214 LE ROBINSON SUISSE.
J'obtins ainsi une voiture légère et très commode par son peu de hauteur ; nous
pouvions y placer, sans beaucoup d'efforts, des caisses et des tonneaux. Contents
de notre semaine et de notre travail, nous revînmes gaiement passer notre diman-
che à Falkenhorst, et remercier Dieu de tout notre coeur des grâces qu'il nous
avait accordées.
XXXIV. — NOUVELLE PÈCHE. — NOUVELLES EXPÉRIENCES. — NOUVELLES CHASSES.
— NOUVELLES DÉCOUVERTES, — NOUVELLE MAISON.
L'arrangement de notre grotte allait toujours son train, et devint tantôt une
occupation principale, tantôt un accessoire, suivant que nous avions d'autres
affaires plus ou moins importantes; nous avancions lentement, mais assez cepen-
dant pour espérer d'y être établis commodément à la saison pluvieuse.
Depuis que j'avais découvert dans notre grotte le spath gypseux comme fond
ou base du cristal de sel, j'espérais en tirer un avantage immense pour notre bâti-
ment; mais, ne voulant pas agrandir notre demeure en creusant davantage, je
cherchai, dans la continuation du rocher, quelque endroit facile à faire sauter.
J'eus bientôt le bonheur de découvrir près de notre magasin, derrière une avance
de rocher, un passage naturel qui y conduisait, et une quantité de fragments de
gypse détachés. J'en fis porter beaucoup près de notre cuisine, et chaque fois que
nous avions du feu, j'en faisais rougir quelques morceaux. Lorsqu'ils étaient
calcinés et refroidis, on les réduisait en poudre blanche avec la plus grande faci-
lité; j'en remplis des tonnes que je fis mettre à l'abri pour l'employer dans l'in-
térieur de la grotte. Je voulais me servir de mes carreaux de pierre, les réunir
avec ce gypse, en former nos parois et nos séparations, épargner par là une quan-
tité de planehes, et rendre notre bâtiment plus solide et plus joli.
On ne saurait croire combien nous obtînmes de plâtre en peu de temps; mes
fils s'en étonnaient, et prétendaient que j'augmentais le tas pendant leur som-
meil; mais je les assurai que je n'avais garde de ne pas dormir moi-même, et
qu'avec mes bons aides je n'avais nul besoin d'user de tels moyens. « Vous voyez,
leur dis-je, comme on avance lorsqu'on ne perd pas un moment, et qu'on va tou-
jours droit à son but. Nous avions d'abord regardé comme impossible de bâtir
une maison, n'étant ni charpentiers ni maçons ; à présent nous voilà stucateurs, et
si nous l'avions bien à coeur, nous pourrions faire à nos chambres des plafonds
unis comme une glace, nous avons la matière et l'intelligence, et, avec de la pa-
tience et du courage, l'homme vient à bout de tout, même de ce qui d'abord lui
paraissait impossible, »
Le premier emploi que je fis de mon plâtre fut d'en poser une couche sur nos
tonnes de harengs, ce qui leur donna un couvert parfaitement impénétrable à
l'air; je n'en mis cependant qu'à quatre tonnes, je destinais les autres harengs à
être fumés et séchés. A cet effet, nous arrangeâmes dans un coin écarté une hutte
à la manière des pêcheurs de harengs hollandais et américains ; elle était com-
posée de roseaux et débranches ; et au milieu nous plaçâmes, à une certaine hau-
teur, une espèce de gril, sur lequel les harengs furent déposés ; nous allumâmes
en dessous de la mousse et des rameaux frais, qui donnèrent une forte fumée ;
nous fermâmes soigneusement la hutte, et nous obtînmes des harengs bien fumés,
d'un jaune d'or brillant et appétissant : nous les serrâmes dans les sacs suspendus
dans notre magasin..
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Y2-74658