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LES

CATACOMBES DE PARIS.

Huit heures du matin venaient de sonner à l'horloge du Palais de justice. Un de ces brouillards transparens, qui s'élèvent de la Seine dès les matinées de septembre, enveloppait les tours du Grand Châtelet, le clocher de SaintJean-en-Grève et les toits aigus de PHôtel-de-Viile. La place de Grève n'avait pas alors la régularité qu'elle présente aujourd'hui : resserrée, raboteuse, elle était bordée de vieilles maisons à pignons sur rue, à étages saillans, noires et branlantes. Les ruelles adjacentes étaient boueuses, fétides et sombres. Des échoppes, des masures basses remplissaient les angles irréguliers formés par les grands édifices. Enfin, c'était encore la vieille et lugubre Grève du moyen-âge, lieu historique, plein de souvenirs, mais de souvenirs sanglans, et qui n'éveillent aucun doux sentiment dans le coeur.

Ce jour-là particulièrement, la Grève avait sa physionomie sinistre. En face de lH'ôtel-de-Ville, au milieu de la place, s'élevait un échafaud. A. travers le brouillard, on distinguait les bras gigantesques des trois potences, avec le même nombre d'échelles dressées contre les montans; les cordons infâmes se balançaient à la brise piquante du matin. Toutefois, ce n'étaient pas ces poteaux qui inspiraient le plus d'horreur. A leur pied, on voyait un appareil étrange et qui faisait frissonner, avant même qu'on en comprît l'usage. Cela consistait en deux poutres peintes en roage et disposées en croix horizontalement ; sur trois branches, à une distance calculée du centre, on avait creusé de profondes et larges rainures dont la couleur noirâtre témoignait d'un contact habituel avec le sang humain. La machine était munie d'un nombre suffisant de chaînes et de cordes pour y fixer le criminel, et, tout à côté, on remarquait un lourd pilon de fer semblable à ceux en usage chez les droguistes de la rue des Lombards. Cet instrument de supplice servait à rompre, c'est-à-dire à briser les os des bras et des jambes aux condamnés, avant qu'on les attachât à la potence.

La fouie n'avait pas manqué au drame épouvantable qui lui était promis. L'exécution ne devait avoir lieu qu'uno heure plus tard, et déjà le quai, la place, les rues voisines regorgeaient de monde. Les soldais de la prévôté, avec leurs grandes hallebardes, s'ouvraient difficilement passage, et la maréchaussée, qui entourait l'écbafaud,

l'écbafaud, peine à contenir les rangs turbulens des curieux, pendant que l'exécuteur et ses aides achevaient leurs préparatifs. Des gamins s'étaient juchés sur les échoppes, sur les arbres, et jusque sur les bancs des revendeuses; do là ils entamaient des conversations à tue-tête et échangeaient des lazzis. On se bousculait, on s'injuriait, on riait. Les petits marchands, alors beaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui, se promenaient dans la foule en répétant leurs crieries bizarres ; un chanteur s'était établi sur une borne et charmait les oreilles peu délicates avec une chanson égrillarde qu'il accompagnait de son violon cassé. Plus loin, un pître, à queue rouge, débitait du savon et des coq-à-1'âne aux badauds ennuyés d'attendre. On eût dit d'un marché, d'une foire, d'une fête publique, si ces trois potences qui élevaient toujours leurs grands bras rouges dans les airs et ces cordes pendantes qui attendaient leur horrible fardeau, n'eussent donné à l'assemblée sa véritable signification.

Mais ce n'étaient pas seulement la populace et la petite bourgeoisie qui envahissaient la Grève : les classes privilégiées avaient voulu assister également au spectacle annoncé. Seulement, au lieu de se presser au parterre avec la plèbe, elles occupaient des places réservées aux fenêtres des maisons particulières, louées à prix d'or, aux balcons de l'Hôtel-de-Viile et jusque sur les toits des habitations environnantes. Partout de beaux gentilshommes, des abbés musqués, des dames élégantes, avançaient leurs têtes poudrées pour jouir du coup d'oeil. La cour et la ville, comme on disait alors, semblaient s'être donné rendezvous à la Grève. On se saluait do fenêtre à fenêtre avec un sourire de satisfaction. Plusieurs de ces nobles curieux, n'ayant pu se procurer de places dans les maisons voisines, avaient fait avancer leurs voitures le plus près possible de l'échafaud. La foule huait les cochers en riche livrée, qui, du haut de leurs sièges, la regardaient insolemment ; tandis que les maîtres, étendus sur les coussins de leur phaéton, bâillaient en attendant l'heure. Enfin, depuis la marquise de Brinvilliers, dont madame de Sévigné, qui se trouvait sur le pont au Change, n'avait pu voir que la cornette ; depuis le supplice de Damien, ce supplice dont une jeune duchesse racontait si galamment les affreux détails, jamais la place de l'Hôtel-de-Vil le n'avait réuni si nombreuse et si brillante compagnie.

Il ne s'agissait pourtant pas cette fois de voir mourir une marquise empoisonneuse ou un dévot régicide tel que l'ancien valet des jésuites d'Arras: il s'agissait tout bonnement d'assister à l'exécution de trois voleurs de grands

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