LES CHOSES SE COMPLIQUENT. 163
de consulter la glace à chaque minute, dussent souvent le rencontrer. C'était une
manoeuvre savante et de bonne tactique qui eût réussi, sans doute, avec toute autre
que notre ingénue. Il voulait, avant de parler, frapper un coup par sa beauté, sa mine
altière et sa magnificence.
Isabelle, qui avait reconnu le jeune audacieux de la ruelle et que ce regard
d'une ardeur impérieuse gênait, gardait la plus extrême réserve et ne détournait
pas sa vue du miroir. Elle ne semblait pas s'être aperçue qu'il y avait devant elle
planté un des plus beaux seigneurs de la France, mais c'était une singulière fille
qu'Isabelle.
Ennuyé de cette pose, Vallombreuse prit son parti brusquement et dit à la comé-
dienne :
— N'est-ce pas vous, mademoiselle, qui jouez Silvie dans la pièce de Lygdamon et
Lydias de M. de Scudéry ?
— Oui, monsieur, répondit Isabelle qui ne pouvait se soustraire à cette question
habilement banale.
— Jamais rôle n'aura été mieux rempli, continua Vallombreuse. S'il est mauvais,
vous le rendrez bon ; s'il est bon, vous le ferez excellent. Heureux les poètes qui con-
fient leurs vers à ces belles lèvres !
Ces vagues compliments ne sortaient pas des galanteries que les gens qui ont de
la politesse adressent d'habitude aux comédiennes, et Isabelle dut les accepter, en
remerciant le duc d'une faible inclination de tête.
Sigognac ayant, avec l'aide de Blazius, achevé de s'habiller en la logette du jeu de
paume réservée aux comédiens, rentra dans la chambre des actrices''pour attendre
que la répétition commençât. Il était masqué et avait déjà bouclé le ceinturon de la
grande rapière à lourde coquille, terminée par une toile d'araignée, héritage du pauvre
Matamore. Sa Cape écarlate déchiquetée en barbe d'écrevisse flottait bizarrement sur
ses épaules et le bout de l'épée en relevait le bord. Pour se conformer à l'esprit de
son rôle, il marchait la hanche en avant et fendu comme un compas, d'un air outra-
geant et provoquant comme il sied a un capitaine Fracasse.
— Vous êtes vraiment très-bien, lui dit Isabelle qu'il vint saluer, et jamais capi-
tan espagnol n'eut mine plus superbement arrogante.
Le duc de Vallombreuse toisa avec la plus dédaigneuse hauteur ce nouveau venu à
qui la jeune comédienne parlait d'un ton si doux: Voilà apparemment le faquin dont
on la prétend amoureuse, se dit-il à lui-même, tout enfiellé de dépit, car il ne conce-
vait point qu'une femme pût hésiter un instant entre le jeune et splendide duc de
Vallombreuse et ce ridicule histrion.
Au reste, il fit semblant de ne pas s'apercevoir que Sigognac fût là. Il ne comptait
pas plus sa présence que celle d'un meuble. Pour lui ce n'était pas un homme, mais
une chose, et il agissait devant le Baron avec la même liberté que s'il eût. été seul,
couvant Isabelle de ses regards enflammés qui s'arrêtaient sur une naissance de gorge
laissée à découvert par l'échancruro de la chemisette.
Isabelle, confuse, se sentait rougir, malgré elle, sous ce regard insolemment fixe,
chaud comme un jet de plomb fondu, et elle se hâtait de terminer sa toilette pour s'y
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323