DOUBLE ATTAQUE. 267
— Il ' a du moins, répondit Isabelle, une qualité qui vous manque : celle de res-
pecter ce qu'il aime.
— C'est qu'il n'aime pas assez, fit Vallombreuse en prenant dans ses bras Isabelle
dont le corps penchait déjà hors de la fenêtre, et qui, sous l'étreinte de l'audacieux,
poussa un faible cri.
Au même instant la porte s'ouvrit. Le Tyran faisant des courbettes et des révé-
rences outrées, pénétra dans la chambre et s'avança vers Isabelle, qu'aussitôt lâcha
Vallombreuse avec une rage profonde d'être ainsi interrompu en ses prouesses amou-
reuses.
— Pardon, mademoiselle, dit le Tyran en lançant au duc un regard de travers, je
ne vous savais pas en si bonne compagnie; mais l'heure de la répétition a sonné à
toutes lés horloges, et l'on n'attend plus que vous pour commencer.
En effet, par la porte entre-bâillée on voyait le Pédant, Scapin, Léandre et Zerbine,
qui formaient un groupe rassurant pour la pudeur menacée d'Isabelle. Le duc eut
un instant l'idée de fondre l'épée en main sur cette canaille et de la disperser, mais
cela eût fait une esclandre inutile; en tuant ou blessant deux ou trois de ces histrions
il n'aurait pas arrangé ses affaires : d'ailleurs ce sang était trop vil pour qu'il y trem-
pât ses nobles mains, il se contint donc, et saluant avec une politesse glaciale Isabelle,
qui, toute tremblante, s'était rapprochée de ses amis, il sortit de la chambre, mais au
seuil de la porte il se retourna, fit un signe de la main, et dit : « Au revoir, mademoi-
selle ! » une phrase bien simple assurément, mais qui prenait du son de voix dont
elle était prononcée des signifiances menaçantes et terribles. La tête de Vallombreuse,
si charmante tout à l'heure, avait repris son expression de perversité diabolique; Isa-
belle ne put s'empêcher de frémir, bien que la présence des comédiens la mît à l'abri
de toute tentative. Elle eut ee sentiment d'angoisse mortelle de la colombe au-dessus
de laquelle le milan trace dans l'air des cercles de plus en plus rapprochés.
Vallombreuse regagna son carrosse suivi par l'hôtelier qui se confondait derrière
lui en politesses impatientantes et superflues, et bientôt le grondement des roues in-
diqua que le dangereux visiteur était enfin parti.
Maintenant, voici comment s'explique le secours venu si à propos pour Isabelle.
L'arrivée du duc de Vallombreuse en carrosse doré à l'hôtel de la rue Dauphine avait
produit une rumeur d'étonnement et d'admiration dans toute l'auberge, qui était
bientôt parvenue aux oreilles du Tyran occupé, comme Isabelle, à étudier dans sa
chambre. En l'absence de Sigognac, retenu au théâtre pour y essayer un costume
nouveau, le brave Hérode, connaissant les mauvaises intentions de Vallombreuse,
s'était bien promis de veiller au grain, et l'oreille appliquée au trou de la serrure il
écoutait, par une indiscrétion louable, cet entretien hasardeux, sauf à intervenir
lorsque la scène chaufferait trop. Sa prudence avait ainsi sauvé la vertu d'Isabelle
des entreprises de ce méchant duc outrageux et pervers.
Cette journée devait être orageuse. Lampourde, on s'en souvient, avait reçu de
Mérindol la mission de dépêcher le capitaine Traçasse; aussi, le bretteur, guettant
l'occasion de l'attaquer, faisait-il le pied de grue sur l'esplanade où s'élève le roi de
bronze, car Sigognac, pour rentrer à l'auberge, devait forcément prendre le Pont-
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323