194 LE ROBINSON SUISSE.
core place sur le char, j'eus l'idée d'envoyer ma femme à la maison avec mes deux
plus jeunes fils, pendant qu'avec Ernest et Fritz je ferais un détour par. le bois
des Chênes aux glands doux, pour en ramasser autant que nous pourrions en
rapporter. Il nous restait encore quelques sacs vides ; Ernest avait sur son épaule
son cher Knips, qui ne le quittait guère, et Fritz, comme un écuyer, montait
''onagre, qu'il s'était approprié, parce qu'il m'avait aidé à le prendre et à la
dompter, et qu'il savait, il est vrai, le diriger mieux que ses frères. Ernest était
trop paresseux, et préférait marcher paisiblement avec son singe, qui lui épar-
gnait même la peine de cueillir des fruits. Jack était si étourdi, qu'à peine osait-
on lui confier seul le cheval, qu'il montait souvent en croupe derrière son frère,
et François était trop pettt même pour l'essayer. Quoique l'onagre fût devenu
docile à la monture, il était encore trop vif et rétif à l'attelage, auquel il fut '
même impossible de le soumettre ; mais quelquefois il souffrait qu'on lui mît
sur le dos un ou deux sacs assez bien garnis, pourvu, toutefois, que Fritz se
plaçât devant ; alors il les apportait à la maison, et servait ainsi au bien-être
général. ■
Quand nous fûmes arrivés sous les chênes, Ltichtfuss fut attaché à un buisson,
et nous nous mîmes avec activité à ramasser des glands qui étaient tombés en
quantité sur le terrain. Nous y étions tous occupés ; le singe avait quitté l'épaule
de son maître et s'était jeté dans le buisson voisin sans que nous nous en fussions
aperçus. Il y était depuis quelque temps, lorsque nous entendîmes de ce côté des
cris d'oiseaux et des battements d'ailes très bruyants; ce qui nous fit juger qu'il
y avait "un vif combat entre maître Knips et les habitants du buisson. J'envoyai
Ernest voir ce qui s'y passait; il se glissa doucement dans la haie, et. au bout
d'un moment nous l'entendîmes s'écrier : « Papa, venez, venez vite ! un nid de
belles poules à fraise tout, plein d'oeufs! monsieur .mon singe voudrait les
croquer; la mère les défend. Fritz,'viens vite la prendre! moi, je tiens maître
Knips. »
Fritz y courut aussitôt, et peu de moments après il rapporta vivants une poule
et un coq à collet semblable à celui qu'il avait précédemment tué, et dont .la'
mort m'avait causé tant de regrets. Je fus très réjoui de cette trouvaille, et j'aidai
mon fils à mettre le beau couple dans l'impossibilité de nous échapper, en leur
liant les pieds et les ailes avec de la ficelle, et en les tenant dans mes bras pen-
dant que Fritz retournait au buisson chercher les oeufs. Au moment même, nous
en vîmes sortir le singe, qu'Ernest chassait devant lui ; peu après, il arriva lui-
même, portant avec précaution son chapeau dans ses mains; il avait garni en
entier sa ceinture de feuilles étroites et pointues, semblables à des lames de cou-
teaux,, et qui me parurent être des feuilles de glaïeul ; mais j'y fis alors peu d'at-
tention, étant tout occupé de notre chasse aux oeufs, et regardant cette parure
comme un enfantillage. Dès qu'il fut près de moi, il leva le mouchoir qui cou-
vrait son chapeau, l'ôta avec soin et me le présenta avec des cris de joie. « Voilà,
cher papa, me dit-il, des oeufs, de poule à collet; je les ai trouvés dans un. nid si
(bien caché sous ces longues feuilles, que je n'aurais pu le découvrir, si la poule,
'en se défendant contre le singe, n'en avait dérangé quelques-unes. Je vais les por-
ter chez nous avec préeaution; ils feront bien plaisir à maman, je le parie, et ces
; feuilles, que j'ai prises à dessein, amuseront beaucoup François ; voyez, elles res-
semblent à de petits glaives : ce sera pour lui un charmant joujou. »
Je louai Ernest de ses attentions pour sa mère et son petit frère, et j'exhortai
Fritz, aussi bien que lui, à penser toujours avec, intérêt à ce qui pouvait faire
.plaisir aux absents et leur prouvait qu'on s'était occupé d'eux ; il y a plus de
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Y2-74658