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Titre : Le Capitaine Fracasse, par Théophile Gautier. Illustrations par Gustave Doré

Auteur : Gautier, Théophile (1811-1872)

Éditeur : Librairie illustrée (Paris)

Date d'édition : 1877

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : In-4° , 396 p.

Format : application/pdf

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5626657q

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30490185d

Provenance : bnf.fr

Date de mise en ligne : 30/11/2009

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Title : Le Capitaine Fracasse, par Théophile Gautier. Illustrations par Gustave Doré

Author : Gautier, Théophile (1811-1872)

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LE RADIS COURONNE. 246

En minutant ce monologue, Jacquemin Lampourde, les mains plongées dans ses
poches, le menton appuyé sur sa fraise de manière à retrousser sa barbiche, semblait
pousser des racines entre les pavés et se pétrifier en statue, comme cela arrive à plus
d'un compagnon aux Métamorphoses d'Ovide. Tout à coup il fit un soubresaut si
brusque qu'un bourgeois attardé qui passait par-là s'en émut de peur et hâta le pas,
croyant qu'il allait l'assaillir et à tout le moins lui tirer la laine. Lampourde n'avait
aucune intention de détrousser ce nigaud, qu'en sa rêverie distraite il ne voyait même
point; mais une idée triomphante venait de lui traverser la cervelle. Ses incertitudes
étaient finies.

Il tira vivement un doublon de sa poche, le jeta en l'air après avoir dit :

Pile pour le cabaret, face pour le tripot !

La pièce pirouetta plusieurs fois, et, ramenée à terre par sa pesanteur, retomba
sur un pavé, faisant luire sa paillette d'or sous le rayon d'argent qui s'échappait de la
lune, en ce moment débarrassée de tout nuage. Le bretteur s'agenouilla pour déchif-
frer l'oracle rendu par le hasard. La pièce avait répondu pile à la question posée.
Bacchus l'emportait sur la Fortune.

C'est bien, je me griserai, dit Lampourde en remettant le doublon, dont il
essuya la boue, en son escarcelle profonde comme l'abîme, étant destinée à engloutir
beaucoup de choses.

En faisant de grandes enjambées, il se dirigea vers le cabaret du Radis couronné,
sanctuaire habituel de ses libations au dieu de la vigne. Le Radis couronné présentait
à Lampourde cet avantage d'être situé à l'angle du Marché-Neuf, à deux pas de son
logis qu'il regagnait en quelques sigzags, lorsqu'il s'était mis du vin jusqu'au noeud
de la gorge, à partir de la semelle de ses bottes.

C'était bien le plus abominable bouge qu'on pût imaginer. Des piliers trapus, en-
glués d'un rouge sanguinolent et vineux, supportaient l'énorme poutre qui lui servait
de frise et dont les rugosités affectaient de certaines formes indiquant d'anciennes
sculptures à demi effacées par le temps. Avec beaucoup d'attention, on parvenait à
y démêler un enroulement de ceps et de pampres, à travers lesquels gambadaient des
singes tirant des renards par la queue. Sur la claveau de la porte figurait un énorme
radis au naturel, feuille de sinople et sommé d'une couronne d'or, le tout fort terni,
qui depuis des générations de buveurs servait d'enseigne et de désignation au cabaret.

Les baies formées par l'espacement des piliers étaient closes, en ce moment, de
volets à lourdes ferrures capables de soutenir un siège, mais non si hermétiquement
joints qu'ils ne laissassent filtrer des raies de lumière rougeâtre, et s'échapper une
sourde rumeur de chansons et de querelles; ces lueurs, s'allongeant sur le pavé
miroité de bouc, produisaient un effet étrange dont Lampourde ne sentit pas le côté
pittoresque, mais qui lui indiqua qu'il y avait encore nombreuse compagnie au Radis
couronné.

Heurtant la porto avec le pommeau de sou épée, le bretteur, par le rhythme des
coups qu'il frappa, se fit reconnaître pour un habitué de la maison, et l'huis s'entre-
bâilla afin de lui livrer passage.

La salle se tenaient les buveurs avait assez l'air d'une caverne. Elle était basse,

Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323

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