LE CHARIOT DE THESPIS. Si
d'avoir dans le village quelques douzaines d'oeufs pour faire déjeuner les comédiens,
ou quelques poulets à qui on tordrait le col, et le vieux domestique s'était éclipsé
pour s'acquitter de la commission au plus vite, la troupe ayant manifesté l'intention
de partir de bonne heure pour faire une forte étape et ne pas arriver trop tard à la
couchée. . .
— Vous allez faire un mauvais déjeuner, j'en ai bien peur, dit Sigognac à ses hôtes,
et il faudra vous contenter d'une chère pythagoricienne ; mais encore vaut-il mieux
mal déjeuner que de ne pas déjeuner du tout, et il n'y a pas, à six lieues à la ronde,
le moindre cabaret ni'le moindre bouchon. L'état de ce château vous dit que je ne
suis pas riche, mais, comme ma pauvreté ne vient que des dépenses qu'ont faites mes
ancêtres à la guerre pour la défense de nos rois, je n'ai point à en rougir.
— Non, certes, monsieur, répondit l'Hérode de sa voix de basse, et tel qui se
targue de ses biens serait embarrassé d'en dire la source. Quand le traitant s'habille
de toile d'or, la noblesse a des trous à son manteau, mais par ces trous on voit
l'honneur. .
— Ce qui m'étonne, ajouta Blazius, c'est qu'un gentilhomme accompli, comme
paraît l'être monsieur, laisse ainsi se consumer sa jeunesse au fond d'une solitude où
la Fortune ne peut venir le chercher, quelque envie qu'elle en ait ; si elle passait devant
ce château, dont l'architecture pouvait avoir fort bonne mine il y a deux cents ans,
elle continuerait son chemin, le croyant inhabité. Il faudrait que monsieur le Baron
allât à Paris, l'oeil et le nombril du monde, le rendez-vous des beaux esprits et des
vaillants, l'Eldorado et le Chanaan des Espagnols français et des Hébreux chrétiens,
la terre bénite éclairée par les rayons du soleil de la cour. Là, il ne manquerait pas
d'être distingué selon son mérite, et de se pousser, soit en s'attachant à quelque
grand, soit eh faisant quelque action d'éclat dont l'occasion se trouverait infailli-
blement.
Ces paroles du bonhomme, malgré l'amphigouri et les phrases burlesques, rémi-
niscences involontaires de ses rôles de pédant, n'étaient pas dénuées de sens. Sigognac
en sentait la justesse, et il s'était dit souvent tout bas, pendant ses longues prome-
nades à travers les landes, ce que Blazius lui disait tout haut.
Mais l'argent lui manquait pour entreprendre un si long voyage, et il ne savait
comment s'en procurer. Quoique brave, il était fier, et avait plus peur d'un sourire
que d'un coup d'épée. Sans être bien au courant des modes, il se sentait ridicule dans
ses accoutrements délabrés et déjà vieux sous l'autre règne.. Selon l'usage des gens
rendus timides par la pénurie, il ne tenait aucun compte de ses avantages et ne voyait
sa situation que par les mauvais côtés. Peut-être aurait-il pu se faire aider de quel-
ques anciens amis de son père en les cultivant un peu, mais c'était là un effort au-
dessus de sa nature, et il serait plutôt mort assis sur son coffre, mâchant un cure-dent
comme un hidalgo espagnol, à côté de son blason, que de faire une demande quel-
conque d'avance ou de prêt. Il était de ceux-là qui, l'estomac vide devant un
excellent repas où on les invite, feignent d'avoir dîné, de peur d'être soupçonnés de
faim.
— -J'y ai bien songé quelquefois, mais je n'ai point d'amis à Paris, et les descendants
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323