire, plus calmes, regardaient en silence, le coeur serré et les larmes aux yeux, le lugubre et interminable défilé, songeant au mal qu'on leur avait fait, mais pensant aussi que parmi ces gens il y en avait de bien peu coupables et de cruellement punis ! Combien de malheureux dévoyés s'étaient trouvés entraînés par les circonstances, par les menaces, par le besoin de ces trente sous qu'on leur donnait chaque jour! Les crimes ont souvent des raisons qui échappent à la pitié des hommes !

Voilà de cruels souvenirs ! On a beaucoup pardonné, puis on a demandé et obtenu l'oubli. Maintenant, on parle de glorification. Que ces vertus sont difficiles à ceux qui ont vu, comme moi, Paris en flammes et le sang dans ses rues !

GASTON CERFBEER.


LA LUTTE SOCIALE

CONTRE LA TUBERCULOSE

I

En mars 1882, Koch annonçait à l'Académie de médecine de Berlin qu'il était parvenu à isoler le bacille, cause de la tuberculose. Ainsi se trouvait close la série des discussions sur la nature intime de ce mal, connu déjà d'Hippocrate, soigné par toutes les méthodes, sans qu'on pût lui trouver un remède spécifique.

On était alors encore au début de la théorie microbienne; de bonne foi, on s'imaginait que, connaître l'ennemi, c'était l'avoir terrassé. L'on crut que la tuberculose était vaincue et lorsque, quelques années plus tard, le même Koch présentait au monde médical sa fameuse lymphe,'dont on se rappelle le retentissant échec, il ne trouva pas un incrédule. Il fallut pourtant revenir de ces [enthousiasmes de la première heure. Vingt ans se sont passés et nous cherchons encore sur quel terrain nous^placer pour entreprendre une lutte véritablement efficace.

Pourtant le fléau ne cesse point déporter ses coups. On peut? dire qu'il n'épargne aucun pays, que toutes les races, toutes les familles lui ont payé leur tribut. On l'a répété partout : la tuberculose tue annuellement plus de 150,000 individus "en France seulement. Il


426 LA LUTTE SOCIALE

n'est pas d'épidémie, pas de guerre, qui puisse lui être comparée. On l'a donc, à juste titre, qualifiée de mal social, et, à défaut d'un remède spécifique, d'une vaccination qu'avaient entrevue un instant certains idéalistes, c'est un devoir social de chercher les moyens de diminuer le nombre des victimes. Ce devoir a été compris et nous assistons depuis quelques années à une multiplication des ligues antituberculeuses. Que doivent être leurs moyens d'action? Voici ce qu'il importe d'examiner.

II

A la vieille et désespérante formule des siècles derniers : « La tuberculose est absolument incurable, » on a substitué celle plus exacte donnée par le professeur Grancher : « La tuberculose est la plus curable des maladies chroniques. » Mais, comme le disait excellemment l'auteur de cette dernière proposition, dans un article récent, « après avoir longtemps méconnu la curabilité du tubercule, on le croit aujourd'hui trop facilement guérissable. » Il ne faut pas tirer des conclusions fausses d'une idée juste !

Tous les éducateurs du public dans cette question de la tuberculose ont adopté comme thème de leurs instructions : « La tuberculose est une maladie contagieuse, c'est une maladie curable, c'est une maladie évitable! » Cette triple affirmation, posée par le professeur Brouardel et par bien d'autres après lui, a besoin d'être expliquée et comprise.

Du jour où la tuberculose était démontrée maladie microbienne, sa contagion était établie. Scientifiquement, elle fut prouvée par les inoculations directes de produits tuberculeux à des animaux sains. On n'en a point trouvé jusqu'ici de réfractaires. Chez tous, plus ou moins rapidement, selon les espèces, selon les


CONTRE LA TUBERCULOSE 427

individus, on voit évoluer les lésions ordinaires du tubercule. Chez l'homme, les exemples abondent de cette contagion : contagion entre membres de la même famille, contagion entre employés du même bureau, contagion même, nous en sommes chaque jour témoins, entre malades de la même salle d'hôpital. Chaque tuberculeux sème autour de lui le germe de la maladie : ce ne sont pas seulement les expectorations mucopurulentes qui la renferment, ce sont ces petites particules de salive, de volume insignifiant, qui sont projetées pendant la parole. Des expériences démonstratives ont été faites et nous insistons sur ce fait, pour montrer la difficulté d'empêcher la diffusion du bacille.

Il ne suffit pas en effet d'afficher un peu partout : « Défense de cracher; » il ne servira de rien de frapper d'une amende les citoyens qui enfreindront cette défense; le jour où l'on aura obtenu l'obéissance de tous à cette première prescription, on n'aura encore fait qu'un pas. Irons-nous donc ressusciter les moeurs du moyen âge et renouveler les mesures de précaution prises jadis contre les lépreux ? Faudra-t-il défendre au porteur d'une bronchite suspecte, de parler autrement qu'en tenant devant sa bouche un mouchoir qui sera immédiatement porté à l'étuve municipale la plus proche aux fins de désinfection? L'absurdité d'une pareille législation n'est pas à démontrer. 11 faut en prendre notre parti. Le tuberculeux continuera à semer autour de lui des germes infectieux ; l'air de nos grandes villes foisonne de ces germes ; chaque inspiration en introduit dans notre organisme et si nous n'avions pas en nous-mêmes des moyens de défense, ce serait vite fini de l'espèce humaine.

Supprimer le porteur du germe en le guérissant,

c'était là la solution idéale. Nous avons en nous tout

un arsenal qui nous permet de lutter. Il s'agissait scuement

scuement renforcer nos moyens de défense pour que,


428 LA LUTTE SOCIALE

du combat entre l'organisme et le bacille, ce fût le premier qui sortît vainqueur. Repos, suralimentation, air pur : voilà les trois remèdes les plus sûrs contre la tuberculose. Le reste n'est qu'accessoire. Du jour où cette thérapeutique fut mise en pratique, on put voir, par les résultats obtenus, qu'elle était vraie et efficace. Il suffisait donc de l'appliquer en grand pour arriver à l'extinction du fléau et le but obtenu était double, puisqu'en même temps on arrivait à rendre à la société des milliers d'individus perdus pour elle.

C'est en Allemagne que l'on vit construire tout d'abord ces hôpitaux spéciaux connus sous le nom de « sanatoria » où l'on soumettait les malades au régime du plein air et du repos complet. Les premières maisons de cure furent construites pour la classe riche ; mais les heureux résultats qu'y obtinrent les médecins décidèrent rapidement à en établir d'autres pour les classes ouvrières.

En France, nous avons l'habitude d'imiter facilement ce qui se fait chez le voisin. Depuis trente ans, en matière scientifique, nous avons les yeux fixés vers l'Allemagne et nous admirons tout ce qu'elle produit, souvent sans distinguer les idées fausses des idées justes. Aussi, prenant modèle sur les Allemands, quand on s'occupa de la lutte antituberculeuse dans notre pays, on proposa de couvrir le territoire d'un vaste réseau de sanatoria.

Les partisans du sanatorium disent avec raison que le tuberculeux ne retirera aucun profit d'un séjour à l'hôpital commun. Il y est dangereux pour les autres malades, plus aptes à la contagion du fait de la maladie qui les a fait hospitaliser. Il immobilise un lit sans aucun profit pour la société, pour laquelle il est perdu comme unité active.

Ce n'est pas non plus à son domicile qu'il peut être soigné. Vivant dans les mêmes conditions qu'avant


CONTRE LA TUBERCULOSE 429

de tomber malade, il contagionnera sa famille et ne guérira pas. Le dispensaire antituberculeux, institué dans plusieurs villes, n'a sa raison d'être que comme annexe du sanatorium. Il doit dépister dès le début les cas suspects pour les diriger vers la maison de cure. Les résultats obtenus par la distribution de remèdes à domicile ne seraient qu'illusoires. Aucune guérison vraie ne sera acquise par ce moyen.

Quelques voix pourtant, et non des moindres, combattent le dogme du sanatorium. Des esprits bien avisés trouvent qu'il y a lieu d'étudier de plus près les succès allemands avant de passer à l'exécution du plan proposé en France. Le professeur Robin, dans une conférence récente faite à 1' « École des hautes études sociales », s'élevait avec force contre ceux pour lesquels le sanatorium est la base inébranlable sur laquelle doivent s'appuyer tous les efforts de la « lutte antituberculeuse ». Le professeur Grancher, dans un article datant seulement de quelques jours, disait : « Je suis contre le sanatorium allemand, principe etprimitm movensàe la lutte antituberculeuse, instrument capital de la prophylaxie sociale. »

Il est beau de partir en guerre contre le fléau, d'annoncer la guérison à tous les désespérés. Mais on nous présente le projet comme une oeuvre de sage économie sociale; on nous parle des forces conservées à la société. Nous avons donc le droit d'étudier au point de vue économique ce que coûterait le sanatorium et ce qu'il rapporterait.

Le calcul de la dépense a été fait maintes fois. Le chiffre donné par M. Robin dans la conférence dont nous parlions plus haut est des moins exagérés : la construction de sanatoria populaires en nombre suffisant pour recevoir tous nos malades curables nécessitera l'immobilisation d'un capital de 600 millions au bas mot. On pourra ainsi recevoir simultanément


430 LA LUTTE SOCIALE

80,000 tuberculeux environ qu'on gardera quatre mois en moyenne. L'entretien de ces tuberculeux, en prenant comme base le chiffre de 3,000 francs par an, coûtera, annuellement, 240 millions à la France. Mais ce ne sera là qu'une partie de la dépense, la plus minime peut-être; il faut compter avec les secours aux familles de nos malades. On ne peut abandonner dans la misère ceux que faisait vivre le travail de nos hospitalisés. Si l'on ne veut pas voir rester vides les sanatoria, il faudra bien prendre à la charge de la société tous ces malheureux. Voilà la dépense doublée. Et ces chiffres sont encore trop faibles peut-être, puisque beaucoup évaluent la dépense première à un milliard, certains même à 1,800 millions, et la dépense annuelle à 800 millions au moins !

C'est la danse des millions et elle doit donner à réfléchir, même quand il s'agit d'un budget comme le nôtre, dépassant quatre milliards. Mais serions-nous même sûrs, au prix de telles dépenses, d'arriver à l'extinction du fléau au bout d'un certain temps ? Ceux qui sortiraient de nos sanatoria, après y avoir passé quatre, cinq, six mois, un an même, seraient-ils radicalement guéris, reprendraient-ils leur travail avec des chances de survie égales à celles des autres individus du même âge? L'expérience de l'Allemagne va nous répondre.

C'est bien en se plaçant sur le terrain économique que les Allemands ont décidé de construire leurs sanatoria. Il s'agissait, non pas de faire oeuvre d'assistance, mais, avant tout, d'épargner à la Caisse d'assurances le payement d'un nombre indéfini de journées d'invalidité.

On a fait grand bruit autour de certaines statistiques officielles montrant que la mortalité par tuberculose en Prusse a diminué progressivement de 1887 à 1900. « Voyez ce qu'ont fait les sanatoria, » nous dit-on. Les


CONTRE LA TUBERCULOSE 431

chiffres demandent à être serrés de près et étudiés attentivement. Un esprit non suspect, le docteur Armaingaud, président de la Ligue française contre la tuberculose, montre que, si l'on partage la période 1887-1900 en deux autres, dont la première irait jusqu'en 1893, c'est-à-dire environ jusqu'à l'époque de l'établissement du premier sanatorium populaire, c'est dans celle-ci que la diminution a été la plus forte. Dans la période de 1893-1900, période de fonctionnement des sanatoria, la diminution, tout en continuant à progresser, n'a pas suivi une marche aussi régulièrement ascendante qu'auparavant. Les chiffres pour l'année 1901 sont plus étranges encore, puisqu'on a vu, dans cette année, le taux de la mortalité par tuberculose en voie d'accroissement. Et pourtant l'envoi dans les sanatoria se fait de plus en plus régulièrement !

Prenons un des sanatoria populaires, celui de Gorbersdorf, et voyons ce que sont devenus ses malades. De 1895 à 1899, pas un seul tuberculeux n'y a été guéri, mais 93 pour 100 environ seraient sortis améliorés, les autres ayant vu leur état s'aggraver. Mais, à côté de la guérison vraie, de la guérison anatomique par disparition complète des lésions, les Allemands notent ce qu'ils appellent la guérison économique, c'est-à-dire l'état de « ceux qui, de retour dans leur famille, ont regagné, pour une durée de temps probablement assez longue, la possibilité de pourvoir à leurs besoins. » Celle-ci serait obtenue : complète chez 63 pour 100 des malades, partielle chez 14 pour 100. Eh bien, nous le disons avec bien d'autres, cette guérison économique est un leurre et c'est se payer de mots que de la faire figurer à l'actif des sanatoria. D'abord, nous savons que chez nombre de tuberculeux à la première période la capacité de travail n'est pas touchée. Tous les médecins ont vu de ces malheureux ouvriers, travaillant jusqu'à ce que les forces leur manquent com-


432 LA LUTTE SOCIALE

plètement et ne venant demander un lit à l'hôpital que porteurs de lésions déjà très étendues. Et ceux qui ont récupéré une partie de leurs forces par le repos et le traitement du sanatorium, combien de temps pourront-ils fournir un travail utile?

Dans cette Allemagne si disciplinée, même en matière scientifique, il semblait jusqu'ici que le mot d'ordre fût donné de louer unanimement la cure parles sanatoria. Une discussion à la Société de médecine berlinoise, du mois de janvier dernier, nous donne la vraie note. Nous y apprenons que, des soi-disant guéris économiquement, un cinquième est déjà incapable de travailler au bout de six mois; 50 pour 100 sont morts au bout de trois ans ; quatre cinquièmes sont morts ou incapables de travailler après trois à quatre ans. Un des orateurs a même été jusqu'à dire que les guérisons notées par certaines statistiques provenaient de ce que bon nombre des admis dans les sanatoria ne sont pas tuberculeux à l'entrée !

En France, nous arrivons aux mêmes chiffres : le sanatorium d'Hauteville, fondé pour l'agglomération lyonnaise, a guéri, d'après ses partisans, 20 pour îoo seulement de ses malades, et l'épreuve est encore trop récente pour qu'on ait pu voir ce que devenaient ces guérisons.

Voilà les résultats. Si l'on s'étonne qu'ils ne soient pas conformes à ce qu'avaient fait espérer les premiers sanatoria, nous ferons remarquer que ceux-ci s'adressaient à la classe riche : les individus qui peuvent, une fois guéris, continuer à prendre des soins, qui ne sont pas assujettis à un travail pénible, qui suivent toutes les règles de l'hygiène, comptent une plus forte proportion de guérisons définitives. L'ouvrier, au contraire, qui, une fois sorti du sanatorium, retourne dans son milieu ordinaire, reprend ses habitudes et son travail, retombera fatalement. Il faut avoir le courage


CONTRE LA TUBERCULOSE 433

de le proclamer : la guérison du tuberculeux pauvre n'existe pas. Et la chose est si vraie que l'un des plus chauds partisans du sanatorium populaire, le professeur Landouzy, propose de fournir aux tuberculeux guéris le moyen de ne pas retomber, en leur donnant ce qu'il appelle des bourses de santé. C'est bien notre idée : l'ouvrier peut guérir, à condition que l'on en fasse un rentier. Ce sera là une lourde aggravation au budget que nous avons étudié et, au point de vue économique, le seul que nous avons voulu voir, nous ne saisissons plus l'avantage retiré.

La vérité est qu'entreprendre la cure des tuberculeux dans les sanatoria peut être une oeuvre de solidarité et de charité, mais qu'au point de vue économique le calcul est détestable, qui fera dépenser plus d'un demi-milliard par an pour arriver à de tels résultats.

III

« Un but au moins sera atteint, disent les partisans du sanatorium : en débarrassant les agglomérations urbaines des éléments contagieux, nous arrivons à l'anéantissement de la maladie. » L'argument est spécieux. Pourrons-nous éloigner tous les tuberculeux? La chose est douteuse. On a pris comme exemple la disparition de la lèpre, au moyen âge, lorsque tous les lépreux furent enfermés dans les léproseries. Les mesures prises à cette époque nous semblent maintenant bien impitoyables, bien contraires à nos idées. Et puis ne compare-t-on pas deux choses totalement différentes? La lèpre a un mode de dissémination ne ressemblant pas à celui de la tuberculose. Les études récentes semblent prouver qu'elle n'est pas contagieuse dans nos pays. Il suffisait donc, pour voir la fin de ce mal d'importation, d'attendre la disparition des


434 LA LUTTE SOCIALE

individus atteints. Il n'en est pas de même du mal qui nous occupe, renaissant sans cesse de ses cendres. Le bacille de la tuberculose a été disséminé sur tous les points du globe; il a une vie indépendante de son parasitisme sur l'organisme humain. Croire à sa suppression, c'est rêver une utopie, selon le mot de Grancher.

Mais cet ennemi toujours présent, nous sommes armés contre lui. Il n'en faut comme preuve que ce fait d'être tous exposés à la contagion, de respirer tous un air chargé de germes infectieux et pourtant de ne succomber qu'en nombre limité.

L'organisme sain possède des moyens de défense formidables qui lui permettent impunément de s'exposer; entrer dans l'étude'des détails de cette lutte intime nous entraînerait trop loin. Mais une vue rapide des conditions dans lesquelles se développe la tuberculose nous montrera le vrai terrain sur lequel doivent porter nos efforts.

Certes la tuberculose est une maladie qui n'épargne aucune classe sociale ; elle frappe aussi bien à la tête que dans les derniers rangs de l'échelle sociale, mais elle frappe inégalement. Dans la classe aisée, les victimes sont, le plus souvent, les surmenés de tous genres, et nous désignons sous cette appellation de surmenés et l'homme de travail qui passe de trop lorfgues he.ures à son bureau, et le noctambule qui court de plaisirs en plaisirs, et la jeune fille qui, durant la saison, se prodigue dans les bals. Tous dédaignent les règles de l'hygiène et se préoccupent peu de maintenir leur organisme en état de lutter efficacement. Ceux-là auraient pourtant toute latitude pour préserver leur santé et la tâche leur serait relativement facile. Il n'en est pas de même de la classe ouvrière, de beaucoup la plus intéressante, parce qu'elle se débat contre la dure nécessité, et qu'elle forme la partie la plus


CONTRE LA TUBERCULOSE 435

importante de la nation. Dans une statistique sérieusement étudiée, le savant membre de l'Académie de médecine, M. Lancereaux, classe ainsi 2,192 cas relevés dans sa pratique des hôpitaux. Il a trouvé comme étiologie :

L'alcoolisme, dans 1,229 cas!

L'aération insuffisante, dans 651 cas;

La misère et les privations, dans 82 cas;

La contagion, dans 46 cas;

D'autres causes, dans 184 cas.

Un autre médecin des hôpitaux, M. Barbier, estime que 88 pour 100 des tuberculeux des hôpitaux de Paris sont alcooliques.

Il est d'ailleurs difficile de bien isoler chacune de ces causes, car elles se superposent. Le ménage d'ouvriers où le mari est alcoolique connaît vite la misère. Il ira habiter dans un taudis où l'air lui sera parcimonieusement mesuré. L'ouvrier qui habitera un logis sans air, sans confortable, retournera à l'assommoir où il trouvera un luxe factice, où, dans l'excitation de l'alcool, il sortira de sa vie de misère pour entrer dans celle des rêves.

En dehors du surmenage, réel encore dans certaines professions, quoique tendant à disparaître avec la série des lois sociales élaborées ces dernières années sur la réglementation du travail, les deux grandes causes de déchéances physiologiques de la masse sociale sont, à n'en pas douter, l'encombrement et l'alcoolisme. Elles existent dans la classe moyenne, la classe riche n'en est pas exempte, mais elles atteignent leur maximum dans la classe ouvrière.

C'est une honte pour un pays comme le nôtre de voir la progression de l'alcoolisme. Nulle part tant que dans nos villes cette plaie sociale ne s'est développée. Sans citer des chiffres que chacun a lus, il n'est pas sans intérêt de rappeler que le développement de la


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consommation de l'alcool a coïncidé partout avec une augmentation de la mortalité par tuberculose. Nous savons bien, nous le disions plus haut, que le mal est complexe, mais certainement la suppression de l'alcoolisme est un des points les plus importants dans la lutte contre la tuberculose. Tous sont d'accord là-dessus. Un travail récent nous montre que les arrondissements de Paris où la mortalité par cirrhose alcoolique est la plus fréquente sont aussi ceux où les décès par tuberculose sont les plus nombreux. D'où vient donc que la lutte n'est pas plus énergique? Dans notre pays, le dieu mastroquet est souverain : il trône derrière son comptoir d'étain, distribuant le poison sans être inquiété! Tant que l'on n'aura pas renversé cette idole, rien ne sera fait. Il faut oser résolument sacrifier les intérêts électoraux à l'intérêt public. Il faut élever une barrière d'impôts formidables contre la consommation des boissons toxiques. Mieux que cela, il faudrait arriver au régime de certains pays, la Norvège, par exemple, où les débits de boissons sont tous affermés à des sociétés de tempérance. Celles-ci, ne se proposant pas un but de lucre, restreignent le plus possible leurs comptoirs de vente et refusent le droit de consommer à tout individu légèrement pris de boisson. A ces réformes nous gagnerons une race plus forte, qui ne sera pas touchée dans ses oeuvres vives, qui pourra résister au bacille de Koch. Et ce ne sera là qu'un des moindres biens procurés par la suppression de cette lèpre sociale qu'est l'alcoolisme.

Ce sera lutter aussi contre l'alcoolisme et on atteindra ainsi de double façon la tuberculose, que d'améliorer le logement de l'ouvrier, d'arriver à le faire aimer par celui qui y vit. Même les habitations de la classe moyenne ne sont pas conformes aux exigences hygiéniques dans bien des cas. Mais la classe populaire souffre de ce mal d'autant plus qu'elle est obligée de


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rechercher les logements à bon marché. Il faut avoir pénétré dans ces vastes cités ouvrières, si fréquentes dans nos villes, pour se rendre un compte exact de ce que sont les conditions de la vie pour la masse des prolétaires. Des escaliers souillés par toutes les ordures, ne connaissant pas le balayage, nous mènent aux différents étages de ces ruches humaines. Ruches est bien le mot; car ce sont d'étroites alvéoles qui abritent chaque famille. Là, dans la même pièce au cube d'air insuffisant, travaillent, mangent, dorment tous les membres de la famille dans une promiscuité révoltante. Les fenêtres s'ouvrent sur des cours étroites, infectes, ne voyant jamais le soleil. Les plus favorisés ont des fenêtres sur la rue : mais quelles rues, le plus souvent! d'une étroitesse excessive, ne recevant les rayons du soleil que quelques heures par jour, lorsqu'elles le reçoivent ! Dans combien de villes ne voit-on pas de ces ruelles mesurant cinq à six mètres de largeur, quel quefois moins, où il faut se pencher à la fenêtre pour apercevoir un coin du ciel bien haut entre deux murs gris. Nous ne parlons que des maisons ouvrières. Mais dans nombre de maisons bourgeoises on voit les domestiques logés soit sous les toits, ne recevant l'air que par une lucarne trop petite, soit dans des cabinets obscurs n'ayant comme toute ouverture qu'une imposte ouvrant sur un corridor ou sur une cuisine. Quoi de plus défectueux encore que les logements réservés aux concierges? Bien souvent ils ne sont éclairés que par une porte vitrée donnant sur un escalier, et le plafond est placé souvent si bas que ce sont de véritables niches dont ne voudrait pas, pour faire un chenil, un propriétaire soucieux de la santé de ses animaux.

Le résultat de pareils errements dans l'hygiène de l'habitation est tangible. La maladie ne frappe pas également dans les quartiers populeux et dans ceux où l'air pénètre largement. Alors que la mortalité par


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tuberculose est en moyenne à Paris de 50pour 10,000 habitants, elle s'élève à 104 pour 10,000 dans les quartiers où la population est le plus dense : Plaisance, Grenelle, Javel; elle descend à 17 pour 10,000 dans celui de l'Elysée.

Si nous examinons la mortalité par professions, les chiffres ne sont pas moins éloquents. Ce ne sont pas les métiers réputés les plus rudes qui paient le plus lourd tribut : les tailleurs de pierres, les maçons, qui travaillent à l'air, n'ont qu'une mortalité moyenne par tuberculose de 43 pour 10,000, tandis que les tailleurs, les mécaniciens, qui passent leur vie dans des ateliers sans air et encombrés, voient le chiffre de leurs morts s'élever à plus de 180 pour 10,000.

L'air et la lumière sont aussi nécessaires à l'homme que les aliments. Partout où le soleil n'entre pas, entrera la maladie. Il y a longtemps que cet axiome a été émis. Les recherches des bactériologistes en ont montré expérimentalement le bien fondé. La virulence des micro-organismes s'atténue considérablement partout où pénètre le jour. C'est dans les coins obscurs que le microbe vit le plus longtemps en conservant sa nocivité, tandis que des bacilles exposés au soleil perdent en quelques heures tout pouvoir de nuire.

Organisme affaibli, microbe plus puissant : voilà ce que nous réservent les logements obscurs et encombrés.

IV

Les conclusions se tirent d'elles-mêmes. Au lieu d'élever de coûteux palais, opposons-nous au mal dès le principe. Si nous pouvons dépenser un milliard par an à lutter contre le fléau, il est des façons plus utiles de le faire qu'en construisant des sanatoria. Si nous ne


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disposons pas de ressources assez élevées, allons petitement, lentement, mais sûrement.

Nous avons déjà indiqué comment on peut entreprendre la lutte contre l'alcoolisme. Un peu partout des ligues se sont formées, dues à l'initiative privée. Ce n'est pas suffisant. L'État doit intervenir et, par les mesures les plus rigoureuses, arriver à réglementer la consommation des boissons alcooliques.

L'encombrement des grandes villes sera plus difficile à combattre; cependant il semble qu'une série de mesures s'impose.

En première ligne, nous plaçons l'établissement des usines en dehors des agglomérations urbaines. Si certains corps de métier ont besoin pour se développer de se trouver en pleine ville, il en est beaucoup qui peuvent vivre à la campagne. Il y a même, nous le constatons, une tendance actuelle à transporter aux champs certaines grandes manufactures. Là, l'espace sera moins mesuré, l'air plus pur, les agglomérations seront moins considérables, chaque ouvrier pourra arriver à posséder sa maison et son jardin. Peut-être y aura-t-il augmentation de certains frais, mais la main-d'oeuvre pourra être moins élevée et, tout compte fait, souvent le producteur y aura bénéfice.

Nous possédons une loi sur la santé publique, encore bien récente, qu'on tienne la main à son exécution stricte. C'est ainsi que les Anglais sont arrivés à abaisser considérablement le chiffre de la mortalité par la tuberculose. Ils n'ont pas hésité à sacrifier des quartiers entiers reconnus insalubres. Nous devons les imiter : ils nous ont montré la vraie voie. Qu'on ne permette pas l'édification d'une maison avant que les plans en aient été soumis à l'examen rigoureux d'hommes compétents. Qu'avant de louer un immeuble on soit forcé de prendre l'avis d'une commission qui examinera si les règles de l'hygiène ont été respectées, si le cube


440 LA LUTTE SOCIALE

d'air de chaque pièce est suffisant, si les fenêtres sont en nombre assez grand et de dimensions convenables. Et il ne suffira pas de déterminer d'une façon générale si le logement est salubre, il faudra encore fixer le nombre de personnes qui pourra habiter tel ou tel logement. Ce sont là, dira-t-on, des mesures attentatoires à la liberté. C'est possible, mais la liberté s'arrête où commence le tort causé à autrui. Et c'est un grave tort causé à la communauté humaine que d'entretenir un foyer de contagion.

On a percé largement certaines villes. C'est bien. Mais, à côté des boulevards splendides, combien de ruelles immondes qu'il faut sacrifier. Qu'on indemnise les propriétaires dans une mesure qu'il y aura lieu de fixer après étude, qu'on les aide, au besoin, à mettre leurs immeubles en état, mais qu'on s'oppose formellement à ce que ces immeubles soient loués tels qu'ils sont. Ceux qui ne peuvent être assainis doivent être jetés à bas impitoyablement.

La part des pouvoirs publics : État, commune, doit être grande en cette matière. Ce ne sont pas seulement les logements qui doivent être réglementés. L'assainissement des usines s'impose. Que les ateliers soient largement aérés ; qu'il n'y ait pas entassement d'ouvriers dans des salles trop exiguës. Nous nous rappelons avoir entendu un ouvrier parisien nous dire en nous montrant une usine appartenant à un des plus gros industriels de France : « Le voilà, le véritable bagne. » Et de fait, nous nous demandions s'il avait tort en considérant ces murs percés de baies trop étroites, laissant pénétrer à peine le soleil dans les ateliers.

L'initiative privée a déjà, sur certains points, accompli une oeuvre excellente : nous voulons parler des logements d'ouvriers. On connaît ces sociétés qui se sont fondées pour construire à leur compte des loge-


CONTRE LA TUBERCULOSE 441

ments hygiéniques qui sont loués aux ouvriers à des prix donnant un très faible intérêt au capital. Dans beaucoup de ces sociétés, après un certain nombre d'années le locataire devient propriétaire de la maison qu'il a louée. Développer ces oeuvres, les encourager par des subsides, sera un des meilleurs moyens de lutter efficacement contre la tuberculose. L'ouvrier s'attachera à cette maison qu'il sait devoir devenir un jour sa propriété ; il travaillera à améliorer son intérieur, il cultivera à ses moments perdus son petit jardin, et perdra peu à peu le goût de l'estaminet. Alcoolisme, encombrement, seront ainsi évités.

Enfin, il faut que chacun, dans sa sphère d'action, contribue à répandre autour de lui la bonne parole. Une société vient de se fonder : la Société de préservation de la tuberculose par l'éducation populaire, sous la présidence du professeur Peyrot. Elle aura rendu un grand service au pays le jour où elle aura montré au peuple ce qu'est le fléau et comment on l'évite; le jour où elle aura inculqué dans tous les esprits cette vérité que la vraie lutte sociale contre la tuberculose se résume dans le maintien intégral et le parfait équilibre des forces de notre organisme : Mens sana in cor pore sano.

D' H. LE MEIGNEN.


SOUVENIRS

DE LA

CONQUÊTE DE L'ALGÉRIE

(Suite)

II

ORLÉANSVILLE — GUERRE DU DAAKRA BOU-MAZA — LES GROTTES

En 1844, j'étais aide-major à l'hôpital du Dey, à Alger, situation très recherchée et très enviée par mes camarades, mais qui me plaisait peu. Je n'étais pas venu en Algérie pour habiter une grande ville déjà façonnée aux habitudes européennes; mes aspirations me poussaient à tenter les aventures, à vivre d'une vie en dehors du commun, à affronter les périls, en un mot; ma.place était aux avant-postes, où l'on guerroyait, et non pas sur la place du Gouvernement, à Alger, où l'on paradait. J'allai donc trouver M. Guyon, chirurgien en chef de l'armée, et le priai de satisfaire mes désirs. Quelques jours après il vint me trouver à l'hôpital du Dey, et me dit : « Vous voulez entendre des coups de fusil et panser des blessés, eh bien ! je viens


SOUVENIRS DE LA CONQUÊTE DE L'ALGÉRIE 443

de vous nommer chef de l'ambulance des colonnes expéditionnaires d'Orléansville, et vous trouverez là probablement tout ce que vous recherchez. » Je remerciai mon digne chef, et quelques jours après j'étais embarqué pour Tinèz ; je restai à peine dans cette ville et je partis pour Orléansville, où j'arrivai le surlendemain. C'était au mois de septembre, il faisait une chaleur tropicale, et afin de me rafraîchir on me donna pour logement une baraque en bois, recouverte en planches ; - le soleil maintenait une température à peu près égale, c'est-à-dire 35 à 40 degrés. Je trouvai le logement très peu confortable, et j'allai voir mes voisins; tous étaient comme moi, soldats, officiers, commandant supérieur, il n'y avait pas d'exceptions, tout le monde sous la planche, c'est-à-dire dans un four.

Le maréchal Bugeaud, l'année précédente, était venu châtier les populations de l'Ouerencenis, qui s'étaient insurgées, et il avait campé sur les bords du Chélif, au milieu de ruines romaines. Le maréchal était grand admirateur des Romains, qu'il considérait, à juste titre, comme nos maîtres en colonisation. Il parcourut à pied tout le terrain recouvert de ces ruines et dit : « Les Romains avaient ici une ville considérable, c'est donc un point stratégique qu'il est important que nous occupions. » Et la fondation d'Orléansville fut décidée. Les matériaux arrivèrent par Tinèz, par Alger et Milianah, en quantité considérable, le génie se mit à l'oeuvre, les soldats creusèrent une immense enceinte et la ville, appuyée sur le Chélif d'un côté, commençait à être à l'abri de toute attaque. Mais il n'y avait pas un arbre à trois ou quatre kilomètres à la ronde, il n'y avait pas de source; en moins d'un mois, une prise d'eau d'un débit assez considérable venait apporter dans la ville un peu de fraîcheur, de l'eau pour l'alimentation et même pour arroser les nombreuses plantations que l'on avait faites sur ce ter-


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rain dépouillé de toute verdure. Le maréchal Bugeaud n'avait pas tort de suivre l'exemple des Romains, mais je suis convaincu que, quand ceux-ci avaient fondé leur ville, il y avait de l'eau et des forêts.

Le personnel militaire que j'ai trouvé en arrivant à Orléansville vaut bien une mention particulière. Il est difficile de rencontrer dans une localité si peu importante une réunion d'hommes devenus aussi illustres que ceux dont je vais donner les noms. Le commandant supérieur s'appelait Leroy de Saint-Arnaud, il commandait le 53" de ligne et la subdivision. Il est devenu maréchal de France, ministre de la guerre et commandant en chef l'armée de Crimée, où il trouva un glorieux trépas, après avoir remporté la célèbre bataille de l'Aima. Son lieutenant-colonel s'appelait Bisson, et est devenu un de nos généraux de division les plus appréciés. Le 5e bataillon de chasseurs à pied avait à sa tête le brillant commandant Canrobert. L'histoire de ce vaillant soldat et de ce patriote si dévoué à son pays est trop connue pour que je me permette de la rapporter ici; qu'il me suffise de dire que c'est, à mon avis, la gloire militaire la plus pure du dix-neuvième siècle. J'aurai bien souvent l'occasion de revenir sur cet homme illustre, parce que j'ai eu l'honneur de me retrouver souvent sous ses ordres dans des circonstances assez importantes pour être relatées dans mes récits. Le chef d'état-major, capitaine de Courson, a terminé sa carrière comme général de division commandant le palais des Tuileries. Le capitaine d'étatmajor Berthaud est devenu ministre de la guerre, et commande actuellement le 18* corps d'armée à Bordeaux. Le capitaine de spahis Fleury est devenu général de division, aide de camp de l'empereur et ambassadeur à Saint-Pétersbourg, où il était l'ami intime du tsar. Depuis le 4 septembre 1870 il s'est retiré de la vie militaire et politique. Picard, capitaine


SOUVENIRS DE LA CONQUETE DE L'ALGERIE 445

adjudant-major au 530 de ligne, est devenu général de division et commandant le 13" corps à Clermont-Ferrand. Sanglé-Ferrière, également capitaine adjudantmajor, est devenu général de division. Le génie était commandé par le chef de bataillon Tripier, qui a terminé sa carrière comme général de division, présidant le comité du génie au ministère de la guerre. Enfin, l'adjoint à l'intendance, M. Moisez, est devenu intendant général. Je ne cite que les principaux officiers, et j'en oublie beaucoup d'autres qui sont arrivés aussi à de belles situations.

Dans un aussi triste séjour il était du devoir du commandant supérieur de faire son possible pour donner un peu de distraction à la garnison et à la population. La musique du 53e se multipliait pour se faire entendre sur les places, dans les bals que l'on donnait assez fréquemment, et au théâtre. C'était là surtout qu'était la grande distraction de la ville; le colonel, aussi intelligent qu'il l'était, l'avait compris de suite, et il avait fait construire un théâtre en planches assez bien organisé et pouvant contenir six cents personnes. Deux actrices avaient été engagées, le reste de la troupe fourni par la garnison et l'orchestre par les musiciens du 53* de ligne.

Je n'étais que depuis huit jours arrivé à Orléansville que l'on vint me donner l'ordre de me tenir prêt à partir le lendemain pour faire partie d'une expédition qui se rendait dans le Dahara, en complète insurrection. Quel bonheur pour moi, j'allais donc enfin voir ce que je désirais. Bercé dans mon enfance par les récits de mon père, vieux débris du premier Empire, je désirais voir par moi-même ce que je lui entendais raconter chaque soir. Je ne tardai pas à m'aperce voir que les combats auxquels j'assistais ne ressemblaient guère à ceux que j'avais entendu narrer, mais ils n'en avaient pas moins de charme pour moi. Les raconter tous


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serait fastidieux, je citerai seulement celui qui a offert les plus émouvantes péripéties.

Le soulèvement des Arabes, que l'on peut aussi appeler Kabyles, s'étendait dans l'immense triangle formé par Mostaganem, Tenez et Orléansville. Le chef de l'insurrection s'appelait Bou-Maza, ou « le père à la chèvre » ; c'était un intelligent marabout, fort habile en prestidigitation, et qui avait facilement entraîné le fanatisme de ses coreligionnaires par quelques tours d'adresse qui s'approchaient du merveilleux. D'abord il prétendait que sa chèvre nourrirait autant de guerriers qu'il s'en présenterait pour combattre les chiens de chrétiens, et les chasser du sol musulman; avec l'aide de compères, il remplissait une partie de son programme. Il se prétendait invulnérable, et c'était là le grand tour : il se faisait tirer en pleine poitrine par un compère un coup de fusil, chargé avec soin devant tous les spectateurs. Le compère escamotait la balle aussi habilement que pourrait le faire Robert Houdin. Bou-Maza écrasait une vessie de sang, qui était placée sous ses vêtements, puis les écartant devant l'assemblée, il passait la main sur sa poitrine, et lui disait : « Vous voyez bien que les balles peuvent me traverser sans me faire de mal; il en sera de même pour vous, si vous êtes croyants. » Aux parents de ceux qui se faisaient tuer pour lui, ou à ceux qui étaient blessés, il disait : « Vous n'êtes pas assez croyants. » Les fidèles arrivaienten foule grossir ses rangs, et combattre cette formidable insurrection n'était pas chose facile pour le colonel de Saint-Arnaud. Il avait demandé des renforts qui lui avaient été envoyés par le maréchal Bugeaud.

Notre colonne expéditionnaire se composait donc d'un bataillon de soldats d'infanterie d'Afrique, vulgairement appelés zéphirs à cause de la légèreté avec laquelle ils volent. Ce sont tous d'anciens condamnés pour insubordination, très pratiques et très braves. Le


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commandant s'appelait Prévôt, il était appelé aux plus hautes destinées militaires, mais il mourut l'année suivante d'une chute de cheval, il était alors lieutenantcolonel à Milianah. Un bataillon de chasseurs à pied, le 5', commandé par le vaillant Canrobert; deux bataillons du 53% sous les ordres du lieutenant-colonel Bisson; un escadron du 1" chasseurs d'Afrique, et un escadron de spahis, sous le commandement du brillant et brave commandant Fleury. Ajoutons à cela l'artillerie, le génie, les soldats de l'administration et les infirmiers, cela formait un effectif présentable de 2,500 combattants. J'étais tout fier, avec mes vingtsix ans, d'être le chirurgien en chef de l'ambulance ; j'avais pour me seconder quatre sous-aides, tous plus âgés que moi, et une cinquantaine d'infirmiers. Le matériel se composait de 20 paires de literies, 100 paires de cacolets, 300 couvertures et 15 à 20 grandes tentes.

Pour l'expédition que je vais raconter, et qui se fit contre la fameuse et redoutable tribu des Sbéah, notre colonne avait été renforcée d'un bataillon de la légion étrangère. Après plusieurs jours de marche, pendant lesquels il y avait toujours quelques escarmouches d'avant-garde, mais pas de combats sérieux, nous arrivâmes au beau milieu du territoire des Sbéah. C'est là qu'ils nous attendaient. Nous avions marché depuis le matin, sans avancer beaucoup, dans des sentiers à peine tracés, où les .hommes pouvaient bien encore passer, mais où les mulets et les chevaux chargés éprouvaient mille difficultés. A chaque instant c'était un mulet qui tombait avec son chargement, et qui arrêtait la marche de la colonne. Les soldats du génie se multipliaient pour aplanir la route; enfin nous arrivâmes à l'endroit que le colonel avait désigné pour camper. C'était un terrain plat, traversé par une source abondante, et parfaitement bien situé; le bois y était


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en abondance. Le campement fut vite établi, les tentes dressées, les marmites sur le feu, lorsque tout à coup la trompette se fait entendre au quartier général du colonel, c'est l'ordre de prendre les armes. Nous sortons tous de nos tentes, et nous voyons toutes les hauteurs, qui nous environnaient de trois côtés, couvertes d'une immense quantité de Kabyles qui venaient nous provoquer au combat. Ils étaient organisés par tribus ou fractions de tribus, commandées par des chefs qui avaient à leurs côtés des porte-étendard plus ou moins apparents, et qui devaient, comme chez nous, indiquer l'importance de la tribu ou de son chef. On distinguait parfaitement celui de Bou-Maza à sa hauteur et à son étendue. Pour ma part, j'ai compté quinze drapeaux, mais je n'ai vu que ceux qui étaient placés sur la crête des montagnes, et je ne sais pas combien il pouvait y en avoir de l'autre côté. Quoiqu'il en soit, ce déploiement de forces indiquait que la lutte serait terrible. Calme et brave, le colonel monta immédiatement à cheval; d'un coup d'oeil il vit d'où pouvait venir le plus grand danger, et il disposa de ses forces avec le talent militaire qui ne lui a jamais fait défaut. Au son électrique du clairon qui fait retentir l'air des accents guerriers qu'on appelle le pas de charge, et qui électrise si bien nos soldats, tous les bataillons s'élancèrent sur les Arabes. Il ne restait au camp que le convoi de vivres, l'ambulance qui avait l'air d'attendre l'arrivée des blessés, et un bataillon d'infanterie pour nous garder. J'avais cependant envoyé la moitié de mon personnel et tous les mulets de litières et de cacolets pour amener les blessés au fur et à mesure qu'ils tombaient.

Bientôt l'engagement devint général sur toute la ligne; le canon, dominant la fusillade, faisait entendre sa grande voix; l'écho des montagnes répétait au loin et plusieurs fois chaque détonation; c'était imposant,


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grave et magnifique à la fois. Au bout d'une heure, les blessés commencèrent à arriver, et je fus bien forcé de renoncer à contempler le splendide spectacle qui se déroulait sous mes yeux pour m'occuper des victimes malheureuses que le sort de la bataille plaçait entre mes mains. Il est peu intéressant pour le lecteur de savoir comment on panse un blessé, comment on l'installe sous la tente, ou comment on fait une amputation. Je dirai seulement que c'est ce jour-là que j'ai fait ma première opération sérieuse, c'était une amputation de cuisse sur un spahi nommé Dgélali, et que j'ai revu depuis. Il avait obtenu une pension de retraite de 400 francs et venait régulièrement au marché à Orléansville apporter du tabac et des légumes; il était content de son sort.

Mais revenons au combat terrible qui se livrait avec acharnement tout autour de nous; les Arabes, très nombreux, se battaient avec la plus grande bravoure — ce qui n'est pas rare chez eux. Ils voulaient nous écraser et nous exterminer tous jusqu'au dernier. C'était possible, car personne ne pouvait venir à notre secours. L'avantage restait à nos troupes, les ennemis repoussés s'éloignaient de notre camp, et la nuit commençait à venir.

Enfin les derniers coups de fusil se perdirent dans l'espace et tous les bataillons, le colonel en tête, rejoignirent leur campement. Des grand'gardes avaient été placées à bonne distance et, sous leur protection, nous pouvions dormir. Pour en finir avec l'ambulance, je dirai que j'ai reçu quatre-vingt-trois blessés et que quinze cadavres ont été enterrés sur le front de bandière. Les soldats blessés légèrement n'entrent pas à l'ambulance ; ils sont soignés par les médecins de leurs corps. J'ai fait, ce jour-là, une amputation de cuisse, une de jambe et une de bras; j'ai enlevé un nombre de balles assez considérable, entre autres une qui avait

R. H. 1903. — VI, 4, 15


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fracturé la mâchoire inférieure du docteur Hermann, aide-major à la légion étrangère.

Vers dix heures du soir, le ciel s'illumina sur le flanc gauche de notre campement, au delà de nos grand'- gardes. On entendait d'immenses clameurs, mêlées de cris de joie et de cris de douleur. Les you-you des femmes et des enfants arrivaient jusqu'à nos oreilles. Le you-you est un cri particulier que les Arabes font entendre dans leurs fêtes ; il se fait avec les lèvres et les doigts. Les femmes en sont spécialement chargées. La fête était un spectacle horrible : on mutilait pendant deux heures, avec tous les raffinements de cruauté, deux jeunes et beaux sous-officiers du 5e bataillon de chasseurs à pied, qui, entraînés par leur élan, avaient été faits prisonniers à l'ombre de la nuit, sans que ni chefs ni soldats eussent pu s'en apercevoir. Ce n'est qu'à la rentrée au camp qu'on constata qu'ils manquaient à l'appel.

Le colonel de Saint-Arnaud, le commandant Canrobert, le capitaine Fleury et le capitaine Richard, chef du bureau arabe, étaient sortis de leur tente. Ils écoutaient, tristes et silencieux, et devinaient trop bien ce qui se passait à moins de 1,500 mètres du camp; mais il n'y avait rien à faire.

Le lendemain matin, à quatre heures, nous levions le camp ; le colonel avait eu des renseignements positifs sur les supplices infligés à ces deux malheureux sousofficiers. On leur avait coupé le nez, la langue, les oreilles, etc., et, à chaque mutilation, les you-youretentissaient; puis, finalement, on les avait précipités dans une immense fournaise. En entendant ces horribles détails, le colonel n'hésita pas; nous avions quatorze prisonniers assez importants; on les plaça à Parrièregarde et, quand toute la colonne fut en route, un détachement de chasseurs à pied, de la compagnie des malheureux sous-officiers, les fusilla à bout portant au


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commandement de l'adjudant dé bataillon, puis celui-ci attacha sur le burnous de chaque cadavre un morceau de papier, préparé à l'avance, et sur lequel il était écrit : « Les Français ne font jamais de mal à leurs prisonniers, mais en représailles des atrocités que vous avez commises hier, vos coreligionnaires ont été fusillés. Il en sera ainsi toutes les fois que vous recommencerez. »

La guerre a de cruelles nécessités et je connais des généraux qui sont la bonté même et qui professent que pour écraser l'ennemi et l'empêcher de recommencer la lutte, s'il est vaincu, c'est de lui faire tellement de mal qu'il n'ait pas envie d'y revenir. Ce n'est pas sur les soldats que cette maxime a de l'importance : ils se battent, ils se font tuer; vainqueurs ou vaincus, ils sont toujours soldats. Mais c'est sur la population que la terreur exerce la plus grande influence et, quand un pays a été dévasté et ravagé, il se tient tranquille pour longtemps.

Je suis obligé d'entremêler dans ce récit un fait qui n'appartient pas à notre colonne d'Orléansville, mais qui a eu un grand retentissement dans la presse et à la tribune française. Le colonel Pélissier, devenu plus tard maréchal de France, commandait une colonne expéditionnaire qui, partie de Mostaganem, opérait, à quelque distance de nous, sur les flancs opposés du Dahra. Après avoir livré plusieurs combats glorieux, dans lesquels le succès avait été pour nos armes, il trouva tout à coup le vide devant lui. Plus un seul Kabyle : ils avaient tous disparu pendant une nuit; les éclaireurs ne tardèrent pas à connaître la vérité. Il y avait dans les flancs du Dahra, des grottes, des galeries immenses, dans lesquelles ils s'étaient tous réfugiés : hommes, femmes, enfants, chiens et troupeaux. Le colonel fit cerner les ouvertures et leur fit dire de se rendre. Ils répondirent qu'ils se moquaient de lui,


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qu'ils étaient fort à leur aise, avec des provisions pour deux ou trois ans, et qu'ils ne se rendraient jamais. On envoya quelques compagnies tirer des coups de fusil dans les ouvertures; cela ne servit qu'à nous faire tuer ou blesser quelques hommes. On employa le canon qui fut également sans résultat. Enfin, on eut l'idée de les enfumer. Ne s'attendant pas à ce genre d'attaque, ils n'étaient pas venus défendre l'entrée des grottes, et, quand ils voulurent le faire, il était trop tard : la fumée les étouffait, et, au lieu d'avancer, ils étaient obligés de reculer. Quelque temps après, on entendait les mugissements des boeufs, les aboiements plaintifs des chiens, les cris déchirants des femmes et des enfants; puis, au bout de trois jours, plus rien : il n'y avait plus que des cadavres.

Certes, il est bien cruel d'anéantir ainsi un ennemi implacable ; mais en se donnant la peine de réfléchir, on conviendra que si, cédant à un louable sentiment d'humanité, le colonel se fût éloigné, laissant les Kabyles libres de leurs mouvements, ils auraient continué à nous combattre, à nous tuer beaucoup de monde, et peut-être à nous vaincre. En se conduisant comme il l'a fait, le colonel a épargné le sang de beaucoup de nos soldats.

Les journaux de l'opposition et quelques députés de la gauche ont fait retentir de leurs plaintes la presse et la tribune française. Le maréchal Bugeaud écrivit au ministre de la Guerre : « Si tous vos folliculaires et avocats bavards continuent à s'occuper de ce qui ne les regarde pas, je remets mon commandement. » L'affaire en resta là.

Après quelques combats favorables à nos armes et dans l'un desquels le colonel de Saint-Arnaud me fit l'honneur de me citer à l'ordre de l'armée, nous nous disposions à aller nous reposer à Orléansville, lorsque les éclaireurs vinrent annoncer qu'une quantité consi-


SOUVENIRS DE LA CONQUÊTE DE L'ALGÉRIE 453

dérable d'Arabes venait de disparaître dans les flancs du Dahra. Cette fois, c'était sur le versant sud de la montagne. Le colonel leur envoya dire de se rendre et de lui épargner la douleur de les étouffer par la fumée. En même temps, il envoya un exprès au maréchal pour le prévenir de la situation dans laquelle il se trouvait, et lui demander ce qu'il fallait faire. Le maréchal répondit aussitôt : « Faites ce que vous voudrez, mais ne m'adressez pas de rapport. » Alors on commença à enfumer et, le lendemain, on leur fit dire de se rendre pour éviter la mort de tant de personnes. Les chefs répondirent qu'ils n'étaient pas si bêtes que leurs camarades et qu'ils ne se laisseraient pas enfumer. En effet, ils avaient entassé des quantités considérables de ballots de foin dans les endroits les plus rétrécis des galeries et la fumée n'arrivait pas jusqu'à eux. Mais il y avait un ruisseau qui traversait la montagne, le colonel donna l'ordre de le barrer et, cette fois, tous furent noyés.

A notre arrivée à Orléansville, je reçus une lettre de service qui m'enjoignait d'aller, à Médéah, remplir les mêmes fonctions que celles que j'avais à Orléansville. C'était une gracieuseté de mon chirurgien en chef qui voulait me rapprocher de mon frère, alors capitaine d'état-major et aide de camp du général Marcy-Monge. J'aurais préféré rester à Orléansville, mais il fallait obéir. J'allai donc faire ma visite d'adieu au colonel. En m'apercevant, il me dit : « Docteur Martenot, vous êtes un imbécile; il fallait rester avec moi. Comment, vous n'avez pas compris qu'en vous citant à l'ordre de l'armée, c'était un premier jalon que je plaçais sur votre route? Et avant un mois je vous aurais fait décorer ; j'étais content de vous. » Ce n'est que quatre ans plus tard que j'ai obtenu cette récompense tant désirée.

Bou-Maza, réduit à des forces insignifiantes, se rendit. Le maréchal l'envoya en France, où, généreux


454 SOUVENIRS DE LA CONQUÊTE DE L'ALGÉRIE

comme les Français le sont toujours, on lui accorda une pension de 18,000 francs, avec la liberté de faire ce qu'il voudrait, mais de ne pas chercher à s'évader. Bou-Maza se façonna bien vite à nos usages, à nos coutumes. Il fréquentait beaucoup les salons du grand monde et n'y était pas déplacé.

Un jour, ma soeur eut l'occasion de le rencontrer, à Villers-Cotterets, dans une soirée qui'avait été précédée d'un grand dîner chez le comte Cambacérès. Ma soeur s'approcha de lui et lui dit : « Monsieur BouMaza, maintenant vous avez pris toutes nos habitudes et le Coran est un peu négligé; il ne vous reste plus qu'une chose à faire : faites-vous chrétien. — Oh ! non, madame, je ne le ferai pas. » Puis il ajouta avec un sourire malicieux : « J'aime mieux mon paradis que le vôtre. »

EUGÈNE MARTENOT DE CORDOUX.

(A suivre.)


POÉSIES

LA MARGUERITE ET LA ROSE

Un papillon bleu butinait, Glorieux, au coeur d'une rose.

— « Tardez encore un tantinet, Lui dit-elle; j'ai quelque chose A vous conter. Dans le gazon, Voyez-vous cette marguerite. Échappée à la fenaison?

Elle prétend à mon mérite Comparer son modeste sort ! »

Le papillon prit son essor, Pour se dégager de la reine Des fleurs, voulant, sans parti pris, Avec une équité sereine, Juger comme un nouveau Paris. f

— « Soulevez un peu votre tige, La marguerite ; expliquez-vous ! Osez-vous nier le prestige

De la rose qu'à deux genoux On offre à celle qu'on adore ; Le parfum qu'aspire l'Aurore En s'éveillant chaque matin ;


456 POÉSIES

Les couleurs que le soleil donne,

Pendant le mois de la Madone,

A ses parures de satin?

Je vous accorde quelques charmes :

Votre coeur est un bouton d'or;

La Rosée a pour vous des larmes,

Et vous êtes le doux trésor

Du pâtre et de la bergerette ;

Sur votre blanche collerette

Les bluets se penchent rêveurs;

Le coquelicot vous dédaigne,

Mais, si dans les grands blés il saigne,

C'est qu'il n'a pas eu vos faveurs!

Allons, inclinez-vous, fleurette!

Humiliez la pâquerette,

Qui vous croit la Reine des prés,

Mais respectez la souveraine

Des jardins, où la Nuit ramène

De beaux couples énamourés ! »

LA MARGUERITE

« J'ai compris; je serai modeste, Et plus que vous, beau papillon! Oubliez-moi dans mon sillon, Mais permettez que je proteste; Vous avez invoqué l'Amour, Je veux en parler, à mon tour. Ces couples, qu'un baiser enlace, Vont peut-être venir à moi, Pour me confier leur émoi,

Le doute dont leur âme est lasse.

« Jamais Marguerite ne ment!

« Pensera l'amant de la belle.

« Un peu; beaucoup; dis, m'aime-t-elle?

« Pas du tout ! Non ; passionnément ! »


POÉSIES 457

Si j'échappe à la main brutale, La belle me ramassera, Et le supplice durera Jusques à mon dernier pétale !

Toutes deux régnons sur les coeurs, Rose fière, humble marguerite. L'Amour connaît notre mérite ; Tu le parfumes; moi, j'en meurs! »

VISION DU SOIR

Le vallon s'effaçait sous la buée obscure ;

Au versant, les rochers dérobaient leurs flancs bleus.

Comme las de lutter contre le vent ; sur eux

Les grands pins épandaient l'ombre de leur ramure.

Voilà le cadre sombre et la froide bordure

Du fond d'or éclatant où, pour ravir mes yeux,

Vous, silhouette aimée et frêle découpure,

— Comme une vision dans le soir vaporeux, —

Vous êtes, pour toujours, entrée en ma mémoire!

Du sculpteur primitif, qui modelait l'ivoire

Pour figurer la Vierge, —avant l'Enfant Jésus, —

Du moine, enluminant les pages d'un saint livre, J'ai deviné l'extase et, comme eux, j'étais ivre, En ayant les émois divins qu'ils avaient eus !

JEAN DE VILLEURS.


CHRONIQUE MUSICALE

SOCIÉTÉ DES GRANDES AUDITIONS : la Damnation de Faust. Au NOUVEAU-THÉÂTRE : Les concerts de M. Risler. Publications musicales : Musique de Saïtapharnès.

La Société des grandes auditions aura fourni cette année une campagne bien fâcheuse. Son but semblait être jusqu'ici de donner dans les meilleures conditions possibles des oeuvres oubliées, négligées, ou dont nos théâtres lyriques n'étaient pas à même de faire tout seuls les frais. C'est une mission très utile et qui ne risque pas de jamais chômer. A diverses reprises la Société des grandes auditions s'en était bien acquittée. Or elle vient de faire, coup sur coup, trois tentatives assez malheureuses et que rien ne justifiait. Ce fut d'abord une audition de Parsifal, mais une audition fragmentaire qui comprenait des passages archiconnus, joués maintes fois déjà par M. Colonne ou Charles Lamoureux d'une façon beaucoup plus satisfaisante. Ce fut ensuite la pitoyable exécution — le mot d'exécution est ici à sa place — de la Messe en ré. C'est maintenant la Damnation de Faust, que nous entendons une dizaine de fois chaque hiver sous sa forme authentique, dans son intégrité, et que M. Raoul Gunsbourg a cru devoir ou pouvoir adapter à la scène. Que de peines et d'argent gâchés sans le moindre profit pour la musique, sans autre dessein que de présenter aux snobs de Paris un spectacle bien fait pour les rastaquouèresde Monte-


CHRONIQUE MUSICALE 459

Carlo! Cette transposition dramatique d'une, oeuvre conçue et écrite exclusivement pour le concert n'a pu s'opérer sans violences. Je ne saurais mieux faire que de m'associer aux objections qu'ont dirigées contre cette tentative MM. André Hallays et Adolphe Jullien, tous deux très autorisés pour parler de Berlioz (1). C'est, au reste, tout ce que j'en puis dire, n'ayant pas été convoqué par la Société des grandes auditions à ces soirées audacieuses. Mais le jour où cette Société emploierait ses ressources à monter par exemple un opéra de Rameau, ou YArmide de Gluck, ou les Noces de Figaro, ou le Freischiitz, je n'aurais besoin d'aucune convocation pour m'y rendre et pour vous conseiller d'en faire autant.

M. Edouard Risler a poursuivi au Nouveau-Théâtre la triomphale série de ses concerts. Le premier avait été réservé exclusivement à Beethoven. Le second passait en revue les principaux maîtres du romantisme, Weber, Schubert, Schumann, Chopin, Liszt. Une pareille diversité était intéressante, non seulement en ellemême, mais parce qu'elle permettait à M. Risler de nous montrer toute la richesse de son talent. Ce qu'il joue assurément le moins bien, c'est Chopin : quelle que soit la souplesse de sa virtuosité, on sent que Chopin lui demeure étranger. Son interprétation est correcte, soignée, brillante, fougueuse même; elle manque un peu de charme, de fantaisie spontanée. Un Paderewski, un Raoul Pugno pénètrent mieux cet art très « subjectif ». M. Edouard Risler semble trop bien équilibré pour jouer parfaitement Chopin, et, en lui adressant cette légère critique, c'est encore une façon

(1) Journal des débats, 8 et 10 mai 1903.


460 CHRONIQUE MUSICALE

d'éloge que je veux lui faire. Schumann ne lui est pas non plus toujours favorable : cette sensibilité, sans être exotique comme celle de Chopin, paraît encore — au moins dans les petites pièces — trop menue pour l'intelligence large et le sentiment grave de M. Risler. Weber et Schubert ont quelque chose de moins individuel : le souffle qui les inspire nous apporte bien souvent l'écho d'un chant populaire : ici M. Risler redevient égal à lui-même. Rien de plus tourbillonnant, de plus clair, de plus divers que VInvitation à la valse sous ses doigts; rien de plus tendre, de plus mélancolique, de plus enjoué que VImpromptu varié de Schubert.

Enfin il y a un musicien tour à tour génial et médiocre que M. Risler joue à merveille : c'est Franz Liszt. M. Risler n'aura pas rendu à la musique un médiocre service si, comme je le crois, il a contribué au mouvement de réparation qui se dessine en France au sujet de Liszt. Il y a plusieurs façons d'être méconnu dont la pire n'est peut-être pas de rester inconnu, mais d'être célèbre à faux : tel est le sort de Liszt. On continue à ne voir en lui que le virtuose, l'arrangeur de pots-pourris, ouïe compositeur des acrobatiques Rhapsodies hongroises. On oublie tant d'oeuvres, pour le piano ou pour l'orchestre, inégales sans doute, rarement excellentes d'un bout à l'autre, mais qui contiennent d'admirables passages et dont la conception est parfois grandiose. M. Risler a déjà fait applaudir souvent la Légende de saint François de Paule et la Bénédiction de Dieu dans la solitude. Cette année il avait mis à son programme la redoutable Sonate en si mineur, oeuvre fort importante dans l'histoire de la sonate, par sa forme (elle est écrite en une seule partie, ou du moins sans interruption) et par sa valeur, en dépit de quelque prolixité dans le développement. M. Risler l'a jouée d'une manière magistrale : ce n'est


CHRONIQUE MUSICALE 461

pas peu de chose que de garder à une oeuvre pareille toute la clarté de son plan, et de lui donner l'éclat voulu par son auteur, le plus prodigieux pianiste du dix-neuvième siècle, disent nos aînés.

Cette souveraine clarté entre les parties soit successives, soit simultanées d'une oeuvre, fai^ également d'Edouard Risler un interprète adéquat au génie de Bach, ainsi qu'on en put juger lorsqu'il joua la Fantaisie chromatique et fugue. J'aime moins qu'il applique cette qualité à réduire au piano des pages d'orchestre. Des transcriptions de ce genre s'écoutent volontiers au salon, le soir, après dîner, ou dans une salle de dimensions moyennes : dans un théâtre elles sont déplacés. La Mort d'Isolde notamment était peu agréable à entendre ; l'ouverture des Maîtres chanteurs et le Till Eulenspiegel de Strauss valaient beaucoup mieux. Je dois reconnaître, l'ayant constaté, que les deux transcriptions de Wagner eurent auprès du public les honneurs de la journée;'il est vrai qu'elles fermaient le programme et que ce public est joliment content de s'en aller, quand il a fallu écouter pendant deux heures le pianiste à la mode qui a failli vous retenir trop tard pour qu'on puisse encore aller débâiller en prenant le thé rue Cambon.

*

Voilà un an que M. Claude Debussy a sauté tout d'un coup de la notoriété dans une juste gloire. L'année a été triomphale pour lui : Pclléas acclamé à l'Opéra-Comique, la Damoiselle élue exaltée chez M. Colonne, Mlle Bréval chantant à la salle Érard et à la Scola les chansons de Bilitis ; le Quatuor joué à tous les coins de Paris, la Légion d'honneur, un portrait— d'ailleurs fort beau— par M. Jacques Blanche, exposé chez Durand-Ruel d'abord, puis au Salon des Beaux-Arts, —• bref, une avalanche de succès et de


462 CHRONIQUE MUSICALE

consécrations dont je me suis sincèrement réjoui parce que M. Debussy est un musicien exquis.

Mais nous vivons à une époque terrible, et M. Debussy n'est pas célèbre depuis douze mois que le voilà poncif. Accident dont je voyais depuis onze mois se multiplier les symptômes. Le premier me fut manifeste le soir même où j'entendis Pelléas pour la première fois. Revenant alors d'un assez long séjour en pays étranger, je ne savais rien de Pelléas, hormis ce que le Berliner Tageblatt, laNeueFreiePresseetles Mùnchner Neueste Nachrichten avaient raconté des démêlés survenus entre MM., Carré et Debussy d'une part, et le ménage Maeterlinck d'autre part : tel est en effet le genre d'information dont s'enorgueillit la presse germanique, des articles qui semblent faits par quelque Herr Prof essor avec des ragots de concierge. De retour à Paris, j'allai entendre Pelléas et j'en fus très charmé. Au plaisir extrêmement vif et profond que j'en ressentais se joignit celui de rencontrer dans les couloirs, durant les entr'actes, nombre d'amis ou de connaissances que je n'avais pas vus depuis longtemps. Tous me demandèrent pour la quantième fois j'entendais Pelléas, et, au ton de leurs questions, je dus alléguer tout de suite l'excuse majeure d'une absence prolongée, pour regretter que ce fût seulement la première fois. La sincérité de cet aveu me valut des regards où je lisais le dédain et la pitié. Autour de moi j'entendais les mêmes questions dans les groupes de spectateurs : « A quelle audition en êtes-vous? » et les réponses variaient : « A la troisième, à la sixième, à la douzième » (on était à la douzième représentation). Et les uns d'expliquer que le charme opérait seulement à la troisième audition, d'autres à la cinquième, ce qui signifierait en bon et sincère français : « Je me suis mortellement ennuyé à Pelléas tant que je n'avais pas lu l'article de M. X. ou de M. Z. » On se serait cru


CHRONIQUE MUSICALE 463

dans une ville d'eaux où, autour des sources, les baigneurs s'interrogent sur l'état d'avancement de leurs cures respectives. Beaucoup de gens, les plus enthousiastes bien entendu, ne pouvaient mieux exprimer leur extase qu'en dénigrant au profit de Pelléas quelque autre chef-d'oeuvre; Pelléas, déclaraient-ils, leur avait tué Tristan, qu'on représentait alors à Paris. Ces exagérations, que M. Claude Debussy serait le premier, j'en suis certain, à désavouer, montraient à côté du succès réel et mérité de Pelléas un déchaînement effréné de la mode autour de l'oeuvre nouvelle.

La musique devait s'en ressentir fatalement. C'est ce qui n'a pas manqué de se produire. Il y a quelques années on faisait du Wagner, voici qu'on se met à faire du Debussy. Il vient de paraître un cahier de mélodies extrêmement significatif à cet égard (1). Ce sont Huit poésies de Francis Jammes, mises en musique par M. Raymond Bonheur. Je n'ai pas à vous apprendre quel poète tout à fait original et souvent exquis est Francis Jammes, le chantre naïf d'Orthez et de la verte vallée que le Gave dessine au pied des blanches Pyrénées. Les huit poésies qu'a distinguées M. Bonheur ne sont point parmi les plus remarquables de leur auteur. D'ailleurs presque toutes ont un caractère descriptif, et c'est le cas ou jamais de rappeler ce que Beethoven écrivait de Nussdorf, le 15 juillet 1817, au poète saxon Wilhehn Gerhardt : « ... Les textes que vous m'avez envoyés étaient tout ce qu'il y a de moins propres à être chantés. Les descriptions d'une image appartiennent à la peinture; le poète aussi peut en cela s'estimer heureux devant ma muse; son domaine n'y est pas si limité que le mien qui en revanche s'étend plus loin dans d'autres régions, de sorte qu'on ne peut pas atteindre si facilement son empire. » Mais vous

(1) Chez Démets, avec des ornements d'Eugène Carrière.


464 CHRONIQUE MUSICALE

m'objecterez que les descriptions de Francis Jammes sont pénétrées d'une sorte de sentimentalité panthéiste qui autorise à ce qu'on les soutienne et précise par le concours de tous les arts...

Aussi bien, là n'est pas l'intérêt de ce recueil. Ce qui frappe, à la première lecture, c'est l'adresse et la continuité avec laquelle M. Raymond Bonheur pastiche M. Debussy. Cette première lecture n'est pas achevée qu'on a déjà relevé quelques-uns des procédés qui constituent dans ces pages — dont plusieurs ne sont pas dépourvues d'agrément—les recettes du parfait debussyste. On pourrait les codifier :

i" Dans la déclamation, emploi fréquent de la psalmodie, coupée par un usage non moins systématique des intervalles de quarte et de quinte.

2° Dans l'harmonie, suppression de la tonalité au sens scolaire et usuel du terme : altération infaillible de ce qui serait la note sensible, lorsque nous croyons un instant être en mineur, pour nous montrer que nous n'y étions pas. Surtout, profusion de quintes parallèles, sous prétexte qu'il y en a quelques-unes chez M. Debussy, par exemple au commencement de la Damoiselle élue et de Pelléas. Et c'est probablement, aux yeux de M. Raymond Bonheur, le comble du debussysme que d'accumuler dans une suite de deux accords les quintes parallèles et une fausse relation d'octave (1). Voilà qui est le fin du fin, mais je ne suis pas sûr que M. Claude Debussy ne renierait pas une combinaison aussi criarde. Des quintes parallèles ne me choquent point par principe : leur proscription absolue est un dogme artificiel et temporaire qui n'a pas de droits à un respect superstitieux. Mais soit par leur nature, soit en raison de leur rareté dans notre musique, l'effet qu'elles produisent, parfois très séduisant, garde

(1) P. 11, syst. 3, mes. 3.


CHRONIQUE MUSICALE 465

presque toujours un caractère d'étrangeté qui surprend. C'est, révérence parler, un assaisonnement dont l'abus devient très vite fastidieux et indigeste : or M. Debussy l'emploie, mais M. Bonheur en abuse. Il rappelle ce bourgeois de Labiche, dans la Poudre aux yeux, qui, commandant un dîner de gala, exigeait qu'il y eût des truffes dans chaque plat. Ce pastiche habile semble plus soigneux que sincère : il arrive en effet à M. Raymond Bonheur de s'oublier et de lâcher alors des mesures qui détonnent parce qu'elles ressemblent moins à du Debussy qu'à du Wollenhaupt(i). M. Bonheur est à M. Debussy ce qu'est le doublé à l'or pur, ce que fut Trouillebert à Corot, et ce qu'est Rouchomowski aux orfèvres inconnus du légendaire Saïtapharnès.

D'avoir des imitateurs — car M. Bonheur n'est ou ne sera pas le seul — ne diminue en rien M. Debussy. Mais avez-vous remarqué qu'il y a des artistes qu'on imite, et d'autres qu'on n'imite pas? On a beaucoup plus imité M. Massenet que M. Saint-Saëns. De même je ne serais pas étonné que M. Dukas eût moins de contrefacteurs que M. Debussy. Pourquoi? Si ce n'est pas inexplicable, ce serait trop long à expliquer ici. Enfin, avec M. Bonheur, les amis de M. Debussy veulent qu'il réponde à la définition la plus désobligeante qu'on ait jamais donnée du génie : « Créer un poncif. » — « Seigneur, pourra-t-il dire, préservezmoi de mes amis. Pour M. Salvayre, je m'en charge. » Et effectivement il l'a remplacé au Gil Blas.

(1) P. 21, syst. 2, mes. 1.

JEAN CHANTAVOINE.


LES LIVRES

MAX ET ALEX FISCHER. — (Pour s'amuser en ménage!... Flammarion, éditeur.)

« S'amuser en ménage! Allons donc, quel paradoxe ! diront les « personnes compétentes »; à coup sûr, voici deux auteurs qui ignorent totalement le mariage!... »Eh bien, pas du tout ; je vous affirme que ce n'est pas un paradoxe et qu'on s'amuse follement, et que Vincent de Lacroisade, et que Lilette, et que Mme Levagualâme, et que Forges, dit bon Chien-Chien, sont les plus cocasses partenaires de ce cocasse rally-paper de l'amour qui commence par un divorce pour finir par un mariage !

Certes, voici un livre bien parisien dont la lecture devra être interdite et à la petite fille qui coupe son pain en tartines et à la femme aux bandeaux plats qui rêve d'amour, de Shelley et de clair de lune, et aux maris qui auraient des aspirations à la morale sociale. Aucun d'eux ne saurait comprendre cette observation légère, charmante, grisante parfois, cette verve étourdissante et sans prétention qui n'avoue d'autre but que celui de nous amuser, et qui y réussit presque toujours. Il faut avoir l'âme trempée pour résister à cet inimitable trio du mari, delà femme et du commissaire; il faut avoir une dose suffisante de philosophie facile et dénuée de toute prétention. Écoutez plutôt la trame :

Vincent de Lacroisade et Lilette forment le ménage le plus adorablement parisien qui soit : ils s'ennuient


CHRONIQUE DES LIVRES 467

l'un et l'autre à mourir. De ne pas s'aimer? Oh! ma foi non!... Plutôt de n'avoir pu encore trouver une occupation facile et de bon goût. Car, que voulez-vous que fasse, je vous prie, une petite femme charmante en face de son mari très charmant, au bout de deux ans de mariage? Ce sont les chiens de faïence, et rien de plus!... Donc, ils s'ennuient désespérément, lorsqu'un jour Vincent fait une découverte singulière : sa femme le trompe. Mon Dieu, oui, comme cela, sans rien dire à personne, Lilette s'était mise en tête de tromper son époux... toujours pour se distraire. Et voilà Vincent ravi de la découverte. Vous riez? Pourquoi? Je vous ;issure que c'est très sérieux : comprenez donc que cet homme,qui s'ennuie terriblement, mortellement, avec tout le désespoir d'un monsieur qui a de l'argent, un joli appartement, une femme charmante et de belles relations, a enfin trouvé le rêve, la panacée suprême, l'universel remède : une occupation ! L'occupation agréable et de bon goût signalée plus haut. Et désormais est ouverte la chasse à l'amant.

Il s'agit — vous l'avez deviné — étant donné une femme qui se méfie et un amant qui a peur comme tous les amants, de surprendre le couple en flagrant délit pour être proclamé vainqueur. Et en avant les fiacres à l'heure, les suites et les poursuites, la pourchassée de refuge en refuge, d'hôtel garni en maison meublée et de five o'clock en réunions élégantes pour l'OEuvre des Enfants enrhumés! Que voici donc une chasse palpitante, et quelle joie enfin pour ces petites âmes de Lilette et de Vincent d'avoir trouvé une occupation à leur oisiveté ! Madame accomplit des prodiges de prudence et de ruse, Monsieur y répond par un flair d'Apache et une constance à toute épreuve, et, finalement (je ne vous dirai point à la suite de quelles émotions), Madame est vaincue. Vaincue par son mari, vaincue par l'allié de celui-ci, Forges, le commissairede


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police bien parisien qui, après un si beau rôle, ne peut faire autrement que de devenir l'ami de la maison.

N'allez pas croire maintenant que Vincent de Lacroisade abuse de la victoire. Vraiment ce serait mal connaître les personnages de MM. Max et Alex Fischer : leur ambition est de créer des êtres comme les autres, comme nous ; des êtres de tous les jours qui ne sont ni bien vicieux ni bien ardents, qui voient seulement la vie sous l'angle le plus agréable et qui savent qu'au fond, comme dit l'autre, tout finit par s'arranger. Dès lors, plus de gros mots ni de grandes phrases : le divorce en est une et qui ne fut jamais une solution. Lilette a tôt fait de le découvrir. Aussi, loin de se retirer dans le maquis procédurier, préfère-t-elle user d'une vraie ruse de femme : « Ah! tu m'as fait surprendre, se dit cette petite caboche; ah! tu te crois vainqueur; nous allons bien voir! Et d'abord je vais te battre avec tes propres armes. De ton allié, j'en ferai un ennemi. Du commissaire, du sacro-saint commissaire, de l'homme à l'écharpe, du représentant de l'autorité, du Pandore de tous les âges, du défenseur du mariage et du soutien du mari, j'en ferai mon amant ! » Et elle le fait comme elle le dit. Double vengeance ! Un mari trompé qui ne peut se défendre puisqu'il ne peut plus rien faire constater du tout, et obligé de faire donner de l'avancement à son bourreau pour le changer de circonscription administrative... et probablement amoureuse !

L'histoire est jolie, mais j'avoue qu'elle vaut surtout par la façon aimable et pimpante dont MM. Fischer l'ont traitée. Non qu'ils aient dû faire preuve en cela d'un énorme talent psychologique ; mais ils ont eu, pour moi, le meilleur de tous : ils sont demeurés euxmêmes. Alors que tant de jeunes écrivains qui s'adonnent à l'humour facile ont une fâcheuse tendance à calquer Anatole France ou Tristan Bernard, les auteurs


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de Pour s'amuser en ménage ont su demeurer originaux, sans excès de rosserie ou d'ironie. Et ils ont fait un joli livre parisien et léger qui, demain, sera le seul bréviaire... pour s'amuser en ménage!

JULES BOIS. — [Visions de l'Inde. Ollendorfr, éditeur.)

M. Jules Bois a deux êtres en lui qui s'agitent et qui luttent pour la suprématie : c'est l'occultiste et le journaliste. Vous savez que l'occultiste est de première force. M. Jules Bois est l'un des derniers et le plus parisien de nos mages : en des livres qui firent quelque bruit il étudia dans son tréfonds et sous toutes ses formes la question de la magie, celle de l'au-delà et de tous les phénomènes qui s'y rattachent. Sa compétence en ces matières est indiscutable : il a compulsé tous les livres magiques de l'antiquité, tous les traités de sorcellerie du moyen âge, tous les travaux historiques des modernes, tous les plus récents exposés de spiritisme et de démoniologie. Il a assisté à maintes expériences, s'est fait le confident de tous ceux qui ont travaillé sur la matière et s'est ainsi peu à peu créé pour lui seul toute une théorie des phénomènes de l'audelà, qui n'est sans doute encore ni bien claire ni bien épurée, mais qui séduit comme séduisent, du reste, toutes ces questions qui amènent toujours avec elles le petit frisson et nous font pâmer d'effroi délicieusement lorsqu'on les évoque après le dîner, entre la chaleur de la digestion et la fraîcheur du kummel glacé.

Mais M. Jules Bois n'est pas seulement un mage, un esprit d'un autre temps qui s'acharne à une science qui, pour quelques-uns, peut paraître désuète, c'est aussi et avant tout un journaliste. C'est un reporter, et je ne pense pas qu'il s'offusque du mot, d'abord parce qu'il n'a rien d'offensant, puis parce que nous voulons entendre par là une attention presque profes-


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sionnelle, toujours aux aguets, sans relâche, vers le fait captivant d'hier, d'aujourd'hui ou de demain, un désir ardent de connaître et de nous faire connaître, et de nous peindre tout ce qui lui paraît digne d'attention dans le défilé quotidien des actualités. C'est ainsi que M.Jules Bois, après avoir écrit maint traité abscons de sorcellerie et de magie, a écrit pour nous amuser, et sans doute aussi pour s'amuser lui-même en un jour de détente, ce très amusant livre de reportage qui s'appelle les Petites religions de Paris. Il nous a fait pénétrer avec lui dans l'antre de chacun des prêtres, de chacune des sorcières dont nous croyions l'autel renversé pour toujours, il a su découvrir les plus étranges petites chapelles, les cultes les plus extraordinaires qui savent recruter des fidèles — quelques fidèles — dans cette foire aux opinions qu'est Paris, et il a fait parler devant nous ces amusantes marionnettes, il a exposé leur culte et raconté l'âme de chacune. Ce fut un jour amusant qui nous fit connaître l'insoupçonnable que nous frôlions pourtant à chaque instant.

Aujourd'hui, ou plutôt hier, M. Jules Bois a eu un plus grand dessein : il a entrepris de visiter l'Inde, — et n'était-ce pas un voyage tout indiqué pour qui se pique de magie et de sorcellerie? — et il en a rapporté entre autres choses un ensemble de notes qu'il vient de grouper en volume. Si nous avions encore la fâcheuse manie du parallèle, ce serait le cas, semble-t-il, d'établir les ressemblances et les divergences de ce livre-ci avec celui de Pierre Loti, paru l'autre semaine, et qui s'intitule l'Inde (sans les Anglais). Rassurezvous, nous ne l'entreprendrons point, et pourtant notons en passant que si un titre pouvait convenir à un livre écrit par M. Jules Bois, c'était celui de l'oeuvre de Loti. Mais voilà : l'auteur des Petites religions de Paris n'est pas seulement un admirateur des fakirs, un déchiffreur de livres sacrés qui risque jusqu'à sa vie


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pour tenter de posséder une parcelle de vérité, c'est aussi un journaliste exact, un descripteur minutieux qui, dans une ville, ne voit pas que les ruines et s'émeut de la vie qui l'entoure, qui gronde autour de lui, qui le( submerge de son fracas. L'Inde attirante et mystérieuse de Loti, l'Inde sans les Anglais, l'Inde des nécropoles et des temples fameux, le rêve colossal de toute une civilisation disparue est aussi l'Inde éclatante de soleil, de sève et d'ardeur, l'Inde chaude et colorée, luxurieuse et luxuriante, le paradis d'un infernal cauchemar. Cette Inde-là, après laquelle tout doit paraître morne, tout doit paraître gris, M. Jules Bois l'a sentie et révélée en des pages magnifiques. Quelle heureuse chance que le fakir et le mage ne soit pas seulement un fakir, mais sache jouir et voir, sentir et aimer ! De quelle plume admirable le journaliste nous a décrit cette indescriptible « cité aux nuits terribles », comme Rudyard Kypling aime à appeler Calcutta, avec quel souffle il a évoqué le mystère de ses sacrifices, l'épouvante de cette vie colossale, la ruée de ce peuple sous le soleil. Et comme adroitement il a ménagé l'attention du lecteur par ce repos délicieux de quelques pages au pied des cimes infranchissables de l'Himalaya dans une oasis de verdure et de fraîcheur... Pourquoi faut-il que M. Jules Bois n'ait pas laissé toujours ainsi courir sa plume au gré de son caprice ? Sans doute il a dû voir bien d'admirables choses, bien d'étranges spectacles, bien d'inoubliables figures qu'il ne nous a point révélées ou dont il nous a parlé trop incomplètement. Peut-être s'est-il souvenu trop à propos qu'il était mage et a-t-il voulu entourer son voyage de quelque mystère... Les pages ultimes de psychologie sur le peuple anglais et les Hindous ne sont point une excuse suffisante. M. Jules Bois nous doit un beau et fort volume sur l'Inde et non plus une simple vision !


472 CHRONIQUE DES LIVRES

EUGÈNE MOREL — (Teintes du Nord, éditions de la Revue d'Art Dramatique.)

En un joli volume clair et frais, Eugène Morel vient de nous donner une série d'impressions délicates et rares sur les paysages du Nord. A vrai dire, ce ne sont ni des descriptions, ni des notes d'un journal de voyage. N'y cherchez pas l'ordonnance continue d'une pensée qui développe logiquement des idées ou des faits, ou l'attention soigneuse d'un qui parcourut un pays dans le but anticipé d'en établir la physionomie morale et physique. En réalité, ce sont bien des « impressions », et, si j'osais aller jusqu'au bout de ma pensée, je dirais que c'est presque de l'impressionnisme. Larges taches claires et neigeuses de Suède ou de Norvège où se plaquent les ombres noires des montagnes, rues ensoleillées, bruyantes et pittoresques, eaux translucides et glacées qui s'étalent en des lacs ou dégringolent en chutes vaporeuses, c'est, en traits durs comme hachés ou en taches crues et vigoureuses, une belle et solide patine d'un admirable pays. Et c'est même mieux qu'une belle page colorée : l'impression n'est pas hâtive, saccadée et prompte à s'évanouir. De ce petit livre rare s'échappe vraiment le parfum sauvage et grisant d'une contrée très belle, un peu lointaine, qui drape harmonieusement sa beauté d'un léger nuage de brouillard et de tristesse...

JULES BERTAUT-


L'HISTOIRE AU JOUR LE JOUR

Dimanche 10 mai. — Après des « lundis » célèbres, Sainte-Beuve vient d'avoir son dimanche. C'est aujourd'hui, en effet, qu'on inaugurait en grande pompe le monument que lui édifia la piété de ses admirateurs. Cérémonie quelconque : discours dithyrambiques sur le mode ému, vers de circonstance. Ce qui l'était moins, c'est l'orage qui transforma le cimetière en un marécage où barbotèrent tristement les assistants.

Le ciel s'était déjà montré d'assez mauvaise composition, dans une circonstance précédente, vis-à-vis de l'illustre critique.

C'était un vendredi saint; le prince Napoléon, pour faire une niche à son cousin, en coquetterie avec Rome, avait convié quelques amis, dont Sainte-Beuve, à un repas outrageusement gras.

Pendant qu'ils étaient en train et savouraient une admirable omelette au lard, le tonnerre éclata soudain avec une extrême violence. Sainte-Beuve, levant les yeux, s'écria sur un ton de reproche : « Comment! tant de bruit pour une omelette au lard? »

Le tonnerre serait-il rancunier?

Lundi 11 mai. — Journée dite du « martyre de M. Lépine». Le préfet de police, qui devait, en effet, répondre au Conseil municipal à l'interpellation sur l'incident Forissier, a dû laisser flageller, lui et ses services, sans tenter la moindre défense. Comment aurait-il excusé ou même expliqué l'abominable et fantastique arrestation dont la soeur et la fiancée de M. Forissier


474 L'HISTOIRE AU JOUR LE JOUR

ont été victimes, l'autre soir, de la part de deux agents de la police des moeurs? Comment pouvait-il défendre le stupide mensonge à l'aide duquel son administration a essayé, d'abord, de sauver la mise? Il ne s'y est point risqué. Il a préféré recevoir, humble et stoïque, l'avalanche de reproches, récriminations, allusions désagréables, sous-entendus acidulés, accusations violentes, que les conseillers municipaux ont fait choir sur son crâne. Ah! ils s'en sont payé une danse du scalp! Ce n'est qu'après que M. Lépine eut fait chorus avec eux, qu'ils ont consenti à le délier de son poteau de torture. Si, au moins, cela pouvait marquer la fin des vexations et abus de pouvoir que les citoyens ont continuellement à subir de la police? Hélas! je crains bien que tout ce que M. Lépine « a pris pour son rhume » ne serve qu'à le prémunir contre l'influenzaj et encore...

Mardi 12 mai. — Le Père Coubé, jésuite sécularisé, donnait aujourd'hui un sermon à l'église d'Aubervilliers. C'est, paraît-il, une chose que la conscience de M. l'ex-abbé Charbonnel et de quelques-uns de ses amis refuse de supporter. Aussi, leurs délicats scrupules les ont-ils conduits à envahir l'église d'Aubervilliers, insulter le prédicateur, blesser le curé, rosser les femmes, battre les enfants, pocher l'oeil du suisse et briser tout le matériel. La police, dûment prévenue à l'avance, a eu soin d'intervenir après la bagarre. Ah çà ! l'ex-abbé Charbonnel est-il chargé par le ministère de veiller à la stricte exécution des circulaires de M. Combes, et sa mission lui donne-t-elle le droit de faire passer à tabac, par ses « aminches », les fidèles réunis dans les églises?

Mercredi 13 mai. — Le métier d'assassin devient ingrat, depuis le règne, à la Sûreté, de M. Hamard. Martin, l'aimable jeune homme auquel nous devons le « beau crime » de la semaine passée, — l'étrangle-


L'HISTOIRE AU JOUR LE JOUR 475

ment, au cours d'un tête-à-tête amoureux, de l'infortunée habituée du café Américain, Blanche de Brienne, — vient d'être « pigé » à Glasgow par deux fins limiers de la police, lancés à ses trousses !

Pas loin de la capitale, à Versailles, une incarcération d'un autre genre passionne, émotionne, indigne la population de toutes les classes : celle de Mlle de Lambert, une jeune fille de la meilleure société, coupable d'avoir dit au juge de paix, au milieu de je ne sais plus quel crochetage de couvent : « Monsieur, vous êtes un capon; vous vous sauvez devant des femmes. » Le tribunal de Versailles avait condamné Mlle de Lambert à huit jours de prison sans application de la loi Bérenger, réservée sans doute à MM. les malfaiteurs, et aujourd'hui, cric! crac! on l'a incarcérée à la « Centrale ». Spirituels, ces magistrats! galant homme, ce juge de paix!

Jeudi 14 mai. — A Saint-Philippe-du-Roule, première communion du jeune et dernier fils du président de la République. En voilà une circonstance périlleuse pour le prestige de M. Loubet, dont les laudataires officieux et officiels ont coutume de crier : « La calotte ! hou ! hou ! » au passage d'une soutane dans la rue! Heureusement que le président jouit au suprême degré du tact dit : tact défense républicaine. Ne vient-il pas d'en fournir une preuve éclatante, en Algérie, assistant impassible à toutes les danses du ventre données en son honneur? Ne l'a-t-il pas montré, plus récemment encore, aux courses de Longchamps, croquant stoïquement le marmot, seul, dans la tribune officielle, tandis qu'Edouard VII l'avait plaqué pour faire un brin de causette avec les membres du JockeyClub? Avec lui, aucune « gaffe cléricale » n'était à craindre, voyez plutôt : il a conduit son fils à la porte de l'église et s'est ensuite pudiquement retiré à l'Elysée, et si sa femme occupait une place d'honneur dans le banc


476 L'HISTOIRE AU JOUR LE JOUR

d'oeuvre, durant la cérémonie, du moins le cocher et le valet de pied du landau présidentiel avaient-ils ôté leur cocarde tricolore! Après cela, M. Loubet peut bien s'acheter un château sur « ses économies » : qui aurait la noire pensée de le suspecter de cléricalisme ?

Vendredi 15 mai. — Mme Liane de Pougy, que ses succès de jolie femme ont illustrée plus que ses apparitions au théâtre, vient d'être « soulagée » d'un collier en perles estimé 500,000 francs. Excusez du peu! Comment la chose s'est-elle faite? nul ne le soupçonne. Les perles, parure des jeunes filles, se sont-elles enfuies rougissantes? Une mauvaise fée jalouse a-t-elle changé le précieux bijou en quelque objet sans valeur? Mystère, mystère! Mme de Pougy, qui — c'est elle qui le dit — a mis dix ans à collectionner les cent perles disparues, dont chacune lui rappelait un souvenir ! ! ! n'a plus que la ressource de se remettre à collectionner ce que l'huître offre si gracieusement aux hommes pour parer la beauté. Grâce au ciel, ce ne sont ni les huîtres ni les hommes qui manquent.

Samedi 16 mai. — Balinguet est arrêté. Qui ça, Balinguet? — L'espion, le traître. — Il y en a donc encore!

Hélas! oui. Mais la traîtrise de celui-là n'est faite ni pour nous surprendre, ni pour nous attrister. C'était un agent au service de notre contre-espionnage. Pour augmenter ses ressources, il s'était mis également au service d'une puissance ennemie. C'est classique. Au fond, s'il trahissait consciencieusement et également les deux pays qui rémunéraient ses services, il avait le droit de se prétendre honnête — jusqu'à un certain point. Le comble, c'est que l'avant-veille de son arrestation, notre caisse publique s'était fendue à son égard d'une gratification de 300 francs. Le voilà bien, le gaspillage du budget !


HAINE D'ENFANT

(Suite )

DEUXIEME PARTIE

I

L'existence s'organisait dans la maison des Théry. Le chimiste passait sa vie entre ses cours et son laboratoire. Renée s'intéressait de plus en .plus aux travaux du savant. Jean lui disait souvent en manière de plaisanterie qu'elle était à la fois une femme charmante et un camarade idéal.

Parfois, Renée allait au devant de Théry. Ils revenaient tous deux à pied, lentement, prenant le chemin des écoliers.

Tant que les beaux jours durèrent, ce furent d'interminables visites au Luxembourg sous les rousses frondaisons qui semblaient frissonner d'accord avec l'ardente jeunesse qui venait là promener ses enthousiasmes.

L'hiver venu, Théry et sa femme, frileusement appuyée contre lui, parcouraient les vieilles rues du quartier des Ecoles. C'était pour la jeune femme un réal enchantement.

Les maisons anciennes aux allures vénérables, où s'étalaient les multiples pancartesi de pensions de famille, les voies silencieuses et les fenêtres discrètes


47S HAINE D'ENFANT

aux volets capitonnés, offraient à ses yeux un cachet, particulier. Il lui semblait que dans ce seul coin de Paris dussent éclore les fortes pensées, l'amour de la science, et cette puissance de travail si nécessaire aux études ardues.

Même au milieu du bruyant boulevard Saint-Miche;, Renée se trouvait à l'aise. La vue des jeunes femmes aux libres allures, qui se mêlaient aux étudiants, ne la faisait pas rougir. Elle était de ces sages qui estiment certains maux nécessaires, tout en déplorant intérieurement lai bassesse des instincts humains.

Pour Théry, le quartier des Ecoles était le seul qui existât, le seul habitable à son avis.

Les deux époux s'entendaient à merveille. La vie eût coulé, pour eux, paisible et sans réfléchir le moindre nuage, n'eût été la présence d'Henri, le fils du chimiste.

La filleule des Bardet avait dû renoncer à s'attacher le bambin. Il lui semblait qu'Henri était un être à part, un petit monstre, et qu'aucun enfant, autre que lui, ne pût avoir les mêmes instincts de méchanceté.

Il est de fait que l'aversion du petit garçon augmentait chaque jour pour celle qu'il n'appelait jamais autrement que «la femme du père.»

Malgré sa raison, Renée ne pouvait s'empêcher de considérer son beau-fils comme un petit homme. Lorsque ses regards croisaient ceux de l'enfant, il jaillissait des prunelles sombres du jeune Espagnol de violents éclairs de haine. La jeune femme n'était pas parfaite Cette attitude lui causait une sourde exaspération. Elle se morigénait de prêter autant d'attention aux grimaces d'un gamin, mais elle ne pouvait pas surmonter son dépit.

La nourrice, qui prenait une large part aux observations! faites à l'enfant de sa fille de lait, détestait cordialement Mme Théry, dont le premier tort à ses yeux avait été de prendre la place de la morte. Cette animosité se traduisait par mille petits faits qui irritaient contre elle sa jeune maîtresse, sans qu'elle se montrât cependant moins impartiale.

Théry, à part les révoltes passagères de son fils, ne


HAINE D'ENFANT 479

semblait remarquer rien d'anormal autour de lui; d'ailleurs, sa femme évitait avec soin de compliquer son existence, toute de labeur, en lui narrant les continuels froissements qu'elle éprouvait.

Au cours de l'année qui suivit le mariage de son père, Henri Théry avait fait plusieurs séjours chez papa et maman Paul.

C'est ainsi qu'il y était demeuré pendant deux mois consécutifs, au cours desquels le chimiste avait voyagé avec Renée. Depuis longtemps, Théry avait caressé le projet d'une excursion au lac Balaton, à l'extrémité de l'Autriche. Il avait été heureux de l'entreprendre avec sa jeune femme.

Parrain Paul s'était attaché d'emblée le petit bonhomme. Il avait tout d'abord entrepris de lui apprendre à dessiner. L'intelligence dont Henri faisait preuve ravissait l'artiste.

Au bout de quelques courtes leçons, l'enfant réussissait déjà à camper des bonhommes. Il excellait à fixer par un trait, une ligne bizarre, la ressemblance des personnaiges. Le grand plaisir de l'espiègle avait été de caricaturer touis ceux qui l'entouraient. La plus large place dans ses ébauches était réservée à René? qu'il enlaidissait à plaisir.

Bardet, si entiché pourtant de sa grande fille, était désarmé par l'aspect burlesque de ses charges. Aussi l'enfant lui montrait-il autant d'affection qu'à son père. Il arrivait même, par ses câlineries, à obtenir du bonhomme tout ce qu'il voulait.

Le peintre était bouleversé de cette tendresse d'enfant. Il n'était pas éloigné de croire que Renée s'était trompée et que le petit ne demandait qu'à aimer.

Maman Paul n'était pas aussi avancée, à beaucoup près, dans le coeur du gamin. La bonne dame avait rêvé d'assouplir le caractère du petit révolté. Dans les premiers temps, elle avait cédé à tous les caprices de l'enfant," «pour l'habituer» disait-elle... La marraine de Renée évitait aussi soigneusement de lui parler de sa filleule, afin de faire naître la confiance dans l'esprit du petit Espagnol.


480 HAINE D'ENFANT

Henri, ravi d'échapper à la surveillance de la « femme du père», s'était laissé aller à ce bien-être nouveau. Cependant, ce n'était qu'une ruse de maman Paul. Petit à petit, elle avait voulu appliquer son fameux système d'éducation, et la maman-gâteau avait laissé passer le bout de l'oreille de l'éducatrice. Furieux, Henri s'était rebellé contre cette seconde belle-mère. Il avait pris vis-à-vis de celle-ci la même attitude goguenarde qu'il avait adoptée à l'égard de la jeune femme. Seul désormais, Bardet était demeuré son ami. Cette affection, il est vrai, dégénérait en tyrannie de la part d'Henri.

Le peintre se pliait à tous les caprices de l'enfant, se montrait inlassable. Le vieil artiste, privé de progéniture, aimait les petits à la folie. Il considérait la venue d'Henri comme un bonheur providentiel, une dernière échappée de lumière sur ses vieux jours. Sans s'en douter, le parrain Paul avait obtenu du beau-fils de sa filleule de grandes concessions.

Henri avait bien vite compris l'affection que le peintre portait à Renée. Il n'avait eu garde d'essayer de la battre en brèche.

Un accord tacite existait entre le vieillard et l'enfant. Bardet évitait d'évoquer devant Henri la, figure de la jeune femme, en tant que bellei-mère du moins ; s'il en parlait parfois, c'était à propos de quelques gamineries d'enfant dont il aimait à rappeler le souvenin

Henri supportait sans peine cette Renée-là, une Renée gamine, joueuse, une sorte de camarade plus âgée, qui n'avait aucune parenté avec la jeune Mme Théry. Il y avait entre autres une certaine histoire de poupées décapitées qui le faisait rire aux larmes.

Moins fin, le peintre eût pu croire à la naissance d'une sympathie dans le cerveau de l'enfant, mais il avait au contraire deviné sans peine le raisonnement de l'enfant.

Depuis le mariage de sa filleule M. Paul travaillait à un grand tableau dont il rêvait de faire une surprise aux jeunes époux


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C'était dans le grand jardin de Villiers-sur-Morin, le portrait de Renée et de Théry, bavardant auprès de la table de famillet

La fête de Renée tombait au mois de novembre; aussi Bardet se hâtait-il. Henri avait été forcément mis dans le secret. Mais il avait paru d'une telle indifférence que le peintre n'avait pas insisté. L'enfant était peu bavard, trop peu même au gré de l'artiste. Il ne dirait rien.

Le grand jour arriva. A dessein Théry et sa femme furent éloignés pendant quelques heures, ce qui permit au peintre et à maman Paul de s'introduire dans la maison. En toute hâte, le tableau fut placé bien en vue, au milieu d'un grand panneau, dépourvu pour» la circonstance d'une grande et froide glace où se mirait, depuis des ans, en son cadre de peluche mauve, le port altier de la première Mme Théry.

A leur retour, Renée et son mari eurent une exclamation de ravissement. La jeune femme surtout montrait une joie d'enfant. Le parrain fut remercié, félicité, embrassé, tandis que «maman Paul» toujours un peut sacrifiée, mêlait sa voix grêle aux compliments faits à l'artiste.

La jeune Mme Théry reçut ensuite le cadeau de son mari, une superbe chevalière, un peu lourde à ses doigts fuselés.

Une joie sereine flottait 'dans l'atmosphère. Henri lui-même avait consenti à se laisser mettre en toilette pour la circonstance. Il souriait presque.

Le bon M. Bardet, qui espérait toujours que l'étrange Humeur de l'enfant disparaîtrait tout à coup, avait vu avec joie l'empressement du petit garçon à aider maman Paul. C'est lui qui avait apporté la boîte à outils pour placen le tableau...

Puis il s'était abstenu des remarques habituelles et de ces phrases plaintives qu'il répétait à satiété, chaque fois que le peintre se trouvait avec lui au salon.

«Ma mère était belle, la plus belle... Et je lui ressemble. .. Je serai beau, mais ça m'est égal, je voudrais être avec elle... »

R. H. 1903. — VI, 4. 16


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Et le dur petit regard se fixait alors obstinément au crêpe attaché au fronton du cadre.

L'artiste, d'habitude, écoutait sans sourciller. Depuis longtemps il avait découvert l'emphase, le goût du théâtral dans ce cerveau d'enfant.

Les petits sont tous cabotins, Henri par atavisme maternel se montrait précoce en ce sens. Et son amitié pour- Bardet n'avait d'autre cause que la condescendance du vieux peintre à son égard, le respect qu'il semblait professer pour son infortune.

Seule, Mercedes la vieille nourrice voyait d'un mauvais oeil la liaison de son nino avec Bardet.

L'Espagnole espérait au fond de son coeuir que Théry renoncerait, un jour prochain, à conserver son fils près de lui. Alors elle ramènerait triomphalement Henri à Burgos, relèverait à sa guise dans le culte de la morte, dans l'exécration de «l'autre». Pour que ce beau plan réussît, il ne fallait pas que l'enfant ouvrît son coeur à quiconque. Elle le savait capable d'aimer ou de haïr avec le même entêtement.

Le jour de la fête, elle avait tourné comme une lionne en cage autour des parents adoptifs de Renée. De temps en temps elle appelait auprès d'elle le garçonnet, mais Henri se dérobait, guettant du coin de l'oeil l'effet de son espièglerie sur la vieille femme.

Après le dîner, Mercedes vint chercher l'enfant pour le coucher. Sans mot dire, elle le borda dans sa blanche couchette, après l'avoir écouté, les lèvres serrées, balbutier sa prière.

Et comme il tendait son front vers elle, Mercedes s'était détournée, l'oeil mauvais.

Alors brusquement, Henri avait rejeté la couverture, sauté nu-pieds sur le plancher et saisissant le cou de la nourrice, lui avait débité dans sa chère langue maternelle un grand secret...

Et, tandis que dans la salle à manger, Renée et son mari s'attardaient avec leurs invités, goûtant pleinement cette journée de joie complète, Mercedes recouchait l'enfant après avoir, en. guise de réconciliation, baisé dévotement ses petites mains de despote.


HAINE D'ENFANT 483

Un matin Renée, qui traversait le salon pour gagner la lingerie, s'arrêta médusée en face d'un panneau vide. Le portrait de la belle Carmencita, de la fière Espagnioile, avait disparu...

Une stupeur la cloua quelques minutes à la même place. Mais une lumière subite l'éclaira. Henri avait jugé offensante pour sa mère la présence en peinture d'une autre femme qu'elle. ,

En effet, au premier pas qu'elle fit dans la chambre de son beau-fils, elle aperçut le tableau, contre le mur, appuyé sur le lit même de l'enfant.

Près de là, le garçonnet, une joie lui illuminant les yeux, contemplait sa belle-mère, curieux de l'effet produit. Mercedes, occupée en apparence à ranger la chambre, semblait, comme à son habitude, ignorer la présence de Renée.

La jeune femme sentit un flot de larmes lui monter aux yeux. Elle était incapable de parler.

Les nerfs vibrants, elle quitta la place, et, prenant à la hâte un chapeau et une fourrure, se précipita au devant de Jean Théry. Celui-ci allait quitter son laboratoire, lorsqu'il aperçut Renée, la figure bouleversée.

En quelques mots il fut mis au courant.

Une rougeur colora d'abord ses pommettes; puis il blêmit, son front se creusa d'une ride profonde.

Sans mot dire, il monta à l'appartement. Il alla droit à la chambre d'Henri. D'une voix coupante il 1 prononça quelques mots qui firent frissonner l'enfant. Quant à Mercedes, elle baissa la tête, cachant dans ses mains son visage baigné de larmes.

Une heure après, elle quittait pour toujours la calme maison de la rue Cl au de-Bernard. Le soir même, le rapide l'emportait vers l'Espagne.

II

Sur la table, sur les chaises étaient empilées les nombreuses pièces du trousseau,. Sur un fauteuil l'uni-


484 HAINE D'ENFANT

forme du nouveau collégien s'étalait. Dans les boutons d'or vif, un jour salle, pluvieux, se mirait.

Les lunettes sur le nez, maman Paul inscrivait soigneusement les objets par catégorie. Parrain battait sur les vitres un pas redoublé, puis, de temps à autre, se rapprochait de Renée assise toute droite sur une chaise, un livre dans les mains, en réalité la pensée perdue, triste et mécontente d'elle-même.

Jean surveillait les derniers préparatifs de son fils.

La porte de la chambre s'ouvrit. Le chimiste, le front libre de souci, prit l'uniforme et sur un geste surpris de maman Paul :

— Oui, c'est un caprice... Henri paraît très fier de sa nouvelle condition! Il veut endosser dès maintenant sa capote.

La physionomie de Bardet s'éclaira et descendant vers sa fille adoptive :

— Eh bien! que te disais-je... Notre bonhomme s'accommodera à merveille du régime. Le changement d'existence d'abord, les jeux violents, la distraction... tout cela est excellent.

Renée se taisait, craignant de se trahir. Elle gardait pour elle les regards haineux, les insultes que l'enfant lui jetait à tout moment depuis le départ de la vieille Mercedes.

Malgré ses rancoeurs, eMe eût voulu être seule à s'apercevoir de l'acuité effrayante que prenait l'aversion de son beau-fils.

A cette heure, elle était sous l'impression d'un cauchemar. Il lui semblait que la morte la fixait d'un rictus atroce. Son fils, le fils de Jean, n'a'llait-il pas quitter, une fois encore, le foyer familial, laissant la place libre à l'intruse.

Renée avait espéré qu'au dernier moment, Henri se révolterait contre la décision paternelle, mais l'enfant se soumettait de bonne grâce, y mettait même un empressement significatif.

Au moment du départ, Théry vint prendre congé de sa femme dont il devinait en partie les secrètes an-


HAINE D'ENFANT 485

goisses. Henri eut un moment d'hésitation. Il avait bonne envie de se jeter au cou du vieil artiste qui le considérait d'un oeil attendri, grandi soudain qu'il était par son costume de petit homme.

Maman Paul se mouchait, guettant, elle aussi, un bon mouvement ; mais la présence de Renée, qui devait à sa dignité de ne pas laisser deviner son chagrin, arrêta tout élan chez l'enfant. « Au revoir ! » fit-il simplement, et prenant la main de son père, il l'entraîna vers la porte.

Le soir, Théry raconta la belle attitude du garçonnet. Il n'avait pas pleuré, s'était laissé conduire sans vaines prières à ses nouveaux camarades. Avant de quittes le collège, le père avait pu voir l'enfant entraîné dans une ronde folle.

Malgré tout, la première nuit qui suivit le départ d'Henri, Renée eut la fièvre. Elle rêva que l'enfant souffrait, était malade, appelait sa mère à l'aide. Au ■ matin, elle secoua cette mauvaise impression.

L'intérieur, un instant bouleversé, reprit son charme des premiers jours. Théry, le front libre de tout souci, s'applaudissait de la résolution prise, la seule qui fût sage, à son avis.

Il redoublait de prévenances auprès de sa jeune femme qu'il sentait encore troublée.

Peu à peu Renée entrait en relations avec les amis du savant. Très difficile pour ses amitiés, elle avait été agréablement surprise de rencontrer, dès l'abord, des femmes charmantes : les jeunes sans pédantisme, les plus âgées, sans cet horripilant travers de toujours sermonner qui gâte les plus aimables des vieillards.

Partout elle était fêtée, choyée.

Une seule ombre à ce riant tableau. A toutes les questions de maman Paul sur ses projets de layette, Renée secouait négativement la tête.

Au dehors, même ennui Lorsque la question des enfants venait sur le tapis, on l'interrogeait naturellement sur le jeune Henri dont le caractère détestable était connu, grâce à quelques mots d'humeur échappés au père à son laboratoire.


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Renée devait prendre la défense de l'enfant, par crainte de se montrer partiale.

En apprenant qu'Henri était interné depuis la rentrée de janvier, quel ques bonnes âmes — il s'en trouve toujours dans les cercles les plus choisis — s'apitoyèrent sur le sort du pauvre petit. Théry passait pour un père Spartiate et, dans de fielleuses allusions où Renée dédaignait de se reconnaître, on parlait des enfants sans mère.

Deux fois la semaine, Jean et Renée gagnaient le lycée, bien aéré, dans un des sites les plus ravissants des environs de Paris. Quelquefois, au lieu de Jean retenu par son cours, Bardet accompagnait la jeune femme, les poches bourrées de friandises.

Pendant le premier mois, Henri arrivait toujours dans le parloir à l'heure des réceptions. Mais certain jeudi, alors que Bardet remplaçait le père empêché, Henri ne parut pas. Il était au séquestre pour faute grave. Il avait refusé, le matin même, de descendre à l'étude, sous prétexte qu'il avait sommeil.

A la requête du vieux peintre, le réfnactaire fut amené pour quelques instants aux visiteurs. Malgré elle, Renée laissa passer une exclamation fâchée.

— Que nous dit-on, Henri. Vous êtes un paresseux? Plardi comme un petit coq, l'enfant redressa la tête

qu'il tenait baissée.

— Je ne suis pas paresseux.

Et reculant de quelques pas, il cria à la pauvre Renée :

— Méchante gale!

Craignant à juste titre une sévère remontrance, le galopin prit la fuite sur ce bel exploit.

La jeune femme était rouge de confusion.

Autour d'elle, toutes les mères chuchotaient en la regardant. On riait tout bas de l'exclamation du petit.

M. Bardet, malgré sa mansuétude ordinaire, avoua plus tard avoir été pris d'une démangeaison de gifler le gamin, il se contenta de ramener Renée chez elle.

Le père ignora toujours l'incident. Mais de ce jour, Henri, pris d'une ardeur fougueuse, ne mérita plus de


HAINE D'ENFANT 487

punitions. Au printemps, il savait écrire assez correctement pour que son père pût déchiffrer une lettre barbouillée qu'il lui adressa. C'était au moment des vacances de Pâques. Henri priait son père de lui accorder la permission d'aller visiter avec ses camarades les reposoirs des églises de la grande ville.

Un certain pstit ami dont l'enfant faisait trois fois mention dans l'épître était >de cette visite. Henri espérait bien accompagner Georges Levai.

Ce que l'enfant taisait dans sa gauche missive, c'était le début de cette grande amitié des deux jeunes condisciples.

A son entrée au collège, le fils de Jean Théry, fier comme tout Espagnol, s'était raidi pour ne pas laisser voir sa peine. Son père lui-même en avait été abusé.

Mais le soir venu, un désespoir profond s'était emparé de lui.

Le grand dortoir où s'alignaient tout blancs les étroits lits, si uniformément dressés, la veilleuse qui jetait sa lueur vacillante sur le mur; jusqu'à la religieuse qui l'aidait à se déshabiller et dont la cornette empesée lui faisait presque peur, tout cela l'horrifiait.

Il se rappelait sa jolie chambre de la rue ClaudeBernard, les baisers de Mercedes, la belle Vierge toute fleurie et si bien vêtue devant laquelle il faisait sa prière.

Il se sentait plus heureux chez son père que là. Jean venait l'embrasseri, lui promettait des joujoux quand il avait été gentil.

Au lieu de cela, le silence des grandes ombres qui se déshabillaient, puis marmottaient en choeur des paroles endormies...

Oh ! qu'il se trouvait malheureux. Il était abandonné. «Abandonné!» Une rage folle l'avait pris en prononçant ce mot. Il sanglotait la tête dans l'oreiller, mordant la toile, incapable de dormir.

Le dernier surveillant disparu, une petite tête blonde s'était penchée sur lui. Son voisin de lit, ému des sanglots qui tordaient le corps du pauvre gamin, lui demandait doucement :


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—■ Tu as du chagrin? Il ne faut pas crier si fort, le surveillant viendrait et te punirait, à moins qu'il n'envoie soeur Thérèse te porter de la tisane, et elle est très mauvaise, la tisane de soeur Thérèse.

Henri s'était tu, calmé par cette évocation de la religieuse.

Il considérait son nouvel ami, petit, frêle et blond.

-— Comment t'appelles-tu?

— Georges Levai... J'ai dix ans, et toi?

-— Je suis Henri Théry. J'ai sept ans seulement, mais je suis bien plus grand que toi, plus fort aussi.

Le voyant plus calme, Georges avait regagné son lit.

Il s'étonnait de l'âge de ce camarade. Il admirait sa précocité.

Le premier soir, la conversation en resta là. Les deux bambins sentirent s'alourdir leurs paupières et le doux sommeil de l'enfance les emporta bientôt au riant pays des rêves.

Le lendemain, les deux nouveaux amis échangeaient leurs confidences, Georges était le fils d'un gros industriel; orphelin comme Henri, il lui restait une tante, une vieille fille qui avait pris en main la direction de la maison du père.

Pour sa part, Henri n'eut rien de plus pressé que de peindre sous les plus noires couleurs la seconde femme de son père.

Georges, qui possédait à fond ses contes de Perrault, avait imaginé aussitôt une Mme de la Houspillier, la marâtre célèbre de Cendrillon. Mais à la vue de Renée, aperçue au parloir, il avait loyalement reconnu qu'il faisait fausse route. Cette divergence d'opinions avait même compromis un instant les débuts de cette belle amitié.

Mais Georges avait cédé.

L'enfant avait tu ces détails à son père qui les avait devinés confusément. La permission demandée fut accordée.

D'autres fois, des dimanches, Henri refusait de sortir, préférait être de la promenade, car son camarade Georges recevait rarement la visite de son correspon-


HAINE D'ENFANT 489

dant et ne quittait le lycée qu'aux grandes vacances.

Embellie par cette amitié nouvelle, la vie du lycée réussissait admirablement au petit insoumis et cela malgré les craintes de Renée et ses angoisses journellement renouvelées.

A chaque visite, Théry trouvait son fils épanoui, plus fort, plus gai surtout. A plusieurs reprises l'enfant était accouru au parloir en riant aux éclats et ce rire avait fait monter des pleurs aux yeux du père

La présence de Mme Théry glaçait instantanément la joie du gamin, mais il se rattrapait lorsque M. Bardet venait seul. C'étaient alors des mimiques expressives pour conter les moindres événements de sa vie de collège. Le vieux peintre rajeunissait, en écoutant les prouesses des écoliers, si vieilles et pourtant toujours neuves...

La jeune Mme Théry, pendant ce temps, veillait à ce que le pensionnaire ne manquât de rien, envoyant régulièrement à l'économe les pots de confiture, le chocolat, les biscuits, enfin toutes les douceurs qu'elle ne voulait pas donner directement à Henri, certaine d'une rebuffade.

Un jeudi, M. Bardet, en quittant le collège, eut la fantaisie de redescendre rue Claude-Bernard.

Mal lui en prit. Renée était d'une humeur massacrante : le temps passait et la jeune femme voyait avec peine s'évanouir ses espoirs de maternité..

Le bonhomme Bardet essayait de la consoler : sa vie était facile; un mari .b°n, intelligent, supérieur même aux autres hommes, qui s'ingéniait à prévenir ses moindres désirs. Les incartades du jeune Henri n'étaient plus à redouter. Pourquoi la jeune femme ne se laissait-elle pas vivre simplement, partageant son temps entre ses devoirs mondains et les soins de son intérieur ?

— Allons donc! Etait-elle faite pour.une telle vie?

«Elle avait toujours rêvé d'un foyer où non contente d'être la compagne dévouée de l'homme, elle serait aussi mère attentive.

«L'avenir de chers petits qui vous tiennent à la


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chair, le bonheur éprouvé par leur joie, la crainte de leurs puérils chagrins, l'espoir de façonner définitivement, ces jeunes intelligences, voilà qui était vivre.

«Au lieu de cela, la solitude; pis encore, puisque l'enfant de son mari la, haïssait, grandissait dans cette haine irraisonnée et sans répit.

«Avait-elle vraiment mérité son sort? Elle avait jugé de haut le, mariage. Elle y entrait résolue à pousser le dévouement jusqu'au sacrifice : au lieu de cela, elle avait dû, dès l'abord, renier ses plus chères idées, renoncer à la mission sacrée qu'elle s'était donnée de plein gré.

«Le sort était injuste, la destinée aveugle.»

Renée allait, discourait, agitée, tremblante, les yeux humides de larmes contenues. M. Bardet avait cessé de plaisanter, effrayé de la pâleur de la jeune femme, craignant de voir poindre quelque vilaine maladie de langueur.

Il ne s'agissait plus de débiter des sornettes».

•— Le mariage, chère Renée, n'est pas toujours un sacerdoce, le perpétuel sacrifice que tu avais, à tort, rêvé. On rencontre parfois dans le monde des gens si enclins à se rendre utiles, qu'ils casseraient volontiers la jambe de leur meilleur ami pour avoir* à le soigner.

«Je ne te classe pas dans la catégorie, non... encore faut-il être raisonnable. Henri ne t'a pas comblée de satisfaction, soit, mais est-ce uniquement sa faute? Il ressemble beaucoup à sa mère;, je sais depuis peu, quelle femme altière, hautaine, impérieuse, était la belle Dolorès. Elle n'est plus... paix à ses cendres!

«Pour Théry il vaut beaucoup mieux qu'il en soit ainsi. Ne te récrie pas. J'ai l'air de blasphémer et ce n'est pas devant toi que je devrais démolir la mémoire de sa première femme. Tant pis ! Tu comprendras mieux Henri après. Sa femme vivante, le brave Jean aurait bientôt connu les tristesses d'un ménage désuni.

« Mais revenons à toi. Tu te plains de l'inaction dans laquelle tu vis. Théry ne peut cependant pas tomber malade, cesser de t'aimer, en courtiser une autre pour


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te procurer l'âpre joie de l'action, du sacrifice de toimême, tout ce que tu rêves enfin...

a Tu n'es pas mère. Tu crains de ne l'être jamais. Il est trop tôt pour épuiser le sujet. La parole est au temps.

«A présent pour te dire toute ma pensée, je ne crois pas que la maternité ajoute rien à ta, personnalité. Tu es .une femme accomplie, pondérée : ton mari, te rend justice puisqu'il t'associe à ses travaux, ceux du moins que tu peux exécuter ici.

« Ta part est belle, sache t'en contenter.

«Quant à l'aveuglement du sort, il faut en prendre son parti.

«Si chacun était récompensé, en ce monde, au pro>- nata de ses mérites, voire même de ses vertuts, bien des iniquités sociales disparaîtraient ; ce serait l'âge d'or : je n'ai pas entendu dire que la venue en soit proche. »

Renée avait écouté le sermon sans mot dire Son parrain avait raison. Elle se créait de dangereuses chimères.

Tout cela, sans se l'avouer, parce qu'il plaisait à cet enfant de sept ans de la mettre brutalement à la porte de son coeur. Il fallait qu'elle se persuadât à elle-même ne pas mériter cette exclusion. Elle discutait, elle était malheureuse.

Les sages paroles de Bardet lui firent du bien. Après tout, sa ligne de conduite était simple : agir avec Henri comme l'enfant faisait vis-à-vis de sa bellemère. Voir en lui un étranger simplement.

La décision que prit M. Théry au moment des vacances, l'aida beaucoup à se ressaisir. Un voyage d'exploration en France fut décidé. La bicyclette était adaptée comme moyen de transport.

Pendant deux mois, les époux se retrouveraient en tête à tête, comme aux premiers jours, de leur union. Henri avait demandé et obtenu de partager les vacances de son ami Georges en Touraine.

Ce fut une renaissance pour la jeune Mme Théry. Au long des routes, sur le bord des fleuves, dans les bois frais ou les plaines brûlées, elle était toujours


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auprès de Jean, gai et serviable compagnon. Sa jeunesse la grisait, elle riait aux choses et reléguait dans un lointain avenir les pensées de retour.

Brusquement un coup de foudre troubla ce beau ciel. Un soir qu'ils campaient dans un modeste hôtel de Savoie, une auberge à vrai dire, Jean, qui s'était rendu comme chaque jour à la poste pour y trouver le courrier, revint porteur d'une dépêche qui courait après les, voyageurs depuis trois jours.

Maman Paul, au plus mal, demandait Renée.

Courir à la gare la plus proche, monter dans le premier train pour Paris; de là remonter dans un wagon à destination d'Esbly, fut le premier soiin des excursionnistes.

Hélas, il était trop! tard.

Lorsque Renée, le visage brûlé de soleil, ravagé par la fièvre, arriva dans la grande chambre de sa, marraine, la douce femme n'était plus. Elle avait rendu le dernier souffle, les yeux fixés sur la porte, espérant toujours voir apparaître celle qu'elle attendait.

Le vieil artiste était atterré, rendu stupide par cette séparation brutale qu'il ne pouvait encore accepter.

En rentrant à Paris, Renée ramena, son parrain avec elle Tous deux ils parlaient de la disparue.

C'étaient d'interminables causeries égayéesi parfois par la présence d'Henri.

Respectant le deuil de sa femme, retenu luii-même par d'importants travaux, M. Théry avait obtenu qu'on lui envoyât son fils chaque jour de congé! Presque toujours» l'enfant était accompagné de Georges ■— son ombre —pour qui le savant avait obtenu même faveur.

H. GRENET.

(A suivre.)


VAINE FORTUNE

(Suite )

IX

Oui, il était étrangement heureux, cétait le bonheur du repos, et la tranquillité dont il jouissait était aussi belle que l'été qui se répandait dans l'ombrageux parc anglais, chaque jour plus plein et plus parfait. Il n'avait jamais connu auparavant le charme de la société des dames, et sa timide et peu sensuelle nature, qui lui avait aliéné les femmes londoinniennes, le rendait cher à.ces tranquilles habitantes de la campagne; graduellement il devenait leur idole Lorsqu'il n'était pas présent, elles parlaient de lui; et il observait leuir amour l'une pour l'autre et se réjouissait de le contempler. Cet amour, les menus accidents de chaque heure de leur paisible vie le révélaient continuellement.

Mais de coeur il était un homme d'hommes. Il percevait difficilement la vie du point de vue féminin; et pendant les longues soirées 1 qu'il passait avec ces femmes* il était parfois forcé da feindre qu'il s'intéressait à leur conversation. Il était aussi loin de l'une que de l'autre. Les entêtements d Emilie l'étoninajent et il ne semblait pas qu'il eût autre chose à dire à Mrs Bentley.

Ses anciennes soirées de célibataire lui manquèrent,


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le wisky à l'eau, les'pipes et les discussions littéraires. Comme les jours passaient, il songea davantage à Londres; ses pensées se tournèrent affectueusement vers les amis qu'il n'avait pas vus depuis si longtemps, et, à la fin de juillet, il annonça son intention de se rendre à la ville pour quelques jours. Aussi, un matin, le déjeuner fut-il expédié en hâte, bien qu'Emilie fût sûre qu'on avait le temps Mais Hubert regardait la pendule et disait qu'il devait partir; Julia, courait derrière lui avec des paquets qu'il avait oubliés. Enfin, des signaux d'adieu furent échangés; le dog-cart s'éloigna, et après une minute d'hésitation, les femmes retournèrent au salon, pensives.

•— Je voudrais bien savoir s'il arrivera pour le train, dit Emilie, sans détourner la tête de la fenêtre.

— Je l'espère; ce serait très ennuyeux pour lui, s'il était obligé de revenir. Il n'y a pas d'autre train avant trois heures.

— S'il manque ce train il n'en trouvera pas d'autre avant demain matin... Je voudrais bien savoir combien de temps il restera parti. Supposez qu'il lui arrive quelque chose et qu'il ne revienne plus jamais.

Et Emilie, se tournant, regarda Julia dans un étonnement rêveur.

— Qu'il ne revienne jamais? Quelle absurdité ditesvous là, Emilie. Il ne restera pas plus d'une quinzaine de jours ou trois semaines.

Trois semaines semblent bien longues. Comment passerons-nous nos soirées?

Emilie s'était de nouveau tournée vers le9 croisées. Julia ne se donna pas la peine de répondre. Elle sourit un peu, arrêtée au seuil de la porte, car elle se souvenait que, quelques semaines auparavant, Emilie lui avait adressé des discours passionnés, où elle déclarait que Julia était sa seule amie, et que ce serait la plus heureuse chose de vivre ensemble, toujours, contentes de la compagnie l'une de l'intre ignorant reste du monde. Quoique julia n'eût pas pris ces discours pour autre chose que la passion nerveuse d'un moment, la soudaineté de la contradiction la surprit


VAINE FORTUNE 495

un peu. Trois ou quatre jours plus tard la jeune fille se trouvai d'humeur toute différente, et quand elles arrivèrent au salon, après le dîner, elle jeta ses bras autour du cou de Julia, en disant :

— N'est-ce pas comme autrefois? Nous voilà toutes seules ensemble, et je ne m'ennuie pas le moins du monde. Je n'aurai jamais une autre amie semblable à vous, Julia.

—■ Mais vous serez très contente quand Hubert sera de retour.

— Il n'y a pas de mal, n'est-ce pas? Je serais très ingrate si je n'étais pas contente. Songez combien il a été bon pour nous... J'ai peur que vous ne l'aimiez pas, Julia.

— Oh! oui, je l'aime, Emilie.

— Pas autant que moi.

Et se hissant, — elle était assise sur les genoux de Julia, — Emilie regarda Julia.

— Peut-être que non, répliqua Julia, souriante; mais aussi, je ne l'ai jamais tant détesté.

Un nuage couvrit le visage d'Emilie :

— Je l'ai bien détesté, n'est-ce pas ? Vous rappelezvous cette première soirée? Vous rappelez-vous quand vous êtes montée, que vous m'avez trouvée tremblante dans le corridor? J'avais peur d'aller au lit... Je vous suppliai de me laisser coucher avec vous. Vous souvenez-vous comme nous écoutâmes le bruit de ses pas dans le corridor, quand il fut se coucher et comme je m'accrochai à vous. Puis les rêves de cette nuit ! Je ne vous ai jamais dit quels furent mes rêves, mais vous devez vous souvenir que je me suis éveillée avec un cri, et que vous m'avez demandé ce que j'avais.

— Oui, je me souviens.

— Je rêvais que je me trouvais avec lui dans un jardin et que j'essayais de m'enfuir; mais il me tenait par un seul cheveu et ce cheveu ne se cassait pas. Comme les rêves sont absurdes! Le jardin était plein de fleurs, mais chaque fois que j'essayais d'en cueillir, il me tirait en arrière par cet unique cheveu. Je ne me rappelle rien de plus, sinon, d'une manière confuse,


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que je m'enfuis sauvagement loin de lui, que je me perdis dans une forêt obscure où le sol était mou comme un marécage, et où il semblait que j'allais être engloutie à chaque instant. C'était une sensation terrible. Tout d'un coup, je m'éveillai avec un cri. La chambre était grise, à l'aube, et vous avez dit : « Chère Emily, qu'avez-vous rêvé pour crier comme cela?» J'étais trop fatiguée et effrayée pour vous parler beaucoup de mon rêve, et le lendemain j'avais tout oublié. Je ne m'en souvins plus ensuite de fort longtemps, mais tout de même une partie de ce rêve se réalisa. Ne vous rappelez-vous, comme je rencontrai Hubert le matin suivant sur la pelouse;? Nous entrâmes dans le jardin et nous employâmes la majeure partie de la matinée à nous promener autour du lac... Je ne sais si je vous l'ai dit, mais je m'enfuis d'abord quand je l'entendis venir, et je me serais échappée, n'eût été cet ennuyeux chien. Hubert m'appela de mon nom de baptême. J'étais si fâchée que je crois bien l'avoir haï alors plus que jamais. Nous marchâmes un petit temps, et la chose à laquelle je pensai tout de suite après fut combien il était aimable. Je ne sais comme cela arriva. A présent, lorsque j'y songe, la chose me semble magique. Ce fut le jour où mon vieil âne s'enfuit avec la machine à faucher et brisa le vase à fleurs. Pauvre cher vieil animal! Nous eûmes une longue conversation sur Jack. Et puis, je menai Hubert dans le jardin et je lui montrai les fleurs. Je ne crois pas qu'il aime beaucoup les fleurs; il prétendait que si, mais je voyais bien que c'était uniquement pour mfe plaire. J'appris là qu'il m'aimait bien, car, lorsque je lui annonçai que j'allais nourrir les cygnes, il dit qu'il adorait les cygnes et me pria de lui accorder de m'accompagner. Je ne pense pas qu'un homme demande une chose pareille s'il ne vous aime pas; qu'en pensez-vous?

L'esprit d'Emilie ne semblait renfermer autre chose que des souvenirs sur Hubert. Ce qu'il avait dit à telle occasion, comme il avait regardé vers elle une autre fois. Une roue de fortune où seraient peints les événements ordinaires et triviaux arrivés durant trois se-


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maines dans une maison de campagne ! Toujours, les mêmes événements revenaient; mais Emilie ne se lassait pas, car chaque tour amenait un numéro gagnant. La conversation s'arrêta. Emilie se chauffa intérieurement à l'enchantement de ses souvenirs, jusqu'à ce que, s'épanchant de nouveau, elle dît :

— Avez-vous remarqué qu'Ethel Eastwick le poursuit. Et le plus drôle c'est qu'elle ne voit pas qu'il la déteste. Il ne tient pas du tout à son chant; il est resté à causer tout le temps avec moi dans la serre. Je le priai de venir au salon, mais il feignit de me mal comprendre, et me demanda si je sentais un courant d'air. Il dit : Je vais vous chercher un châle. » Je dis : «Je vous assure, Hubert, que je ne sens aucun courant d'air.» Mais il ne voulut pas me croire, et il dit qu'il ne pouvait souffrir de me voir assise là sans avoir rien sur les- épaule-. Je le suppliai de ne pas bouger, parce que je savais qu'Ethel ne me pardonnerait jamais si j'interrompais son chant; mais il m'affirma qu'il pourrait me procurer un vêtement sans déranger personnel Il ouvrit la porte de la serre, courut par la pelouse jusqu'à la porte d'entrée et revint avec —■ devinez quoi?'—avec deux châles au lieu d'un; l'un était à moi et l'autre appartenait à je ne sais qui. Alors je dis : «Oh! qu'allons-nous faire à présent? Je ne puis vous laisser retourner, Si quelqu'un entrait et me trouvait seule ici, que penserait-on?» Hubert dît : «Voulezvous m'accompagner? Une promenade au jardin sera plus amusante qu'une séance dan, la serre.» Je n'aimais pas de l'accompagner d'abord, mais je pensai ensuite qu'il n'y avait pas grand mal.

La conversation s'arrêta, et, tremblante du désir de continuer, la jeune fille se demanda si elle raconterait l'histoire de sa promenade au clair de la lune. Mais Julia n'exprima aucune curiosité sur ce point, et, dans le silence du salon, la jeune fille revécut, avec une fiévreuse imagination, cette heure enchantée, revoyant comme dans le miroir de son rêve toute la féerie de la lumière et des ombres dans le jardin et les pentes étincelantes du ciel. Elle revit le parc nocturne, avec de-ci,


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de-là, un grand lis dormant dans le fleuve de lumière bleue, versée à flots par la lune qui s'élevait au-dessus du toit dfardoise de la maison. Le piano< tintait derrière les fenêtres jaune pâle et, comme ils passaient, un pétale, parfois, tombait d'une rose flétrie. Ils errèrent de pelouse en pelouse, à travers les sentiers ombreux qui sillonnaient ce parc nocturne, tant qu'ils arrivèrent au bout d'un chemin et que leur apparut dans les cieux pâles une étoile d'une inexprimable beauté. Elle était très bas sur l'horizon, au bout de la percée du chemin,, scintillante comme un diamant tombé du front de quelque grand dieu. Hubert et Emilie se trouvaient là dans un val solitaire; Emilie fut effrayée, tant la nuit semblait terrible, et quand ils arrivèrent à un endroit où le chemin de gravier était étrange avec des ombres projetées par les branches d'un arbre décadent, la jeune fille s'effraya et pria Hubert de la reconduire. Mais il se moqua de ses frayeurs et il lui dit que l'étoile était Astarté; il lui enleva toute crainte, et lui suggéra de traverser le petit pont. Puis, se tenant près du parapet, ils causèrent de la flamboyante étoile et de beaucoup d'autres chosest Elle ne savait plus combien de temps ils avaient causé, mais elle se rappelait qu'il avait récité un fragment d'un triste poème, magnifique pour elle, bien qu'elle n'y eût rien compris. Mais, avec son visage élevé vers le sien, ses yeux brillant dans 1'ohscuritc, elle en avait écouté l'explicationt qui avait paru plus belle encore que le poème. Et maintenant, assise avec Julia dans le vieux salon fané, elle songeait aux amants qui avaient été conduits par cette même étoile à travers de grandis bois sonores, jusqu'à ce qu'ils fussent arrêtés par la porte d'une tombe où se trouvait écrit le nom de la première maîtresse morte — la jeune fille dont il avait porté là le corps, la nuit, au mois d'octobre, un an auparavant. Ceila semblait à Emilie très prodigieux et très terrible. Elle en ressentait, à travers l'engourdissement de sa penséek une peine étrange et pénétrante, qui ressemblait à de la joie, et elle restait là, sa petite personne fragile perdue dans le grand fauteuil,


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ses grands! yeux arrêtés dans l'extaseï, voyant encore le sombre jardin avec la grande étoile levée au-dessus dés arbres comme un fantôme. Cette soirée avait été pour elle un prodige et un ravissement, et son esprit, vague, se reportait au moment où le tintement lointain d'une sonnette était parvenu à leurs oreilles; une sonnette qui bientôt approcha, sonnant furieusement dans le jardin. Alors il si virent une lumière, — des gens les cherchaient avec une lanterne, — et quand on les trouva, ce furent des bons mots, des plaisanteries. Parmi les rires joyeux, attentifs à la lune déclinante, ils étaient retournés vers la maison au toit d'ardoise, et des danseurs circulaient derrière les fenêtres aux blancs rideaux.

Ensuite, à souper, Hubert s'était assis près d'elle, lui servant de la viande, lui versant à boire. D'ans le bercement des souvenirs, elle tremblait et tressaillait, pareille, dans le grand fauteuil, à un petit oiseau que la lune tient éveillé dans son nid. Elle ne désirait plu9 raconter à Julia l'histoire de cette nuit clans le jardin; son impression restait loin au delà de toute parole; c'était son secret et il brillait sur sa jeunesse rêveuse comme l'étoile Astarté brillait dans les cieux.

—■ Je voudrais bien savoir ce qu'Hubert fait à Londres. Où se lrouve-t-il à présent ?

— A présent? Il est neuf heures. Je suppose qu'il doit être dans quelque théâtre.

— Je pense qu'il va souvent au théâtre. Il a beaucoup d'amis à Londres, des actrices, je suppose; il connaît celles qui jouent dans ses pièces. Il dîne à son club.

— Ou dans un restaurant.

— Je voudrais bien savoir ce que c'est qu'un restaurant; les dames dînent au restaurant, n'est-ce pas ?

Comme Julia allait répondre, le domestique apporta un pli pour elle. Elle ouvrit l'enveloppe et en tira, une longue lettre d'écriture fine. Elle la retourna pour voir la signature, puis, regardant Emilie, elle dit avec un gai sourire :

•— Maintenant je vais pouvoir beaucoup mieux sa-


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tisfaire à vos questions; cette lettre est de M. Price. —■ Oh ! que dit-il ? Lisez-la.

— Attendez une minute, laissez-moi y jeter un coup d'oeil d'abord; c'est très difficile à lire.

Quelques instants plus tard 1 Julia dit :

— Il n'y a pas grand'chose pour vous intéresser dans cette lettre, Emilie, elle concemle surtout sa pièce. Il dit qu'il aurait écrit plus tôt s'il n'avait pas été si occupé de chercher un théâtre, dl'engager des acteurs et des actrices. Il espère entrer en répétition la semaine prochaine :

«Je dis que j'espère, parce qu'il y a encore quelques parties de la pièce qui ne me satisfont pas-, particulièrement le troisième acte. Je compte travailler ferme jusque jeudi prochain, cinq à six heures 1 par jour en parfaite santé et en bonne disposition, d'esprit; je crois être capable de mener la chose à bien. Si je ne suis pas satisfait, ou si quelque faute apparaissait quand nous commencerons à répéter, je renverrai mes acteurs, je ferai mes paquets et je reviendirai à Ashwood. Là, je serai tranquille; ici, j'ai continuellement du monde à ma porte, et je ne puis priver mes aimis du plaisir dé me voir, si c'est un plaisir. Mais à Ashwood!, comme je le disais, je serai sûr de trouver le oalme, et je pourrai aisément terminer la pièce cet automne; d?ailkleurs février est un meilleur moment que septembre pour produire une pièce. »

— Et il continue, dit Julia, à expliquer les changements qu'il médite. Il n'est pas nécessaire de vous lire tout cela.

— Je suppose que vous me croyez incapable de comprendre !

— Ma chère Emilie, si vous désirez lire la lettre, la voilà.

— Je m'ai pas besoin de voir votre lettre.

— A quoi pensez-vous, Emilie?

— A rien! il me semble cependant étrange qu'il ne m'ait pas écrit à moi.

Quelques jours plus tard, Emilie ramassa le livre que Julia avait déposé :


VAINE FORTUNE 501

— Le théâtre de Skakespeaie. Je suppose que vous le lisez afin d'être plus capable de causer avec lui.

— Je n'ai jamais songé à une chose pareille, Emilie. Un long silence, puis Emilie :

— Croyez-vous que les hommes intelligents aiment les femmes intelligentes?

— Je n'en sais rien. Quelques-uns disent oui, d'autres disent non. Je crois que réellement pour les hommes intelligents, les homme; de génie, c'est non.

Je voudrais bien savoir si Hubert est un homme de génie. Qu'en pensez-vous?

— Je suis vraiment incapable d'exprimer une opinion en cette matière

Une semaine passa, et Emilie commença de prendre un air dé langueur et dé timide affliction. Un jour elle dit :

— Je suis étonnée qu'il n'écrive pa& Il n'a, pas encore répondu à ma lettre. A-t-il répondu à la vôtre?

— Il ne m'a pas écrit de nouveau. II n'a pas le temps d'écrire des lettres. Il travaille nuit et jour à sa pièce.

— Je suis sûre qu'il ne pensie pas à revenir par le train du matin. Il prendra certainement, le train dé cinq heures.

— Il ne viendra pas sans écrire. Il écrira pour le dog-cart.

-— Je le suppose aussi. Il n'est pas nécessaire de se préoccuper de lui.

Malgré dette certitude, Emilie ne put s'empêcher die choisir cinq heures comme heure de promenade, et Julia observa que l'es* pas de la jeune fille se tournaient instinctivement vête la loge. Plus tard elle abandonnait les fleurs qu'elle soignait sur la terrasse, et restait à regarder, à travers la brume, le paysage éclaboussé de soleil jusqu'à la tache brune que faisait South-Water, tout au milieu d'une longue plaine.


502 VAINE FORTUNE

X

Un jour il arriva une courte lettre d'Hubert, demandant à Mrs Bentley d'envoyer le dog-cart à la station. Il avait tout à coup décidé de rentrer à la maison et avait reporté sa pièce au printemps prochain.

Chaque répétition avait révélé de nouvelles et sérieuses fautes dans le plan. Il s'était efforcé de les corriger, chez lui, le soir, mais bien qu'il travaillât souvent jusqu'à l'aube, il n'avait pu achever granid'chose. La nette conscience qu'il devait apporter à la répétition les scènes refondues semblait produire en lui une sorte de paralysie mentale, et, frappant la table du poing, il se levait et il cherchait dans sa pensée un moyen d'échapper à cette torture Après une terrible nuit, dans laquelle il craignait que son cerveau n'eût réellement cédé, il alla au théâtre et congédia ses acteurs. Il si'était résolu à retourner à Ashwood 1 et à dépensier un nouvel automne et un nouvel hiver à récrire sa Bohémienne. S'il ne réussissait pas ainsi, il ne se tracasserait pas davantage. Pourquoi se tracasserait-il ? Il y avait dans la vie tant d'autres choses que la littérature. Il était riche. Il pouvait, en tous cas, s'amuser. Ainsi couraient ses pensées tandis qu'il était étendu sur les coussins d'un compartiment de première classe, et qu'il jetait un regard distrait sur le journal du soir. Ses yeux rencontrèrent un paragraphe narrant la grotesque aventure d'un machiniste de théâtre, un homme honnête, respectable, bon' travailleur, qui avait rempli toutes !-es obligations sociales de manière à contenter le plus difficile, jusqu'au jour où il conçut le plan d'une machine pour perfectionner le mamiement des décors. Son système était basé sur la toile à rouleau. Le rouleau était mû par un travail d'horlog^ie t les décors tournaient avec le rouleau. D'abord il y dépensa ses heures de loisir et l'argent de ses épargnes, mais, son dada le possédant tout entier, il v consacra bientôt


VAINE FORTUNE 503

tout son temps et tout son argent; alors il mit ses vêtements en gage, fit argent de son mobilier. Puis les usuriers entrèrent en jeu ; finalement le pauvre diable fut enfermé dans un asile di'aliénés; et sa femme et ses enfants tombèrent à charge de la paroisse. L'histoire impressionna singulièrement Hubert. Il vit une similitude entre lui-même et l'inventeur fou, et il se demanda s'il allait s'obstiner à récrire la Bohémienne jusqu'à ce qu'il y perdît l'esprit.

« Même si je le faisais, » pensait-il, « je ne puis faire de tort qu'à moi-même. Nul autre ne dépend de moi; mon dada ne peut blesser que moi. »

Ces prévisions s'effacèrent et son esprit s'emplit de projets de travail. Il savait exactement ce qu'il devait faire, et il cherchait les moyens d'y airriver. Il souhaita le calme, il souhaita de longs jours d'entière solitude. Ce furent ses pensées dans lei dog-cart qui le menait à la maison. Aussi lui fut-il désagréable de trouver les deux dames l'attendant à la porto de la loge. Leurs sourires de bienvenue l'irritèrent; il aspirait vivement au travail solitaire, à la camaraderie de son oeuvre; et, au contraire, il dut rester près d'elles dans le salon, et leur raconter ses plaisirs à Londres, ce qu'il avait fait, ce qu'il avait vu et pourquoi il avait été incapable de finir sa pièce.

Au matin, Emilie ou Mrs Bentley l'attendait généralement pour lui verser son café et lui tenir compagnie. Un jour Hubert observa que ce n'était plus jamais Mrs. Bentley, mais toujours Emilie qui venait à sa rencontre dans le corridor et entrait avec lui dans la salle à manger. Et, tandis qu'il mangeait, elle restait assise, les pieds sur le garde-cendre, parlant de quelques jeunes filles des environs, de leurs jalousies et comme quoi Ethel Eastwick ne pouvait jamais rien trouver d'elle-même et copiait ses toilettes sur celles d'Emilie. Dandy dormassait à se; pieds; très souvent elle le menait vers la fenêtre et lui faisait faire tous ses tours, en obligeant Hubert à l'admirer.

Elle se montrait fort habile pour accaparer Hubert, et, depuis son retour de Londres, le désir de l'avoir


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tout à elle devenait un véritable parti pris. Hubert ne montrait pas de répugnance et, après le déjeuner, on les voyait ensemble au jardin. Hubert était un bon parti, et d'autres jeunes filles qu'Emilie s'efforçaient de lui plaire; mais il ne paraissait pas désirer d'entrer en coquettqrie avec aucune d'elles. Si bien qu'elles en vinrent à parler de lui comme d'un homme très intelligent, sans doute, mais qui n'aimait pas de causer avec elles parce qu'elles ne se connaissaient pas en pièces de théâtre. Hubert était peu attrayant dans les sociétés nombreuses, et il aurait certainement renoncé à les intére-ser, n'eût été Emilie. Elle était fière de son influence, et, pour la première fois, elle montra le désir de voir du monde. Jour par jour, ses conversationis portèrent davantage sur des parties de tennis, et même elle parla d'un bal. Il consentit à la mener. Il dut la faire dan-er, et elle refusa presque tous les autres danseurs disant qu'elle était fatiguée, entraînant Hubert pour de longues conversations dans les galeries ou dans les escaliers. Hubert n'avait positivement rien à lui dire; mais elle semblait complètement heureuse aussi longtemps qu'elle se trouvait avec lui. Et quand ils revenaient, à l'aube, Emilie babillait, contait un tas de bagatelles — ce qu'avait dit Edith, la toilette de Mabel, la probabilité d'un mariage et l'arrivée d'un détachement de cavalerie. Hubert trouvait dur d'affecter quelque intérêt pour ces entretiens. Son cerveau était las de tours de valse, de formes d'épaules, d'éclat et de bruissement de soie; mais comme elle babillait, frottant de temps à autre les vitres emlhrumées pour voix la distance où ils se trouvaient de la maison, il se demandait s'il se marierait jamais, et, mi-badinant, il songeait à elle comme femme. Il s'abandonnait à de vagues rêves languissants — rêves d'Italie, de tableaux, de terrasses et de merveilleux clairsi de lune. Il était le héros de ses figurations, et sa compagne était une jeune fille pâle, translucide, qui se tenait près de lui au bord d'un pâle et translucide lac.

Mais» sans transition, ses rêveries furent interramrpues par une pensée soudaine, et il dit :


VAINE FORTUNE 505

— Je crois, ma chère Emilie, qu'il vaudra mieux que ce soit Mrs. Bentley qui vous accompagne, la prochaine fois.

— Pourquoi ne m'accompagnerez-vous plus?... Je suppose que vous n'y tenez pas, que je vous excède?

— Non, au contraire, cela m'amuse, j'aime de vous voir helureuse; mais je pense qu'il vous faut un chaperon convenable.

Emilie ne répondit pas; un léger nuage vint sur sa face. Hubert pensa qu'elle avait l'air plus jolie encore, dans' son déplaisir que dans sa joie; et il alla se coucher en pensant à elle. Jamais il ne l'avait vue si belle, jamais elle ne l'avait touché de si près. Le matin suivant, comme il flânait dans son cabinet, il fut content de l'entendre frapper à la porte; et la demi-heure qu'iUpassa là avec elle, écoutant sa requête d'une promenade, ou d'une course en dog-cart jusque SouthWater, fut une demi-heure de joie sans mélange. Mais quelques jours plus tard, comme il était encore au lit, il lui vint une nouvelle idée pour son troisième acte. Alors il ordonna qu'on lui servît à déjeuner dans son cabinet. Il s'habilla, pensant tout le temps à la manière dont il tournerait son idée pour la faire entrer dans son acte. Elle était si claire dans sa tête qu'il s'assit immédiatement après déjeuner, oubliant même son cigare matinal, et qu'il écrivit d'une plume alerte. Il avait recommandé qu'on ne le dérangeât point, et fut bien ennuyé quand la porte s'ouvrit et qu'il vit paraître Emilie.

— Je suis très fâchée de vous troubler; mais il ne faut pas m'en, vouloir; je désire tellement que vous m'accompagniez chez les Eastwick.

— Ma chère Emilie, je ne puis songer à cela ce matin. Je suis très occupé, je vous assure.

— A quoi êtes-vous occupé? A rien de bien important, je le vois. Vous ne faites qu'écrire votre pièce. Venez avec moi.

— Ma pièce est aussi importante pour moi, qu'une visite chez les Eastwick peut l'être pour vous, répondit-il avec un sourire.


506 VAINE FORTUNE

— J'ai promis à Edith... Je désire vraiment que vous veniez.

— Ma chère Emilie, c'est tout à fait impossible, laissez-moi continuer mon ouvrage!

Le visage d'Emilie changea immédiatement d'expression. Elle se détourna pour quitter la chambre et Hubert fut obligé de courir derrière elle et de lui demander pardon; il n'avait pas eu l'intention de se montrer dur avec elle. Quand il revint à son travail, après avoir fait la paix, il s'assit à sa table et constata avec délice que l'interruption n'avait pas rompu le fil de ses idées. Il écrivit durant plusieurs heures, ?e reposa, et retourna, rafraîchi et ardent, à sa besogne. Ce ne fut pas avant quatre heures qu'il se sentit épuisé. Alors il alluma un cigare et se jeta dans un fauteuil, heureux, avec le sentiment du devoir accompli. Ja^nais il n'avait écrit si facilement, sans l'ombre d'un doute. Il fut certain de pouvoir finir son ouvrage exactement comme il l'entendait; il pensa même qu'il dépasserait son idéal. Et, comme il poussait la fumée bleue et odorante de son cigare, son bonheur grandit, tout inconscient, tel un oi-eau dans la possession toute fraîche de ses ailes, volant par un chaud jardin de juin, son âme voguait à travers une belle région de fantaisie et de toutes parts, dans l'air tiède, il venait d'enivrants parfums de suprême succès.

Des remembrances vagues et fugitives de la littérature de tous les âges passaient par son esprit, et il s'étonnait du peu qu'on avait fait .Des réalisations à l'infini s'offrirent; il ne demandait que de la santé et du temps pour mener à bien une littérature entièrement neuve, — des drames peuplés d'âmes humaines étrangement vraies, intensesi, subtiles et fortes!... Il analysa chef-d'oeuvre sur chef-d'oeuvre et les trouva tous imparfaits. Roméo et Juliette n'était qu'un chant d'amour; Hamlet aurait dû se terminer par un philosophique suicide et non par une série de turbulents assassinats. Mais Shakespeare, n'écrivait que des romans poétiques et convenait peu à la présente discussion. Les comédies, de la Restauration? Des intrigues


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de cour, rien de plus. Sheridan avait produit, oui, une admirable suite d'oeuvres. Après lui, aucun. Ibsen? Un homme de talent, trop didactique, trop étroit, trop court de rythme, et généralement ses pièces étaient défigurées par des trucs de théâtre de la plus belle ficelle. C'était réellement surprenant de voir combien peu l'on avait fait. Alors un peu de vertige vint à son cerveau, et la littérature dramatique du monde entier parut mesquine, un simple parterre de jardin potager. Mais la Bohémienne. Cette pièce lui parut réunir toutes les qualités dans un ensemble parfait. Elle était réaliste, romantique, psychologique. Et l'intrigue? Certainement il eût été difficile d'en trouver une plus habile.

Débordant d'amour-propre, il plaignit les travailleurs que le manque d'argent empêche à jamais de réaliser l'idéal qui tourmente leur âme. Ils resteraient inconnus; mais lui était un grand homme, il entendait son propre coeur chanter les mots : «Uni grand homme;» et il se sentit singulièrement tranquille, singulièrement en harmonie avec ce qui l'entourait, singulièrement reconnaissant de ce que le sort avait fait pour lui. Pourquoi essayerait-il de changer ce présent béni? Cette sotte petite fille qui mettait une visite chez les Eastwik avant sa pièce! Sa marier! Pourquoi se marierait-il? Il aurait aimé se marier, mais le célibat était l'état normal de l'artiste. S'il devenait son mari il aurait à l'accompagner à des bals, à des réunions!... Ce bal idiot ! Certes, elle faisait une jolie, une charmante créature, mais tout à fait incapable de le comprendre. Non, il ne croyait pas qu'il se mariât jamais.

Alors une autre série de pensées lui vinrent. Il s'aperçut tout à coup de nombreux faits dont il ne s'était pas soucié auparavant. Il se rappela la manière dont ses voisins, lorsqu'il les rencontrait, demandaient des nouvelles d'Emilie et les, regards qui s'échangeaient lorsqu'ils arrivaient, à deux aux parties de tennis. Sa conscience s'inquiéta et il se demanda s'il avait fait quelque chose qui pût encourager leur attitude? Certainement non'.

Il espéra que l'intérêt manifeste qu'elle lui témoi-


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gnait serait d'une na,ture passagère, le premier amour éphémère d'une jeune fille; et dans cet espoir il supporta avec patience ses visites. Il ne pouvait lui intefdire son cabinet, et il ne pouvait lui refuser sa compagnie. Quelquefois il se réfugiait dans la société de Mrs Bentley; mais cet expédient n'avait guère de succès. Mrs Bentley semblait l'éviter; et Emilie, qui paraissait au courant de tout ce qui le regardait (par une curieuse intuition), se mit à faire franchement allusion à l'inhabileté qu'elle montrait pour s'intéresser à des choses en dehors du cercle matériel de leur vie. Elle disait :

—- Vous n'aimez pas à causer a,vee moi. Je ne suis pas assez intelligente pour vous.

Alors la pkié le prenait, et il réparait le mal en, suggérant une promenade dans le parc. Souvent elle réussissait même à le conduire; chez de peu intéressants voisins. Mais la charge devint plus pesante, et bientôt il ne put plus endurer les soirées consacrées à elle d'anis le salon, où la présenoe de Mrsi Bentley semblait la remplir de débutante révolte. Un soir, après dîner, comme il allait s'échapper et monter à l'étage, Emilie lui prit le bras, le priant de jouer au, moins une partie de tric-trac avec elle. Il en joua trois,; et alors, pensant avoir fait assez, il prit un roman et se mit à lire. Emilie fut amèrement offensée. Elle faisait, dans son coin, unie statue de profonde misère; et lorsqu'il parlait à Mrs. Bentley, Hubert la voyait sur le point de fondre en larmes. Il était exaspérant à la fin d'être la victime d'une pareille, folie! Poussé par le déslir de parler à Mrs. Bentley du livre qui'iil lisait, il suggéra à celle-ci de l'accompagner à une réunion de chasse. Cette réunion avait lieu pour la première fois de la saison à quelque cinq milles d'Ashwood 1. Mrsi Bentley prétexta un engagement. Elle avait promis d'aller prendre le thé chez le recteur.

— Oh! nous aurons tout le temps. Je vous déposerai à la cure à notre retour.

— Je vous remercie, monsieur Price; mais je ne crois pas pouvoir accepter.

—■ Et puis-je vous demander pourquoi ?


VAINE FORTUNE 509

— Mais, peut-être Emilie aimerait-elle d'y aller.

— Emilie à un rhume, et ce serait une folie de sa part de risquer une longue course par une fraîche matinée.

Mon rhume est guéri.

— Vous vous plaigniez du contraire avant le dîner.

— Si vous n'aimez pas de m'emmener, dites,-le. Des larmes coulaient slur ses joues.

■—■ Ma chère Emilie, je serai trop charmé de vous avoir avec moi ; je ne pensais qu'à votre rhume.

— Mon rhume a tout à fait disparu, dit-elle, avec un visage rayonnant.

Et, le matin suivant, elle descendit, son water-proof sur le bras et vêtue d'une nouvelle robe de drap qu'elle avait reçue de Londres. Hubert reconnut dans chaque article de sa toilette le parti pris. Il lui parut correct de lui faire enlever ses vêtements, et il regarda Mrs. Bentley pour savoir si elle était offensée.

— J'espère que la course ne vous fatiguera pas. Vous savez que le rendez-vous est a.u moins à cinq milles d'ici :

Emilie ne répondit pas. Elle était charmante avec son grand boa noué autour du cou, et elle sauta dans le dog-cart, toute légère et joyeuse.

— J'espère que vous avez bien enveloppé vos genoux, dit Mrs. Bentley.

— Oh ! oui, je vous remercie, Hubert me soigne. La figure calme, sculpturale de Mrs. Bentley, où

n'apparaissait aucune trace d'envie, attira l'attention d'Hubert, tandis qu'il rassemblait les rênes, et il songea combien son altruisme contrastait avec l'égoïsme passionné de la jeune fille.

— J'espère que Julia n'est pas trop désappointée. Je sais qu'elle désirait venir, mais...

— Mais quoi!

— Eh bien, personne n'aime mieux Julia que moi, et je désire ne rien dire d'elle; mais j'ai vécu si longtemps avec elle que je vois mieux que vous ses défauts: Elle est horriblement égoïste! Jamais il ne lui arrive de songer à moi.


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Hubert ne répondit pas, et Emilie le regarda avec attention. A la fin elle dit :

— Je suppose que vous ne pensez pas ainsi ?

— Mais, Emilie, puisque vous me le demandez, je veux vous répondre franchement. Elle a pris notre sortie avec une excellente humeur. Vous disiez que vous étiez malade, et il était convenu que je la mènerais à la réunion; puis voua vous êtes interposée brusquement, vous avez exprimé votre désir de m'accompagner ; et dès que vous avez exprimé ce désir, elle a renoncé sans un mot. Je ne vois pas réellement, ce que vous voulez de plus.

— Vous ne connaissez pas Julia. Vous ne savez pas lire sur son visage. Elle n'oublie jamais rien, elle le retient, et elle me rendra cela un jour ou l'autre.

— Ma chère Emilie, comment pouvez-vous dire ces choses! Je n'ai jamais rien entendu de pareil. Julia est toujours prête à se sacrifier pour vous.

•—■ Vous le croyez. Elle a la manie de se prétendre moins égoïste que les aultres, mais elle est en réalité très égoïste.

— Tout ce que je puis dire c'est que je n'ai jamais eu cette impression. Je n'ai jamais vu personne renoncer de meilleure humeur qu'elle ne l'a fait aujourd'hui.

•— Est-ce si surprenant après tout ? Elle n'est qu'une compagne à gages, et je ne vois pas pourquoi elle courrait les campagnes avec vous tandis que je resterais à la maison.

Hubert fut choqué. La conversation s'arrêta.

—■ Elle convient beaucoup aux hommes, dit enfin Emilie, rompant un peu brusquement l'irritant silence. On dit qu'elle est très bien. Ne le trouvez-vous pas aussi ?

—- Oh ! oui, c'est assurément une jolie femme, ou plutôt une femme agréable. Elle est trop grande pour être ce que l'on entend généralement par une jolie femme.

—■ Aimez-vous les fejmmes grandes?

A ce moment la chasse parut dans la campagne der-


VAINE FORTUNE 51 I

rière la colline. Un cheval gris s'était justement débainrassé de son cavalier et après avoir galopé en cercle, la tête haute, il s'arrêtait et se mettait à paître. Les autres chevaux franchirent la haie, et le plus grand nombre traversa le ruisseau dfune belle allure. Emilie et Hubert les suivaient avec 'des regards charmés, car le spectacle était vraiment pittoresque dans ce beau jour d'automnei Leurs propres chevaux pointèrent les oreilles et commencèrent à hennir, et Hubert dut les maintenir étroitement, sinon ils se seraient emballés tandis que leurs maîtres jouissaient du spectacle. Un pauvre petit animal, les yeux pleins d'effroi, et dans toute l'agonie de sa fatigue, apparut sur la crête de la colline, et tout de suite après vinrent les meutes rapides, l'une d'elles à une dizaine de yards de la pauvre petite bête, qui, à présent, courait en cercle, poussait les cris les plus plaintifs et les plus pitoyables,

— Oh! ils ne vont pas la tuer! cria Emilie. Oh! sauvez-la, sauvez-la, Hubert.

Elle cacha son visage dans ses mains :

— A-t-elle échappé? Est-elle morte? demandât-elle, regardant autour d'elle. Oh! c'est trop cruelt

Les piqueurs, tenant quelque chose au-dessus de leurs têtes, parlaient à la meute, et à chaque instant dles têtes de chevaux apparaissaient sur le sommet de la colline

Il y eut encore des chasses; et quand le soir d'octobre commença de descendre, que le sombre crépuscule flamboya dans l'ouest, Hubert sortît un nouveau vêtement et le plaça sur les épaules d'Emilie. Mais quoique le vent de la nuit les eût serrés étroitement dans le dog-cart, ils étaient aussi séparés que s'il y eût eu des océans entre eux. Autant qu'il avait été en son pouvoir, Hubert avait caché l'ennui qu'il éprouvait en la société d'Emilie; et il avait suffi de peu pour la tromper, car dès qu'elle le voyait seulement, elle semblait vivre dans un rêve, insoucieuse, inconsciente.

Us roulèrent, au soir, dans l'effacement graduel des choses, voyant les lumières des fermes de la longue plaine commencer à vivre et puis rester immobiles,


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comme des scarabées d'or fixés sur une tenture bleue. Le froid du soir la serrait contre lui; et, pleine de l'intime bonheur des sens qui vient d'une longue journée passée au plein air, elle babillait sur des sujets indifférents. Il pensa combien la course aurait été heureuse avec Mrs. Bentley, ou, dans le cas présent, avec n'importe quelle personne capable de causer avec lui du roman qui l'intéressait. Ils roulaient sur la route unie et blanche, attentifs à la bande de lumière qui allait s'amincissant dans un voile de légères vapeurs grises tiré en travers du ciel. Subjuguée par son amour, la jeune fille à peine remarqua le silence d'Hubert, et quand ils passèrent dans la nuit surplombante d'unie forêt, sa chair tressaillit et elle faiblit un peu; car les feuilles qui frôlaient son visage étaient comme un baiser de son amant.

GEORGES MOORE.

(Traduit de l'anglais par J.-H. ROSNY.)

(A suivre.)

L'Administrateur-gérant : A. CHANTECLAIR. — p»ms. TÏP. pwti-sooiwrr si o"«. 4552,


REVUE FÉMININE

M»' DE THÈBES

... Là-bas, dans une des grandes avenues qui entourent l'Arc de Triomphe, un petit appartement où les bruits du dehors arrivent étouffés, assourdis, lointains. Un salon obscur, encombré de sièges de tous genres, de bibelots de toutes formes : photographies de célébrités, dédicacées d'autographes admiratifs; éléphants, grands, petits, moyens, en faïence, en ivoire, en bronze, se promenant sur tous les meubles, et partout, partout, des mains, — des mains emplissant les vitrines, des mains s'allongeant sur les guéridons, des mains d'hommes aux doigts volontaires, des mains d'enfants, grassouillettes et trouées de fossettes, et, sur la table du milieu, trois merveilleuses mains de femmes, d'une beauté troublante, dont le bronze semble être une chair encore vivante, à peine brunie; puis, sous un verre, la main de Dumas, courte, ramassée, vivante, venant de laisser échapper sa plume...

Dans la pièce voisine — l'antre de Ja sybille — se tient Mme de Thèbes, toute vêtue de velours noir, le masque tragique éclairé par de grands yeux de flamme, sous une chevelure qui commence à s'argenter. Le geste est rapide et prompt, souligné par la main toujours gantée ; la voix est brève, énergique, faite pour le commandement. Du reste, toute l'attitude est celle d'une combattive... Car Mme de Thèbes, ayant connu les luttes de la vie, a su les dominer et en tirer un enseignement : c'est pourquoi elle est aussi un guide, un conseil, un soutien pour ceux qui viennent lui tendre la main et lui demander la charité d'un avis.

Sa science de chiromancienne est appuyée sur une instruction solide, attestée par tous ses brevets; elle a même fait deux années de médecine autrefois, et ces études médicales l'ont singulièrement servie dans les sciences mystérieuses auxquelles l'a vouée une divination extraordinaire, qui, dès son enfance, lui faisait expliquer les rêves de son entourage.

Mme de Thèbes procède avec beaucoup d'ordre; elle s'occupe d'abord des « influences astrales », une chose fort compliquée, que mon ignorance n'oserait expliquer; puis, elle examine les lignes de la main, qui sont, en quelque sorte, le parchemin sur lequel la Destinée a marqué ses traits ineffaçables; mais, rassurez-vous : Mme de Thèbes ne croit pas que les Destins soient immuables : ils se bornent à tracer sur notre paume des projets, des intentions, des desseins, et c'est à nous de les déjouer. La sibylle nous avertit, elle nous montre le danger, afin que nous prenions nos mesures; elle nous donne le moyen d'empêcher la réalisation de ces prédictions... Seulement, les gens superstitieux sont incorrigibles et ils n'en font qu'à leur tête, malgré les avertissements, rééditant le mot célèbre de Dumas fils : « Les conseils font surtout plaisir à ceux qui les donnent... >i


Ce n'est pourtant pas le cas ici, car Mme de Thèbes préférerait n'avoir que des compliments heureux à faire à ses contemporains; mais, lorsqu'elle entrevoit, avec certitude, un événement futur, et que cet événement est douloureux, elle n'hésite pas à l'annoncer, dût-elle assumer le rôle pénible de Cassandrc. C'est ainsi que, dans une récente publication, elle a prédit l'incendie d'un grand théâtre de province, et, la semaine suivante, le théâtre de Lille flambait dans son entier. « On a beau faire le malin, » comme dit Polin, ces petites coïncidences nous dorment tout de même à réfléchir...

NELLY DE LACOSTE.

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LETTRE FINANCIÈRE

J'ai déjà dit que notre 3 pour 100 ne pouvait demeurer en l'état où il était. Coûte que coûte, j'en ai déjàconseillé l'achat ; je renouvelle mes conseils aujourd'hui. Depuis deux jours, en effet, les tendances à la hausse que j'avais prévues viennent de se manifester, je dis qu'il faut se dépêcher si l'on veut réaliser un beau bénéfice. La réalisation du projet d'unification ferait rentrer dans les caisses de la Porte unesomme rondelette. Je dis toujours que l'unification se fera et qu'il y a là encore un beau bénéfice à réaliser. Il faut se presser. Le nouvel emprunt du Transvaal, introduit sur le marché, fait 102.40. L'Extérieure a de bonnes tendances; je vois cette valeur à 90 francs. Nos établissements de crédit sont sans changement, nos chemins de fer non plus; je dis toujours qu'il faut arbitrer ces derniers titres, car ils ne peuvent plus tendre qu'à la baisse. Je conseille toujours la rente Argentine, la rente Brésilienne; ces deux valeurs verront sous peu de plus hauts cours.

Les Sels Gemmes font 442. La Thomson fait 591. Je constate que cette dernière valeur tend à s'améliorer. Le Rio a clôturé à 1,269; ce titre est éminemment favorable à toute opération à terme. Il est relativement facile, en opérant avec prudence sur le Rio, de se faire de beaux bénéfices; j'ai obtenu des résultats remarquables sur cette valeur. La Briansk est à


2S4i 'a Sosnowice à 1,727. Je répète à mes lecteurs que je me charge de toutes les opérations et ne prélève que tant pour cent sur les bénéfices que je fais encaisser par mon intermédiaire. Je dois ajouter que je me tiens à la disposition de mes lecteurs pour tous renseignements, toutes indications pouvant favoriser une opération déjà entreprise par eux.

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16, rue Joubert, à Paris.

Circulaire quotidienne, gratis. — Cours télégraphiés 8 jours. Renseignements sur toutes valeurs, gratis.

LA VIE SPORTIVE

A la dernière réunion du Conseil d'administration de l'Académie aéronautique de France, il a été donné lecture d'une dépêche ministérielle ainsi conçue :

« Par suite d'une décision ministérielle du 21 avril, les jeunes gens faisant partie de l'Académie aéronautique de France seront incorporés aux compagnies d'aérostiers du génie, à Versailles. »

* *

Le premier omnibus automobile a fait son apparition à Londres, sur le parcours de Richmond à Charing-Cross. L'expérience a réussi à souhait; l'allure a été excellente et la direction est très facile. L'omnibus pèse trois tonnes environ et contient une trentaine de personnes. Le moteur est de 20 chevaux et la vitesse est de 12 milles à l'heure. Bientôt, cinq cents voitures semblables sillonneront les rues de la capitale anglaise.

*.

Le vainqueur du Championnat militaire d'épée, le capitaine de La Falaise, appartient au 40 régiment de chasseurs à cheval. Il suit à Paris les leçons du maître italien, le chevalier Conte. Il a déjà remporté, dans différents concours, de nombreux succès, entre autres : le Championnat d'épée du Journal des Sports, en 1899, et le Championnat de sabre de l'Exposition de 1900.

PANURGB.