CHEZ MONSIEUR LE MARQUIS.
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— Le plus coquet et le plus coquin du monde. Et Zerbine le joue au mieux. C'est
son triomphe. Elle y fufc toujours claquée, et cela sans cabale ni applaudisseurs
apostés.
A ce compliment directorial, Zerbine crut qu'il était de son devoir de rougir
quelque peu, mais il ne lui était pas facile d'amener un nuage de vermillon sur sa joue
brune. La modestie, ce fard intérieur, lui manquait totalement. Parmi les pots de sa
toilette, il n'y avait pas de ce rouge-là. Elle baissa les yeux, ce qui fit remarquer la
longueur de ses cils noirs, et elle leva la main comme pour arrêter au passage des
paroles trop flatteuses pour elle, et ce mouvement mit en lumière une main bien faite,
quoiqu'un peu bise, avec un petit doigt coquettement détaché et des ongles roses qui
luisaient comme des agates, car ils avaient été polis à la poudre de corail et à la peau
de chamois.
Zerbine était charmante de la sorte. Ces feintes pudicités donnent beaucoup de
ragoût à la dépravation véritable; elles plaisent aux libertins, bien qu'ils n'en soient
pas dupes, par le piquant du contraste. Le marquis regardait la soubrette d'un oeil
ardent et connaisseur, et n'accordait aux autres femmes que cette vague politesse de
l'homme bien élevé qui a fait son choix.
« Il ne s'est pas seulement informé du rôle de la grande coquette, pensait la Séra-
fine outrée de dépit; cela n'est pas congru, et ce seigneur, si riche de bien, me semble
terriblement dénué dû côté de l'esprit, de la politesse et du bon goût. Décidément il
a les inclinations basses.. Son séjour en province l'a gâté, et l'habitude de courtiser les
maritornes et les bergères lui ôte toute délicatesse. » • . _
Ces réflexions ne donnaient pas l'air aimable à la Sérafine. Ses traits réguliers, mais
un peu durs, qui avaient besoin pour plaire d'être adoucis par la mignardise étudiée
des sourires et le manège des clins d'yeux, prenaient, ainsi contractés, une sécheresse
maussade. Sans doute elle était plus belle que Zerbine, mais sa beauté avait quelque
chose de hautain, d'agressif et de méchant. L'amour eût peut-être risqué l'assaut. Le
caprice effrayé rebroussait de l'aile. •
Aussi le marquis se retira-t-il sans essayer la' moindre galanterie auprès de dona.
Sérafina, ni d'Isabelle, qu'il regardait d'ailleurs comme engagée avec le baron de
Sigognac. Avant de franchir le seuil de la porte, il dit au Tyran :
— J'ai donné des ordres pour qu'on débarrassât l'orangerie, qui est la salle la plus
vaste du château, afin d'y établir le théâtre; on a dû y porter des planches,' des tré-
teaux, des tapisseries, des banquettes, et tout ce qui est nécessaire pour arranger une-
représentation à l'improviste. Surveillez les ouvriers, peu experts en pareils travaux;
disposez-en comme un Comité de galère de sa chionrme. Us vous obéiront comme à
moi-même.
Le Tyran, Blazius et Scapin furent conduits à l'orangerie par un valet. C'étaient
eux qui prenaient d'ordinaire ces soins d'arrangée ents matériels. La salle s'accom-
modait on ne peut mieux à une représentation théâtrale par sa forme oblongue, qui
permettait de placer la scène à l'une de ses extrémités et de disposer par files dans
l'espace vacant des fauteuils, chaises, tabourets et banquettes, selon le rang des spec-
tateurs et l'honneur qu'on voulait leur faire. Les murailles en étaient peintes de
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323