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Titre : Le Capitaine Fracasse, par Théophile Gautier. Illustrations par Gustave Doré

Auteur : Gautier, Théophile (1811-1872)

Éditeur : Librairie illustrée (Paris)

Date d'édition : 1877

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : In-4° , 396 p.

Format : application/pdf

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5626657q

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30490185d

Provenance : bnf.fr

Date de mise en ligne : 30/11/2009

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Title : Le Capitaine Fracasse, par Théophile Gautier. Illustrations par Gustave Doré

Author : Gautier, Théophile (1811-1872)

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14

LE CAPITAINE FRACASSE.

victime, et ses lèvres rouges ressortaient plus étrangement encore sur son visage pâle.
On eût dit une bouche de vampire empourprée de sang.

La lampe, saisie par l'atmosphère humide, grésillait et jetait des lueurs intermit-
tentes, le vent poussait des soupirs d'orgue à travers les couloirs, et des bruits
effrayants et singuliers se faisaient entendre dans les chambres désertes.

Le temps, était devenu mauvais, et de larges gouttes de pluie, poussées par la
rafale, tintaient sur les vitres secouées dans leurs mailles de plomb. Quelquefois le
vitrage semblait près de ployer et de s'ouvrir, comme si l'on eût fait une pesée à
l'extérieur. C'était le genou de la tempête qui s'appuyait sur le frêle obstacle. Parfois,
pour ajouter une note de plus à l'harmonie, un des hiboux, nichés sous la toiture,
exhalait un piaulement semblable au cri d'un enfant égorgé, ou, contrarié par la
lumière, venait heurter à la fenêtre avec un grand bruit d'ailes.

Le châtelain de ce triste manoir, habitué à ces lugubres symphonies, n'y faisait
aucune attention. Béelzébuth seul, avec l'inquiétude naturelle aux animaux de son
espèce, agitait à chaque bruit les racines de ses oreilles coupées et regardait fixement
dans les angles obscurs, comme s'il y eût aperçu, de ses prunelles nyctalopes, quelque
chose d'invisible à l'oeil humain. Ce chat visionnaire, au nom et à la mine diaboliques,
eût alarmé un moins brave que le baron ; car il avait l'air de savoir bien des choses
apprises dans ses courses nocturnes, à travers les galetas et les chambres inhabitées
du castel ; plus d'une fois il avait faire, au bout d'un corridor, des rencontres qui
eussent blanchi les cheveux d'un homme.

Sigognac prit sur la table un petit volume dont la reliure ternie portait estampé
l'écusson de sa famille, et se mit à en tourner les feuilles d'un doigt nonchalant. Si
ses yeux parcouraient exactement les lignes, sa pensée était ailleurs ou ne prenait
qu'un intérêt médiocre aux odelettes et aux sonnets amoureux de Ronsard, malgré
leurs belles rimes et leurs doctes inventions renouvelées des Grecs. Bientôt il j&ta le
livre et se mit à déboutonner son pourpoint lentement comme un homme qui n't» pas
envie de dormir et se couche, de guerre lasse, parce .qu'il ne sait que faire et veut
essayer de noyer l'ennui dans le sommeil. Les grains de poussière tombent si
tristement dans le sablier par une nuit noire et pluvieuse au fond d'un château ruiné
qu'entoure un océan de bruyères, sans un seul être vivant à dix lieues à la ronde !

Le jeune baron, unique survivant de la famille Sigognac, avait, en effet, bien des
motifs de mélancolie. Ses aïeux s'étaient ruinés de différentes manières, soit par le
jeu, soit par la guerre ou par le vain désir de briller, en sorte que chaque génération
avait légué à l'autre un patrimoine de plus en plus diminué.

Les fiefs, les métairies, les fermes et leB terres qui relevaient du château s'étaient
envolés pièce à pièce ; et le dernier Sigognac, après des efforts inouïs po\ir relever la
fortune de la famille, efforts sans résultats parce qu'il est trop tard pour boucher les
voies d'eau d'un navire lorsqu'il sombre, n'avait laissé à son fils que ce castel lézardé
et les quelques arpents de terre stérile qui l'entouraient ; le reste avait être aban-
donné aux créanciers et aux juifs.

La pauvreté avait donc bercé le jeune enfant de ses mains maigres, et ses lèvres
s'étaient suspendues à une mamelle tarie. Privé tout jeune de sa mère morte de

Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323

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