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Titre : Revue d'histoire moderne et contemporaine / Société d'histoire moderne

Auteur : Société d'histoire moderne et contemporaine (France). Auteur du texte

Éditeur : Presses universitaires de France (Paris)

Éditeur : Belin (Paris)

Date d'édition : 1986-10

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 25346

Description : octobre 1986

Description : 1986/10 (T33)-1986/12.

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : Pam1

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : UnivJeun0

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5446200m

Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-117877

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb344172780

Notice du catalogue : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb344172780/date

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 06/01/2009

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revue d'histoire moderne et contemporaine

Publiée chaque trimestre par la Société d'Histoire Moderne avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Directeurs honoraires : f Charles H. POUTHAS, Roger PORTAL et Jean-Baptiste DUROSELLE

Directeur :. Pierre MILZA

Rédacteurs en chef : Jacques BOUILLON et Daniel ROCHE

- sommaire

ÉTUDES

Antoine MURPHY : Le développement des idées économiques en France (1750-1756) (Traduit

par Michel Bertrand) , 521

Pierre MOLLION : Le portage en Oubangui-Chari, 1890-1930 : 542

Jean-François SIRINELLI : Les Normaliens de la rue d'Ulm après 1945 : une génération communiste ? 569

MÉLANGES

Manuela ALBERTONE : Instruction et ordre naturel : le point de vue physiocratique 589

Marie-Sophie GUIBERT : Un apothicaire dans sa boutique en 1765 608

Clive EMSLEY : La maréchaussée à la fin de l'Ancien Régime. Note sur la composition du corps .. 622 Jean-Claude DAVID : L'observation des dimanches et fêtes à Paris en juin 1814, d'après un

mémoire inédit de l'abbé Morellet ' 645

Georges BENREKASSA : Le mémorable et le commémorable : Chateaubriand et la légende

Napoléonienne '. 661

Aron SHAI : La Grande-Bretagne en Chine pendant et après la Seconde guerre mondiale :

contraintes financières ou grandeur impérialiste? 670

COMPTES RENDUS

Pietro REDONDI, Galilée hérétique (Guy Boçfuet), 678 ; Michel MORINEAU, Incroyables gazettes et fabuleux métaux. Les retours 'des trésors américains d'après, les ■ gazettes hollandaises [XVl^XVÎlh siècles)^ (Michel Zylberberg), 685; Dale K. VAN KLEY, The Damiens Affair and the Vnraveling of-the Ancien Régime, 1750-1770 (Monique Cottret), 689 ; William G. MCLOUGHLIN, Cherokees and Missionaries, 1789-1839 (Jacques Matha), 691 ; Alain PLESSIS, Régents et gouverneurs de la Banque de France sous le Second Empire (Patrick Verley), 693 ; Alain PLESSIS, La politique de la Banque de France de 1851 à 1870 (Patrick Verley), 696; Stewart A. STEHLIN, Weimar and the Vatican, 1919-1933 (Pierre Jardin), 698; Mihail Dimitri STURDZA, Grandes jamilles de Grèce, d'Albanie et de Constantinople. Dictionnaire historique et-généalogique (Jean-Pierre Labatut), 700.

Table des matières du tome trente-troisième (1986) 702

(g) Société d'Histoire moderne, Paris, 1986

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1987 (4 numéros) : France : 320 F Étranger : 340 F

Chaque numéro séparé : 150 F Le numéro spécial : 190 F

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Toute correspondance rédactionnelle destinée à la Revue doit être adressée à M. Jacques Bouillon, 104, avenue Saint-Exupéry, 92160 Antony.

SOCIÉTÉ D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

La Société d'Histoire moderne, fondée en 1901, se réunit à la Sorbonne, d'octobre à juin, le 1er dimanche de chaque mois. Les sociétaires reçoivent la Revue et un Bulletin, qui publie le compte rendu des séances, édités avec le concours du C.N.R.S. et de la Ville de Paris. Se renseigner auprès du'Secrétaire général de la Société, M. Boquet, 49, boulevard Bessières, 75017 Paris.


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OCTOBRE-DÉCEMBRE 1986

et contemporaine

LE DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE

(1750-1756)

De profonds changements eurent lieu dans la pensée française en matière d'économie, entre 1750 et 1756. Alors que Weulersse et Meek situent les débuts de la Physiocratie respectivement en 1756 et 1757, nous disposons de peu d'études sur l'évolution de la pensée économique dans les six années qui ont précédé la constitution de l'école physiocratique K

Quand j'ai commencé cette étude, j'effectuais des recherches sur les conditions de publication du célèbre essai de Richard Cantillon Essai sur la nature du commerce en général; ces recherches faisaient partie d'une étude biographique plus large sur Cantillon et étaient aussi motivées par l'étude bibliographique récente que Tsuda venait de publier sur l'Essai de Cantilon 2. En effet, si sur le fond j'étais d'accord avec Tsuda pour affirmer l'importance du groupe d'économistes qui entourait Vincent Gournay, je n'étais pas d'accord sur certains liens et rapports qu'il établissait 3.

Il m'apparut ensuite que la période de 1750 à 1756 avait été singulièrement négligée par les historiens de la pensée économique, pour des raisons qui relèvent en fait de l'épistémologie de l'histoire. En effet, malgré l'insistance de Morellet et de Dupont de Nemours 4 à affirmer l'importance de Gournay et de son groupe, ces derniers se trouvent injustement classés par les historiens de la pensée économique comme pré-physiocrates ou comme néo-mercantilistes ; avec toutes les connotations négatives que les préfixes « pré » et « néo » peuvent suggérer. Les mouvements en « isme », qu'il s'agisse du mercantilisme, du socialisme, du keynésianisme ou du monétarisme moderne semblent concentrer toute l'attention des historiens de la pensée, bien plus que les approches moins dogmatiques qui se situent à la croisée de divers courants en « isme ». Qu'un auteur s'écarte tant soit peu d'un dogme « pur » et il se verra plongé dans le puits sans

1. Georges WEULERSSE, Le Mouvement Physiocratique en France de 1756 à 1770 (Paris, 1910) ; Ronal L. MEEK, The Economies of Physiocracy (London, 1962), p. 15.

2. Taknmi TSUDA (Ed.), Essay de la Nature du Commerce en General (Tokyo, 1976).

3. En particulier en ce qui concerne le libraire-éditeur de l'Essai de Cantillon et l'utilisation des vignettes pour montrer quels sont les éditeurs des livres.

4. Pierre-Samuel DUPONT DE NEMOURS, OEuvres de M. Turgot (Paris, 1808-1811) ; Abbé André MORELLET, Mémoires inédits de l'Abbé Morellet (Paris, 1821), vol. 1, pp. 36-37. La seule biographie est par Gustav SCHELLE, Vincent de Gournay (Paris, 1897).


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fond de l'oubli. Ceci est le résultat d'une certaine conception des « écoles » ou des « mouvements » qui prévaut parfois dans l'histoire de la pensée économique. Les membres du groupe de Gournay, écrivant entre 1750 et 1756, ne pouvant se classer facilement ni comme mercantilistes, ni comme physiocrates ont été victimes d'une de ces injustices de l'histoire économique. Les historiens de la pensée ont vu dans leurs oeuvres soit les derniers feux du mercantilisme, soit un prélude à la physiocratie.

Il me semble que ces classifications sont schématiques à l'excès et qu'il convient de considérer que : d'une part, ce groupe tenta d'infléchir la pensée économique de son temps, en France ; d'autre part, affirma pour la première fois la nécessité d'une méthodologie économique cohérente, sur laquelle fonder toute pensée.

I. — LE GROUPE GOURNAY, LES CONDITIONS DE PUBLICATION

DES ÉCRITS ÉCONOMIQUES EN FRANCE ENTRE 1750 ET 1755

Vingt-et-un ans, presque jour pour jour, après le meurtre de Richard Cantillon, était publié à Londres, chez Fletcher Gyles, dans Holborn, l'Essai sur la nature du commerce en général. Il fut bien vite évident que cette oeuvre anonyme était de la main de Cantillon et avait été publiée en France, et non à Londres. Les mystères de la vie et de la mort de Cantillon s'étendaient maintenant à son oeuvre. Qui l'avait fait publier ? Pourquoi était-elle publiée sous le nom d'un éditeur fictif ? Était-ce par pur coïncidence que cet Essai était publié à la date où la science économique naissait, selon Dupont de Nemours s ? La publication de cette oeuvre sous le camouflage d'une maison d'édition étrangère et d'un mystérieux auteur irlandais, faisait-elle partie d'une étude de « marché » des idées nouvelles de l'économie ? La mise en évidence du camouflage nous aidera à éclairer les conditions de diffusion de la littérature économique en France à cette époque et la façon dont certains à l'intérieur du sj'stème économique français tentaient de réformer la pensée économique.

L'oeuvre de Cantillon est fondamentale, non seulement pour son évaluation lucide du fonctionnement du système financier, mais aussi pour sa description magistrale (aux yeux des physiocrates tout au moins) des forces réellement en action en économie (livre I de l'Essai).

Ces parties de l'oeuvre de Cantillon qui traitent de l'importance de l'agriculture, du rôle de l'offre et de la demande ainsi que sa description du mouvement circulatoire du revenu représentent une des pierres de fondation de la pensée des physiocrates. L'Essai, de ce point de vue, s'intègre dans le calendrier des publications physiocratiques qui établit le lien entre Fermiers (1756), Grains (1757) et le grand oeuvre de la pensée de Quesnay: Le tableau Économique (1759) 6.

5. Op. cit.

6. Quesnay a utilisé l'Essai de Cantillon d'une manière ambiguë. Dans une conversation avec le Marquis de Mirabeau, il a montré une attitude très hostile vers l'Essai, voir Correspondance Générale de J.-J. ROUSSEAU, éd. T. Dufour, vol. XVII (1932), pp. 176-178. Mais en


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Mais, si Quesnay fut inspiré par l'Essai de Cantillon, il semble que ce soit Vincent Gournay qui l'ait fait publier. Vincent Gournay (17151759) fut l'un des « économistes » les plus brillants des années 1750. Il doit sa célébrité à la maxime «laissez faire, laissez passer», le mot d'ordre des économistes classiques, plus qu'à ses écrits. Si ces écrits imprimés sont en effet peu nombreux (il n'est même pas mentionné par la Biographie générale, Paris 1857), son influence sur l'évolution de la pensée économique en France est considérable, grâce à son rôle dans l'administration commerciale française, grâce à son travail de direction des études économiques à l'Académie d'Amiens et surtout grâce à son rôle officieux dans la publication de travaux économiques 7.

Devenu expert en commerce international, grâce à son activité d'hommes d'affaires à Cadix de 1727 à 1744, Gournay, qui fut Intendant du Commerce, écrivit de 1751 à 1758 bon nombre de mémoires tendant à améliorer le système commercial français. Tsuda montre que Gournay, commentant les Traités sur le Commerce de Child, n'était pas un partisan invétéré du libre échange 8. Selon Tsuda, la formule « laissez faire, laisser passer», attribuée à Gournay, pourrait être remplacée par une formule de « liberté de protection ». Il est important de noter que, dans ses mémoires, Gournay critiquait le système économique français en tant que fonctionnaire de haut rang, qui le connaissait de l'intérieur et visait à le réformer, et non pas en tant que pamphlétaire, l'évaluant de l'extérieur.

Mais, il était assez réaliste pour comprendre que le débat devait être ouvert au public et non pas confiné à l'administration. Sous le patronage du duc de Chaulnes, Gournay dirigea un programme de recherches à l'Académie d'Amiens. Il communiqua ainsi au grand public ses idées sur la gestion économique, à travers les travaux de lauréats de l'Académie, comme Claude Carlier et Simon Clicquot-Blervache. Mais ces travaux ne sont qu'une partie d'un programme de travaux économiques bien plus vaste, apparemment mené à l'instigation de Gournay. L'Essai sur la nature du commerce en général de Richard Cantilon est l'une de ces oeuvres.

Selon Henry Higgs 9, Gournay rencontra Turgot en 1754 et le convainquit de traduire le livre de Josiah Tucker, Reflections on the Expediency of a law for the Naturalisation of French Protestants (1751), sous le titre de Questions importantes sur le Commerce (à Londres, chez Fletcher Gyles, dans Holborn). C'est cette traduction qui donna à Higgs l'idée que Gournay aurait pu faire publier le livre de Cantillon.

même temps il a cité l'Essai dans les Grains, et son Tableau Économique était probablement inspiré par l'Essai. Voir Joseph SCHUMPETER, A History of Economie Analysis, « Cantillon was to Quesnay... what Ricardo was to Marx ». MEEK, op. cit., dit que c'était Marx qui a été le premier à découvrir les liens entre Cantillon et Quesnay.

7. C'était Gournay et son étudiant, Clicquot-Blervache, qui ont écrit Considérations sur le Commerce.

8. TSUDA (éd.), op. cit.

9. Henry HIGGS (Ed.), Essai sur la Nature du Commerce en général (Macmillan, London, 1931). Higgs dit « this translation (Questions importantes sur le Commerce) is said to hâve been made by Turgot at the instigation of Gournay » (p. 385). Du PONT DE NEMOURS, Mémoires sur Turgot, constate que Turgot a rencontré Gournay à l'occasion d'une traduction que Turgot fit d'un pamphlet de Josiah Tucker. C'était vers 1754.


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Il y avait certes, à Londres, tin éditeur et libraire du nom de Fletcher Gyles, mais il était mort d'apoplexie le 8 novembre 1741, soit bien avant la publication de ces deux oeuvres 10.

Les experts en techniques d'imprimerie du xvirr siècle s'accordent à dire que le livre de Cantillon fut imprimé sur le continent et non pas en Grande-Bretagne 11. Le nom de Fletcher Gyles et l'adresse d'édition à Londres étaient donc des « pavillons de complaisance » pour le lancement de l'Essai de Cantillon et des Questions importantes de Tucker. Higgs pense que Barrois, quai des Augustins à Paris, aurait pu publier l'Essai parce que l'exemplaire du professeur Foxwell (1755) comporte onze pages de catalogue de livres vendus par Barrois 12. Tsuda établit aussi un lien entre l'Essai et Barrois, mais selon lui, si Barrois vendait le livre, il n'en était pas l'éditeur 13. En faisant une ingénieuse comparaison de vignettes, il conclut que le livre aurait pu être imprimé par Jacques Guérin. Cependant, Tsuda reconnaît lui-même que l'analyse des vignettes est un critère très hasardeux pour remonter à l'éditeur. En fait, par ce procédé on peut trouver un nouveau lien avec Barrois (voir tabl. 1).

Il nous faut ici faire une distinction entre éditeur et imprimeur, car les deux n'étaient pas nécessairement la même personne au xvnr siècle, pas plus que de nos jours. Il pouvait arriver au xviir siècle que des éditeurs d'oeuvres économiques les fassent imprimer par plusieurs imprimeurs ou que des imprimeurs se prêtent ou se vendent des vignettes ou des caractères. Rien d'étonnant, dans ce cas, à ce que les même vignettes se trouvent sur des ouvrages différents.

La censure en France dans les années 1750.

Avant d'en venir à nos propres découvertes, il convient de dire quelques mots des systèmes de contrôle auxquels les livres étaient soumis avant d'être publiés légalement ou dans une semi-légalité. Ceci nous aidera à évaluer la validité de l'analyse des documents et à brosser un tableau du milieu intellectuel et administratif dans lequel les livres étaient édités.

Depuis la mort de Louis XIV, la censure s'était adoucie ; l'ancien système du «privilège» accordé aux livres était considéré comme trop strict à une époque qui devenait de plus en plus libérale. Pour obtenir un « privilège », un livre devait recevoir 1' « imprimatur » du directeur de la Librairie et d'un censeur. Comme le nom du censeur figurait dans l'autorisation de publier, imprimée dans le livre, les censeurs étaient ultraconservateurs, tout particulièrement pour la publication d'ouvrages de politique, philosophie ou théologie. Si, après publication, l'ouvrage était trouvé pernicieux par l'Église ou la Couronne, le censeur courait le risque de perdre son emploi ou d'être sévèrement sanctionné.

10. H. R. PLOMER, G. H. BUSHNELL and E. R. MCDK, Dictionary of Booksellers and Printers 1726-1775 (Oxford, 1932).

11. Voir HIGGS (éd.), op. cit., article par JETONS, p. 341.

12. HIGGS (éd.), op. cit., p. 381.

13. TSUDA (éd.), op. cit., p. 433.


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Deux sortes de pressions contribuèrent à assouplir la censure par trop rigide. Premièrement, il était admis que les vieilles lois de censure portaient tort aux éditeurs, imprimeurs et libraires français, et favorisaient leurs concurrents étrangers. Les professionnels du livre français poussaient donc à une réforme du système. De plus, les autorités reconnaissaient l'impossibilité d'empêcher la publication d'un nombre croissant de livres. Plutôt que de rejeter les éditeurs dans l'illégalité et, pour maintenir une forme de contrôle, le système plus souple de la « permission tacite » fut introduit et devint quasi officiel. Celle-ci était un exemple caractéristique d'un « compromis à la française » : elle facilitait la publication d'oeuvres qui n'auraient pas reçu de « privilège ». D'un point de vue strictement légaliste la « permission tacite » était illégale ; cependant, pour ne pas défavoriser l'industrie française du livre au profit de concurrents étrangers, les autorités, tout en ne la légalisant pas, finirent par lui accorder un statut quasi officiel 14.

Auteurs et éditeurs continuaient à se soumettre à la procédure du contrôle par le directeur de la Librairie et par les censeurs, mais ni l'imprimatur, ni le nom du censeur ne figuraient sur un livre qui avait reçu une permission tacite. L'anonymat protégeait les censeurs et les rendait plus libéraux.

Malesherbes hérita du système de permissions tacite lors de sa prise de fonctions comme directeur de la Librairie en 1750. Il le trouvait insuffisant et eût aimé le voir légalisé.

Le registre des permissions tacites s'intitulait le « Registre des livres d'impression étrangère présentés à Monseigneur le Chancelier pour la permission de débiter».

La fiction selon laquelle les permissions tacites ne s'appliquaient qu'aux livres publiés à l'étranger explique que les éditeurs français se soient cachés derrière des maisons d'édition situées à Amsterdam, Berlin, Dresde, Genève ou Londres, etc.. Ce stratagème ne trompait pas les experts de l'édition tels que d'Hémery ou Malesherbes, mais ils « fermaient les yeux ».

Une fois ceci rappelé, nous comprenons la fausse maison d'édition londonienne de l'Essai, mais restent à découvrir le véritable éditeur français et les réactions des autorités françaises lors de sa publication. Le tableau 2 présente les diverses étapes de délivrance d'une « permission tacite » pour la période de 1750 à 175815. Dans les années 1760, le système s'assouplit encore et le directeur de la Librairie accorda des permissions verbales de publier.

En théorie, il est possible de consulter bon nombre de documents, établis lors des diverses étapes administratives de demande de permissions tacites. Ceux-ci et leurs cotes de référence à la Bibliothèque nationale sont répertoriés dans la colonne B du tableau 2.

14. Voir LAMOIGNON DE MALESHERBES, Mémoire sur la Librairie et sur la Liberté de la Presse (1809).

15. Voir Robert ESTIVALS, La Statistique bibliographique de la France sous la Monarchie au XVIII' siècle (Paris, 1965).


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TABLEAU 1

Les étapes de contrôle de la censure des publications postulant à une permission tacite (1752-1758)

(A)

Étape 1 : Enregistrement de l'ouvrage auprès du Bureau du directeur de la Librairie.

Étape 2 : Le directeur de la Librairie nomme un censeur.

Étape 3 : Le censeur soumet son rapport au directeur de la Librairie.

Étape 4 : Enregistrement de la décision du directeur de la Librairie auprès de ses services et de la Chambre syndicale.

Étape 5 : Ouvrage examiné par le directeur de la Librairie, Joseph d'Hémery.

(B)

(1) Répertoire alphabétique des Registres de la Librairie de 1750 à 1760 (MF 21, 297).

(2) Registres des livres d'impression étrangère (MF 21, 994).

(3) Jugements des Censeurs (MF 22, 137 - MF 22, 140).

(4) Registres des Déclarations Données aux Syndics et Adjoints de la Librairie par les Imprimeurs des Ouvrages Nouveaux (MF 21, 982).

Aussi, Registres des livres d'impression étrangère (MF 21, 994). Voir (2).

(5) Le Journal de la Librairie de Joseph d'Hémery (MF 22, 156 - 22, 161).

Toutes les références portent sur des documents trouvés dans les manuscrits français de la Bibliothèque nationale.

Malheureusement, ni le Répertoire Alphabétique des Registres, ni les Jugements des Censeurs ne sont très utiles pour notre recherche sur les ouvrages d'économie. Les censeurs ne rédigeaient de rapports écrits que sur les livres demandant le « privilège », pas sur ceux qui postulaient une « permission tacite », de façon à conserver l'anonymat.

Il nous reste donc trois sources officielles : (2) (4) et (5) de la colonne B du tableau 1. Idéalement, ces sources devaient être complémentaires et se corroborer.

Il serait fort pratique que toute oeuvre fût enregistrée dans chacune de ces sources ; ce n'est malheureusement pas le cas. Le Registre des Livres d'Impression Étrangère ne mentionne que très peu d'ouvrages d'économie. Pour la période du 19 février 1752 au 7 septembre 1754, le Registre des Déclarations Données aux Syndics et Adjoints reste vierge et ne mentionne pas maints ouvrages d'économie publiés entre 1750 et 1758. Il est difficile de dire avec certitude pourquoi des oeuvres que d'Hémery enregistre comme ayant reçu des « permissions tacites » n'apparaissent pas dans ces registres. Peut-être des registres plus complets furent-ils établis et perdus pendant la Révolution ? Peut-être d'Hémery enregistra-t-il pour les protéger des ouvrages qui n'avaient pas obtenu de permission tacite. Quoi qu'il en soit, le Journal de la Librairie écrit par Joseph d'Hémery est la meilleure source d'information sur les conditions de publication des livres d'économie au cours de cette période 16. On peut vérifier

16. Joseph D'HÉMERY, Journal de la Librairie (Bibliothèque Nationale, Manuscrits Français 22, 160).


DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE (1750-1756) 527

les informations données par d'Hémery en les confrontant aux deux autres registres mentionnés. Je n'ai pas relevé de cas de contradiction entre ces derniers et le Journal de la Librairie.

Après les structures institutionnelles et légales de l'édition en France en 1750, il convient d'examiner les hommes chargés de l'administration et de la politique officielle des publications. Il faut se garder de tous les considérer comme des hommes pointilleux et répressifs ; c'est en fait l'inverse qui est vrai. Lamoignon de Malesherbes, directeur de la Librairie de 1750 à 1763, est l'une des grandes personnalités littéraires du xvnr siècle en France. C'est sous son administration libérale que furent publiés L'Enclyclopédie et les écrits des grands penseurs des Lumières.

Malesherbes lui-même écrivit sur les problèmes économiques et, selon Dupont de Nemours, était membre du Cercle de Vincent Gournay. Le jeune abbé Morelet, membre du groupe de Gournay, décrit la façon dont, vers le milieu des années 1750, « M. Gournay, M. Turgot, M. Malesherbes furent aussi très contents de moi » n. Malesherbes était un appui important à la Cour pour les auteurs d'ouvrages économiques. D'Hémery décrit dans son Journal de la librairie en date du 26 avril 1758, la façon dont le livre de Forbonnais, Recherches et considérations sur les Finances de la France depuis l'année 1595 jusqu'à l'année 1721 fut « imprimé en Avignon et distribué à Paris avec une espèce de tolérance de la part de Monsieur de Malesherbes. Cet ouvrage qui pourra faire du bruit est du Sire Veron de Forbonnais qui n'a jamais pu obtenir la permission de la faire imprimer».

L'inspecteur de la Librairie Joseph d'Hémery était de la même composition que Malesherbes : tolérant et libéral. De plus, il remplissait les fonctions de critique littéraire pour M™ de Pompadour et l'informait ainsi des toutes dernières publications dans le monde littéraire. Il est peu douteux que cette fonction lui ait permis de rencontrer Quesnay, qui était le médecin personnel de la maîtresse du Roi.

Le Journal de la librairie d'Hémery.

D'Hémery n'était ni un défenseur fanatique de l'ordre établi, ni un censeur répressif, comme l'ont souligné Jean-Louis et Maria Flandrin 18. C'était plutôt une sorte d'homme de lettres amateur, qui s'intéressait autant au style et au contenu des oeuvres qu'il lisait qu'à la recherche de passages ou d'idées pernicieux pour la monarchie.

Le Journal couvre la période de 1750 à 1769 ; nous l'avons étudié pour les années 1750-175819. Avant 1750, les publications d'économie étaient rares et irrégulières. Après 1758, l'initiative des travaux économiques semble être passée du groupe Gournay au groupe Quesnay (ce qui s'explique peut-être par la maladie et la mort de Gournay à l'âge de 48 ans).

17. MORELLET, op. cit., p. 39.

18. Jean-Louis et Maria FLANDRIN, c La circulation du livre dans la société du xvni« siècle : un sondage à travers quelques sources », Livre et Société dans la France du XVIIIe siècle, vol. 2, éd. François Furet (Paris, 1970).

19. Journal de la Librairie, 1750-1769 (Manuscrits Français 22, 156 - 22, 165).


528 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Le Journal de la librairie n'était pas un journal personnel ; il était accessible aux supérieurs d'Hémery, le lieutenant général de Police et le directeur de la Librairie.

Pour les années précédant 1754, il comporte un supplément de notes, peut-être destinées à M™ 2 de Pompadour : des commérages, les tout derniers vers satiriques, des descriptions de personnes. A partir de 1754, ces notes disparaissent et le Journal ne contient que la liste précise des ouvrages et les commentaires d'Hémery. Le Journal fournit une description technique du livre, le type de permission accordée, le nom de l'auteur et une critique personnelle ; par exemple, le 5 février 1756, il écrit :

La noblesse Commerçante. Brochure in-12 de 214 pages. Imp. par Duchesne avec permission tacite. C'est l'Abbé Coyer qui est l'auteur de cette jolie plaisanterie.

D'Hémery fait preuve de beaucoup de précision et d'attention scrupuleuse dans la correction des erreurs qu'il lui arrive de commettre. Il se distingue par son talent à retrouver les véritables éditeurs des livres publiés.

L'éditeur de Z'Essai de Cantillon,

Dans le Journal de la librairie, en date du 29 mai 1755, d'Hémery note :

Essai sur la nature du Commerce en général, traduit de l'Anglois, vol. in-12, imprimé par Guillyn, avec permission tacite.

Cette note est fondamentale, car c'est la première référence connue sur la publication de l'Essai; de plus, elle nous indique qu'il n'était pas publié à Londres ou clandestinement en France, mais bénéficiait d'une permission tacite du bureau du directeur de la Librairie.

D'Hémery aurait-il pu se tromper? Après tout Barrois, Quai des Augustins, est inscrit comme vendeur de l'Essai dans deux revues littéraires : le Journal des Sçavans et la Suite de la Clef. Étant donné l'expertise d'Hémery en matière d'édition, il est peu probable qu'il ait fait une telle erreur.

Nous avons confirmation du fait que Guillyn est bien l'éditeur de l'Essai, dans le Journal de la librairie, en date du 22 janvier 1756 :

Questions importantes sur le Commerce à l'Occasion des oppositions au dentier Bill de Naturalisation : ouvrage traduit de l'Anglois de Josiah Tucker, recteur du Collège de Saint Estienne à Bristol et chapelain de l'Évêque de Bristol. Brochure in-12 imprimée par Guillyn et Société avec permission tacite.

Nous avons vu que l'Essai de Cantillon et les Questions importantes sur le Commerce portaient tous les deux le faux « imprint » de Fletcher Gyles, éditeur à Holborn, Londres. D'Hémery ne s'y trompa pourtant point.

De plus, au catalogue des livres en vente chez Guillyn, se trouve les Questions Importantes sur le Commerce de Tucker 20. Que Guillyn soit

20. Ce catalogue se trouve dans un volume qui contient trois oeuvres par l'Abbé Carlier, publiées par Guillyn (Trinity Collège Dublin OLS 200 N. 57). « Catalogue de quelques livres d'Agriculture, etc., qui se trouvent à Paris, chez Guillyn, libraire, quai des Augustins. » Inclus Questions importantes sur le Commerce, Essai sur le l'état du Commerce d'Angleterre... de John Cari, et Considérations sur le Commerce. Le livre est en date de 1763.


DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE (1750-1756) 529

l'éditeur de ces deux oeuvres confirme, à mon avis, le rôle dominant de Gournay dans la publication des travaux économiques, entre 1752 et 1758. Un autre ouvrage économique, publié en 1755, semble lié à Guillyn et Gournay. Il s'agit de la traduction par Bûtel-Dumont du livre de John Cary Essai sur l'état du Commerce d'Angleterre 11. Si l'on se souvient que Bûtel-Dumont, traducteur de Cary, s'était associé à Gournay pour la traduction des Traités sur le Commerce de Child, on retrouve la relation entre Gournay et Guillyn.

L'éditeur Guillyn.

Pierre-André Guillyn, fils de Louis Guillyn, naquit en 1715 ; il fit son apprentissage dans l'édition et devint libraire en 1742 (le 19 janvier). Son adresse était au Lis d'Or, du côté du Pont Saint-Michel, quai des Augustins, Paris. Il mourut à Monthléry le 9 juin 1781.

Le Journal d'Hémery et les Registres de permissions tacites indiquent qu'il fut un éditeur important, qui publia une grande variété de livres. Il était, de toute évidence, en faveur à la Cour, car il publia bon nombre d'ouvrages militaires, tels que Victoires Mémorables des François de F. d'Alletz (mentionné par d'Hémery en 1754) et, plus tard, les dix volumes des Essais Historiques sur les Régimens d'Infanterie, Cavalerie et Dragons 1765-1767 de Roussel. De tels ouvrages n'auraient pas été confiés à une maison d'édition clandestine.

En 1765, Guillyn collabora avec Barrois à la publication des dix volumes de la Description Historique de la ville de Paris par Piganiol de la Force. Étant donné la proximité de la librairie de Barrois sur le quai des Augustins, on peut penser que les deux librairies-éditeurs coopéraient pour la diffusion des ouvrages économiques ; ce qui expliquerait que Barrois figurât sur la liste des librairies qui vendaient l'Essai de Cantillon en 1755.

Dans la période de 1755 à 1758, nous trouvons Vincent Gournay directement ou indirectement en relation avec les oeuvres de Turgot, BûtelDumont, Clicquot-Blervache et Carlier, qui étaient tous étudiants à l'Académie d'Amiens. Gournay est le co-auteur avec son élève Clicquot-Blervache des Considérations sur le commerce et en particulier sur les compagnies sociétés et maîtrises, publié par Guillyn, et dont Dupont de Nemours écrivit :

Ce mémoire a été composé par M. de l'Isle, sous les yeux et les conseils de l'illustre M. de Gournay... On y reconnaît, comme dans tout ce qui émane de ce digne magistrat, d'excellents principes sur la liberté du commerce 22.

Enfin, Gournay fut le maître de l'abbé Carlier, lui-même auteur d'un Mémoire sur les laines en 1755 et des Instructions sur la manière d'élever et de perfectionner les testes à laine en 1756, dont l'éditeur fut Guillyn.

21. Registre des Livres d'Impression étrangère (Manuscrits Français, 21, 994). Essai sur l'état du Commerce d'Angleterre (permission tacite) donné à Guislin (Guillyn).

22. Du PONT DE NEMOURS, Éphémérides du Citoyen (Paris, 1769). Cité par SCHELLE, op. cit., p. 126.


530 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

En 1764, Guillyn publia aussi l'Histoire du Duché de Valois en trois volumes, dont l'auteur était encore l'abbé Carlier.

Des relations Gournay-Guillyn et Guillyn-Cantillon, nous induisons celles de Gournay avec Cantillon. Plus précisément Gournay semble avoir suscité la publication de l'Essai de Cantillon. A l'appui de cette théorie, on peut souligner une similitude frappante entre un passage du chapitre I du livre III de l'Essai et des commentaires de Gournay, écrits avant la publication de ce dernier.

Takumi Tsuda m'a fait remarquer un parallèle évident entre un manuscrit de Vincent Gournay écrit avant le 13 mars 1755 et un passage de Cantillon sur la production de la dentelle flamande 23. Tsuda en conclut que Gournay avait lu l'Essai de Cantillon avant sa publication. De plus, nous savons par Morellet que Gournay incita ses amis à lire l'Essai après sa publication :

Il [Gournay] fit surtout lire beaucoup l'Essai sur le commerce en général, ouvrage excellent qu'on négligeait 24.

Ces informations, que je viens de livrer, ne sont pas exhaustives, mais elles illustrent le schéma de l'action de Gournay dans la publication des oeuvres d'économie, dans la période 1753 à 1758, qui fut si importante pour le développement des idées économiques.

II. — L'ACCUEIL RÉSERVÉ PAR LES LECTEURS

AUX PUBLICATIONS DU GROUPE GOURNAY

Nous avons dressé la liste (au tabl. 3) des oeuvres principales inspirées par Gournay, telle que l'abbé Morellet l'avait établie 25, plus quelques autres travaux auxquels Gournay aurait participé. La liste du tableau 3 n'est pas exhaustive, mais elle représente l'ensemble des travaux économiques, jugés dignes de longs comptes rendus par le Journal des Sçavans ou le Journal de Verdun (suite de La Clef).

Avant 1750, les écrits économiques étaient peu nombreux et peu lus par le grand public. Vers 1755, eut lieu, selon les termes d'un critique, « une heureuse révolution » dans la publication d'ouvrages économiques.

Ce phénomène fut remarqué par de nombreux critiques en 1755 : par Grimm, d'abord, dans la Correspondance Littéraire, en mars 26, puis par le Journal de Verdun, en mai 27 et enfin par le Journal des Sçavans, en septembre 28.

23. T. TSUDA (éd.), Vincent DE GOURNAY, « Si le travail des gens de mainmorte et la faculté qui leur serait accordée d'en mettre les productions dans le commerce serait utile ou préjudiciable à l'État » (Keizai Kenyku, Japon, April 1980).

24. MORELLET, op. cit., pp. 36-37.

25. Op. cit.

26. GRIMM, Correspondance Littéraire (Paris 1812-1813).

27. Journal de Verdun, mai 1755. Une revue des Remarques sur les Avantages et les Désavantages de la Grande-Bretagne par rapport au Commerce (Dangeul).

28. Journal des Sçavans, septembre 1755. Une revue de l'Essai de Cantillon.


DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE (1750-1756) 531

TABLEAU 2

Ouvrages économiques pouvant être mis en rapport avec Vincent Gournay (1753-1758)

Date ' Auteur Titre et éditeur réel 2 _

avec Gournay

7 juin 1753 Forbonnais Le Négociant Anglais (Les Frères Morellet.

(d'après King). Estienne).

28 février 1754 Dangeul. Remarques sur les Avantages et Morellet.

les Désavantages de la GrandeBretagne par rapport au Commerce (Estienne).

21 mars 1754 Forbonnais. Éléments du Commerce (Briasson, Morellet.

David, Le Breton, Durand).

I" août 1754 Child Traités sur le Commerce (Guérin Traducteur.

(tr. Gournay). et de La Tour).

13 mars 1755 Bûtel-Dumont Essai sur l'État Présent du Corn- Par inférence.

(d'après Cary). merce d'Angleterre (Guillyn).

29 mai 1755 Cantillon. Essai sur la Nature de Commerce Par inférence.

en Général (Guillyn).

22 janvier 1756 Tucker Questions importantes sur le Corn- Par inférence.

(tr. Turgot). merce (Guillyn).

20 juillet 1758 Clicquot-Blervache Considérations sur le Commerce Co-auteur.

& Gournay. et en particulier sur les Compagnies,

Compagnies, et Maîtrises (Guillyn).

1. Les dates font référence à la première mention du livre en question dans le Journal de ta Librairie de Joseph d'Hémery.

2. Les éditeurs cités le sont d'après le Journal de d'Hémery.

De leurs commentaires, il ressort que les écrits économiques étaient bien reçus par les lecteurs et que l'espoir se faisait jour de voir la nouvelle discipline révolutionner les habitudes commerciales et le rôle de l'État dans l'économie. Il est clair qu'il se passait quelque chose d'important pour le développement de la pensée économique en France. Même le roi Louis XV prétendait avoir lu les Remarques de Dangeul; selon le Marquis d'Argenson : « ...le roi prétend le lire, ainsi que les autres courtisans, et en attendant, ils le louent sans savoir ce qu'ils disent29».

Presque tous les ouvrages dont la liste figure au tableau 3 firent l'objet de longs comptes rendus dans le Journal des Sçavans et le Journal de Verdun, comme l'indique le tableau 4.

29. Journal et Mémoires d'Argenson, 14 avril 1754, éd. E.I.B. Rathery, vol. 8, p. 274 (Paris, 1866).


532 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Le groupe de Gournay comprenait Bûtel-Dumont, Clicquot-Blervache, Dangeul, Forbonnais et Turgot ; il ne constituait pas une « école » comme celle de Quesnay ; Forbonnais et Turgot étaient trop indépendants pour rester dans le même groupe pendant une longue période. A notre avis, Morellet les rattache au groupe de Gournay parce que pendant une période brève, mais cruciale, ils écrivirent sur le « commerce en général », à l'instigation de Gournay.

En 1754, Forbonnais et Dangeul avaient 32 ans, Bûtel-Dumont 29 ans, Clicquot-Blervache 31 ans et Turgot 28 ans ; tous commençaient à « faire parler d'eux» à Paris. Tous étaient issus de familles commerçantes et tous leurs écrits traitaient de « commerce ». Ceci nous amène à remettre en question l'assertion de Weulersse, selon laquelle « dans la littérature économique, l'agriculture occupait la place d'honneur » 30. Plus récemment, Stephen Kaplan reprend la même idée : « La littérature économique préphysiocratique s'aventura rarement au-delà du problème des grains, elle ne parvint pas à développer le germe de la puissante théorie libérale en une conception globale et cohérente de l'économie politique 31.

Certes, l'agriculture tenait une place importante dans ces écrits, ce qui semble normal, compte tenu de la part qu'elle avait dans le produit national brut. Néanmoins, comme l'indiquent les titres de leurs ouvrages, ils avaient des conceptions bien plus globales que celles, purement agriculturalistes, que Quesnay et ses disciples développèrent par la suite. Ils reconnurent le travail comme facteur important de production, au même titre que la terre, et ils établirent que la croissance économique provenait autant du secteur industriel que du secteur agricole. Notons au passage que Adam Smith emprunta son exemple de l'usine d'épingles à la France des années 1750 plutôt qu'à la Grande-Bretagne des années 1770. L'exemple des épingles provient de l'article de l'Encyclopédie, publié en 175532.

La clef qui permet de comprendre et de singulariser des travaux du groupe Gournay, réside dans le mot « commerce » ; il doit être compris au sens moderne d' « Economie ». Le terme « économie politique » était employé à l'époque, mais n'avait pas son sens moderne. La preuve en est que c'est à J.-J. Rousseau que fut confiée la rédaction de l'article « Economie » de l'Encyclopédie. Rousseau y traite de la base normale de l'autorité de l'Étata : « la première et plus importante maxime du gouvernement légitime ou populaire... est de suivre en tout la volonté générale. » Tandis que c'est à Veron de Forbonnais, membre du groupe Gournay, que fut confié l'article « Commerce », qu'il définit comme suit 34:

30. WEULERSSE, op. cit.

31. Stephen KAPLAN, Bread Politics and Political Econotny in the Reign of Louis XV, pp. 114-115 (La Haye, 1976).

32. Adam SMITH, The Wealth of Nations, éd. Edwin Cannan, p. 6 (London, 1930, 5lh édition).

33. Jean-Jacques ROUSSEAU, article « L'économie », Encyclopédie, 1755.

34. VÉRON DE FORBONNAIS, article « Le commerce », Encyclopédie, 1751.


DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE (1750-1756) 533

Par le mot de commerce, on entend dans le sens général une communication réciproque. Il s'applique plus particulièrement à la communication que les hommes se font entr-eux des productions de leurs terres et de leur industrie (Les Éléments, p. 1). Ainsi, l'agriculture, les manufactures, les arts libéraux, la pêche, la navigation, les colonies, les assurances et le change forment huit branches du commerce (p. 4).

Tous les membres du groupe Gournay emploient constamment l'expression « le commerce en général »a ; tous s'efforcèrent de faire percevoir leur sujet comme une science. Le ternie « la science du commerce» revient fréquemment dans la littérature de cette période. Gournay, dans ses Remarques sur les Traités de Chïld, écrit :

La Science du Commerce n'est donc autre chose que de tirer des avantages de son pais, d'y mettre les hommes et l'argent en actions et les terres en valeur 36.

Forbonnais, dans la publicité des Éléments du Commerce, écrit:

Enfin, je crois avoir rendu service au commerce, de l'avoir fait connaître comme une science dans une Nation... 37.

La forme embryonnaire de l'économie moderne était apparue. Les membres du groupe Gournay, conscients des effets néfastes de certaines politiques sur l'activité économique de la France de 1750 :

1° S'attachèrent à établir les principes canoniques de l'analyse des problèmes économiques ;

2° Analysèrent les affaires économiques de pays apparemment mieux dirigés, pour en imiter les politiques ;

3° Reconnurent l'importance des statistiques pour mesurer et quantifier les données économiques;

4° Tirèrent des conclusions politiques, fondées sur les données économiques, l'analyse des théories et l'exemple d'autres pays.

Les livres recensés au tableau 3 cumulent ces quatre approches.

Les oeuvres de Cantillon, Dangeul et Forbonnais (Éléments de Commerce) renferment un noyau solide de théorie économique. Les auteurs anglais Cary, Child, Tucker, King et autres furent traduits pour leurs enseignements sur la gestion économique en Grande-Bretagne et pour inciter la France à imiter cette dernière. Les Considérations de Gournay et Clicquot-Blervache renferment maintes recommandations politiques, tout comme les traductions des ouvrages anglais. L'anglomanie était à la mode, mais les ouvrages économiques anglais servaient à attaquer subrepticement ce qui n'allait pas en France. Dangeul alla jusqu'à prendre le pseudonyme anglais de Sir John Nicholls, mais fut vite mis à jour. D'autres traductions étaient des « traductions libres », où les commen35.

commen35. le titre de l'Essai de Cantillon, chapitre 1 des Éléments. DE FORBONNAIS, C Le commerce en général », et DANGEUL, Remarques sur les Avantages et les Désavantages... (Dresde, 1754), pp. 263, 265.

36. Vincent DE GOURNAY, « Remarques sur le chapitre 9 touchant la balance du commerce » (Paris AAE, Mém. et Doc. France, vol. 2009), p. 112 r.

37. VRRON DE FORBONNAIS, Éléments du Commerce. Voir l'avertissement.


534 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

TABLEAU 3

Comptes rendus d'ouvrages économiques (1753-1756)

T. Journal T Journal ,

Livre . c Longueur . ., . Longueur

de Sçavans de Verdun

Théorie et pratique du commerce de

la marine Avril 1753 6 1/2 — —

Rétablissement des manufactures et

du commerce d'Espagne Août 1753 5 Octobre 1753 5

Le Négociant Anglois Octobre 1753 6 Février 1754 3 1/2

Remarques sur les Avantages et les Désavantages de la France et de la Grande-Bretagne par rapport au Commerce Juin 1754 11 Mai 1755 9 1/2

Eléments du commerce Septembre 1754 7 — —

Traités sur le commerce Novembre 1754 4 Février 1756 8

Histoire et commerce des colonies

angloises Janvier 1755 5 Avril 1755 2

Essai sur l'état du commerce d'Angleterre Juin 1755 11 — —

Essai sur la nature du commerce en

général Septembre 1755 10 Mars 1756 9 1/2

Questions sur le commerce des François au Levant Novembre 1755 7 — —

Examen des avantages et des désavantages de la prohibition des toiles

peintes Décembre 1755 5 — —

La noblesse commerçante Juillet 1756 8 — —

Dissertations sur le commerce Septembre 1756 4 — —

En 1757, le Journal de Verdun ne publia aucun compte rendu sur aucun ouvrage économique nouvellement édité.

TABLEAU 4

Résumé des idées du groupe Gournay

Programme -,.. .._ ... , ... Recommandations

, . Objectif Nature du problème ,„

de recherche politiques

Le commerce en gêné- Plein emploi. Faiblesses de l'offre : Libre échange.

rai, synonyme d'éco- Croissance Absence de compéti- Intervention de l'État

nomie. démographique. tion. pour faire baisser les

La richesse provient Pratiques restrictives, teu* d'intérêts.

à la fois du travail Faiblesses de la deet

deet la terre. mande:

Forts taux d'intérêt.

Thésaurisation.


DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE (1750-1756) 535

taires explicatifs du traducteur français dépassaient en volume le texte anglais (voir la traduction de Cary par Bûtel-Dumont). Gournay tenta d'aboutir au même résultat, en ajoutant des remarques détaillées aux Traités de Child, mais elles ne furent pas acceptées à la publication. Les membres du groupe semblent avoir compris que des bases statistiques solides étaient une condition sine qua non de toute analyse économique. \JArithmétique -politique de Davenant fut incluse, dans la traduction de l'ouvrage de King, par Forbonnais3S. Dangeul plaida en faveur d'un recensement de la population et des exploitations agricoles dans les Remarques; et le livre I de l'Essai de Cantillon contient de nombreuses références annonçant un supplément statistique. Le tableau 4 donne un schéma général de l'approche de l'analyse économique qui était celle du groupe Gournay. Même si le groupe ne formula jamais ses conceptions de cette manière, nous espérons avoir mis en évidence les centres d'intérêt de leurs recherches.

Nous traiterons plus particulièrement des oeuvres de Cantillon, Dangeul, Forbonnais et Gournay. Nous avons inclu Cantillon au groupe, à titre posthume, étant donné l'insistance avec laquelle Gournay recommanda son oeuvre 39. Les contributions de Gournay ont été glanées dans ses Remarques non publiées sur les Traités de Child, remarques récemment retrouvées par le professeur Tsuda. En attendant leur publication par M. Tsuda, je me suis basé sur des Remarques sur le chapitre 9 touchant la balance du commerce par Gournay, que j'ai trouvées dans les Archives du ministère des Affaires étrangères à Paris.

III. — ÉVALUATION DES CONTRIBUTIONS ORIGINALES DU GROUPE GOURNAY A LA SCIENCE ÉCONOMIQUE

La première remarque à faire concernant ces écrits économiques du début des années 1750 est un parallèle avec les écrits des Lumières. Forbonnais et Turgot écrivirent des articles dans l'Encyclopédie. Comme les philosophes des Lumières, les économistes invoquaient une réforme du système visant à le libéraliser. Ils étaient favorables à une plus grande liberté politique et religieuse. Dangeul, le plus radical du groupe, appelait à une redistribution de la richesse et à l'adoption du système parlementaire britannique 40. Turgot, faisant écho à Josiah Tucker, s'opposait aux lois discriminatoires en matière de religion. On trouve des critiques portant sur d'autres problèmes religieux, tels que le célibat des prêtres et le nombre de fêtes religieuses. Cantillon, Dangeul et Forbonnais s'accordent à dire que les fêtes religieuses font baisser la production nationale 41.

38. Le Négociant Anglais (1753).

39. MORELLEI, op. cit., vol. 1, p. 37.

40. DANGEUL, Remarques, op. cit., p. 58, pp. 155-159.

41. CANTILLON (Higgs éd.), p. 94 ; DANGEUL, p. 29 ; FORBONNAIS, Éléments du Commerce (Amsterdam, 1755), pp. 265-266.


536 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Logique avec ses conceptions libérales en matière de politique et de religion, le groupe était vivement favorable au « libre échange » intérieur. Ses membres attaquèrent vigoureusement les monopoles, les pratiques limitant la libre circulation de la main-d'oeuvre et des marchandises sur le marché intérieur 42. Même si Turgot cite Gournay comme étant l'auteur de la maxime « laissez-faire, laissez-passer », les membres du groupe n'étaient pas des libre-échangistes aussi ardents que le Marquis d'Argenson 43. Ils étaient favorables à l'intervention de l'État dans certains domaines de l'activité économique.

Leur attitude interventionniste découlait de leurs conceptions philosophiques et économiques sur la société. D'un point de vue philosophique, ils reconnaissaient la possibilité d'une incompatibilité entre les intérêts particuliers et les intérêts généraux de la société. Ils n'acceptaient pas totalement la doctrine de l'ordre naturel, dont on pouvait inférer l'idée d'une harmonie sociale originelle que l'homme devait se garder de modifier. Le gouvernement se devait d'intervenir pour régler les divergences entre les intérêts privés et les intérêts publics.

On voit tout de suite qu'une telle approche risque d'être jugée comme contradictoire, puisque les économistes du groupe Gournay recommandaient une attitude libre-échangiste du côté de l'offre, et, en revanche, l'intervention mesurée de l'État du côté de la demande. A un telle objection, nous opposerons l'argument que cette théorie économique modérée, hybride, entre le laissez-faire et l'interventionnisme, reflétait leur conception essentiellement équilibrée de l'économie. En accord avec cette conception, ils considéraient, nous l'avons vu, à la fois l'industrie et l'agriculture comme sources de production, plutôt que d'adhérer à la vision umdimensionnelle des Physiocrates sur le rôle de l'agriculture.

Logiques avec leurs conceptions philosophiques, ils ne se laissaient pas entraîner dans le dogme du laissez-faire, par la thèse de l'harmonie originelle de l'état de Nature. Si la Nature était réglée par des lois scientifiques, l'homme, en tant que créature pensante, avait la capacité d'améliorer le système dans lequel il vivait. Une telle amélioration devait nécessairement passer par l'accumulation des données économiques qui pouvaient ensuite être exploitées afin d'obtenir les meilleurs résultats dans la modification de la société.

Gournay et son groupe avaient déjà une vision macro-économique du monde, dont nous avons tenté de synthétiser les grandes idées au tableau 5. Une telle vision suppose une compréhension de la nature profondément équilibrée d'un système économique. Voici deux citations à l'appui de cette idée. La première est tirée du numéro de septembre 1755 du Journal des Sçavans :

Les hommes réfléchissent rarement sur les choses qu'ils sont dans l'habitude de voir. Ce qu'ils trouvent établi dans la société dont ils font partie leur paroît être l'effet du hasard. Non seulement ils n'en aperçoivent pas les causes, mais ils ne se doutent pas même qu'il y en ait. D'ailleurs, ces causes sont si compli42.

compli42. op. cit., pp. 208-216 ; CUCQUOT-BLERVACHE et GOURNAY, Considérations sur le Commerce (1758).

43. Journal (Economique, avril 1751.


DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE (1750-1756) 537

quées, il y a si peu de personnes qui ayent intérêt de les connoître, qu'il n'est pas étonnant qu'elles demeurent presque universellement ignorées. Cependant, il n'est pas indifférent d'être éclairé sur les principes qui ont produit le système sous lequel nous vivons, et de sçavoir quelles sont les raisons de la distribution locale des hommes sur la terre, de la distribution des travaux parmi ces hommes, et du produit de ces mêmes travaux. Cette économie est indépendante de l'action d'une infinité de ressorts que nous faisons mouvoir, et le dérangement d'un seul de ces ressorts est capable d'occasionner les désordres les plus fâcheux. Si nous pouvions en calculer tous les effets, il n'est pas douteux que nous serions plus en état d'entretenir la juste proportion qui doit régner entr'eux.

(Extrait du compte rendu de l'Essai de Cantillon.)

La seconde est tirée des Remarques de Dangeul, Dresde, 1754, pp. 266-269 :

Mais que l'intelligence des hommes est bornée. Ces hommes à qui, sous la direction suprême d'une Providence qui embrasse tout l'Univers, le soin des choses terrestres est confié, connoissent à peine quelle est la forme de Société sous laquelle il leur est plus avantageux de vivre ; quelle est la distribution des hommes la plus favorable au système qu'ils ont préféré. Tant de circonstances qui n'ont pas dépendu des hommes ont contribué à former ces sociétés, ces systèmes, ces distributions, que ceux qui les trouvent établies son tentés de les croire l'ouvrage du hasard. Le plus grand nombre des hommes existent sans en apercevoir les causes, et en sont l'effet sans le sçavoir : elles sont si combinées, et d'ailleurs l'intérêt de les connoître touche si peu d'esprits. Il est pourtant dans tout système de Gouvernement une proportion plus favorable qu'une autre de l'usage de la terre et des eaux et des productions qu'on arrache de son sein ; de la distribution locale des hommes, dans les campagnes, bourgs, villages et villes ; de la distribution des différens emplois de la Société parmi les hommes ; de la distribution des travaux dans chaque classe, et du produit de ces travaux les richesses ou l'aisance. Mais cette proportion supposée existante est sujette à tant de changements violens, comme les disettes, les pestes, les guerres ; à tant de changements imperceptibles comme le progrès du commerce du luxe, des moeurs ; tant de variations que les rapports avec les autres états occasionnent ; tant d'autres qui sont l'ouvrage des loix que les hommes font, sans en prévoir toutes les conséquences.

Cependant, il n'est pas indifférent pour les hommes d'être éclairés sur cette économie, ses proportions, ses changemens et leurs sujets ; c'est du rapport parfait de toutes ces causes entr'elles que dépend l'existence du système sous lequel ils vivent ; eux mêmes sont soumis pour leur conservation à l'action de ces ressorts qu'ils font mouvoir sans en pouvoir calculer sûrement les effets ; un seul de ces ressorts détruit ou affoibli étend quelquefois ses désordres jusques sur les sources de la vie, et ces superbes créatures qui s'imaginent être les causes des choses terrestres périssent par leurs propres ouvrages et avec

Ces deux passages présentent un intérêt considérable pour un certain nombre de raisons.

Premièrement, leur étude structurelle et stylistique indique qu'ils sont tous deux de la même main : celle de Plumard de Dangeul. Le Journal des Sçavans était une revue littéraire semi-officielle, puisque son éditeur était nommé par le directeur de la librairie. Que Dangeul ait été choisi pour rédiger le compte rendu de l'Essai de Cantillon, de façon aussi complète, indique l'intérêt que l'Administration avait à faire connaître cet essai. Voici qu'un administrateur et courtisan en vue, qui avait déjà publié avec un succès retentissant ses Remarques, sous le nom


538 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

d'emprunt de Sir John Nicholls, se voyait chargé d'écrire le compte rendu d'un ouvrage anonyme sur le commerce en général. Ceci illustre bien le vif intérêt que portaient les administrateurs à la publication des oeuvres économiques. Le directeur de la librairie ne se contentait pas de s'assurer que les ouvrages économiques passaient sans encombre les diverses étapes de la censure; il nommait aussi indirectement des critiques choisis parmi les membres du groupe Gournay pour rédiger dans le Journal des Sçavans les comptes rendus d'ouvrages sélectionnés par le groupe pour la publication.

Cependant, l'originalité de la conception du rôle de l'économie que développe Dangeul est d'une importance encore plus grande. Le fait qu'il ait paraphrasé et copié certains de ses commentaires sur l'Essai de Cantillon déjà publiés dans ses Remarques est une preuve de l'importance qu'il accordait à cette conception de l'économie.

Ces passages illustrent la vision de l'économie profondément équilibrée de Dangeul. Les forces économiques qui opèrent dans le système sont interdépendantes. L'équilibre de ces forces peut être rompu par des chocs exogènes tels que la peste, la famine et la guerre et par des changements nettement moins visibles tels que ceux suscités par les progrès techniques, la croissance de la prospérité, les changements d'habitudes, les modifications dans les relations commerciales avec d'autres pays, etc.

Son approche est loin d'être passive : « Il est pourtant dans tout système de gouvernement une proportion plus favorable qu'une autre... » L'Homme, par son action même, influence le système. Le problème est de s'assurer que l'action de l'État est cohérente avec les forces économiques sous-jacentes qui sont mises en oeuvre, sinon les hommes «périssent par leurs propres ouvrages et avec eux».

L'action doit être menée sur deux fronts. Tout d'abord, Dangeul souhaite voir s'affirmer les analyses du système économique. Il faut, à tout prix, créer une information sur les données économiques et la préciser sans cesse. Dans le même chapitre des Remarques, d'où est tirée la citation ci-dessus, Dangeul plaide en faveur d'un recensement général de la population et en faveur d'un système d'exploitations agricoles.

L'interventionnisme ne se justifie que par une meilleure connaissance des données. Ici, Dangeul rentre dans ce que Coddington nommait récemment un « Keynesianisme hydraulique » 44. Il conçoit le dirigeant économique comme placé en face d'une multitude de leviers (des ressorts) dont il lui faut jouer avec prudence pour obtenir l'équilibre optimum («la juste proportion qui doit régner entre eux»).

Il faut néanmoins rester prudent dans notre interprétation du mot « intervention ». Du côté de l'offre, Gournay et son groupe lui donnèrent le sens de la nécessité de libération des marchés par l'État. Du côté de la demande, nous verrons que leur attitude concernant l'intervention de l'État alla d'une politique monétariste à tout prix à une politique plus modérée, qui n'ignorait pas les contraintes que subit une politique monétaire dans une économie ouverte. La liberté de mouvement sur les

44. Alan CODDINGTON, Journal of Economie Literature, December 1976, pp. 1258-1273.


DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE (1750-1756) 539

marchés des produits de base et des facteurs de production nécessitait du gouvernement qu'il abolisse la vaste gamme de pratiques restrictives qui gênaient la mobilité du capital, de la main-d'oeuvre et des biens. Gournay résuma, avec Clicquot-Blervache, cette conception de l'offre, de la façon suivante :

Les principes du commerce ne sont pas nombreux et se réduisent à ceux-ci :

Rendre le commerce libre et nécessaire ;

Faire en sorte qu'il soit de l'intérêt des autres nations de commencer avec nous ;

Multiplier les mains et augmenter le peuple dans le commerce.

Pour cela, ajoutaient-ils, il ne faut ni monopoles, ni restrictions ; il faut que les ouvriers puissent se déplacer et ne soient pas astreints à rester dans une même localité ; que tous aient le droit d'avoir des métiers et de prendre des apprentis. Il est inutile de prolonger l'apprentissage et de le régler par la loi 45.

Dangeul s'éleva vivement contre ces pratiques restrictives lui aussi et montra sa préférence pour la libre concurrence :

Sçavoir que, dans le commerce, l'industrie nait de la liberté ; la consommation intérieure et extérieure, du bon marché, suite de la concurrence ; de la consommation enfin, l'emploi des hommes et la population, seuls principes actifs et créateurs d'un état 46.

Pour Forbonnais, la concurrence « est le principe le plus actif du commerce utile... il est l'âme et l'aiguillon de l'industrie »m. En dépit de ces remarques, Forbonnais a été accusé d'avoir des tendances mercantilistes parce qu'il était favorable à un système tarifaire sur les importation. Cependant, le tarif qu'il préconisait était de 15 %, taux extrêmement bas en France à cete époque. Forbonnais était partisan d'un tel tarif davantage pour protéger « une industrie naissante » que pour des conceptions profondément protectionnistes 48.

Les membres du groupe attaquèrent aussi le lourd fardeau de la taxation qui annihilait tout encouragement au travail pour les travailleurs à bas salaires et ils condamnèrent l'effet anesthésiant du système des « charges », qui attirait l'esprit d'entreprise et le capital loin de l'industrie vers le domaine de la « fonction publique » et l'achat des charges d'État. Voici ce que Gournay écrivit du système des charges :

La multiplicité des charges de toute espèce que l'on regarde comme plus honnêtes, ou préférables à l'état du négociant, rien n'a plus contribué à engourdir l'industrie que ces charges sans nombre qui font le point de vue et l'ambition de presque toute Nation, et qui font qu'une partie des sujets du Roy se voue à l'oisiveté en achetant ces charges 4'.

Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet et analyserons plutôt la façon dont Gournay préconisait l'intervention de l'État, dans le domaine de la demande.

45. CLICQUOT-BLERVACHE et GOURNAY, op. cit.

46. DANGEUL, op. cit., p. 265.

47. FORBONNAIS, op. cit., p. 88.

48. Voir Christian MORRISON, « Le libéralisme de Forbonnais et ses limites », Questions financières aux XVIIIe et XIX' siècles, par Christian MORRISSON et Robert GOFFIN (P.U.F., Paris, 1967), p. 12.

49. GOURNAY, Remarques, op. cit., p. 122 v.


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Il était généralement admis que la France souffrait d'une énorme sous-utilisation de ses ressources. Pourquoi ? Mises à part les faiblesses de l'offre, il y avait aussi un grave problème de demande : une demande insuffisante causée par la thésaurisation. La thésaurisation entraînait l'insuffisance de la demande de consommation, car elle faisait monter les taux d'intérêt, réduisant ainsi les dépenses d'investissement.

Si les travaux initiaux du groupe de Gournay se basaient largement sur les écrits de Josiah Child, le marchand anglais du xvrr siècle, nous avons des indices quant à l'existence d'une divergence ultérieure du groupe par rapport à la politique monétariste à outrance de Child.

Gournay et Forbonnais, comme l'Écossais John Law, ne manquèrent pas de remarquer le problème de la thésaurisation. En résumant les problèmes du commerce français, Gournay parle de «la masse d'argent mutile » qui « croupit dans les coffres » 50. Forbonnais aussi reconnaît les dangers de la thésaurisation. Mais il montre aussi, à la fois dans le chapitre IX des Éléments et dans les notes préliminaires du Négociant Angîois, qu'il y a des limites à l'accroissement de la masse monétaire :

S'il est vrai de dire que l'argent remplit dans un corps politique les fonctions du sang dans un corps humain, la surabondance de l'un doit être aussi dangereuse que celle de l'autre. La science du médecin tend à maintenir les liqueurs dans l'équilibre ; l'habileté du politique consiste à l'établir entre les diverses occupations du peuple 51.

Dangeul et Forbonnais deviennent de plus en plus conscients qu'un accroissement trop grand de la masse monétaire pourrait avoir des répercussions néfastes sur les prix et sur la balance des paiements. Gournay, grand défenseur des faibles taux d'intérêt, semble aussi avoir pris conscience qu'il y avait des limites à l'accroissement de la masse monétaire. Bonnot de Mably rapporte la conversation suivante avec Gournay, lorsqu'il lui emprunta ses Remarques non publiées sur les Traités de Child. Gournay lui aurait dit que :

Le manque d'argent est un mal, mais j'ai eu tort de croire qu'on ne pouvait jamais en avoir trop. J'effacerai tout ce que j'ai dit sur le crédit public; je le regardais comme un avantage, mais en le considérant plus attentivement, j'ai jugé qu'on en abuserait toujours. J'aime la liberté dans le commerce, mais je ne veux pas qu'elle dégénère en licence 52.

Quelle fut la cause d'un retour à la modération sur le rôle de la politique monétaire? C'est ici que nous concluons en revenant à notre énigmatique Cantillon. Les livres II et III de l'Essai représentent, à notre avis, la première analyse économique cohérente des problèmes monétaires 53. Cantillon, qui connaissait les dangers du système du Mississippi de John Law, reconnut les contraintes auxquelles se heurterait l'État dans sa tentative d'accroissement de la masse monétaire. En établissant

50. Ibiâ., p. 115 r.

51. VÉRON DE FORBONNAIS, Le Négociant Anglois (1753), notes préliminaires, p. 141.

52. B. DE MABLY, OEuvres Complètes de Mably, Du Commerce des Grains, vol. XIII, p. 294.

53. Voir Antoin MURPHY, « Cantillon and the Monetary Approach to the Balance of Payments » (Trinity Collège Dublin, Discussion Paper).


DÉVELOPPEMENT DES IDÉES ÉCONOMIQUES EN FRANCE (1750-1756) 541

la distinction importante entre les biens exportables et les biens non exportables, Cantillon montra les propriétés auto-régulatrices d'une économie ouverte 54. L'accroissement brutal de la masse monétaire par rapport à la demande causerait des dépenses accrues dans le secteur des biens exportables (réductions des exportations, accroissement des importations) autant que dans celui des biens non exportables (hausse de leurs prix). Il s'ensuivrait un déficit de la balance des paiements, qui causerait une chute de l'offre monétaire. Cantillon démontra magistralement les limites des politiques monétaires même si, d'un autre côté, il reconnaissait que la Banque Centrale pouvait et devait s'engager dans des opérations limitées sur un marché ouvert 55.

Nous sommes persuadés que l'Essai de Richard Cantillon contribua considérablement à modifier l'interventionnisme, en matière de demande, de Gournay et de son groupe. Leur capacité à modifier leurs thèses en ce domaine prouve, une fois de plus, que leur conception de l'économie était très équilibrée.

Puissent les économistes contemporains s'inspirer de l'ouverture d'esprit des membres du groupe de Gournay, qui furent parmi les pionniers de l'Economie moderne !

Antoine MURPHY, Trinity Collège, Dublin.

(Traduit par Michel Bertrand.)

54. CANTILLON (HIGGS éd.), pp. 173, 177, 179.

55. Ibid., p. 185.


LE PORTAGE EN OUBANGUI-CHARI, 1890-1930

Le portage des charges et des êtres humains a existé de tout temps en Afrique noire. Il a pris une ampleur considérable, en ce qui concerne les charges tout au moins, dans les premiers temps de la colonisation européenne. Cela s'explique d'abord parce que la survie d'un poste européen isolé en brousse exige un ravitaillement intensif, en vivres et en munitions notamment ; ensuite parce que l'exploitation des ressources dans les pays occupés va connaître, avec la colonisation, une intensité inconnue jusqu'alors.

Les Européens pénètrent à l'intérieur du continent africain en utilisant les cours d'eau, mais il s'agit dans un second temps de relier les différents bassins fluviaux entre eux; c'est alors que la pirogue est abandonnée pour le porteur. Pour l'Oubangui-Chari, il s'agit d'établir une liaison entre les bassins de l'Oubangui, de ses prolongements l'Uelé et le Mbomou et du Nil, ceci dans le sens Est-Ouest, entre ce même bassin de l'Oubangui, en fait la cuvette congolaise, et la cuvette tchadienne dans le sens Nord-Sud.

La Maison avec le Nil tentée par les missions Liotard et Marchand sera rapidement abandonnée du fait de la pression militaire britannique et les Français, après Fadocha, doivent évacuer le Bahr-el-Ghazal. Par contre, la liaison avec le Tchad sera assurée. L'intérêt stratégique est pour la France essentiel ; il s'agit de relier les possessions françaises du Congo (au sens large du mot) à celles de l'Afrique Occidentale et de l'Afrique du Nord, d'obtenir que l'autorité française s'exerce sur un ensemble de territoires d'un seul tenant d'Alger à Brazzaville 1.

I. — LES DIFFÉRENTS ITINÉRAIRES POSSIBLES POUR ATTEINDRE LE TCHAD

Trois possibilités s'offrent pour atteindre le Tchad:

1) La voie Nord, à partir du Soudan français, liaison par caravanes à travers le territoire du Niger. C'est long, coûteux et risqué, la zone

I. Les documents consultés pour la réalisation de ce travail se répartissent en trois dépôts d'archives :

— Archives d'Outre-Mer à Aix-en-Provence, désignées par : AOM Aix.

— Archives de la France d'Outre-Mer, rue Oudinot à Paris : AOM Paris.

— Archives de l'École Nationale d'Administration et de Magistrature à Bangui (République Centrafricaine) : ENAM Bangui.


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saélienne qu'il faut traverser est loin d'être complètement pacifiée 2.

2) La voie Niger-Benoué ; ce serait techniquement la plus aisée car elle limiterait au maximum le transport par voie terrestre ; il n'y aurait guère que deux jours de marche entre le point ultime de navigation sur la Benoué et le Logone 3 ; mais l'inconvénient majeur de cette solution est politique ; les convois doivent traverser des territoires étrangers, Nigeria et « Kamerun » allemand.

Afrique centrale et Niger Les trois itinéraires possibles d'accès au lac Tchad

2. AOM Paris, Gabon-Congo I, dossier 29, 21 janvier 1907, Directeur de la Comptabilité au ministère des Colonies au bureau militaire de ce même ministère, correspondance.

3. Bulletin du Comité de l'Afrique Française, 1904, p. 81, lettre du capitaine Lenfant (qui, en 1903, a exploré la voie Niger-Benoué), au Temps.


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3) Il reste la voie Sud ; les convois emprunteront au départ la « route des caravanes », Loango sur la côte congolaise, Brazzaville, puis, à partir de 1898, la voie ferrée Matadi-Léopoldville. Les relations avec l'État indépendant du Congo, sans être excellentes, sont meilleures qu'avec les autorités britanniques et allemandes. De Léopoldville les marchandises sont transportées de l'autre côté du fleuve à Brazzaville et, de là, on remonte le Congo puis l'Oubangui jusqu'à Bangui et Fort Possel. A ce niveau il y a deux possibilités, soit la voie terrestre en direction de Fort Sibut, soit, en direction de ce même poste, la voie fluviale en empruntant la Kemo, puis son affluent la Tomi. En fait le choix n'est possible qu'en saison des pluies car en saison sèche la Tomi n'est pas navigable et la voie terrestre s'impose. A Fort Sibut, il n'y a plus de voie fluviale possible et les porteurs devront franchir les 150 km qui séparent Fort Sibut de Fort Crampel, passant ainsi du bassin du Congo à celui du Tchad. A Fort Crampel on retrouve la voie fluviale avec le Gribingui, affluent du Chari.

Cette piste, Fort Possel-Fort Sibut- Dekoa-Fort Crampel, au départ un sentier de brousse tracé par Gentil en 1897, puis une véritable route régulièrement entretenue, sera pendant une trentaine d'années la principale, pour ne pas dire l'unique, voie de ravitaillement du territoire militaire du Tchad.

II. — LES CONDITIONS DANS LESQUELLES SE DÉROULE LE PORTAGE

Les porteurs sont le plus souvent réquisitionnés ; le volontariat, bien qu'il ne soit pas totalement exclu, est rare. Le recrutement est donc difficile; la corvée du portage, très impopulaire, entraîne la fuite des populations concernées et cette situation conduit les administrateurs, chargés coûte que coûte de ravitailler le Tchad, à utiliser des méthodes d'intimidation allant parfois jusqu'à la terreur. Gentil lui-même, pourtant partisan avoué de la manière forte, doit reconnaître dans une lettre au ministre des Colonies, Gaston Doumergue, que l'on est allé trop loin 4. Ces difficultés de recrutement sont confirmées par une lettre du capitaine Mahieu, responsable en 1904 du cercle de Mobaye, lorsqu'il s'agit de trouver la main-d'oeuvre nécessaire au transport en pièces détachées d'un vapeur, le Jacques d'Uzès, du bassin de l'Oubangui à celui du Chari. Les Mandjas, populations dont le territoire est traversé par la route d'étapes du Tchad et qui sont habituellement les principales victimes du portage, ne suffisent plus. On fait appel aux Yakomas, population riveraine de l'Oubangui qu'administre Mahieu, mais les Yakomas, traditionnellement piroguiers, supportent fort mal la corvée. Mahieu, dans sa communication à Alphonse Jaeck, délégué permanent pour le territoire de l'Oubangui-Chari, se montre très pessimiste:

4. Lettre de Gentil à Doumergue, 8 août 1904, citée in KALCK (P.), Histoire centrafricaine des origines à nos jours, t. III, p. 124.


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546 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Maintenant que cette tâche est terminée, je ne vous cacherai pas que le recrutement a été très difficile et que la plupart des engagés ne sont volontaires que de nom. Cela provient de ce que les miliciens libérés revenus du Chari ont répandu des bruits pessimistes, de la terreur des Arabes et aussi que la mortalité des travailleurs envoyés à la Kemo s au commencement de cette année a été effrayante. Sur 80, en quelques mois 10 étaient morts et près de 25 renvoyés à l'état de squelette, aussi j'écris à M. l'administrateur du Chari en lui recommandant tout spécialement les hommes de ce dernier recrutement. Maintenant je suis persuadé qu'on ne trouvera plus un seul engagé volontaire pour la Kemo. Si d'autres travailleurs étaient demandés, il faudrait, pour les avoir, recourir aux mesures de rigueur, et du temps*.

Pour en revenir aux populations Mandjas qui sont, comme nous l'avons dit plus haut, les principales victimes, l'effort demandé est considérable.

D'après l'administrateur Bruel, de 1900 à 1902, en vingt mois, 60 à 70 000 porteurs seront recrutés, fournissant 120 à 140 000 journées de portage ; cela donne en moyenne 3 500 porteurs recrutés par mois pour cette période qui correspond au début de la conquête du Tchad. A titre indicatif, le recensement de 1907 donne, pour le cercle du Gribingui 7, une population de 99 000 habitants; ce cercle correspondant à la moitié nord de la route du ravitaillement. Il convient de remarquer que l'effort ne porte que sur une petite partie de ces 99 000 individus, à savoir ceux qui vivent à proximité de la route, qui sont adultes et de sexe masculin (on utilisera parfois des femmes, mais assez rarement malgré tout). C'est dire le caractère contraignant de la corvée pour les riverains de la route d'étapes. En fait, d'après un article anonyme, mais qui émane vraisemblablement de Bruel, paru dans le Bulletin du Comité de l'Afrique Française en 1905, un porteur le long de la route d'étapes est réquisitionné en moyenne huit jours sur trente-six ; huit jours pendant lesquels ce porteur, qui est bien entendu avant tout un paysan, ne se consacre pas à son champ. Mais le plus grave, c'est qu'une grande partie de ce travail au champ, pendant les vingt-huit jours qui lui restent est consacré au ravitaillement des postes administratifs.

Il faut chaque année 360 tonnes de vivres pour ravitailler les miliciens et les travailleurs en service le long de la route d'étapes. Il ne reste donc que peu de temps au porteur pour pourvoir à sa propre subsistance ; d'autant plus qu'à ces contraintes viennent s'ajouter les travaux d'aménagement de la piste à raison de trois ou quatre hommes par village, et la collecte de l'impôt, c'est-à-dire la cueillette du caoutchouc.

Il n'existe pas en effet de numéraire dans la région concernée, et

5. La circonscription de la Kemo dont le chef-lieu est Fort-Sibut s'étend de l'Oubangui au territoire du Chari ; elle est traversée dans le sens nord-sud par la route d'étapes et se trouve de ce fait particulièrement touchée par le portage.

6. AOM Aix 4 (3) D 11, 1er août 1904, Alphonse Jaeck, délégué permanent pour le territoire de l'Oubangui-Chari à Emile Gentil, commissaire général du gouvernement dans les possessions du Congo français et dépendances, correspondance.

7. Le cercle du Gribingui est situé au nord de la Kemo et a pour chef-lieu FortCrampel qui dépend à cette époque du territoire militaire du Tchad.


LE PORTAGE EN OUBANGUI-CHARI, 1890-1930 547

les administrateurs prélèvent l'impôt en nature. Le caoutchouc est également très recherché par les sociétés concessionnaires qui, bien que n'ayant pas juridiction sur la zone traversée par la route d'étapes, obtiennent des administrateurs l'autorisation d'utiliser des porteurs pour évacuer les produits de la cueillette. Dans le sens sud-nord le porteur transportera des caisses de ravitaillement et de munitions à destination du Tchad; au retour, on le charge de paniers de caoutchouc évacués en direction de l'Oubangui puis de Brazzaville 8.

Le trafic reste aussi intense dans les années qui suivent, mais on a l'impression, à partir de 1907, qu'une organisation solide et maintenant éprouvée permet de faire face ; ce n'est plus l'affolement des années 1900-1905. Les étapes sont définies de façon précise, le nombre de porteurs que doit fournir chaque poste est fixé, le poids des charges est réglementé. On s'efforce surtout de prévoir la date d'arrivée et l'importance des convois, de façon à être en mesure de fournir en temps voulu la main-d'oeuvre nécessaire.

Si le service du transit est mieux organisé qu'auparavant, les sacrifices imposés à la population restent très lourds ; en septembre 1907, le chef de poste des Ungourras, entre Fort Sibut et Fort Crampel, indique que, depuis deux mois qu'il a pris son service, « la majeure partie des indigènes ont porté trois ou quatre fois » 9.

Ce rythme sera soutenu jusqu'en 1911, année à partir de laquelle un déclin, hé en partie à la crise du caoutchouc, s'amorce.

Avec la première guerre mondiale, on assiste à une recrudescence du portage, mais ce sont surtout les pistes de l'Ouest en direction du Cameroun qui sont concernées, l'axe Fort Possel - Fort Crampel devient secondaire. Le portage militaire lié aux opérations militaires du Cameroun est sensiblement différent du portage administratif ou commercial tel qu'il est pratiqué sur la route d'étapes du Tchad. Les réquisitions sont de longues durées, les porteurs partent pour plusieurs mois et, souvent, ne reviennent pas, d'où l'émotion des populations, notamment dans la circonscription de la Mpoko, à proximité de Bangui, qui est particulièrement touchée, au point que le Lieutenant-Gouverneur Estèbe décide, en octobre 1915, de suspendre le recrutement de porteurs dans cette circonscription.

La fin des opérations militaires au Cameroun, en février 1916, entraîne une reprise du trafic sur la route de ravitaillement du Tchad. 5 323 porteurs sont recrutés à Fort Possel pour le premier semestre 1917, contre environ 2 000 pour le premier semestre 1916, soit un accroissement de plus de 100 % du trafic. On atteint des chiffres considérables pour l'année 1918, avec 4457 porteurs recrutés dans la circonscription de la Kemo pour le seul mois de mars !

8. AOM Aix 4 (3) D 12, janvier 1905, Jaeck à Gentil, rapport mensuel.

9. ENAM Bangui, 4 septembre 1907, chef de poste des Ungourras au commandant du cercle de Krebedje (Fort-Sibut), correspondance.


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Le tournant se situe en 1919. Avec l'usage de plus en plus répandu de l'automobile, la construction d'un réseau routier de 4 500 km sous l'impulsion du Gouverneur Lamblin, le portage décline et, cette fois, de façon définitive.

Seul le portage militaire subsiste sur la route d'étapes ; les troupes destinées au Tchad, ou en revenant, continueront jusqu'en 1929 à utiliser des porteurs. Mais ce portage, parfaitement organisé, avec des étapes, des lieux de ravitaillement minutieusement préparés plusieurs semaines à l'avance, n'a plus du tout le caractère intensif, parfois improvisé, et, il faut le dire, accablant qui était le sien dans les années 1900-1920. Loin de fuir ce qui était autrefois une épouvantable contrainte, les populations le recherchent comme une source de profit. Il n'est presque plus jamais question de réquisition mais de volontaires soigneusement sélectionnés.

En effet, les conditions dans lesquelles travaillent les porteurs évolueront au cours de la période considérée : très pénible au début du siècle, elles s'améliorent sensiblement, comme nous venons de l'évoquer, au fur et à mesure que le portage s'organise. La longueur des étapes, la durée du temps de réquisition ne sont pas fixées dans les premiers temps du portage. A partir de 1905, des règles sont établies ; les porteurs sont réquisitionnés pour deux à trois jours et effectuent des étapes de 25 à 30 km par journée. Mais il convient, rappelons le, d'ajouter à ce temps de travail effectif le trajet du village de réquisition et le retour. On évite, en principe, d'utiliser une seconde fois des porteurs qui viennent de terminer une corvée, mais en période de pointe cette règle n'est pas respectée.

Le poids des charges n'est, lui non plus, pas réglementé dans les premiers temps du portage. Les premières missions d'exploration nécessitent le transport d'un matériel très lourd ; nous avons évoqué le transport du Jacques â'Uzès et les difficultés rencontrées par le capitaine Mahieu; de même, lors de la mission Marchand, le transport de la chaudière du Faidherbe pose au capitaine Baratier des problèmes extrêmement difficiles et les porteurs sont accablés. Tout sera tenté, un filet de chasse qui se déchire, des pirogues qui se coupent en deux ; la colonne de Baratier met seize jours pour parcourir 86 km, soit une moyenne d'un peu plus de 5 km par jour 10. Le 21 octobre 1897, la colonne arrive au bord du Yabo, voie d'eau navigable : c'est la délivrance, tout au moins les porteurs peuvent l'espérer un instant, Baratier leur ayant promis qu'à partir de Tamboura les charges seraient supportables ; mais Marchand, pressé, leur met sur la tête 60 à 65 kg. Baratier se désole :

Je traîne littéralement mon convoi. Les pauvres gens font quelques centaines de mètres et s'arrêtent ; à chaque instant, il faut que je les relève ; pour leur prouver que les charges ne sont pas lourdes, je les prends moi-même ; je fais allègrement un bout de chemin puis je m'empresse de les leur rendre car elles sont vraiment écrasantes M.

10. BARATIER (Colonel), Vers le Nil, souvenirs de la mission Marchand, pp. 74-81.

11. BARATIER (Colonel), op. cit., ibidem.


LE PORTAGE EN OUBANGUI-CHARI, J890-1930

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Principaux itinéraires entre l'Oubangui et le Tchad


550 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Avec l'organisation d'un transit régulier, sur la route d'étapes notamment, le poids des charges sera progressivement réglementé.

Vers 1910, la charge individuelle de chaque porteur est d'environ 30 kg ; en 1918, elle est en principe de 25 kg, mais elle peut atteindre 28 ; dans ce cas, on prévoit trois porteurs pour deux charges. A la charge elle-même s'ajoutent les vivres que le porteur doit prévoir pour son ravitaillement; cela peut donner des colis dépassant les 30 kg et l'administration prévoit, dans certains cas, des porteurs spéciaux pour vivres.

Enfin, dans le cas très particulier des tipoyeurs chargés de transporter des passagers, on prévoit au minimum quatre porteurs. En 1921, l'intendance militaire en prévoit six et même huit si le poids de l'officier dépasse 80 kg 12.

Rien n'est prévu, dans les premières années du portage, pour l'hébergement ; les Européens, le soir, dressent leurs tentes ; les porteurs, d'après l'explorateur Maistre, « camperont dans de petites huttes faites en quelques minutes au moyen de branchages et de grandes herbes »u. On s'efforcera, par la suite, de faire construire par les populations réquisitionnées des gîtes d'étapes. Celui du poste des Mbrous, entre Fort Possel et Fort Sibut, comporte en 1914 trois cases pour les passagers et un hangar pour les porteurs 14. Mais ces gîtes, laissés à la garde d'un milicien, sont mal entretenus et parfois tombent en ruine. En 1928, les militaires se plaignent de l'insuffisance, ou même de l'inexistence, des gîtes d'étapes et insistent auprès du Gouverneur Lamblin sur l'inconvénient de la solution qui consiste à faire coucher tirailleurs et porteurs chez l'habitant, avec tous les risques d'incidents, de vols, d'exactions de toutes sortes qu'elle implique.

Les convois sont surveillés par des gardes régionaux qui ont la double mission de protéger les porteurs contre une éventuelle agression et de les empêcher de fuir en abandonnant leur charge. En 1918, on prévoit deux gardes régionaux pour un convoi de 125 porteurs 15. Le dispositif est, bien entendu, peu efficace et les fuites sont nombreuses. Elles le seraient plus encore si les porteurs n'étaient pas retenus par le danger qu'ils courrent dans une société extrêmement fractionnée où tout individu est considéré, au-delà des limites très restreintes du territoire de son clan, comme un étranger et, par conséquent, comme un ennemi. En 1913, dans l'Ouham-Barya, près de la frontière camerounaise, quinze porteurs qui avaient commis l'imprudence de s'éloigner du convoi ont été tués et mangésI 6.

12. ENAM Bangui, 19 août 1921, Staup, chef de circonscription de la Kemo-Gribingui, au médecin-major de Fort-Sibut, correspondance.

13. MAISTRE, DU Congo au Niger, p. 45.

14. ENAM Bangui, juin 1914, Collombet, chef de subdivision de Fort-Sibut, rapport mensuel.

15. ENAM Bangui, 25 mars 1918, De Kermadec, chef de circonscription de la Kemo, au chef de subdivision de Dekoa, correspondance.

16. ENAM Bangui, 17 mai 1913, le lieutenant Grunfelder au lieutenant-gouverneur Estèbe, rapport sur une tournée de police dans le Gribingui, Ouham Barya, Ouham Fafa.


LE PORTAGE EN OUBANGUI-CHARI, 1890-1930 551

Ces considérations sont valables pour le portage administratif et commercial; dans le cas du portage militaire, la surveillance est plus stricte; les porteurs sont soumis à la discipline de l'armée et soigneusement encadrés 17.

Le ravitaillement des porteurs posera toujours à l'administration des problèmes difficiles. Au départ, dans ce domaine comme pour le reste, rien n'est prévu ; les premières missions, et notamment la mission Marchand, se dérouleront de ce fait dans des conditions extrêmement pénibles. Marchand compte sur les sultans du Haut-Oubangui pour nourrir les porteurs ; or, pour des hommes comme Bangassou, Zemio ou Tamboura, un porteur est moins que rien et se préoccuper de ce qu'il mangera ne leur vient même pas à l'esprit. Les porteurs se trouvent rapidement dans un état de délabrement physique lamentable 18. Les décès par épuisement, faute de nourriture, seront nombreux.

Sur la route d'étapes du Tchad, le ravitaillement est en principe prévu dès les premières années du portage. En 1901, le colonel Destenave, Commissaire du gouvernement par intérim au Tchad prévoit, sur le papier tout au moins, que les porteurs seront nourris, pendant le temps de portage et pendant celui consacré à l'aller-retour de leur village au poste de recrutement 19. Ce n'est en fait qu'à partir de 1905 que le ravitaillement des porteurs devient quelque chose d'habituel. En 1912, on envisage de créer des plantations le long de la route d'étapes, qui permettraient de ravitailler les porteurs et de donner une peu de vie à une région presque totalement abandonnée par les populations qui, justement, fuient les réquisitionsw. Mais il est en fait très difficile de trouver, pour ces plantations, de la main-d'oeuvre dans un pays déjà surmené. Il faut donc faire venir les vivres d'ailleurs, de Grimari, parfois de plus loin encore : les circonscriptions de Mobaye et du Kouango sont mises à contribution 21. On arrive à créer ainsi un portage secondaire de vivres pour le ravitaillement des porteurs de la route d'étapes. Il arrive cependant, lorsque l'administration se trouve vraiment dépourvue, que les porteurs soient invités à subvenir eux-mêmes à leurs besoins. On voit, en 1913, les porteurs recrutés dans les régions de Fort Possel, Fort

17. ENAM Bangui, 26 octobre 1928, Capitaine Marchand (il s'agit d'un homonyme de celui de Fachoda), commandant militaire de l'Oubangui-Chari, aux sous-officiers européens chefs de détachement, instruction.

18. BARATIER (Colonel), op. cit., p. 43 : c Ici, personne ne s'inquiète de la nourriture des porteurs en route. Pour certains voyages de 18 à 20 jours avec 30 kg sur la tête, ils ont un épi de maïs dans le petit sac ; les plus fortunés ont, en plus, deux ou trois poignées de sauterelles rôties. On ne leur donne jamais rien, et Zemio a beaucoup ri quand nous avons avons manifesté quelques craintes sur la possibilité pour eux de faire un pareil trajet sans manger. Il ne comprend pas qu'on s'occupe de " ça ". Le capitaine Monnaye, le commandant de la région partage d'ailleurs l'avis de Zemio. »

19. AOM Aix 4 (4) D 1, 1901, Destenave, commissaire du gouvernement par intérim au Tchad.

20. ENAM Bangui, 4 avril 1912, Estèbe au chef de circonscription de la Kemo, correspondance.

21. ENAM Bangui, 2 juillet 1918, De Kermadec au chef de subdivision de Possel, correspondance.


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Sibut et Dekoa contraints, non seulement à prendre avec eux leur propre nourriture, mais aussi à apporter des vivres frais qu'ils devront vendre aux Européens du convoi dont ils doivent porter les bagages 22. On assiste donc à des situations très variables suivant les circonstances ; même après 1920, il arrive que le service d'intendance soit pris en défaut, et les porteurs de passage dans les villages commettent fréquemment des vols, pillent parfois les plantations pour pouvoir se nourrir, au point que le chef de circonscription de la Kemo-Gribungui prévoit en 1921 d'instaurer une indemnité à verser aux chefs de villages chez qui des porteurs auraient séjourné, à raison de 0,10 francs par porteur 23.

Les multiples difficultés que nous venons de signaler conduisent l'administration à rechercher une solution de remplacement au portage. On envisage d'abord la traction animale ; plusieurs tentatives sont faites pour utiliser des bourricots venus du Tchad 24. Les expériences ne sont pas concluantes ; ces animaux, originaires de pays secs, supportent mal la moiteur de la zone tropicale humide et sont attaqués par la mouche tsé-tsé; leur entretien suppose d'autre part un personnel dont le recrutement serait relativement onéreux.

Les chevaux sont utilisés, mais on se heurte aux mêmes problèmes que ceux posés par l'usage des bourricots ; en 1915, sur les huit que possédait le poste de Fort Crampel, six meurent piqués par la mouche tsé-tsé ; il n'en reste plus que deux pour transporter les passagers venant du Tchad jusqu'à Fort Sibut, ce qui est bien entendu très insuffisant ; les tipoyeurs feront l'essentiel du travail 25.

On envisage la domestication de l'éléphant proposée par Henri Lorin, professeur de géographie coloniale à la Faculté des Lettres de Bordeaux 26. Des expériences sont effectivement réalisées au Congo belge ; les résultats ne seront pas concluants.

Echec également, toujours en raison des ravages provoqués par la mouche tsé-tsé, lorsqu'en 1926 les militaires envisagent de remplacer les quelques colonnes de porteurs qui continuent à travailler sur la route d'étapes par des boeufs.

En fait, la traction animale ne peut être la solution, ainsi que l'expose Vergnes, membre du Conseil Supérieur des Colonies, lors d'une intervention au Congrès Colonial Français de 1906 :

C'est la seule colonie d'Afrique où il n'y a pas de bêtes de somme, soit des dromadaires comme dans l'Afrique septentrionale, soit des boeufs comme dans l'Afrique australe. Au Congo, il n'y a rien que la tête des noirs.

Les projets de construction d'un chemin de fer reliant Fort Possel à Fort Crampel semblent plus sérieux. L'administrateur Fourneau, dès 1904,

22. ENAM Bangui, 9 octobre 1913, le chef de circonscription de la Kemo aux chefs de subdivision de Possel, Sibut, Dekoa, correspondance.

23. ENAM Bangui, 1921, Staup au lieutenant-gouverneur Dirat, correspondance.

24. AOM Aix 4 (3) D 12, 1912, lieutenant Locromay, chef de groupe, au lieutenantcolonel, commandant militaire local, rapport.

25. AOM Aix 4 (3) D 12, janvier 1905, Jaeck à Gentil, rapport mensuel.

26. LORIN (H.), La France puissance coloniale, 1906, p. 223.


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envisage une voie étroite de type Décauville qui permettrait de mettre fin au portage 27. Mais les investissements à réaliser, même pour un modeste Décauvillle, sont considérables par rapport aux maigres ressources de la colonie ; les compagnies concessionnaires sollicitées refusent leur concours et le projet, faute de crédits, sans être officiellement abandonné, ne semble pas devoir être réalisé à court et même à moyen terme. Périodiquement on reparle du Décauville, de la nécessité de délivrer les misérables populations de la route d'étapes de la lourde corvée du portage, mais cela ne va pas plus loin.

Avec la guerre, l'utilisation de plus en plus fréquente de l'automobile enlève au projet une grande partie de son intérêt ; il est officiellement abandonné par le Gouverneur général Angoulvant en 1918.

C'est effectivement l'automobile qui va jouer un rôle décisif dans la suppression du portage.

Les premières automobiles apparaissent en Oubangui-Chari juste avant la première guerre mondiale; dès cette époque, on se préoccupe d'aménager un réseau routier carrossable.

La route d'étapes sera la première à recevoir des automobiles ; le tronçon Fort Sibut - Fort Crampel est commencé en 1914 et sera prolongé en 1918 sur Bangui 28. Un effort particulièrement important est réalisé en 1919-1920 sous l'impulsion du Gouverneur Lamblin; à la fin de l'année 1920, on compte 500 km de routes automobiles et 330 km de pistes motocyclables 29. Naturellement, les difficultés ne manquent pas : approvisionnement en essence, qualité du carburant, absence de pièces de rechange.

Malgré tout, il est évident que l'automobile se substitue au portage. L'évolution est assez rapide. En 1914, on en est encore au stade expérimental et la liaison Sibut-Crampel, réalisée en six heures par le Lieutenant-Gouverneur Estèbe, apparaît comme un événement 30. En 1918, l'automobile est devenue un moyen de transport courant et, d'après un rapport du Gouverneur Lamblin, elle a remplacé le portage en ce qui concerne les transports administratifs. En 1920, le Gouverneur Dirat, dans son rapport annuel, signale que grâce à l'automobile le portage n'est plus l'écrasante corvée d'autrefois 31. A partir de 1923, seule l'armée, dans

27. FOURNEAU (A.), Renseignements coloniaux (supplément au Bulletin du Comité de l'Afrique Française), 1904, p. 123.

28. COQUERY-VIDROVITCH (C), Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires (1898-1930), p. 192.

29. ENAM Bangui, 1920, De Saint-Mart, chef de circonscription du Gribing, correspondance.

30. AOM Aix 4 (3) D 22, 8 avril 1915, Estèbe, lieutenant-gouverneur, à Merlin, gouverneur général de l'A.E.F., correspondance : « Je suis heureux de vous rendre compte de ce qu'il m'a été possible de me rendre en automobile de Sibut à Crampel et vice versa ; piloté par l'adjudant Roux, de Sibut, j'ai mis six heures à l'aller ; au retour à la suite de quelques pannes sans importance, le voyage a duré sept heures et s'est effectué sans à-coups, en partie dans la nuit. La route est bonne presque partout, les ponts permettent le passage de la voiture sauf un seul le plus long, considéré comme douteux. »

31. AOM Aix 4 (3) D 27, Lieutenant-gouverneur Dirat, rapport annuel.


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certaines circonstances, et certaines sociétés privées, utilisent encore des porteurs.

III. — LES CONSÉQUENCES DU PORTAGE SUR LES POPULATIONS CONCERNÉES

Les conséquences du portage sont de trois sortes : politiques, démographiques, économiques.

1) Les conséquences politiques.

Si la plupart des rapports administratifs soulignent la nécessité d'en finir avec la « dure corvée du portage » et de trouver un moyen plus humain de transporter les charges de l'Oubangui au Tchad, c'est bien que les responsables perçoivent l'hostilité des populations concernées. La résistance au portage, très vive dans les années 1900, se maintiendra jusque dans les années 1920 ; elle s'atténue avec la diminution du trafic, lorsque le portage cesse d'être intensif, au point qu'il sera même recherché dans certains cas comme une source de revenus.

Cette résistance se présente sous plusieurs aspects fort différents. Il y a d'abord la fuite du porteur qui se réfugie dans la brousse pour éviter la corvée ou qui, en cours de route, abandonne sa charge. Il s'agit, ici, d'un premier degré d'une résistance passive, non violente. On enregistre aussi fréquemment des réactions plus dures de villageois qui accueillent les gardes régionaux venus « en recrutement de porteurs » à coups de flèches et de sagaies. Il s'agit d'actes de résistance spontanés, ponctuels, non coordonnés. Enfin, on assiste, dans certains cas, à des mouvements plus vastes, qui peuvent revêtir la forme d'une rébellion armée, entraînant de la part des autorités de véritables expéditions militaires, ou encore de migrations en vue de la constitution, dans des régions reculées et mal contrôlées, de zones de dissidence, plus ou moins vastes, sur lesquelles l'administration n'a plus aucune prise. Il s'agit, bien entendu, dans ces deux derniers cas, de mouvements organisés qui, parfois, inquiéteront sérieusement les autorités coloniales.

La résistance non violente est cependant la plus courante ; les porteurs étant le plus souvent recrutés de force, la fuite est une réaction naturelle ; les escortes sont faibles, et si les désertions ne sont pas plus nombreuses encore, c'est plus par peur d'un milieu environnant hostile que du fait de la contrainte exercée par les gardes ou miliciens.

Les premières missions, en particulier, ont eu beaucoup à souffrir des désertions de leurs porteurs. L'organisation de plus en plus minutieuse du recrutement rend les fuites plus difficiles et, par conséquent, plus rares dans les années suivantes ; à partir de 1907-1908, les porteurs sont recensés ; on note leur nom et le village auquel ils appartiennent. Il est donc aisé de les retrouver, à moins que le fugitif ne se décide à abandonner définitivement les siens, mais une telle décision n'est guère concevable dans une société où l'individu isolé est condamné à une mort à peu près certaine.


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Les fuites restent malgré tout nombreuses. Ce sera tout particulièrement le cas lors de la première guerre mondiale; le portage militaire pour les colonnes françaises opérant en direction du Cameroun implique une absence de plusieurs mois et cette perspective effraie. Le Gouverneur Adam, dans une lettre au chef de circonscription de la Kemo, recommande : « d'encadrer solidement les porteurs dirigés vers Bangui et destinés à Nola» 32. Le 18 octobre 1915, sur une colonne de quarante porteurs envoyés de Possel à Bangui, il y a dix-huit manquants. Adam demande au chef de circonscription de la Kemo de punir les villages d'où, sont originaires les porteurs fugitifs, ces villages étant considérés comme collectivement responsables. Les administrateurs civils ne sont pas à l'abri de pareilles mésaventures et, en 1918, De Kermadec, chef de circonscription de la Kemo, envisage l'hypothèse d'une interruption de trafic par suite du trop grand nombre de fuites 33.

La situation n'est guère meilleure dans la subdivision de Fort Possel où, d'après le rapport annuel de 1918, la plupart des peines prononcées au titre de l'indigénat l'ont été soit pour tentative de passage au Congo belge, soit pour abandon de charges 34.

Les fuites de porteurs apparaissent donc comme un phénomène à peu près inévitable pour l'administration. Rares sont les convois pour lesquels on n'enregistre pas la disparition d'au moins quelques unités. Elles témoignent de façon éloquente de la répulsion des intéressés, dans la plupart des cas, pour le portage. Le caractère pénible de l'effort demandé, la faiblesse de l'escorte chargée de surveiller les convois, représentent une double incitation à la fuite. L'administration dispose en définitive de moyens bien faibles par rapport à l'importance de ses exigences.

Des actes de résistance isolés se produisent fréquemment lors des opérations de recrutement de porteurs ; lorsque les gardes régionaux envoyés par le chef de poste se présentent dans un village, leur approche est depuis longtemps signalée, et les autochtones s'enfuient dans la plupart des cas. Ils ne peuvent cependant aller très loin puisqu'ils sont accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Les gardes organisent une battue et, si les fugitifs sont retrouvés, c'est très souvent l'affrontement ; flèches et sagaies contre armes à feu, le combat peut paraître inégal, mais les gardes sont en général fort peu nombreux et l'incident ne tourne pas toujours à leur avantage. En 1902, un rapport de Roll-Montpellier, administrateur de Fort Crampel, signale qu'il ne se passe pas de mois sans que des gardes régionaux ou même des auxiliaires mandjas « envoyés en recrutement dans leur propre pays ne soient attaqués, blessés, fréquemment tués et mangés »3S. En 1907, le chef de poste de Ungourras

32. ENAM Bangui, 6 octobre 1915, Lieutenant-gouverneur Adam au chef de la circonscription de Sibut, correspondance.

33. ENAM Bangui, 4 avril 1918, De Kermadec, chef de circonscription de la Kemo, au chef de subdivision de Dekoa, correspondance.

34. ENAM Bangui, 1918, subdivision de Possel, rapport annuel.

35. Rapport de Roll-Montpellier, administrateur de Fort Crampel, septembre 1902, cité in KALCK (P.), op. cit., t. III, p. 98.


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avoue son impuissance devant l'attitude des porteurs Kabba qui refusent les charges et frappent les miliciens 36. Ce genre d'incident est assez révélateur des limites de l'attitude répressive adoptée par l'administration; des miliciens sont frappés et, pour reprendre la situation en main, le chef de poste doit demander l'autorisation de son supérieur hiérarchique ; il faut dire qu'étant donné le rapport des forces, la seule répression possible comporte l'usage des armes à feu; or, l'adrninistration se montre, depuis le passage de la mission Brazza et les consignes de modération qui ont été données à cette occasion, extrêmement prudente. Les administrateurs ont ordre de n'utiliser leurs armes qu'à la dernière limite, si leur propre vie ou celle de leurs hommes se révèle manifestement en danger.

Les violences dont sont victimes les gardes sont d'ailleurs liées à leur comportement inacceptable pour les autochtones ; les gardes régionaux ne se contentent pas toujours de prendre des porteurs, mais réquisitionnent pour leur compte des vivres et abusent des femmes. Des instructions officielles interdisent d'ailleurs l'envoi de gardes sans encadrement européen dans les villages ; ces instructions ne sont pas respectées, faute de personnel européen en nombre suffisant. Les incidents se multiplient donc. En 1910, il ne se passe pas de mois sans que le chef de subdivision de Dekoa ne signale des violences au cours desquelles des gardes régionaux ou les auxiliaires qui les accompagnent sont blessés. Les affrontements sont particulièrement durs dans la partie sud de la circonscription de la Kemo ; la proximité de la frontière avec le Congo belge rend la zone de Fort Possel délicate à contrôler. Les Togbos, qui franchissent constamment l'Oubangui, sont particulièrement agressifs ; en mai 1912, un détachement de gardes régionaux doit ouvrir le feu pour se dégager. L'administration parvient cependant à éviter le pire en jouant sur les rivalités qui existent entre les ethnies. Aux Togbos, on oppose les Banziris plus dociles &.

A partir de 1913, la tension diminue; un changement d'attitude de la part des populations concernées par le portage est perceptible. Les incidents sont nettement moins nombreux; il semble que cette évolution soit due, en grande partie, à l'amélioration des conditions de travail des porteurs (rémunération assurée régulièrement, effort dans le domaine du ravitaillement, réglementation plus stricte en ce qui concerne la longueur des étapes et le poids des charges). Mais il apparaît d'autre part que l'administration, un temps désemparée par l'ampleur du mouvement de résistance, s'est ressaisie. Les gardes régionaux, en nombre plus élevé, effectuent des patrouilles fréquentes ; le moindre incident, même dans une région reculée, entraîne une riposte et les coupables sont le plus souvent appréhendés.

La situation se détériore à nouveau avec le déclenchement des hostilités contre le Cameroun allemand. La mobilisation accentue la

36. ENAM Bangui, 4 septembre 1907, le chef de poste des Ungourras au commandant du cercle de Krebedje, correspondance.

37. AOM Aix 4 (3) D 19, mai 1912, circonscription de la Kemo, rapport mensuel.


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pénurie de personnel européen ; les gardes régionaux, livrés à eux-mêmes, multiplient les incidents avec une population qui, nous l'avons déjà vu, accepte très mal la perspective d'un portage lointain vers le Cameroun en guerre. En 1915, le Lieutenant-Gouverneur Estèbe juge prudent de suspendre tout recrutement de porteurs dans la région de Bossemélé en raison de la violence des incidents qui opposent la population aux gardes régionaux 38. En 1916, les hostilités ayant pris fin en Afrique Centrale, l'administration reprend les choses en main.

Nous avons évoqué jusqu'ici les cas de rébellion individuelle; il y aura des révoltes plus sérieuses mettant en jeu des groupes organisés de plus ou moins grande envergure. En Oubangui-Chari, le morcellement politique de la société traditionnelle, poussé à l'extrême, ne permet pas l'émergence d'un chef incontesté capable de rassembler les forces de résistance face aux colonisateurs. L'administration coloniale en est consciente et se montre, dans ce domaine, optimiste. En 1920, le Gouverneur Alphonse Dirat écrit :

Nous ne sommes pas dans cette partie de l'Afrique en contact avec des tribus guerrières à l'organisation redoutable ; nous n'avons nullement à craindre des mouvements de rébellion généralisée ou d'insurrection provoquée par le patriotisme ou le fanatisme... L'insoumission (...) n'est en aucune façon une manifestation d'hostilité ; elle n'est que le désir d'échapper à l'impôt, aux prestations, à toutes les obligations auxquelles il faut cependant bien que, dans leur intérêt même, nous soumettions nos administrés 39.

Au-delà de cet optimisme officiel, un peu forcé, tout n'est pas faux, loin de là, dans cette analyse du Gouverneur. Il faut cependant y apporter certaines corrections. Si le jugement de Dirat se vérifie en 1920, la situation évolue ultérieurement dans un sens qu'il n'avait pas prévu avec la révolte du Kongo Wara en 1928. Cette rébellion, qui répond aux exactions des agents de l'administration venus recruter de la maind'oeuvre pour le chemin de fer Congo-Océan, contrôlera pendant plusieurs semaines tout l'Ouest du territoire et nécessitera l'intervention de plusieurs milliers de tirailleurs, gardes régionaux et auxiliaires sous la direction du Général Thiry, commandant supérieur des troupes de l'A.E.F. 40. Nous n'insisterons pas sur cet épisode sanglant de l'histoire centrafricaine qui n'entre pas dans le cadre de notre sujet. On peut affirmer, d'autre part, que bien avant les propos lénifiants de Dirat, en 1920, des rébellions sérieuses avaient causé de graves difficultés aux autorités coloniales.

La plupart de ces mouvements de résistance sont liés directement ou indirectement aux opérations de recrutement de porteurs.

Le long de la ligne d'étapes, la première affaire sérieuse éclate en 1901 : c'est la rébellion des Mandjas de la vallée de la Koumi, un affluent de la Fafa, à l'Ouest de la piste Dekoa - Crampel. Toute la vallée est en effervescence et le noyau de la résistance se trouve dans les monts

38. AOM Aix 4 (3) D 22, 4e trimestre 1915, Estèbe, lieutenant-gouverneur, rapport trimestriel.

39. AOM Aix 4 (3) D 27, 1920, Dirat, lieutenant-gouverneur, rapport annuel.

40. KALCK (P.), Histoire de la République Centrafricaine, p. 237.


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Kazamba où la population s'est regroupée sous les ordres d'un certain Mbâ qui fait mettre à prix la tête de l'administrateur Toqué et en informe l'intéressé 41. La rébellion durera deux ans; ce n'est qu'en 1903 que Toqué et Pujol, jusque là entièrement absorbés par l'acheminement des charges sur la route d'étapes, parviennent à rétablir l'autorité de l'administration à la suite d'une tournée effectuée dans la Koumi. La résistance est très vive, les rebelles, outre les flèches et sagaies traditionnelles, disposent d'armes à feu, fusils de traite peu précis mais provoquant, lorsqu'ils atteignent leur but, des blessures horribles :

Le surlendemain j'entrais dans la vallée de la Koumi, dans cet enfer où les diables noirs se moquaient de nous. Au bout de trois pas le sol nous manque sous les pieds, nous nous enfonçons lentement dans une vase molle, suffocante qui englue jusqu'à mi-jambe, le pied se retire difficilement avec un « fouac » qui crève des bulles de gaz fétide. Comme des fauves à l'affût les Mandjas sont tapis devant nous.

Le garde Mboudi est frappé d'une flèche en pleine poitrine. Coroni lâche un cri, une flèche dans le poumon. A son tour un auxiliaire s'abat ; on le relève, la poitrine affreusement labourée par une décharge de « pied de marmite ». Un de ses camarades pose doucement sa tête sur les genoux; ses yeux qui me regardent fixement se vitrent et s'éteignent. Un long bâillement et la tête se penche pour le dernier sommeil. Les coups de fusil cessent, mais les flèches continuent à tomber, je profite du silence qui tombe lourdement dans ces moments-là :

— « Mandjas, que vous ai-je fait ? Je ne veux pas la guerre », et de partout des voix sortent décidées vibrantes,

— « Non, non, non, la guerre ! La guerre ! Tu viens pour chercher des porteurs ! Nous ne voulons plus porter ! Nous sommes contents de mourir plutôt que de prendre des charges. »

Et les flèches tombent toujours. Nous avançons pas à pas. J'ai la sensation nette d'avoir à cent mètres devant nous une élévation de terrain, le bout du marécage probablement. Il faut nous y rendre à tout prix. En avant...

...Aucun des Mandjas n'a reculé 42.

Le ravitaillement du Tchad est à plusieurs reprises compromis, les opérations rassemblant 100 à 125 gardes régionaux se multiplient contre les groupements rebelles qui disposent de fusils à piston. Ces fusils ont été imprudemment distribués aux chefs par les premiers administrateurs ou vendus clandestinement par les factoreries. Le capitaine Saintoyant, qui accompagne Brazza lors de sa mission au Congo français, en 1905, estime que huit cents armes à feu ont été ainsi cédées aux indigènes entre juillet 1901 et la fin de l'année 1902 43.

En 1904, le trafic entre Fort Possel et Fort Sibut est interrompu par la révolte des populations du secteur de Mbrous. Il faut l'intervention d'une compagnie de tirailleurs pour repousser les Mbrous vers l'Ouest, au-delà de la rivière Ombella. L'année suivante ce sont les Boudigris, à l'Ouest de la Fafa, qui se soulèvent ; à l'origine, un incident au cours d'une opération de recrutement de porteurs : sept factoreries de la

41. TOQUÉ, Les massacres du Congo, pp. 130-131.

42. TOQUÉ, op. cit., pp. 201-203.

43. SAINTOYANT (J.), L'affaire du Congo, pp. 87-88. Saintoyant était membre de la commission d'enquête au Congo en 1905.


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compagnie Ouham Nana sont pillées 44. Pendant ce temps, de l'autre côté de la route d'étapes, le poste des Mbrés est assiégé ; deux administrateurs, Magnant et Bertrand, réclament désespérément des renforts. Ils ne seront dégagés qu'en décembre 1905. Les Mbrés se replient alors vers le Sud et s'installent dans les collines, à l'est du poste des Ungourras, entre Fort Sibut et Dekoa qu'ils harcèlent continuellement. Le chef de poste demande des renforts pour déloger les rebelles ; il ne les obtient pas et écrit, dans son rapport mensuel d'août 1906 :

Je me contenterai donc dans l'avenir de contenir autant que possible les Mbrès rebelles de façon à ce que leur mauvais esprit ne gagne pas les villages qui nous sont soumis et sur lesquels par suite de nos inactions pèse depuis 7 ans toute la corvée du portage 45.

L'administration coloniale se contente de tenir tant bien que mal la route du portage et ses environs immédiats ; au-delà la situation est incertaine. Les troubles diminuent d'intensité dans les années qui suivent, mais la « pacification » est loin d'être complète et, en 1911, le Gouverneur Adam qui reçoit le duc de Mecklembourg, recommande au chef de circonscription de la Kemo d'éviter de faire passer cet hôte de marque par le Kouango, à l'est de la route d'étapes, considéré comme zone d'insécurité.

Un regain d'agitation se manifeste à l'occasion de la première guerre mondiale. Le Gouverneur Estèbe signale en 1915 de nombreux actes de rébellion dans les subdivisions de Dekoa, Grimari, Sibut, Possel, toujours le long ou à proximité immédiate de la route d'étapes. Deux motifs de mécontentement sont avancés par le Gouverneur : le désir d'échapper à l'impôt et la haine du portage. La rébellion la plus grave éclate en pays Morouba, entre Grimari et les Mbrés, en octobre 1915. Les insurgés disposent de nombreux fusils à piston et de quelques armes à tir rapide; ils se sont procurés ces armes en pillant une factorerie mais, surtout, ils sont encadrés par des tirailleurs déserteurs, ce qui ne s'était encore jamais vu. L'administration coloniale a en face d'elle des hommes qui combattent presque à armes égales et qui sont beaucoup plus nombreux que les quelques détachements de gardes régionaux que l'on pourra leur opposer. Coupé, chef de circonscription du Kouango, intervient contre les rebelles en décembre 1915. Les combats sont très violents, les rebelles retranchés dans les « kagas », des amas de rochers criblés de grottes, résistent et freinent la progression des gardes régionaux par des feux de salve qui font plusieurs victimes du côté des forces de l'ordre ; dans la seule journée du 9 décembre, une centaine de rebelles trouvent la mort, les derniers résistants sont délogés à la grenade. Certains parviennent à s'échapper et à se réfugier dans la vallée du Koukourou, affluent du Bamingui 46. L'insécurité persistera en fait dans

44. AOM Aix 4 (3) D 12, 3 septembre 1905, Gaboriaud, administrateur de la région de Krebedje à Jaeck, délégué permanent, correspondance.

45. ENAM Bangui, août 1906, le chef de poste des Ungourras, rapport mensuel.

46. AOM Aix 4 (3) D 23, décembre 1915, Coupé, chef de circonscription du Kouango, compte rendu d'une tournée effectuée en pays morouba du 6 ou 24 décembre 1915.


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la région des Morouba jusqu'en 1917, où plusieurs centaines de fusils seront confisqués par les autorités.

La grande faiblesse des autorités coloniales, c'est de ne pas avoir des effectifs suffisants pour occuper réellement le terrain. Lorsque les incidents éclatent quelque part, on envoie une expédition de répression qui, le plus souvent, après quelques engagements, obtient la soumission des rebelles. Mais les forces engagées sont très vite retirées pour intervenir en un autre point où leur présence est également nécessaire. Dès que les gardes régionaux s'en vont, les groupements réfractaires se reconstituent jusqu'à la prochaine expédition suivie de nouvelles promesses de soumission sans plus de conséquences que les précédentes. Le portage, sans être la seule cause de ces mouvements de rébellion, en est la principale et, d'ailleurs, le long de la route d'étapes, tout au moins, le retour au calme correspond à peu près à l'apparition de l'automobile et à une moindre fréquence des réquisitions de porteurs.

Une autre forme de résistance est la dissidence, c'est-à-dire l'installation de populations réfractaires dans des zones relativement reculées où ces populations échappent, pour une période plus ou moins longue, aux exigences de l'administration et en particulier au portage. Ces dissidences se distinguent des rébellions par le fait qu'il n'y a pas, à l'origine, de violence, mais simplement fuite de ceux qui refusent l'autorité coloniale. On assiste ainsi, dans certains cas, à la constitution de zones pratiquement indépendantes.

En 1910, le Lieutenant-Gouverneur Adam signale dans son rapport du quatrième trimestre une zone réfractaire sur les rives de la Kandjia. D'une manière plus générale, il considère comme insoumises les régions de Bambari, de Ouaka et, dans une certaine mesure, le Dar-el-Kouti **. Le portage, encore une fois, est largement responsable de cette situation, et Adam insiste sur le fait qu'il ne faut pas surcharger les populations de la ligne d'étapes, déjà surmenées et dont on craint qu'elles rejoignent massivement la dissidence, compromettant ainsi les communications avec le Tchad.

La dissidence de loin la plus importante est celle de la vallée du Koukourou. Nous venons de voir que lors de la rébellion des Moroubas, en 1915, les insurgés survivants qui n'avaient pas été capturés s'étaient échappés vers le Nord et installés sur la rive gauche du Koukourou, affluent du Bamingui. Dans les premières années qui suivent 1915, ces réfugiés ne font pas parler d'eux, dispersés dans un vaste territoire très peu peuplé. Mais, peu à peu, d'autres réfractaires viennent les rejoindre. Le pays se peuple d'élément ayant tous en commun leur refus de s'incliner devant l'administration coloniale. Une véritable zone de dissidence est ainsi créée, et lorsque les autorités s'en aperçoivent, en 1920, le phénomène a pris une ampleur telle qu'elles ne disposent pas de moyens suffisants pour y faire face.

47. AOM Aix 4 (3) D 18, 4e trimestre 1910, lieutenant-gouverneur Adam, rapport trimestriel.


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L'usage de la force s'avérant délicat, on essaie vainement de négocier ; les dissidents sont environ 3 000, cela fait beaucoup pour l'administrateur de Fort Crampel qui, même en faisant appel aux circonscriptions voisines, ne peut aligner plus de 100 à 150 gardes régionaux. Le nombre des dissidents s'accroît rapidement. Il est évalué à 6 000 en 1924. En réalité, si l'attraction de la zone dissidente auprès des populations soumises n'est pas encore plus grande, c'est qu'il règne dans « cette espèce de république indigène », pour reprendre les termes du Gouverneur François, une anarchie sanglante; assassinats, jugements arbitraires aboutissant à l'épreuve du poison seraient choses courantes, et les populations hésitent

Localisation approximative de la zone réfractaire du Koukourou


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entre la sécurité qu'offre la zone soumise à l'autorité française et la « liberté » dont elles pourraient jouir dans la zone dissidente. Elles hésitent mais, dans l'ensemble, elles préfèrent malgré tout la liberté, c'est-à-dire l'absence de prestations — portage (qui a cependant diminué) travaux d'entretien des routes — à la sécurité. Les départs vers la zone dissidente sont nombreux. Les retours effectifs depuis cette zone dans les territoires soumis à l'administration coloniale sont exceptionnels 48. Finalement, au début de l'année 1926, le Gouverneur Lamblin fait occuper la zone dissidente par les gardes régionaux qui ne rencontrent aucune résistance sérieuse, les insoumis préférant se disperser. Mais les gardes régionaux ne restent pas sur place et, après leur retrait, des groupes réfractaires se reconstituent sans que le phénomène prenne cependant l'ampleur qu'avait connu la dissidence avant 1926. De multiples incidents se produisent malgré tout et, jusque dans les années trente, la vallée du Koukourou sera considérée comme peu sûre.

Ces différents mouvements de dissidence, et notamment celui de la vallée Cukoukourou, illustrent l'importance de la résistance des autochtones à l'égard des exigences de l'administration et en particulier du portage ; même si la dissidence du Koukourou se poursuit bien au-delà de la période au cours de laquelle le portage était intensif, il faut se souvenir qu'à l'origine de cette dissidence, il y a la révolte des Moroubas en 1915 qui, elle, était directement liée au refus du portage. Ce qui apparaît également à travers ces mouvements de dissidence, c'est l'extrême fragilité de l'administration coloniale, sans cesse obligée de négocier avec les réfractaires, de mener avec une extrême prudence ses opérations de répression avec des effectifs très réduits ; qu'une zone de 2 500 km 2 ait pu se soustraire à l'autorité coloniale de 1915 à 1926 prouve à quel point le rapport de force entre administrateurs et administrés est resté longtemps incertain.

On peut en fait distinguer trois phases dans l'évolution de l'attitude des autorités coloniales: avant 1900, de 1900 à 1905, après 1905.

Avant 1900, c'est la phase d'exploration, les représentants de la France sont isolés, avec peu de moyens ; il n'est pas question de contrainte, mais de laborieuses négociations avec les chefs.

L'année 1900, avec l'aboutissement de la deuxième mission Gentil et l'installation des Français sur les rives du Chari, marque un tournant et le début d'une mise en condition des populations auxquelles on prétend simposer. Le rôle de Gentil est ici capital. Partisan de la manière forte, il a été accusé non seulement d'avoir laissé faire ou ordonné des atrocités, mais de s'être montré lui-même brutal avec les autochtones 49. Le long

48. ENAM Bangui, 19 janvier 1924, François, lieutenant-gouverneur de l'Oubangui-Chari par intérim, aux chefs de circonscription de la Ouaka, de Bambari, de la Kemo-Gribingui, correspondance.

49. L'Humanité du 15 octobre 1905 fait état de l'habitude qu'avait Gentil de se promener dans les rues de Libreville escorté de gardes du corps chargés de bastonner ceux qui ne le saluaient pas assez rapidement. Gentil prétendait ainsi réagir contre les tendances c négrophiles » de son prédécesseur au commissariat général, Grodet.


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de la route d'étapes du Tchad, les exactions qui accompagnent le recrutement de porteurs se multiplient; la pratique des camps d'otages, notamment, est courante, les hommes ayant fui en brousse pour ne pas être réquisitionnés, les femmes sont réduites en captivité dans des camps jusqu'à ce que les fuyards se présentent au poste. L'administrateur Toqué, en poste à Fort Crampel, décrit un de ces camps :

Les femmes lentes à fuir, les vieilles et les nourrices qui portaient l'enfant à cheval sur la hanche venaient en troupeaux.. Elles avaient, les pauvresses, de petits paniers d'herbes fanées cueillies, je ne sais où, destinées à d'étranges cuisines, à quelques médicaments sauvages et qu'elles tenaient en équilibre sur la tête. On les comptait par village. Les yeux baissés avec des mines de pauvres bêtes effarées, elles mettaient la main sur la bouche des enfants effrayés par le blanc et tout prêts à pleurer.

Et tous ces otages restaient dans la hutte sordide, le camp, jusqu'à ce que le chef vint les réclamer, la corvée, faite.

Chair à souffrance, chair à plaisir aussi, pendant les heures nocturnes des factions, les recrues Yakoma trop nombreuses pour qu'on pût les marier, rachetaient les longues continences, le couteau à la main ou le poing sur la bouche. Et la pourriture gagnait les villages... Souvent quand le chef tardait trop la mort passait, l'incurable consomption, faite de nostalgie et de détresse 50.

Cette pratique des camps d'otages est généralisée. En 1902, le chef du poste de Nana, entre Dekoa et Fort Crampel, déclare détenir en otage la quasi-totalité des femmes du groupement 51. La mortalité, aggravée par une épidémie de variole, est considérable ; à cela s'ajoutent des exactions de toutes sortes et notamment des exécutions sommaires effectuées par des miliciens, avec ou sans l'accord des administrateurs.

L'opinion publique alertée par des personnalités de gauche, et notamment par le député socialiste Gustave Rouanet, s'émeut ; le gouvernement décide, en 1905, l'envoi d'une mission d'enquête dirigée par Brazza. Celui-ci rencontrera, dans la réalisation de son enquête, les pires difficultés, Gentil faisant tout son possible pour dissimuler la triste réalité ; de toute façon, le rapport de Brazza ne sera pas publié, et il était accablant.

L'opinion est également touchée par les péripéties du procès GaudToqué. Toqué est cet administrateur que nous avons déjà cité. Il se signale par un esprit non conformiste peu apprécié dans le milieu colonial et prend à plusieurs reprises la défense des Noirs ; il est, entre 1902 et 1904, administrateur de Fort Crampel, Gaud étant son adjoint. Or, Toqué laisse Gaud faire fusiller un garde déserteur, sans jugement, incident banal hélas, mais que les supérieurs de Toqué, décidés à éliminer un gêneur, exploitent contre lui. Toqué est traduit en justice, ainsi que Gaud, mais le procès fait apparaître rapidement que les deux accusés n'ont fait que suivre l'exemple de leurs supérieurs.

Sorti de prison, Toqué publie en 1907 Les massacres du Congo; la terre qui meurt, la terre qui tue, ouvrage que nous avons cité à plusieurs reprises et qui est d'un intérêt exceptionnel. On peut certes y voir chez Toqué une volonté de régler des comptes, de se venger de ceux qui l'ont

50. ToauÉ, op. cit., p. 59.

51. Rapport mensuel du poste de Nana, 1902, cité par Rouanet, député socialiste in Débats à la Chambre des Députés, 19 février 1906.


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traîné en justice, et certaines outrances de style peuvent parfois agacer ; il n'en reste pas moins que sur le fond, les faits dénoncés sont authentiques et attestés par les témoignages d'au moins deux compagnons de Brazza, Challaye et Saintoyant. D'ailleurs la fin tragique de Toqué, fusillé en 1919 pour collaboration avec les Allemands dans la zone occupée, n'est peut-être pas, malgré les apparences, sans rapports avec son passé colonial, et il serait intéressant mais nous ne pouvons le faire ici, de consacrer une étude approfondie à la carrière de ce personnage.

A partir de 1906, les scandales consécutifs à l'affaire Toqué et à la mission Brazza contraignent l'administration à une plus grande prudence. Nous en arrivons à la troisième phase, celle au cours de laquelle les autorités coloniales s'emploient à doser répressions et persuasion.

2) Les conséquences démographiques.

Les conséquences démographiques du portage sont très nettes. Elles aboutissent à la diminution très sensible des populations dans les zones où il a été pratiqué.

Plusieurs témoignages attestent que la zone correspondant à la ligne d'étapes, et en particulier le pays mandja, était à l'origine très peuplée ; Maistres, en 1892, décrit une population très dense, avec de nombreux villages rapprochés les uns des autres 52. Gentil, en 1896, fait la même constatation 53. En 1900, par contre, Foureau trouve une situation déjà très différente :

A chaque marigot traversé on trouve les restes de villages autrefois florissants où pourrissent encore dans la brousse des papayers, du manioc, de la canne à sucre, du coton, des bananiers. C'est le portage humain qui est la cause de la disparition de la population... 54.

Ce dépeuplement s'explique d'abord par des migrations de plus en plus importantes vers les zones le plus possible éloignées des régions soumises au recrutement, mais aussi par une mortalité accrue parmi les populations qui sont restées sur place et qui ont donc à subir le portage.

Les migrations s'effectuent de part et d'autre de la route d'étapes, soit vers l'Est sur les rives de la Kandjia, soit vers l'Ouest dans la circonscription en grande partie forestière de l'Ombella Mondjo. Mais c'est surtout vers le Sud que se dirigent les populations qui fuient le portage; en face de Fort Possel, de l'autre côté de l'Oubangui, la rive belge est pratiquement laissée sans contrôle. Ceux qui fuient l'impôt et le portage y trouvent un refuge idéal. Les tribus Togbos et Langouassis passent dans leur grande majorité au Congo belge. En 1914, le chef de subdivision de Fort Possel indique que dans quatre ou cinq ans au maximum la race Togbo tout entière aura émigré 55. En 1917 son successeur à la tête de cette même subdivision estime le nombre des indigènes

52. MAISTRE, op. cit., p. 100.

53. GENTIL (E.), La chute de l'empire de Rabah, p. 43.

54. FOUREAU (F.), D'Alger au Congo par le Tchad, pp. 780-781.

55. ENAM Bangui, avril 1914, le chef de subdivision de Fort-de-Possel, rapport mensuel.


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passés au Congo belge à plus de 15 000 depuis 1906M. Pour donner un ordre de grandeur permettant d'apprécier l'importance de l'exode, nous indiquerons que d'après un recensement de 1921 la population de la subdivision de Fort Possel est évaluée à 9 972 individus. A partir de 1920, la diminution d'intensité du portage provoque immédiatement un ralentissement de l'exode vers le Congo belge, qui cesse complètement en 1922 où l'on voit les réfugiés revenir peu à peu en Oubangui-Chari 57. La mortalité liée au portage est importante et constitue, après les migrations, la seconde cause de dépeuplement le long de la route d'étapes. Les porteurs eux-mêmes, mal nourris, supportent très mal l'effort qui leur est demandé. Nous ne disposons malheureusement que de très peu de chiffres à ce sujet, l'administration se montrant, bien entendu, discrète dans ce domaine. Nous savons cependant qu'en 1905, sur les 140 porteurs réquisitionnés pour le transport du vapeur Uzès, on a déploré 22 % de décès. D'autre part, les porteurs propagent le long de la route d'étapes les épidémies, variole, maladie du sommeil en particulier 58. Le rapport annuel d'ensemble pour l'Oubangui-Chari de l'année 1910 mentionne la régression des populations riveraines de l'Oubangui et de

Les principaux mouvements de migration à partir de la route d'étapes

56. ENAM Bangui, avril 1917, subdivision de Fort-de-Possel, rapport mensuel.

57. ENAM Bangui, février 1922, Lamblin, lieutenant-gouverneur, au chef de circonscription de la Kemo-Gribingui, correspondance.

58. Sur la propagation de la maladie du sommeil le long des pistes du portage, on consultera avec profit le travail récent de : SARAGBA (M.), Histoire de la trypanosomiase ou maladie du sommeil en Oubangui-Chari (R.C.A.) de 1910 à 1950, thèse de 3« cycle, Université de Provence, Aix-en-Provence, novembre 1983.


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celles vivant le long de la route d'étapes. Les indigènes y sont décimés par la maladie du sommeil, et il y a disparition à peu près complète de certains groupements, les naissances étant trop faibles pour « compenser le nombre élevé des décès »S 9.

Qu'il s'agisse de migrations ou d'un accroissement de la mortalité, le dépeuplement est évident ; deux chiffres sont, à ce sujet, particulièrement éloquents : en 1915, la circonscription du Gribingui compte 46 596 habitants, et celle de la Kemo 71279, soit un total de 117 975 individus. En 1921, les deux circonscriptions ont fusionné pour former celle de la Kemo-Gribingui : la population globale est de 78 773 habitants. Même en tenant compte du fait que la subdivision de Grimari, environ 8 000 habitants, a été rattachée à la circonscription de la Ouaka, alors qu'elle appartenait initialement à la Kemo, et que le cercle de Ndélé, vaste, mais très peu peuplé, a été détaché du Gribingui, cela fait malgré tout, en six ans, une perte d'environ 20 000 personnes, soit par migrations, soit par excédent des décès sur les naissances.

3) Les conséquences économiques.

Les incidences économiques du portage sont également considérables. Le portage contribue à la ruine de la région concernée, et ceci est lié aux phénomènes de migrations que nous venons d'évoquer. Les plantations sont délaissées, d'abord parce que les hommes sont une grande partie de leur temps réquisitionnés, ensuite parce que, comme nous venons de le voir, ils s'enfuient. Il en résulte une baisse de la production vivrière, et des famines qui accentuent encore le mouvement de migration. Dès 1902, le chef de poste de Nana alerte ses supérieurs hiérarchiques :

Pour fuir le recruteur, plus de cultures, partant plus de vivres. La famine en résulte et c'est par centaines que, ces derniers mois, les Mandjas sont morts de faim et de misère 60.

En 1904, ce sont tous les villages situés le long de la ligne d'étapes qui sont touchés par la famine, alors qu'ils étaient prospères cinq ans auparavant. Les paysans qui ne se sont pas enfuis, mobilisés soit par le portage, soit par la récolte du caoutchouc ou encore des travaux d'entretien des pistes, ne trouvent plus le temps nécessaire pour travailler correctement leurs champs, ce qui constitue un second facteur de baisse de production. Le mil, qui est la culture de base à cette époque, demande un travail assidu. D'après Catherine Coquery-Vidrovitch, il faut 2 tonnes pour nourrir une famille de trois à quatre personnes et, pour obtenir ces 2 tonnes, il faut travailler un hectare et demi pendant cent-cinquante à deux cents jours. Les contraintes évoquées plus haut, et particulièrement le portage, sont difficilement conciliables avec un tel travail 61. La période critique se situe en octobre-novembre, les réserves provenant de la récolte précédente sont épuisées et la prochaine récolte a lieu en

59. AOM Aix 4 (3) D 23, 1916, territoire de l'Oubangui-Chari, rapport annuel.

60. Rapport mensuel de l'administrateur de Nana, avril-mai 1902, cité par Rouanet, député socialiste, in Débats à la Chambre des Députés, 19 février 1906.

61. COQBERY-VlDROVrrCH (C), op. cit., p. 190.


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décembre, la soudure est difficile à réaliser 62. En 1906, le chef de poste des Ungourras se plaint de ce que les populations de sa circonscription ne puissent pas, en raison des nécessités du portage, bénéficier d'un repos qui leur permettrait d'entretenir leurs plantations vivrières. La situation est d'autant plus critique que les passagers sur la ligne d'étapes exigent des vivres de ces paysans qui n'ont même pas de quoi se nourrir suffisamment. En 1912, Coupé, chef de circonscription de la Kemo, s'élève contre ces malencontreuses réquisitions de vivres :

Etant très occupés par le portage, nos administrés n'ont pas eu le temps de faire des plantations leur permettant de satisfaire à toutes nos demandes de vivres et j'estime qu'il serait manifestement abusif d'exiger qu'ils apportent les quelques paniers de mil qui leur restent pour se nourrir jusqu'à la prochaine récolte. Il faut, pour nourrir les 210 porteurs permanents et le détachement de M. le Lieutenant Lorcery, environ 7 tonnes de mil ou manioc par mois. Le pays ne peut pas raisonnablement suffir à cette exigence 63.

La situation reste critique jusque vers l'année 1920 qui constitue, nous l'avons déjà vu, un tournant. En 1917, encore, le Gouverneur Lamblin confirme que la levée de 38 000 porteurs, essentiellement dans les subdivisions de Fort Possel et de Fort Sibut, a fait le plus grand tort à l'agriculture, et il souhaite que l'introduction de l'automobile permette de mettre fin à cette situation déplorable 64.

Le portage ne nuit pas seulement aux cultures vivrières mais aussi à la récolte du caoutchouc et, dans ce domaine, l'administration se met en contradiction avec elle-même puisqu'elle exige des autochtones qu'ils apportent la plus grande quantité possible de ce produit. Portage et caoutchouc se nuisent l'un à l'autre, dans la mesure où l'autochtone ne peut pas tout faire en même temps, et ils nuisent l'un comme l'autre aux cultures vivrières. Il existe une correspondance étroite entre l'intensité du portage et la production de caoutchouc. Lorsqu'il y a une forte demande de porteurs, on constate immédiatement une baisse des transactions sur le marché du caoutchouc, et inversement.

Les administrateurs s'inquiètent beaucoup, en ce qui concerne le caoutchouc, et se plaignent du retard apporté ainsi au développement économique de la colonie. En fait, le caoutchouc ne contribuait en rien au développement de l'Oubangui-Chari, dans la mesure où il ne s'agissait pas de plantations d'hévéas susceptibles de donner une production régulière et appelées à se développer, mais de caoutchouc sauvage ; on parle de cueillette ou de récolte, non pas de culture. Il s'agit d'une activité purement prédatrice; on s'empare des lianes de caoutchouc sauvage, mais on ne fait rien pour les reconstituer. Ce n'est qu'après la première guerre mondiale que l'on commencera à aménager de véritables plantations.

Beaucoup plus grave est le tort causé aux cultures vivrières dont l'abandon a de multiples incidences : instabilité des populations, malnutrition, mortalité accrue.

62. OVERBERGH (C. VAN) in préface GAOT (F.), Les Mandjas, p. xxi.

63. ENAM Bangui, 2 juillet 1912, Coupé, chef de circonscription de la Kemo au lieutenant-gouverneur Estèbe, correspondance.

64. AOM Aix 4 (3) D 24, 1917, Lieutenant-gouverneur Lamblin, rapport annuel.


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4) L'insertion des populations dans une économie de type monétaire.

Une autre conséquence du portage sera l'apparition du numéraire et l'insertion des populations concernées dans une économie de type monétaire. Les porteurs ne sont pas toujours payés, dans les premiers temps tout au moins, et quand ils le sont, c'est en nature (sel, étoffes, perles). Mais à partir de 1908 commence à apparaître l'argent 65. L'impôt doit être payé en espèces et le portage est un moyen pour l'administration d'y parvenir. La plus grande partie des sommes versées au titre du portage revient très vite, par l'intermédiaire du fisc, à l'administration. Une partie cependant est provisoirement économisée par le porteur et ce salaire, pourtant dérisoire (1,20 franc par journée de portage en 1918), est une incitation pour les populations à se procurer dans les factoreries des articles jusque là ignorés d'elles. Des besoins nouveaux sont créés qui, dans les derniers temps du portage, à l'époque où la corvée se fait rare et devient supportable, entraînent les paysans à la rechercher comme un privilège permettant d'échapper au travail de la terre, plus ingrat et moins rémunérateur. On arrive ainsi à une situation assez paradoxale d'un portage qui, au départ redouté, exécré, est finalement recherché 66. Le portage apparaît en fait comme le premier jalon vers la constitution d'un secteur tertiaire économiquement peu sain qui ne fera que se développer ultérieurement avec l'urbanisation.

Le bilan du portage est, on le voit, très largement négatif : instabilité politique, révoltes et répressions, dépeuplement, déclin des cultures vivrières. Les administrateurs en avaient parfaitement conscience; ils demandaient, et attendirent vainement, la construction d'une voie ferrée Possel-Crampel qui, une fois réalisée, aurait épargné bien des maux et bien des vies humaines. La métropole n'a pas voulu consentir les crédits nécessaires, parce que l'Oubangui-Chari était considéré comme un territoire d'intérêt négligeable. Sous-administré, sous-équipé, notamment dans le domaine des communications, il devait accuser un retard de plus en plus marqué par rapport à la plupart de ses voisins. Les faiblesses, les insuffisances du territoire colonial de l'Oubangui-Chari, expliquent en grande partie les difficultés rencontrées aujourd'hui par la République Centrafricaine.

Pierre MOLLION,

Ecole normale supérieure, Bangui

(République Centrafricaine).

65. AOM Aix 4 (3) D 14, 1908, Lieutenant-gouverneur Merwart, rapport annuel : « Le paiement en numéraire des salaires acquis par les porteurs employés au transport, nous fournit une bonne occasion de répandre la monnaie divisionnaire dont la valeur exacte était ignorée des indigènes. Enfin, il est permis d'espérer que d'ici peu il sera possible de percevoir la totalité de l'impôt en numéraire. »

66. ENAM Bangui, 5 juillet 1918, De Kermadec, chef de circonscription de la Kemo, au chef de subdivision de Fort-de-Possel.


LES NORMALIENS DE LA RUE D'ULM APRÈS 1945 UNE GÉNÉRATION COMMUNISTE ?1

Au lendemain de la première guerre mondiale, le noyau socialiste de la rue d'Ulm, actif avant 1914, s'est rapidement reconstitué, composé d'une vingtaine de normaliens, dont Marcel Déat, Louis L'Hévéder, André Guérin, Jean Prévost et Max Bonnafous. Ces normaliens reprennent contact avec la 5e section socialiste de Paris et, quelques mois plus tard, lors des débats précédant le Congrès de Tours, restent dans leur immense majorité fidèles à la S.F.I.O. C'est d'ailleurs Marcel Déat qui, au sein de cette 5e section, conduit les partisans du «non» à l'entrée dans la IIP Internationale 2.

Mais ces normaliens socialistes, restés unis dans l'orage de 1920, voient apparaître des communistes dans les promotions qui se succèdent à partir de 1921 : un élève de la promotion littéraire de cette année-là, Georges Cogniot, issu de la khâgne de Lyon, va prendre, jusqu'en 1924, la tête des communistes de l'École. Ces derniers, en fait, jusqu'au bout de la décennie, resteront une poignée. Georges Cogniot a écrit dans ses Mémoires que « les révolutionnaires — entendons les communistes — n'étaient guère plus nombreux à la rue d'Ulm en 1921 que les antibou« langistes vers 1890 », en précisant que, d'après Romain Rolland, seuls cinq normaliens signèrent une pétition contre Boulanger 3. Et, après 1925, la situation restera inchangée: en 1927, par exemple, quand Paul Nizan s'inscrit au Parti communiste français, les élèves de la rue d'Ulm

1. Cet article reprend la deuxième partie de notre communication au colloque sur « la France en voie de modernisation 1944-1952 », organisé par la Fondation nationale des sciences politiques les 4 et 5 décembre 1981 (<c Immuable ou changeante ? L'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm dans les premières années de la IVe République », 34 p. dact.).

2. Cf., par exemple, le témoignage de Marcel PRENANT (Toute une vie à gauche, éd. Encre, 1980, 334 p., p. 74), qui, lui, au sein de la même section, était favorable à la IIIe Internationale. Marcel DÉAT, dans les Mémoires inédits rédigés après 1945 dans sa retraite italienne, a évoqué son rôle personnel à la 5e section parisienne après la Première guerre mondiale (première partie de ces Mémoires, Le Massacre des Possibles, trois volumes dactylographiés, 251 + 216 + 220 p. ; pour la 5= section, cf. vol. I, notamment pp. 138, 152, 164-165).

3. G. COGNIOT, Parti pris (cinquante-cinq ans au service de l'humanisme réel), Éditions Sociales, 1976, t. I, 540 p., p. 74. Les antiboulangistes de la rue d'Ulm furent en fait plus nombreux (cf. Le cloître de la rue d'Ulm. Journal de Romain Rolland à l'École Normale (1886-1889), Cahier Romain Rolland n» 4, Albin Michel, 1952, 395 p., pp. 212-214).


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communistes passent de deux à trois : Paul Nizan, Jean Bruhat et René Joly «. Certes, par le biais de l'adhésion à la C.G.T.U, se crée un deuxième cercle de sympathisants 5. Mais ces derniers restent peu nombreux. Bien plus, le premier cercle lui-même manque de cohésion ; les règles du Parti rattachent chacun des normaliens communistes à une cellule d'entreprise souvent loin de la rue d'Ulm. Ainsi, Marcel Prenant, agrégé-préparateur à l'École normale supérieure jusqu'en 1924, était inscrit dans une cellule ouvrière de Saint-Denis 6. Quant à Jean Bruhat, il entra au Parti communiste en même temps qu'à la rue d'Ulm, à l'automne 1925, et fut rattaché successivement à trois cellules, lors de son séjour à l'École : la cellule des Ateliers de la Ville de Paris, puis celle de la Halle aux Vins, celle enfin des ouvriers boulangers du XIIP arrondissement.

Peu nombreux, dépourvus d'une cellule locale, les communistes ne représentent donc pas, dans les années 20, une force politique importante à l'École. Ce sont trois autres groupes qui, sur des registres d'ailleurs différents, animent à cette époque les activités intellectuelles et politiques de la rue d'Ulm : les « talas », les élèves d'Alain et, surtout, les socialistes. Les premiers, fort nombreux, forment, en fait, un ensemble composite, parcouru de courants politiques très divers : entre un Pierre-Henri Simon, de la promotion littéraire de 1923, dirigeant au Quartier latin les organisations étudiantes des Jeunesses patriotes, et Gabriel Germain ou Henri Guillemin, de la même promotion, appartenant l'un et l'autre à la Jeune République, l'éventail est, en effet, très large. Les élèves d'Alain forment, au contraire, un ensemble relativement homogène, modelé par la pensée d'Emile Chartier, dit Alain, professeur de khâgne au Lycée Henri-IV. Mais, à cette date, ce sont les socialistes qui, comme au début de la décennie, conservent une position dominante : le Groupe d'études socialistes fondé en novembre 1924 par Georges Lefranc est un centre actif et nombreux sont les normaliens qui s'inscrivent à la 5e section. Ce sont du reste des normaliens qui font renaître le groupe parisien des étudiants socialistes puis qui vont diriger la Fédération nationale des étudiants socialistes 7. Outre Georges Lefranc, deux autres normaliens jouèrent notamment un rôle important au sein des socialistes de l'École, Jean Le Bail et Maurice Deixonne, l'un et l'autre devenus députés socialistes en novembre 19468.

Dans les années 30, si l'activité des communistes à l'École se fait plus grande, leur nombre ne varie guère, tout au moins au début de la décennie. Jusqu'en 1934, on retrouve le même nombre qu'en 1927 : trois

4. Témoignages recoupés, notamment celui de Jean BRUHAT (entretien avec l'auteur, décembre 1980, et II n'est jamais trop tard, Albin Michel, 1983, 294 p.).

5. Ainsi Jean Dresch et Pierre Vilar (ibid.).

6. Marcel PRENANT, op. cit., pp. 75-76.

7. C'est dans ce groupe que se trouve la matrice de la future « Révolution Constructive » des années 1930 (cf. J.-F. SIRINELLI : « Des " non-conformistes " des années vingt ? », Bulletin du Centre d'Histoire de la France contemporaine, Université de Paris X-Nanterre, n° 6, 1985).

8. D'autres normaliens, en revanche, ne firent que passer par ce groupe socialiste : ainsi, Raymond Aron, qui ne resta que quelques mois à la S.F.I.O. (cf. J.-F. SIRINELLI, C Raymond Aron avant Raymond Aron », Vingtième siècle. Revue d'histoire, n° 2, avril 1984).


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communistes rue d'Ulm, littéraires et scientifiques confondus, et si l'on observe, en milieu de décennie, à l'époque de la naissance du Front populaire, une croissance des effectifs, ceux-ci ne dépasseront alors jamais la dizaine 9. Le grand bond en avant, sur ce plan, date, en fait, des années qui suivent la Libération 10.

Sources traditionnelles ou archives de substitution ?

Pour cette période, les sources dont on peut disposer deviennent apparemment moins abondantes. Pour les années 20, en effet, le matériau historique était relativement important : certains des principaux acteurs ont rédigé leurs Mémoires ; les notices nécrologiques de l'Annuaire de l'Association amicale des anciens élèves de l'École normale supérieure constituent un corpus de données précieuses et aisées à recouper, tandis que les survivants acceptent en général d'égrener leurs souvenirs. Souvenirs que les six décennies de distance rendent, le plus souvent, sereins. L'accès aux archives administratives permet du reste de diversifier les sources. Le fonds de l'École normale supérieure aux Archives nationales va, en effet, jusqu'à la seconde guerre mondiale. Sur les 79 registres et 326 cartons signalés par l'inventaire 11, 278 pièces sont consultables 12 et, si beaucoup d'entre elles ne comportent que de la correspondance administrative sans apport notable pour l'étude du climat politique de l'École, l'examen précis de plusieurs dizaines de cartons 13 permet cependant d'en extraire des renseignements précieux que l'on peut compléter en amont par la consultation des archives des grands lycées parisiens. La situation est bien différente pour la période qui suit la Libération. Les Annuaires ne fournissent — fort heureusement — que de rares notices nécrologiques sur les normaliens d'après-guerre. Les « archicubes » de cette époque n'ont, pour l'instant, guère publié leurs souvenirs. Quant aux archives, elles ne sont pas directement accessibles et semblent peu utiles pour notre sujet 14. Nous avons naturellement tenté

9. Cf. A. BAUDANT, L'École Normale Supérieure. Données sur la participation de l'Université de Paris à la vie politique française, mémoire de maîtrise, Paris I, 1972, 155 p., p. 89. Ce travail de DES est centré sur la décennie qui va de la fin des années 1920 à 1938.

10. Ce paragraphe n'avait d'autre but, dans une optique comparative, que de fournir un repère par rapport à la situation en 1945. Les éléments sur la rue d'Ulm dans les années 1920, auxquels il a été fait brièvement allusion ici, sont, en revanche, largement développés dans notre thèse de doctorat d'État d'histoire consacrée aux khâgneux et normaliens des années 1920 et à leurs itinéraires politiques jusqu'à la Libération. (Khâgneux et normaliens des années vingt. Histoire politique d'une génération d'intellectuels (1919-1945), Paris X, 1986, dact., 2117 p., à paraître chez Fayard en 1987).

11. Archives nationales, dact., 142 p.

12. La sous-série 61 AJ va, en effet, de 61 AJ 1 à 61 AJ 278.

13. La plus grande partie des registres (61 AJ 1 à 61 AJ 79) portent sur le xrx* siècle. Les cartons, au contraire, contiennent des documents touchant en majorité au XXe siècle (39 cartons sur 199 portent sur le seul xrx* siècle).

14. Aux Archives nationales, la sous-série 61 AJ s'arrête à 1945 ; les archives postérieures, qui sont encore à l'École Normale Supérieure, sont essentiellement comptables et administratives et rien n'y affleure apparemment du sujet qui nous occupe ici (que M. Claude Humbert,


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de rassembler les données que livraient ces différentes sources en y ajoutant des sondages opérés dans la presse de l'après-guerre, mais il nous est vite apparu qu'il était nécessaire de les compléter par la collecte des témoignages directs. Nous avons donc écrit à 19 des 130 normaliens des promotions littéraires 1945-194815, à 3 normaliens de la promotion 1944 " et à 1 de 1949 ". Sur ces 23 lettres à des littéraires, une seule est restée sans réponse, 3 des 22 réponses n'ont pu déboucher sur un témoignage oral ou écrit. En revanche, les 19 autres correspondants nous ont apporté leur témoignage. Cet envoi de 23 questionnaires 18 n'était pas fondé sur la recherche d'un échantillonnage absolument représentatif : ainsi, la moitié des questionnaires ont été, à dessein, envoyés à des normaliens historiens, dont nous avons pensé que leur témoignage pouvait être pondéré par leur pratique professionnelle.

Deux précautions, toutefois, ont été prises. D'une part, parvenir à bâtir un corpus de témoignages qui ait une certaine valeur statistique : nous avons pensé que l'envoi d'un questionnaire à un cinquième des 126 normaliens survivants (plus précisément 18,2 %) et l'obtention d'un nombre de réponses correspondant à un sixième de la population visée (plus précisément 15,08 %) pouvaient fournir une base solide de départ pour cette étude (d'autant que la plus grande partie de nos correspondants ont préféré un entretien à une réponse écrite).

La deuxième précaution méthodologique posait davantage de prosecrétaire

prosecrétaire de l'École Normale Supérieure, qui nous a fourni ces renseignements, trouve ici l'expression de notre reconnaissance). Cela étant, le fonds déposé aux Archives nationales contient tout de même, à y regarder de plus près, des éléments utiles pour notre recherche. Nous les signalons en notes. Par ailleurs, deux autres fonds des Archives nationales aident à l'étude des années 20 : la sous-série F 17 (Ministère de l'Instruction publique puis de l'Éducation nationale) et surtout la sous-série AJ 16 (archives du Rectorat de l'Université de Paris). Là encore, les versements ne vont pas généralement au-delà du second conflit mondial mais, à nouveau, nous avons pu cependant y glaner quelques éléments.

15. Pour demeurer dans l'axe chronologique du colloque (1944-1952), nous n'avons étudié l'influence du Parti communiste à l'École Normale Supérieure que jusqu'au seuil des années 1950. Nous nous arrêterons donc, d'une façon générale, à la promotion 1948, qui sort de la rue d'Ulm, suivant les disciplines, en 1951 ou 1952.

Deuxième précision chronologique : dans l'optique comparative qui est la nôtre — deux après-guerres à une génération de distance —, nous n'évoquerons pas les promotions entrées à l'École pendant le conflit lui-même et donc, sauf exceptions, nous n'étudierons que les normaliens reçus rue d'Ulm à partir de 1945. Il y aurait, pour compléter ce travail, à étudier également les promotions 1939 à 1944, dont certains élèves, en 1945, sont encore à l'École pour de longues années, dans le cas des prisonniers, des réquisitionnés au titre du S.T.O., des résistants déportés ou ayant interrompu leurs études, et des normaliens ayant contracté un engagement volontaire à la Libération. Pour résumer, nous nous intéresserons davantage à la génération née en 1925 qu'à celle née vers 1920.

16. Parce qu'ils ont joué un rôle important à l'École pendant la période qui nous intéresse (M. Caveing et J. Defrasne) ou égrené déjà quelques souvenirs imprimés concernant la rue d'Ulm (J. D'ORMESSON, dans Au Revoir et Merci, lre éd. Julliard, 1966, rééd. Gallimard, 1976, 259 p., pp. 67-85).

17. Le Roy Ladurie, entré communiste à l'École, y joue un rôle dès 1949 et entre donc dans les limites chronologiques de notre étude.

18. Nous avions joint à notre demande de renseignements un questionnaire en une dizaine de points, qui a servi de trame pour les réponses écrites et de guide pour les entretiens. Il s'agissait de <c questions ouvertes » très générales sur le climat politique de la rue d'Ulm et, plus spécialement, sur le rôle qu'y jouaient les communistes.


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blêmes. Notre sujet portant sur les communistes à l'École normale supérieure, fallait-il s'en tenir au témoignage des seuls communistes, qui n'ont jamais représenté alors plus de 15 % de l'effectif total de la rue d'Ulm? Ou, au contraire, la liste des envois ne devait-elle comporter que 15 % de communistes de cette époque? Dans un cas, nous nous privions d'apports précieux, en nous en tenant à la seule mémoire communiste (et des anciens communistes). Dans l'autre cas, nous avions tendance à marginaliser le témoignage de ceux — communistes et anciens communistes — qui constituent le coeur même de notre sujet. En définitive, tout bien pesé, nous avons inclus dans notre liste de 23 noms 10 communistes de la rue d'Ulm à la fin des années 40, soit un peu plus de 40 %.

En résumé, cette moisson de renseignements n'a pas été totalement désordonnée. Elle n'a pas pour autant prétention à la rigueur scientifique 19. Les 19 réponses sur lesquelles elle a débouché se répartissent de la manière suivante:

a) Six correspondants ont répondu par écrit aux questions posées (ou à certaines d'entre elles) : Etienne Bernand, Maurice Caveing, Jean Defrasne, Jean Ehrard, Robert Poujade, Jean-Louis Van Regemorter.

V) Nous avons eu un entretien avec treize autre normaliens : Maurice Agulhon, François Bédarida, Marcel Bordet, Jean Charbonnel, Michel Foucault, Pierre Jeannin, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie, Guy Palmade, Marcel Roncayolo, René Sazerat, Alain Touraine, Paul Viallaneix 20.

A partir de ces témoignages, nous avons donc pu tenter un travail de recoupement avec nos autres sources dont les apports — et les limites — sont exposés dans les pages qui suivent.

Le groupe le plus nombreux et le plus cohérent.

En 1956, le chroniqueur universitaire du Monde, Bertrand PoirotDelpech, évoquant les retombées de la crise hongroise sur la cellule communiste de l'École, estime que « le quart des normaliens étaient

19. Une autre précaution méthodologique a naturellement été prise : par-delà les problèmes généraux que pose l'utilisation des archives orales en histoire, les témoignages des anciens communistes ont été plus particulièrement confrontés à « l'indispensable multiplicité des sources ». On lira, sur ce sujet, les remarques méthodologiques de Jeannine VERDÉSLEROUX : « Champ scientifique et champ politique. L'étude du Parti communiste français », Actes de la recherche en sciences sociales, n°s 36-37, février-mars 1981, notamment pp. 29-31 (dans Au service du Parti, publié depuis, Jeannine Verdès-Leroux consacre un bref passage aux normaliens, Fayard, Éditions de Minuit, 1983, 585 p., pp. 105-106).

20. Entretiens réalisés entre le début décembre 1980 et la fin janvier 1981. Que nos dix-neuf correspondants et interlocuteurs soient assurés ici de notre gratitude. Emmanuel Le Roy Ladurie nous a reçu à deux reprises et nous a autorisé à consulter le manuscrit des souvenirs qu'il rédigeait alors sur son engagement politique. C'est dire que notre dette est grande envers lui. Par ailleurs, ce travail n'aurait probablement pas été possible sans le témoignage de Maurice Agulhon. Notre recherche doit beaucoup à la précision de ses souvenirs et à l'intérêt de ses remarques. Selon la formule consacrée, l'auteur de ces lignes reste cependant entièrement responsable de l'étude qui suit, qui n'engage naturellement que lui.


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inscrits au Parti communiste, il y a seulement quelques années » 21. L'historien britannique David Caute, en se fondant sur ce seul article, écrit que les communistes étaient 25 % rue d'Ulm « après la guerre »n. Quant à Théodore Zeldin, à partir d'une enquête d'Esprit de 1946 sur laquelle nous reviendrons, il décrit les élèves de l'E.N.S. comme « entraînés » vers le Parti communiste 23. Qu'en était-il dans la réalité? Les témoignages sont, sur ce point, concordants : l'estimation de 25 % est assurément excessive. Certes, cette proportion nous a été proposée par deux de nos correspondants, mais la majorité, en analysant les listes des promotions, parvient à un nombre nettement moins élevé.

Ce nombre a, d'ailleurs, varié dans le temps. Il est apparemment bas dans les promotions 1944, 1945 et 1946. Celles-ci devaient compter, en effet, deux à quatre communistes chacune. Compte tenu du nombre des promotions qui se trouvent, à l'époque, en même temps à l'École — les études y durant trois ou quatre ans en moyenne selon les disciplines —, on peut considérer que, vers 1946, la cellule communiste de la rue d'Ulm comprenait une vingtaine de normaliens — sur deux cents environ, scientifiques inclus 24 —, plus quelques agents 25. Ce nombre augmente ensuite, les promotions suivantes comptant davantage de communistes (cinq ou six en moyenne par promotion littéraire, légèrement moins chez les scientifiques). A la fin de la décennie, la cellule comptait donc vraisemblablement une trentaine de communistes, soit environ 15 % des deux centaines de normaliens littéraires et scientifiques. L'estimation de 25 % est donc à réviser à la baisse. Il n'en reste pas moins que l'image d'une École normale supérieure où le communisme était solidement implanté reste tout à fait fondée, et cela pour deux raisons.

Tout d'abord, avec une trentaine de membres à la fin de la décennie, le groupe communiste reste, rue d'Ulm, le groupe le plus nombreux et le plus cohérent. A gauche, la S.F.I.O. n'occupe plus la position dominante qui, on l'a vu, était la sienne dans les années 20. Un quart de siècle plus tard, en effet, la situation a changé. Certes, certaines promotions de l'immédiat après-guerre, par exemple celle de 1946, ont compté des socialistes et des sympathisants de la S.F.I.O. Bien plus, un « Cercle d'Études socialistes » avait été reconstitué à l'École, à l'initiative de Jean Ehrard et Marcel Roncayolo. En outre, les normaliens socialistes organiseront des conférences et inviteront notamment, au printemps 1947,

21. Le Monde, 17 novembre 1956.

22. CAUTE (David), Le communisme et les intellectuels français 1914-1966, trad. française, Gallimard, 1967, 474 p., p. 32.

23. ZELDIN (Théodore), Histoire des passions françaises, t. V, anxiété et hypocrisie, 1977, trad. française. Éditions Recherches, 1979, 550 p., p. 428.

24. Fait noirveau par rapport aux années 20 : les normaliens scientifiques jouent désormais un rôle dans la vie politique de l'École. Entre 1920 et 1930, la plupart des rares communistes étaient, en effet, des littéraires. A la fin des années 40, le taux de politisation des scientifiques, notamment pour ce qui concerne l'engagement communiste, devient beaucoup plus proche, semble-t-il, de celui des littéraires, particulièrement pour les mathématiciens. Mais les promotions scientifiques comportant moins d'élèves, le poids des littéraires demeure tout de même plus grand dans les groupes politiques de l'École.

25. Ces agents constituaient, semble-t-il, une cellule distincte.


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Léon Blum : celui-ci, devant une salle Dussane comble, dissertera sur « exercice et conquête du pouvoir » 26. Il n'en demeure pas moins que ce groupe socialiste est, à cette date, sur une position défensive et subit une double érosion. D'une part, les élèves de la rue d'Ulm vont parfois nourrir les rangs d'organisations éphémères de la gauche non communiste: ainsi, en 1948, le R.D.R., sans avoir été ce parti de normaliens qu'une légende tenace s'est plu à décrire, a attiré quelques socialistes ou socialisants, tels Paul Viallaneix ou Marcel Roncayolo. Roger Stéphane fréquentait l'École, David Rousset est venu y faire une conférence, et le prestige de 1' « archicube » Sartre a fait le reste. D'autre part, des conversions communistes ont amaigri les effectifs du groupe socialiste : par exemple, Michel Simon, d'abord socialiste, succède à Jean Ehrard comme secrétaire du Cercle d'Études socialistes, avant de devenir communiste pendant la deuxième partie de son séjour à l'École.

Il existe bien un groupe, les « talas », qui rassemble à cette époque un nombre plus grand de normaliens que le Parti communiste. Mais, sur le plan politique, ces élèves catholiques constituent beaucoup plus une nébuleuse qu'un groupe homogène. L'année 1947 est, du reste, marquée par une crise passagère du groupe « tala », liée à la présence d'une minorité intégriste remuante 27, tandis que nombre de « talas » subissent l'attrait du communisme. Très rares sont, en tout cas, les sympathisants du M.R.P. Ajoutons que l'influence d'Esprit et d'Emmanuel Mounier est alors à son zénith rue d'Ulm 28.

Les normaliens appartenant à des formations politiques de la droite sont, dans les années qui suivent la Libération, pratiquement inexistants, à l'exception, toutefois, d'un petit groupe R.P.F. animé par Robert Poujade et Jean Charbonnel. Ce dernier adhère au Rassemblement du Peuple Français peu après son entrée rue d'Ulm. En ces lieux, les gaullistes ne sont alors, selon lui, qu'une «poignée» 29. Robert Poujade parle, pour sa part, d'un « groupuscule infime » 30. Le futur secrétaire général de l'U.D.R., qui entre rue d'Ulm en 1946, adhéra lui aussi au petit groupe R.P.F. ; mais il exerça surtout les fonctions de secrétaire national des étudiants du R.P.F. 31.

26. Cette conférence eut lieu le 30 mai 1947. La date rendait le sujet délicat à traiter dans une École Normale Supérieure où les communistes étaient actifs. Il n'y eut pourtant pas d'incidents (témoignages recoupés). Cf. le texte de cette conférence dans OEuvre de Léon Blum (1945-1947), Paris, Albin Michel, 1958, 472 p., pp. 427-437.

27. Qui avait invité, par exemple, Gustave Thibon à venir faire une conférence rue d'Ulm.

28. Témoignage F. Bédarida, «c prince tala » à l'E.N.S. à partir de juin 1947, après avoir joué un rôle à la J.E.C. de Louis le Grand.

29. J. CHARBONNEL, entretien avec l'auteur et l'Aventure de la -fidélité, éd. du Seuil, 1976, 299 p., p. 57. Tout en militant au R.P.F, J. Charbonnel soutient à cette date les efforts du groupe « républicains populaires indépendants » de Louis Terrenoire et Edmond Michelet (ibid.).

30. Discours de Robert POUJADE au « Pot J> de printemps de l'E.N.S., Bulletin de la Société des Amis de l'École Normale Supérieure, n° 148, octobre 1980, p. 21 (désormais B.S.A.E.N.S.).

31. Ibid. et correspondance avec l'auteur.


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Au regard de la faible ampleur des effectifs des autres groupements de l'École, ceux de la cellule communiste retrouvent donc une importance réelle, surtout si l'on tient compte, par ailleurs, du fait qu'une partie des deux cents élèves de la rue d'Utm n'était pas politisée.

Les couronnes extérieures : les sympathisants.

Il existe une deuxième raison à cette réalité de la position dominante du Parti communiste rue d'Ulm. Il s'agit, par-delà le nombre déjà important de membres de la cellule, de l'existence d'une mouvance de sympathisants. A cette date, en effet, le « Parti » exerce une forte influence sur une part notable des normaliens. Au noyau central des membres de la cellule s'ajoutent deux couronnes extérieures.

D'une part, nombreuses sont, en cours d'études, les « conversions ». Des socialistes, on l'a vu, prennent un beau jour « la carte ». Il apparaît du reste que ce problème de la « carte », du pas à franchir, est essentiel dans les préoccupations d'une partie des normaliens de l'après-guerre, qui forment ainsi un deuxième cercle communiste qui alimente le cercle central. Les socialistes ne sont pas les seuls touchés par le phénomène. Les normaliens communistes viennent également des rangs catholiques et deux exemples sont, à cet égard, éloquents. Et d'abord celui de Maurice Caveing, qui anima la cellule de 1946 à 1948. Appartenant à la promotion 1944, originaire de la khâgne de Lyon, Maurice Caveing passera l'agrégation de philosophie en 1948. Il adhère au Parti communiste en 194632 et s'affirme rapidement comme le leader de la cellule, tout en restant catholique. Cette double appartenance le conduira au groupe des Chrétiens progressistes. L'entretien qu'il accorde, dans Le Monde, au journaliste Raymond Millet 33 montre bien l'influence qu'a eue sur son itinéraire politique la découverte de Marx et de Hegel 34. L'autre exemple est celui de Louis Althusser. Né en 1918, il est reçu au concours de la rue d'Ulm en juillet 1939. Mais la guerre qui éclate le conduira au Stalag IA et ce n'est en fait qu'en 1945 qu'il entrera rue d'Ulm. Il y restera désormais sans solution de continuité puisqu'après avoir passé l'agrégation de philosophie en 19483S, il y devient « caïman » de philo32.

philo32. mai-juin 1948, p. 831.

33. « La Jeunesse et le marxisme, II. Du côté des chrétiens », Le Monde, 18 juin 1948, pp. 1 et 6.

34. Influence confirmée par Maurice Caveing, en décembre 1980, dans une réponse écrite à notre questionnaire. Également lettre de Maurice CAVEING et Jean VERLHAC à Esprit (aoûtseptembre 1945, pp. 245-249), où l'un et l'autre dénoncent le « panchristianisme » de l'A.CJ.F. et attaquent le M.R.P. Outre l'article du Monde, déjà signalé, on pourra se reporter à d'autres articles de Maurice CAVEING (Esprit, mai-juin 1948, pp. 831-851 ; « la néo-critique de la politique communiste et les bases de cette politique », (Des chrétiens prennent position, n° 4, janvier 1948, pp. 4-5), et « Un nouvel " Esprit " de prophétie », ibid., n° 5, février 1948, pp. 4-6).

35. Reçu deuxième derrière le normalien Deprun. Cette agrégation de philosophie de 1948 est un grand cru, puisqu'on y trouve, outre Louis Althusser et Maurice Caveing, les nonnormaliens François Châtelet et Gilles Deleuze (Revue universitaire, 1948, p. 232). En juin de la même année, Gaston Bachelard porte le jugement suivant sur l'agrégatif Althusser : « Excellent élève. Esprit très solide. Doit faire une belle carrière ». (AN 61 AJ 269).


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sophie (agrégé-répétiteur dans l'argot normalien). Les témoignages recoupés montrent que, dans les premières années de son séjour à l'École, Louis Althusser, ancien élève de Jean Lacroix dans la khâgne de Lyon, reste avant tout un chrétien qui participe aux réunions du groupe «tala». Ce n'est qu'en 1948, semble-t-il, qu'il s'inscrit à la cellule communiste 36. Toutefois, il n'en deviendra pas immédiatement une figure de proue 37, même si, dès cette époque, il exerce une influence en ce sens, en tant que «caïman», sur les agrégatifs de philosophie 38. Chez Maurice Caveing, comme chez Louis Althusser, on le voit, le terreau d'origine est la foi catholique et le point d'arrivée l'engagement dans les rangs du P.C.F. Mais ce parcours similaire ne passe pas forcément par les mêmes étapes. Dans le premier cas, par le biais des Chrétiens progressistes, l'engagement communiste n'est pas rupture avec la foi. Dans l'autre cas, au contraire, il y eut peut-être rupture.

Les sympathisants ne sautent pas tous le pas, loin de là. Mais ils constituent — et c'est la deuxième couronne extérieure — une sorte de mouvance qui ajoute encore au poids du Parti communiste rue d'Ulm. Il est difficile de cerner avec précision les limites de ce troisième cercle. Les critères retenus sont forcément arbitraires et évoluent avec la conjoncture intérieure et internationale. Pour la période qui nous intéresse ici, il existe pourtant un critère ressenti comme tel à l'époque par les différentes factions politiques de l'École: ce sont, nous le verrons, les prises de position individuelles au Syndicat, dans le conflit latent qui oppose socialistes et communistes. Et il est clair que si, le plus souvent, les seconds parvinrent à conserver le contrôle de la section syndicale, ce fut grâce à l'appoint des voix de cette mouvance. Mouvance qui puisait notamment, là encore, dans le vivier « tala ». Et cette collaboration se poursuivait, du reste, en dehors du Syndicat : par une froide nuit de décembre 1947, par exemple, au moment des « lois scélérates », une quinzaine de normaliens ont battu la semelle devant l'immeuble de l'Humanité. Ce petit groupe de gardes n'était pas constitué uniquement de normaliens communistes. Le « prince tala » et plusieurs de ses coreligionnaires furent, semble-t-il, de l'équipée.

Ce « philocommunisme » 39 était bien différent de celui des « talas » de la première couronne extérieure et ne débouchait pas, le plus souvent, sur l'engagement dans les rangs des Chrétiens progressistes ou du Parti

36. Date confirmée en 1983 : « Dans mes papiers, j'ai retrouvé une lettre où Louis me racontait ses origines... : " ...Lycéen et étudiant, j'ai été militant d'Action catholique... En 1948, je suis devenu professeur de philosophie et j'ai adhéré au Parti communiste français... " ... » (Maria-Antonietta MACCIOCCHI, Deux mille ans de bonheur, Grasset, 1983, 591 p., p. 379).

37. Il semble même que, dans un premier temps, il milita, en tant que <t caïman », à la cellule des agents.

38. Témoignage de Michel Foucault.

39. Michel Winock emploie ce terme pour désigner l'attitude d'Esprit en face du communisme dans les années qui suivent la Libération (cf. Michel WÏNOCK, Histoire politique de la revue Esprit (1930-1950), Le Seuil, 1975, 450 p., notamment le chapitre X, pp. 289-314 : « Pour une nouvelle gauche, 1947-1950 »).


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communiste (ou des deux). Ces « talas » se contentaient alors de camper aux franges du « Parti », sans franchir le fossé. Il faudrait naturellement tout un article pour analyser leur vision politique et leurs motivations. Versons seulement au dossier l'enquête d'Esprit 40, en 1946, sur « Ceux qui en étaient, ceux qui n'en étaient pas. Enquête sur le communisme et les jeunes », à laquelle répondirent, entre autres, des normaliens qui s'expliquaient sur leur attitude vis-à-vis de « la séduction du communisme ». Sous bénéfice d'inventaire, notons que « ceux qui en étaient » ou qui « en étaient » à moitié invoquent souvent 1' « efficacité » et le « refus lucide basé sur la connaissance de l'histoire de l'homme et la certitude de son lent progrès » : en d'autres termes, écrivent-ils, à la différence des autres engagements qu'offre l'époque — et notamment celui des « cafardouilleux du perd-son-temps-nalisme » 41 —, le Parti communiste offre à l'intellectuel, même sur ses franges, l'action concrète et apparemment efficace, satisfait son souci de cohérence et nourrit son espérance.

Le Syndicat.

L'influence du groupe communiste s'est exercée également par le relais syndical. En 1946, en effet, une section syndicale est implantée à l'École normale 42 : le Syndicat est né. En 1946-1947, son Bureau est composé de cinq membres : Caveing, Agulhon, Epchtein, Ehrard et Jauzein. Le secrétaire était, à cette date, Maurice Caveing 43. Ses prises de parole au Syndicat sont restées célèbres. Ainsi, les normaliens socialistes furent-ils définis comme « ceux qui s'en vont rasant les murs, la haine au coeur » **, lors des grandes discussions au sujet de la scission de la C.G.T.

Le Syndicat faillit, en effet, éclater pendant l'hiver 1947-1948, après la rupture C.G.T.-F.O. Les communistes prêchent alors pour le maintien à la C.G.T., tandis que l'autre fraction du Syndicat préconise la solution

40. Février 1946, pp. 191-260.

41. Ibid., p. 197.

42. Cf. Libération, n° 705, mardi 12 novembre 1946, p. 2. En décembre 1928 était déjà apparu un « syndicat des élèves des Écoles Normales Supérieures » (cf. l'Université, n° 1, janvier 1929, p. 1).

43. Seront ensuite secrétaires, entre autres, Maurice Agulhon et Emmanuel Le Roy Ladurie.

44. L'alexandrin frappa apparemment les esprits puisque, un tiers de siècle plus tard, lors de nos entretiens, trois personnes nous l'ont successivement rappelé. Cette éloquence énergique était, d'ailleurs, devenue légendaire : lors de la « Revue » de 1947, par exemple, à l'École, le personnage de Maurice Caveing apparaît au tableau 2 de l'acte I (tableau intitulé « Fistule de Coulage », dans une pièce qui, elle, a pour titre « Du Pot... Dupont... Du Poncet ») et ses quatorze répliques sont les suivantes : « Camarades ; le scandale a assez duré ; il serait criminel de garder le silence ; je voudrais soulever des indignations légitimes ; vous avez vu notre menu ? ; êtes-vous, oui ou non, satisfaits ? ; non, n'est-ce pas ? alors il faut passer aux actes ; faites confiance au bureau du syndicat ; investissez-nous des pleins pouvoirs ; mais que dirons-nous de la commission du Pot ? ; j'en appelle à l'opinion publique ; Gotteland devra donner des explications, en attendant, réunissons l'Assemblée générale ; je réclame une Assemblée générale après le Pot » (texte de la Revue 1947, retrouvé à AN 61 AJ 165).


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de l'autonomie. Cette dernière solution l'ayant emporté et les communistes ayant décidé, en définitive, de ne pas abandonner les rangs de la F.E.N., le Syndicat resta uni. Et, dans l'unité préservée, son action se révéla fructueuse. En 1946, à la création, les revendications étaient restées très traditionnelles : amélioration du « Pot », modernisation des dortoirs et, surtout, augmentation du « pécule » : les normaliens sont, à cette date, des boursiers de l'Université de Paris ; ils reçoivent à ce titre, en 1946, outre le gîte et le couvert, une bourse de 10 000 francs par an, payable par dixièmes (somme qui correspond, en théorie, au montant des avantages de la pension pour les mois d'été). Par ailleurs, les normaliens syndiqués se plaignent d'être aiguillés, après l'agrégation, vers l'enseignement secondaire, et ils proposent que l'École normale supérieure s'appelle désormais « École normale supérieure de la Recherche » 45. Jusque là, en fait, rien que de très traditionnel 46. Mais, rapidement, la principale doléance du Syndicat va porter sur le statut des élèves et sur la revendication de celui de fonctionnaire stagiaire. Une telle revendication portera rapidement ses fruits, puisqu'une loi du 26 août 1948 accorde cette qualité aux élèves de troisième et quatrième années. Cette loi, applicable à dater du 1er octobre 1948, ne concernait pas les deux premières années, dont les élèves restaient boursiers. Dès lors, le Syndicat revendiquera la modification de la loi et l'extension à tous les normaliens du statut de 194847. C'est un normalien, Maurice Deixonne, qui proposera, lors de la session parlementaire de 1953, une telle extension 48. Un rapport de M. Lamousse au Conseil de la République conclut dans le même sens 49 et une loi du 20 mars 1954 supprime toute discrimination entre les promotions normaliennes.

L'influence communiste dépassait le seul syndicat de la rue d'Ulm. Les sections syndicales des cinq E.N.S. (Ulm, Saint-Cloud, Sèvres, Fontenay et l'E.N.S.E.T.) étaient regroupées dans le Cartel des Écoles normales supérieures, solidement noyauté par les militants du Parti. C'est, par exemple, Maurice Agulhon qui, au sein du Bureau ulmien, était chargé des rapports avec les quatre autres E.N.S. Ces quatre Écoles avaient elles aussi des sections syndicales à forte implantation communiste, à l'exception peut-être de Saint-Cloud dotée, quelque temps, d'un solide noyau trotskyste.

Le Syndicat et le Cartel des Écoles normales supérieures appartenaient déjà au monde du syndicalisme enseignant. Pour de jeunes militants au

45. Cf. Libération, réf. cit.

46. Cf. par exemple, une enquête de Jean DUCHÉ dans Le Figaro en septembre 1950, sur le thème : « Ils ont vingt ans en 1950 » (enquête reproduite dans B.S.A.E.N.S., n° 62, juin 1951, pp. 16-17). Les normaliens interrogés se plaignent d'être poussés vers l'enseignement secondaire et, à la question « Alors, quelle est votre idée du bonheur ? », l'un d'entre eux répond : « Faire une thèse... ».

47. Cf. par exemple. Combat des 7, 14 et 21 juin 1950 et Franc-Tireur du 14 décembre 1951.

48. Assemblée nationale, 2e législature, session de 1953, document parlementaire n° 6527 (annexe au procès-verbal de la séance du 16 juillet 1953), 10 p. : Support de M. Deixonne tendant à modifier la loi du 26 août 1948.

49. Conseil de la République, année 1954, document n° 14 (annexe au procès-verbal de la séance du 9 février 1954), 10 p.


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statut encore hybride, se posait donc également le problème du syndicalisme étudiant et particulièrement de l'appartenance à l'U.N.E.F. Le Parti communiste décida de tenter de favoriser une évolution de cette organisation, jusque-là bien ancrée à droite et où, à cette date, la « Corpo » de Droit de Paris, dirigée par Jean-Marie Le Pen, jouait un grand rôle. D'où l'idée de faire entrer en bloc à l'U.N.E.F., par le biais d'une double affiliation (S.N.E.S.-F.E.N. et U.N.E.F.), les élèves inscrits au Cartel des E.N.S. Un peu avant Pâques 1949, date à laquelle doit se tenir au Touquet le Congrès de l'U.N.E.F., la presse communiste rend compte de «l'action contre la décrépitude de l'enseignement officiel » ; sous ce titre, un article dans l'Humanité du 10 mars 1949 évoque la « critique hardie » menée par les étudiants communistes, et donne trois exemples : à la Faculté de Droit, interpellation du professeur Moyelle qui a « loué les mérites » du plan Marshall; à la Faculté de Médecine, contestation par tracts du cours sur l'alcoolisme du professeur Joannon (l'alcoolisme est, précise ce tract, « une donnée du monde capitaliste ») ; à la Faculté des Lettres, enfin, le professeur Labrousse est attaqué par le journal Renaissance, organe des étudiants communistes en histoire, qui « publie un numéro spécial qui reprend les thèses du falsificateur et dénonce les trahisons du marxisme perpétuées par le "marxien" Labrousse». L'auteur de l'article de l'Humanité, Annie Besse 50, à cette date membre du Bureau fédéral de la Seine, charge le jeune normalien Maurice Agulhon, membre du Cartel des E.N.S., de se rendre au Touquet pour négocier l'entrée de ce Cartel à l'U.N.E.F. L'aile droite de cette organisation ayant réussi à faire traîner les négociations, l'entrée souhaitée n'eut pas lieu à ce Congrès. Elle s'opéra cependant un peu plus tard et, au début des années 50, Emmanuel Le Roy Ladurie, par exemple, a pu représenter les Écoles normales supérieures aussi bien au S.N.E.S. qu'à l'U.N.E.F. «.

Le Cercle Politzer.

Si l'animation syndicale a été, pour les normaliens communistes, une forme d'action importante, il reste que cette action a revêtu également d'autres formes et que ces formes ont, à l'image du nombre des communistes rue d'Ulm, évolué entre la Libération et le début des années 50. L'activité de la cellule de la rue d'Ulm 52 épouse assez étroitement, en

50. Normalienne, auteur d'un mémoire de maîtrise en 1947 sur « les transformations de la structure artisanale dans le 3e arrondissement de Paris de 1896 à 1946 » (cf. liste des D.E.S. de 1947, Revue Historique, 1948, 1, p. 157), sous la direction d'Ernest Labrousse, la future Annie Kriegel est reçue à l'agrégation d'histoire et géographie en 1948 (cf. Revue Universitaire, 1948, p. 235).

51. Emmanuel LE ROY LADURIE, Paris-Montpellier, Gallimard, 1982, 262 p., p. 103.

52. Cellule qui fut dirigée, entre autres, par Jean Defrasne et Marcel Caveing, Claude Engelmann, Michel Crouzet et Emmanuel Le Roy Ladurie. Elle était rattachée à la section du 5e arrondissement. Il était, par ailleurs, conseillé aux militants de la rue d'Ulm de fréquenter, d'une part, les cercles communistes de la Sorbonne (par spécialités), d'autre part, les cellules de quartier, par exemple celle de la rue Mouffetard. En fait, seuls les plus zélés des normaliens s'astreignaient à cette double (ou triple) appartenance. Cette cellule de la rue d'Ulm publiait un journal (quelques feuillets ronéotés, semble-t-il) dont nous n'avons pu retrouver des exemplaires. Les témoignages varient même sur son titre : « Rue d'Ulm » pour les uns, « Le Cothurne Rouge » pour les autres.


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effet, la conjoncture intérieure et internationale, et l'on peut distinguer, pour la période qui nous intéresse ici, deux phases apparemment bien tranchées.

Jusque vers 1948-1949, les militants communistes de l'École portent une grande partie de leurs efforts vers des tâches de rassemblement : travail au Syndicat, on l'a vu, mais aussi animation du Cercle Politzer. La plupart des groupes politiques avaient, en effet, leur cercle, dont l'activité essentielle portait sur l'organisation de conférences. Le Cercle Proudhon, animé par les gaullistes, invita, entre autres, Jean Nocher, Edmond Michelet ou Louis Terrenoire. Le Cercle d'Études socialistes reçut plusieurs parlementaires socialistes (notamment Jean Le Bail et Maurice Deixonne), ainsi que Léon Blum. Mais, si l'on met à part ce dernier orateur qui, on l'a vu, attira de nombreux auditeurs, il semble que les conférences du Cercle Politzer aient été statistiquement les plus prisées : la salle des Actes était facilement remplie pour les orateurs du Parti, alors qu'Edmond Michelet gardait encore en mémoire, deux décennies plus tard, le maigre auditoire qui vint assister à son exposé 53.

Pendant cette première période, le choix des invités communistes, Jean Bruhat, Marcel Cachin, Benoît Frachon, entre autres, n'a guère entraîné de remous de la part de l'administration ou des autres normaliens. Quand, au « pot » de décembre 1948, le président de la Société des Amis de l'E.N.S., André François-Poncet, recevant Yvon Delbos, ministre de l'Éducation nationale, glisse dans son discours que la jeunesse a besoin « d'un ordre, d'une direction », les élèves unanimes, par la voix de leur « cacique général » Raymond Weil, condamnent implicitement peu après, dans une «note rectificative», ces allusions et rappellent que «jamais aucun incident n'est venu troubler une des conférences organisées à l'École »M. En somme, la période qui va jusqu'à l'année universitaire 1948-1949 voit, grâce à ces opérations de rassemblement, un Parti communiste bien intégré rue d'Ulm et qui s'est constitué une large mouvance de compagnons de route, sans doute plus nombreux que les militants eux-mêmes. Et la rupture de 1947 n'a pas entraîné, semble-t-il, de modification immédiate de cette atmosphère et de ce rapport de forces 55.

Une deuxième « glaciation stalinienne » ?

C'est, semble-t-il, durant cette même année 1948-1949 que les choses commencèrent à changer et 1' « affaire Tito » fut, à cet égard, apparemment décisive. Elle tendit alors, rue d'Ulm, les rapports entre communistes et non-communistes et l'attrait du Parti hors de la cellule s'en trouva diminué. La large mouvance constituée dans les années précédentes, notamment parmi les « talas », s'effrita. On en arriva donc à une cellule dont les

53. Témoignage de Jean CHARBONNEL (entretien avec l'auteur et l'Aventure de la Fidélité, p. 57).

54. B.S.A.E.N.S., n° 57, février 1949, p. 19, et n° 58, juin 1949, p. 12.

55. Atmosphère qui fait que cohabitent sans problème dans la même « turne », à la rentrée 1948, le gaulliste Robert Poujade et les communistes Gisselbrecht et Crouzet (cf. témoignage de R. POUJADE, B.S.A.E.N.S., n° 148, octobre 1980, p. 19).


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effectifs, à la fin des années 40, étaient certes en augmentation, on l'a vu, mais dont l'influence sur les non-communistes commençait parallèlement à décliner. Bien plus, les structures de rassemblement mises en place perdirent alors de leur souplesse. Le syndicat est davantage et plus ouvertement noyauté. Le Cercle Politzer invite des personnalités moins oecuméniques : la venue d'André Marty suscite une vague de protestations, et Pierre Courtade vient faire une conférence sur Rajk, Dominique Desanti sur Tito et André Wurmser sur les « blouses blanches ». Les membres de la cellule pratiquent davantage que précédemment une manière de terrorisme intellectuel et les tribuns locaux se font davantage inquisiteurs : un étudiant américain, admis rue d'Ulm comme élève étranger, est ainsi accusé par G. Cogniot, venu faire une conférence à l'École, d'être un agent de la C.I.A., sans que l'auditoire normalien en soit autrement choqué 56. Sans aucun doute, c'est au tournant de la décennie que la cellule de la rue d'Ulm, tant dans le comportement de ses membres que dans le langage employé, connaît sa période la plus sectaire.

Les formes d'action elles-mêmes changent. A la revendication syndicale et aux habiles manoeuvres de couloirs succède une période d'action directe : on conteste, par exemple, la présence dans les murs de l'École du Laboratoire de physique dirigé par Yves Rocard, accusé de travailler pour la Défense Nationale ou... pour les Américains 57. En 1948, les cérémonies organisées à la Sorbonne pour l'anniversaire de la Révolution sont quelque peu troublées par les étudiants communistes, dont certains normaliens, qui chahutent les personnalités socialistes présentes, dont Edouard Depreux, ministre de l'Éducation nationale, et Léon Blum. Quatre ans plus tard, c'est armés de gourdins que certains normaliens se rendent aux manifestations contre Ridgway.

Devant cette escalade dans l'agitation, la marge de manoeuvre de l'Administration de l'École normale supérieure est des plus étroites. Certes, une circulaire du 18 août 19485S, et une autre du 19 novembre 1948 59, signalaient l'interdiction de tout groupement politique ou confessionnel à l'intérieur de l'établissement. Mais la composition du Conseil de l'École, où les élèves sont représentés non plus par le seul « cacique général » mais par une délégation élue, réduit la latitude de l'initiative du directeur. Ainsi, par exemple, quand en janvier 1951 se tient un meeting à l'École rassemblant les normaliens communistes mais aussi des ouvriers du bâtiment en train de travailler à l'agrandissement des locaux qu'ils ont conviés à la réunion, et après qu'une adresse ait été envoyée au

56. E. LE ROT LSDUEIE, op. cit., passim.

57. Les trois directeurs successifs du Laboratoire de physique, Henri Abraham, Eugène Bloch et Georges Bruhat sont morts en déportation. En 1945, le normalien Yves Rocard (promotion 1922), ancien résistant, prend la direction du Laboratoire, qu'il conservera jusqu'en 1974. Membre, par ailleurs, du Commissariat à l'Énergie Atomique, Yves Rocard institua une coopération entre le Commissariat et le Laboratoire de la rue d'Ulm (cf. témoignage d'A. KASTLER dans B.S.A.E.N.S., n° 142, juillet 1978, p. 12).

58. Cf. le débat sur cette circulaire au Conseil municipal de Paris, en décembre 1949, après que les communistes aient demandé son abrogation (Le Monde, 21 décembre 1949).

59. AN 61 AJ 2895.


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général Eisenhower et qu'une grève ait été décidée, le directeur n'obtient que de justesse un blâme contre les élèves ayant participé au meeting. Brandissant une menace de démission, il demandera du reste une modification de la composition du Conseil ou la mise en place d'un « conseil de discipline restreint »*°.

Certes, des non-communistes participent encore à certaines manifestations aux côtés des communistes — ainsi l'adresse au général Eisenhower recueille-t-elle soixante-dix signatures —, mais on est loin, à cette date, des compagnons de route qui, trois ans plus tôt, allaient garder, par une nuit froide, le siège de l'Humanité. Si le groupe communiste est, de la Libération au début des années 50, le groupe le plus nombreux et le plus homogène rue d'Ulm, il n'en a donc pas moins connu une évolution, qui épouse assez étroitement la conjoncture intérieure et internationale. Excommunication de Tito, procès et purges : la rue d'Ulm en subit les contrecoups et, à l'image du reste de l'intelligentsia communiste française, semble, à partir de l'année 1948-1949, s'enfoncer dans « la deuxième glaciation stalinienne » 61 : l'École de l'an III s'imagine devenant « les usines Poutilov» — telle est, tout au moins, l'expression qu'employaient alors, avec le plus grand sérieux, certains communistes de la rue d'Ulm —, les scientifiques en arrivent à prendre au premier degré le slogan « Ridgway-la Peste » et le lyssenMsme n'y est pas unanimement repoussé 62. Avec un an de décalage, la grande fracture de 1947 se dessine donc à l'horizon intellectuel et politique de la rue d'Ulm.

La génération de 1925.

Reste une question qui, à elle seule, justifierait une longue étude, et que l'on ne fera ici qu'effleurer. Pourquoi les normaliens « nés en 1925 » 63 ont-ils été sensibles à ce point à l'attrait du Parti communiste français ? Les paramètres individuels interfèrent à coup sûr dans un tel engagement. Mais l'ampleur du phénomène autorise à poser la question également en termes collectifs.

Un premier élément de réponse est suggéré par la comparaison ébauchée plus haut entre 1925 et 1945 : dans une École traditionnellement orientée à gauche, la S.F.I.O. représente encore en 1925 la structure d'accueil appropriée pour de jeunes intellectuels aspirant à la Révolution. Une génération plus tard, et plus particulièrement dans le climat des années qui suivent la Libération, cette structure s'est déplacée vers le Parti communiste. L'École normale supérieure serait, dans cette perspective, à l'unisson de la fraction de gauche du monde intellectuel français.

60. Ibid. (Rapport du directeur de l'E.N.S. au ministre de l'Éducation nationale, 26 janvier 1951).

61. Pour reprendre la formule connue d'Edgar MORIN dans Autocritique (rééd. coll. « Politique », Le Seuil, 1975, 256 p., p. 115).

62. A tel point que, trente ans après, certains normaliens avancent que le suicide d'un jeune communiste de la section des sciences naturelles, qui se jeta, en 1949, du haut des toits de l'École, aurait peut-être été lié aux remous parisiens de l'affaire Lyssenko.

63. Cf. Les temps modernes, « nés en 1925 », n° 32, mai 1948, pp. 2037-2057.


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dreyfusarde à la fin du siècle dernier, attachée à la République des professeurs — radicale pour les aînés, socialiste pour les cadets — dans les années 20, sensible à l'attrait communiste après la seconde guerre mondiale. Ce qui fait, d'ailleurs, que l'on observe, parmi les normaliens communistes de 1945-1950, de nombreux jeunes gens issus d'un milieu de petits fonctionnaires 64 et dont le communisme est un communisme de continuité. La famille est souvent socialiste ou socialisante et, le phénomène de génération aidant, le fils devient communiste, à une époque où les normaliens quinquagénaires deviennent éventuellement parlementaires S.F.I.O.

Les raisons invoquées pour expliquer la domination du communisme sur une part importante du monde intellectuel à la Libération 65 seraient donc valables pour « Normale » : prestige des communistes du « Parti des 75 000 fusillés », regain de l'attrait exercé par l'U.R.S.S. 66, sacralisation de la classe ouvrière. Ce dernier facteur a notamment joué sur un certain nombre de normaliens issus de milieux plus aisés. Il est alors possible de parler d'un communisme de rupture : si le communisme de continuité décrit plus haut puisait dans un terreau familial orienté à gauche, ce deuxième cas de figure débouche souvent sur la découverte de la classe ouvrière et du Parti communiste à partir d'une révolte contre le milieu d'origine.

64. Nous laissons ici de côté un point fondamental mais qui demanderait un trop long développement : le problème de l'origine sociale des normaliens et de l'évolution éventuelle de cette origine entre 1925 et 1945. La mise en parallèle des sondages que nous avons faits dans les promotions qui suivent la Libération avec les études plus précises que nous avons menées sur les normaliens des années 1920 nous laisse penser qu'il n'y a pas, sur ce point, d'évolution notable. Les classes moyennes y restent largement majoritaires. Jean MEUVRET, dans une brève comparaison entre les promotions 1920-1924 et 1939-1943 notait tout de même une diminution des fils de postiers et d'instituteurs (cf. B.S.A.B.N.S., n° 54, mai 1947, p. 32). Sans doute était-ce l'amorce d'un phénomène qui s'est amplifié dans les années 1950 : les éléments statistiques que présentent Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur l'origine sociale des élèves des Écoles Normales Supérieures de Sèvres et de la rue d'Olm en 1961-1962 indiquent alors, en effet, une sur-représentation incontestable des catégories sociales les plus favorisées (cf. P. BOURDIEU et J.-C. PASSERON, Les héritiers : les étudiants et la culture, Paris, Éditions de Minuit, 1964, 181 p., pp. 22-23). Sur l'origine sociale des normaliens de l'entredeux-guerres, cf. notre contribution à HOWORTH (J.) et CERNY (Ph. G.), Elites in France : origins, reproduction and power, Londres, 1981.

65. Part qu'il convient de ne pas surestimer (cf. l'ouvrage, déjà signalé, de Jeannine VERDÈS-LEROUX, notamment pp. 15-16). Quant aux normaliens communistes, « ils étaient à cette époque anonymes... (et) le prestige qu'ils ont acquis ultérieurement, par une oeuvre tout entière écrite à l'extérieur du Parti communiste, n'est pas à mettre à l'actif du parti » (ibid., p. 105). Il n'en demeure pas moins qu'une gloire rétroactive entoure le Parti à l'énoncé des listes de jeunes intellectuels qui passèrent dans ses rangs (cf. notre analyse sur ce point dans notre chapitre « A la recherche de la France contemporaine » de la nouvelle édition du tome II de l'Histoire de la civilisation -française, de Georges DUBY et Robert MAKDROU, Armand Colin, 1984, pp. 360-361).

66. Versons seulement ici au dossier la vision de l'U.R.S.S. d'un jeune normalien de 1949, telle qu'E. LE ROY-LADURIE la reconstitue à trois décennies de distance : « (...) Je croyais au paradis (...) Un monde de fraîches et blondes kolkhoziennes aux yeux bleus, de bébés et de pouponnières, de barrages électriques aux lignes nettes, de tractoristes virils aux manches retroussées, aux avant-bras zébrés de poils roux et au regard clair, s'offrait à mon admiration (...). J'étais comme Edith Piaf: quand le communisme me prenait dans ses bras, je voyais la vie en rose... » (op. cit., p. 92).


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La recherche des facteurs de l'attrait du communisme sur les normaliens conduit à poser une seconde question, dont la réponse ne peut, là encore, qu'être ébauchée : quelle est la place réelle du marxisme dans les préoccupations normaliennes de la fin des années 40 ? Là encore, le sujet demanderait à lui seul une recherche particulière 67. Tout d'abord, notons — et l'étude de Normale fournit, à cet égard, un observatoire de premier plan — que cette période est, plus largement, une période charnière : l'univers intellectuel des khâgneux et des normaliens est, jusque-là, essentiellement placé sous le signe de la littérature. Dans leur khâgne de Louis-le-Grand, par exemple, pendant l'Occupation, JeanFrançois Lyotard et Alain Touraine discutent interminablement des mérites comparés de Montherlant et de Gide 68. De même, peu avant la guerre, Jean Touchard prépare Normale dans la khâgne d'Henri-IV — où se trouve également Maurice Clavel — dans laquelle André Gide est un maître à penser 69. Les années qui suivent la Libération vont voir la philosophie détrôner progressivement la littérature. Dans l'entre-deuxguerres, les professeurs qui, souvent, exercèrent le plus d'influence sur leurs khâgneux, furent les professeurs de lettres : André Bellessort, Albert Bayet ou Jean Guéhenno, par exemple, sur trois registres différents. Dans les années 40, les philosophes leur raviront ce rôle de premier plan : Jean Hyppolite, Ferdinand Alquié et Etienne Borne exerceront à leur tour, sur certains khâgneux, un magistère moral 70. Ce phénomène de l'impact de la philosophie — auquel succédera, plus tard, celui des sciences humaines — s'amorce à peine dans la période que nous étudions 71. Il n'en est pas moins déjà sensible.

67. Pour s'en tenir aux seuls normaliens, il faudrait, en effet, reconstituer une véritable généalogie des influences pour étudier l'itinéraire intellectuel de certains « éveilleurs » de la Libération, tels Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty ou Jean Hyppolite. Il faudrait, par exemple, tenter de retrouver, dans les années 30, les lieux où s'élabore le paysage intellectuel de l'après-guerre : ainsi, entre autres, le séminaire d'Alexandre Kojève consacré à l'étude de La Phénoménologie de l'Esprit de Hegel, à l'École des Hautes Études de 1933 à 1939.

68. TOURAINE (Alain), Vn désir d'histoire, Stock, 1977, 276 p., p. 21.

69. TOUCHARD (Jean), Littérature et politique, Institut d'études politiques de Paris, t. II, dact., 105 p., p. 43.

70. Qui ne va pas, le plus souvent, dans le sens d'une découverte du marxisme : à Louis-le-Grand, par exemple, seul l'historien Emile Tersen est marxiste, à cette date. Beaucoup de professeurs déjà en poste en khâgne avant la Seconde Guerre mondiale enseignent une philosophie qui doit peu — Kant exclu — à l'Allemagne : en 1938-1939, aucun des professeurs de philosophie de khâgne, d'hypokhâgne ou de terminale du lycée Henri-IV n'est marxiste, à l'exception de René Maublanc, et c'est sa classe de philo III que choisit, pour cette raison, le jeune Pierre DAIX (J'ai cru au matin, R. Laffont, 1976, 479 p., p. 17). La relève d'âge aidant, on observe progressivement, dans les années 40, l'accession de nouveaux enseignants en khâgne qui prêteront davantage attention à Husserl et Heidegger, Hegel et Marx. II apparaît donc que, parallèlement à l'étude de l'École Normale Supérieure, il était nécessaire pour une meilleure connaissance des milieux intellectuels français au xxc siècle « d'amorcer l'indispensable ethnologie d'une institution aussi capitale dans ses effets que mal connue dans son histoire » (« Khâgne 1950 », par XXX, Le Débat, n° 3, juillet-août 1980, pp. 88-101, citation p. 99), à savoir la Khâgne. Sur ce sujet, outre votre thèse de doctorat, . cf. notre étude « La Khâgne », in NORA (Pierre), les lieux de mémoire, t. II, vol. 2, La Nation II, Gallimard, 1986.

71. André Malraux est à cette date, apparemment, l'auteur le plus lu rue d'Ulm. Que ce soit l'un des écrivains qui ait le plus marqué alors Jean CHARBONNEL (op. cit., p. 53) ou

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Dans ces conditions, le marxisme joue-t-il un rôle important à Normale ? Sans aucun doute, mais en même temps, apparemment, moins qu'on ne l'a dit. Les plus sensibles au marxisme sont les élèves de la section philosophie 72. Mais, dans les autres disciplines, cet attrait, s'il existe, débouche sur une connaissance très superficielle des écrits de Karl Marx. Les témoignages sont, à cet égard, concordants : il est rare que la découverte du marxisme ait précédé et déterminé l'engagement dans les rangs communistes de la plupart des militants de la cellule de la rue d'Ulm. Le processus — sauf, peut-être, pour les philosophes — était généralement inverse : c'est l'inscription au Parti qui entraînait l'acquisition d'une culture marxiste qui, le plus souvent, restait limitée. Même les figures de proue de la cellule ne se dotent que peu à peu d'une connaissance du marxisme plus étendue 73.

Itinéraires ultérieurs.

Les phénomènes intellectuels et politiques s'appréhendent souvent avec plus de précision à travers la grille des générations : ainsi, on l'a vu, la génération née vers 1925 présente, rue d'Ulm, à la Libération, un certain nombre de traits dominants qui lui donnent une unité certaine, par-delà la diversité apparente des engagements politiques des uns et des autres. Mais pour rendre à ce phénomène la pleine dimension du temps, il convient conjointement de l'étudier à travers la notion d'itinéraire. C'est au croisement de la génération concernée et des itinéraires ultérieurs de ses membres, qu'un mouvement intellectuel ou politique peut réellement s'étudier. D'où cette question, que l'on ne peut ici que formuler et qui demanderait une étude spécifique : que sont devenus, politiquement, les communistes normaliens de la fin des années 40 ? Sur ce dernier point, on se contentera ici de faire deux observations et de formuler deux questions 74.

Notons, tout d'abord, que sur les dix normaliens communistes à la fin des années 40 que nous avons contactés, trois seulement le sont restés. Et cinq au moins des sept autres ont quitté le Parti avant le début des années 60. Moins d'un tiers, donc, ont conservé leur engagement politique de la rue d'Ulm, et la moitié ou plus en ont changé moins de dix ans après leur sortie de l'École. Les renseignements complémentaires que nous avons pu obtenir, lors de nos entretiens, sur les autres commuque

commuque POUJADE ait consacré son diplôme d'études supérieures à l'humanisme de Malraux (B.S.A.E.N.S., n° 148, octobre 1980, p. 20), rien à tout cela d'étonnant. Mais cet engouement ne s'est pas limité aux seuls normaliens gaullistes : une enquête, légèrement postérieure, sur le thème « que lit-on aujourd'hui à l'École Normale ? J> signale qu' « une figure maîtresse se dégage : Malraux » (article du normalien Pierre BANDET, La Revue de Paris, mars 1953).

72. Nous avons évoqué plus haut le rôle du c caïman » de philosophie, Louis Althusser. Certains de ces jeunes normaliens philosophes ont écrit, à cette époque, des articles non signés dans La Nouvelle Critique (témoignage de Michel Foucault).

73. Cf. par exemple, E. LE ROY LADURIE, op. cit., p. 108. Sur l'environnement idéologique des intellectuels d'après-guerre, cf. les chapitres 7 et 8 d'ORY (Pascal) et SIRINELLI (JeanFrançois), Les intellectuels en France, de l'Affaire Dreyfus à nos jours, Paris, A. Colin, 1986.

74. Ces observations demanderaient naturellement à être affinées et ces questions précisées. Les brèves remarques qui suivent doivent beaucoup aux analyses topiques de Maurice Agulhon.


LES NORMALIENS APRÈS 1945 : UNE GÉNÉRATION COMMUNISTE ? 587

nistes de l'E.N.S. des débuts de la IVe République, montrent que ces chiffres, malgré leur faiblesse numérique, conservent une certaine valeur statistique : apparemment, moins d'un tiers des communistes de l'époque le sont restés et beaucoup de ceux qui ont rompu l'ont fait sous la IVe République. Les années charnières vont, à cet égard, semble-t-il, de 1953 (la réhabilitation des « blouses blanches », peu de temps après la mort de Staline, paraît avoir eu des retombées importantes, suscitant des ruptures ou introduisant des germes de doute) à 1956 (avec la Hongrie 75, mais aussi avec le rapport Khrouchtchev, connu grâce à la « presse bourgeoise »).

Deuxième observation : à de rares exceptions, ce ne sont pas les militants à l'époque les plus en vue qui sont restés communistes. La plupart des secrétaires de la cellule ou du syndicat et la plus grande partie du noyau dur de la fin des années 40 ont pris, depuis, les chemins de la rupture.

Ces chemins, du reste, ont été divers. D'où une première question : est-il possible d'ébaucher une typologie des itinéraires parcourus ? Il semble bien, en fait, que ces itinéraires soient au nombre de quatre. Le premier cas de figure est moins un itinéraire qu'une mise à l'écart volontaire du débat politique : échaudés ou déçus, certains normaliens sont passés du Parti communiste à une dépolitisation de principe. Désabusés, volontiers sceptiques, ils n'ont pas reporté leurs aspirations vers d'autres secteurs du paysage politique. D'autres, au contraire, ont rapidement traversé ce paysage, à la droite duquel ils campent désormais. Bien plus, dans beaucoup de cas, l'anticommunisme est alors devenu le fondement de leur analyse et de leur action politiques. Les troisième et quatrième itinéraires demeurent, au contraire, à gauche 76 : dans un cas, la S.F.I.O. puis le P.S. servent de structure d'accueil, dans l'autre ce sont les organisations de l'extrême gauche — ou, éventuellement, dans les années 50, de la «Nouvelle Gauche» — qui jouent le même rôle. Et, naturellement, certains normaliens ont pu successivement parcourir ces différents itinéraires.

Reste une dernière question : peut-on établir un croisement significatif entre le milieu social d'origine (ou, pour résumer, les communismes de continuité ou de rupture définis plus haut) et l'itinéraire politique ultérieur ? En d'autres termes, après avoir quitté le P.C.F., les normaliens sont-ils restés statistiquement davantage dans une organisation de gauche, quand leur engagement communiste antérieur, à partir d'un certain terreau social, s'inscrivait dans une continuité familiale ? Et, au contraire, le communisme de rupture, une fois la révolte contre le milieu social ou contre le père surmontée, ne prédisposait-il pas davantage à une certaine dérive droitière ?

75. « J'appris cet événement [l'intervention soviétique en Hongrie] ...au lit, sous forme de réveille-matin par mon poste de radio. Indigné (...), j'interrompis ma somnolence, sautai dans un pantalon, montai sur un Vélosolex et me ruai à la section montpelliéraine du P.C. (...) je lui [à un "camarade" de la section] tendis ma carte (...), j'eus un éblouissement : j'étais redevenu un homme libre » (E. LE Roy LADURIE, op. cit., pp. 171-172).

76. Sans, d'ailleurs, que l'hostilité au communisme y soit, dans certains cas, moins vive.


588 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

A partir d'une telle typologie des itinéraires ultérieurs, on peut renouveler la remarque suivante, déjà faite plus haut : le microcosme de la rue d'Ulm est à l'unisson des milieux intellectuels français. Il en épouse les idéologies dominantes successives, secrète les mêmes engagements et les mêmes parcours politiques. Mais, en même temps, et sans que cela soit contradictoire, le milieu de serre intellectuelle donne peut-être à l'École normale supérieure une densité d'engagements plus grande 77, et le prestige de l'établissement ainsi que le recrutement et la formation de ses élèves lui confèrent parfois une position en flèche. Ce qui fait que l'École est, à cet égard, un indicateur précieux pour une analyse en profondeur du monde intellectuel français. Ainsi, dans les années qui suivent la Libération, cet établissement offre le spectacle d'intellectuels communistes apparemment parfaitement orthodoxes par rapport à leur parti : on reste dans la ligne ou on quitte « le Parti ». Et, à l'image de la communauté intellectuelle tout entière, une telle attitude restera inchangée jusqu'au milieu des années 60. Mais, à cette date, on observera un changement notable : la cellule de la rue d'Ulm posera alors quelques problèmes au parti et les élèves de Louis Althusser seront des militants idéologiquement remuants. A l'École normale s'amorçait donc une effervescence sur la gauche du Parti communiste, qui allait devenir l'une des composantes essentielles de l'avant-mai 1968.

Le phénomène de la « génération communiste » de l'après-guerre n'est pas sans rappeler, du reste, celui du gauchisme de 1968 incarnant au regard de l'Histoire — à tort, au moins statistiquement — le milieu étudiant de la fin des années 1960. Et peu importe, en définitive, le nombre exact des normaliens qui furent touchés par le communisme après la Libération : il a été suffisant pour que l'effet de génération ait été reconnu comme tel par la mémoire collective. Comme l'a souligné Annie Kriegel, « la légitimité de la représentation paradigmatique n'a pas de fondement quantitatif : elle ne découle que de la capacité à se faire reconnaître comme étant celle qui produit le maximum d'identité différentielle » 78.

Jean-François SIRINELLI, Université Paris X-Nanterre.

77. « Je crois bien d'ailleurs que c'est la Grande École où, proportionnellement, l'on a recueilli le plus de protestations contre la guerre d'Indochine, le plus de signatures pour l'appel de Stockholm », note Marc SORIANO dans Europe (n° 59, novembre 1950, « Trois livres de l'autre monde », p. 129 ; passage aimablement signalé par Marc Lazar).

78. Annie KRIEGEL, <I Le concept politique de génération : apogée et déclin », Commentaire, automne 1979, vol. 2, n° 7, pp. 390-399, citation p. 395. Toutes proportions gardées, le mendésisme a connu un destin analogue en ce qui concerne la génération née dans les années 1930 (cf. sur ce point notre communication, « les intellectuels et Pierre Mendès-France : un phénomène de génération ? », au colloque « l'expérience Mendès-France (1954-1955) et le mendésisme » organisé en décembre 1984 par l'Institut d'histoire du temps présent (C.N.R.S.), publié sous la direction de François Bédaride et Jean-Pierre Rioux (Fayard, 1986).

Sur les notions d'itinéraire et de génération utilisées dans cet article et sur l'étude de la Sociabilité d'un milieu d'intellectuels tentée ici, voir SmiNELLl (J.-F.), « le hasard ou la nécessité ? Une histoire en chantier : l'histoire des intellectuels », Vingtième siècle. Revue d'histoire, janvier-mars 1986.


MÉLANGES.

INSTRUCTION ET ORDRE NATUREL : LE POINT DE VUE PHYSIOCRATIQUE

I. Connaître et propager : aux origines de la physiocratie.

L'interprétation économique que les physiocrates ont donnée de la société a presque toujours poussé les historiens à n'étudier que leur analyse des mécanismes productifs à l'intérieur des structures sociales. L'image des physiocrates en tant que pères de l'économie politique moderne a caché ainsi d'autres éléments essentiels à la compréhension du développement théorique de leur pensée. Pourtant, l'examen des réflexions des physiocrates sur l'instruction dans les débats contemporains, en soulignant l'importance de ces réflexions en tant que moyen interprétatif des liens constitutifs de leurs doctrines, permet de saisir un nouvel aspect de leur interprétation de la société 1.

Ce fut d'ailleurs le besoin même de mener une action de propagande unitaire et serrée qui consolida les fondements idéologiques des propositions éducatives physiocratiques. En effet, des lois définies et immuables de l'ordre naturel découlait la nécessité d'une conscience universelle des fondements de la science économique, dès lors que son acceptation reposait sur la connaissance claire et distincte que supposait le principe de l'évidence. La diffusion généralisée de l'instruction qui donnait le gage de cette connaissance procédait donc directement de l'ordre naturel. Dans le cadre d'une éthique entièrement égoïste et utilitariste, ces prémisses générales seules permettent par conséquent de comprendre pourquoi dans les oeuvres des physiocrates le problème de l'instruction se lie d'une façon tout aussi originale aux réflexions sur la liberté, la propriété, l'abondance.

Le peu d'intérêt des historiens à cet égard a d'ailleurs ses racines dans les jugements mêmes des contemporains, plus attentifs en général aux propositions économiques des physiocrates qu'aux implications culturelles de leurs discours 2. Malgré cela, certains de leurs adversaires ont

1. M. AIBERTONE, Fisiocrati, istruzione e cultura, Torino, Fondazione Luigi Einaudi, 1979. Sur ce sujet très négligé, voir aussi l'article de B. GROSPERRIN, « Faut-il instruire le peuple ? La réponse des physiocrates », Cahiers d'histoire, XXI, 1976.


590 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

saisi l'importance que revêt l'instruction dans les théories de la physiocratie, et ont souligné surtout l'emploi qu'on faisait de l'éducation pour consolider les principes physiocratiques de l'évidence et du despotisme légal.

C'est à ce propos que la Correspondance littéraire de Grimm considérait l'instruction en tant qu'instrument du dogmatisme et du conservatisme politique des économistes, dont il critiquait l'examen abstrait des effets de la diffusion généralisée des connaissances, utilisée comme un moyen pour fortifier un régime politique absolu 3. De la même manière, chez Mably, autre auteur également sensible aux questions éducatives, le refus des idées des physiocrates sur l'instruction naissait de la conscience de l'existence d'une opposition entre leur campagne en faveur d'une scolarisation généralisée et la théorie du despotisme légal 4.

Cependant, Linguet, seul parmi ses contemporains, comprit le lien entre le libéralisme des physiocrates et l'instruction qu'ils souhaitaient « indéfinie comme le commerce des bleds », en s'attaquant en même temps aux dangers politiques et sociaux de leur campagne en faveur de l'instruction qui mettait « au jour un axiome capable de renverser tous les trônes, et bouleverser tous les empires » 5. Déjà, d'autres lecteurs attentifs aux implications politiques de la physiocratie avaient précédé aussi ces jugements de Linguet, même sans avoir le caractère systématique de son analyse. L'ami de la paix, de Rivière, qui visait à ébranler les fondements de L'ami des hommes, se méfiait de « ces lumières » qui « peuvent fournir des prétextes à secouer le joug ou à faire trouver dur. Le secouer c'est révolte » 6, tandis que le scepticisme des Recherches sur les moyens de supprimer les impôts, de Beardé de l'Abbaye, face à l'instruction proposée par les physiocrates « qui mettrait tous les hommes d'accord... phénomène inconnu et peut-être impossible parmi nous, » mettait en évidence justement son trait émancipateur : « pourquoi rendre publique

2. J. AIRIAU, L'opposition aux physiocrates à la fin de l'Ancien Régime. Aspects économiques et politiques d'un libéralisme éclectique, Paris, Libr. gén. de droit et de jurisprudence, Paris, 1965.

3. Correspondance littéraire, philosophique et critique, 1753-1790 (red. Grimm ; Diderot, Raynal, Meister), éd. M. Toumeux, 16 w., Paris, 1877-1882, Garnier Fr., t. VII, 1" octobre 1767, pp. 435-436, t. VIII, 1« janvier 1770, p. 440.

4. G. BONNOT DE MABLY, Doutes proposés aux philosophes économistes sur l'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, Collection complète des oeuvres, éd. G. Arnoux, 15 tt., réimpr. de l'édition de Paris, 1794-1795, Aalen, Scientia Verlag, 1977, lettre IX, p. 216. La réponse que La Vauguyon, le fils, donna à Mably renforçait la confiance des physiocrates dans la priorité de l'instruction : « l'instruction générale et constante nous paraît la première loi fondamentale de toute constitution » (P.-F. QUELEN DB STUER DE CAUSSADE, DUC DE LA VAUGUYON, « Les doutes éclairais, ou Réponse aux objections de M. l'Abbé de Mably », Ephémérides du citoyen, ou Bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques, 17671772 (red. Baudeau, Du Pont de Nemours), t. IV, 1768, p. 238.

5. S.-N.-H. LINGUET, Réponse aux docteurs modernes, ou Apologie pour l'auteur de la Théorie des lois, et des lettres sur cette théorie. Avec la réfutation du système des philosophes économistes, s.l., 1771, IIIe partie, pp. 33-35. Comme d'habitude, Linguet reproduit textuellement ces critiques dans Du pain et du bled, Londres, 1774, pp. 289-306.

6. RIVIÈRE, L'ami de la paix, Amsterdam, 1761, pp. 159 et 246.


INSTRUCTION ET ORDRE NATUREL 591

cette connaissance, cette nécessité de tout détruire ? Pourquoi donner aux sujets la charge de réformer, tandis que les rois sont en possession du pouvoir » 7.

De toute façon, contre les accusations qui visaient à ébranler les fondements de leurs théories, c'était la codification même des principes fondamentaux du nouveau système économique qui légitimait les accusations de l'existence chez les physiocrates d'une rigidité théorique, et c'était justement contre L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques de Le Mercier de La Rivière, que Mably avait lancé à maintes reprises ses critiques 8.

D'autre part, cet ouvrage avait été conçu comme un corps de doctrines qui exposât en détail les principes de la nouvelle économie, au-delà des éléments techniques du Tableau économique. C'est donc en raison de ces buts de vulgarisation que l'intérêt de Le Mercier pour l'instruction découlait du principe de la sociabilité qui trouvait sa légitimation seulement à l'intérieur de la collectivité dans la faculté de l'individu de perfectionner son intelligence.

En dépit de ces prémisses, l'image de l'instruction de Le Mercier reste toutefois bornée et conditionnée aux exigences de la propagande économique. Ses réflexions revêtaient par conséquent un caractère dogmatique, selon lequel la connaissance de l'ordre naturel — que Le Mercier identifiait avec l'instruction — était essentielle car « son évidence et sa simplicité ne permettent pas qu'il puisse se former des hérésies sur ce qui le concerne » 9. On a donc la mesure, par ces considérations, de la valeur théorique que les physiocrates donnaient à l'instruction et que Le Mercier reconnaissait et légitimait de la même façon constitutive que l'évidence de l'ordre naturel :

Par la raison qu'il est dans l'ordre que tous les hommes connoissent l'ordre, il est dans l'ordre aussi qu'ils apprennent tous à le connoître ; or ils ne peuvent y parvenir que par le moyen de l'instruction M*.

7. BEARDÉ DE L'ABBAYE, Recherches sur les moyens de supprimer les impôts, précédées de l'examen de la nouvelle science, Amsterdam, M.M. Rey, 1770, pp. 138 et 85. D'ailleurs Beardé aussi avait mis l'accent sur la dichotomie fondamentale de la pensée des physiocrates : « L'on croirait qu'en prenant tant de mesures pour instruire chaque membre particulier du corps social, M. Merc. n'a en vue qu'un gouvernement démocratique, où le dernier des citoyens fait portion du souverain : point du tout ; c'est un despote qu'il veut établir » (ibid., pp. 137-138). Le compte rendu de Baudeau de l'ouvrage de Beardé réaffirmait le caractère démocratique de l'instruction : « il est nécessaire de perfectionner de plus en plus l'instruction d'abord, puis les autres institutions sociales : voilà ce qu'a dit M. de La Rivière avec les philosophes économistes, et c'est ce que vous n'avez pas compris, car vous le critiquez » (Éph., t. VII, 1770, p. 94).

8. « Bien loin de n'entrer dans aucun détail des établissemens nécessaires à l'instruction, notre auteur auroit dû se borner à nous communiquer ses lumières sur les écoles publiques qu'il est à propos d'établir » (G. BONNOT DE MABLY, Doutes, op. cit., lettre III, p. 54).

9. P.-P.-F. LB MERCIER DE l& RIVIÈRE, L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, Londres, J. Nourse, Paris, Desaint, 1767, p. 92.

10. Ibid., pp. 91-92. Sur l'importance de l'instruction dans l'analyse de L'ordre naturel et essentiel, cf. le compte rendu de Baudeau, Éph., t. XI, Seconde partie, n. 1, 1767, et t. XII, Seconde partie, n. 1, 1767.


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II. Instruction et physiocrates.

Il est certain que cette unité idéologique fondamentale existait, mais sa manifestation était très variée et hétérogène selon les différentes personnalités. L'étude des réflexions éducatives des physiocrates donne ainsi la possibilité de réviser certaines interprétations historiographiques visant à niveler les caractères distinctifs du mouvement physiocratique u. Puisque la question éducative impliquait une conception plus générale de l'organisation de la culture en général, c'est donc justement au sujet de l'instruction qu'on peut parler à bon droit de l'existence d'une autonomie et d'une originalité très fortes parmi les membres d'un groupe que ses adversaires considéraient comme une secte et accusaient de manque d'esprit critique envers son fondateur.

Même si les fondements théoriques de la physiocratie poussaient à la réflexion sur l'éducation, on ne trouve pas cet aspect original chez les personnages de second plan tels que Butré, pour qui les propositions physiocratiques se présentaient sous forme de répétition de propagande, selon laquelle « l'instruction publique et continuelle des loix naturelles de l'ordre social » se bornait à la connaissance des « loix physiques même de la reproduction perpétuelle des biens nécessaires à la subsistance et à la conservation des hommes, et celle de leur distribution dans les classes sociales » 12. Chez d'autres, comme Le Trosne, c'était la fidélité à l'analyse rigoureusement économique qui cachait les implications politiques et sociales de l'instruction, dont il mettait en évidence essentiellement la valeur propagandiste, même si son intérêt pour le rapport science-économie le poussait à considérer, au-delà de la signification de l'éducation, l'unité cosmopolite de la recherche 13.

Ce furent les idéologues mêmes du groupe qui apportèrent leur concours personnel et original au moment où ils élaborèrent les mots d'ordre de la propagande physiocratique. Ce concours, d'ailleurs, était plus précieux encore, parce qu'il pouvait exprimer des exigences et des questions qui précédaient l'adhésion à la physiocratie. C'est pourquoi chacun des physiocrates contribua à élaborer les propositions que le groupe présentait comme résultat commun, en enrichissant en même temps par la réflexion sur l'instruction son patrimoine intellectuel personnel.

C'est ainsi que l'humanitarisme de Mirabeau pour les classes

11. L'oeuvre de Weulersse, encore essentielle, a consolidé cette généralisation (G. WEULERSSE. Le mouvement physiocratique en France de 1756 à 1770, 2 w., Paris, F. Alcan, 1910 ; La physiocratie sous les ministères de Turgot et de Necker (1774-1781), Paris, 1950 ; La physiocratie à la fin du règne de Louis XV (1770-1774), Paris, P.U.F., La physiocratie à l'aube de la Révolution, 1781-1792 ; Introduction, bibliographie et révision des textes par C. BEUTLER, Paris, Ed. de l'E.H.E.S.S., 1985.

12. C. BUTRÉ, Loix naturelles de l'agriculture et de l'ordre social, Neuchatel, jmp. de la Société typographique, 1781, pp. 94-95. Cf. R. REUSS, Charles de Butré, 1724-1805. Un physiocrate tourangeau en Alsace et dans le margraviat de Bade, Paris, Fishbacher, 1887.

13. G.-F. LE TROSNE, Discours sur le droit des gens et sur l'état politique de l'Europe, Amsterdam, 1762, pp. 35-36. Cf. J. Mtttt, Un physiocrate oublié : Le Trosne, Paris, L. Larose, 1905.


INSTRUCTION ET ORDRE NATUREL 593

paysannes eut une influence décisive sur l'intérêt des physiocrates en faveur de la diffusion de l'instruction dans les campagnes M. D'autre part, son adhésion à la physiocratie élimina en partie son lourd moralisme, en systématisant ses principes et en rationalisant son langage, même si son explication traditionaliste de la société demeurait essentielle. L'intérêt encore désordonné pour la fonction civilisatrice des moeurs de L'ami des hommes se transforma donc dans la Philosophie rurale en la première analyse systématique de l'instruction que les physiocrates donnèrent un an après l'expulsion des Jésuites et la publication de l'Emile. C'est avec la confiance du nouvel adepte qu'il souligna ici l'importance de la scolarisation en tant qu'instrument de la propagande physiocratique 15, et c'est avec le même intérêt qu'il organisa les entretiens économiques de ses « mardis » 16.

L'attention qu'il montra pour l'éducation féminine et qu'il exprima dans les pages des Êphémérides du citoyen, confirma encore son originalité, même si ses propositions sous-entendaient une idée traditionnelle du rôle de la femme dans la famille et dans la société et envisageaient surtout de remédier à l'insuffisance de l'éducation religieuse par une instruction aux fondements laïcs 17.

Ce fut donc justement la physiocratie qui poussa Mirabeau à mettre en évidence la valeur de l'instruction à tel point que, même en dépit

14. « Honorez les petits. Les larmes me viennent aux yeux, quand je songe à cette intéressante portion de l'humanité, ou quand de ma fenêtre comme d'un thrône je considère toutes les obligations que nous leur avons » (V. RIQUETI DB MIRABEAU, L'ami des hommes ou Traité de la population, Nouvelle édition, augmentée d'une quatrième partie et de sommaires, Première partie, s.I., 1758, p. 85). Parmi les études sur Mirabeau, cf. les travaux les plus récents, Les Mirabeau et leur temps, Centre aixois d'études et de recherches sur le XVIIIe siècle. Actes du Colloque d'Aix-en-Provence, 17 et 18 décembre 1966, Paris, Clavreuil, 1968, et l'analyse comparée de la pensée de Mirabeau et de Quesnay en tant que pères des théories politiques et sociales de la physiocratie de L. FOX-GENOVESE, The origins of Physiocracy. Economie Révolution and social order in eighteenth-century France, Ithaca and London, Cornell Univ. Press, 1976.

15. V. RIQUETI DE MIRABEAU, Philosophie rurale, ou économie générale et politique de l'agriculture, Amsterdam, Libraires associés, 1763, t. III, p. 320.

16. Ce fut au cours de ces entretiens que Mirabeau organisa sur le modèle du Club de l'Entresol, qu'on projeta le premier « cours de science économique » tenu chez l'abbé Choquait par Court de Gebelin et annoncé par Mirabeau même (Éducation économique chez Le S. Choquart, Archives nationales, M. 784, n. 13, cote R, publié en partie par G. WEULERSSE, Les manuscrits économiques de François Quesnay et du marquis de Mirabeau aux Archives nationales, Paris, Geuthner, 1910, pp. 93-99). Le cours, destiné à la noblesse, comme le soulignait Quesnay dans une note manuscrite au texte de Mirabeau (Jbid., p. 98), et conçu comme vulgarisation des théories physiocratiques, impliquait toutefois la diffusion généralisée de l'instruction primaire (Ibid., p. 97).

17. V. RIQUETI DE MIRABEAU, « Lettres de M. B. à l'auteur des Êphémérides contenant le récit d'un traité de pieté filiale et des réflexions sur l'éducation morale-économique des personnes du sexe », Éph., t. X, Première partie, n. 3, 1767 ; « Éducation économique des filles », Éph., t. III, Première partie, n. 3, 1768. De ce dernier travail Mirabeau donna plusieurs rédactions conservées aux Archives nationales, où il y a aussi un autre texte manuscrit, et jamais publié, sur l'éducation des femmes, annoté en marge par Quesnay et envisageant en général le problème éducatif : <t il paroit bisare que je parle de l'éducation l'ouvrage est d'un état à en élever un autre ; mais toute notre vie nous faisons sans cesse notre éducation » (V. RIQUETI DE MIRABEAU, De l'institution des femmes, A.N., M. 780, n. 4, f. 1). L'instruction des femmes continua à intéresser Mirabeau jusque dans un ouvrage qui n'était pas précisément pédagogique comme Les économiques (V. RIQUETI DE MIRABEAU, Les économiques par L.D.H., Amsterdam-Paris, Lacombe et Humblot, 1769, t. III, p. 3).


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de ses prémisses, il arrivait jusqu'en découvrir le caractère égalitaire capable de « confondre l'individu dans la masse et faire en sorte de n'être plus que la simple effigie de son propre nom » 18.

Le rapport instruction-structure sociale qui était à l'origine de l'intérêt des physiocrates pour l'instruction en tant que connaissance de l'ordre naturel, trouva sa légitimation dans les réflexions que Baudeau fit sur les Éphémérides du citoyen, bien avant sa conversion aux principes de Quesnay, et qu'on peut synthétiser comme la conscience civile de l'instruction dans une structure sociale immobile 19.

En effet, ce qui caractérise De l'éducation nationale est d'un côté le rapport étroit entre les contenus de l'instruction et les rôles sociaux, de l'autre la volonté de garantir la séparation parmi les groupes sociaux, en suivant une hiérarchie verticale de privilèges qu'il modifia lors de sa rencontre avec Quesnay. Au-delà de ces opinions, l'originalité de Baudeau se manifesta surtout par sa conscience de la connexion instruction-propriété privée et son intérêt pour la formation des classes dirigeantes w.

Pour Baudeau aussi l'acceptation des théories physiocratiques marqua toutefois une évolution clarificatrice. En effet, tandis que dans les Idées d'un citoyen sur les besoins, les droits et les devoirs des vrais pauvres, il ne séparait pas encore l'instruction de la formation religieuse et de l'assistance publique, et même s'il soulignait l'insuffisance des institutions scolaires existantes et l'urgence de l'intervention de l'État, surtout après l'expulsion des Jésuites, il modifia, sous l'influence des théories physiocratiques, son analyse de la société, en saisissant le lien entre liberté et instruction 21.

La fonction de stabilité sociale que l'éducation devait garantir se rangeait dans le cadre du libéralisme physiocratique qui faisait de la campagne en faveur de l'instruction un moyen de critique du pouvoir absolu de la monarchie et dont la pensée et la carrière de Du Pont de Nemours sont la synthèse. Cependant, si Du Pont devint le représentant des théories éducatives des physiocrates, il fut aussi, justement par son libéralisme, le personnage le plus indépendant du groupe, dont il se

18. V. RIQUETT DE MIRABEAU, Leçons économiques, Amsterdam, 1770, p. XXII. Mirabeau reprit ensuite le thème de la valeur de socialisation de l'instruction : « Il est clair que la partie de l'instruction, qui ne tend qu'à étendre l'usage de ses organes et de ses facultés, n'est que subsidiaire, puisqu'elle ne seroit que nuisible s'il ne deverroit en même temps plus social » (V. RIQUEH DE MIRABEAU, Supplément de la théorie de l'impôt, La Haye, Gosse, 1776, p. 157).

19. N. BAUDEAU, « De l'éducation nationale », Éphémérides du citoyen, ou Chronique de l'esprit national, 1765-1766 (red. Baudeau), t. V, n. 10, 4 août 1766, p. 150.

20. « L'esprit et le coeur de la jeune noblesse du plus haut rang, sont le premier champ, auquel vous devez confier cette riche semence... Le peuple est naturellement imitateur » (Ibid., t. I, n. 7, 25 novembre 1765, p. 112).

21. « Il y a donc dans les États policés des causes effectives auxquelles tous les arts tant productifs que stériles doivent leur naissance : ...instruction, protection, administration » (N. BAUDEAU, Première introduction à la philosophie économique, ou analyse des États policés, 1767. Publié avec notice et table analytique par A. Dubois, Paris, Geuthner, 1910, p. 9).


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détacha progressivement en poursuivant d'une façon toute personnelle sa carrière politique 22.

Après ses débuts comme économiste, où son attention pour les problèmes de l'instruction en tant qu'exigence de propager les nouvelles théories s'était concrétisée par la publication de la Physiocratie 73, son activité ultérieure mit en évidence ses intérêts, puisqu'elle consolida sa compétence et élargit sa réputation à l'étranger. Même sans une vocation pédagogique particulière, son intérêt pour l'instruction fut donc la réponse aux questions politiques et sociales vis-à-vis d'une exigence réelle dont on sentait grandir l'urgence. A côté de sa réflexion théorique, son activité même de propagandiste de la physiocratie auprès de Cari Friedrich von Baden 24, et ensuite en sa qualité de secrétaire de la Commission d'éducation en Pologne 25, poussa Du Pont soit à se sensibiliser davantage au problème de l'éducation, soit à se distancer en même temps du mouvement des physiocrates, même si ses intérêts pédagogiques survécurent toutefois à la dissolution de son groupe.

Déjà son expérience de gouvernement comme collaborateur de Turgot l'avait poussé à s'intéresser directement aux questions éducatives. A ce sujet, le Mémoire sur les municipalités mettait en évidence la priorité politique d'une organisation détaillée de l'instruction, et il y soulignait la nécessité du contrôle de la part de l'État face à la réalité française et en dépit de ses précédentes propositions polonaises qui en avaient exalté l'autonomie :

La première, et peut-être la plus importante de toutes les institutions... seroit, Sire, la formation d'un Conseil de l'instruction nationale, sous la direction duquel seraient les Académies, les Universités, les Collèges, les petites écoles 26.

22. Parmi les études sur Du Pont de Nemours, cf. A. SARICKS, Pierre Samuel Du Pont de Nemours, Lawrence, University of Kansas Press, 1965 (la première recherche conduite d'après les papiers de la famille Du Pont conservés à l'Eleutherian Mills Historical Library de Greenville (Delaware) ; M. BOULOISEAU, Bourgeoisie et Révolution. Les Du Pont de Nemours (1788-1799), Paris, Bibl. Nat., 1972 ; Id., Du Pont de Nemours et l'éducation nationale, Histoire de l'enseignement de 1610 à nos jours, Actes du 95e Congrès national des Sociétés Savantes, Reims, 1970 ; J.J. Me LAIN, The économie writings of Du Pont de Nemours, Newark, University of Deleware Press, 1977.

23. Dans l'Avis de l'éditeur, qui précédait le premier volume, Du Pont exposa les opinions physiocratiques courantes sur la connexion entre intérêt personnel et instruction : <t l'instruction publique, apprendroit, dès l'enfance, au dernier citoyen le danger extrême de toute manoeuvre tendante à nuire à la propriété des autres ; elle lui prouveroit par arithmétique qu'il n'y a point de véritable profit à empiéter sur les droits de ses semblables, et il s'en souviendroit toute sa vie comme de la manière de compter son argent » (P.-S. Du PONT DE NEMOURS, Avis de l'éditeur, Physiocratie ou Constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain, Yverdon, 1768, p. XXXVIII).

24. Pour comprendre l'importance de l'instruction dans les théories économiques de la physiocratie, cf. la Table raisonnée des principes de l'économie politique que Du Pont publia pour le margrave en 1773. Il s'agit d'une table synoptique in-folio où on envisageait l'instruction en tant que synthèse des besoins qui découlaient de la structure physique et psychique de l'individu (P.-S. Du PONT DE NEMOURS, Table raisonnée des principes de l'économie politique, Carlsruhe, impr. de M. Maklot, 1773).

25. Cf. plus loin, p. 12.

26. P.-S. Du PONT DE NEMOURS, Mémoire sur les municipalités à établir en France, OEuvres posthumes de M. Turgot, Lausanne, 1787, pp. 13-14.


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Cependant, c'est seulement après la découverte de la portée révolutionnaire de l'instruction, qu'il avait exposée dans le cahier de doléance du bailliage de Nemours 27, qu'il donna les résultats les plus significatifs de cet intérêt tout original dans les Vues sur l'éducation nationale qu'il adressa au Comité de salut public pendant la Terreur, bien qu'il fût poursuivi, et dans le projet pour l'organisation du système scolaire que lui demanda Thomas Jefferson lors de la création de l'Université de Virginie 28.

Tandis que les auteurs les plus représentatifs du mouvement physiocratiques obtenaient les résultats les plus originaux, Quesnay se distinguait par l'absence dans ses écrits d'un développement approfondi du problème de l'instruction. En effet, il fut le moins intéressé aux questions éducatives, et cela est d'ailleurs la preuve évidente de l'indépendance qui caractérise ses disciples. Cependant, l'étude de son activité, qui envisageait surtout l'unité des fondements idéologiques de la physiocratie, est fondamentale pour comprendre la présence constante de l'instruction dans les réflexions du groupe, même d'une façon diversifiée 29.

C'était là la conséquence même de sa formation intellectuelle et de son expérience personnelle qui l'avaient amené à préférer les questions théoriques aux moyens de propager les principes économiques, et qu'il avait approfondies par ses études de philosophie et de médecine, en développant une méthodologie de la recherche scientifique qui constitua un point de repère constant et influença soit son activité future, soit aussi tous les membres de son groupe 30.

27. Id., Procès-verbal de l'Assemblée bailliale de Nemours pour la convocation des États-généraux ; avec les colliers des trois ordres, t. II, Paris, chez Duplain, 1789, pp. 15-16 ; Instruction de la paroisse de Chevannes, pour ses députés à l'Assemblée du Bailliage de Nemours, s.l., 1789, p. 68. En même temps il prit conscience de l'ambivalence révolutionnaire de l'instruction : « C'est l'ignorance qui, dans notre révolution même, a mêlé, quelques crimes aux grandes actions dont nous avons été les témoins » (Id., Sur les travaux que l'Assemblée nationale constituante a légués à l'Assemblée nationale législative, c Correspondance patriotique entre les citoyens qui ont été membres de l'Assemblée nationale constituante », 1791-1792 (red. du Pont de Nemours entre autres), n. 1, 9 octobre 1791).

28. Outre cet engagement direct. Du Pont poursuivit tout seul une oeuvre de systématisation théorique des fondements de l'instruction, qui mit en évidence son analyse matérialiste : « De ce que les êtres animés ne sont pas immortels... il en résulte qu'ils sont obligés de [se] soutenir par les alimens... De là naît le travail (...) et du besoin de travailler nait celui d'étudier et de connaître s> (P.-S. Du PONT DE NEMOURS, Philosophie de l'univers, Paris, Du Pont, fructidor an IV, p. 62). De même, pendant son isolement politique qui aboutit à son départ de la France lors du coup d'État de Napoléon, son activité comme membre de l'Institut le poussa à cultiver ses intérêts pour les sciences naturelles, en développant les implications sensistes de l'éducation : « [l'être sensible] n'a été ni une machine, ni un inspiré qui serait une autre machine ; il a été une créature formée pour le travail, pour l'instruction, pour la raison, pour la conscience » (P.S. Du PONT DE NEMOURS, Sur l'instinct, Mémoire lu à la classe des sciences physiques et mathématiques de l'Institut national, dans les séances du 21 juillet, du 11 et du 18 août 1806, Paris, Impr. de la Revue philosophique, 1906, p. 17).

29. Outre les deux volumes de François Quesnay et la Physiocratie, Paris, Institut national d'études démographiques, 1958, pour une bibliographie mise à jour, cf. F. QUESNAY, Ôkonotnische Schriften, éd. M. Kuczynski, 4 w., Berlin, Akademie Verlag, 1971-1976.

30. Sur la valeur épistémologique de la médecine dans la pensée de Quesnay, cf. E. FoxGENOVESE, The origins of Physiocracy, op. cit., pp. 68-69 ; L. COHEN ROSENFIELD, La Mettrie and Quesnay, physician-philosophes of the Enlightenment, Enlightenment studies in honour of Lester G. Crocker, éd. by A.J. Bingham and V.W. Topazio, Oxford, The Voltaire Foundation at the Taylor Institution, 1979, pp. 263-282.


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Bien qu'on n'y trouve pas d'éléments originaux, les fondements de cette méthodologie qui se résumaient d'un côté dans la connexion pratiquethéorie et la représentation encyclopédique de la culture, et de l'autre dans le principe du libre arbitre et dans la théorie du droit naturel, l'avaient amené à souligner l'exigence de garantir la formation intellectuelle complète de l'individu 31. Ce fut toutefois seulement dans l'article Le droit naturel que Quesnay donna une légitimation théorique de l'instruction en tant que développement des facultés rationnelles et « loi fondamentale de toutes les autres loix positives s 32.

Bien que Quesnay s'intéressât seulement indirectement au problème de l'instruction, les fondements mêmes des théories qu'il élabora impliquaient par conséquent l'identification et l'analyse de la valeur de l'instruction et du rapport entre le développement économique et le niveau culturel de la nation 33.

III. Ordre naturel et instruction primaire.

Au-delà de la diversification des réflexions sur l'éducation que l'analyse séparée des différentes personnalités permet de mesurer, on constate cependant une unité des fondements idéologiques autour de la pensée de Quesnay. Toutefois, l'originalité des physiocrates ne tient pas dans leurs réflexions théoriques sur l'éducation — qui vulgarisent de principes déjà acquis sur la valeur de l'émancipation intellectuelle de l'instruction — mais dans leurs propositions pratiques en faveur de la diffusion de

31. F. QUESNAY, « Mémoires de l'Académie royale de chirurgie. Préface », 1743, OEuvres économiques et philosophiques, éd. A. Onken, Francfort s.M., J. Baer, 1888, p. 734 ; « Essai physique sur l'économie animale », OEuvres économiques, op. cit., p. 748.

32. F. QUESNAY, « Le droit naturel », Physiocratie, op. cit., p. 26. Sur la valeur de l'instruction comme moyen pour garantir la connaissance de l'ordre naturel, cf. aussi <= Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole », Physiocratie, op. cit., pp. 86-87. Dans le cadre de ces fondements théoriques, le Despotisme de la Chine qui développe des opinions courantes sur la stabilité sociale assurée par l'instruction, et dont l'attribution est de plus incertaine, n'ajoute rien à la compréhension de la pensée de Quesnay (cf. l'article de A. MAFFEY, « Un plagio di F. Quesnay : il Despotisme de la Chine », Pensiero politico, I, 1973, pp. 37-56, qui attribue cet écrit à J.-F. ROUSSELOT DE SURGY, Mélanges intéressants et curieux, ou Abrégé d'histoire naturelle, morale, civile et politique de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique et des terres polaires, 10 w., Paris, Durand, 1763-1765).

33. L'absence d'un développement systématique du problème de l'instruction donne un intérêt particulier aux notes manuscrites où Quesnay aborda ce sujet. II en résulte une image plus diversifiée de sa pensée qui modifie même la rigidité de la théorie du despotisme légal : « Dl n'y a que les représentations appuyées des connaissances rendues publiques... qui puissent arrêter ou faire cesser les désordres du despotisme de l'autorité précaire, dont notre ignorance a tant favorisé les abus depuis un siècle au grand préjudice du souverain et de la nation » (Note de F. Quesnay à V. RIQUETI DE MIRABEAU, Réponse aux objections, 1758, Archives nationales, M. 778, n. 3, publié en partie par G. WEULERSSE, Les manuscrits économiques, op. cit., pp. 31-32). Dans l'ensemble, ces annotations révèlent soit son intérêt pour l'instruction comme propagande des principes physiocratiques, soit la conscience de la finalité sociale de l'éducation, qui en privilégie le caractère méritocratique (notes de F. Quesnay à V. RIQUETI DE MTRABEAU, Ouverture d'un cours économique, op. cit., publié par G. WEULERSSE, Les manuscrits économiques, op. cit., pp. 94-95).


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l'instruction primaire, surtout dans les campagnes, qui les placèrent à l'avant-garde des débats contemporains sur l'opportunité politique d'élargir l'instruction aux couches les plus pauvres de la population et la légitimité d'une présence active de l'État dans l'école, même s'ils discutèrent très rarement sur les méthodes d'enseignement, car leur intérêt était uniquement politique 34.

Il est bien vrai que si la tâche de garantir la stabilité sociale assignée à l'instruction était l'expression de l'ordre naturel, elle ne limitait pas toutefois la portée de leurs propositions. En effet, que ce soit l'amélioration de l'agriculture, qui exigeait la spécialisation professionnelle, ou l'acceptation du système politique et social, ces deux buts entraînaient la diffusion de l'instruction primaire. Par conséquent, les physiocrates furent parmi les partisans de la généralisation de l'alphabétisation, et s'attaquèrent aux objections sur les dangers politiques qui en résulteraient.

« Le peuple n'est brutal et absurde qu'à force d'habitude d'être forcé de l'être pour supporter son état d'asservissement... Tous, si nous devenons un jour humains, sauront lire, écrire et l'arithmétique » 35 : c'était par ces mots que Mirabeau s'adressait à Cari Friedrich von Baden en lui proposant de donner à l'instruction primaire un caractère obligatoire 36. Ce penchant de Mirabeau pour l'obligation scolaire est bien étonnant, car les physiocrates ne traitèrent que très rarement ce problème qui s'opposait à leurs convictions libérales. Au même titre, leur campagne en faveur de l'instruction publique soulignait le caractère universel de l'école primaire qui refusait le privilège exclusif de l'État. Selon les convictions libérales des physiocrates, l'enseignement devait être public, quoique libre, car l'État n'avait pas le monopole de la fonction éducative, dont il devait toutefois uniformiser les directives en tant qu'exigence nationale 37.

De plus, l'urgence de la diffusion de l'instruction primaire, surtout dans les campagnes, les poussait à engager une polémique au sujet de l'utilisation didactique des catéchismes. Dans les mêmes années où le mouvement des agronomes diffusait parmi les paysans ces formes d'enseignement primaire, Mirabeau et tant d'autres économistes consi34.

consi34. travaux récents sur l'histoire de l'éducation ont mis en évidence l'attitude conservatrice des milieux philosophiques face aux projets de diffusion de l'instruction primaire (R. CHARTJBR, M.-M. COMPÈRE, D. JUUA, L'éducation en France du XVI' au XVIII' siècle, Paris, SEDES, 1976 ; H. CmsiCK, The Limits of Reform in the Enlightenment. Attitudes toward the Education of the Lower Classes in Eighteenth-Century France, Princeton University Press, 1981). Dans ce cadre, l'analyse des propositions des physiocrates en souligne l'originalité.

35. Lettre de Mirabeau à Cari Friedrich von Baden [1769], Cari Friedrichs von Baden brieflicher Verkehr mit Mirabeau und Du Pont, von Cari Knies, 2 w., Heidelberg, C. Winter, 1892, t. I, p. 17.

36. Lettre de Mirabeau à Cari Friedrich von Baden, 20 août 1772, ibid., p. 66.

37. Sur le problème de l'obligation scolaire très discuté même au cours de la révolution, cf. M. ALBERTONE, « Dans une République, nul n'est libre d'être ignorant : Révolution française et obligation scolaire », Canadian Journal of HistorylAnnales canadiennes d'Histoire, XIX, april 1984, pp. 17-38.


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déraient les catéchismes agricoles comme la somme des notions dogmatiques qu'on embrassait sans esprit critique 38.

Pourtant, c'est par les propositions de Du Pont de Nemours qu'on peut saisir la priorité de l'instruction primaire, car ses réflexions survécurent à la dissolution du groupe de Quesnay.

Il avait déjà montré son intérêt pour la validité sociale de l'éducation en critiquant les théories de Rousseau dans une des rares occasions où les Êphémérides du citoyen s'occupèrent de la littérature pédagogique contemporaine 39. Bien qu'il reconnût l'originalité des idées de Rousseau, il soulignait toutefois l'organisation individualiste de l'Emile, qui ne changeait pas les termes du débat sur les institutions scolaires, même s'il bouleversait les théories pédagogiques. Après l'expérience polonaise, qui en fit l'expert du groupe en questions pédagogiques, ce fut toutefois en tout autre climat politique, au coeur de la Révolution, que Du Pont saisit encore l'importance de l'instruction primaire. Le choix même du sujet à traiter révèle le point de repère physiocratique des Vues sur l'éducation nationale, c'est-à-dire la diffusion de l'instruction primaire parmi les paysans 40. Dans ce texte, la pensée de Du Pont s'est enrichie d'exigences sociales nouvelles, car l'alphabétisation des masses paysannes ne se bornait plus seulement à garantir les capacités techniques nécessaires pour l'amélioration de l'agriculture, mais elle touchait aussi à la participation politique.

IV. Instruction et vocation cosmopolite.

Face aux oppositions rencontrées, cette campagne en faveur de l'instruction primaire permit aux physiocrates de découvrir leur vocation cosmopolite et la portée de leurs propositions. Tous les personnages de premier plan s'y intéressèrent et chacun y répondit d'une façon originale.

A ce sujet, la correspondance entre Mirabeau et Cari Friedrich von Baden est tout à fait symptomatique, car elle met en évidence la difficulté pour le physiocrate de transformer ses réflexions dans un plan détaillé de l'organisation scolaire.

38. V. RIQUETI DE MIRABEAU, « XIVe lettre de M.B. à Monsieur... et la seconde sur la stabilité de l'ordre légal. Instruction de la classe productive », Éph., t. XI, Première partie, n. 3, 1768.

39. P.-S. Du PONT DE NEMOURS, « Établissements utiles et actions louables en Russie. Lettre à M. Du Pont, auteur des Êphémérides du citoyen, etc. », Éph., t. I, n. 5, 1772, pp. 244-246.

40. P.-S. Du PONT DB NEMOURS, Vues sur l'éducation nationale, par un cultivateur. Ou moyens de simplifier l'instruction, de la rendre à la fois morale, philosophique, républicaine, civile et militaire, sans déranger les travaux de l'agriculture et des arts, auxquels la jeunesse doit concourir, Paris, Du Pont, l'an II de la République (sur les débats sur l'instruction pendant la Révolution, cf. M. ALBERTONE, Une scuola per la Rivoluzione. Condorcet e il dibattito sull'istruzione 1792-1794, Napoli, Guida, 1979 ; D. JCLIA, Les trois couleurs du tableau noir. La Révolution, Paris, Belin, 1981 ; Une éducation pour la démocratie. Textes et projets de l'époque révolutionnaire, présentés par B. BACZKO, Paris, Garnier, 1982). M. ALBERTONE, Enlightenment and Révolution: the évolution of Condorcet's Ideas on Education, Condorcet Studies I, éd. by L. COHEN ROSENFTELD, Atlantic Highlands, N. J., 1984, pp. 131-144 ; R. R. PALMER, The Improvement of Humanity-Education and the French Révolution, Princeton Univ. Press, 1985).


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Dans ce cas, la priorité que Mirabeau accordait à l'instruction primaire découlait de la nécessité de garantir l'acceptation de l'impôt unique proposé par les physiocrates que le margrave était en train de réaliser dans son État. Cependant, l'attention de Mirabeau aux effets aliénants du « travail journalier et mécanique » bloqua son action 41, car Cari Friedrich von Baden, intéressé uniquement à la prompte application de l'impôt unique, abhorrait la révolution éducative qu'impliquaient ses propositions.

Si l'influence de Mirabeau auprès du margrave de Bade fut passagère, les événements de la Pologne, au contraire, offrirent l'occasion la plus remarquable pour vérifier le retentissement des idées de Quesnay et de son groupe vis-à-vis d'une réalité politique en mouvement, et également la réputation de Du Pont de Nemours en tant que pédagogue.

L'expérience polonaise des physiocrates fut à cet effet la réponse aux efforts que le roi Stanislas-Auguste Poniatowski fit pour moderniser son pays, en attirant de l'étranger un courant d'immigration intellectuelle 42. L'élection de Du Pont comme secrétaire de la Commission d'éducation en 1774 43 permit aux économistes de concourir à la formation de l'esprit national de la Pologne : de ce point de vue, l'instruction était un des fondements de la régénération du pays face à la décadence du système scolaire, monopole presque exclusif des Jésuites.

L'influence de la physiocratie sur les personnages de premier plan du milieu politique et intellectuel polonais, tels que le roi même, Antoni Poplawski et l'évêque de Wilno, Ignacy Massalski, fut très décisive pour l'orientation des travaux de la Commission d'éducation 44. A cet égard, les règlements pour les écoles de palatinat (instituts d'enseignement supérieur), que Poplawski avait rédigés en tant que disciple des théories physiocratiques, établissaient l'enseignement de l'économie politique conformément aux principes de la physiocratie, en imposant la lecture de l'Essai physique sur l'économie animale et du Tableau économique. On exaltait même par les oeuvres de l'école de Quesnay la valeur utilitariste de l'instruction qui envisageait autant la formation humaniste que scientifique et on soulignait le sens civique de l'éducation par un civisme dépouillé de la rhétorique humaniste du père Konarski4S.

41. Lettre de Mirabeau à Cari Friedrich von Baden [1769], Cari Friedrichs von Baden, op. cit., t. I, p. 17.

42. J. FABRE, Stanislas-Auguste Poniatowski et l'Europe des lumières, Paris, Droz, 1952 ; A. JOBERT, Magnats polonais et physiocrates français (1767-1794), Paris, Les Belles Lettres, 1941, et La Commission d'éducation nationale en Pologne (1773-1794). Son oeuvre d'instruction civique, Paris, Les Belles Lettres, 1941.

43. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, on créa en Pologne en 1773 une Commission d'éducation pour l'instruction des nobles, à laquelle on ajouta en 1774 deux commissions administratives pour la liquidation des biens des Jésuites. La Commission dépassa bientôt ses attributions, en se chargeant de rédiger un plan pour l'organisation de l'instruction publique, mais l'intervention de la Russie en 1794 en interrompit l'activité.

44. Les résultats des travaux de la Commission d'éducation furent la réforme des universités de Wilno et Cracovie et le statut du corps académique en 1783 établissant une hiérarchie du système scolaire dans un esprit corporatif d'autonomie en accord avec les traditions républicaines de la Pologne.

45. Le père Konarski avait créé le Collegium nobilium, dont Stanislas-Auguste même critiquait la tradition étroitement humaniste.


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Outre les éléments relatifs aux problèmes scolaires, l'expression la plus complète de cette influence fut la prise de conscience par la Commission d'éducation de la condition sociale des paysans et de la nécessité de l'abolition de la servitude. D'ailleurs, la diffusion même de l'instruction dans les campagnes la rendait inévitable en tant que conséquence de la libéralisation de l'agriculture proposée par les physiocrates.

Le résultat le plus réussi de cette rencontre fut le projet pour la réorganisation des écoles que Du Pont donna à la Commission d'éducation 46 à la fin de sa carrière de secrétaire, qui ne remporta pas toutefois le succès qu'il avait espéré 47. Au-delà de la priorité qu'il donnait à la diffusion de l'instruction primaire selon les principes physiocratiques, il révélait dans ce projet son originalité en s'efforçant de concilier sa sensibilité culturelle et les difficultés de la situation polonaise.

En comparant les réflexions de Du Pont à deux autres célèbres projets pour la régénération de la Pologne : les propositions des Considérations sur le gouvernement de la Pologne de Rousseau visant à créer un système éducatif étroitement dirigé par l'État et fermé à toute expression de cosmopolitisme intellectuel, et l'insensibilité au rapport entre l'instruction et le patriotisme que Mably exprima dans son Du gouvernement et des lois de la Pologne, on constate qu'ils sont très éloignés de son effort de conciliation entre la réalité polonaise et ses principes.

En effet, il y a dans sa pensée la double volonté d'encourager l'intégration de la respublica dans le monde des lumières et de consolider la conscience patriotique collective par un réseau d'écoles paroissiales qu'il jugeait essentiel au renouvellement de la nation :

Il m'a semblé, Sire, et Vous Messeigneurs, que Vous attachiez la principale importance aux écoles de paroisse, qui seront les moins éclatantes aux yeux de l'Europe, mais les plus utiles à la République, puisque ce sont elles qui doivent lui former un peuple habile et fructueux dans ses travaux, vertueux et patriote dans ses moeurs 48.

46. Il s'agit de trois mémoires manuscrits conservés à l'Académie des sciences de Cracovie dans les papiers de Stanislas-Auguste Poniatowski (Collection Popiel, Education nationale, t. I) : Vues générales. Moyens d'établir dans l'instruction depuis les écoles paroissiales : Le 23 7bre 1774 ; Hiérarchie à établir dans l'instruction depuis les écoles paroissiales jusque à l'Académie des sciences et des belles-lettres. Résumé général du Plan des établissemens à faire, Le 28 7bre 1774 ; Des Universités et de l'Académie des sciences, des belles-lettres et des arts utiles. Le 24 9bre 1774. Us sont publiés en appendice à M. ALBERTONE, Fisiocrati, istruzione e cultura, op. cit., pp. 175-188. Un autre mémoire manuscrit, sous forme de table synoptique du plan de travail pour les écoles paroissiales et les collèges de district et de palatinat est conservé à la Bibliothèque Czartoryski de Cracovie {Éducation nationale, t. II, rkps 818, n. 70).

47. Trois mois après son arrivée, Du Pont accepta de collaborer au ministère de Turgot et il laissa déçu la Pologne, « une République sans République, où tout est au pillage, et où le petit, infiniment petit nombre de bons citoyens a peu de vues, point de suite, et encore moins de moyens » (Lettre de P.-S. Du Pont de Nemours à F. Quesnay, Buttelstedt, 18 décembre 1774, publiée par A. JOBERT, Magnats polonais, op. cit., p. 81).

48. P.-S. Du PONT DE NEMOURS, Vues générales, op. cit., ff. 246-247.


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Face à la situation difficile de l'économie polonaise, Du Pont cherchait en outre à encourager la noblesse qui, en dépit de son particularisme, était la seule force nationale capable d'assurer par ses richesses l'organisation scolaire. Cela ne l'empêchait pas d'exalter l'affranchissement des serfs en tant que but social de l'instruction primaire dans les campagnes. Cependant, cette valeur politique de l'éducation poussait Du Pont à limiter le contenu et la durée de l'enseignement, qu'il bornait aux connaissances élémentaires, même s'il s'intéressait à la formation des instituteurs :

Messeigneurs, ce que Vous avez à faire apprendre au peuple, n'exige pas une étude fort longue et fort pénible. Il n'a essentiellement besoin de savoir que lire, écrire, compter, toiser, être bon, juste, patriote, agile, fort et adroit 49.

Les propositions réformistes que Mirabeau et Du Pont de Nemours ont apportées à des réalités politiques très différentes constituent donc sans doute l'aspect le plus original des principes physiocratiques au sujet de l'éducation. Mais c'est le projet pour l'organisation de l'instruction publique que Le Mercier de La Rivière rédigea en 1775 pour Gustave III de Suède qui assura le succès des théories de la physiocratie, au-delà de la réputation individuelle de leur porte-parole.

Après ses expériences en qualité de jurisconsulte dans la Russie de Catherine II et dans la Pologne de l'évêque Massalski 50 l'idéologue de la physiocratie se présentait au roi de Suède en tant que propagandiste des principes éducatifs des économistes, qu'il avait déjà esquissés dans L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques si. Dans un climat politique tout différent, où l'influence de l'école de Quesnay était désormais à son déclain, Le Mercier soulignait dans son De l'instruction publique l'importance de l'éducation dans le cadre d'une éthique étroitement matérialiste et d'une interprétation utilitaire des avantages de la diffusion de l'instruction, selon laquelle l'exaltation de l'amour-propre en tant que poussée individualiste mettait en évidence l'importance de l'opinion publique : « l'homme moral est un être absolument factice; il est ce que ses opinions le font : faut-il donc encore d'autres preuves du besoin qu'il a de l'instruction ? » 52. Dans sa représentation totalitaire de la société, l'instruction concourait donc à la formation de l'opinion

49. Ibid., f. 251.

50. Appelé par l'évêque Massalski, Le Mercier avait rédigé un projet pour la réforme constitutionnelle, où il donnait à l'instruction une place de premier plan, en privilégiant surtout l'éducation militaire par ses éléments totalitaires et collectifs (P.-P. LE MERCIER DE LI RIVIÈRE, L'intérêt commun des Polonais. Mémoire sur les moyens de pacifier pour toujours les troubles actuels de la Pologne, en perfectionnant son gouvernement, et en conciliant ses véritables intérêts avec les véritables intérêts des autres peuples. Il s'agit d'un cahier manuscrit in-folio, écrit entre 1768 et 1772, conservé aux Archives nationales (K. 1317, n. 15).

51. J.-P. MAY, Le Mercier de La Rivière Q719-1801), aux origines de la science économique, Paris, CNRS, 1975.

52. P.-P. LE MERCIER DE LA RIVIÈRE, De l'instruction publique, ou Considérations morales et politiques sur la nécessité, la nature et la source de cette instruction. Ouvrage demandé par les rois de Suède, Stockholm-Paris, Didot l'aîné, 1775. Il fut publié aussi sur les Nouvelles Éphémérides économiques, ou Bibliothèque raisonnèe de l'histoire, de la morale et de la politique, 1774-1788 (red. Baudeau), t. IX, Seconde partie, n. 1, 1775, pp. 103-148.


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publique, qu'il considérait une seule volonté qu'on pouvait obtenir même par un consensus forcé « car, on n'est heureux que quand on croit l'être »».

Par conséquent, le but de l'organisation scolaire était le maintien de l'ordre social selon les théories physiocratiques. Le plan présenté à Gustave III tendait donc à un double but : « le premier, est de faire connaître aux hommes l'ordre public le plus avantageux à leurs sens ; le second de les convaincre que c'est par les loix invariables de cet ordre, qu'ils doivent juger de ce qui est vertueux ou vicieux »M.

V. Instruction et consensus.

Le Mercier exprimait de cette façon le côté utilitaire du rapport instruction-consensus auquel les physiocrates donnèrent une double valeur. Il est bien vrai que De l'éducation nationale aboutissait à l'exaltation de la fonction éducatrice de l'État et que chez d'autres physiocrates l'acceptation de l'ordre naturel fondé sur l'inviolabilité de la propriété privée assurait l'adhésion générale aux institutions de l'État. Il est bien vrai aussi que la nécessité de la formation de l'opinion collective, qui soulignait l'importance de l'instruction, poussait les physiocrates à dénoncer le caractère arbitraire du pouvoir.

Dans ce cadre, le débat sur les fêtes publiques fut essentiel à leur prise de conscience des moyens pour la formation du consensus : « Ces sortes d'assemblées — avait écrit Mirabeau bien avant sa conversion à la physiocratie — ces révolutions à temps marqué unissent la société, et y établissent les rapports et la confiance » 55. Il n'y avait pas encore toutefois dans L'ami des hommes l'image laïque de la vie sociale qu'entraînaient les fêtes publiques. Les réflexions de Mirabeau se rapportaient plutôt au débat sur les avantages économiques qu'on obtenait par la réduction des jours fériés. A ce sujet, Mirabeau reconnaissait aux classes pauvres le droit au repos, même si cela comportait l'affermissement de l'Église dans les campagnes. En dépit de cette opinion traditionaliste selon laquelle on ne distinguait pas entre fête religieuse et fête civique, Mirabeau mettait en évidence l'aliénation du travail manuel et répétitif et exaltait la fonction de la fête en tant que moyen pour former l'opinion publique, « remède contre l'accablement » et « aiguillon au travail s» 56.

Ce fut toutefois du Pont de Nemours qui découvrit la valeur laïque de la fête comme forme d'instruction collective : « Dans un pays où l'on rétablirait la connaissance de l'ordre — écrivait-il à Cari Friedrich von Baden — de grandes fêtes civiles et politiques, qui rassembleraient tous les membres de la société, où tous les citoyens, le peuple et ses chefs, seraient à la fois acteurs et spectateurs (...) formeraient un des plus

53. Ibid., p. 36.

54. Ibid., p. 45.

55. V. RIQUETI DE MIRABEAU, L'ami des hommes, op. cit., Première partie, p. 186.

56. Ibid., p. 187.


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beaux cours de morale et de politique (...) et celui où l'instruction serait le mieux mêlée avec le plaisir B 57. DU Pont dépassait donc Mirabeau et ses réflexions annonçaient déjà certains éléments totalitaires des fêtes révolutionnaires. En même temps, il se rapportait au courant de pensée qui intéressait des auteurs aussi différents tels que Mably et Rousseau et qui exprimait ses idéaux par l'exaltation de l'antiquité. A cet égard, le modèle des cérémonies classiques considérées comme des fêtes primitives, collectives et liées aux événements naturels s'opposait donc à la hauteur des fêtes religieuses ou royales.

Dans ses lettres adressées au margrave, Du Pont rédigeait un plan détaillé pour les fêtes civiques qui étaient en accord avec les saisons et se modelaient sur les fêtes classiques. Cet idéal de la fête publique sous-entendait de plus, chez Dupont, l'exaltation de l'éducation militaire :

Ce qu'on ne trouvera point parmi nous, est l'habitude d'une éducation toute militaire... Je crois (...) que les exercices militaires deviendraient aisément et naturellement des jeux publics, très propres à former le moral comme le physique de la jeunesse 58.

De cette façon, il encourageait même l'armement général du pays, qui préfigurait l'esprit des armées révolutionnaires :

Je crois (...) qu'une nation ne peut avoir de liberté et de sûreté constantes autant que la totalité de ses citoyens aguerrie, exercée et disciplinée peut en imposer à ses propres armées dans le cas où l'on voudrait les employer à l'oppression générale, et les suppléer dans le cas où les malheurs de la guerre les auraient dispersées devant l'ennemi 59.

La contradiction entre l'antimilitarisme des physiocrates dénonçant la politique de prestige de l'absolutisme français en tant que limitation au développement de l'économie et l'exaltation de l'éducation militaire est toutefois seulement apparente. Cette attitude s'accorde en fait parfaitement avec l'ordre naturel et essentiel, car elle exprime une exigence d'ordre qui, au-delà de la vocation belliqueuse, assurait l'unité et la discipline de la nation.

Dans un personnage enclin à la rigidité théorique tel que l'était Le Mercier de La Rivière, cette exigence d'ordre et de discipline se manifesta dans toutes ses implications totalitaires au cours de la Révolution. Ce fut peut-être L'heureuse nation qui lui évita la guillotine, quoique privé de toute charge publique en tant que noble et ex-intendant, car dans cet ouvrage, il développa les éléments les plus dogmatiques des théories physiocratiques qui persuadèrent le Comité de salut public d'épargner la vie de l'idéologue du despotisme légal 60.

57. Lettre de Du Pont de Nemours à Cari Friedrich von Baden, 3 décembre 1772, Cari Friedrichs von Baden, op. cit., t. I, pp. 145-146.

58. Lettre de Du Pont de Nemours au prince héréditaire [1773], Cari Friedrichs von Baden, op. cit., t. II, p. 66.

59. Ibid., pp. 66-67.

60. P.-P. LE MERCIER DE LA RIVIÈRE, L'heureuse nation, ou Relations du gouvernement des Feliciens ; peuple souverainement libre sous l'empire absolu de ses loix, 2 w., Paris, Buisson, 1792.


INSTRUCTION ET ORDRE NATUREL 605

Le plan de cette Utopie, où Le Mercier esquissait une société idéale fondée sur les principes politiques et économiques de la physiocratie donnait une place fondamentale à l'instruction, mais elle était conçue surtout en tant qu'éducation civique et politique, où les fêtes et les cérémonies collectives avaient la priorité sur l'organisation scolaire. Dans ce cadre, Le Mercier abandonnait les éléments libéraux des propositions physiocratiques et mettait l'accent sur la fonction éducatrice de la Félicie, où l'État était « l'Instituteur commun de ses sujets », symbolisation de la réalité révolutionnaire.

En même temps, toutefois, les influences individualistes du milieu physiocratique poussaient Le Mercier à refuser une interprétation de son projet qui en exaltait les éléments collectifs :

Ce système, établi sur la véritable nature de l'homme, est bien différent de celui du divin Platon, qui semble avoir pris à tâche de la contrarier dans tous ses points. Ce ne sont pas des hommes, mais bien des êtres d'une nouvelle espèce qu'il faut à sa République monastique ; je dis monastique, à raison de ce qu'elle met en communauté tous les individus et tous les objets de jouissance, jusqu'aux prérogatives d'époux et de père 61.

Même chez Du Pont de Nemours, la réciprocité entre instruction primaire et formation de l'opinion publique survécut à son expérience en tant que physiocrate, mais d'une façon qui en exaltait les fondements libéraux. Ce fut en effet en sa qualité de pédagogue qu'il fut consulté par Thomas Jefferson à l'époque de l'établissement de l'Université de Virginie ; mais tandis que le Président des États-Unis envisageait avant tout la formation d'une élite dirigeante, Du Pont mettait en évidence l'importance de l'instruction primaire dans une république fondée sur le consentement universel : « Un plan d'éducation qui ne commence pas par les petites écoles — écrivait-il à Jefferson — est ce qu'on appelle en France une charrue devant les boeufs » 62.

A ce propos, ses opinions physiocratiques aboutissaient en plus à une analyse sociologique du problème de l'éducation, l'instruction étant considérée comme un moyen pour expliquer les comportements de masse et la mentalité collective : « Nous ignorons le langage de la multitude qui est bête ou inappliquée, nous ignorons comment on pénètre dans des cerveaux qui n'ont que peu de ressort et d'aptitude s 63. La priorité à accorder à l'instruction primaire, même aux États-Unis où l'alphabétisation était presque générale, était donc le point de repère du projet pour l'organisation du système scolaire que Du Pont présenta à Jefferson en août 1800M. C'était d'ailleurs le critère de l'utilisation des compétences

61. Ibid., p. 6.

62. Lettre de Du Pont de Nemours à Jefferson, Good Stay, 6 mai 1800, The cotrespondence of Jefferson and Du Pont de Nemours, éd. by G. Chinard, Baltimore, J. HopMns Press, 1931, p. 15.

63. Lettre de Du Pont de Nemours à Jefferson, Good Stay, 21 avril 1800, The correspondent, op. cit., p. 13.

64. P.-S. Du PONT DE NEMOURS, Sur l'éducation nationale dans les États-Unis, 2' éd., Paris, Le Normand, 1812. La première édition est datée Good Stay. Le projet a été publié aussi en 1812 par les Annales de l'éducation de Guizot.


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individuelles qui assignait à l'instruction la tâche de fixer les niveaux différents des centres de décision dans la société américaine.

L'expérience finale de Du Pont fut donc exemplaire : il était parti d'un intérêt physiocratique pour les problèmes éducatifs qui privilégiait surtout les liens avec le développement économique ; il découvrit ensuite l'autonomie de la fonction d'éducation et enfin le rapport entre le pouvoir politique et la formation et les expressions culturelles de la collectivité.

VI. Culture et pouvoir : les Sociétés d'agriculture.

Tandis que la campagne en faveur de l'instruction primaire encourageait la vocation cosmopolite des physiocrates, les débats autour des Sociétés d'agriculture exaltèrent leur conscience nationale. Ce fut d'ailleurs en tant que centres officiels de diffusion des connaissances parmi les paysans que les Sociétés d'agriculture naquirent dans le climat politique de réformes qu'ouvrit l'arrivée au contrôle général d'Henri-Léonard Bertin. A cet effet, les physiocrates et le mouvement des agronomes en entier réclamèrent ces nouvelles institutions, mais la conscience du rapport entre culture et pouvoir politique poussa les économistes à se détacher des opinions des agronomes qui demandaient la création de centres d'expérimentation et de recherches agricoles financés par l'État pour la formation technique des jeunes paysans 65.

Au contraire, Quesnay et ses disciples se proposaient d'utiliser les Sociétés d'agriculture pour influencer directement la politique du gouvernement :

Les petites découvertes, les petites expériences curieuses des Académies des sciences (...) ne paraissent que de badinages auprès de l'étude des objets essentiels du gouvernement économique, envisagés dans leurs différents rapports, dans leurs différents effets s 6.

Le problème de l'instruction s'élargissait donc à la réflexion sur la fonction politique de la culture et, dans cette vue, les Sociétés d'agriculture étaient considérées comme des sortes de commissions politiques, indépendantes du gouvernement et contrôlées par l'opinion publique :

C'est aux riches et non aux pauvres à frayer les nouvelles routes que l'étude et le génie peuvent suggérer (...) il ne faut pas imiter l'ordre renversé que nous tracent ces Sociétés d'agriculture, conduites par les intendants des provinces, lesquels n'ont d'autre intention que d'amuser le public de leur nation contre leur administration ruineuse, dont l'examen est interdit à ces sociétés devenues un objet de dérision 67.

65. t Les livres n'instruisent qu'un très petit nombre de lecteurs. Ce petit nombre est presque tout composé de citoyens spéculatifs... Ces lecteurs eux-mêmes (...) sont rarement cultivateurs » (H.-L. DUHAMEL DU MONCEAU, École d'agriculture, Paris, frères Estienne, 1759, pp. 24-31).

66. Note manuscrite de Quesnay à V. RIQUETI DE MIRABEAU, Mémoire sur l'agriculture, 1759, Archives nationales, M. 783, n. 5, publiée en partie par G. WEULERSSE, Les manuscrits économiques, op. cit., pp. 36-37.

67. Lettre manuscrite de Quesnay à Mirabeau, fin 1762-début 1763, Archives nationales, K 906, n. 42, publiée en partie par G. WEULERSSE, Les manuscrits économiques, op. cit., p. 88.


INSTRUCTION ET ORDRE NATUREL 607

Les physiocrates visaient donc à modifier leur structure, soit par leurs écrits de polémique, soit par leur collaboration aux nouvelles institutions comme à Orléans et à Limoges, soit encore par la requête d'un enseignement universitaire de Science économique en tant que lien entre recherche et politique économique : « Sans cela, toutes ces Sociétés d'agriculture, dont on a fait tant de bruit, ne s'occuperont que de misères et de riens »6S.

Le gouvernement même avait conscience d'ailleurs des dangers qu'elles représentaient : « M. de Bertin — rappelaient les procès-verbaux du Bureau d'agriculture de Brive — avertit les Sociétés d'éviter l'inconvénient de traiter les questions étrangères à l'agriculture. Ces questions, ajoute-t-il, ont produit quelque fois des dissertations très bien faites, mais académiques, et tenant plus essentiellement aux lettres qu'à l'agriculture » ®.

Ces intérêts furent enfin la cause de l'échec des Sociétés d'agriculture ; mais, au-delà de ces déceptions, on peut évaluer la mesure des efforts des physiocrates face aux problèmes généraux de l'éducation, c'est-à-dire leur volonté de considérer la diffusion de l'instruction en tant que priorité économique et sociale à l'intérieur du rapport entre culture et pouvoir. C'est dans ce cadre qu'on peut donc juger des difficultés liées au contexte français qui en firent presque des isolés au cours de leur campagne en faveur de l'instruction primaire, mais il reste aussi que les implications de leur analyse des résultats d'une alphabétisation de masse survécurent en tant que fondements des projets éducatifs révolutionnaires.

Manuela ALBERTONE, Université de Pise.

68. V. RIQUETI DE MIRABEAU, Lettres sur le commerce des gravis, Amsterdam-Paris, Desaint, 1768, p. 37.

69. Compte des opérations du Bureau d'agriculture de Brive, depuis le 28 mai 1764, jusqu'au 17 mai 1768, Archives nationales, H. 1503 (106), ff. 7-8.


UN APOTHICAIRE DANS SA BOUTIQUE EN 1765

Au cours de recherches sur une famille alésienne, les Bourgogne, apothicaires et pharmaciens à Aies aux XVIIF et XIXe siècles ', nous avons trouvé dans des minutes notariales le testament de l'un d'eux 2 et l'inventaire après décès de sa boutique et de sa maison 3. Ces documents nous ont paru intéressants tant du point de vue de la connaissance de la profession d'apothicaire au milieu du xvnr siècle que de celui de la compréhension de la vie et de la situation sociale de cette famille. Le nombre ainsi que la minutie de détails de ces informations nous ont contraint à n'étudier dans un premier temps que le côté « apothicaire dans sa boutique » et à remettre à une étude ultérieure le côté « apothicaire dans la société ».

Le 9 avril 1765, Charles-Ives Bourgogne, maître apothicaire d'Alès et deuxième consul de la ville, « se trouvant attaqué de maladie corporelle », rédige son testament mystique par lequel il règle les différents problèmes que pose sa succession sur le plan familial aussi bien que professionnel et il exige que soit fait un inventaire. Il laisse en effet cinq enfants mineurs et, qui plus est, de deux lits différents 1. Tout doit donc être précisé et fait dans les règles pour éviter toute contestation de part ou d'autre. Il meurt le lendemain et l'on procède aussitôt à la pose des scellés 4 tant sur la boutique, le matériel et le stock que sur les meubles et effets contenus dans la maison. Le notaire, Mc Crozade, et les témoins de confiance chargés de l'opération ne laissent que le minimum d'objets nécessaires pour que la vie familiale continue en attendant l'inventaire. Par exemple : « un buffet à deux portes et deux tiroirs avec les ustencihles journalières pour l'usage de la maison ce qui est cause que nous ny avons point posé de scellé attendu que le tout sert pour l'ordinaire de la maison». Ils répertorient donc ces objets usuels car l'inventaire proprement dit n'a lieu que quelques jours plus tard; il débute le 29 avril 1765 pour se terminer le 9 juillet suivant.

1. Article à paraître : « Une lignée d'apothicaires alésiens aux xvnie et xix« siècles ».

2. Archives départementales du Gard II E 5/348, f. 476.

3. Archives départementales du Gard II E S/348, f. 545.

4. Archives départementales du Gard II E 5/348, f. 487.


UN APOTHICAIRE DANS SA BOUTIQUE EN 1765 609

LA BOUTIQUE

Suivons le notaire, les témoins : Sieur Claude Martin, marchand perruquier, et Sieur Laurent Froidevaux, praticien ; les experts priseurs : Sieurs Joseph Privât et Scipion Pelatan, maîtres apothicaires, et les membres de la famille — la veuve Catherine Deleuze, le fils aîné Pierre-André Bourgogne avec son oncle Pierre Bourgogne, curé de Saint-Privat-desVieux — et pénétrons tout d'abord dans la boutique. Celle-ci est au rez-de-chaussée de la maison à deux étages sise rue des Pénitents et qui abrite aussi bien la vie professionnelle que familiale inextricablement mêlées. Sur la rue, une porte fermée « par une serrure ou cadenas » permet d'accéder à la boutique. Cette dernière est une pièce aux murs garnis d'étagères de bois « fort usées et de peu de valeur » sur lesquelles sont rangés les différents pots, chevrettes ou boîtes contenant les drogues et médicaments. On y trouve encore un « contoir de bois noyer à deux portes et un tiroir, l'un et l'autre fermant à clef» qui permet de ranger spatules et seringues ainsi que de la « monnaie dans une corbeille » (treize sols). Il y a aussi divers mortiers dont un gros sur pied et des balances, instruments indispensables à l'exercice de l'art apothicaire.

Mais l'activité porfessionnelle de l'apothicaire n'est pas limitée à cette pièce et c'est dans toute la maison que nous retrouvons du matériel et des réserves. Ainsi dans la cuisine, un grand coffre de bois sapin contient un stock important de drogues. Dans la souillarde, des chaudrons servant à la fois pour les préparations pharmaceutiques et la soupe familiale voisinent avec la vaisselle. Dans les corridors du rez-de-chaussée et du second étage, des étagères permettent de stocker les sirops et diverses eaux distillées dans de grandes bouteilles. Au second, dans une chambre, devant la cheminée avec ses chenets, tout un appareillage pour la distillation (alambics et bombes de cuivre) et une bassine pour la préparation des emplâtres sont prêts à être utilisés. Sans compter, bien sûr, au premier étage à côté de la chambre du défunt, dans son cabinet de travail, « des tablettes de bois sapin peintes en jaune à trois étages de cinq pans et demi de long et de quatre pans de haut » qui supportent les livres de la bibliothèque dont nous analyserons la composition plus loin.

Du compte rendu de l'inventaire se dégage une impression de désordre : instruments pharmaceutiques et drogues se trouvent mêlés — dans différents meubles ou chambres — avec du linge de maison, des vêtements du défunt aussi bien qu'avec des provisions telles que du « bled » ou des amandes. Mais il ne faut pas oublier que la maison entière ne pouvait être mise sous scellés puisqu'il y avait au moins six personnes qui continuaient à y vivre. Peut-être, le minimum nécessaire à la vie familiale ayant été répertorié, le reste, professionnel aussi bien que d'usage domestique, avait-il été entassé dans les pièces ou meubles mis sous scellés ? Il n'en demeure pas moins que tout le matériel professionnel n'était pas uniquement conservé dans la boutique proprement dite mais réparti en divers points de la maison, mêlant ainsi, de la cave aux


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étages, la vie familiale à celle de la boutique. D'après l'article de C. Bedel 5, on peut voir qu'au xviT siècle la maison d'un apothicaire correspond déjà à la disposition trouvée ici : boutique au rez-de-chaussée et habitation aux étages avec réserves de drogues dans ces mêmes étages. D'autre part, mais à un degré beaucoup moindre, on peut encore constater ce mélange de nos jours ; n'allions-nous pas, lors de notre stage en pharmacie, chercher les vaccins dans le réfrigérateur personnel du pharmacien à l'étage ou, dans telle officine de campagne, les paquets de coton par trop volumineux ne sont-ils pas entreposés dans la chambre à donner?

Remettant à une autre étude l'analyse de l'ameublement et ce que l'on peut en déduire au sujet de la vie quotidienne, intéressons-nous uniquement ici à l'aspect professionnel : matériel, stock, bibliothèque.

LE MATÉRIEL

Le matériel ne présente pas de particularités marquantes par rapport à celui des officines de la même époque 6. On y trouve tout ce qui est nécessaire à la préparation des remèdes en usage. Tout d'abord des mortiers de tailles et matériaux divers : deux en marbre et six de « métail ». Le plus petit pèse avec son pilon trois livres. Le plus grand a un pilon de quatorze livres. Sur ce dernier mortier, monté sur un pied de bois, une inscription : « Claude Borde m'a fait. La veuve Bouisson m'a fait faire l'an 1677 ». Étant donné que le père de Charles-Ives, Louis Bourgogne, premier apothicaire de la lignée, a débuté en 1695 ^ cela permet deux hypothèses : ou bien ce mortier a été acquis soit par Louis, soit par son fils, ou bien il se trouve déjà dans la boutique lorsque Louis a débuté. Cette indication permettra peut-être de retrouver l'origine de l'officine (création par les Bourgogne ou achat à un précédent apothicaire). Le matériel se compose encore d'un porphyre, de treize spatules, de seringues — trois grandes et deux petites — permettant d'appliquer les clystères, de pratique courante à cette époque. Deux paires de balances trônent aussi dans la boutique: une grande avec quatre poids de métal et une petite avec « deux marcs de léton complètes » (les marcs étant des « séries de poids emboîtés les uns dans les autres et renfermés dans un tronc de cône généralement orné et toujours fermé »5). Il y a encore une bassine à emplâtres, un fourneau de fer, un alambic de cuivre et trois bombes de même métal qui vont ensemble. Ceci pour le matériel de travail proprement dit.

Il faut aussi tenir compte de tous les récipients de tailles, formes et matériaux variés qui contiennent les drogues et qui sont installés sur les étagères dans la boutique aussi bien que dans les autres pièces de la maison. Là encore rien d'extraordinaire comme qualité. En particulier, il ne semble pas que la faïence soit décorée ; il est simplement dit qu'elle est blanche. Il n'y a pas même de précision sur le mode d'étiquetage.

5. C. BEDEL, « La pharmacie au XVIF siècle », in XVII' siècle, n° 30, 1956, pp. 46-62.


UN APOTHICAIRE DANS SA BOUTIQUE EN 1765 611

Nous avons dénombré tous ces contenants soit:

46 pots en faïence blanche estimés de 3 à 5 sols selon la taille, les grands à 30 sols.

1 pot en faïence noire qui est de production locale. 28 pots en terre non estimés.

2 pots en verre non estimés.

27 chevrettes en faïence blanche de 6 à 15 sols pièce.

2 grands pots en faïence blanche avec anses et couvert : 5 livres les deux. 230 bouteilles de verre de toutes les tailles, les petites à 1 sol, les grandes

non estimées. 85 boîtes dont le matériau n'est pas précisé : 2 à 6 sols la boîte.

5 boîtes en fer blanc.

7 caisses en bois. 74 sacs de papier.

1 sac de toile. 10 paquets.

De tout ce matériel, on peut dire qu'il est très «classique» et qu'il est du même genre que celui que l'on retrouve dans les diverses officines du royaume de cette époque 6. Il ne diffère d'ailleurs pas de ce qui se faisait déjà un siècle plus tôt si ce n'est par la présence importante de récipients de verre. Jean Doucet a noté pareille abondance de bouteilles dans la boutique nantaise du xvnr 5 siècle dont il a analysé le contenu 7. A Aies, rien d'étonnant puisque la ville est proche de plusieurs verreries.

LE STOCK

Quant au stock, il s'avère assez important. On dénombre en effet trois cent quatorze produits différents en quantité variable (de quelques onces jusqu'à plusieurs livres), tant drogues simples qui représentent 67,5 % du stock que formes galéniques plus ou moins élaborées qui font 32,5 % du nombre des produits 8. Cela le situe dans une bonne moyenne puisque, à la même époque, à Nantes, dans deux boutiques différentes, on a quatre cents produits pour l'une et cent soixante-dix-huit pour l'autre 6. A Marseille, en 1679, le pharmacien de l'hôpital Saint-Esprit et SaintJacques-de-Gallice a environ cent cinquante produits en stock 9.

6. Louis NICOLLE, Apothicaires et pharmaciens du Morbihan. Contribution à l'histoire de la pliarmacie dans le Morbihan des origines au début du XX' siècle, Paris, Oberthur, 1962 (thèse Université, Pharmacie, Nantes, 1963, n° 9).

7. Jean DOUCET, Contribution à l'histoire de la pharmacie à Nantes. Les apothicaires nantais soils l'Ancien Régime, Fontenay-Ie-Comte, Lussaud, 1959 (thèse Université, Pharmacie, Nantes, 1960, n° 4).

S. Les drogues simples sont les matières premières (plantes, animaux, minéraux) telles qu'elles arrivent à l'officine après leur récolte sur le lieu d'origine et, la plupart du temps, après traitement qui assure leur conservation pendant le transport et le stockage.

Les préparations galéniques résultent du traitement des drogues simples selon l'art galénique. Les opérations galéniques étant plus ou moins complexes : pulvérisation, extraction, lixiviation, confection d'une pommade, d'une teinture ou de pilules, etc..

9. P. BARTHÉLÉMY, Histoire des apothicaires marseillais du XVIIIe siècle à la Révolution, Toulouse, 1924 (thèse doctorat. Pharmacie, Toulouse, 1924).


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Voici la répartition des drogues selon leur nature :

Drogues Nombre

Simples :

— d'origine végétale 139 44,3 )

— animale 17 5,4 67,5

— minérale ou chimique 56 17,8 )

Galéniques :

— poudres 18 5,7

— extraits 4 1,3

— teintures 7 2,2 I

— esprits 6 1,9 I

— eaux 7 2,2 f

— huiles 8 2,5 1

— conserves 5 1,6 / 32,5

— trochisques 2 0,6

— pilules 4 1,3 l

— sirops 10 3,2

— confections 10 3,2

— emplâtres 11 3,5

— onguents 10 3,2

La plus grande partie du stock est donc constitué par les drogues simples qui sont la matière première qui permettra l'élaboration des diverses formes galéniques. La majorité de ces drogues simples, dont beaucoup furent utilisées jusqu'à nos jours et dont certaines reviennent à la mode, est d'origine végétale. Malgré l'orthographe quelquefois fantaisiste du notaire écrivant sous la dictée des apothicaires priseurs, nous pouvons reconnaître toutes ces plantes, en grande partie exotiques (60 % d'entre elles) : racine mecoacam, calamus à romaticus (aromaticus), gaume tacamaca (gomme tacamdhaca), sagapenum, espicanard du Levant, ginèbre, zédoire, galanga...

Il apparaît à la lecture de cet inventaire que les produits d'origine animale sont en faible quantité (5,4 %) mais on y trouve tout de même la corne de boeuf, la vipère, le sang de bouquetin, les cloportes, les yeux d'écrevisses ou le castor, etc..

Les drogues d'origine minérale ou chimique sont assez importantes (17,8 %). A côté de produits naturels tels que la «craye de Brianson», le « bol d'armonie » (Arménie) ou la « terre cizelé » (terre sigillée) sont utilisés en grand nombre des produits dus à la chimie : esprit de « scel », crocus metallorum, mercure « dous », « thartre » émétique, esprit de vin, esprit de volatile de «scel amonia»...

Cette répartition des drogues simples est tout à fait dans la norme de l'époque où l'on assiste à une régression des drogues d'origine animale au profit de celles d'origine chimique 6.

Treize formes galéniques différentes constituent 32,5 % du stock. A côté de produits finis tels que la thériaque, la confection alkermés, l'orviétan, le catholicum, les différents sirops ou emplâtres, on trouve des produits qui sont destinés à rentrer dans d'autres préparations. Si certains étaient préparés sur place, d'autres étaient achetés déjà tout


UN APOTHICAIRE DANS SA BOUTIQUE EN 1765 613

confectionnés : ainsi l'eau de la Reine de Hongrie provenait très probablement des fabriques nîmoises 10.

Grâce à l'estimation des experts et après en avoir retranché le prix du contenant (ce qui n'est pas toujours aisé car la taille de la bouteille ou du pot n'est pas précisée à chaque fois), on peut calculer le prix des drogues en le ramenant au poids d'une livre, ce qui permet de comparer les valeurs des drogues. Ainsi entre autres, la thériaque vaut 2 livres par livre. Il est à noter la quantité importante de cette drogue : 3 livres 3/4. Ceci témoigne de la popularité de cette préparation déjà très ancienne et qui continue d'être alors d'un usage très courant.

Sur le graphique ci-dessous, on peut voir que la plupart des produits (76 % pour les drogues simples et 72 % pour les formes galéniques, donc une moyenne de 74 %) ont un prix inférieur à 5 livres par livre, la majorité des produits se situant entre 0 et 10 sols par livre.

Le produit le meilleur marché est la graine de lin: 0,6 sol/livre. Le prix le plus élevé pour les drogues simples est de 24 livres/livre pour le baume du Canada, la fleur « marsialle » et le précipité blanc. Au même prix, pour les préparations galéniques, nous trouvons les pilules de sinoglosse, la teinture de castor, la poudre diamargarita frigidi et la teinture lilium de Paracelse. Pour cette dernière, en un autre point de l'inventaire, nous la trouvons à 48 livres la livre, c'est-à-dire un prix double. S'agit-il d'une erreur d'estimation ou d'une différence de qualité ? On ne peut pas le savoir, mais cet écart de prix très important entre deux produits identiques, rangés dans deux endroits différents, est le seul qui ait été trouvé dans l'inventaire. Pour tous les autres cas, l'écart est quasi nul.

Un autre produit de prix élevé (4 livres/livre) est la résine de jalap. Étant donné qu'elle est obtenue par extraction, lavage et dessication à

10. Albert PUECH, Les pharmaciens d'autrefois à Nîmes, Paris, Savy, 1881.


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partir de la poudre de jalap, il semble possible de comparer les différents prix pour une livre: jalap 2 livres, poudre de jalap 16 livres, résine de jalap 48 livres. Peut-on, d'après ces chiffres, tarifer les diverses opérations galéniques qui entrent en jeu ? Cela s'avère finalement difficile tant cela varie d'un produit à l'autre. La pulvérisation du jalap multiplie son prix par huit. Or le semen-contra passe de 5 à 10 livres (il double), la vipère de 10 à 16 livres (pas même le double). On pourrait penser que cela vient de ce que les racines (comme le jalap) sont beaucoup plus dures à broyer et demandent de ce fait un travail supplémentaire. Mais pour la rhubarbe dont on utilise aussi la racine, le prix est multiplié par quatre. La perte par résidu de broyage fait-elle la différence? Nous ne sommes pas en mesure de répondre. D'autre part, le passage de la poudre à la résine de jalap est assez laborieux et d'un rendement faible, la poudre contenant au maximum 15 % de résine; pourtant le prix ne passe que de 16 à 48 livres, soit le triple. C'est, hélas, le seul cas où l'on puisse faire de tels calculs. On n'en peut donc tirer une conclusion générale sur le prix des opérations galéniques.

Lorsqu'on fait le total de l'estimation pour les produits et leurs contenants, on arrive à la somme de 1256 livres. Aucun élément de comparaison ne nous permet, pour l'instant, de situer l'importance de cette somme par rapport à d'autres officines. Ce que nous ignorons aussi, c'est la vitesse de rotation du stock (donc sa rentabilité), sa fréquence d'approvisionnement comme, d'ailleurs, la façon dont il est alimenté (droguistes, foires annuelles... ?).

LA BIBLIOTHÈQUE

Passons maintenant dans le cabinet attenant à la chambre de l'apothicaire où nous pouvons inventorier la bibliothèque. Voici soixante-treize volumes de tailles et épaisseurs diverses, plus ou moins poussiéreux ou bien à la reliure patinée par un usage journalier. Les dos de cuir fauve nous laissent déchiffrer soixante titres différents, rangés sans souci d'ordre, sautant d'un livre de théologie à une pharmacopée, ou passant d'un traité de la saignée aux prières pour se préparer à bien mourir. Ce coup d'oeil presque indiscret dans la bibliothèque de cet homme peut nous révéler beaucoup quant à sa formation, ses préoccupations quotidiennes et ses méditations scientifiques, philosophiques ou religieuses. Voici tout d'abord la répartition, par matières, selon les critères de l'époque u.

La plus grande partie est donc constituée par les livres qui traitent de théologie et de religion. Si on ajoute les livres d'histoire ecclésiastique, nous arrivons à plus de cinquante pour cent. Les titres nous confirment que nous avons bien affaire à un « bon » catholique (ni protestant, ni janséniste).

11. Alphonse DUPRONT et coll., Livre et société dans la France du XVIIIe siècle, Paris, La Haye, Mouton, 1965.


UN APOTHICAIRE DANS SA BOUTIQUE EN 1765 615

Sujet Nombre Pourcentage

THÉOLOGIE ET RELIGION : 30

Écriture Sainte 9 14,3 )

Pères de l'Église 2 3,2 ( ,ni

Théologie 1 1,6 (

Liturgie 18 28,6 1

HISTOIRE : 8

Ecclésiastique 3 4,8 ) 17 7

Profane 5 7,9 S

SCIENCES ET ARTS : 20

Philosophie 2 3,2 )

Sciences naturelles .4 6,3 | 31,7

Pharmacie 14 22,2 )

BELLES-LETTRES : 3

Dictionnaires 2 3,2 j 4,8

Journal ou almanach 1 1,6 )

INDÉTERMINÉ 2 2 3,1 i 3,1

Les livres professionnels constituent un groupe important: environ le tiers de la bibliothèque. En voici la liste en conservant l'orthographe de l'acte notarié :

— « Anatomie d'ionis, un volume » : Pierre Dionis (1643-1718) fut démonstrateur d'anatomie au Jardin Royal des Plantes à Paris et fit un livre qui, d'après Georges Barritaulta, marque un premier essai d'anatomie régionale 13. Il s'agit de L'anatomie de l'homme suivant la circulation du sang et les dernières découvertes. La première édition, à Paris, chez d'Houry, date de 1690 et fut suivie de nombreuses autres (au moins dix).

— « Traité des maladies vénériennes, de M. Astruc, médecin consultant du roy, 2" édition, Paris, 1749, 4 volumes in-12 relié Bazane » : Jean Astruc (1684-1766), qui fut d'abord professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier avant de partir à Paris, publia d'abord cet ouvrage en latin : « De morbis venereis, Paris, G. Cavelier, 1736, in-quarto. » La première traduction en français parut en 1740, Paris, G. Cavelier, 3 volumes in-12. Dans le cas présent, nous avons affaire à la seconde édition, toujours à Paris et vraisemblablement chez Cavelier puisque la troisième et quatrième sont de chez cet imprimeur.

— « Observations de la seignée, un volume » : nous n'avons ni le nom de l'auteur ni l'année. Or les traités sur la saignée, sujet très controversé et pratique très employée, sont abondants. Pour ne citer que quelques

12. Georges BARRITAULT, L'anatomie en France au XVIII' siècle. Les anatomistes du Jardin du Roi, Angers, Imp. de l'Anjou, 1940 (thèse médecine, Paris, 1940, n° 439).

13. Victor ElKAK, Dionis, Chirurgien du XVII' siècle, sa vie, son oeuvre, Alger, Imp. Nord-africaine, 1940 (thèse médecine, Alger, 1940, n° 12).


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auteurs : Chevallier, Quesnay, Morisson (alias Sénac), SilvaM et même Fernel en 1545. Le titre semblerait indiquer qu'il s'agit d'un ouvrage que François Quesnay (1694-1774) publia sous le titre de « Observations sur les effets de la saignée, tant dans les maladies du ressort de la médecine que de la chirurgie, fondées sur les loix de l'hidrostatique avec des remarques critiques sur le Traité de l'usage des différentes sortes de saignées, de M. de Silva, Paris, C. Osmont, 1730, in-12. » La seconde édition est de 1750. Lorsqu'il écrivit ce livre, François Quesnay était maîtrechirurgien à Mantes-sur-Seine et cette réfutation du traité de Silva le fit connaître.

— « Pratique de Rivière, deux volumes in-octavo » : Lazare Rivière (1589-1655), Montpelliérain, professeur à la Faculté de Médecine pendant trente-trois ans et praticien remarquable, écrivit d'abord ce livre en latin en 1640. Il y eut au moins huit éditions entre 1640 et 1690. La traduction est due à M. F. Deboze et porte le titre de La pratique de médecine, avec la théorie de Lazare Rivière. Elle fut éditée à Lyon, chez Jacques Certe, en 1682, 1690 et 1723 au moins. On y trouve la formule de la fameuse potion antiémétique qui porte son nom.

— « Observations de Rivière, un volume » : du même auteur que le précédent. Les observations de médecinel qui contiennent quatre centuries de guérisons très remarquables furent traduites en 1680 par F. Deboze et publiées à Lyon chez Jean Certe. Il existe une édition de 1688 et une de 1724. L'édition originale en latin est de 1646 à Paris. D'après Jean Astruc : « En lisant ces observations, on a pas de peine à juger qu'elles viennent d'un médecin sage et sensé. » Et d'après le Dictionnaire des Sciences médicales 16 : « Les observations de Rivière, encore qu'il y en ait, non pas de suspectes, mais d'incomplètes, sont ses titres les plus réels à la reconnaissance de la postérité. Les observations majeures répandues dans ce recueil sont celles qui sont relatives au traitement de l'ischurie aiguë et très douloureuse guérie au moyen de la saignée ; à l'emploi des ventouses et à celui des préparations mercurielles dans quelques espèces de fièvres qui sont indiquées ; enfin à l'usage de la thérébentine dans une leucorrhée chronique qui reconnaissait pour cause l'abus de la rhubarbe. Tout ce qui a rapport à la variole, dans un climat où elle a constamment produit de grands ravages, est digne de l'attention des praticiens. Rivière sentait fort bien l'importance des ouvertures de cadavres, et il en rapporte d'intéressantes faites à la suite de maladies du coeur et des poumons. »

— «Apparat de médecine pharniatie et chymie par M. de Meuve, Paris, 1689, un volume in-quarto » : le titre complet de ce livre est « Dictionnaire pharmaceutique ou Apparat de médecine, pharmacie et chymie avec deux tables très commodes. L'une pour choisir les remèdes propres à toutes les maladies et l'autre pour trouver l'explication des dictions latines, ou leurs synonimes, contenues dans ce dictionnaire. Ouvrage

14. Pierre ASTRUC, « Une bibliothèque médicale au XVIIF siècle », in Le Progrès Médical, n° 15-16, 1950, pp. 421-428.

15. Dictionnaire des Sciences médicales. Biographie médicale, Paris, Panckoucke, 1825.

16. Dictionary of National Biography, London, Smith and Co, 1909.


UN APOTHICAIRE DANS SA BOUTIQUE EN 1765 617

curieux pour toutes sortes de personnes... tiré et recueilli des meilleurs auteurs qui ont écrit de ces matières par M. de Meuve, docteur en médecine, conseiller et médecin ordinnaire du Roy. 2e édition revue, corrigée et beaucoup augmentée par l'autheur. Paris, Laurent d'Houry, 1689.» La première édition avait eu lieu à Paris, chez J. d'Houry, en 1678, deux volumes in-octavo.

— « Traité de chimie par Malouin, 1734, 1 volume in-12 » : il s'agit d'un livre de Paul-Jacques Malouin (1701-1778) dont le titre nous révèle le souci d'appliquer la chimie à la thérapeutique : « Traité de chimie, contenant la manière de préparer les remèdes qui sont le plus en usage dans la pratique de la médecine, Paris, G. Cavelier, 1734, in-12. » Ce titre fait bien ressortir les deux aspects de cet auteur qui, après avoir étudié la médecine à Paris, fut professeur de médecine au Collège Royal de France et professeur de chimie au Jardin du Roi. Il entra à l'Académie des Sciences en 1742 en tant que chimiste.

— « élémens de chimie théorique par M. Macquer, Paris, 1751, 1 volume in-12.» L'auteur est Pierre Macquer (1718-1784), docteur en médecine de la Faculté de Paris, de l'Académie des Sciences. Les différentes éditions de 1741, 1749 et 1753 ont été produites chez J. T. Hérissant à Paris, ce qui laisse supposer que celle-ci dut l'être aussi.

— « Cours de chimie de Montpellier, Y1A9, 1 volume. »

— « Traité des drogues simples par Lémery, 1 volume in-quarto » : Nicolas Lémery (1645-1715), qui fut tour à tour apothicaire et médecin et qui étudia aussi la chimie et l'histoire naturelle, publia pour la première fois son Traité universel des drogues simples à Paris, chez d'Houry, en 1698. Cette édition fut suivie de très nombreuses autres tant à Paris qu'à Amsterdam, Rotterdam, Venise ou Leipzick.

— « Pharmacopée de Lémery, 1 volume in-quarto » : du même auteur que le précédent ouvrage, elle a pour titre complet Pharmacopée universelle, contenant toutes les compositions de Pharmacie qui sont en usage dans la médecine, tant en France que par toute l'Europe; leurs vertus, leurs doses, les manières d'opérer les plus simples et les meilleures, etc.. La première édition est de 1697, à Paris, chez d'Houry. Cette pharmacopée eut un grand succès si l'on en juge d'après les nombreuses éditions qui suivirent.

— « Pharmacopée de la violette, 1 volume » : contrairement à ce que laisse penser le titre, ce n'est pas une pharmacopée de la plante ainsi nommée, mais un ouvrage de Joseph du Chesne, sieur de La Violette (1546-1609), docteur en médecine, qui l'écrivit d'abord en latin sous le titre de Pharmacopoea dogmaticorum restituta... Il y a eu au moins trois éditions : Paris, C. Morel, 1607 et 1615, in-quarto, et Genève, P. Albert, 1620, in-octavo. Le titre complet de l'ouvrage traduit nous laisse apercevoir ce dont il s'agit : La pharmacopée des dogmatiques réformée et enrichie de plusieurs remèdes excellents, choisis et tirez de l'art spagyrique. Avec un traité familier de l'exacte préparation spagyrique des médicaments pris d'entre les minéraux, animaux et végétaux, et une brève réponse au livret de Jacques Aubert, touchant la génération et la cause des métaux.


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La seconde édition date de 1630, à Paris ; chez C. Morel, deux parties en un volume in-octavo.

— « Pharmacopée de Charas, Paris, 1691, 1 volume in-quarto » : Moïse Charas (1618-1698), qui étudia la chimie puis la pharmacie, était démonstrateur de chimie au Jardin du Roi lorsqu'il publia pour la première fois, en français, en 1676, sa Pharmacopée royale galénigue et chimique. La présente édition est au moins la troisième, à Paris, chez d'Houry. Elle comprend deux tomes en un volume in-quarto.

— «Pharmacopée de Quincy traduite de langlois par Clausier, un volume in-quarto » : La pharmacopée universelle raisonnée..., de John Quincy (mort en 1722), fut en effet « traduite de l'anglais sur la onzième édition, augmentée de beaucoup et corrigée par M. Clausier» et éditée à Paris, chez d'Houry, en 1749. Cet apothicaire et médecin de Londres écrivit l'édition originale en 1721 sous le titre de English Dispensatory 16.

— « Pharmacopoea parisiensis D. Thomas Martinencq de cano, Paris, 1748, un volume in-quarto » : l'éditeur est Guillaume Cavelier, père. Le titre complet est Codex medicamentarius, seu pharmacopoea parisiensis.

— «Lémery sur la nourriture des eaux, un volume»: ne nous laissons pas abuser par l'orthographe du notaire qui n'y connaissait rien en matière scientifique et qui est bien excusable d'une telle erreur. Ce livre est de Louis Lémery (1677-1743), fils de Nicolas Lémery, et qui fit ses études de médecine à Paris et fut reçu à l'Académie des Sciences en 1700. Il a pour titre « Dissertation sur la nourriture des os, oh l'on explique la nature et l'usage de la moelle, avec trois lettres sur le livre de générations des vers dans le corps de l'homme, Paris, P. Witte, 1704, in-octavo. »

— « Thérapeutique de Phernel, 1 volume » : Jean Fernel (1497-1558), médecin, publia en 1554 un traité de pathologie (7 livres) qu'il compléta par un traité sur la composition des médicaments qu'il ne put achever, puisqu'il mourut en 1558 déplorant de n'avoir pu terminer sa « thérapeutique ». Il légua ses manuscrits à son ami Plancy qui donna en 1567 l'édition complète des oeuvres de son maître. Ce livre sur les médicaments fut sûrement traduit de nombreuses fois puisqu'on le trouve, à Paris, chez J. et R. Guignard en 1668 sous le titre La Thérapeutique, ou la méthode universelle de guérir les malades, traduction nouvelle et plus exacte que les éditions précédentes par Du Teil. Nous ignorons ici à quelle édition nous avons affaire.

— « Remèdes de Fouquet, 1 volume » : M" François Fouquet, née Marie de Maupeou, fille d'un contrôleur général des finances, épouse d'un conseiller d'État ordinaire, mère de Nicolas, surintendant des finances, et mère de l'évêque d'Agde, « femme d'une éminente piété et d'une charité vraiment chrétienne, après la mort de son mari se consacra entièrement au service des pauvres malades et mourut en 1681 » à l'âge de 91 ans 15. Elle écrivit un « Recueil de recettes choisies, expérimentées et approuvées, Villefranche, 1675, in-12 » : il constitue l'édition originale, les suivantes contenant des additions plus ou moins considérables et portant pour titre selon les rééditions Recueil de remèdes faciles et domestiques, Les remèdes charitables, Suite du recueil des remèdes ou bien Recueil des remèdes. Il


UN APOTHICAIRE DANS SA BOUTIQUE EN 1765 619

y eut au moins seize éditions entre 1675 et 1740. Signalons, par ailleurs, que ce livre était distribué à tous les curés de paroisse du diocèse d'Adge. Les livres anciens se marient aux livres plus récents pour aider le maître apothicaire dans l'exercice de son art. Tout d'abord, cinq ou six ouvrages de médecine qui vont lui permettre de comprendre les problèmes de ses clients. Puis les livres de pharmacie proprement dits qui sont les manuels techniques de l'apothicaire, lui remettant en mémoire certains dosages ou bien la composition de certaines préparations particulièrement complexes. Ils l'aident aussi dans son enseignement à l'apprenti car ils représentent vraiment la connaissance de base du métier. A côté de cela, des livres de thérapeutique qui l'inspirent dans son rôle de conseiller. Enfin, trois livres de chimie relativement récents. En tout cas, pour deux d'entre eux postérieurs aux études de notre personnage et à son installation avec son père aux environs de 1737. Cela prouve l'intérêt des apothicaires pour cette science neuve qui d'ailleurs leur doit beaucoup. Cela montre aussi comment un maître apothicaire se maintenait au niveau, se « recyclait » (peut-être, dans le cas présent, sous l'influence de son fils apprenti-apothicaire et futur successeur?).

CLIENTÈLE ET COMPTES D'APOTHICAIRE

Après la bibliothèque, le notaire inventorie les papiers de famille et les « livres de mémoire des drogues et médicaments fournis à ses pratiques par le défunt». D'après la description du tabellion, il appert que le premier livre avait été tenu en partie par Louis Bourgogne, le père, en partie par Charles-Ives. Tous les autres sont uniquement tenus par ce dernier et débutent le 7 mai 1744. Ils couvrent donc la totalité de l'exercice de notre apothicaire, soit vingt et un ans. Ils se présentent sous forme de cahiers de trente à soixante feuillets en papier timbré, puis à partir de 1762 sur papier commun; pour les six derniers mois précédant l'inventaire, ils sont même de petits cahiers appelés « broulhards ». Il semble en effet que Charles-Ives inscrivait au jour le jour les médicaments fournis sur un brouillon puis les transcrivait ensuite sur les livres de mémoire proprement dits. De fait, sur le premier brouillon, les trois premières pages ont été barrées et reproduites sur le dernier livre de mémoire. Nous avons donc ainsi, pour cette période de vingt et un ans, vingt-trois livres de comptes qui ont été utilisés entre six et vingt mois chacun et sept brouillons qui pour leur part couvrent de quinze jours à un mois chacun.

Pour chaque livre, les experts comptent le nombre de pages et celui des articles non croisés ou ouverts (donc non encore payés). Ceux-ci, relativement peu nombreux au début (81 et 57 pour les deux premiers livres), vont en augmentant progressivement pour atteindre le chiffre de 1115. A partir de ce moment, les experts se mettent à compter les articles croisés qui, eux, vont en diminuant au fil des ans : il n'y en a plus que trois dans le dernier cahier. Dans l'hypothèse que tous les cahiers sont de même format, le calcul du nombre moyen de pages remplies par mois permet de constater une très grande régularité dans les inscriptions : trois


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à cinq pages par mois ; donc, grosso modo, dans le nombre des drogues fournies. Il semblerait qu'il y ait une exception pour les années 1762 et 1763 où nous avons de sept à neuf pages par mois, soit pratiquement le double. Y aurait-il eu quelques graves épidémies ces années-là ? Ou bien un apport de clientèle dû au décès d'un apothicaire voisin par exemple? Ou bien une richesse soudaine qui permit de mieux se soigner ?... Impossible jusqu'à présent d'expliquer le fait. En tout cas nous revenons à un chiffre normal en 1764.

Si maintenant nous observons les experts en train d'inventorier ces livres de mémoire, nous voyons qu'ils prennent le parti de la facilité : au début, ils comptabilisent les articles restés ouverts puis, lorsque ceux-ci sont en trop grand nombre, ils comptent les articles croisés. On peut donc penser qu'à la jonction de ces deux méthodes nous avons autant d'articles ouverts que de fermés. En effet, pour l'année 1759, on a en moyenne 72 articles ouverts par mois et en 1760 on a 76 articles croisés par mois. Ce qui donne, en prenant un chiffre rond, environ 150 clients par mois.

Sur cette base, nous pouvons faire des calculs pour connaître la clientèle totale et le nombre de personnes ayant encore des dettes. Et si le résultat n'est pas rigoureusement exact, il permet néanmoins d'entrevoir un ordre de grandeur. Nous obtenons donc, en tenant compte des deux années où il y a eu le double de clients, un total pour les vingt et un ans d'exercice de 41400 clients ou achats et de 13 728 notes impayées, soit 33 % de notes en suspens. Cela représente un grand nombre de crédits qui, en outre, n'ont pas l'air de rentrer rapidement. Ce fait n'est pas unique puisqu'à Nantes 6, Jean Doucet a constaté la même chose. Dans un des inventaires nantais les experts ont même classé les crédits :


UN APOTHICAIRE DANS SA BOUTIQUE EN 1765 621

sûrs, douteux ou très douteux («perdus sans espérance d'en pouvoir rien retirer»). De même en Avignon 17, une note d'apothicaire fait apparaître des dettes que le client règle enfin après plus de vingt ans (174 livres payées le 15 juin 1782 pour un compte ouvert de 1757 à 1763). Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette pratique devait coûter des sommes importantes aux apothicaires.

Quant au montant exact de ces crédits, il y a un doute car, en 1765 lors de l'inventaire, il est chiffré à 1000 livres. Puis, en 1768 au cours d'une querelle entre le fils héritier et sa marâtre, les comptes de l'inventaire sont repris et la somme des crédits est alors, de 1 600 livres. Aucun de ces deux chiffres n'est expliqué ou justifié : le mystère demeure donc. De toute façon, la somme est importante.

Parmi les livres de comptes, il y en a encore deux qui nous révèlent le nom de certains clients : l'un est le « compte des drogues et médicaments fournis aux pensionnaires du séminaire et collège de cette ville », le montant du crédit se portant à 34 livres 17 sols. L'autre est le « compte pour les dames religieuses du monastère Saint-Charles d'Alais », pour 21 livres et 16 sols. Nous savons d'autre part, d'après les papiers de la famille Laborie 18, que son père avait la clientèle de la maison de l'évêque d'Alès. Nous commençons donc à situer cette clientèle et espérons trouver plus amples renseignements au cours de recherches ultérieures.

Voici donc, livrés tels quels, les éléments tirés de cet inventaire et qui nous permettent de voir et de mieux comprendre notre apothicaire dans sa boutique. Si rien de bien neuf n'apparaît dans cet article, il nous permet tout de même de confirmer ce qui a déjà été trouvé ailleurs et d'y ajouter des données supplémentaires. Il permettra peut-être aussi de servir de référence pour la comparaison avec d'autres inventaires pour d'autres régions du royaume, faisant ainsi progresser la connaissance de ces apothicaires, hommes d'art et de science.

Ces quelques recherches nous ont aussi donné l'occasion d'entrevoir la vie de cette ville avec tout son tissu d'alliances et d'unions, d'échanges et de prêts, de chicaneries et de transactions et nous poussent à poursuivre plus loin afin de mieux situer cet apothicaire dans la société.

Marie-Sophie GUIBERT, Faculté de Pharmacie de Montpellier.

17. Henri GRANEL, Histoire de la pharmacie à Avignon du XIIe siècle à la Révolution (thèse pharmacie, Montpellier, 1905).

18. Archives départementales du Gard E 1322 : papiers famille Laborie, d'Alais.


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME. NOTE SUR LA COMPOSITION DU CORPS

Au xviir siècle, les routes françaises, différentes en cela de la plupart des routes européennes, étaient surveillées par des policiers à cheval, les cavaliers de la Maréchaussée, ancêtres de la Gendarmerie Nationale, héritiers d'une tradition que certains ont fait remonter jusqu'aux Croisades. La maréchaussée était un corps militaire. A l'origine, elle tenait son autorité des maréchaux de France — d'où son nom — et elle avait pour tâche de prévenir les déprédations causées par les troupes royales stationnant en France, par les déserteurs, par les soldats nouvellement libérés qui semblaient tout disposés à devenir des vagabonds ou des brigands. Tout en restant un corps militaire la maréchaussée acquit, au début du xvm* siècle, une autorité sur les civils. Les ordonnances de 1670 et 1731 confirmèrent son autorité sur les chemineaux, bohémiens, criminels évadés et repris de justice aussi bien que sur les déserteurs ( « cas prévôtaux d'après la qualité de l'accusé») comme sur le vol de grand chemin, le cambriolage, la fausse monnaie et l'agitation populaire (« cas prévôtaux par la nature du crime»). Les gens arrêtés par les cavaliers pour ces délits pouvaient être jugés par les officiers du corps dans leurs propres tribunaux, les prévôtés K Le but du présent article est de donner une vue générale du personnel de ce corps à la fin de l'Ancien Régime.

Au xvnr= siècle, une série de réformes, inaugurées en 1720, parachevées avec l'ordonnance de 1778, réorganisèrent et rationalisèrent le corps.

1. Il n'y a pas eu d'étude d'ensemble sur la maréchaussée depuis Louis LARWEU, Histoire de la gendarmerie depuis les origines de la maréchaussée jusqu'à nos jours, 2 tomes (Paris, 1927-1933). Plusieurs études régionales ont été menées à bien : A. GARNIER, « Histoire de la maréchaussée de Langres, de 1720 à 1789 », Mémoires de la Société pour l'histoire du droit et des institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, 13 (1951), 211-75 et 14 (1952), 35-129 ; Gérard GRAND, La maréchaussée en Provence, Thèse pour le doctorat en droit. Université d'Aix-Marseille (1956) ; Éliane BERTIN-MOUROT, La maréchaussée en Bretagne au XVIII' siècle (1120-1789), Thèse pour le doctorat en droit, Université de Rouen (1969). Auvergne et Guyenne ont particulièrement intéressé les historiens de la maréchaussée : Daniel MARTIN, « La maréchaussée d'Auvergne face aux autorités administratives et judiciaires au xvme siècle (1720-1780) », Cahiers d'Histoire, 18 (1973), 337-349, et « La maréchaussée au xvme siècle : les hommes et les institutions en Auvergne », Annales historiques de la Révolution -française (1980), 91-117 ; Julius RUFF, <C Law and order in eighteenth-century France ; the Maréchaussée of Guyenne », Proceedings of the Fourth Annual Meeting of the Western Society for Trench History (Santa-Barbara, California, 1977), 174-181 ; Iain A. CAMERON, Crime and repression in the Auvergne and the Guyenne 1720-1790 (Cambridge, 1981).


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 623

Malgré sa compétence civile la maréchaussée resta sous l'autorité directe du secrétaire d'État à la Guerre de sorte que les réformes ne doivent pas être envisagées du seul point de vue de l'administration interne du Royaume. Il existait une préoccupation au sujet des crimes et des désordres, une inquiétude relative aux pauvres qui constituaient la majorité des délinquants arrêtés par la maréchaussée. Il y avait également un débat sur le maintien de l'ordre où se faisait même jour l'idée que l'armée royale pourrait se voir confier ce maintien à Paris et en province. Cependant, les réformes de la maréchaussée, particulièrement celles des années 1760 et 1770, coïncident avec les grandes réformes militaires inaugurées par Choiseul qui tendaient à une efficacité accrue grâce à un contrôle gouvernemental plus strict et à une réglementation plus rationnelle.

La réforme de 1720 reconnaissait trente compagnies de maréchaussée, une par généralité 2. L'incorporation au royaume de la Corse et de la Lorraine entraînèrent la création de deux nouvelles compagnies. En 1772, on créa la Compagnie des Voyages et Chasses du roi. Pendant que les autres compagnies surveillaient les grandes routes, les foires, les fêtes paroissiales, etc., la nouvelle compagnie était

chargée non seulement du service de des chasses, mais encore de la garde et sûreté des routes de Paris à Compiègne, Fontainebleau, et autres endroits où le roi fera des voyages : défend expressément Sa Majesté qu'aucune Brigade des Compagnies des Provinces et Généralités soit détachée de son poste, ni les Cavaliers desdites Brigades détournées de leur service ordinaire à l'occasion desdits voyages 3.

La compagnie simplifia la tâche de certaines brigades autour des résidences royales ou des lieux de chasse, en particulier à Chevreuse, Corbeil et Neauphle. Elle mit également un terme aux prélèvements périodiques effectués sur les forces locales à l'occasion des visites ou des chasses royales : au moment de la revue de l'été 1771, par exemple, vingt-trois hommes (10 %) de la compagnie de Paris avaient été retirés à leurs brigades pour protéger le roi à Fontainebleau 4. Quand elle n'était pas chargée de protéger le roi dans ses voyages ou ses chasses la nouvelle compagnie laissait à peu près un cinquième de ses hommes à Versailles pendant que les autres assistaient la compagnie de Paris ; elle servit également à suppléer les unités assurant la police militaire de l'armée régulière séjournant sur le territoire français 5. Dernière grande réforme de la police avant la Révolution, l'ordonnance de 1778 confirma l'existence des trente-trois compagnies de la maréchaussée mais les répartit en six divisions régionales et, pour des raisons d'économie, diminua un peu les effectifs.

Les compagnies de la maréchaussée étaient divisées d'abord en lieu2.

lieu2. la réforme de 1720, voir Claude C. STURGILL, L'organisation et l'administration de la maréchaussée et de la justice prévôtale dans la France des Bourbons (1720-1730) (Vincennes, 1980).

3. Nicolas LE MOYNE DES ESSARTS, Dictionnaire universel de Police, 8 vol. (Paris, 17861790), vi, 317.

4. A(rchives de la) G(uerre) Y* 790 Inspection : Compagnie de Paris, 1771.

5. A.G. Y6 800 Inspection : Compagnie des Voyages et Chasses du Roi, 1779, signale vingtcinq hommes détachés en service auprès d'autres brigades et huit hommes détachés en service auprès de l'armée de Flandre.


TABLEAU I. — Lieu de naissance par Compagnie

Nombre Postes Servant dans leur ville de Nombre d'hommes en service Origine

d'hommes non naissance en dehors de leur province inconnue

Compagnie par pourvus d'origine compagnie

1771 1779 1771 1779 1771 1779 1771 1779 1771 1779

lre division

Paris 228 187 9 4 17 (7,4 %) 9 (4,9 %) 64 (28 %) 81 (44,5 %) 0 5

Voyages et Chasses.. — 62 — 18a — 0" — — — —

Soissonais 90 88 0 0 10(11,1%) 10(11,3%) 21(23,3%) 24(27,2%) 0 0

Picardie 106 87 0 1 20(18,8%) 13(14,9%) 19(17,9%) 12(13,7%) 0 0

Flandre 83 72 2 0 7 (8,4 %) 5 (6,9 %) 24 (28,9 %) 29 (40,2 %) 0 0

Hainault 62 52 3 0 4 (6,4 %) 6 (11,3 %) 21 (33,8 %) 22 (41,5 %) 0 0

+ 1 sn

2e division

Alsace 75 71 1 1 5(6,6%) 3(4%) 11(14,6%) 15(20%) 0 0

+4 sn

Champagne 201 165 1 3 26(12,9%) 25(15,1%) 22(10,9%) 18(10,9%) 0 0

Évêchés 93 80 1 0 2 (2,1 %) 2 (2,4 %) 32 (34,4 %) 27 (33,3 %) 0 0

+ 1 sn

Lorraine 176 135 1 1 21(11,9%) 9(6,4%) 47(26,7%) 39(28%) 0 2

+4 sn

Franche Comté 93 90 0 2 8(8,6%) 2(2,2%) 15(16,1%) 17(18,8%) 0 0

3e division

Berry 119 94 1 2 24 (20,1 %) 10 (10,6 %) 12 (10 %) 28 (29,7 %) 0 0

Bourbonnais 110 96 0 0 28(25,4%) 13(13,5%) 12(10,9%) 22(22,9%) 0 0

Bourgogne — 103 — 1 — 22 (22,9 %) — 20 (20,8 %) — 7

Lyonnais 91 81 3 ?» 7 (7,6 %) 7 (8,7 %) 31 (34 %) 15 (18,7 %) 0 1

Orléans 178 147 2 13 28(15,7%) 16(11%) 71(39,8%) 61(42%) 0 2

fa ■S

o

tel

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ta tel

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tel


4e division

Alençon 94 88 2 13 15(15,9%) 17(19,3%) 24(25,5%) 13(14,7%) 0 0

Bretagne 199 154 2 6 18 (9 %) 12 (7,7 %) 112 (56,2 %) 78 (50,6 %) 0 0

Caen 79 79 0 1 12(15,1%) 17(21,5%) 4(5%) 5(6,3%) 0 0

Rouen 120 100 0 1 13(10,8%) 17(17%) 33(27,5%) 18(18%) 0 0

Touraine 241 199 1 0 37(15,3%) 25(12,8%) 28(11,6%) 49(25,2%) 0 5

5e division

Aunis 72 53 2 7 2 (2,8 %) 2 (3,8 %) 51 (71,8 %) 35 (67,3 %) 1 1

Béam 120 104 1 ?" 12 (10 %) 5 (4,8 %) 8 (6,7 %) 45 (43,2 %) 1 0

Guyenne 120 102 0 10 17(14,1%) 14(13,7%) 13(10,8%) 25(24,5%) 0 0

Limousin 119 114 1 4 35(29,4%) 22(19,8%) 6(5%) 17(15,3%) 0 3

Poitou 106 111 0 9 16(15%) 9(8,2%) 29(27,3%) 33(30,2%) 0 2

6 e division

Auvergne 113 99 0 1 12(10,6%) 12(12,3%) 27(23,8%) 24(24,7%) 0 2

Dauphiné 114 96 0 4 14(10,4%) 10(10,4%) 31(27,1%) 20(20,8%) 0 0

Languedoc 227 193 1 7 39(17,1%) 23(12%) 51(22,4%) 34(17,8%) 0 2

Montauban 91 79 1 1 13 (14,4 %) 14 (17,7 %) 8 (8,8 %) 17 (21,5 %) 1 0

Provence 123 93 4 3 21 (17,2 %) 14 (15 %) 21 (17,2 %) 15 (36,1 %) 1 0

Roussillon 49 39 1 1 8(16,3%) 5(12,8%) 23(46,9%) 12(30,7%) 0 0

TOTAL 3693 3324 41 105 491(13,3%) 370(11,2%) 871(23,6%) 870(26,4%) 4 31

sn = supernuméraire.

a. Il n'est fait aucune mention du nombre de postes vacants dans cette revue, mais l'ordonnance de 1778 indique que cette compagnie 20 sousofficiers et 60 cavaliers.

b. Au moins quatorze des hommes de cette compagnie provenaient d'une région couverte par la compagnie de Paris, y compris quatre hommes de Versailles.

c. La Compagnie de Lyon avait trois brigades de trois hommes seulement en 1779, la Compagnie de Béarn avait onze brigades de trois hommes seulement, et trois de deux hommes ; il est possible que le reste concerne des postes ' vacants ', il serait également possible que ce soient les vestiges de la structure des brigades d'avant 1778.

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626 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

tenances, commandées par des officiers généralement d'origines nobles, puis en brigades commandées par des sous-officiers. Après la réforme de 1720, il exista trois types différents de brigades : la plus grande avait cinq hommes commandés par un exempt ; une brigade de quatre hommes était commandée par un brigadier et une de trois hommes par un sousbrigadier. La réforme de 1778 uniformisa les brigades à quatre hommes commandés par un maréchal des logis ou un brigadier. Une inspection annuelle était prévue pour s'assurer que les règles en vigueur étaient respectées. Chaque année, au début d'août, les inspecteurs entreprenaient une revue des compagnies placées sous leur autorité; après 1778, il y avait un inspecteur par division. Les compagnies étaient inspectées par lieutenances, les diverses brigades se trouvant convoquées soit au cheflieu, soit dans n'importe quel autre centre plus commode. La source principale de ce qui suit se trouve dans les rapports d'inspection correspondant aux revues de 1771 et 1779 et conservés aux archives militaires de Vincennes 6. Pour chaque sous-officier ou cavalier, les rapports indiquent le nom, l'âge, le lieu de naissance et la durée de service armé ; un emplacement est prévu pour une note d'ensemble sur les aptitudes et la capacité de chaque homme. Durant l'été 1771, il y avait 3.693 sous-officiers et cavaliers en service — compte tenu de la compagnie de Bourgogne sur laquelle nous n'avons pas d'informations (sans doute parce que, même après 1778, les affaires relatives à cette compagnie relevaient du prince de Condé plus que du ministre de la guerre) ; il y avait 39 postes non pourvus, surtout à Paris (9) et en Provence (4). Au moment de la revue de 1779, il y avait 3.324 sous-officiers et cavaliers, avec au moins 106 postes non pourvus, en particulier dans les compagnies de Voyages et Chasses (18), Orléans (13), Guyenne (10) et Poitou (9). Béarn et Lyonnais ne signalent pas de vacances mais dans chacune on repère des brigades endessous de la norme de quatre ce qui peut traduire une persistance de la situation antérieure à l'ordonnance de 1778 (voir tabl. 1).

Les recrues de la maréchaussée devaient être d'anciens soldats de préférence cavaliers. Les réformes de 1720 avaient imposé un minimum de quatre années de service armé et certains des hommes en service en 1770 avaient été engagés conformément à ces règlements. Le brigadier Pierre de Nèves de Martines, chef de la brigade d'Uzerche (Limousin) en 1771 était noté comme servant « dans la maréchaussée depuis la création de ce corps » ; il n'était pas prêt à prendre sa retraite. Les services de l'exempt Jacques Hanney remontaient à 1715 ; en 1771, à 85 ans, il commandait la brigade de Maubeuge (Hainault) :

maintenant fort affaissé par l'âge, excellent sujet qui a toujours servi avec la plus grande distinction, qui a encore du zèle mais ses forces ayant considérablement diminuées depuis l'année passée, il n'est plus en état de servir ce qui détermine à demander sa retraite.

La durée du service armé exigée pour un engagement dans la maréchaussée passa à huit ans en 1769 puis à seize ans en 1778. Les prévôts

6. A.G. Y* 787-790 Revue d'inspection des compagnies, 1771 ; Y* 800 1™ division, 1779 ; Y1 801 2' division, 1779 ; 802 3= division, 1779 ; Y>> 803 ¥ division, 1779 ; Y 11 804 5e division, 1779 ; Y* 805 division, 1779.


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 627

généraux qui commandaient les compagnies n'étaient pas ravis de cette dernière exigence et leur opinion fut rapportée par un inspecteur en 1779 :

Seize années de service exigées pour pouvoir être reçu cavalier de maréchaussée rendent encore les aspirations très rares pour la raison qu'un homme de seize ans de service est fourrier ou maréchal des logis, que c'est un sujet précieux que le corps dans lequel il sert se conserve, ou s'il n'est point parvenu au grade de bas officier c'est un sujet médiocre qui ne convient point à la maréchaussée 7.

L'examen des revues des années 70 suggère que les règlements n'étaient pas appliqués de manière rigide; les autorités hésitaient sans doute à conduire des hommes de valeur qui demandaient à entrer dans la maréchaussée sans avoir accompli la période de service requise mais il est manifeste que le règlement de 1769 prit effet au long de la décennie suivante. En 1771, un peu moins du tiers des sous-officiers et cavaliers avaient servi sept ans ou moins dans l'armée; en 1779, la proportion était tombée environ à un cinquième (voir tabl. 2).

Les « enfants du corps » pouvaient s'engager sans service militaire ; ils étaient particulièrement nombreux dans les compagnies du centreTABLEAU

centreTABLEAU — Le service militaire : illettrés, et ivrognerie par compagnie

Hommes ayant fait Hommes au sujet Hommes ayant la

7 ans ou moins de desquels on avait réputation de s'a7

s'a7 de service mi- écrit « ne sait que donner à la boisson

Compagnie litaire. Les chiffres signer » ou pire en- (y compris ceux

entre parenthèses core qui cherchent à

indiquent ceux qui améliorer cet état

n'ont pas fait de de choses) service militaire

1771 1779 1771 1779 1771 1779

lre division

Paris 77(8) 33(3) 39 30 7 14

Voyages et Chasses.... 8(0) 5 — 4

Soissonais 25(3) 14(2) 18 12 9 7

Picardie 48(8) 16(3) 15 1 10 6

Flandre 30(1) 7 (0) 12 5 6 0

Hainault 12(7) 6(1) 8 0 3 2

2e division

Alsace 23 (0) 12 (0) 2 1 1 1

Champagne 93(2) 52(11) 8 4 2 5

Évêchés 36(9) 18(0) 3 2 8 2

Franche Comté 26 12 (0) — 2 1 8

Lorraine 59(6) 22(1) 11 8 9 11

7. A.G. X' 12 Inspection, 1779. Maréchaussée Seconde Division. Observations générales.


628 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Hommes ayant fait Hommes au sujet Hommes ayant la

7 ans ou moins de desquels on avait réputation de s'a7

s'a7 de service mi- écrit « ne sait que donner à la boisson

Compagnie litaire. Les chiffres signer » ou pire en- (y compris ceux

entre parenthèses core qui cherchent à

indiquent ceux qui améliorer cet état

n'ont pas fait de de choses) service militaire

1771 1779 1771 1779 1771 1779

3 e division

Berry 61 (6) 32 (1) — 14 1 1

Bourbonnais 59 (15) 30 (6) — 1 4 8

Bourgogne — 41 (3) —• 9 — 5

Lyonnais 29 (4) 15 (0) — 4 1 0

Orléanais 61(12) 24(0) 37 7 9 5

4e division

Alençon 32 (6) 24 (5) 3 2 1 1

Bretagne 45(1) 18(1) 14 2 10 0

Caen 35 (6) 22 (2) 3 0 1 0

Rouen 53 (10) 26 (6) 15 0 2 0

Touraine 106(32) 39(15) 43 6 11 0

5 e division

Aunis 9 3 (0) — 4 1 3

Béarn 43 (3) 11 (1) — 0 1 0

Guyenne 46(14) 30(10) — 7 1 0

Limousin 64(13) 39(6) — 6 2 3

Poitou 54(15) 27(9) — 7 1 7

6 e division

Auvergne 19 6 (0) — 29 2 8

Dauphiné 48 (4) 27 (3) — 20 6 7

Languedoc 47 (4) 27 (6) — 27 — 18

Montauban 17(3) 9 (2) — 16 — 4

Provence 46 (5) 24 (0) — — 4 3

Roussillon 25 12 (3) — 4 — 5

TOTAL 1328 (192) 686 (90) 231 235 114 138

(détails émanant de 15 compagnies seulement)


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 629

Ouest : treize en Guyenne en 1771 ; en 1779, six en Guyenne, trois en Limousin et huit en Poitou où l'une des brigades, celle de Chef Boutonne, comprenait trois « enfants du corps » tous originaires de la province. Le service dans la maréchaussée pouvait devenir une affaire de famille. En 1766, le Prévôt général du Limousin écrivit au ministre de la Guerre pour le compte de Gabriel Gigaud, vingt-cinq ans, qui avait servi quatre ans au Normandie Infanterie; le prévôt proposait d'affecter Gigaud à la brigade de Bessines où le père du jeune homme était brigadier. Deux ans après, le prévôt général de Rouen demandait l'autorisation d'affecter Pierre Godquin, vingt-quatre ans, à la brigade d'Aumale; le père de Pierre était cavalier à Eu et Pierre lui-même

est un jeune homme qui a toujours fait le service en toutes les occasions qui demandaient un supplément de force, avec son père ; qui est instruit et écrit on ne peut mieux ; ses qualités suppléent au défaut de service qu'il n'a pas dans d'autres troupes... le père est un excellent sujet et c'est une récompense qui est due à son bon service 8.

Dans le Languedoc, en 1771, Pierre Cancé, né à Cahors, servait comme exempt à Mende ; son fils, Jean-Antoine Cancé, n'avait pas servi dans l'armée mais, à trente et un ans, après onze ans passés dans la maréchaussée, il était sous-brigadier à Montfaucen. La brigade de Chef Boutonne était commandée par le brigadier Charles Robert ; un Jean Robert servait dans la même brigade et comptait faire bénéficier de sa position de cavalier un neveu pour le moment maréchal des logis dans l'armée. Dans le Berry, en 1779, le brigadier Dominique Matthieu Fabvre, de la première brigade de Bourges, avait trente-quatre ans ; il avait servi neuf ans dans la maréchaussée et était présenté comme « enfant du corps dont le père a servi 44 ans exempt et dont l'oncle a été tué dans la maréchaussée de Berry ». Dans le Roussillon le cavalier Joseph Durand « très honnête homme, exact, peu intelligent et appesanté par l'âge » s'était engagé en 1734 sans aucun service armé à son actif ; en 1779, il avait soixante-dix ans. Son fils, le brigadier Joseph Ferreol Durand, « intelligent, sage, actif, aisé dans ses affaires, mais volontaire et entêté», était son chef de brigade à Boulon ; le plus jeune des Durand n'avait pas non plus servi à l'armée mais il avait passé à la maréchaussée vingt-trois de ses trente-neuf ans d'existence. On trouve de nombreux autres exemples de pères et fils, ou de frères, servant côte à côte dans la même compagnie, voire dans la même brigade : les Philippon dans leur ville natale de Château-Chinon, les Lemaire à Valenciennes, les Chardine en Bourgogne, les Hocquet dans la compagnie de Paris, les Marchy en Picardie, les Geay en Franche-Comté et Charles et François Bâtiment originaires de Lunéville qui, dans l'été 1779, avaient juste accompli ensemble leurs huit ans de service dans la cavalerie du Dauphiné et se trouvaient de nouveau ensemble dans la quatrième brigade de Chevreuse dans la Compagnie des Voyages et Chasses.

La tradition familiale n'assurait évidemment pas le meilleur des recrutements. En 1771 la première brigade de Troyes était commandée par

8. A.G. X' Limousin, 1765-1766 ; Rouen, 1768-1769.


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Pierre Cardon dont le fils, Simon-Pierre, servait dans la seconde brigade. L'inspecteur « continue à demander la retraite » pour l'exempt dont la conduite ne donnait pas satisfaction et qui était partiellement rendu inapte à la suite d'une fracture de la jambe mal réduite. Son fils, rappelait-on « est dissipé, vain et étourdi, on dit au surplus qu'il fait son service avec assez d'exactitude». Le sous-brigadier Jean Baptiste Muiron de la brigade de Montmirail (Soissonnais) était le fils d'un lieutenant de la maréchaussée ; il était intelligent mais aimait « se livrer à ses plaisirs et même à boire ».

On a suggéré que les dirigeants de la France, au xvnr siècle, entendaient supprimer, ou du moins réduire les liens existant entre la maréchaussée et les communautés locales de façon à disposer d'une force de police moins sujette à la corruption et plus attentive aux besoins du gouvernement central — répression, surveillance, maintien de ce que les juristes d'État appelaient « l'ordre ». Cameron pense que les directives de Choiseul de 1770 imposant aux brigades de vivre en cantonnement tendaient vers cet objectif et que la diminution du nombre d'hommes servant dans leur province d'origine, dans la mesure où elle était délibérée, avait le même but 9. Claude Surgill a fait le compte pour 3.431 hommes servant dans les années 1720: 928 (27 %) se trouvaient dans leur ville d'origine, 1822 (53 %) dans leur province d'origine 10. Dans les années soixante-dix un bon dixième des hommes servaient dans leur ville d'origine et quelque trois quarts des hommes servaient dans leur généralité d'origine (voir tabl. 1). Malgré une diminution sensible, un bon nombre de sous-officiers et de cavaliers gardaient encore des attaches locales.

Dans son étude de la maréchaussée bretonne, Éliane Bertin-Mouret déclare que « l'étude de la composition de la maréchaussée accuse un renforcement de l'unité nationale. Les cavaliers, venus de provinces diverses, vont confronter leurs dialectes et leurs genres de vie, puis les fondre dans une uniformisation sans cesse plus marquée» 11.

Mais, comme l'indique le tableau 1, il est dangereux de généraliser à partir de statistiques tirées d'une généralité et la Bretagne était une exception quant au nombre d'hommes servant dans la maréchaussée qui venaient d'en dehors de la province. Cela provenait sans doute du petit nombre de Bretons qui servaient dans l'armée et remplissaient donc les conditions requises pour le service dans la maréchaussée. La Bretagne fournissait les hommes pour le service dans la marine et donnait moins de soldats qu'on n'eût pu l'attendre. Au surplus le petit nombre d'indigènes dans la maréchaussée doit également refléter l'esprit d'indépendance des Bretons : au milieu du XDC siècle, la moitié des communes ne parlaient pas encore français n. En 1771, Etienne de Vie concluait son rapport d'inspection en notant que «le paysan breton conserve une haine marquée

9. CAMERON, Crime and Repression..., p. 55. Cameron, me semble-t-il, méconnaît la relation entre la rationalisation de l'armée et celle de la maréchaussée.

10. STURGILL, L'organisation et l'administration de la maréchaussée..., pp. 66-67.

11. BERTIN-MOUROT, La maréchaussée en Bretagne..., pp. 145-146.

12. Eugen WEBER, Peasants into Frenchmen : The Modernization of Rural France, 18701914 (Stanford, California, 1976), p. 68.


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 631

contre la maréchaussée ». C'était un cercle vicieux : plus les paysans bretons détestaient la maréchaussée moins ils avaient envie de servir dans le corps après l'armée ; le corps en apparaissait d'autant plus étranger ce qui accroissait l'hostilité à son égard.

Le petit Aunis était la seule Généralité à avoir un plus grand nombre d'étrangers dans sa maréchaussée. Comme la Bretagne, l'Aunis et la Saintonge envoyaient surtout leurs hommes vers la marine mais le petit nombre d'hommes du cru doit aussi correspondre à la résistance acharnée du protestantisme qui avait survécu à l'abolition de lTËdit de Nantes en 1685 et qui commença à revivre, plus ou moins clandestinement, après la mort de Louis XIV. En 1776, on estimait à 11.700 le nombre de personnes se rendant régulièrement dans les douze églises protestantes de la subdélégation de Saintes 13. Il revenait à la maréchaussée d'établir des rapports sur les services protestants et peu de gens de la région, même au terme d'un service armé, devaient avoir envie de se couper encore davantage de leur entourage par un engagement dans une compagnie de la région.

Les provinces de l'Est et du Nord de la France fournissaient à l'armée, au xvirr siècle, un nombre d'hommes supérieur à leur importance relative. En 1789, le chevalier des Pommelles estimait qu'un soldat sur soixante-et-un venait d'Alsace, un sur soixante-douze de Lorraine et un sur soixante-seize de Franche-Comté 14. Comme la maréchaussée était surtout constituée d'anciens soldats il n'est pas surprenant qu'on trouve un nombre important d'hommes venus de ces provinces dans les compagnies de l'autre partie de la France. Revenons à l'Aunis et à la Bretagne : en 1771, il y avait six hommes originaires de Franche-Comté dans le premier, sept venus de Lorraine et six de Franche-Comté dans la seconde. Huit ans après, on trouvait trois hommes des mêmes provinces en Bretagne. Mais les natifs des provinces voisines étaient également nombreux : neuf hommes nés en Poitou dans la compagnie d'Aunis en 1771 et trois en 1779 ; seize Normands en Bretagne en 1771 et dix en 1779.

La nostalgie était un sérieux désordre psychique qui pouvait rendre mortelle une blessure légère reçue par un paysan sous les armes et, tout au moins pendant la Révolution, l'armée française en reconnut le sérieux 15. Il est clair que, après leur passage sous les drapeaux, les anciens combattants aimaient, au xvnr siècle, revenir dans leur région d'origine 16. L'entrée dans la maréchaussée était un moyen de régler ce problème, surtout quand, après des années de campagnes ou de vie militaire, il devenait difficile pour un homme de se remettre au rythme du travail, d'autant

13. L.-J. NAZELLE, Le protestantisme en Saintonge sous le régime de la révocation, 16S51789 (Paris, 1907), p. 134.

14. Chevalier DES POMMELLES, Observations sur le recrutement et l'emplacement de l'Armée active, par cantons ou par départements (Paris, 1789), p. 6. Voir aussi André CORVISIER, L'armée française de la fin du XVII' siècle au ministère de Choiseul : Le soldat, 2 vol. (Paris, 1964), notamment I, pp. 427-41.

15. Marcel REINHARD, « Nostalgie et service militaire pendant la Révolution », Annales historiques de la Révolution française, 30 (1958), pp. 1-15.

16. Jean-Pierre Bois, « Les anciens soldats retirés à Angers à la fin de l'Ancien Régime », L'Armée et la Société, de 1610 à nos jours : Actes du 103' Congrès National des Sociétés Savantes (Paris, 1979), p. 146.


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que son absence avait pu lui faire perdre son patrimoine. En 1776, Michel Bigot, maréchal des logis ayant onze ans de service dans la cavalerie, cherchait «une place de cavalier dans les maréchaussées de Mortain, son pays natal, ou de celle de Domfront, ou enfin de toute autre intendance ». Il obtint finalement une place dans la compagnie de Caen, à Carentan 17. Les prévôts généraux étaient disposés à transférer les hommes d'une brigade à l'autre, voire d'une compagnie à l'autre, pour des raisons privées. Ainsi, en 1769, le cavalier Jacques Foudrillon fut muté de Reims à Mauberfontaine « où il aura des secours de sa famille » et le cavalier Philippe Norget fut transféré de Soissons à Fismes en Champagne « où il a des parents » 18.

Les autorités centrales souhaitaient peut-être que la police rurale fût cantonnée à l'écart des populations locales mais les inspecteurs et les prévôts généraux admettaient l'importance d'un recrutement local étant donné la gamme très large de patois ou de langues étrangères parlés en France. Même les membres des académies de province, capables cependant d'écrire en français, semblent avoir souvent pensé en dialecte 19. Recommandant des hommes pour le service à Saint-Jean-Pied-de-Port, en 1776, le prévôt général insistait sur la connaissance par les candidats de « l'idiome basque, très nécessaire dans ce pays-là » 20. L'inspecteur faisait la même remarque en 1771. Huit ans plus tard le cavalier François Ferri, natif cependant de Lorraine, était considéré comme indésirable dans la brigade de Reling parce que «ne sachant pas l'allemand». La même année on mettait en relief le brigadier de Cassel en Flandres parce que « sachant la langue flamande ».

En 1779, certains des hommes servant dans les compagnies d'Alsace ou de Lorraine écrivaient l'allemand mais écrivaient péniblement en français. Pourtant, les recrues de la maréchaussée étaient supposées savoir lire et écrire ; les sous-officiers, en particulier, devaient dresser des rapports. La revue de 1771 ne fait pas allusion à l'instruction dans un peu plus de la moitié des compagnies ; cependant, dans les autres compagnies, 213 hommes étaient signalés comme illettrés ou juste capables de signer leur nom.

Le fait que le problème de l'instruction soit soulevé pour la plupart des compagnies (sinon toutes) en 1779 suggère que, à ce moment, le sujet était plus largement pris en compte et que les autorités cherchaient à assurer le recrutement d'hommes ayant toutes les qualifications requises 21. 235 hommes (environ un sur quatorze) étaient signalés comme totalement illettrés ou seulement capables de signer leur nom en 1779 ; il n'est pas indifférent que ce nombre soit celui qui était relevé pour la moitié seu17.

seu17. X' 5 Caen, 1766.

18. A.G. Xf 5 Champagne, 1769. Beaucoup de demandes pour une mutation de l'armée à la gendarmerie, durant la période napoléonienne, précisent que les vétérans désirent servir dans leur département d'origine ; voir A.G. Xf 246 Gendarmerie, recrutement AN XI, 1806, passïm.

19. WEBER, Peasants into Frenchmen...., p. 71.

20. A.G. X' 5 Béarn, 1765-1766.

21. CAMERON, Crime and Repression..., p. 47, assure que les exigences relatives à l'instruction n'étaient pas prises au sérieux avant l'ordonnance de 1778 et que dans l'inspection de 1779 l'inspecteur oublia de prendre en compte la question avec la moitié de la compagnie d'Auvergne.


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 633

lement de tout le corps au début de la décennie (voir tabL 2). Dans la plus récente revue beaucoup plus d'hommes avaient comme mention « écrit un peu » ou « écrivant mal ». Du cavalier Joseph Lehman de la brigade de Saint-Avold (Lorraine) il était dit : « ne sait ni lire ni écrire et n'est pas propre au service de la maréchaussée ». Inversement la note de François Henry, originaire de Picardie, servant dans la compagnie d'Orléans, portait : « intelligent et sage, sera susceptible d'advancement s'il apprend à écrire ». L'inspecteur de la compagnie de Montauban trouvait digne de remarquer que Pierre Roubois « apprend à écrire ».

André Corvisier suppose qu'une place dans la maréchaussée était un pas en avant dans l'échelle sociale pour des gens d'origine modeste qui avaient été soldats ; de fait, les postulants ayant les origines les plus humbles étaient parfois écartés 22. Parfois, le corps était sans doute aussi une planche de salut pour des gentilshommes en détresse comme François des François, cavalier à Aurillac (Auvergne) en 1771, « né gentilhomme, très pauvre, peu intelligent mais de bonne volonté » ou Louis Guerin de la Marche, déjà brigadier en Champagne après seulement dix-sept mois dans la maréchaussée qui « né gentilhomme paraît s'être acquis le suffrage de ses supérieurs et de l'estime de personnes de distinction de la province». Pourtant, comme le montre le texte cité plus haut à propos des inquiétudes des prévôts généraux, la longue période de services militaires demandée aux recrues écartait sans doute quelques-uns des plus capables. Un long temps de service créait d'ailleurs d'autre problèmes. Aucune armée n'était, au xvnr siècle, un refuge pour les incorruptibles. Environ un homme sur trente-deux en 1771 et un sur vingt-cinq en 1779 étaient notés comme s'adonnant à la boisson (voir tabl. 2) et cette habitude leur venait sans doute de l'armée. Neuf des trente hommes signalés comme pouvant être révoqués en 1771 ont, entre autres défauts, celui de boire (voir tabl. 4). Mais, comme l'absence d'instruction, la boisson peut avoir été moins prise au sérieux en 1771 qu'en 1779 car si certains hommes furent révoqués pour ivrognerie durant la première inspection, Auguste Dauphin n'hésitait pas à écrire d'un des cavaliers qu'il avait inspecté dans la brigade d'Auvergne « toujours un peu ivrogne mais exact à son service ». Il est probable que le degré d'alcoolisme a été sous-évalué dans la première inspection. Quelques extraits de l'inspection de 1779 souligneront l'ampleur du problème. Pierre Decreuze, originaire de la Franche-Comté où il sert,

a des qualités pour être un bon cavalier mais il manque de conduite ; n'a pas assez de zèle et de secret, allant boire en campagne à droite et à gauche a été prévenu de se corriger de ce dernier défaut.

Louis Vincèles servant dans sa ville natale de Cusset (Bourbonnais) était un « ivrogne incorrigible ». Un des cavaliers d'Orange était « actif et intelligent, mais adonné au vin et dangereux quand il est ivre » ; même chose pour Jean Teulière en Roussillon. Deux cavaliers de Tournan (Paris) étaient avertis que s'ils ne cessaient pas de boire sous trois mois ils seraient révoqués. En revanche, dans les deux inspections, on signalait le cas d'hommes qui s'attachaient à réformer leurs habitudes de boisson.

22. A. CORVISIER, L'Armée française, ii, 926.


TABLEAU N° 3. — Répartition des âges par compagnie

Compagnie —29 30-39 40-49 50-59 60 et plus

1771 1779 1771 1779 1771 1779 1771 1779 1771 1779

lrc division

Paris 19 (8,3 %) 9 (4,8 %) 90 (39,4 %) 56 (30,2 %) 73 (32 %) 83 (44,8 %) 37 (16,2 %) 34 (18,3 %) 9 (3,9 %) 3 (1,6 %)

Voyages et

Chasses 3 (10 %) 13 (43,3 %) 7 (23,3 %) 6 (20 %) 1 (3,3 %):

Soissonais... 2(2,2%) 2(2,2%) 34(37,7%) 29(33,3%) 8(20%) 39(44,8%) 25(27,7%) 11(12,6%) 11(12,2%) 6(8,9%)

Picardie 4 (3,7 %) 10 (11,4 %) 43 (40,5 %) 28 (32 %) 20 (18,8 %) 36 (41,3 %) 25 (23,5 %) 10 (11.4 %) 14 (13,2 %) 3 (3,4 %)

Flandre 2 (2,4 %) 6 (8,3 %) 27 (32,5 %) 29 (40,2 %) 32 (38,5 %) 28 (38,8 %) 15 (18 %) 9 (12,5 %) 7 (8,4 %) 0

Hainault.... 3(4,8%) 2(3,7%) 17(26,9%) 12(22,6%) 17(16,9%) 26(49%) 21(33,3%) 9(16,9%) 5(7,9%) 4(7,5%)

2e division

Alsace 3(3,6%) 4(5,3%) 30(40%) 26(34,6%) 25(33,3%) 31(41,3%) 12(16%) 14(18,6%) 6(8%) 0

Champagne . 9 (4,4 %) 9 (5,4 %) 58 (28,8 %) 48 (29,2 %) 81 (40,2 %) 57 (34,7 %) 40 (19,9 %) 43 (26,2 %) 13 (6,4 %) 7 (4,4 %)

Évêchés 3 (3,2 %) 4 (5 %) 30 (32,6 %) 18 (22,5 %) 40 (43,4 %) 35 (43,7 %) 10 (10,8 %) 20 (25 %) 9 (9,7 %) 3 (3,7 %)

Lorraine.... 5(2,8%) 4(2,8%) 56(31,8%) 40(28,7%) 56(31,4%) 59(42,4%) 43(24,4%) 29(20,8%) 16(9%) 7(5%)

Franche

Comté 3(3,2%) 2(2,2%) 35(37,6%) 18(20,2%) 33(35,4%) 42(47,2%) 15(16,1%) 22(24,7%) 7(7,5%) 5(5,6%)

3e division

Berry 5(4,2%) 11(11,7%) 46(39,3%) 29(30,8%) 35(29,9%) 37(39,3%) 20(17%) 14(14,8%) 11(9,4%) 3(3%)

Bourbonnais. 9(8,1%) 8(8,5%) 43(39%) 32(34%) 26(23,6%) 31(32,9%) 16(14,5%) 17(18%) 16(14,5%) 6(6,3%)

Bourgogne... 4(4%) 17(17%) 54(54%) 18(18%) 8(8%)

Lyonnais.... 5(5,4%) 3(3,7%) 27(29,6%) 22(27,5%) 41(45%) 37(46,2%) 17(18,6%) 15(18,7%) 1(1%) 3(3,7%)

Orléans..... 14(7,8%) 4(2,7%) 67(37,6%) 37(25,5%) 65(36,5%) 58(40%) 26(14,6%) 38(26,2%) 6(3,3%) 8(5,5%)


4 e division

Alençon 3(3,2%) 1(1,1%) 32(34,4%) 21(23,8%) 38(40,8%) 35(39,7%) 13(13,9%) 25(28,4%) 7(7,6%) 6(6,8%)

Bretagne.... 7(3,5%) 12(7,9%) 70(35,1%) 39(25,8%) 68(34,1%) 60(39,7%) 31(15,5%) 34(22,5%) 23(11,5%) 6(3,9%)

Caen 6 (7,5 %) 8 (10,1 %) 22 (27,8 %) 25 (31,6 %) 29 (36,7 %) 21 (26,5 %) 12 (26,5 %) 21 (26,5 %) 10 (12,6 %) 4 (5 %)

Rouen 8(6,6%) 6(6%) 36(30%) 30(30%) 41(34,1%) 43(43%) 27(22,5%) 15(15%) 8(6,6%) 6(6%)

Touraine.... 13 (5,4 %) 11 (5,6 %) 87 (36,2 %) 70 (35,7 %) 75 (31,2 %) 79 (40,3 %) 48 (20 %) 30 (15,2 %) 17 (7 %) 6 (3 %)

5 e division

Aunis 1(1,3%) 4(7,6%) 28(38,8%) 12(23%) 37(51,3%) 20(38,4%) 6(8,3%) 16(30%) 0 0

Béarn 5(5,3%) 9(8,8%) 46(39,6%) 39(38,2%) 43(37%) 41(40,1%) 22(18,8%) 11(10,7%) 0 2(1,9%)

Guyenne.... 10(8,3%) 2(1,9%) 41(34,1%) 32(26,8%) 48(40%) 43(42,5%) 13(10,8%) 22(21,7%) 8(6,6%) 2(1,9%)

Limousin.... 12(10%) 10(9,9%) 32(26,8%) 28(25,4%) 37(31%) 39(35,4%) 29(24,3%) 19(17,2%) 9(7,5%) 4(3,6%)

Poitou 5(4,7%) 8(7,2%) 37(34,9%) 32(28,8%) 28(26,4%) 45(40,5%) 26(24,5%) 19(17,1%) 10(9,4%) 7(6,3%)

6 e division

Auvergne.... 6 (5,3 %) 4 (4 %) 34 (30 %) 37 (37,3 %) 35 (30,9 %) 36 (36,3 %) 29 (25,6 %) 16 (16,1 %) 9 (7,9 %) 6 (6 %)

Dauphiné... 9(7,9%) 4(4,1%) 40(35,3%) 25(26%) 41(36,2%) 43(44,7%) 20(17,6%) 21(21,8%) 3(2,6%) 3(3,1%)

Languedoc. 15(6,6%) 3(1,5%) 71(31,2%) 50(25,9%) 70(30,8%) 77(39,8%) 56(24,6%) 40(20,7%) 15(6,6%) 23(11,9%)

Montauban.. 3(3,2%) 7(8,8%) 38(41,3%) 25(31,6%) 28(30,4%) 30(37,9%) 17(18,4%) 14(17,7%) 4(4,3%) 3(3,7%)

Provence.... 5(4%) 5(5,3%) 50(40,9%) 28(30,1%) 38(31,1%) 46(49,4%) 21(17,2%) 11(11,8%) 8(6,5%) 3(3,2%)

Roussillon... 4(8,1%) 2(5,1%) 21(43,8%) 7(17,9%) 14(28,5%) 19(48,7%) 7(14,2%) 7(17,9%) 3(6,1%) 4(10,2%)

TOTAL.. 197(5,5%) 181(5,5%) 1288(34,9%) 954(29,3%) 1232(33,4%) 1337(41%) 699(18,9%) 630(19,3%) 265(7,1%) 152(4,6%)


636 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Il y avait d'autres vices à côté de l'ivrognerie. « A congédier sur le champ pour friponnerie » était la remarque inscrite après les noms de deux cavaliers de la compagnie de Rouen en 1771. Jean-Baptiste Burnet, sous-brigadier dans la compagnie du Lyonnais, était présenté comme « excellent sujet, intelligent, actif mais un peu libertin. Le prévôt général se propose de le faire changer de brigade ». Jean-Baptiste Murion, brigadier dans le Soissonnais, entrait dans la même catégorie : capable mais « aimant à se livrer à ses plaisirs et même à boire ». En 1779, le brigadier Jean-Baptiste Godars, d'Embrun en Dauphiné, était noté comme « très dérangé dans ses affaires et soupçonné d'aimer le jeu». Le commandant de la brigade de Mende en Languedoc était soupçonné de corruption. Certains hommes passaient pour menteurs : le cavalier Jean Mirpied (Berry, 1771) était « malpropre, menteur, assez bon d'ailleurs » ; Louis Plancon, servant à Samt-Calais (Touraine) était « assez bon cavalier, très dérangé par son inconduite, grand menteur» et Jacques Le Cerf de la même brigade était « très dangereux par sa mauvaise langue ». D'autres cavaliers étaient coupables d'exactions ou de diverses formes de vol. Pierre Huget, cavalier dans la compagnie d'Orléans fut accusé en 1771 d'extorquer des poulets aux gens du cru : il fut renvoyé de ce chef l'année suivante (voir tabl. 4). La vacance dans la brigade de Serais en 1771 venait de ce que Simon Dupris se trouvait en prison « soupçonné de vol et assassinat sur le grand chemin ». Huit ans plus tard, en Languedoc, on disait de Claude Duchamp « actif et passablement intelligent il a été destitué pour avoir volé une poule chez un curé mais il a été rétabli dans son emploi par ordre du ministre ». François Marguet eut moins de chance :

accusé et convaincu 1ers de la revue de différentes escroqueries et de s'être approprié des effets qui ne lui appartenaient pas il lui a été ordonné de remettre la commission.

Certains cavaliers étaient de mèche avec des contrebandiers. Martin du Hart fut révoqué de la compagnie de Béarn, en 1771, pour contrebande. La même année François Leroy fut révoqué de la compagnie de Bretagne pour faux saunage. Exempte de gabelle, la Bretagne était devenue le principal fournisseur de sel de contrebande pour l'Anjou, le Maine, la Normandie : il n'est pas indifférent que Leroy ait été un Normand appartenant à la brigade de Saint-Servan, proche de la limite Bretagne-Normandie, mais peu de cavaliers ont dû ignorer les profits à tirer de la contrebande aussi bien que le pouvoir local de certaines bandes de contrebandiers a. La police des fermiers de l'impôt, les gabelous, ou gâpians, étaient souvent recrutés, comme la maréchaussée 24, parmi les anciens soldats et il arrivait que des hommes passent du premier corps dans le second, bien qu'ils

23. Pour un tableau général de la contrebande, voir Olwen H. HUFTON, The Poor of Eigkteenth-century France (Oxford, 1974), pp. 284-305. Marcelin DEFOURNEAUX, « La contrebande du tabac en Roussillon dans la seconde moitié du xvme siècle », Annales du Midi, 82 (1970), pp. 171-179, écrit : « A lire les documents, tant français qu'espagnols, on a l'impression que, du Roussillon à la Cerdagne espagnole, ce sont les contrebandiers qui font la loi » (p. 177).

24. A. CORVISIER, L'Armée française..., II, pp. 935-936.


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 637

TABLEAU 4. — Des hommes signalés comme risquant d'être congédiés à la suite de la Revue de 1772 1

Compagnie

Paris Cavalier Nicolas Guj'on mauvais sujet, insubordonné,

yvrogne et très mal propre.

Touraine Cavalier Louis-François Veron médiocre sujet, ne sait point

lire, a le corps très mal fait et les jambes croches.

Orléans Cavalier François Fagard accusé d'escroquerie de plus s'est

deshonnoré en épousant la fille d'un particulier condamné aux galères.

— Cavalier Pierre Huget accusé d'avoir fait contribuer

violamens des laboureurs.

— Cavalier Pierre Luquain sujet plus dangereux yvrogne

décidé incorrigible et brutal.

Caen Cavalier Philippe-François yvrogne décidé, et incorrigible, et

Gastebled qui n'a aucune espèce d'intelligent.

Évêchés Cavalier Jean-Henry Dolbin a manqué grièvement à la subordination

se livrans au vin, et manquant des qualité d'ailleurs.

Guyenne Cavalier Pierre Boutet très mauvais sujet en tous pointes.

— Cavalier Louis Fouques très mauvais sujet, yvrogne, ni

voyant presque plus.

Aunis Cavalier Jean Marcouille mauvais sujet, yvrogne incorrigible.

Béarn Cavalier Jean Labarthe yvrogne.

— Cavalier François Tremoules yvrogne.

— Cavalier Félix (?) Lasitau toujours dérangé.

Montauban Cavalier Cristien Mihez mauvais sujet, a perdu sa bayonnete

on soupçonne qu'elle lui a été enlevée par un voleur qu'il n'a pas eu le courage d'arrêter.

— Cavalier Pierre Viguier accusé de faire le contrebande.

— Cavalier Louis Reynal mauvais sujet, indisciplinable.

Dauphiné Cavalier François Chagnard toujours fort yvrogne incorrigible.

Provence Cavalier Jean-Louis Gibert n'a pas le tems prescrit par

l'ordonnance, mauvais sujet.

— Cavalier Espins (?) Antoine Alby mauvais sujet, incorrigible.

— Cavalier Jean-Joseph Nivière n'a pas le tems de servis

prescrit par l'ordonnance, mauvais sujet, incorrigible.

— Cavalier Benoit Montagard mauvais sujet, crapuleux.

— Cavalier François-Joseph Jumare n'a aucun service militaire,

mauvais sujet.

1. A.G. X' 12.


638 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Auvergne Exempt Etienne Bertin est un trop mauvais sujet pour

être conserve dans la Maréchaussée, il a été rendu un compte particulier de sa conduite.

— Cavalier Antoine Quoeuille libertin a été décrété de prise

de corps, accusé d'avoir tué un homme.

Lyon Brigadier Barthélémy Christol sourd inquiet, paroït peu propre

à commander une brigade.

— Cavalier Jean-Baptiste Raymond mauvais sujet.

— Cavalier Pierre-Marie Dessolles n'a aucun service militaire très

médiocre sujet, point d'intelligence.

— Cavalier Christophe Guyot n'a aucun service militaire,

mauvais sujet.

— Cavalier Antoine Régnier mauvais sujet, accusé de friponnerie.

Roussillon Cavalier Raymond Barrie n'a pas les services prescrits par

l'ord" et celui de garde côte ne doit pas être réputé militaire.

fussent maintenus distincts l'un de l'autre. Les autorités hésitaient à lancer la maréchaussée sur les traces des contrebandiers de peur de la détourner de ses tâches de police ; de leur côté, les cavaliers étaient sans doute rebutés par le manque de largesse des fermiers qui offraient de faibles récompenses et payaient mal les frais 25. Un incident survenu dans la générante de Caen en 1776 montre que les cavaliers ne se sentaient pas tenus d'arrêter les contrebandiers.. Trois cavaliers de la brigade de Carentan eurent de sérieuses difficultés avec leur prévôt général:

Tous les trois se sont trouvés dans une tournée dans le même cabaret buvant à la même table, non ensemble, avec les trois scélérats qui avaient assasiné et volé un marchand, sans les arrester, quoi qu'ils leur parussent suspectes, et ils ont dit que c'est parce que ces trois misérables leur dirent qu'ils étaient contrebandiers et qu'ils avaient eu une affaire avec des Commis ; c'était au contraire une raison de plus pour les arrester, parce que cela les mettait à l'abri de tout reproche quand même ces trois particuliers n'auraient été ni voleurs ni déserteurs.

Deux des cavaliers furent révoqués tandis que le troisième se rachetait en se joignant à la brigade de Valognes pour arrêter les criminels 26.

Les réticences des fermiers à l'égard du remboursement des frais n'avaient d'égal que celles des contrôleurs financiers de la maréchaussée. Sous-officiers et cavaliers gagnaient en général davantage que les artisans au milieu desquels ils vivaient mais les paiements ou les remboursements étaient souvent retardés. Ainsi, en 1771, Dauphin protestait au nom des hommes de la lieutenance de Carcas sonne dont la paye était régulièrement en retard ; cinq brigades de la compagnie de Paris se plaignaient de n'avoir pas reçu l'indemnité prévue pour une saisie d'armes. Par rapport

25. CAMERON, Crime and Repression..., p. 90.

26. A.G. X' S, Caen, 1766.


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 639

à 1720, la paye avait augmenté d'environ 20-22 % en 1769 et à nouveau de 12-15 % en 1778. Les hommes avaient néanmoins des problèmes d'argent. Avant tout, ils devaient fournir leurs propres chevaux. Certaines recrues avaient dû s'endetter pour acquérir la monture nécessaire à leur engagement dans la maréchaussée. Quelques hommes essayaient de rester dans le corps sans avoir de cheval. Décrivant la compagnie d'Orléans en 1771 de Cambon notait que Pierre Bully, « bon cavalier », après dix-huit mois dans la maréchaussée «ne s'est encore monté n'ayant pas de moyen d'acheter un cheval ». Huit ans plus tard, Joseph Perot, cavalier en Aunis, devait dans les trois mois, trouver les 300 livres nécessaires à l'achat d'un cheval, sous peine d'être révoqué 28. La perte de sa monture pouvait être grave pour un homme car le remboursement par le pouvoir était souvent lent à venir et insuffisant ; on signalait en 1771 le cas du cavalier Martin Boilu de la compagnie de Lyon « fort endetté ayant perdu plusieurs chevaux ». Les pertes variaient d'une région à l'autre selon la qualité du fourrage et les exigences du service. En 1771, Dauphin remarquait que les chevaux de la compagnie de Provence étaient en mauvais état à cause de la médiocrité du fourrage, tandis que dans la lieutenance de Puy, ils étaient « en mauvais état par la dureté du pays et du service ». Huit ans après, dans ses observations sur la Seconde Division, de Dampierre remarquait que des obligations de service particulièrement dures pesaient sur les chevaux des lieutenances de Langres et Colmar ; plus au Nord, en Flandre, les chevaux de la lieutenance d'Arras étaient « très beaux » mais à Lille et Bailleul « ils sont très médiocres... parce que le pays n'en fournit pas, et que pendant les deux tiers de l'année ils sont dans le boue jusqu'aux jarrets » 29.

Outre leurs chevaux, sous-officiers et cavaliers devaient s'entretenir, eux-mêmes et leurs familles. Ici encore les situations régionales intervenaient dans la détermination du revenu. La Guyenne était le riche arrièrepays d'un Bordeaux en pleine expansion; l'essor économique entraînait une hausse des prix qui, comme l'inspecteur le notait en 1771, touchait durement la maréchaussée :

On sait que tout le corps est dans la misère mais elle l'éprouve plus qu'aucune autre par l'excessive cherté que cette province éprouve, sur les fourrages et toute espèce de denrées de consommation...

Les consignes prévoyant un cantonnement interdisait aux femmes et aux enfants de loger avec leurs époux ou leurs pères ; les hommes mariés

27. CAMERON, Crime and Repression..., pp. 21-22.

28. ROTF, « Law and order in eïghteenth-century France... », p. 180, cite une lettre de Loménie de Brienne, décembre 1787, acceptant qu'on ramène à huit ans la période de service armé exigée des recrues de la maréchaussée en Guyenne, mais précisant que le gouvernement ne pourrait se permettre de consentir une subvention de 300 livres pour un cheval (Archives départementales de la Gironde, C4634).

29. A.G. X£ 12 Maréchaussée : Inspection de M. Préseau de Dompierre, en 1779, Deuxième Division. Si les difficultés provenaient de la boue en Flandre, à l'autre extrémité de la France elles provenaient de la neige et des montagnes. En 1789, les Cahiers du Roussillon remarquaient que la neige entravait les cavaliers dans les montagnes et certains pensaient que l'argent dépensé pour la maréchaussée serait mieux employé à payer une compagnie de fusiliers. Etienne FRENAY, Cahiers de doléances de la province de Roussillon (Perpignan, 1979), pp. 291, 315, 317, 319 et 328.


640 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

protestèrent puisqu'il leur fallait deux foyers et deux installations 30. Les hommes chargés d'enfants avaient de grosses difficultés et les deux inspections en citaient plusieurs qui croulaient sous les dettes pour cette raison. Le cavalier Jacques Potot, en service à Chaumont (Champagne) en 1771 était « bon sujet, actif et fort exact dans son service, mais plongé dans la plus extrême misère, ayant 7 enfants, son père et sa mère à nourrir ». Le cavalier Nicolas Mion (Lorraine) était un « sujet actif et zélé, mais plongé dans l'indigence étant chargé d'une nombreuse famille, il a besoin de secours pour se soutenir ». En 1779, toujours en Lorraine, le cavalier Hermond Arnauld était « très pauvre ayant huit enfants » et le brigadier Pierre Bruyar en Roussillon était un bon chef de brigade mais « très pauvre à cause de sa nombreuse famille ». Beaucoup se trouvaient dans cette situation. La maladie conduisait aussi à des problèmes financiers, comme dans le cas du cavalier François Guiot (Roubaix) qui, en 1771, était « misérable et accablé de dettes que des maladies l'ont forcé de contracter ».

Vers la fin de 1766, cavalier Pierre Faux écrivit (ou, plus probablement, si l'on compare sa signature avec l'écriture parfaite de la lettre, fit écrire) au prévôt général d'Aunis pour proposer sa démission,

lui étant impossible de subsister lui et sa famine avec un solde si modique, ou le service continuel des maréchaussées dont la dépense excède la solde par les découchés multipliées 31.

C'était avant l'augmentation intervenue en 1769 mais les frais de service continuèrent ensuite à grever les soldes. Les cavaliers étaient sans doute particulièrement mécontents des charges et taxes qu'on leur imposait dans certains endroits. Ainsi, en 1771, les brigades de Beauvais (Paris) et Figeac (Montauban) se plaignaient d'avoir à payer l'octroi dans les villes où elles servaient alors que d'autres corps de l'armée royale en étaient exempts. Du Limousin on se plaignait que le concierge des prisons de Ruffec n'acceptât les prisonniers qu'à condition de recevoir 10 sols « pour giste et geollage » ; la brigade de Bort se plaignait aussi d'avoir à payer elle-même les frais exceptionnels d'hébergement pendant qu'elle surveillait la recette des impôts. En Bretagne, beaucoup de patrouilles devaient emprunter des bacs ou des ponts à payage, parfois deux ou trois fois par jour ; les cavaliers devaient payer de 8 à 20 sols chacun à chaque passage, comme n'importe quel voyageur et aucun fonds n'avait été prévu pour les rembourser. Une note en marge du rapport d'inspection qui fait état de cette plainte porte : « il faut écrire à l'intendant ».

Le malaise financier poussait sous-officiers et cavaliers à chercher un travail complémentaire. En 1771, on citait neuf hommes qui tenaient des cabarets, un qui avait une auberge, un autre qui avait une boutique de chapelier; il y avait aussi un armurier, un cordonnier, un fripier, un huissier, un menuisier et un peintre en papier. Les autorités désapprouvaient cette pratique et les coupables recevaient généralement l'ordre de quitter leur emploi secondaire. Cependant, dans la compagnie de Paris,

30. A.G. Xf 12 Inspection, 1779. Maréchaussée, Seconde Division, Observations générales.

31. A.G. X' 5 Aunis, 1766.


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 641

les hommes tâchaient de se rattraper en indiquant que le second métier était assuré par leur femme. A Nogent, les cavaliers Antoine Bachelier et Dominique Pierre donnaient cette excuse à propos l'un de son auberge, l'autre de son cabaret. Charles Vatrin, l'exempt de Sens,

fait le commerce de grains et tient boutique de mercerie au dire de son prévôt général, mais il est reconnu que c'est sa femme qui fait le commerce de grains, mais qu'elle ne fait point de mercerie, le débit du sel et du tabac se fait par sa fille.

Des exemples d'emploi secondaire apparaissent également dans l'inspection de 1779 et, si l'on tient compte de la pratique de la compagnie de Paris, il peut être significatif qu'on dise le cavalier Sébastien Alaire, servant en Orléanais, « un peu trop occupé du commerce de sa femme ».

Les notations individuelles relatives aux sous-officiers ou aux cavaliers tendent à confirmer les idées qu'on pourrait se faire à propos de toute organisation militaire ou policière. Certains hommes étaient à leur place dans la maréchaussée, d'autres pas. La note relative au cavalier Joseph Benn, en service à Montreuil, en Picardie, en 1779, était claire :

Intelligent mais de mauvaise tenue, mutin, insubordonné, pas plus propre au métier d'huissier qu'à l'état de cavalier, à faire changer de résidence et à renvoyer ensuite à la première faute.

Les autorités désiraient une police qui surveillât la population mais elles ne voulaient pas que son comportement pût heurter cette population. On signalait avec éloge des hommes bien vus dans le district où ils servaient tandis que des sanctions pouvaient être prises contre ceux qui soulevaient l'hostilité. Jean-Baptiste de La Grange, exempt à Falaise en 1771, était un homme « qui persévère à avoir la haine de ses cavaliers et du public et qui ne connaît point de subordination ». Huit ans plus tard, Pierre-Antoine Ariery « ayant indisposé contre lui toutes les paroisses de son district » on proposait de le rétrograder de son rang de brigadier dans la compagnie de Flandre. D'autres ne s'entendaient pas avec leurs camarades. En 1771, le cavalier Bonnet de Limoges était dit « assez bon mais vivant mal avec ses camarades ». En 1779, le cavalier Carrière de la compagnie de Montauban était blâmé parce qu'il se montrait querelleur, insubordonné, « mettant la discorde dans la brigade ». La même année, on signalait des frictions dans la brigade de Boulay en Lorraine, particulièrement, semble-t-il, à cause d'une incompatibilité personnelle entre le brigadier et l'un de ses hommes originaire de la ville.

La maladie, l'ivrognerie ou la faiblesse du chef de brigade enlevaient souvent toute initiative à cette brigade. Le maréchal des logis, MichelAndré Moreau, de la brigade de Fontainebleau était « intelligent mais peu zélé pour le service, d'une mauvaise santé. L'inspecteur a trouvé sa brigade dans le plus mauvais état possible ». Le chef de brigade de Lodève était inactif ainsi que l'un de ses hommes, tandis que les deux autres étaient des ivrognes. Le chef de la brigade d'Embrun était incapable d'imposer son autorité à deux médiocres cavaliers et à un ivrogne. Ailleurs des sous-officiers étaient réprimandés parce qu'ils se montraient excessivement durs avec leurs hommes. Dans les brigades de Gap et Remoulins, en 1779, la situation pouvait correspondre à la présence de


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vétérans sévères et âgés (respectivement 63 et 54 ans) commandant à des hommes qui avaient tous la trentaine.

La règle prévoyant huit puis seize ans de service armé signifiait que peu d'hommes avaient des chances d'entrer dans la maréchaussée d'abord avant le début, puis avant la fin de leur trentaine. En dehors de la discipline dont on espérait qu'elle serait acquise à l'armée, on escomptait la maturité de l'âge. Ainsi en 1771, le cavalier Jean-Baptiste Lester, 30 ans, servant dans sa ville du Dorât (Limousin) était dit « bon cavalier quand il sera moins jeune et un peu plus exact » ; Jean-Baptiste Lagarde, 31 ans, de Beaumont (Béarn) était «un peu jeune mais ayant de l'intelligence». Huit ans après, l'inspecteur de la seconde division notait que Nicolas Garnier, 28 ans, servant en Champagne, bon cavalier, « crainte de sa jeunesse a été averti». Edme La Hayville, plus jeune d'un an que Garnier, en service à Francy (Paris) depuis juste sept mois était «un peu étourdi à cause de sa jeunesse mais il pourra changer». De jeunes gens pouvaient d'ailleurs obtenir une promotion rapide soit grâce à leurs aptitudes, soit peut-être grâce à des protections ou à une tradition familiale de service dans la maréchaussée. En 1771, il y avait trente-neuf chefs de brigades de moins de 30 ans ; le plus jeune, Philippe Buzet, exempt de la première brigade de Valenciennes ayant seulement 22 ans. En 1779, quinze chefs de brigades avaient moins de 30 ans ; le plus jeune, Jean-Vincent du Tilleux, brigadier aux Ormes-Saint-Martin dans son Poitou natal, s'était engagé comme « pupille » et, à 23 ans, avait déjà fait sept ans de service.

Le tableau 3 révèle un éventail d'âge très ouvert. En 1771, le plus jeune cavalier n'avait que 18 ans et le plus âgé, l'exempt Antoine Chauvet de la première brigade de Marseille, 87 : « Quoique fort âgé, notait l'inspecteur, il a la tête très saine ». En 1779, le plus jeune avait 21 ans ; le doyen, Michel Onfroy, un Normand, était brigadier à Quimper; il avait passé plus de vingt-trois ans à l'armée et vingt-neuf dans la maréchaussée ; l'inspecteur ajoutait : « Bon commandant, très exact à son service, et d'une capacité susceptible d'avancement» — mais on se demande quel avancement il envisageait pour un homme de 77 ans ! La grande majorité des hommes se trouvaient entre leur trentaine et leur quarantaine passées. L'augmentation des exigences de service armé imposé en 1769 entraîna un vieillissement : en 1771, le principal groupe d'âge, entre 33 et 41 ans, représente 35,9 % des 3.681 hommes dont nous connaissons l'âge; en 1779, le principal groupe se place entre 39 et 45 ; il équivaut à 27,4 % des 3.256 hommes dont l'âge est enregistré.

Les chiffres montrent que, si le corps vieillissait, le nombre des hommes très âgés diminuait : le pourcentage d'hommes de plus de 60 ans était, en 1779, inférieur d'un bon tiers à ce qu'il était en 1771 ; davantage : il y avait trente-neuf septuagénaires, quatre octogénaires lors de la première inspection pour seulement quatre hommes dépassant 70 ans alors de la seconde. La réduction de l'effectif des compagnies, conformément à l'ordonnance de 1778, facilita sans doute la mise hors service des sousofficiers et cavaliers insuffisants ou trop âgés. Bien plus, cette ordonnance était la première à garantir une pension que les hommes aj'ant trente ans de service recevaient automatiquement. Auparavant, les hommes


LA MARÉCHAUSSÉE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME 643

pouvaient soit demander leur mise à la retraite, soit attendre une vacance aux Invalides, soit servir jusqu'à leur décès. L'inspection de 1771 signale maints hommes « absolument usé » ou « appesanté par l'âge » qu'il faudrait pensionner ou accueillir aux Invalides. Ainsi, en FrancheComté, le brigadier Claude-Joseph Minary, 78 ans, attendait une place aux Invalides depuis trois ans comme d'ailleurs deux cavaliers moins âgés. En Soissonnais, deux cavaliers proches du terme de leur soixantaine étaient signalés comme ayant demandé leur retraite en 1769. Peu de compagnies ne connaissaient pas de situations de ce genre et, si les choses s'étaient améliorées en 1779, les inspecteurs rencontraient encore des hommes âgés hors d'état de servir.

A côté des problèmes d'âge, les inspecteurs relevaient les cas d'hommes blessés en opération, accidentés pendant des patrouilles ou souffrant de maux sans doute consécutifs aux tournées faites par n'importe quel temps 32. En 1771, deux chefs de brigades, en Flandre, souffraient de blessures par arme à feu reçues en service. Les fractures consécutives à des chutes de cheval étaient nombreuses : le cavalier Pierre Desnoyes (Languedoc) était « fort incommodé de la cuisse droite, ayant fait une chute de cheval dans les montagnes pendant son service » ; une vacance dans la brigade de Touraine, en 1771, correspondait à la mort du cavalier Joseph Avril, « son cheval étant tombé sous lui et lui ayant cassé le col » ; s'y ajoutaient des cas de rhumatismes, de sciatiques, de hernies sans compter les hommes devenus incapables de monter. Neuf hommes de la compagnie d'Orléans, déjà insuffisante, étaient proposés pour pension à cause de maladies ou de blessures. La situation de la brigade de Louhans était particulièrement catastrophique : le brigadier Louis Gauthier, 64 ans, « ne fait plus aucun service par des infirmités continuelles, il demande sa retraite et elle lui est légitimement due » ; le cavalier Nicolas Pirot, originaire de Louhans, 51 ans, «idem par une sciatique violente et continuelle » ; le cavalier Philippe Girod, « idem ayant la jambe cassée au service, on l'a déjà promise » ; quant au seul homme valide, Philibert Danjean, 43 ans, « cavalier exacte et de bon service, ne sait que signer ».

Comme les commentaires deviennent nécessairement plus pittoresques, ce sont les cas des hommes âgés, alcooliques, analphabètes, corrompus, incapables, blessés et hors d'usage qui attirent l'oeil quand on ht les rapports. Il arrive aussi que des sous-officiers ou des cavaliers s'attirent des éloges. Ainsi, en 1779, le maréchal des logis, Antoine Grostete de SainteMenehould, Champagne, était déclaré « excellent officier depuis longtemps fait des descouvertes et captures considérables, que toute la noblesse de la lieutenance estime et considère ». Jean Clauda, un hernieux, servant à Pont-à-Mousson, dont il est originaire était «très brave et intelligent ayant fait nombre de captures de vol et déserteurs » ; malgré son infir32.

infir32. policiers du XIXe siècle souffraient de maladies ou de blessures ayant les mêmes origines. On estimait que plus de 25 % des hommes mis à la retraite pour incapacité par la police métropolitaine de Londres entre 1840 et 1860 souffraient de maladies pulmonaires ou rhumatismales et 10 % de blessures reçues en service (Ronald Charles SOPENOFF, The Police of London : The early Bistory of the Metropolitan Police 1829-1856, Ph. D. Temple University, 1978, p. 192). Voir aussi Philip John STEAD, The Police of Paris (London, 1957), pp. 123-124.


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mité il semblait encore capable de servir. En général, les inspecteurs semblent avoir été assez contents des hommes qu'ils avaient passés en revue, en 1771 comme en 1779 ; la remarque la plus courante était « bon commandant » pour les sous-officiers, ou « bon cavalier » ce qui ne veut pas obligatoirement dire qu'ils aient été particulièrement remarquables mais plutôt qu'ils s'efforçaient de servir aussi bien que possible.

Les tâches de contrôle et de surveillance qui lui étaient assignées dépassaient manifestement les effectifs d'une maréchaussée qui, pour assurer la police de la France rurale, avait à peine quelques centaines d'hommes de plus que ceux dont le lieutenant général de police disposait pour le seul Paris 33. Des difficultés financières, notamment les réticences des propriétaires à payer des impôts élevés pour obtenir que leurs biens soient protégés par la force publique ont toujours limité le développement de la police. Il faudrait, pour se prononcer sur l'efficacité de la maréchaussée, mener une enquête dans les archives provinciales mais le survol que nous avons tenté permet déjà de proposer quelques hypothèses. D'abord, le nombre des hommes servant dans leur région d'origine reste important tout au long du siècle ; ce qui était un avantage si on tenait compte des dialectes ou des langues étrangères parlés dans les provinces mais ce qui freinait la création d'un corps dont les membres auraient, avant tout, pris en considération les objectifs du gouvernement central. Les traitements, peu élevés, arrivaient souvent en retard, comme d'ailleurs les indemnités et les primes ce qui dissuadait peut-être certains hommes de s'exposer à trop de dangers en conduisant quelques-uns à prendre des emplois secondaires et probablement aussi à rompre les lois qu'ils étaient censés faire respecter. Les autorités voulaient des hommes disciplinés par l'armée pour contrôler les campagnes. Mais comme le remarquaient les officiers de la maréchaussée, de telles exigences devaient écarter les meilleures recrues. D'autre part, de longues années de vie militaire pouvaient avoir donné à des candidats éventuellement intéressants des défauts tels que l'habitude de boire. Malgré ces inconséquences, il semble que, au long du siècle, les autorités conformèrent de mieux en mieux le corps à leurs intentions. Bien entendu, ces transformations se développèrent sur plus d'une ou deux décennies. Pourtant, la comparaison des inspections de 1771 et 1779 laisse à penser qu'il y eut, dans les années soixante-dix, un effort particulier pour améliorer la situation. A la fin de la période, le corps avait légèrement diminué d'importance ; la moyenne d'âge était un peu supérieure mais les individus les plus âgés avaient été mis à la retraite ou écartés ; l'instruction et l'alcoolisme étaient pris plus au sérieux par les inspecteurs.

Clive EMSLEY, The Open University (Angleterre).

33. Alan WILLIAMS, The Police of Paris 17JS-17S9 (Bâton Rouge, 1979), chap. III, passim, évalue les effectifs de la police parisienne à 3.114 hommes en 1788. Cependant, seuls 1.483 d'entre eux étaient envoyés faire des patrouilles de dissuasion.


L'OBSERVATION DES DIMANCHES ET FÊTES

A PARIS EN JUIN 1814,

D'APRÈS UN MÉMOIRE INÉDIT DE L'ABBÉ MORELLET

Rares sont les collaborateurs de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert qui, ayant survécu aux événements de la Révolution et de l'Empire, ont pu connaître la Restauration de la monarchie en France. Plus rares encore, ceux qui nous ont laissé un témoignage politique concernant cette époque. Tel est pourtant le cas de l'abbé Morellet (1727-1819) qui, après avoir fourni à l'Encyclopédie divers articles de théologie historique, a pu rédiger, en juin 1814, des remarques critiques concernant une ordonnance du Directeur général de la police JacquesClaude Beugnot, que nous présentons ici. S'il ne peut être question de tracer un tableau détaillé des idées politiques de l'auteur et de leur évolution dans l'espace limité dont nous disposons, une esquisse sommaire de leur cours depuis l'époque de la Révolution pourra cependant être utile au lecteur.

Loin d'approuver les idées républicaines, professées par un Condorcet ou par un Brissot, notre philosophe les a combattues résolument, dès le début de la Révolution, par tous les moyens dont il pouvait disposer, en défendant le point de vue politique qui était le sien, celui d'une monarchie constitutionnelle à l'anglaise.

Dès juin 1789, il émet de sérieuses réserves quant aux réformes entreprises, en écrivant à son ami Lansdown :

je trouve notre Tiers État, dont j'ai été et je suis, (...) un peu outré dans ses vues et dans ses principes. Il est plaisant qu'après avoir passé ma vie à m'entendre reprocher ma passion effrénée pour la liberté et la chaleur de ma tête, je me trouve aujourd'hui non seulement un apôtre de modération, mais même entaché presque de pusillanimité, de faiblesse et même de pis si j'en veux croire quelques-uns de nos Cassius et de nos Brutus modernes l.

Tout en regrettant les excès et les brigandages commis dans les provinces par les révolutionnaires les plus enragés, Morellet écrit encore, le 18 janvier 1790 :

Vive cependant la liberté, pourvu qu'elle soit pour tout le monde, et par conséquent qu'elle ait quelque frein ; et vive une bonne constitution pourvu qu'elle soit appropriée à ceux pour qui on la fait 2.

1. Lettres de l'abbé Morellet à lord Shelburne, éd. E. Fitzmaurice (Paris, 1898), p. 275 (22 juin 1789).

2. Ibid., p. 288.


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En 1792, les événements se précipitant, la rupture de Morellet avec le gouvernement en place devient complète : « Je vois, écrit-il à lord Lansdown le 18 avril, dans le gouvernement qu'on nous a donné la destruction entière de tout gouvernement, une anarchie complète, une anarchie établie, organisée [...] » 3.

Morellet doit cependant subir, reclus dans son appartement de la rue du faubourg Saint-Honoré, le passage de la Terreur, avant que l'instauration du Consulat ne vienne mettre un terme au chaos révolutionnaire. C'est ainsi que Bonaparte apparaît à Morellet, en décembre 1802, comme le restaurateur de l'Ordre et des institutions :

Enfin, comme autrefois aux Juifs, il nous est venu un sauveur qui a suspendu le cours des atrocités dont nous étions les victimes, mais non pas encore celui des injustices qui continuent de dépouiller tant de malheureux*.

Certes, la reconnaissance qu'éprouve Morellet envers Bonaparte est loin d'équivaloir à une adhésion sans réserve aux institutions du Consulat et de l'Empire. Si, parmi ses amis, quelques-uns, tels Roederer, Fontanes, François de Neufchâteau, se sont ralliés purement et simplement, Morellet s'est trouvé, de fait, écarté de toute responsabilité officielle et de tout poste.

Il lui faudra attendre 1806 pour recevoir de l'Empereur, qui le considérait comme un « économiste », classe d'intellectuels qu'il méprisait presqu'autant que celle des idéologues, le cordon de chevalier de la Légion d'honneur.

Une certaine fascination, provoquée par les brillants succès militaires du «petit caporal», prévaut encore, fin 1806, sur les réserves qu'entraîneront plus tard, pour lui, sa politique ininterrompue de conquêtes :

Ce mardi 21 [octobre 1806]. Nous sommes réveillés par le canon qui nous annonce une victoire ouvrant la campagne de cette année comme a fini celle de l'année dernière. Tout cède à cet homme étonnant d'intelligence et d'activité [...]. Pour achever de remplir cette destinée, il faut qu'à ce silence de la terreur succède le silence de la paix*.

Mais la politique économique et commerciale adoptée par l'Empire s'opposait diamétralement, dès le Consulat, à celle que Morellet avait de tous temps défendue. Cette politique correspondait, pour lui, à une régression relativement à l'Ancien régime :

Nous sommes plus éloignés de toutes vos idées libérales dans nos relations et nos communications avec les nations étrangères, qu'on ne l'était au milieu du siècle dernier lorsque nous avons commencé à prêcher l'évangile de la liberté du commerce 7.

Morellet, alors membre du Conseil général de commerce créé par le ministre de l'Intérieur Chaptal, était bien placé pour observer le retour,

3. Ibid., p. 305.

4. Ibid., p. 323 [datée « Paris 12 frimaire » : 3 décembre (1802)].

5. Il écrit, à ce sujet, avec un soupçon d'ironie, dans une lettre à Roederer du 1er mai 1806 : « Vous voyez que je puis dire qu'enfin on rend justice à mon grand mérite, et qu'il vaut mieux tard que jamais » Mémoires inédits de l'abbé Morellet, (Paris, 1822), II, 136.

6. Morellet à Roederer, octobre 1806, in Mémoires, éd. citée, II, 164.

7. Morellet à lord Lansdown, c 12 frimaire » (3 décembre 1802).


L'OBSERVATION DES DIMANCHES ET FÊTES A PARIS, JUIN 1814 647

qui eut lieu alors, des vieilles idées dirigistes, néfastes dans le domaine économique et commercial, des corporations, des compagnies privilégiées et des prohibitions. Pis encore, il était réduit en quelque sorte, à l'impuissance, du fait du musèlement de l'imprimerie et de la presse, étouffées par la censure politico-policière. Le régime impérial ne lui laissait plus la liberté de défendre ses idées, liberté qui existait, dans de certaines limites, sous l'Ancien régime.

II dut ainsi attendre 1808 pour être nommé, à l'âge de quatrevingt-un ans, membre du Corps législatif, et certes Napoléon, en le maintenant sur les listes soumises à son approbation par le Sénat, pouvait bien croire qu'il ne trouverait pas en lui un opposant bien redoutable... Cependant, la désaffection se généralisait envers un régime enlisant, pour défendre la chimérique théorie du «blocus continental», notre économie et notre commerce dans une ruineuse politique de guerre à outrance. Et Morellet partageait ainsi le sentiment d'une bourgeoisie dont les intérêts économiques étaient méprisés par un monarque exerçant le pouvoir d'un chef de guerre.

En 1813, le rapport, émanant de Laîné, fait par une commission de cinq membres du Corps législatif, incite respectueusement l'Empereur à restaurer enfin la paix nécessaire à un peuple épuisé et à une économie aux abois. Ce rapport s'élève timidement et discrètement contre l'arbitraire du pouvoir, revendique la liberté de la propriété et le libre exercice des droits politiques. Le Corps législatif en ayant décidé l'impression, le monarque, ulcéré par cette lecture, décide, le 30 décembre 1813, d'ajourner le Corps législatif, s'oubliant jusqu'à traiter Laîné de « méchant homme», de «conspirateur» et d'agent à la solde de l'Angleterre...

Ces remontrances du Corps législatif suscistent, en revanche, l'enthousiasme de Morellet dont l'adhésion aux principes de la monarchie constitutionnelle se révèle aussi résolue que son opposition à la politique de guerre de l'Empire. Dans une lettre à Maine de Biran, il exprime en termes passionnés sa

reconnaissance pour le beau rapport que nous devons à chacun de vous et à tous les cinq. Ce sont là libéra verba animi... J'ai trouvé le rapport admirable d'un bout à l'autre [...]. Le discours est sans doute de vous cinq pour le fond, mais à la manière dont M. Laîné l'a débité, à l'énergie qu'il a donnée dans sa déclamation à certaines expressions, à la force et à la vérité de son action, je crois que la rédaction est son ouvrage, et je n'hésite pas à dire qu'il est digne de la tribune d'où se sont fait entendre les Cicéron et les Hortensius 8.

Dans un texte resté inédit, Morellet dit sa désapprobation envers les injures et la folle colère avec lesquelles l'Empereur a accueilli le rapport du Corps législatif. Approuvant, en tant que membre de la chambre des représentants, aussi bien qu'en tant qu'ami de Maine de Biran et de Laîné, ce rapport, il ne peut considérer la colère de Napoléon que comme celle d'un dictateur, piqué au vif de son orgueil, mais insensible à toutes les raisons. Aussi, présent à Paris lors des derniers moments de l'Empire, il n'hésita pas à donner, dans le comité secret du Corps

8. Citée in LA VALEITE-MONBRUN (Jean Amabïe, abbé de), Maine de Biran, essai de biographie historique et philosophique, 1766-1824 (Paris, 1914), p. 241.


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législatif du 3 avril 1814, son adhésion à l'acte de déchéance. Le trône des Bourbons allait, enfin, être restauré 9.

C'est dans ces circonstances, et avec les idées politiques que nous avons tenté de retracer, que Morellet rédige, en juin 1814, une critique d'une ordonnance de police du comte Beugnot. Mais qui était ce dernier ? Il n'est pas sans intérêt, sans doute, de noter que les deux hommes se connaissaient personnellement de longue date, et de fournir un aperçu de leurs relations personnelles. Ils ont pu, peu avant la Révolution, se rencontrer au château de Brienne dont Morellet, en tant qu'ami des Loménie, a été l'hôte à diverses reprises. En effet, le père du futur directeur de la Police de Louis XVIII, Edme Beugnot (1730-1788) était notaire et receveur des domaines à Bar-sur-Aube et homme d'affaires du comte de Brienne. Son fils Jacques Claude (1761-1835) alors lieutenant général du présidial de Bar, venait habituellement, selon Norvins, témoin oculaire, « prendre les ordres de M. de Brienne et lui rendre compte des opérations de son père ». II était reçu au château, ajoute ce dernier, « comme commensal plutôt que comme homme d'affaires » 10.

Le 15 messidor an X (4 juillet 1802), Morellet avait soutenu, en tant que membre du Conseil général de commerce, la demande des négociants du Havre transmise, le 10 floréal an X (30 avril 1802), au ministre de l'Intérieur par Beugnot, alors préfet de la Seine-Inférieure, en écrivant : « leurs réclamations contre l'établissement d'une régie privilégiée pour la fabrication et la vente du tabac sont fondées sur les vrais principes de la liberté civile, industrielle et commerciale »u. On attribue d'ailleurs généralement à Beugnot des penchants physiocratiques en matière d'économie politique.

Abandonnant la préfecture de la Seine-Inférieure il est nommé, le 11 mars 1806, conseiller d'État. Après avoir été ministre des Finances et du commerce de Westphalie (7 décembre 1807) et avoir rempli les fonctions de commissaire impérial dans le grand-duché de Berg (juillet 1808), il préside le collège électoral du département de la Haute-Marne, de septembre 1806 à mars 1812. Rentré en France après la défaite de Leipzig (octobre 1813), qui marque pour Napoléon la perte des territoires conquis sur l'Allemagne, il est encore nommé préfet du Nord le 16 décembre 1813, mais ne rejoint pas son poste. Notre administrateur, bien avisé, avait su passer en temps utile au service des Bourbons, et devenir ainsi, le 3 avril 1814, commissaire pour l'Intérieur et les Cultes du

9. Mémoires inédits de l'abbé Morellet, éd. citée, II, 266. Quelques mois plus tard, Morellet remercie le ministre de l'Intérieur, l'abbé de Montesquiou, de sa nomination, en date du 2 novembre 1814, comme officier de la Légion d'honneur. Il le fait en des termes qui exposent ouvertement ses convictions monarchistes : « J'ai servi, en effet, la cause du gouvernement paternel et libéral que nous avons si heureusement recouvré, par ma haine profonde pour l'injustice et l'oppression sous lesquelles nous avons gémi depuis le renversement du trône jusqu'à son rétablissement. » Après avoir fait mention de ses écrits en faveur de la bonne cause (publiés en 1795-1796 pour les pères et mères d'émigrés), il forme des « voeux ardents pour la prospérité d'un règne qui se rétablit sous de si heureux auspices et qui donne de si grandes espérances » (Arch. nat., F'd IV M").

10. Mémorial de J. DE NORVINS, éd. Lanzac de Laborie (Paris 1896), II 228-29.

11. Arch. nat., F" 511 A, d. 4.


L'OBSERVATION DES DIMANCHES ET FÊTES A PARIS, JUIN 1814 649

gouvernement provisoire organisé par Talleyrand. Il est alors chargé de la rédaction officielle, parue dans le Moniteur, du discours par lequel Monsieur, nommé par Louis XVIII lieutenant général du royaume, répond, à son entrée dans Paris, à une harangue du gouvernement provisoire; puis il fait partie, en tant que commissaire du roi, de la commission chargée d'élaborer la Charte.

Tel est l'homme que choisit Louis XVIII, le 13 mai 1814, comme Directeur général de la Police du royaume, place pour laquelle, nous dit-il dans ses Mémoires, il n'avait «aucun goût» et pour laquelle il pensait qu'Etienne Denis Pasquier aurait été préférable, pour l'avoir déjà remplie sous Napoléon. Charles de Rémusat en a tracé, dans ses Mémoires, un portrait sans complaisance, le présentant comme un « caractère nul, esprit cultivé, facile, rompu aux affaires, qui comprenait beaucoup et croyait peu, et dont les causeries amusantes et les récits curieux rendaient le commerce agréable» 12. La faiblesse de caractère de Beugnot est soulignée également par Norvins 13.

Ces traits de caractère et l'évolution significative d'une carrière marquée par la volte-face heureuse de 1814, dénotent un homme intelligent, ni plus ni moins « girouette » qu'un autre sans doute, mais sachant s'adapter avec beaucoup d'à-propos aux fluctuations diverses des réalités politiques de son temps.

Or, le rétablissement des Bourbons en France entraînait la nécessité de consolider la religion catholique et ses institutions, mises à mal par la Révolution. Défendre et restaurer la religion catholique, apostolique et romaine que l'article 6 de la Charte présente sans ambiguïté comme la religion de l'État, était pour le trône une tâche urgente.

Aussi le zélé Directeur de la Police, dans son ordonnance du 7 juin 1814, en interdisant de sa propre autorité, sous peine d'amende, de travailler ou de faire travailler le dimanche, se montre-t-il fidèle à l'esprit de la Charte, à la rédaction de laquelle il avait d'ailleurs collaboré.

Et il ne manque pas de mettre en avant, dans un rapport confidentiel adressé à Louis XVIII l'à-propos et l'efficacité des mesures prises selon ses directives :

L'immense majorité des Français [écrit-il], est catholique et chérit le culte de ses pères. La résolution de lui rendre son heureuse influence a été montrée et ne peut que plaire au grand nombre. C'est dans les moyens d'exécution que la réserve et la prudence sont nécessaires. Je les avais recommandées. Ce n'est pas là le compte de quelques sophistes de salons où l'on n'encense que les théories du dix-huitième siècle, et où l'on est résolu à blâmer amèrement tout ce qui les contrariera w.

12. Charles DE RÉMUSAT, Mémoires de ma vie, éd. Charles H. Pouthas (Paris, 1958), I 369.

13. NORVINS, Mémorial, éd. citée, II, 230 et suiv.

14 bis. Arch. nat. 40 AP 8 * (minutes des rapports journaliers de Beugnot, directeur général de la police à Louis XVIII, mai-juin 1814), f. 89 v° - 90 r» (bulletin du 12 juin 1814). Le ministre avait perçu les dangers d'une application trop stricte et rigoureuse de son ordonnance, et bien recommandé « la réserve et la prudence » dans son exécution. L'envoi aux préfets des départements d' « instructions confidentielles » leur enjoignant d'éviter tout excès de rigueur et portant diverses modifications à son ordonnance du 7 juin, l'indique suffisamment (Arch. nat., F" 5544), « observation des dimanches, 1808-1872 »), contenant une épaisse liasse de correspondance des préfets avec les bureaux de l'Intérieur, en réponse à la circulaire du


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Parmi les « sophistes de salons » que fustige au passage le ministre de la police, on pourrait sans doute être tenté de comprendre Morellet. Mais ce serait à tort, car ses remarques procèdent davantage, on le verra plus bas, d'une critique constructive, favorable en dernière analyse aux mesures prises par Beugnot, que du dénigrement systématique qui supposerait une opposition résolue à toutes les mesures favorisant la restauration monarchique.

Morellet n'a, bien évidemment, pas été le seul à trouver excessif le zèle du Directeur de la police à défendre la religion catholique. Si l'on se reporte, par exemple, aux Souvenirs d'un ultra notoire, le baron de Frénilly, les remous suscités dans le public par son ordonnance sont placés au premier rang. Il écrit ainsi, au sujet de la clôture dominicale des boutiques : « On obéit, car tout obéissait alors. On n'avait qu'à vouloir et à dire. Tout fut clos, mais on chansonna et on caricatura ». Et Frénilly mentionne une gravure, représentant deux étrangers prenant pour un café une boutique d'apothicaire dont l'ouverture était permise : « Ils demandaient des rafraîchissements et on leur apportait un clystère » 15.

Pour ce qui concerne l'obéissance des commerçants et artisans aux prescriptions de l'ordonnance, elle ne semble pas avoir été aussi absolue que Frénilly le laisse entendre. En effet, les pénalités édictées contre les contrevenants, pouvant aller jusqu'à la somme de 500 francs d'amende, furent mal reçues. Ces mesures devaient apparaître aux commerçants, artisans et gens du peuple, presque tous étrangers aux observances religieuses, comme le symptôme d'un retour au passé, d'une régression vers l'Ancien Régime 16. Contre les troubles qui se produisirent, les tribunaux n'osèrent pas sévir, « dans la crainte de voir s'aggraver le malaise général » n.

L'ordonnance du 7 juin avait été précédée, comme on sait, par celle du 2 juin dans laquelle on trouve la célèbre formule qui compare l'action de la police à celle d'une goutte d'huile introduite dans les ressorts d'une machine compliquée et qui en facilite les mouvements. Comme l'indique, indifférent, Pasquier, « cette dépense d'esprit n'eut aucun succès » 18. Certains, même, eurent le front de la trouver ridicule...

Les mesures prises le 7 juin ont une tout autre portée. La cessation de tous les travaux et la clôture des boutiques les dimanches et fêtes, les danses et plaisirs publics défendus sous menace de peines sévères sont, pour Pasquier, d'une extrême gravité. Certes, en édictant cette

ministre leur enjoignant d'exécuter l'ordonnance Beugnot, en ayant soin de faire cesser, par la même occasion, les désordres et le « scandale » créés par c des foires proprement dites, des marchés publics, et des ventes mobiliaires qui continuent d'avoir lieu dans certaines communes, pendant la célébration de l'office divin ».

15. Souvenirs du baron DE FRÉNILLY (Paris, 1909), p. 357. Nous n'avons pas trouvé trace de cette caricature.

16. Le préambule de l'ordonnance fait référence aux « arrêts des cours souveraines » et au « règlement du 8 novembre 1782 ».

17. Vicomte DE GUICHEN, La France morale et religieuse au début de la Restauration (Paris, 1911), p. 38.

18. Etienne-Denis PASQUIER, Mémoires, publiés par le duc d'Audiffret-Pasquier (Paris, 1894), III, 7.


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ordonnance, le Directeur de la police cédait « aux voeux de la famille royale » ; mais il avait eu grand tort de ne pas lui faire sentir qu'il ne fallait pas se hâter autant de contrarier des habitudes déjà bien anciennes. Il aurait dû surtout remontrer que rien n'était plus douteux que le droit d'imposer aux citoyens, par simple ordonnance de police, des obligations que l'autorité législative pouvait seule établir. « Non seulement, ajoute Pasquier, ces mesures contrariaient les usages populaires, mais encore elles blessaient, dans les classes les plus élevées des opinions établies et respectées. » Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce qu'elles aient suscité résistances et réclamations.

Un autre témoin, Jacques Peuchet, indique que « tout Paris se récria contre une ordonnance pareille dont l'exécution était impossible, et malgré le respect superstitieux que les habitants de la capitale et surtout les bourgeois professent pour tout ce qui émane de la police, les réclamations, les plaintes, les quolibets surgirent de toutes parts » 19. Il va jusqu'à la taxer d' « illégalité », la considérant comme une « maladroite flatterie » envers le clergé et envers les Bourbons. Il note, au passage, que Beugnot, « le moins religieux des hommes », a pourtant récidivé dans son ordonnance du 10 juin 1814 concernant les processions de la Fête-Dieu, dans laquelle il prescrit aux Parisiens de tapisser la façade de leurs maisons sur le passage du cortège.

Les mesures prises concernant les dimanches et jours de fêtes ont été aussi taxées d'illégalité par les journalistes. Ainsi Comte, dans le Censeur, publie une lettre datée du 12 juin 1814, intitulée « De la liberté des cultes, et de l'usurpation de l'autorité législative : adresse à la Chambre des députés sur les deux ordonnances de M. le Directeur général de la police, du 7 juin 1814, relatives à l'observation des fêtes et des dimanches » 20, qui les déclare attentatoires à l'autorité législative. En usurpant la souveraineté législative, l'ordonnance contredit et viole les lois existantes sur la liberté des cultes. Est-elle, ajoute l'auteur (négligeant d'ailleurs l'article 6 qui présente la religion catholique comme « la religion de l'Etat»), incompatible avec l'article 5 de la Charte, indiquant que « chacun professe sa religion avec une égale liberté et obtient pour son culte la même protection ». N'impose-t-elle pas, en effet, aux non-catholiques de respecter les jours de repos consacrés par la religion officielle ? En conclusion, l'article du Censeur indique :

M. le directeur général de la police a usurpé l'autorité législative, premièrement, en ce qu'il a rendu l'existence à des ordonnances abrogées ; en second lieu, en ce qu'il a suspendu l'exécution des lois qui garantissent à tous les citoyens le libre exercice des cultes ; enfin en ce qu'il a créé un genre de délits que nos lois ne connaissent pas.

19. Jacques PEUCHET, Mémoires tirés des archives de la police de Paris (Paris, 1838), V 267. Parmi les ordonnances utiles prises par Beugnot, Peuchet mentionne : 1° l'instruction, publiée le 11 juillet 1814, sur les procédés permettant la désinfection des hôpitaux et casernes ; 2° l'ordonnance du 7 novembre suivant sur le balayage des rues de Paris ; 3° celle du 14 novembre 1814 sur les cabriolets, et diverses circulaires « sur l'application des lois de police adressées aux commissaires des quartiers ».

20. Le Censeur, ou examen des actes et des ouvrages qui tendent à détruire ou à consolider la constitution de l'État, par M. COMTE, n° 1 [juin 1814], pp. 4-26. Dans le n° 2 (pp. 4647), l'ordonnance est présentée comme « une véritable forfaiture ».


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Pour toutes ces raisons, Comte sollicite l'abrogation de l'ordonnance, et incite la Chambre à la demander. Celle-ci, par ailleurs, ne devait pas tarder à s'occuper de cette question. Dans son comité secret du 27 juillet 1814, elle prit en effet une « Résolution concernant l'observation des jours de repos et des fêtes reconnues par le gouvernement », dont les dispositions confirmaient celles de l'ordonnance Beugnot. Un projet de loi, proposé à la Chambre le 8 octobre 1814, et adopté par elle le 14, devait enfin aboutir à la « loi relative à la célébration des fêtes et dimanches » promulguée le 18 novembre 181421.

Cette dernière, plus souple et tenant compte des critiques formulées contre l'ordonnance de police, en corrige les défauts. Jacques Peuchet pouvait écrire à ce propos : « On reconnaît dans sa rédaction la juste mesure requise pour le respect dû aux fêtes et dimanches, et aux besoins d'une population aussi nombreuse et aussi mélangée que celle de Paris » n.

Tout ceci montre, en définitive, l'inadéquation de l'ordonnance Beugnot, son insuffisance par excès de zèle. Et l'on peut voir, en Usant ci-dessous les remarques inédites de Morellet, que ce dernier a une opinion semblable. Ces pages de Morellet sont dans la veine de ces « petits écrits » dont il était coutumier et qu'il rédigeait « à course de plume », sous l'incitation d'un événement récent 23. Le besoin d'exprimer sa pensée, en la confiant, noir sur blanc, au papier, lui importait essentiellement, en dehors de toute idée de publication. C'est à cette pratique d'écriture, en réaction immédiate à l'événement et qui s'apparente un peu à celle d'un journaliste, que fait allusion Roederer lorsqu'il écrit de son ami :

Il ne cesse de veiller pour les bons principes. Son caractère qui n'est pas moins énergique que son esprit n'est éclairé, ne lui permet pas de laisser passer impunément des propositions contraires à la raison et à la justice. Il prend chaque jour la plume pour attaquer quelques-uns de ces perturbateurs du bon sens public qui depuis quelque temps se sont mis à la mode par le secours des journaux 24.

Morellet ne met pas en doute, dans ses remarques, l'excellence des intentions du comte Beugnot; il se contente d'indiquer, simplement, que leur exécution a été peu soignée : « Rétablir l'observation des dimanches et fêtes, écrit-il, est une mesure raisonnable», mais qui doit être exécutée « avec beaucoup de modération ». Or, il est singulièrement maladroit de gêner à Paris, par cette malencontreuse ordonnance, la vie du petit peuple et des petits commerçants. Ainsi, « les vendeurs de menues merceries, les marchands qui peuplent le boulevard sous le nom d'étalagistes, ne peuvent vendre, exposer, étaler leurs marchandises les dimanches et les fêtes, en aucun temps de la journée, à peine de cent francs d'amende et de la saisie des marchandises ». Tous ces gens qui

21. Texte in J.-B. DUVERGOER, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements et avis du Conseil d'État, ...de 1788 à 1824 (Paris, 1827), pp. 293-94.

22. J. PEUCHET, op. cit., V 267.

23. Par exemple, le Petit écrit sur une matière intéressante, publié par MORELLET en 1756 pour défendre la liberté des opinions religieuses.

24. ROEDERER, préface manuscrite inédite aux « Observations sur un article des Archives littéraires », de MORELLET, s.d. (1808), Arch. nat., 26 AP 12 (papiers Roederer).


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ne peuvent commercer que le dimanche et les jours de fêtes, rendent pourtant « à toute la classe des ouvriers et du petit peuple » des services « qu'il est cruel et injuste de leur ôter ».

Quant à l'ouverture des cabarets et des cafés, il est, « surtout depuis trente et quarante ans », entré dans les moeurs des Parisiens de déjeuner au café le dimanche. Et, là encore, l'ordonnance n'attente-t-elle pas « à une liberté innocente qu'aucune loi ne doit blesser » ?

Qui plus est, en dehors du préjudice porté aux petits commerçants et au menu peuple auxquels elle interdit d'exercer leur industrie, cette ordonnance est une atteinte directe à la liberté du commerce. Il semble, en effet, normal que les impôts et les patentes que paie le commerçant pour exercer lui assurent « une entière liberté d'exercer son industrie sans nuire à autrui ». La peine encourue par le contrevenant (une grosse amende) est jugée trop sévère, et tout à fait disproportionnée au délit qui consiste à servir « quelques tasses de café à une petite famille bourgeoise ». Et quelle incohérence dans le fait de laisser les restaurateurs donner à manger, le dimanche matin, pendant l'office religieux, tandis qu'on l'interdit aux cafetiers marchands de vin. L'action de boire une tasse de café ou de manger une côtelette, qu'elle ait lieu chez un cafetier ou chez un restaurateur, n'est-elle pas également « scandaleuse » ou attentatoire à la religion?

Mais quel est le sens, en définitive, de ces mesures ? « Croit-on forcer les gens à aller à la messe et à vêpres, en ne leur laissant pas d'autres distractions ? » Ce serait de l'intolérance, fait remarquer Morellet. Ces mesures ne sont pas heureuses, parce qu'elles ne tiennent pas compte du contexte politico-social dans lequel elles prennent place et sur lequel elles veulent agir. Vouloir ranimer le respect pour la religion catholique au moyen « de lois pénales infligées à ceux qui n'observent pas ses pratiques » est une absurdité pour quiconque a « quelque connaissance des dispositions actuelles des esprits ». L'ordonnance est, de surcroît, impolitique, en ce qu'elle fait craindre une intolérance civile qui pourrait réveiller quelques troubles dans le royaume.

L'article 6 qui, dans sa rigueur, défend aux saltimbanques, faiseurs de tours, maîtres de curiosités, chanteurs ou joueurs d'instruments, d'exercer leur métier le dimanche avant 5 heures, prive le peuple d' « une bonne part de ses amusements ». De plus, nulle réunion pour la musique ou pour la danse ne peut être tolérée avant 5 heures de l'après-midi. Que d'interdictions pour un résultat incertain !

Morellet attire l'attention du lecteur sur le «bien étrange» article 2 qui défend « à tous portefaix et hommes de journée de travailler de leur état les dimanches et jours de fêtes ». Quel ridicule n'y a-t-il pas, en effet, à une pareille paralysie du commerce, survenant cinquante ou soixante fois par an, à l'occasion des dimanches et des jours fériés ! N'est-il pas étonnant qu'un administrateur aussi bien avisé que Beugnot prenne des mesures qui entravent le commerce, retardent les expéditions et font perdre « une grande quantité de travail » ?

Le préambule de l'ordonnance indique que l'observation des jours consacrés aux solennités religieuses est une loi commune à tous les

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peuples policés, qui remonte au berceau du monde. Si Beugnot parle, dans ce passage, en théologien, c'est que pour lui l'institution du dimanche est éternelle. Il ne se soucie pas d'en établir les raisons. Morellet donne, en revanche, à cette institution une explication économique : un jour de repos hebdomadaire est nécessaire au travailleur pour reconstituer sa force de travail « et cette nécessité est la première de toutes les raisons ou causes de la division en semaines, et suffit pour en expliquer l'établissement ». Pour lui, l'institution du dimanche a un fondement plus matériel et économique que religieux et théologique. Opposer, par ailleurs, « à la tolérance vers laquelle nous penchons la sévérité des moeurs anglaises, l'observation rigide du dimanche à laquelle Us se soumettent», est un argument d'autorité qui a peu de poids. Vouloir acclimater en France les moeurs anglaises, sans tenir compte des circonstances et du contexte politique, mène inéluctablement à l'échec. Il suffit d'un peu de bon sens pour comprendre que contrarier, par des mesures autoritaires, les habitudes existantes, risque de provoquer des effets tout contraires à ceux que l'on recherche. C'est, bien entendu, une leçon de sagesse que proposerait, si on la lui demandait, notre philosophe à un administrateur trop zélé. Si l'on veut voir en France la monarchie s'affermir sur ses bases constitutionnelles, il faut donc laisser faire le temps en évitant de provoquer des ruptures dans l'état de choses existant.

Enfin, ces mesures de police, vexatoires envers le peuple, qui gênent le petit commerce et entravent la circulation commerciale, sont du type de celles que Morellet n'a jamais cessé de combattre. Qu'en 1814, âgé de quatre-vingt-sept ans, il consacre encore un écrit à défendre la liberté du commerce et du travail, montre en lui un remarquable esprit de suite, une continuité de pensée admirable. Cette fidélité aux options qui ont été celles de toute sa vie, à une ligne de pensée raisonnable et ferme, lui a permis, sans doute, de rester monarchiste sans devenir pour autant, au moment de la Restauration, un « ultra ». Tirer les leçons des événements de la Révolution et de l'Empire ne signifie pas en effet, pour lui, devenir un monarchiste à tout prix et renoncer à tout esprit critique envers les actes du nouveau pouvoir. En conservant son franc-parler, notre philosophe élabore une critique constructive de l'ordonnance de Beugnot.

La réputation de sectaire, d'économiste borné et dogmatique qu'on a parfois voulu faire à Morellet, à la suite de Galiani, se trouve en même temps démentie. Il se montre en effet, dans cet écrit, sensible à la conjoncture politique, à l'impact d'une décision de police dont il mesure avec finesse les conséquences et la portée politiques. Et si les principes de liberté économique et de liberté du commerce qu'il a défendus avec persévérance tout au long de sa vie, sortent vainqueurs, c'est de l'épreuve des faits qui atteste leur vérité.

J.-C. DAVID,

Conservateur à la Bibliothèque Nationale, Université de Paris-VIII.


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ANNEXES

DE LA LIBERTÉ DES CULTES : SUR UNE ORDONNANCE DU DIRECTEUR GÉNÉRAL DE LA POLICE

Il a été publié et affiché hier une ordonnance du Directeur général de la police, relative à l'observation des dimanches et des fêtes, dans laquelle se trouvent plusieurs dispositions illégales, attentatoires à la liberté des citoyens, nuisibles au commerce et vexatoires par les amendes auxquelles elle les soumet pour des actes innocents dont le magistrat n'a pas le droit de faire des crimes.

Sapere ad sobrietatem : belle maxime qu'on paraît avoir oubliée. Rétablir l'observation des dimanches et fêtes est une mesure raisonnable et dont l'exécution peut apporter plusieurs avantages, mais il faut qu'on l'exécute [avec] beaucoup de modération.

L'interdiction aux ouvriers de gros ouvrages, maçon, menuisier, serrurier, etc., n'est d'aucun inconvénient pour eux ni pour ceux qui les emploient. Faire fermer les boutiques est encore une mesure raisonnable, parce qu'elle atteint tous les marchands proprement dits.

Mais je n'en puis dire autant de divers autres articles de l'ordonnance : les vendeurs de menues merceries, les marchands qui peuplent le boulevard sous le nom d'étalagistes, ne peuvent vendre, exposer, étaler leurs marchandises les dimanches et les fêtes, en aucun temps de la journée, à peine de cent francs d'amende et de la saisie des marchandises.

On peut demander en quelle catégorie les halles et marchés, les fruitiers, les bouquetières sont compris. Les étaleurs qui peuplent le boulevard, compris sous le nom d'étalagistes en en exceptant les marchands de toiles et d'étoffes et les marchandes de modes, sont un peuple nombreux qui ne peut 25 vendre que le dimanche à tous les gens du dehors qui accourent à la ville ce jour-là, et à toute la classe des ouvriers et du petit peuple qui, en se promenant ce jour-là seulement, a le temps de se pourvoir à bon marché de différents petits meubles usuels. Les estampes, images, portraits, les petites quincailleries sont, surtout pour les petits marchands, une ressource qu'il est cruel et injuste de leur ôter.

Par l'article quatre, il est défendu aux maîtres et propriétaires des cafés et estaminets de donner à déjeuner les dimanches et fêtes avant midi.

Anciennement, surtout dans les villes de province, il leur était seulement défendu de donner à jouer au billard avant et pendant la messe de paroisse. Mais, depuis le commencement du dernier siècle, il a toujours été permis à Paris de tenir les cafés et les cabarets ouverts dès le matin du dimanche. L'habitude de déjeuner au café est devenue si générale, surtout depuis trente et quarante ans, que pour vouloir la rompre tout à coup, il faut braver un mécontentement universel.

On peut dire avec vérité que, tous les dimanches matins, il y a trente à quarante mille personnes, dans la bourgeoisie et les états inférieurs de la société, qui sortent de chez eux pour aller déjeuner sur le boulevard, au Palais-Royal, dans les jardins publics, dans les petits cabarets et chez les restaurateurs, et que leur interdire cet amusement, c'est attenter à une liberté innocente qu'aucune loi ne doit blesser. Mais ce n'est pas seulement ce grand nombre de chalands

25. Morellet ayant laissé : c peuvent », nous avons cru devoir corriger cette inadvertance.


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fréquentant les cafés qu'on mécontente, on cause une perte grande et réelle aux maîtres des cafés, dont le capital et l'industrie fournissent à ces jouissances qu'on interdit avec si peu de ménagement.

La Consommation des cafés, des cabarets, des guinguettes de Paris dans la seule journée, et surtout dans la matinée même du dimanche, fournit à leurs propriétaires une partie considérable de leurs profits, égale peut-être à la moitié de ceux de la semaine.

Il est possible de connaître plus exactement cette proportion, mais fût-elle plus faible que celle que j'imagine, ce serait toujours une violence, une injustice d'en priver le commerçant à qui on fait payer des impôts et des patentes qui doivent lui assurer une entière liberté d'exercer son industrie sans nuire à autrui, seule limite qui puisse légitimement borner et arrêter l'action de l'homme social.

Mais voici bien pis dans l'ordonnance de police : une amende de cent écus imposée au cafetier qui m'aura donné une tasse de chocolat le dimanche avant midi. Je puis m'écrier comme le plaideur de Racine : « une botte de foin cinq à six mille livres ». Quelle proportion y a-t-il là de la peine avec le délit 2* ?

Il y a tel petit café peu fréquenté, si ce n'est le dimanche, dont le maître ne pourra supporter une amende si forte sans être ruiné, lui et sa famille ; et la loi s'étendant aux faubourgs et à la banlieue, je demande comment on a pu imposer une amende de cent écus à un café de Vaugirard ou du Gros-Caillou, pour avoir donné quelques tasses de café à une petite famille bourgeoise qui part dès le matin pour aller passer la journée à Saint-Cloud 27.

Non seulement la peine est trop dure, si tant est qu'il puisse y en avoir de justes en ce genre, mais elle est illégale en toute manière et sous tous les rapports. Quelle est donc cette forme d'après laquelle un magistrat de police impose arbitrairement une amende de cent, de trois cents, de cinq cents francs ? Est-ce qu'en aucun pays où il y a quelque ombre de liberté, le citoyen est soumis à une telle vexation ?

On cite en apologie les amendes que font payer les commissaires de police à ceux qui ne nettoient pas le devant de leurs boutiques et de leurs maisons. Mais, outre que ces amendes sont mfiniment modiques, elles sont établies depuis plusieurs siècles, et de l'époque où les rues de Paris ont été pavées. Et qui ne voit dans cette mesure un accord, une convention de tous les bourgeois, et l'autorité d'une administration municipale résultant de cet accord, et légitimant cette mesure à laquelle on se soumet pour l'avantage commun ?

Cette sévérité envers les cafés est en contradiction avec la tolérance qu'on a pour d'autres lieux publics où l'on donne à manger.

L'ordonnance qui défend aux cafetiers marchands de vin de donner à manger avant midi ne paraît pas s'étendre aux restaurateurs, à moins qu'ils ne soient compris dans les traiteurs. Ceux-ci peuvent vendre en tenant leur boutique entr'ouverte, et les restaurateurs donner à manger chez eux dès le matin et pendant l'office divin. Or, je demande ce qu'il y a de plus scandaleux, à prendre à dix heures du matin au Palais-Royal une tasse de café ou de chocolat au Caveau, que des Côtelettes et du bifteck chez beauvilliers 2S. Quelle raison peut-on apporter pour défendre l'un en permettant l'autre ?

26. Jean RACINE, Les Plaideurs, I, se. 7. Chicanneau : « Deux bottes de foin cinq à six mille livres »...

27. L'ancienne commune de Vaugirard, à laquelle conduisait l'actuelle rue de ce nom, se situait au-delà des murs des fermiers généraux, sur l'emplacement du boulevard Pasteur actuel. Le bourg du Gros-Caillou (7e arrondissement actuel), situé dans la plaine de Grenelle, tirait son nom d'une borne en pierre limitant les censives des abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain-des-Prés. Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), village situé à proximité de Paris.

28. Le Caveau : au XVUP siècle, le cabaret de Landel, carrefour de Buci, était connu sous ce nom. Les convives de la société dite du Caveau s'y réunissaient. A la fin de 1805, il reparut sous le nom de Caveau moderne : les dîners avaient pour cadre le célèbre « Rocher de Cancale », rue Montorgueil. Antoine Beauvilliers (1754-1817), cuisinier français qui fonda au Palais-Royal, avant la Révolution, un restaurant fameux. Il avait été officier de bouche du comte de Provence, le futur Louis XVIII.


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Et que prétend-on en faisant fermer les cafés et les cabarets le dimanche matin, et en défendant de danser avant cinq heures du soir ? Croit-on forcer les gens à aller à la messe et à vêpres, en ne leur laissant pas d'autres distractions ? Ce serait de l'intolérance, dont on se gardera si l'on a quelque connaissance des dispositions actuelles des esprits. On ne peut se dissimuler que le respect pour la religion catholique, apostolique et romaine est fort affaibli depuis environ un demi-siècle. Mais croit-on pouvoir le ranimer par des lois pénales infligées à ceux qui n'observent pas ses pratiques ? On pourrait à même raison faire payer une amende à celui qui manque à la messe le dimanche, et obliger tout citoyen à fournir à Pâques un billet de confession. Je dirai aussi qu'on prend un bien mauvais moment pour faire craindre quelque intolérance civile, lorsque cette crainte peut réveiller quelque trouble, sinon dans la capitale, au moins dans quelques parties du midi du royaume, où l'opposition des opinions religieuses se fait plus fortement sentir.

L'article six défend à tous saltimbanques, faiseurs de tours, maîtres de curiosités, chanteurs et joueurs d'instruments, d'exercer leur métier, dans leurs salles ni sur la voie publique, les jours de fête et les dimanches avant cinq heures.

Eh bon Dieu ! quelle rigueur contre de pauvres gens dont le métier est si peu lucratif, que si vous leur ôtez les trois quarts de la journée qui est pour eux la meilleure, vous leur ôtez une grande partie de leur pain !

Quelle dureté aussi pour les pauvres enfants et les bonnes. Quoi ! si une femme du peuple et ses petits enfants, dans le jour du repos, après avoir fait à la hâte un repas frugal, veut les mener voir les marionnettes, il faudra qu'ils attendent trois et quatre heures pour avoir ce petit plaisir. Mais quel est, selon la maxime du préteur Cassius, le Cul bono & d'une loi si dure ? Est-ce de forcer la femme d'aller à vêpres et d'y mener ses enfants ?

Je prie aussi qu'on considère que, pendant plus de la moitié de l'année, le seul espace de temps où la voie publique puisse étaler les petits spectacles dont il s'agit, et où le peuple qui s'en amuse puisse les voir et les payer le peu qu'il paie, c'est de onze heures et midi jusqu'à cinq et six heures. Le terme de cinq heures assigné par l'ordonnance, ne convient qu'à la saison de l'été. C'est donc, de gaieté de coeur, ôter à ces pauvres gens la plus grande partie de l'année, et au peuple une bonne part de ses amusements.

Par l'article sept, nulle réunion pour la danse ou la musique n'aura heu avant cinq heures, dans aucun établissement ouvert au public, sous peine de cinq cents francs d'amende.

Je ne sais si l'intention du Directeur général de la police est de rendre son ordonnance générale pour tout le royaume. Je crois que pour être conséquent à ses grands principes, l'observation du dimanche étant « une loi commune à tous les peuples policés, et intéressant la politique au même titre que la religion » 30, il ne peut se dispenser d'adresser son ordonnance à tous les départements. Or, je voudrais être présent à la réception qu'on en fera dans les départements du Midi, à Marseille et à Toulouse, et à Nîmes et en Béarn, et plus encore dans les jolies petites villes et les bourgs et les villages dont ce beau pays est semé, et qui retentissent presque toute l'année et tous les jours, mais surtout les dimanches et les fêtes, des sons du galoubet et du tambourin. Je voudrais que l'ordonnance de M. le Directeur interrompît la danse et les instruments, et qu'après la lecture la joyeuse assemblée fût sommée de cesser, et d'attendre qu'il fût cinq heures. Je crois que les jeunes filles feraient de beaux cris, et les jeunes gens de gros jurements, et qu'à moins que l'ordonnance ne fût appuyée d'une brigade de maréchaussée, elle courrait grand risque de n'être pas exécutée.

Une autre clause bien étrange de l'ordonnance de M. Beugnot est celle par

29. Cassius Longinus Ravilla (Lucius), tribun du peuple en 137 av. J.-C, puis consul en 127 et censeur (125) réputé pour sa sévérité et son inflexibilité. Son principe d'investigation, la question : Cm bono ? le rendit célèbre.

30. Citation approximative du préambule de l'ordonnance du 7 juin 1814, qui indique littéralement : « l'observation des jours consacrés aux solennités religieuses est une loi commune à tous les peuples policés, qui remonte au berceau du monde, et qui intéresse au même degré la religion et la politique ».


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laquelle il est défendu à tout portefaix de transporter un fardeau, et aux charretiers de marcher avec leur charrette dans la journée du dimanche 31.

Cette dernière disposition est, pour le commerce, comme le coup de baguette des fées des Mille et une nuits qui suspend tout mouvement dans le personnage qu'elle atteint. Peut-on calculer les effets fâcheux d'une pareille paralysie passagère dont le commerce sera frappé si une loi aussi étrange s'exécute ? Qu'on se figure, de Bayonne à Strasbourg, tous les charrois interrompus pendant six ou huit ou dix heures, cinquante ou soixante fois par an, nombre de dimanches et de grandes fêtes chômées dans lesquelles la loi devra être observée. Ne voit-on pas une grande quantité de travail et d'industrie perdus, l'action du commerce et des correspondances partout retardée, des expéditions importantes quelquefois manquées pour un retard d'un ou deux jours ? Et comment un administrateur ne voit-il pas le mal et le danger ?

Quant à la défense de transporter des fardeaux le dimanche, cette loi a d'abord le défaut d'être bien minutieuse, car tant dans les villes que dans les campagnes, le jour du dimanche est un jour de repos pour ceux qui font travailler, et par conséquent pour ceux qu'ils emploient. Si quelque travail se fait encore, il ne peut qu'être rare, et il faut qu'il soit motivé par quelque besoin pressant. Par exemple, un voyageur qui doit partir le lundi par une voiture publique, a besoin d'envoyer ses malles la veille. Faudra-t-il qu'il paie une amende s'il les a fait porter par un crocheteur ?

Je finis en répondant à une remarque de M. le Directeur qui se fait théologien quand il motive son ordonnance sur l'ancienneté du dimanche qui remonte, dit-il, au berceau du monde et qui a été connu de toutes les nations.

Lorsque la Révolution, se proposant de détruire la religion chrétienne et voulant abolir le dimanche, établit la division des mois en trois portions de dix jours, les hommes simples, sans s'embarrasser de savoir l'origine de la division en sept, employèrent contre eux une fort bonne raison, puisée, comme on dit, in natura rerum, je veux dire dans la nature de l'homme et dans celle des animaux qui l'aident dans la culture de la terre et dans tous ses travaux. Le laboureur disait à nos réformateurs : mon cheval, mon boeuf, après avoir travaillé toute la semaine, veulent se reposer le dimanche. Un jour de repos tous les dix jours n'est pas assez pour les refaire. Ils ne peuvent s'accommoder du décadi 32.

L'homme de travail lui-même ne diffère pas en cela du boeuf et du cheval. Le repos du septième jour lui est nécessaire, et cette nécessité est la première de toutes les raisons ou causes de la division en semaines, et suffit pour en expliquer l'établissement.

Il est sensible par là que le jour du dimanche, le septième jour, est principalement, esssentiellement, un jour de repos. Sans doute, lorsque les hommes se sont élevés jusqu'à la croyance en un être suprême, auteur de toutes choses, ils ont naturellement employé ce jour à lui rendre quelque culte, mais on peut croire que ce jour lui-même a d'abord été marqué comme un jour de repos, tant pour les hommes que pour les animaux.

Cette nécessité même et cette justice du repos du septième jour a été surtout inculquée par l'Église chrétienne, adoucissant les rigueurs de l'esclavage avant d'arriver à le détruire. Les chrétiens esclaves, persécutés et pauvres, dans les premiers temps de l'Église, appelaient le dimanche le jour du Seigneur, parce que c'était le jour du repos et où ils se réjouissaient en lui : « Haec est aies quain fecit dominus exultemus et laetemur in ea ».

On oppose à la tolérance vers laquelle nous penchons, la sévérité des moeurs anglaises, l'observation rigide du dimanche à laquelle ils se soumettent, nonobstant l'esprit de liberté dont ils font gloire.

Mais je dirai, d'autres pays, d'autres moeurs. Et comment ose-t-on contrarier brusquement celles qui sont, lorsqu'elles sont déjà anciennes et invétérées ? Les

31. Article 2.

32. Décadi : jour chômé, le dixième et le dernier de la décade, dans le calendrier républicain institué en 1793.


L'OBSERVATION DES DIMANCHES ET FÊTES A PARIS, JUIN 1814 659

Anglais tiennent des puritains la sévérité de l'observance du dimanche, et nous, nous l'avons adoucie. Il faut nous la laisser telle qu'elle est chez nous.

Ménage raconte que, dans les guerres de religion, une ville demeurée plusieurs années entre les mains des réformés fut reprise par les catholiques à la veille des jours gras. Dès le lendemain, et tout à fait à la française, les masques coururent les rues. Une vieille femme catholique, qui n'avait point vu de carnaval depuis longtemps, se met à la fenêtre et s'écrie : «Dieu soit loué, on voit bien que la véritable religion est rétablie ici»33.

II

ORDONNANCE CONCERNANT L'OBSERVATION DES DIMANCHES

ET FÊTES

Paris, le 7 juin 1814.

Nous, directeur général de la police du royaume,

Considérant que l'observation des jours consacrés aux solennités religieuses est une loi commune à tous les peuples policés, qui remonte au berceau du monde, et qui intéresse au même degré la religion et la politique ;

Que l'observation du dimanche s'est maintenue avec une pieuse sévérité dans toute la chrétienté, et qu'il y a été pourvu, pour la France en particulier, par différentes ordonnances de nos rois, des arrêts des cours souveraines, et, en dernier lieu, par le règlement du 8 novembre 1782;

Que ces lois et règlements n'ont point été abrogés ; qu'ils ont été seulement perdus de vue durant les troubles ; mais qu'ils ont été implicitement rappelés par les lois des 18 et 29 germinal an X qui ont rétabli l'observation du dimanche et des fêtes réduites à un très petit nombre ;

Et qu'il est nécessaire aujourd'hui de rappeler explicitement ces mêmes règlements pour attester à tous les yeux le retour des Français à l'ancien respect de la religion et des moeurs, et à la pratique des vertus qui peuvent seules fonder pour les peuples une prospérité durable,

Ordonnons ce qui suit :

1. Les travaux seront interrompus, les dimanches et les jours de fêtes.

En conséquence, il est défendu à tous maçons, charpentiers, couvreurs, terrassiers, menuisiers, serruriers, et généralement à tous artisans et ouvriers de travailler à aucun ouvrage de leur profession, et à tous marchands de faire aucun commerce ni débit de marchandises, les dimanches et les jours de fêtes. Il leur est ordonné de tenir leurs ateliers, boutiques et magasins exactement fermés, à peine de deux cents francs d'amende pour chaque contravention dont les maîtres seront responsables pour leurs garçons, ouvriers et domestiques.

33. MoRELtET tire cette anecdote de son Vocabulaire philosophique, resté manuscrit, où elle forme l'article : « Carnaval. — Au temps des troubles de religion en France, les catholiques reprirent sur les Huguenots une ville où ceux-ci avaient empêché les mascarades pendant qu'ils en avaient été les maîtres. Une vieille femme catholique, entendant passer une bande de masques dans le carnaval, se mit à sa fenêtre en disant : " Dieu soit loué, on voit bien que la véritable religion est rétablie ici. " Ménag. » Bibl. de la ville de Lyon, Ms. 2571. Notre philosophe possédait dans sa bibliothèque deux éditions du Ménagiana, ou recueil d'anecdotes attribuées à Gilles MÉNAGE : celle de Paris, 1715 et celle d'Amsterdam, 1762 [v. Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M. l'abbé Morellet (Paris, 1819), n°s 3041-3042]. Source manuscrite : Bibliothèque de la ville de Lyon, Ms. 254S : cet original, en partie autographe de Morellet, présentant peu de particularités de graphie et de ponctuation, nous en avons normalisé la présentation. Quelques mots, manquant dans le texte, ont été restitués entre crochets carrés.


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2. Il est également défendu à tous portefaix et hommes de journée de travailler de leur état les dimanches et jours de fêtes.

Les charretiers et voituriers ne pourront faire aucun chargement ni charrois, à peine d'une amende de cent francs pour la sûreté de laquelle les chevaux et harnais, charrettes, voitures ou traîneaux seront mis en fourrière jusqu'à consignation.

3. Ne pourront les particuliers, pendant ces mêmes jours, employer à des travaux aucuns artisans, ouvriers et gens de journée, à peine d'être personnellement responsables des amendes que ces ouvriers auraient encourues.

4. Il est également défendu à tous marchands de menue mercerie, quincaillerie, tabletterie, ferrailles, etc., à tous revendeurs et revendeuses, marchands d'estampes, d'images ou de vieux livres, et à tous les étalagistes, sans exception, de colporter leurs marchandises ni de les exposer en vente, les dimanches et les jours de fêtes, à peine de saisie des marchandises et de cent francs d'amende.

5. Il est expressément ordonné aux marchands de vins, maîtres de café, ou de lieux dits estaminets, marchands d'eau de vie, de bière ou de cidre, maîtres de paume ou de billard, de tenir leurs boutiques, cabarets ou établissements fermés les dimanches et les jours de fêtes, pendant le temps de l'office divin, depuis huit heures du matin jusqu'à midi ; ils refuseront l'entrée à tous ceux qui se présenteraient chez eux, dans cet intervalle, pour y manger, boire ou jouer, à peine de trois cents francs d'amende.

6. Il est défendu à tous saltimbanques, faiseurs de tours, maîtres de curiosités, chanteurs ou joueurs d'instruments d'exercer leur métier dans leurs salles ou sur la voie publique, les dimanches et les jours de fêtes, avant cinq heures de l'après-midi, sous peine d'interdiction.

7. Nulle réunion pour la danse ou pour la musique n'aura lieu avant la même heure, dans aucun établissement ouvert au public, à peine de cinq cents francs d'amende contre le maître de l'établissement.

8. Pourront tenir leurs boutiques entr'ouvertes, les dimanches et jours de fêtes, les pharmaciens et les herboristes, les épiciers, les boulangers, les bouchers, les charcutiers, les traiteurs et les pâtissiers ; mais il leur est défendu d'exposer ou étaler leurs marchandises

9. Les défenses prescrites par notre présente ordonnance ne sont pas applicables aux ouvriers employés par les cultivateurs aux travaux de la moisson et des récoltes que l'état de la saison ou la crainte des intempéries rendraient urgents.

10. La même tolérance aura lieu pour des travaux que des particuliers seraient obligés de faire faire dans des cas de péril imminent ; mais ils ne pourront les faire exécuter qu'après en avoir obtenu la permission d'un officier de police.

11. Les contraventions aux dispositions de la présente ordonnance seront constatées par des procès-verbaux.

Il sera pris envers les contrevenants, telles mesures de police administratives qu'il appartiendra, sans préjudice des poursuites à exercer contre eux par-devant les tribunaux.

12. La présente ordonnance sera imprimée, publiée et affichée par tout le royaume.

13. MM. les préfets et sous-préfets, et, sous leurs ordres, les commissaires de police, les officiers de paix sont chargés de tenir la main à son exécution,

Le directeur général de la police du royaume, comte BEUGNOT 3*.

34. Collection officielle des ordonnances de police depuis 1800 jusqu'à 1844 (Paris, 1844-1874), I, 648-50.


LE MÉMORABLE ET LE COMMÉMORABLE : CHATEAUBRIAND ET LA LÉGENDE NAPOLÉONIENNE

Les commémorations engendrent les récits, génèrent pas mal d'archives (bien plus qu'elles n'en exploitent), et donnent lieu à de multiples phénomènes de réception, assez clairement repérables, ainsi qu'à des déplacements significatifs des clivages sociaux : bref, à des modifications non négligeables dans le champ historique reconnu; elles sont donc légitimement affaire d'historiens. Mais peut-être, pour comprendre leur enjeu le plus profond, faut-il se placer en des lieux qui leur échappent et remonter en deçà, vers ce qui, dans l'espace d'une conscience, les rend possibles ou impossibles, légitimes ou dérisoires : souvenons-nous de Renan et de la mémoire solitaire du Bonhomme Système. On laissera donc le domaine des raisons institutionnelles, où la volonté politique et l'inertie des traditions culturelles peuvent se conjuguer pour produire toutes sortes de mascarades, pour aborder le monde incertain où, éventuellement, s'articulent mémoire privée et mémoire publique, là ou la mémoire de la collectivité inscrit ses marques dans la sensibilité personnelle — mais aussi bien où les deux peuvent diverger irrémédiablement, de façon tout aussi signifiante, même pour ce qui regarde l'aventure commune.

On a donc élu un témoin privilégié, auteur d'un admirable texte monument où entrent précisément dans un rapport complexe et contradictoire autobiographie et mémoires, mais aussi où aboutit un mouvement né au contrecoup de la fracture historique majeure, comme en témoigne déjà l'Essai sur les révolutions et poursuivi jusqu'au-delà de la préface testamentaire des Mémoires d'outre-tombe, où se confrontent l'homme qui a « fait de l'histoire », resté uniquement pour « enterrer son siècle », et sa vie « solitaire, rêveuse, poétique ». On sait la place énorme tenue par Bonaparte dans cette scénographie du resouvenir de temps illustres et héroïques, bien au-delà d'un rapport «personnel» souvent caricaturé, presque toujours méconnu pour ce qu'il a d'authentique : « Cet homme qui a créé le siècle m'a laissé après lui chargé de fermer les portes et de m'assurer qu'il ne reste plus rien de ces temps immenses où je me trouvai placé auprès de lui» 1. Mais ce n'est pas à ce parallèle, mille

1. Texte des archives de Combourg, cité par M. LEVAILLANT, dans l'édition du centenaire des Mémoires d'outre-tombe, Paris, Flammarion, 1949, pp. LVI-LVII du tome I. Toutes nos références renvoient à cette édition (MOT).


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fois évoqué, jamais vraiment pensé, que nous voudrions nous consacrer. La mission imaginaire qu'évoque Chateaubriand le conduit, d'un point de vue plus restreint, à une interrogation critique très profonde sur l'essor de ce qu'on a appelé la légende napoléonienne, sur le travail de la mémoire collective dont elle témoigne, et finalement sur ce qu'il considère.comme son échec, à partir d'une confrontation entre la position de sa propre mémoire et sa fonction de mémorialiste.

S'il faut un argument de plus pour la justifier, on ne peut pas ne pas faire remarquer qu'il y a une espèce d'accord entre cette perspective et la réalité textuelle des Mémoires. La première partie de la troisième époque — celle qui concerne le plus directement notre propos — a été écrite entre 1836 et 1840, et c'est la dernière pièce qui vient parfaire le monument. Les dernières strates, ajouts et corrections, parfois fort importantes, sont de 1841, après le retour des cendres de l'Empereur. Et on rappellera que le terminus a quo de l'écriture des Mémoires, c'est le début du consulat à vie. La facture du texte est en quelque sorte contemporaine de l'épopée, de sa catastrophe, de la constitution de la légende, et de son exploitation : si bien que notre sujet pourrait engager toute la masse des Mémoires... Faute de pouvoir s'astreindre ici à une aussi vaste recherche historique et philologique, on s'en tiendra essentiellement à l'ultime mise au point, et on partira de la mémoire de Chateaubriand témoin d'histoire et de son rejet de l'acte commémoratif, pour nous interroger sur les raisons et les limites de cette mise à distance. Elles nous paraissent résider et se dessiner dans l'expérience très particulière de l'histoire qui se défait en même temps qu'elle prétend se faire. Mais il importe surtout, à propos du souvenir napoléonien, de montrer ce qu'est le sens du mémorable, chez Chateaubriand, à la limite de l'histoire, en dedans et en dehors de l'histoire, dans un domaine qui n'est pas à proprement parler celui de la mémoire privée, mais qui se rapporte à une expérience du temps historique que la mémoire collective est toujours en passe d'occulter.

Pour comprendre comment et pourquoi cet amateur insatiable de solennités funéraires qu'est Chateaubriand est hostile à l'acte commémoratif, on ne partira pas d'abord de l'exemple napoléonien, mais d'un autre cas où la volonté politique du mémorialiste et de l'homme d'État aurait pu se trouver différemment engagée : la décision, sous la Restauration, de faire du 21 janvier, jour du régicide, une journée de deuil national. Le distingué membre de la commission funéraire, qui découvre avant tant d'étrange passion personnelle, sur les lieux de l'ossuaire, ce qu'il croit être la mâchoire de Marie-Antoinette, refuse la pompe des commémorations pour deux ordres de raisons. La première raison est de nature historique et politique, et elle ne pourrait surprendre que ceux qui ignoreraient à quel point l'adversaire des historiens qui ont justifié la totalité de la Révolution au nom des nécessités de l'Histoire est conscient des composantes d'une conscience nationale : « Ce ne fut


LE MÉMORABLE ET LE COMMÉMORABLE 663

point à Paris comme à Londres une commission qui jugea le monarque, ce fut la Convention entière ; de là le reproche annuel qu'une cérémonie funèbre répétée semblait faire à la nation, en apparence représentée par une assemblée complète» 2. Rien ne pourra faire qu'il n'y ait pas porteà-faux et division contre elle-même de la mémoire nationale, dont l'unité est toujours hypothétique quand il s'agit d'actes qui engagent le pouvoir. Chateaubriand n'a pas de peine à trouver des exemples : célébrations de la Saint-Barthélémy et, évidemment, « fêtes de la mort de Capet », destinées à être politiquement éliminées. En fait, cette raison historique et politique qui fait tenir le commémorable en suspicion tient à une autre raison, plus profonde, plus anthropologique, si on peut dire. Il y a comme une exclusion réciproque du culte et de la dimension temporelle propre aux fêtes historico-politiques. Il y a là des ordres qui ne peuvent jamais être délibérément mêlés : « N'est-il pas remarquable que la loi est impuissante à créer des jours de souvenir, tandis que la religion fait vivre d'âge en âge le saint le plus obscur ? » Ce serait une question délicate de déterminer si c'est bien le saint qui revit, sauf, comme Nicolas ou quelques autres, à puiser son sang nouveau dans un imaginaire plus profond. En tout état de cause l'auteur des Méritoires d'outre-tombe est ici en accord avec celui du Génie du christianisme et la théorie du culte qui en constitue la quatrième partie, où la religion apparaissait comme seule vraiment capable de créer des fêtes 3.

Cependant, il y a encore des raisons autres à ce refus de l'acte commémoratif, qui ne relèvent pas de la dimension historico-politique ou de l'anthropologie religieuse et qui, malgré leur apparence plus subjective, renvoient peut-être à quelque chose de plus profond. Et c'est le cas de la légende napoléonienne, à un de ses moments forts, le retour des cendres, qui fait le mieux apparaître ces raisons, qui convergent pour pointer une insuffisance radicale de l'acte de mémoire collective. Toute commémoration a un côté parodique, et alors que le carnavalesque libère, au moins temporairement, le commémoré rend futile sans ressusciter ni vraiment « tuer le mort ». Le tableau féroce de la cérémonie du retour des cendres 4, qu'il convient de mettre en parallèle avec celui que trace Hugo dans Choses vues, est empreint du sentiment de la dégradation esthétique et morale 5. Statues de plâtre qui fondent et pleurent, «obélisques de sapin remémoratifs de la vie indestructible du vainqueur », vieux généraux que le froid très vif fait tomber comme s'il s'agissait de la

2. MOT, t. I, pp. 544-545 (IIIe partie, 1" époque, livre V, chapitre 10).

3. Voir Génie du christianisme, IVe partie, livre I, chapitre IX : « De quelques fêtes chrétiennes » (Ed. de La Pléiade, Paris, 1978, p. 915) : « La Convention eut ses jours sacrés : alors, la famine était appelée sainte, et ï'Hozannah était changé dans le cri de Vive la mort ! Chose étrange ! des hommes puissants, parlant au nom de l'égalité et des passions, n'ont jamais pu fonder une fête et le saint le plus obscur, qui n'avait jamais prêché que pauvreté, obéissance, renoncement aux biens de la terre, avait sa solennité au moment même où la pratique de son culte exposait la vie. »

4. MOT, t. I, IIIe partie, 1" époque.

5. Victor HUGO, Choses vues, 15 décembre 1840, éd. Folio, t. I (1830-1846), Paris, Gallimard, 1972, p. 178 sq.


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retraite de Russie : « Rien n'était beau. » En outre, au lieu de créer un moment d'unanimité, de focaliser la conscience nationale, le spectacle, si on y réfléchit bien, paraît introduire un élément d'incertitude; et, de même que la commémoration est obligatoirement parodique, la leçon de l'histoire risque de se résoudre en une détestable farce : « Les os de Napoléon ne reproduiront pas son génie : ils enseigneront son despotisme à de médiocres soldats » 6. Curieux croisement entre les Mémoires d'outretombe et le Dix-huit brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte.

Au bout du compte, pour Chateaubriand, l'acte commémoratif fait apparaître un manque. Il ne sert qu'à désigner le caractère incommensurable de la mémoration collective, acte de deuil manqué, avec ce que serait une authentique mémoire historique qui se nourrirait des prestiges de la distance et de l'imaginaire : « La translation des restes de Napoléon est une faute contre la renommée. Une sépulture à Paris ne vaudra jamais la vallée de Slane. Qui voudrait voir Pompée ailleurs que dans le sillon de sable élevé par un pauvre affranchi, aidé d'un vieux légionnaire ? » 7. Les hommes croient couronner un destin, ils dénaturent et détruisent ce qui en parachevait symboliquement la grandeur; ils construisent un souvenir tout à fait fictif sur la destruction d'une miraculeuse rencontre entre une déréliction et une présence absente d'un poids autrement signifiant.

Il fallait commencer par évoquer ces raisons fondamentales pour mettre vraiment en perspective les enjeux de l'expérience historique concrète, telle que Chateaubriand l'appréhende, sans jamais la totaliser, dans les Mémoires d'outre-tombe. On peut maintenant brièvement évoquer comment cette expérience, s'agissant de la légende napoléonienne, est fondée sur une situation double d'acteur de la décomposition de l'épopée et de témoin de la naissance de la légende, et exclut d'elle-même l'ordre commémoratif.

Sur un plan général, ce que le mémorialiste souligne, c'est combien l'histoire qui se fait et qui s'écrit et qui a partie liée avec la légende, est oublieuse de ce qui la constitue charnellement, si l'on peut dire. « Le train du jour est de magnifier les victoires de Bonaparte... Les patients ont disparu; on n'entend plus les imprécations, les cris de douleur et de détresse des victimes... Les larmes dont les colonnes triomphales de Bonaparte sont cimentées ne tombent point de ses yeux. »7fc,s Doit-on croire qu'il s'agit d'une simple loi d'oubli, d'une purification douteuse par ce qu'a de plus détestable l'histoire monumentale ? Point du tout ; en fait, la légende napoléonienne prend peut-être sa source dans ce qu'on croirait qu'elle veut faire passer sous silence et dans ce que l'épique peut avoir de plus inhumain : « Les violences de Bonaparte, dangereuses

6. MOT, t. I, IIIe partie, 1™ époque, livre VII, chapitre 16.

7. MOT, t. I, IIIe partie, 1™ époque, livre VII, chapitre 16.

7 bis. MOT, t. I, p. 502, IIIe partie, 1™ époque, livre IV, chapitre 15.


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à son pouvoir en apparence, le servirent en effet : on s'épouvante des iniquités, mais on s'en forge une grande idée ; on est disposé à regarder comme un être supérieur celui qui se place au-dessus des lois » 8. Cela répond au fond très exactement et très rudement à la pensée de Montesquieu dans le Dialogue de Sylla et d'Eucrate : pour qu'un homme s'élève au-dessus de l'humanité, il en coûte trop cher à tous les autres. Et si les autres acceptaient de payer ce prix? A la servitude volontaire qui nous place devant l'incompréhensible amour du tyran correspondrait le culte amnésique du héros où le concret de la vie collective semble s'abolir devant l'éclat de ce qui paraît échapper à ses contraintes.

Pour percevoir cela, il fallait un observatoire. Un point de vue original sur l'histoire, qui n'engendre pas une perspective mais qui provoque un perpétuel décentrement qui vous guérit à jamais de ses illusions. Dans le texte palimpseste des Mémoires doivent être déposées successivement et simultanément les vérités multiples que les fractures historiques laissent apparaître, vérités fascinantes mais proprement inutilisables dans la dimension collective ordinaire du commémorable. Chateaubriand n'aurait pas vu Napoléon à cette bonne distance et de ces multiples points de vue, si son aventure individuelle (le mémorable) ne l'avait introduit à une appréhension très particulière du souvenir historique. La succession de ruptures qu'il a vécues l'ont amené à percevoir toute sorte d'écarts et de disjonctions au sein même de ce que le commun des mortels pense comme une historicité unique. A cet égard, nous pensons que l'expérience la plus irremplaçable se situe au moment de la Restauration, au moment où vont se créer les conditions mêmes d'éclosion de la légende napoléonienne. Il y a quelque chose d'irremplaçable dans ce que révéla la chute de l'Empire à un moment où la France a paru se disjoindre et où la conjoncture politique a fait se rencontrer, se côtoyer, se heurter, et finalement réciproquement se compromettre, des mémoires publiques qui pouvaient sembler d'ordre tout à fait différent. La politique de la Charte, chère à Chateaubriand, paraît provoquer une espèce de confusion, de babélisme proprement hallucinant, d'où procède une interrogation étrange sur le langage que pourrait bien vouloir parler l'histoire : « Chacun (...) savait mal le langage constitutionnel. Les royalistes faisaient des fautes grossières en parlant Charte ; les impérialistes en étaient encore moins instruits ; les Conventionnels devenus tour à tour comtes, barons, sénateurs de Napoléon et pairs de Louis XVIII retombaient tantôt dans le dialecte républicain qu'ils avaient presque oublié, tantôt dans l'idiome de l'absolutisme qu'ils avaient appris à fond» 9. Il est évident que le pays a subsisté dans une dimension autre que celle du changement ou de la continuité, et cela n'est pas le moins étonnant pour Chateaubriand. Il a survécu même à cette infamie que fut la Restauration, infamie dont témoigne l'extraordinaire scène des Méritoires où sont évoqués Talleyrand et Fouché

8. MOT, t. I, III* partie, 2= époque, livre VII, chapitre 18.

9. MOT, t. I, p. 536, IIIe partie, 1" époque, livre V, chapitre 7.


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sortant du cabinet de Louis XVIII : « Fouché venait de jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide à genoux mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l'évêque apostat fut caution du serment. » 10 Au babélisme involontaire des acteurs de l'histoire répond une perversion du langage, savamment maniée par son témoin. Les vocabulaires féodal et religieux, affreusement anachroniques, démystifient le réalisme machiavélien qui fut le garant d'une continuité importante dans l'ordre du politique, mais, dans l'ordre de la mémoire, tératologique — et pourtant possible. Précisément, c'est cela peut-être qui aide à comprendre a contrario des fidélités d'un autre ordre, qui semblent abolir de façon scandaleuse souffrances et oppressions. Cette redondance des trahisons est le symétrique et inverse de l'inexplicable culte du héros coupable. Un culte étrange, qu'on ne saurait reprendre à son compte ni dans les vicissitudes des fastes officiels, ni dans les naïvetés des célébrations populaires, mais qui apparaît tout à coup comme porteur d'une interrogation à laquelle le mémorialiste doit répondre personnellement.

C'est pourquoi on voit Chateaubriand sans cesse poussé à prendre en charge autrement la conservation du souvenir de Napoléon Bonaparte, à s'en faire autrement le défenseur et le gardien : ce qui est, d'un certain point de vue, la tâche ultime des Mémoires d'outre-tombe, comme nous l'avons rappelé. Aujourd'hui où le Chateaubriand libéral est réévalué dans des perspectives souvent tronquées, il vaut la peine de s'interroger sur ce qui commande ce mouvement. Pourquoi et comment, admirateur critique du héros et de son oeuvre, malgré tous les crimes, Chateaubriand refuse-t-il la légende et crée-t-il une autre vérité légendaire à son usage, au-delà de toutes les imageries ?

Cette vérité légendaire demande d'abord le rejet de tout idolâtrie, qui ne peut faire du conquérant qu'une momie travestie. Ambassadeur à Londres en 1822, Chateaubriand dénie à Wellington, qui se consacre au culte de celui qu'il a vaincu, le ridicule privilège d'avoir fait de son hôtel une espèce de musée Bonaparte : « Cette déification semble plutôt l'oeuvre de la vanité d'un concierge que de l'honneur d'un guerrier »u. Il s'agit d'aller plus profond, et de comprendre ce que le souvenir de Napoléon Bonaparte continue à manifester: à la fois, dans le même mouvement, l'histoire inscrite au coeur de la mémoire des hommes, malgré les vicissitudes de la tératologie politique, et l'en dehors, l'extériorité irréductible qui rend un individu historiquement exemplaire parce qu'il est anomique. Pour mieux nous faire comprendre, nous évoquerons un exemple contraire, l'inverse de Bonaparte, l'autre limite : l'homme inscrit totalement dans l'historicité des événements. Aux funérailles de La Fayette — non pas César, mais « Gilles César », comme disait méchamment Rivarol —

10. MOT, t. I, p. 628, IIIe partie, 1» époque, livre VI, chapitre 20.

11. MOT, t. II, p. 105, III« partie, 2= époque, livre III, chapitre III.


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Chateaubriand médite sur ce qu'est l'inscription de cette espèce de grand homme dans le cours des choses et la mémoire collective : « Pétrie avec les événements, quand les alluvions de nos malheurs se seront consolidées, on retrouvera son image incrustée dans la pâte révolutionnaire : homme fossile, on ne pourra le détacher du bloc» 12. Bonaparte représente exactement le contraire : homme fastique, homme qui a été le Destin, il écrase l'histoire des autres hommes, dont il surplombe les événements et, en même temps, il en est étrangement absent. Cela se manifeste dans de nombreux passages des Mémoires, où Bonaparte, « poète en action », apparaît; et il est bien là, d'une certaine manière, le symétrique de l'écrivain, comme un être hors du temps, une espèce de génie insaisissable, quelqu'empreinte qu'il ait laissée dans les institutions humaines 13, parce que sa grandeur était faite, paradoxalement, d'un porte-à-faux fécond et d'un malentendu heureux. Cela est surtout puissamment analysé dans le fameux parallèle de Washington et de Bonaparte, qu'il faut bien se garder de considérer comme un exercice à la Plutarque, parce qu'il discerne et sépare deux héroïsmes et fait éclater toute vision simpliste de la continuité de l'humanité : « Ce géant ne liait point ses destinées à celles de ces contemporains : son génie appartenait à l'âge moderne, son ambition était des vieux jours... Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance; aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien... Les rois d'Egypte plaçaient leurs pyramides funèbres non parmi les campagnes florissantes, mais parmi les sables stériles ; les grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans la solitude. Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée» 14.

De là deux constatations qui doivent nécessairement éloigner la légende poétique de la légende historique telle qu'elle a été vécue dans cette première moitié du XIXe siècle. Il y a d'abord le sentiment d'une fin, qui n'est pas exactement une fin de l'histoire 15, mais l'appréhension d'un décalage esthétique et moral : « Tout n'est-il pas terminé avec Napoléon ? Aurais-je dû parler d'autre chose ? 16 Quel personnage peut intéresser en dehors de lui ? » 17. C'est pour cela que l'image de Bonaparte doit d'abord être retirée en quelque sorte à ses partisans « racornis »ls. La deuxième constatation est qu'il faut, pour que la légende de Bonaparte ait un vrai sens, accéder à un autre niveau qui ne peut s'intégrer ni dans le commémorable institutionnel, ni même dans la mémoire collective à court ou à moyen terme. Son statut doit bien être celui de la légende

12. MOT, t. II, p. 531, IV« partie, livre XI, chapitre III.

13. Voir par exemple cette appréciation (MOT, t. I, pp. 653-654) : « Bonaparte n'est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l'amour des libertés qu'il n'a pas eu... Il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice, une administration forte, active, intelligente et sur laquelle nous vivons encore. »

14. MOT, t. I, pp. 283 et 284, 1" partie, livre VI, chapitre 8. Ce texte a été revu une dernière fois en 1836.

15. La conclusion des MOT suffira à le démentir.

16. Ceci confirme en quelque sorte l'idée de l'épopée napoléonienne comme aboutissement des Mémoires.

17. MOT, t. II, p. 10, III« partie, 2= époque, livre I, chapitre 1.

18. Ibidem.


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poétique, qui ouvre sur une dimension de cette mémoire en longue durée, et qui ne peut être l'affaire que du peuple ou du grand écrivain. Le vrai et le faux Napoléon « se confondent et forment un tout de leur réalité et de leur mensonge » 19.„ « Bonaparte n'est plus le vrai Bonaparte, c'est une figure légendaire composée des lubies du poète, des devis du soldat, et des contes du peuple ; c'est le Charlemagne et l'Alexandre des épopées du Moyen Age que nous voyons aujourd'hui » 20. C'est par là, par son identification avec des formes culturelles rémanentes, que la légende napoléonienne est sauvée. Elle est rendue au collectif, bien plus efficacement que par tous les hommages institutionnels de la collectivité : « Les hommes de cette nature doivent laisser leurs mémoires à raconter par cette voix inconnue qui n'appartient à personne et qui sort des peuples et des siècles »2I.

Du même coup, la légende poétique suppose la récusation de toute philosophie de l'histoire. La figure de l'homme fastique, à mille lieues de ce qu'a pu élaborer sur le grand homme l'hégélianisme, participe à la fois d'une mythologie active et d'une représentation de la naturalité bizarrement détachée de ses lois : « Ces créatures à haut renom ont une allure à part : les comètes décrivent des courbes qui échappent au calcul [sic.'] ; elles ne sont liées à rien, ne paraissent bonnes à rien ; s'il se trouve un globe sur leur passage, elles le brisent et rentrent dans les abîmes du ciel» 22. Le saut métaphorique, comme la première sépulture de Bonaparte, l'exclut de la communauté humaine et le place sous le regard de tous ; et l'entrée des masses dans le jeu de l'histoire semble avoir placé encore un peu plus au-dessus d'elle, dans une sphère d'indétermination, les maîtres de leur destin.

On ne peut pas envisager de ne renvoyer cette réflexion qu'à l'idiosyncrasie propre de Chateaubriand. Finalement, ce qui est en jeu, c'est la position de discours qui, sur notre sujet, s'impose aux Mémoires, et est à la source de leur production.

Il est bien vrai que si Chateaubriand tient à distance une certaine mémoire collective dans ses manifestations identificatrices, c'est qu'en tant qu'écrivain il se sent aussi étranger que le grand homme, le génie météoritique ; et cela parce qu'il est par la force des choses une espèce de chimère historique, ce qui rejoint bien, comme nous l'avons suggéré, la destinée napoléonienne dans ce qu'elle a de plus profond. On ne peut pas ici ne pas faire référence à des textes très connus qui se recoupent et se répondent, la préface testamentaire de 1833, et la récapitulation qui clôt, ou presque, la quatrième partie des Mémoires. Cette chimère historique est tout aussi différente que Bonaparte de l'homme-fossile que fut La Fayette, parce qu'elle essaye d'assumer l'unité d'une époque de l'aventure humaine que tout prête à l'éclatement : « Si j'étais destiné

19. MOT, t. I, p. 640, IIIe partie, 1™ époque, livre VII, chapitre 5.

20. MOT, t. I, p. 652, III* partie, 1" époque, livre VII, chapitre 8.

21. MOT, t. I, p. 660, IIe partie, 1" époque, livre VII, chapitre 10.

22. MOT, t. I, p. 555, IIIe partie, 1" époque, livre VI, chapitre 1.


LE MÉMORABLE ET LE COMMÉMORABLE 669

à vivre, je représenterais dans mes mémoires les principes, les idées, les événements, les catastrophes, l'épopée de mon temps, d'autant plus que j'ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes opinions »a. Celui qui se considère avec une espèce d'étonnement comme gentilhomme et écrivain, « bourboniste par honneur, royaliste par raison, républicain par goût », est au fond, si scandaleux que cela puisse.paraître, dans le registre de la lucidité, du déchirement, et quelquefois de l'honnêteté, ce que sont Talleyrand et Fouché en cyniques à toutes mains. De là la prise en charge par cette écriture individuelle qui va très au-delà de l'autobiographie, une espèce d'universalité problématique, sous la forme d'une particularité irréductible — ce qui, cette fois, n'est plus tout à fait anti-hégélien.

Cela rappelé, on trahirait Chateaubriand si on tenait à l'écart le jeu d'écriture très subtil entre la mémoire et l'oubli, qui interdit que le mémorable puisse dégénérer en commémorable, à la mesure de la profondeur où il s'ancre en nous. Parfois, étonné et mélancolique, le mémorialiste s'arrête : « Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. » Parfois il nous réserve, et précisément à propos de Bonaparte, une issue autrement étonnante. A l'extrême fin de son évocation de l'épopée napoléonienne, il nous relate sa visite à Golfe-Juan en 1838, sur les lieux du débarquement de l'Ile d'Elbe. Il rêve, dans la nuit méditerranéenne si lumineuse, devant cette mer étrange pour lui, que ne ride pas le plus petit souffle. Même au sein de cette nature accueillante et réconciliée, il croit voir que le héros épique a laissé une empreinte, toujours renouvelée : « Je quittai la plage, dans une espèce de consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans l'effacer, sur les traces de l'avant-dernier pas de Napoléon » 24. Mais, immédiatement après, il évoque l'inverse ; il s'abandonne, à la pensée de cette marque indélébile, à une nostalgie de l'oubli, si on peut risquer pareille expression, à l'évocation fascinante d'une plongée absolue dans la jouissance du présent que ne trouble pas le voisinage immédiat de la fin. Il ranime l'image des vieux et majestueux Arabes qu'il a jadis rencontrés dans sa pérégrination : « Assis, les jambes croisées, sur une petite natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage ; bercés du murmure de la vague, ils entroublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer : ils vont mourir » s. Il n'y a que le mémorable où puissent ainsi apparaître comme en surimpression l'éternelle intrusion du destructeur de mondes et le perpétuel retrait de ceux que le flot de la mort va emporter à jamais.

Georges BENREKASSA, Université de Paris VII.

23. Voir MOT, t. II, IVe partie, livre XII, chapitre 10, et la préface testamentaire de 1833.

24. MOT, t. I, pp. 679 sq, IIIe partie, 1™ époque, livre VII, chapitre 17.

25. Ibidem.


LA GRANDE-BRETAGNE EN CHINE. PENDANT ET APRÈS LA SECONDE GUERRE MONDIALE :

CONTRAINTES FINANCIÈRES OU GRANDEUR IMPÉRIALISTE?

En 1942, exactement cent ans après que la Grande-Bretagne eut imposé les clauses du Traité de Nankin à la Chine, à la suite de sa victoire sur celle-ci lors de la guerre de l'opium, ses gains historiques — économiques et politiques — en Chine et en Extrême-Orient étaient au bord de la plus totale faillite. En effet, la Seconde Guerre mondiale avait non seulement influencé de nombreux domaines dans la zone du Pacifique (la chute de Singapour, ville anglaise, aux mains des Japonais en symbolise le fait), mais elle avait également rapproché la fin de l'Empire colonial britannique — formel et informel — en Asie. Cependant, il convient de se souvenir que la fin de cet Empire ne fut pas immédiate, complète et imprévue — comme le fut la capitulation du Japon.

Alors que les historiens ont accordé un intérêt soutenu aux aspects militaires et diplomatiques de la guerre, ainsi qu'à leurs influences sur la présence impérialiste en Extrême-Orient, son côté financier et économique a été quelque peu négligé, ainsi que les considérations qui en étaient les prémices. Cet état de fait a évolué dernièrement. A la suite d'une plus large publication mettant les documents officiels à la disposition des spécialistes du XXe siècle, de nombreuses monographies, liées à l'histoire internationale contemporaine, sont venues remplir les rayons des bibliothèques.

L'abondance de documents diplomatiques anglais, et surtout ceux du Foreign Office et du Cabinet, a créé une réelle transformation dans la recherche historique et diplomatique contemporaine. Finies les citations complémentaires tirées d'un télégramme, d'une note, ou d'une remarque inédite, mais des tableaux détaillés, des comparaisons de données économiques et statistiques, chiffres à l'appui et accompagnées d'apréciations de fonctionnaires des ministères économiques et financiers : Finances, Travail, Logement et Commerce. Les nouveaux dossiers auxquels ont commencé à s'intéresser les chercheurs (jeunes pour la plupart), estimant les « trouvailles » sensationnelles déjà découvertes et le filon des documents conventionnels déjà épuisés, se sont posées les questions habituelles dont beaucoup se désintéressaient, supposant à tort qu'elles avaient déjà trouvé leurs réponses et qu'ainsi le sujet était classé.

Les travaux de certains de ces chercheurs révèlent le début d'une


LA GRANDE-BRETAGNE EN CHINE 671

nouvelle voie dans la recherche des raisons de la non-préparation militaire de la Grande-Bretagne, et de la politique d'apaisement qui l'accompagnait, à la veille de la Seconde Guerre mondiale 1. Ils frayent également de nouvelles directions de recherche concernant la décadence de l'impérialisme britannique durant les années quarante.

Cette nouvelle approche ne se contente pas de la place traditionnellement accordée dans les travaux historiques aux documents provenant des ministères économiques, et elle a tendance à insister d'une manière nouvelle sur l'influence des considérations financières des milieux tant officiels qu'officieux sur la politique étrangère britannique. Il n'y a donc rien de surprenant si le tableau qui se dessine maintenant clairement révèle que pendant les trente années critiques, qui commencent dans les années vingt, les responsables du trésor impérial qui se vidait se sont battus contre ceux qu'il convient d'appeler « les fidèles de la Grande-Bretagne », ou bien encore (pour les années quarante) « les partisans de la vision impérialiste », c'est-à-dire tous ceux qui espéraient et la fin rapide du cauchemar de la Seconde Guerre mondiale, et que l'Angleterre impérialiste retrouve les jours de sa grandeur. Effectivement, ceux pour lesquels les considérations financières dominaient toutes les autres poussaient leurs collègues à reconnaître qu'une ère venait à son terme, et qu'une nouvelle période commençait, période où la GrandeBretagne ne pouvait plus jouer son rôle international d'antan, et qu'elle devrait se contenter, au mieux, d'un second rôle.

L'étude de la question historique du déclin de l'impérialisme britannique révèle le retard, de la part d'individus et de cercles contemporains entiers, dans la reconnaissance de cette dure réalité, la décadence et l'agonie. Dans l'éventail des positions prises par des responsables officiels de cette politique, et par ceux qui ont influencé sa définition, se trouvaient les premiers financiers ayant pris conscience de cette situation nouvelle et ceux-ci n'ont pas cessé d'insister sur le besoin de s'y adapter 2. Ce n'est qu'au milieu des années cinquante que les moins empressés à reconnaître ces nouveaux faits sont arrivés au terme de cette évolution. C'étaient les représentants de grandes firmes, telles que Jardin Matheson, John Swire et I.C.I., certains fonctionnaires du ministère du Commerce et des fonctionnaires chevronnés du ministère des Colonies et du Foreign Office. Chez ces derniers régnait encore, surtout pour tout ce qui touchait des régions d'où la puissance britannique avait été honteusement chassée, l'espoir de restituer à la Grande-Bretagne sa grandeur de l'époque coloniale. Face à eux se trouvaient, comme nous l'avons signalé, ceux qu'animaient des considérations financières, et qui jouissaient, ainsi que l'a précisé G. S.

1. PEDEN G. C, British Rearmement and the Treasury 1932-1939 (Edinburgh, 1979) ; — PARKER R. A. C, « Economies, Rearmament and Foreign Policy : The United Kingdom before 1939 - A Preliminary Study », Journal of Contemporary History, vol. 10, oct. 1975 ; — KENNEDY Paul, The Rise and Fait of British Naval Mastery (London, 1976) ; SHAY P. R., British Rearmament in the 1930s (Princeton, 1978).

2. SHAI Aron, « Britain, China and the End of Empire », Journal of Contemporary History, vol. 15, avril 1980.


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Peden, d'importants pouvoirs et d'une forte influence provenant de la constitution particulière du gouvernement britannique 3. Dans ce système, le ministère des Finances occupait une place prépondérante due à la carence et au manque d'esprit de décision des autres ministères, surtout ceux des forces armées — la flotte, l'air et la terre — qui ne se cessaient de se disputer. Cet état de fait donnait aux préposés à la répartition des budgets une influence d'une surprenante dimension.

Rétroactivement, on peut remarquer l'existence de cette influence dès la fin de la Première Guerre mondiale lorsque, en été 1919, la Commission des Finances du Cabinet décida que les ministères des trois armes de la défense développeraient leurs projets sur la base de l'idée qu'il n'y avait pas à prévoir de guerre générale dans les dix années à venir. Les responsables du budget espéraient ainsi prévenir toute exigence de budgets allant en grandissant. La signification de cette directive interne, connue plus tard comme « la loi des dix ans », fut que la date la plus proche, pour laquelle les forces armées anglaises devraient être prêtes pour la guerre générale, serait 1929.

Sous les pressions qu'effectua Churchill, alors ministre des Finances de 1924 à 1929, la « loi des dix ans » fut prorogée, et elle ne fut supprimée qu'au mois de mars 1932, après l'incident de Mandchourie et les événements qui eurent lieu ensuite à Changhaï. Le ministère des Finances, dirigé alors par Neville Chamberlain, dut alors lui aussi continuer une politique d'économies. Avec la politique du gouvernement du Labour, à la tête duquel se trouvait MacDonald (1929-1931), de nombreuses illusions concernant la possibilité de désarmement global furent développées, et d'importants projets dans le domaine de la défense lui furent sacrifiés. En tenant compte des conditions régnant en Europe et en Extrême-Orient, le fait d'aller plus avant, au début des années trente, dans la voie qu'avaient tracée les politiciens des années vingt, constituait un grand danger. Au début de 1933, le Cabinet prit d'avance toute responsabilité quant aux carences dans le domaine de la défense, alors qu'on pouvait déjà prévoir qu'elles toucheraient les forces armées.

Dans l'historiographie récente, on insiste sur le poids énorme du ministère britannique des Finances dans la suite des événements dramatiques qui suivent la Première Guerre mondiale. L'historien d'Oxford, Michael Howard, soutient que c'est l'avarice du ministère des Finances qui décida les restrictions catastrophiques imposées aux forces armées britanniques 4. Bien que les fonctionnaires responsables aient entendu parler de John Maynard Keynes, ils ne tinrent aucun compte de ses conseils. Leur conception traditionnelle des finances, caractérisée par les économies et les restrictions des dépenses, ainsi que le soutint l'un des principaux fonctionnaires, remplaça les dépenses destinées à la défense par des économies destinées à payer des indemnités à l'ennemi, si jamais celui-ci venait à envahir les Iles Britanniques. Norman Gibbs, lui aussi d'Oxford, soutient dans son grand travail de recherche qu'il est difficile

3. PEDEN, op. cit., pp. 14-59.

4. HOWARD Michael, The Continental Commitment (London, 1972), pp. 98-99.


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d'apprécier exactement les dommages causés par la «loi des dix ans», car son influence psychologique fut peut-être de la plus grande importance, et il est difficile de l'évaluer. Cette «loi» avait créé une atmosphère d'insouciance certaine parmi les responsables de la sécurité, de telle sorte que même lorsque la situation évolua dans les années trente, les leaders anglais eurent besoin d'un long délai pour s'habituer à la nouvelle réalité et pour s'y préparer 5.

En effet, la conception hostile aux thèses de Keynes dominait sans conteste, et ses partisans signalaient que, en temps de paix, les dépenses gouvernementales devaient rester égales aux entrées afin de conserver un budget équilibré symbolisant la stabilité financière. La victoire militaire sur le champ de bataille international, lorsqu'elle viendrait, serait liée dans la conscience de cette génération à une situation économique stable et à une balance de paiements équilibrée. Des finances solides furent donc considérées comme un facteur aussi important, pour la sécurité du pays, que la flotte, l'armée de terre ou une forte armée de l'air. Rien d'étonnant donc que certains aient baptisé le ministère des Finances «la quatrième force armée ». Pendant toutes les années trente régna une opinion très peu favorable envers les économistes des milieux universitaires, et en premier heu Keynes, qui quittaient de temps à autre leur tour d'ivoire académique afin de donner des conseils pratiques, alors qu'ils étaient insuffisamment au courant des secrets pratiques du monde politique, et se trouvaient hors de toutes les responsabilités en découlant.

Les spécialistes sus-mentionnés, qui se sont attaqués à ce problème, ne sont pas revenus sur leurs positions quant à l'importance du ministère des Finances durant la période en question. Cependant, au lieu de l'accuser de porter toute la responsabilité des carences des années trente, ils tendent à insister sur sa contribution positive. Ainsi, G. C. Peden soutient, par exemple, que le ministère des Finances ne maintint pas sa position orthodoxe « anti-Keynes » après 1936. Au contraire, celui-ci libéra des budgets destinés au réarmement et à la préparation militaire, et cela malgré des dangers d'inflation croissante et une dépendance de plus en plus grande envers les États-Unis. Le ministère des Finances, du fait de sa prépondérance au sein du gouvernement, et du fait de la large influence qu'il détenait, alors qu'il jouissait d'un réservoir d'hommes doués et possesseurs d'un pouvoir politique réel tels que Sir Warren Fisher et Edward Bridges, fut un élément qui fit régner une vision rationaliste des choses dans la constitution du plan des dépenses à long terme. C'est lui qui rendit les budgets plus efficaces et élabora un ordre de priorité particulièrement nécessaire, face aux différends qui opposaient les ministères des Forces armées qui s'affrontaient sur le partage du gâteau 6.

L'étude des années quarante, ainsi que des opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale après Pearl Harbor, révèle que la tension qui régnait entre les considérations financières et les considérations aspirant à la grandeur du colonialisme britannique, son maintien et son renforcement, ne disparut pas. Au contraire, elle alla en s'accentuant, et elle est

5. GOEBS N. H., Grand Strategy : Rearmament Policy (London, 1976), pp. 3-6.

6. PEDEN, op. cit., pp. 14-59.


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également à signaler dans les rapports de la Grande-Bretagne avec la Chine, pays qu'il convient d'ailleurs de considérer comme une partie de son empire informel. Ainsi que nous l'avons souligné ci-dessus, l'année 1942 marque l'échec total de la Grande-Bretagne en Extrême-Orient, échec qui fut, sans aucun doute, le résultat d'un long processus, dont l'élément principal est la guerre entre la Chine et le Japon, à la fin des années trente. Durant ces années-là, la position de la Grande-Bretagne alla en s'affaiblissant même en Europe. La politique d'apaisement envers le Japon, qui découlait d'une politique semblable et plus connue en Europe, ne réussit pas à éviter, malgré tous les espoirs, le processus de la décadence impériale. Au contraire, cette politique entraîna, en Chine, la perte de ce qui restait de bonne volonté encore existant envers la Grande-Bretagne, qu'il s'agisse du gouvernement dirigé par le Kuomintang, ou des communistes alors dans leur forteresse du Yunnan, dans le nord de la Chine.

Pendant la période qui s'étend de décembre 1941 à mai 1942, le Japon réussit à balayer, grâce à ses forces armées efficaces et excellemment équipées, quatre empires coloniaux en Extrême-Orient : ceux de la GrandeBretagne, des États-Unis, de la France et de la Hollande. Les territoires conquis par le Japon étaient immenses : de Mandalay dans le nord de la Birmanie à l'île de Wake dans l'océan Pacifique ; de la Mandchourie dans le nord de la Chine à Timor (hollandais et portugais), au nord de l'Australie : deux fois les territoires de l'Allemagne, la France, l'Angleterre et l'Italie réunis. La distance maximum séparant Tokyo des territoires conquis par les forces japonaises était d'environ 6.000 km. Cette victoire japonaise était bien plus importante que sa victoire de 1905, sur la Russie, non seulement du point de vue militaire, mais même du point de vue psychologique. Parallèlement à l'expulsion de l'homme blanc de l'Asie orientale, les Japonais réussirent à détruire l'infrastructure industrielle et commerciale que celui-ci avait édifiée à grands efforts sous formes d'industrie, d'usines, de compagnies commerciales et d'assurances, de minoteries, etc. Presque dans chaque ville centrale, de T'ien-tsin en Chine à la Malaisie et à Singapour, les Japonais firent dénier honteusement les prisonniers anglais vaincus. Ils les obligèrent à effectuer des travaux qu'aucun Asiatique n'avait jamais vu faits par un homme blanc. La légende de l'Européen invincible vola en morceaux et la barrière psychologique de la peur magique qu'il suscitait fut forcée.

Ce processus, qui survint après un enchaînement d'événements très connus en Europe et l'écrasement de la loi et de l'ordre internationaux, révèle un tournant dans la voie menant à la création d'un « ordre nouveau » après la Seconde Guerre mondiale, ordre dans lequel la Grande-Bretagne ne jouirait que d'une place d'importance secondaire dans le domaine international. La voie vers l'influence presque totale, tant économique que politique, des États-Unis sur la Grande-Bretagne était tracée. L'exigence de la décolonisation allait de pair avec cette évolution. En effet, ainsi que l'ont déjà démontré Ch. Thorne et R. Louis dans leurs travaux de recherche 7, la pression de Washington sur Londres eut une influence,

7. THORNE C, Allies of A Kind : The United States, Britain and the War against Japan 1941-1945 (London, 1978) ; — Louis Win. R., Imperialism at Bay : The United States and the Decolonization of the British Empire 1941-1945 (Oxford, 1977).


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qui n'a pas été assez appréciée jusqu'à présent, sur le processus de déclin de l'Empire colonial britannique.

Mais ni la seule pression américaine, ni l'atteinte sans précédent portée par le Japon à l'Empire britannique ne réussirent à mettre en pièces la vision impérialiste des partisans de la « Maxima Britannia », ni le désir de lui rendre sa grandeur coloniale, encore vivante au coeur de nombreux Anglais. Ce furent les hommes du ministère des Finances et de la Banque centrale (Bank of England), tels que S. O. Waley pour le premier et Sir Otto Niemeyer pour la seconde qui imposèrent, peu à peu, la prise en considération de la nouvelle réalité à ceux qui refusaient de la voir. Ils se signalaient tous deux, alors préposés au commerce anglais en Extrême-Orient, et alors que des problèmes plus urgents occupaient essentiellement le personnel ministériel, par une approche professionnelle sans trace aucune de rêves impérialistes ou d'espoir de restauration impériale pure et simple. Ils refusèrent de recommander l'octroi d'aide financière pour des raisons politiques, c'est-à-dire de soumettre l'élément matériel immédiat à des espoirs idéologiques à long terme. Vers la fin de 1942, par exemple, ils s'opposèrent violemment à ceux qui aspiraient à l'assouplissement des restrictions originalement imposées aux crédits anglais, en tout 50 millions de livres sterling, destinés à faciliter l'achat d'armes et accordés à la Chine en 1941. L'intention des partisans de cet assouplissement était de permettre au gouvernement chinois d'utiliser ces crédits à la reconstruction du pays à la fin de la guerre. Waley et Niemeyer ne changèrent pas de point de vue, même lorsqu'ils s'aperçurent que leur position, si elle était adoptée, causerait un affaiblissement encore plus accentué de la position anglaise en Chine, dans la période qui suivra la fin de la guerre 8. Ils soutenaient qu'aider la Chine à se reconstituer économiquement n'était pas un investissement désirable, la Chine ne pouvant accorder à la Grande-Bretagne aucune contrepartie à ses investissements, du fait de problèmes politiques internes, de la guerre civile et même peut-être de la décomposition totale qui devait la frapper peu après.

Face à ceux qui croyaient qu'il fallait concrétiser les espoirs coloniaux dans l'Empire, et face à ceux qui croyaient à la pérennité de l'Empire, à sa force, et à la nécessité de continuer à maintenir d'importantes parties du monde, la Chine y compris, dans la dépendance économique de l'industrie anglaise, ceux qui tenaient leurs carnets de compte sous des yeux lucides avaient le pouvoir de souligner que la GrandeBretagne d'après la guerre n'aurait que des moyens financiers misérables et limités. Le gouvernement anglais ne devra donc investir que là où cela rapporterait vite et beaucoup. Les espoirs anciens d'investissements à long terme, l'investissement qui rapporterait à l'avenir, n'existaient plus pour eux. La foi dans la vision de la force traditionnelle de la GrandeBretagne avait disparu, et à sa place apparaissait clairement une conception d'épargne réaliste, perspicace et objective. Au seuil d'une situation digne du terme de « Dunkerque économique », d'une quasi-banqueroute

8. Public Records Office, London, B.T. 11 1995, CRT 1981, 7 octobre 1942.


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due à la dette, extérieure comme intérieure, qui enflait, au moment où la reconstruction des ruines causées par la guerre et la relance du commerce extérieur déficitaire devenaient un impératif urgent, le moment n'était plus aux illusions.

La conception des économistes, comme le directeur du département du Commerce extérieur, H. Johnstone, et le conseiller économique du gouvernement, Sir Frederich Leith-Ross qui du fait de leurs fonctions et de leur passé voyaient dans la position du ministère des Finances et de la Banque Centrale une position de thésaurisation étroite et défaitiste, fut elle aussi écartée 9. De même, la recommandation favorable de la sous-commission gouvernementale des problèmes économiques en Extrême-Orient, conseillant d'entreprendre des efforts afin de permettre la poursuite des liens commerciaux avec la Chine, fut écartée vers la fin de la guerre 10.

Durant les années 1946-1947, l'approche «thésauriseuse» poursuivit son offensive opiniâtrement et sans relâche, par l'entremise des représentants du Trésor et de la Banque Centrale. Le voyage en Chine d'une mission de commerce officielle anglaise, qui revint avec des recommandations concrètes pour le développement du commerce anglais avec la Chine 11, ne parvint pas à changer quoi que ce soit dans la position des camps adverses. La lutte des « banquiers » contre les « visionnaires » impérialistes de toutes sortes, qui repoussaient pour plus tard la reconnaissance de la réalité changeante, continua donc même après l'arrivée au pouvoir du Labour Party. La rhétorique « fabienne » qui insistait sur la nécessité d'améliorer les conditions de vie dans tout l'Empire, d'aider les peuples coloniaux et de les faire prospérer, n'avait plus aucune influence sur ceux qu'animaient des impératifs financiers. Les servitudes financières imposées par les Américains : la fin de l'accord « Prêt-Bail », l'arrêt des pourparlers sur les accords en cours tout de suite après la capitulation du Japon, et l'accord de prêts à la zone Sterling dans de dures conditions, renforcèrent encore la tendance radicale qui prédominait dans les milieux du ministère des Finances anglais.

En août 1947, même le ministère du Commerce finit par céder aux exigences du Trésor et de la Banque Centrale. Le commerce anglais avec la Chine, ainsi qu'il apparaît dans une note du ministère du Commerce rédigée par H. Cv Hooper, avait paradoxalement presque trop bien évolué, malgré toutes les difficultés. Les exportateurs avaient fait preuve de plus d'énergie pour vendre à la Chine que pour vendre à d'autres marchés, préférables pour leur monnaie forte. On insistait sur le fait que, vu la situation de la balance de paiements de la Grande-Bretagne, le gouvernement devait décourager les exportateurs anglais commerçant avec la Chinée

Ainsi, en ce qui concerne la Grande-Bretagne, se terminait le processus entamé cent ans plus tôt. Finie la recherche de nouveaux marchés

9. Ibid., 24 octobre 1944.

10. Ibid., War Cabinet : Far Eastern Economie Sub-Committee : Certain aspects of Our Commercial Policy in China (draft), 3 février 1945.

11. B.T. 60 83 c/42889, 12 septembre 1946.

12. Ibid., a minute by H. O. Hooper, 17 août 1947.


LA GRANDE-BRETAGNE EN CHINE 677

avec l'espoir jamais découragé de gains immédiats, finis les rêves impérialistes dans le style « Compagnie des Indes Orientales » et ses héritières qui conduisaient à une implantation anglaise de plus en plus forte ; à leur place commençait à s'imposer une approche de petit commerçant, sans imagination et presque anti-impérialiste quant à la philosophie. Tout commerce avec des pays à monnaie faible et au régime politique interne instable devait cesser. Le gouvernement, au moins quant à lui, n'était plus prêt à l'encourager. Il n'y avait même plus place pour des investissements économiques liés à des espoirs de changements dans de tels pays. Par contre, ils étaient bienvenus — parallèlement aux visées des partisans de la grandeur impériale — dans les régions riches, comme la Malaisie, qui possédaient même un imposant compte sterling. La distinction qui fut instituée entre différentes régions de l'Empire officiel, mais encore bien plus au sein de l'Empire non officiel, rendit encore plus nette la victoire définitive de partisans de l'argument financier — thésauriseur dans l'ensemble des composants du processus de prise de décisions de l'Angleterre.

Aron SHAI, Université de Tel-Aviv.


COMPTES RENDUS.

Pietro REDONDI, Galilée hérétique, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1985, 447 p.

Tout est-il dit et vient-on trop tard depuis que Jean-Paul II a solennellement réhabilité Galilée ? « L'affaire Galilée » semblait classée et Emile Namer en avait naguère présenté les données en reprenant le vieux thème positiviste d'un Galilée victime de l'obscurantisme, tout en laissant entendre qu'on lui reprochait surtout son incursion dans le domaine de la théologie. Les choses ne sont pourtant pas aussi simples, car l'héliocentrisme de Copernic repris par Galilée ne heurtait pas seulement la double autorité de la Bible et de Ptolémée, base de la Somme thomiste, ni la fallacieuse évidence du sens commun qui fit crier Luther au fou quand il apprit les vues de Copernic. Ceux qui ont condamné Galilée n'étaient pas des êtres ignares, mais en partie les héritiers des réformateurs du calendrier, souvent favorables au système de Tycho Brahé, où les planètes tournent autour du Soleil tournant lui-même autour de la Terre. Quand les adversaires de Galilée lui reprochaient une insuffisance de preuves en faveur de l'héliocentrisme, ils avaient d'autant moins tort que nous savons depuis Kepler que le système solaire est, risquons le mot, héliofocaliste et non héliocentrique, puisque les planètes décrivent autour du Soleil des ellipses dont il occupe un des foyers : faute d'avoir décentré le Soleil comme ce fut l'immense mérite de Tycho-Bahé, Copernic avait été obligé de conserver le système des épicycles ptoléméens, ne réduisant le nombre de cercles nécessaires pour décrire les mouvements des septs « planètes », Lune et Soleil inclus, que de 77 à 34. La nouvelle cosmologie n'était d'ailleurs pas l'essentiel pour l'Inquisition romaine qui refusait à Galilée le droit de donner son interprétation personnelle de l'Écriture. Toutefois, même dans l'étude de Namer, on comprenait mal la volte-face des Jésuites après la mort du P. Clavius et surtout celle du cardinal Matteo Barberini, d'abord favorable à Galilée, et organisateur de son second procès, une fois devenu le pape Urbain VIII. Le rôle joué par Galilée dans la polémique anticatholique et qui lui valut de figurer en digne place dans le Calendrier positiviste d'Auguste Comte avait surtout attiré l'attention sur le Sidereus Nuntius de 1610, condamné en 1616 pour son éloge de Copernic, et sur le Dialogue entre les deux plus grands systèmes du monde, publié en italien en 1632 et qui fut à l'origine du second procès, celui qui conduisit Galilée à l'abjuration. Même s'ils voyaient surtout en Galilée un des fondateurs de la mécanique moderne, les historiens des sciences s'étaient moins intéressés à ses idées sur la lumière, qui devaient donner à Pietro Redondi l'occasion de placer le second procès sous un éclairage tout nouveau.

Dès 1611 Galilée avait montré qu'une pierre trouvée près de Bologne, « l'éponge solaire » des alchimistes, en fait du sulfure de baryum, pouvait briller dans l'obscurité, révélant ainsi que la lumière peut être séparée de l'idée de chaleur et de la présence d'une source lumineuse. Dans une lettre au P. Castelli, O. S. B., du 21 décembre 1613, il légitimait ses recherches pour fonder une nouvelle alliance entre la raison et la foi : « L'Écriture sacrée et la nature procédant du même Verbe divin, celle-là comme dictée par le Saint Esprit et celle-ci comme très respectueuse exécutrice des ordres de Dieu, ...c'est l'office des sages interprètes de s'employer à trouver le véritable sens des passages sacrés, en concordance avec ces conclusions naturelles dont dans un premier temps le sens manifeste ou les démonstrations nécessaires nous avaient persuadés ou assurés ». Dans sa lettre à Mgr Dini, Galilée révélait peu après un mysticisme spéculatif aux accents augustiniens pour défendre la métaphysique copernicienne héliocentrique en montrant une concordance entre les versets du Ps. XVIII (« Dieu a placé son


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tabernacle dans le Soleil ») et la théorie de l'émanation de la lumière que lui suggéraient la pierre de Bologne, les taches solaires et le scintillement des étoiles et qui devait selon lui s'opposer à la physique aristotélicienne des qualités et dépasser les métaphysiques néoplatoniciennes hermétistes comme celle de Francisco Patrizzi affirmant sous Clément VIII au tournant du siècle que la lumière est un corps immatériel fécondant le monde. Condamné en 1616 pour son initiative en faveur d'une nouvelle exégèse enrichie des récentes découvertes, Galilée poursuivit ses recherches sur la nature de la lumière. En 1623 le Saggiatore formula l'hypothèse d'une nature corpusculaire de la lumière, « résoluble en atomes réellement mdivisibles », comme Galilée le faisait aussi pour la nature de la chaleur et la structure des solides et des fluides, malgré les difficultés rencontrées au sujet du vide entre les atomes, de leur figure géométrique et de leur nature, homogène ou non, selon les éléments, mais surtout au sujet de l'explication physiologique de la perception des phénomènes : selon Galilée, la perception de la chaleur venait de la pénétration plus ou moins rapide de particules de substances excitées par les « minima de feu » et capables de pénétrer les pores de la peau de façon plus ou moins agréable. Reprenant la question en 1638, c'est-à-dire après sa seconde condamnation dans ses Discours sur deux sciences nouvelles, Galilée parlait toujours de lumière et de feu et expliquait encore la propagation thermique en termes mécaniques, mais il avait abandonné l'hypothèse d'une propagation instantanée de la lumière dont il proposait de mesurer la vitesse par des expériences et il attribuait la cohésion interne des solides à l'existence de vides intercorpusculaires que la nature tendait à combler en son « horreur du vide ». Les deux interlocuteurs de ce dialogue de type platonicien, encore Salviati et Sagredo comme en 1632, parlaient insidieusement de particules, de vides et de corps sous les noms de points, d'espaces et de lignes, pour mieux présenter une théorie mathématique de la matière, substituant ainsi à la métaphysique matérialiste du Saggiatore une métaphysique au langage purement mathématique. Mais cet abandon silencieux d'une physique corpusculaire n'était-il que prudence dissimulatrice en raison de la récente condamnation de Galilée ?

Le Saggiatore était en quelque sorte le manifeste de l'Académie des Lincei, fondée en 1603 par le prince Cesi et regroupant des lettrés et des savants ayant des relations personnelles privilégiées avec le pouvoir ecclésiastique mais en concurrence avec les institutions culturelles officielles. Galilée y ridiculisait les idées sur les comètes d'un jésuite tychonien, le P. Grassi, qui les plaçait parmi les corps célestes circumsolaires, mais sur des orbites non circulaires. Empêché par une attaque d'arthrite de voir la très brillante comète de 1619, Galilée, pour qui l'idée d'une trajectoire céleste non circulaire menaçait fondamentalement le système de Copernic, niait la réalité physique des comètes et ne voulait voir en elles que des apparences lumineuses comme les aurores boréales. Il avait déjà polémiqué en 1611 avec un autre jésuite, le P. Scheiner, au sujet de l'antériorité de la découverte des taches solaires, reprenant l'expression de « livre de la nature », à nos yeux anodine et conventionnelle mais utilisée en 1561 à des fins polémiques anticatholiques par les réformés hollandais dans leur Confessio Belgicae : suspect par là aux Jésuites du Collège Romain plaçant avant tout la lutte contre les protestants, Galilée avait été relativement ménagé en 1616 grâce à un éminent jésuite, le Cardinal Bellarmin, féru d'astronomie et admirateur de ses travaux. Galilée fut un peu plus compromis en 1622 par Campanella dont la préface à son Apologie de Galilée, publiée à Francfort, associait son nom à ceux du panthéiste Giordano Bruno, de l'hérétique Kepler et du présumé athée Telesio. Mais, malgré la mise à l'index du livre de Campanella dès janvier 1623, les animateurs des Lincei firent approuver le Saggiatore par le P. Riccardi, un dominicain génois très hostile au Collège Romain. La mort de Bellarmin en 1621 avait été amplement compensée pour Galilée par l'élection pontificale de Maffeo Barberini, Urbain VIII depuis le 6 août 1623, qui s'entoura des membres en vue des Lincei, Mgr Ciampoli, éminence grise du Secrétariat des Brefs, le jeune duc monsignore Cesarini, camérier pontifical, et le chevalier Dal Pozzo, secrétaire du neveu du Pape, Francesco Barberini, élevé à la pourpre dès la mi-septembre. Au milieu des fêtes et des cavalcades du jeune pape avec sa suite d'artistes


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florentins dans les jardins du Vatican, ce que l'on appellerait aujourd'hui l'intelligentsia romaine célébrait le nouveau règne qui vit accourir à Rome dans les mois suivants le Chevalier Marin, le peintre Poussin et... Galilée. Les Jésuites s'en inquiétaient pourtant moins que des ouvertures du nouveau pape en direction de Richelieu alors que la Contre-Réforme était pour eux liée à une fidélité sans faille à l'Empire et à l'Espagne.

Contre la lecture aristotélicienne de la nature en termes de qualités sensibles inhérentes à une substance, le Saggiatore proposait de décrypter les signes apparents de la nature sans recourir aux formules sophistiquées des alchimistes et des cabalistes néoplatoniciens, mais en déchiffrant simplement des figures de géométrie euclidienne. Ridiculisant le recours à l'autorité d'une masse d'auteurs « alignés en file comme des chevaux de trait », Galilée invitait les philosophes de la nature à « courir librement comme des chevaux barbes de carnaval » pour chercher sous les apparences macroscopiques qui les cachent les propriétés mathématiques et mécaniques des objets physiques. Mais malgré des différences, plus évoquées qu'analysées par Pietro Redondi, les lecteurs de Galilée, « copernicien en liberté surveillée », rencontraient dans le Saggiatore des échos de Démocrite, d'Epicure ou de Lucrèce, auteurs païens en odeur d'athéisme, et des reflets d'Occam, de Copernic ou de Campanella, auteurs chrétiens en odeur d'hérésie, même si Galilée n'était en rien soupçonné d'épicurisme moral ou irréligieux.

Ses disciples les plus enthousiastes appartenaient aux Desiosi, l'Académie du Cardinal de Savoie, grand électeur d'Urbain VIII en 1623, notamment Mgr Mascardi, protecteur de l'Académie, rhéteur anticonformiste naguère expulsé de la Compagnie de Jésus, et deux brillants jeunes hommes, le comte Malvezzi, admirateur de Tacite et de Machiavel, et le marquis Pallavicino, un des meilleurs élèves du Collège Romain. Le Jubilé de 1625 avait supprimé la course des chevaux barbes du Carnaval et celle des juifs, nus et gavés par dérision, le long du Corso pour y substituer sous les yeux d'un René Descartes de 30 ans de spectaculaires processions pontificales et des représentations de l'Apothéose des Saints Ignace et François-Xavier du P. Grassi, avant l'adoration pascale du Saint Sacrement enrobé de théâtraux effets de lumière au Collège Romain. Mais le Jeudi Gras le poète Giuliano Fabrici avait fait devant les Desiosi un éloge hyperbolique de Galilée, stigmatisant l'arrogance intellectuelle des « courges » insipides se réclamant de l'autorité d'Aristote : il enrôlait ainsi le Saggiatore dans le combat politique des Desiosi contre le monopole des Jésuites sur la vie intellectuelle romaine. Ce nouvel état d'esprit inspirait aussi les oeuvres d'un christianisme cultivé et austère commandées à Poussin par les virtuosi romains qui réservaient aux fresques mythologiques de quelque Palais Farnèse le sensualisme allégorique, les images virevoltantes et les extases souriantes de l'art dévot des Jésuites ; mais les virtuosi sortaient des collèges jésuites : leur culture humaniste se revêtait d'argumentations scientifiques comme d'un habit de Carnaval, mais « leurs véritables habits mentaux étaient les habits philosophiques traditionnels ».

Si les Desiosi faisaient l'opinion lors de leurs réunions mondaines au Palais de Montegiordano, les Lincei, souvent les mêmes prélats et aristocrates, faisaient les livres au Palais Cesi voisin. Le contrôle tatillon de l'index sur les livres, depuis que le Concile de Trente avait vu en eux le principal véhicul de l'hérésie, n'avait pas ralenti la multiplication des grandes bibliothèques, de la Vaticane et de l'Ambrosienne de Milan à celles des Chigi, des Barberini, des Augustins ou du Collège Romain. Moins philosophe que Bacon, moins érudit que Jean Bodin ou Comenius, beaucoup moins mathématicien que le P. Mersenne, moins curieux d'insectes et de fossiles, le prince Cesi avait accumulé des ouvrages de Ramus et de Paracelse e tde nombreux livres de botanique et d'iatrochimie, mais il n'avait pu faire plus pour l'abbé Persio, proche de Campanella, que d'éditer le catalogue de sa bibliothèque. Vers 1615, Cesi envisagea de publier une vaste encyclopédie, le Théâtre de la Nature, dont il fit paraître des sections de botanique et de zoologie. Comme la plupart des Lincei étaient des lettrés ou des juristes, il fit appel pour les volumes scientifiques de son encyclopédie au jeune duc Cesarini, brillant élève des jésuites de Parme qui voyaient en lui un nouveau Pic de la Mirandole et chargé par Bellarmin d'un ouvrage sur l'immortalité de l'âme pour


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répondre aux averroïstes padouans et aux matérialistes naturalistes antichrétiens, l'athée Cremonini, l'apostat Vanini et l'hérétique Campanella; la rencontre de Galilée à Rome en 1616 l'avait amené à rallier dès 1618 les Lincei où Cesi l'invita à établir par des raisonnements et des expériences les paradoxes de la PhysicoMathesis apposés aux dogmes aristotéliciens consacrés : fort de ses liens avec de nombreux médecins, Cesarini accumula les livres de médecine, de philosophie chimique et de magie naturelle et se mit au creuset et à l'alambic dans l'espoir d'éclairer par l'étude des transformations chimiques la constitution ultime de la matière, mais miné depuis longtemps par la tuberculose, il fut enterré en avril 1624 sous la robe noire des Jésuites et laissa sa bibliothèque à Giovanni Ciampoli, puissant diplomate d'Église favorable à la France, inventeur du vote secret au conclave lors de l'élection d'Urbain VIII, mais aussi réformateur néo-tridentin voyant en Galilée le philosophe chrétien moderne apte à remplacer Aristote au sommet de la culture catholique. Détourné par ses charges à la Curie de poursuivre ses recherches scientifiques, Ciampoli, qui avait orchestré le triomphe du Saggiatore, relança la vieille université romaine de la Sapienza en y appelant des « galiléens », en 1626 à la chaire de mathématiques le P. Castelli, élève direct de Galilée et auteur d'études sur la chaleur et les taches solaires, et en 1628 à la chaire de rhétorique Mgr Mascardi, le secrétaire des Desiosi protégé des Barberini. Dans cette « admirable conjoncture » des années 1620 les « Galiléens » avaient encore l'appui des dominicains du Saint-Office, alors en froid avec le Collège Romain, celui des Clercs réguliers mineurs, dominant la nouvelle Congrégation pour la Propagation de la Foi, instituée en 1622 par Grégoire XV sous l'influence du futur Urbain VIII, et celui du capucin milanais Valeriano Magni, le « Moine long », provincial de son ordre pour la Bohême, l'Autriche et la Moravie, ambassadeur itinérant du Pape et grand concurrent des Jésuites pour la reconquête catholique en Bohême, qui apportait à la nouvelle philosophie la tradition de l'augustinisme mystique de St Bonaventure et d'un occamisme favorable à l'atomisme en physique au moment où les Jésuites romains faisaient un faux pas diplomatique avec le traité du P. Santarelli rappelant qu'un pape peut déposer un roi trop tolérant envers l'hérésie et que Richelieu fit désavouer par les Jésuites français devant le Parlement de Paris en mars 1626.

Une autre face du pontificat d'Urbain VIII était pourtant apparue le 21 décembre 1624 à l'église de la Minerve, avec la condamnation post mortem pour hérésie de Marc Antoine de Dominis, praesente cadavere, suivie de la crémation de son corps, de son portrait et de ses livres. Jésuite issu d'une dynastie dalmate et de Split, De Dominis était devenu professeur de mathématiques à Padoue avant 1611 et avait fréquenté le vrai Sagredo et Paolo Sarpi, l'auteur d'une histoire hypercritique du Concile de Trente. Devenu archevêque de Split, il avait pris parti pour Sarpi contre Bellarmin et était rentré à Venise avant de gagner Londres par Heidelberg pour faire profession de foi calviniste à Saint-Paul en en décembre 1617 et préfacer la première édition du livre de Sarpi dès 1618. Critiquant la théorie de Bellarmin sur l'État ecclésiastique dans les premières parties de son livre dédié à Jacques ICT quelques mois avant, De Dominis, devenu doyen de Windsor, dénonça bientôt l'autorité des conciles oecuméniques quand ils affirmaient des dogmes absents de la Bible, visant particulièrement la transsubstantiation, pour lui obstacle fondamental à la réunification des Églises : répétant les thèses de Wyclif et de nombreux protestants, voire de saint Irénée et de saint Justin, il voyait dans la consécration un acte de sanctification du pain et du vin par invocation divine laissant le pain consacré rester du pain, alors que Bellarmin et le cardinal Du Perron défendaient le dogme tridentin par l'exégèse de la formule évangélique de la consécration, « hoc est corpus meum », où la prononciation du pronom hoc à proximité du pain suffit à en changer la nature en une autre substance. De Dominis avait bien vu que l'hostie eucharistique était le point focal des divergences religieuses, pour les uns, objet central du culte vénéré lors de la Fête-Dieu, Corpus Christi, avec tout le paroxysme de l'apothéose baroque, pour les autres signes évident d'une spiritualité en pleine dégénérescence. Mais les victimes de l'Empereur l'incitèrent dès 1622 à rentrer à Rome pour y abjurer solennellement ses hérésies et récupérer les dignités et les bénéfices de son rang. Très à la mode dans les salons romains,


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il reprit ses travaux scientifiques et dédia au cardinal-neveu un livre sur les marées, expliquées par la « vis tractiva » de la Lune et du Soleil, mais ses imprudences de langage le rendirent vite suspect d'abjuration simulée : pour ne compromettre aucun de ses commensaux romains, on l'accusa simplement pour un manuscrit sur la licéité du divorce en cas d'adultère, mais il dut vite admettre qu'il croyait encore à la possibilité d'unir tous les chrétiens autour de quelques dogmes fondamentaux, la Trinité, l'Incarnation, la divinité du Christ, sa .Passion et sa Résurrection, en laissant soumis à discussion la transsubstantiation, la prédestination ou la suprématie pontificale. Hérétique récidiviste, il abjura à nouveau sur le point de mourir en septembre 1624.

De Dominis avait défié le Collège Romain au moment où les Jésuites venaient d'atteindre leur zénith durant le pontificat de Paul V (1605-1621). « Avec leur religion terrestre, anti-intellectuelle et sentimentale, avec leurs fabuleux voyages missionnaires, leurs enquêtes philologiques et historiques, leur philosophie tournée vers le concret, leur compétence indiscutable et libre de tout préjugé en astronomie, leur sensibilité pour les recherches esthétiques les plus avancées, les Jésuites ne devaient certainement pas attendre Campanella, Galilée ou le Chevalier Marin pour savoir que le monde devait être connu par les sens et que les mathématiques donnent une connaissance rigoureuse des faits », mais leur devise intellectuelle rayonnait en tête de leur principal manuel de philosophie, celui du P. Suarez : « Notre philosophie doit être chrétienne et servante de la Divine Théologie », tout comme leur devise religieuse était inscrite dans l'hostie rayonnante qui leur servait de symbole, Après la canonisation de saint Ignace et de saint François-Xavier en 1622, ils avaient confié au P. Grassi, l'adversaire de Galilée traité de scorpion et de serpent dans le Saggiatore mais savant mathématicien, astronome et architecte, la reconstruction de l'Église Saint-Ignace au Collège Romain, conçue pour exposer sur le maître-autel le culte eucharistique sous une coupole prévue d'abord immense, mais en fait réduite pour ne pas obscurcir par son gigantisme la bibliothèque voisine des Dominicains et dotée d'une iconographie théâtrale à la gloire des deux saints par le P. Pozzo en 1685. Bien avant la Royal Society et l'Académie Royale des Sciences, le Collège Romain était alors une véritable communauté scientifique où les cours de mathématiques des élèves directs ou non de Clavius s'étendaient de l'astronomie à l'optique, de la géométrie d'Euclide à l'arithmétique, de l'architecture à la géographie et à la chronologie. Mais la philosophie naturelle s'en tenait toujours aux commentaires scolastiques d'Aristote malgré quelques ouvertures en direction de la recherche expérimentale en optique et en magnétisme. Le Collège jouait un rôle fondamental dans la vie culturelle romaine par ses grandes manifestations publiques, les soutenances de thèses sur plusieurs jours, entrecoupées de musique et de choeurs, les conférences publiques comme celle du P. Grassi sur les comètes en 1619 et surtout les leçons inaugurales ouvrant l'année académique.

En septembre 1624, un an après la publication du Saggiatore, les Jésuites répondirent à Galilée : à défaut du P. Grassi, trop directement mis en cause, et en l'absence du P. Zucchi, en mission diplomatique à Prague dans le vain espoir de convertir Kepler au catholicisme, le P. Spinola, sans nommer personne, condamna vivement ceux qui voulaient édifier « une nouvelle construction humaine de sagesse », comparant les novateurs aux constructeurs de la Tour de Babel et menaçant d'une répression légitime « ceux qui prétendent discuter de la même manière les choses divines et les choses humaines, entourent d'un brouillard obscur la sagesse céleste et s'emparent du temple de la religion chrétienne pour le porter à sa ruine ».

Or Galilée fut dénoncé au Saint-Office, sans doute vers 1624, par un texte anonyme, retrouvé par Pietro Redondi sous le sigle G3 du volume EE de la série AD en mai 1982, au terme d'une enquête minutieuse dont il nous narre avec bonheur les péripéties ; l'auteur du texte y accusait l'atomisme de Galilée de nier la transsubstantiation : « Si les particules minimales grâce auxquelles la substance du pain ébranlait auparavant nos sens étaient substantielles, comme le disait Anaxagore » (allusion perfide à un philosophe païen réputé athée) « et comme cet auteur » (Galilée) « paraît lui aussi l'accepter, il s'ensuit que dans le Saint Sacrement se trouvent des parties substantielles de pain ou de vin,


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ce qui est une erreur condamnée par le Sacré Concile de Trente». Le dénonciateur anonyme paraît bien être le P. Grassi, puisque celui-ci reprend les mêmes accusations sous une forme réduite à l'essentiel dans sa réponse de 1626 au Saggiatore, la Ratio Ponderum Librae et Simbellae, publiée sous le pseudonyme de Sarsi. Cette déviation sur la doctrine eucharistique était infiniment plus grave que la défense de Copernic.

Au centre de l'autel de la Dispute du Saint-Sacrement de Raphaël dans la Chambre de la Signature du Vatican, sous les cercles entourant le Père Éternel bénissant parmi les anges, le Christ ressuscité dans une grande auréole et la colombe du Saint Esprit dans un cercle doré, l'Hostie consacrée portant imprimée l'image habituelle du Christ crucifié est une particule de lumière, perceptible seulement parce qu'elle se découpe comme une auréole transparente et immatérielle sur la lumière blanche du ciel derrière l'autel qui sert d'arrière-plan vide à l'ostensoir. (Ce type d'ostensoir à soleil, symbole d'un culte eucharistique détaché de la Messe, servait au culte du Saint Sacrement sous une seule espèce et devait atteindre des dimensions monumentales sous les grandes coupoles baroques.) Face à cette triomphale exaltation de l'Église voulue par Jules II en 1509, Raphaël avait peint sans problème de conscience pour lui ni pour son commanditaire le temple de la science profane selon Marsile Ficin, l'École d'Athènes. « La sérénité de ce cycle de fresques spéculaires avait été le chant du cygne d'un christianisme platonisant à son crépuscule, éclairé par la lumière de la foi de cette hostie, comme une étoile dans la sérénité du soir d'une journée de grand soleil ».

Le conflit intellectuel sur l'Eucharistie à l'intérieur de la culture chrétienne remontait au xP siècle. Bérenger de Chartres avait dû renoncer à dire que, puisque les sens percevaient encore les couleurs et les saveurs de l'Eucharistie après la consécration et que les couleurs et les saveurs sont inséparables de la substance, le pain et le vin continuent à exister même après la consécration. Après sa soumission au Concile du Latran de 1079, on commença à élever l'hostie consacrée dans la liturgie de la messe. Les Bénédictins avaient fait bloc contre l'idée nouvelle, mais celle-ci avait été plus ou moins reprise par Abélard et ses disciples, donnant à Pierre Damien l'occasion de lancer au cours du débat le terme de transsubstantiation et conduisant saint Thomas à adopter l'hylémorphisme aristotélicien, selon lequel un corps est composé de deux principes métaphysiques, la matière, qui donne au corps son extension, et la forme, principe qualitatif qui lui confère des qualités spécifiques. Comme la substance du corps du Christ ne coïncide évidemment pas avec l'extension de l'ostie ni avec ses propriétés sensibles, la transsubstantiation, séparant la matière de l'extension, devenait une doctrine parfaitement rationnelle. Mais des chaires de la Sorbonne et des cloîtres d'Oxford le franciscain Duns Scot émit de profondes réserves sur la métaphysique thomiste et sur le monopole philosophique auquel prétendaient les Dominicains. Dans la tradition franciscaine de Duns Scot, Occam, au XIV siècle, avait voulu dégager la cosmologie de la théologie et affirmait qu'on ne peut connaître que les aspects individuels d'une substance liés à son extension : les accidents de l'Eucharistie n'étaient pas des qualités mais une réalité quantifiable. Bien qu'Occam aît toujours proclamé s'en remettre à l'autorité de l'Église et croire profondément à la transsubstantiation, ses adversaires avignonnais avaient bien vu que, si la quantité est identifiable à la substance, il reste la substance du pain dans la quantité du pain consacré : la transsubstantiation occamienne serait alors plutôt une consubstantiation. La doctrine thomiste n'était pourtant pas encore sanctionnée comme un dogme et Occam n'avait pas été formellement condamné pour hérésie eucharistique. Mais Wyclif et Jean Hus avaient développé ses thèses antitranssubstantiationnistes sous-jacentes et Luther s'était nettement prononcé pour la consubstantiation. Le Concile de Trente réaffirma donc dans sa XIIIe session son attachement à la transsubstantiation en reprenant presque mot à mot les définitions thomistes mais en substituant au terme d' « accidents sans sujet » désignant les phénomènes sensibles de l'Eucharistie séparés de sa substance le terme d' « espèces », plus général et moins contraignant. Face aux protestants les Jésuites firent la synthèse de toute la tradition catholique prétridentine dans un but apologétique : scolastique post-


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tridentin plus théologien que philosophe, le P. Suarez, commentateur de saint Thomas au Collège Romain mais formé à Salamanque sous la conduite d'un nominaliste augustinien, suggéra l'existence d'entités métaphysiques, les « modes », en vertu desquels les accidents adhèrent à la substance : le miracle eucharistique séparant le mode substantiel des accidents du pain et du vin, les accidents maintenaient leur réalité d'espèces réelles, mais il ne s'agissait de pain et de vin qu'en apparence puisque ces accidents n'étaient plus unis à leur substance. Bellarmin y avait ajouté sa théorie de la « preuve linguistique » autour du pronom « hoc », mais les termes de couleur, d'odeur et de saveur avaient été intimement liés à la théologie au cours de la controverse et n'avaient donc plus d'innocence théologique quand ils étaient employés dans des définitions axiomatiques.

Dans le climat d'optimisme mystique des années 1620, favorable aux novateurs du pontificat d'Urbain VIII, la dénonciation de Galilée n'avait pas eu pour lui de suite fâcheuse, mais en 1632 la conjoncture générale était bien différente : la politique pontificale d'ouverture envers la France devenait impossible depuis l'alliance de Richelieu avec l'hérétique Gustave-Adolphe volant de victoire en victoire et menaçant, croyait-on, de passer les Alpes. Porte-paroles du roi d'Espagne, le cardinal Borgia accusait même Urbain VIII de tolérer l'hérésie jusque dans Rome. Urbain VIII n'avait pu qu'exiler un des partisans de Borgia, le cardinal Ludovisi, avant d'accepter les conditions de l'Espagne et de l'Empire, défendues le Vendredi Saint par le P. Grassi sous les voûtes de la Sixtine en présence du pape dans une ville ravagée par la peste. Or le Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde venait de paraître à Florence et fut mis en vente à Rome dès la fin du mois de mai : se couvrant de l'autorisation du P. Riccardi, Maître du Sacré Palais, qui en avait corrigé la préface, Galilée y défiait la philosophie d'Aristote en attaquant la séparation entre substance et accident ; il faisait de l'atomisme en philosophie naturelle en soulignant qu'il ne s'agissait pas de théologie eucharistique ; il défendait l'homogénéité entre le monde céleste et le monde terrestre, critiquait la théorie aristotélicienne de la vie sur la Terre par génération et corruption et discréditait pour finir la logique d'Aristote. Ne parlant pas d'atomes par prudence, il dénonçait la physique d'Aristote au nom de mouvements locaux de matière pour expliquer les transformations de nature en précisant que son discours ne portait que sur les « termes naturels » et non sur l'Eucharistie. Dès la fin de juillet le Dialogue était officieusement interdit. L'intervention probable des Jésuites avait des motifs bien plus graves qu'une hostilité personnelle envers Galilée : l'atomisme du Dialogue semble bien les avoir incités à relancer l'offensive. Le 1°" août la Compagnie de Jésus interdit d'enseigner la doctrine atomiste, même à son illustre professeur au Collège de Prague, le P. Arriaga, qui enseignait que la chaleur est constituée de corpuscules et que la lumière peut être une substance : la Compagnie ne pouvait tolérer un enseignement de physique corpusculaire qui eût rompu son unanimité sur le problème eucharistique.

Mais Urbain VIII ne pouvait guère laisser traîner Galilée devant le SaintOffice sans en être éclaboussé : chaque réunion aurait permis au cardinal Borgia de souligner son indulgence coupable envers son protégé. Urbain VIII réunit donc une commission spéciale présidée par son neveu, commission dont Campanella releva avec plus d'indignation que de perspicacité qu'elle ne comportait personne qui sût les mathématiques : Mgr Oreggi, consulteur du Saint-Office, spécialiste des questions eucharistiques et très proche du pape depuis sa légation à Bologne, insistait dans sa grande Théologie sur la distinction entre « ce qui appartient à la physique, ce qui revient aux mathématiques et ce qui appartient à la métaphysique » et définissait la transsubstantiation comme une création ; le P. Pasqualigo, jeune théologien théatin, était depuis peu engagé dans une grande controverse avec les Jésuites en affirmant la licéité de disposer de son corps à des fins utiles et dignes, c'est-à-dire la licéité de la castration volontaire des jeunes choristes de la Sixtine ; le troisième était certes un jésuite, le P. Inchofer, mais assez inoffensif malgré son hostilité à Copernic, car il embarrassait la Compagnie en soutenant par excès de zèle mariai l'authenticité d'une lettre de la Vierge aux Messinois leur donnant en 62 des informations précises


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sur les dogmes catholiques essentiels. Sans doute divisée la commission fournit un mois après au Saint-Office une instruction bien agencée pour un procès rapide de Galilée sur la seule accusation de violation de l'interdiction de défendre la théorie de Copernic que lui avait communiquée Bellarmin en 1616. Le SaintOffice devait s'en tenir à ce seul chef et à des délits mineurs allant « du corps typographique utilisé dans le préambule au traitement irrespectueux réservé aux auteurs consacrés, de la démonstration indue de la rotation de la Terre par l'argument des marées au ridicule jeté sur les arguments de Ptolémée, de l'abus de rimprimatur romain à la comparaison illicite entre le raisonnement mathématique humain et l'intelligence divine ». Urbain VIII avait ainsi réussi à détourner la menace du bûcher pesant sur Galilée en mettant en avant des infractions bien moins graves, rabrouant l'ambassadeur de Florence venu défendre Galilée mais d'une trop grande curiosité intempestive aux yeux du Pape. Occultant ainsi les dénonciations, Urbain VIII réserva ensuite à Galilée un traitement de faveur : au lieu d'être enfermé dans une cellule durant son procès, Galilée résida chez le procureur fiscal ; les débats furent suspendus après la première audience pour permettre au juge, le P. Maculano, de le persuader de se livrer à une retentissante autoaccusation de copernicianisme ; pas dupe de ce que Pietro Redondi qualifie de « procès farce », le cardinal Borgia refusa d'ailleurs de signer la sentence; condamné à la prison à vie, Galilée réintégra aussitôt la résidence de l'ambassadeur florentin et put ensuite purger sa peine en étant simplement assigné à résidence dans sa maison d'Arcetri. En outre durant ce procès de 1633, les différents acteurs furent éloignés de Rome, le P. Grassi dans sa Savone natale et sans enseigner du vivant d'Urbain VIII, le P. Ridolfi, O. P., Maître du Sacré Palais au temps du Saggiatore, envoyé à Naples, Mgr Pallavicino à Orvieto, Mgr Ciampoli exilé dans une charge subalterne dans les Apennins, sa bibliothèque et celle du prince Cesi dûment saisies.

L'affaire semblait close, mais le problème de la théologie physique de l'Eucharistie dura encore au moins jusqu'à la fin du siècle et ne joua pas un rôle négligeable dans l'opposition des Jésuites aux cartésiens, laissant Pietro Redondi conclure sur un nouveau programme de recherches où l'histoire des sciences et celle de la théologie se conjugueraient encore avec l'histoire politique générale et l'étude des ceuvres d'art et des dévotions populaires.

Guy BOQDBT.

Michel MORINEAU, Incroyables gazettes et fabuleux métaux. Les retours des trésors américains d'après les gazettes hollandaises (XVI'-XVIII* siècles), London et Paris, Cambridge University Press, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, 1985, 688 p.

Puisque l'histoire ambitionne d'être une science, il lui en faut accepter les servitudes. Avant tout, que rien n'est jamais définitif. Comme l'écrit le poète : « ce qu'on acceptait hier est remis à la meule aujourd'hui ». Ce qui, après la parution de l'ouvrage de Michel Morineau, s'écroule aujourd'hui avait constitué pendant plusieurs décennies la construction majeure de l'histoire économique de la période moderne.

Une des premières pierres en fut posée par Hamilton. On doit à l'historien américain une étude systématique des arrivées d'or et d'argent à Séville, en provenance de l'Amérique espagnole, depuis le début du xvr siècle jusqu'aux années 1660. Hamilton pensait avoir démontré que si le xvr 5 siècle avait été marqué par des arrivées massives de métaux précieux, on avait assisté, à partir du deuxième quart du xvir siècle, à un effondrement des retours des trésors américains et, supposait Hamilton, sans s'appuyer comme pour la période précédente sur des chiffres, le flot avait été réduit à un mince filet dans la dernière moitié du siècle. Adepte, somme toute, de la théorie quantitative de la monnaie, Hamilton avait associé hausse des prix du xvr siècle et irruption massive des métaux précieux, assèchement du flot et baisse des prix au xvir 5 siècle. L'écho suscité par les résultats d'Hamilton déborda le cercle des historiens.


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Sans parler de Keynes, on sait que la mise en évidence par Simiand des phases A et B où croissance et hausse des prix dans le premier cas, baisse des prix et crise dans le second sont liées, doit beaucoup à l'oeuvre de son collègue historien. L'édifice bâti par Hamilton, à la fin des années vingt, parut consolidé grâce aux travaux entrepris au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par Pierre et Huguette Chaunu. Étudiant, depuis Séville, le trafic maritime entre l'Espagne et son Empire, ils retrouvèrent la conjoncture mise au jour par Hamilton. Les tonnages des flottes et des galions qui allaient en Amérique et en revenaient croissaient tout au long du XVIe siècle, atteignaient leur maximum dans la première décennie du xvir siècle pour connaître ensuite un irrésistible déclin. Arrivée d'or et d'argent et évolution du volume du trafic se confortaient mutuellement. Essor du XVIe siècle, crise du xvir siècle trouvaient leur origine quelque part entre le Potosi, la Nouvelle-Espagne et Séville.

Certes, cet ensemble cohérent ne fut pas admis en son entier et par tous. Des réserves apparurent, des coups sérieux lui furent portés. On fit remarquer que la hausse des prix du XVP siècle avait débuté avant l'arrivée des trésors américains. On ne trouve plus grand monde pour estimer que le xvir siècle est dominé par une crise sans fin. Pourtant, il subsistait un noyau dur : l'évaluation des arrivées de métaux précieux, notamment pour le XVIIe siècle. C'est ce noyau que Michel Morineau entreprend de briser. Disons tout de suite qu'il y est parvenu.

Fruit d'une réflexion d'une douzaine d'années, composé de cinq études dont certaines étaient déjà publiées (la Société d'Histoire Moderne eut la primeur de l'une d'entre elles, auxquelles s'ajoutent de nombreux et copieux addendas qui dans certains cas, précisent des analyses antérieures ou qui analysent des ouvrages publiés alors que l'élaboration de Michel Morineau se poursuivait, l'ouvrage achevé trouve son unité grâce à l'interrogation qui le sous-tend et qui est : quel a été le rôle des métaux précieux dans l'histoire des économies pré-industrielles ? Mais on ne peut y répondre que si l'on a, au préalable, quantifié les arrivées d'or et d'argent en provenance de l'Amérique ibérique qui l'emporte par sa production sur toutes les autres régions minières du globe. Pour y parvenir, Michel Morineau n'a pas pris le chemin de Séville, voire celui de Lisbonne où se trouvaient les archives des administrations organisatrices du trafic interocéanique, les Casas espagnoles ou portugaises. Par discrétion, nous dit-il, et souci de respecter un domaine réservé. Les gazettes hollandaises lui fournirent un matériau de rechange. En effet, elles publièrent très tôt des notices d'avis sur les retours des flottes et des galions en détaillant les cargaisons, après avoir puisé leurs informations aux meilleures sources. Michel Morineau a pu ainsi constitué un véritable corpus d'environ huit cents notices. Il ne s'en est pas contenté. Il les a confrontées aux indications des officiels, aux dépêches et aux mémoires des diplomates et des consuls ainsi qu'aux correspondances, quand elles existaient, des négociants de Séville puis de Cadix, de Lisbonne également.

Au terme de sa recherche, Michel Morineau nous offre des résultats éclatants. Il est parvenu à construire le diagramme des arrivages d'or et d'argent américains, de 1500 à 1805. Certes, il demeure quelques incertitudes en ce qui concerne le deuxième quart du xvir siècle, mais on peut estimer que rien d'essentiel n'a échappé à Michel Morineau. Il n'est donc pas interdit de penser que le graphique de la page 563, qui contient ce diagramme, deviendra la référence obligée pour quiconque travaillera sur le sujet et qu'il figurera, même si ce n'était pas la préoccupation première de l'auteur, dans les manuels d'histoire à venir.

Que nous apprend-il ? En premier lieu qu'il s'est produit, entre 1580 et 1620, un boom des arrivées après une croissance antérieure modeste. Les résultats d'Hamilton sont pour cette fois confirmés. Mais, ensuite, il n'en va plus de même. Le xvir siècle, qu'on croyait être celui de la famine monétaire, fait bonne figure par rapport à son prédécesseur. Les retours sont très honorables et finissent par dépasser, après 1660, les maxima de la fin du XVIe siècle. Le Grand Siècle est donc aussi celui de l'abondance monétaire. Paradoxe ? Certes pas pour qui a en mémoire l'activité fébrile des Hôtels des Monnaies de


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l'Ouest de la France ou la spectaculaire croissance de Cadix dans la deuxième moitié du siècle qui n'est pas seulement due au déclin de Séville mais qui s'explique par le maintien, et même l'essor, des relations commerciales entre l'Espagne et son Empire colonial. C'est d'ailleurs l'étude du commerce de Cadix, telle que nous la donne l'historien espagnol L. Garcia Fuentes dans un ouvrage paru au moment où Michel Morineau achevait sa recherche i, qui fournit la plus éclatante confirmation des résultats de l'historien français. L. Garcia Fuentes, qui lui a utilisé les archives officielles de la Carrera, aboutit à des retours si dérisoires, si contraires à toutes les informations transmises par l'ensemble des observateurs présents en Espagne, qu'il renonce à défendre ses chiffres. La contrebande atteint de telles proportions que les bilans établis par les officiels espagnols, quarante-trois millions de piastres en un demi-siècle, ne renvoient qu'à eux-mêmes et ne reflètent aucune réalité. Le détour par les archives espagnoles ne s'imposait décidément pas. Les gazettes ont prouvé leur supériorité. Faut-il en déduire qu'il est toujours préférable de s'appuyer sur les sources privées plutôt que sur les documents officiels ? Sans doute pas. C'est la crise de la monarchie bureaucratique espagnole qui explique l'énorme décalage entre la réalité et son enregistrement. Que la défaillance de l'État espagnol soit surmontée, comme cela fut le cas au XVIIIe siècle, et on pourra à nouveau se fier aux chiffres donnés par les fonctionnaires de Sa Majesté Catholique. Ils concordent pour l'essentiel avec ceux provenant des gazettes.

Le tableau des arrivages des métaux précieux au xvnr 5 siècle, tel que nous le dépeint Michel Morineau, ne correspond pas à l'image traditionnelle. Nous n'avons pas affaire à une montée régulière, mais à un mouvement souvent spasmodique. Dans les premières décennies du siècle, la stagnation des arrivées d'argent de l'Amérique espagnole est compensée par l'or qui arrive du Brésil. Cette compensation n'est que temporaire et il faut attendre le dernier quart du siècle pour assister à un véritable déferlement. Tous les records sont battus au cours de la décennie 1780-1790. Jamais, depuis la découverte de l'Amérique, autant d'or et d'argent n'avait franchi l'océan. Les guerres de la Révolution et de l'Empire et celles de l'Indépendance américaine, contribuèrent à tarir le flot.

Quand Michel Morineau entreprend de dégager non plus l'évolution des flux de métaux précieux mais celle des stocks de monnaie métallique, il aboutit à une nouvelle glorification du Grand Siècle. La croissance des stocks au xviP siècle est comparable à celle du xvirP siècle et largement supérieure à celle du xvr siècle. Mais, ici, l'auteur ne convainc pas totalement son lecteur. En effet, il s'appuie, pour évaluer le stock monétaire européen vers 1500, sur une estimation du stock monétaire anglais, faite par Hume au xvnr 5 siècle, qu'il multiplie par un coefficient arbitraire. Et si nous ne disposons pas d'une base de départ fiable, les pourcentages de variation de la masse monétaire européenne à l'époque moderne apparaissent trop souvent illusoires. Il semble d'ailleurs que Michel Morineau en est lui-même en partie persuadé.

Établir un recensement complet des arrivages de métaux précieux ou une courbe des variations des stocks ne constituait pour lui qu'une première étape. Sa démarche fondamentale visait au-delà de l'obtention de ces paramètres. Au coeur du travail de l'auteur, on trouve la volonté de déterminer le rôle des métaux précieux en histoire économique et leur rapport avec la formation des prix. Récusant la théorie quantitative de la monnaie, du moins pour les Temps modernes, il en fait un facteur secondaire dans les variations de prix. Refusant d'accorder aux métaux précieux toute fonction d'équivalent général, il affirme que dans les économies dominées par la nécessité, et c'était le cas de l'Europe et de l'Amérique avant la Révolution industrielle (et parfois même après), ce sont les articles de première nécessité, notamment les denrées alimentaires, qui commandent l'évolution des prix des métaux précieux. A l'appui de cette proposition, il utilise, à la faveur d'une lecture nouvelle, la formule de Fisher dont on sait qu'elle égale le volume des marchandises multipliées par leurs prix à la

1. L. GARCIA FOEMIES, El comercio espanol con America, 1650-1700, Sevilla, E.E.H.A., 1980.


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masse monétaire multipliée par sa vitesse de circulation. Pour Michel Morineau, il faut chercher le secret de la formation des prix non pas dans la plus ou moins grande abondance des métaux précieux, mais dans la production des céréales. Il en résulte qu'une série de mauvaises récoltes entraîne une hausse des prix alors que ceux-ci sont orientés à la baisse quand les conditions climatiques ont favorisé d'excellentes moissons. Certes, les accidents météorologiques ne sont pas les seuls à intervenir. La conjoncture politique, les guerres, ce que l'auteur appelle l'effet Drake ont également un certain rôle mais c'est la production des denrées de première nécessité qui joue en dernière instance. On aboutit alors à l'idée qu'il n'y a pas de tendance longue en matière d'évolution des prix, tout dépendant d'éventuels accidents climatiques.

La théorie des prix de Michel Morineau est la réplique inversée de celle de Hamilton. Celui-ci expliquait le mécanisme de la formation des prix par la loi de l'offre et de la demande des métaux précieux, alors que celui-là fait appel à l'offre et à la demande des céréales. Que se passe-t-il quand offre et demande s'équilibrent ? Michel Morineau, qui rejette la théorie de la valeur-travail de Ricardo, laquelle fait l'objet d'une réfutation en règle, ne fournit pas de réponse explicite à cette question. Quant à la notion de prix de production, si elle est mise en évidence pour l'or et l'argent, il n'en est pas de même pour les céréales.

L'utilisation comme facteur déterminant de la production des céréales implique une seconde conséquence encore plus importante pour l'explication historique. L'aléatoire, l'accidentel deviennent les moteurs de l'histoire bien plus que les évolutions structurelles. Manifestement, Michel Morineau ne croit pas aux mécanismes internes de l'économie, à ce qu'il nomme une force mystérieuse et profonde. Pour lui, l'exogène l'emporte sur l'endogène. Ceux des historiens qui ont soutenu le contraire se voient reprocher d'avoir fait de l'économique un deus ex machina et d'avoir négligé l'influence du politique, ôtant à la vie matérielle toutes ses dimensions. Disons-le, il est difficile d'admettre que les économies préindustrielles aient ignoré toute espèce de loi et toute contradiction interne. L'évolution de la force de travail, celle de la rente féodale, celle de la rente capitaliste, les mouvements du profit commercial ou manufacturier dépendent-ils de tel ou tel accident climatique ?

La prééminence donnée par l'auteur à l'accidentel aboutit à une remise en cause de toute évolution cyclique de l'économie. Les phases A et B de Simiand, les mouvements Kondratieff se voient dénier explicitement toute réalité. Sans qu'ils soient nommés, les intercycles de Labrousse sont implicitement visés. La longue durée elle-même s'évanouit. Parfois, Michel Morineau nuance son propos, mais n'est-ce pas, par exemple, vider les mouvements Kondratieff de toute substance quand on propose d'y voir « une trentaine d'années floues scandées par des événements quelconques et plutôt de coloration politique » (p. 549) ?

Cet ouvrage aboutit donc à une remise en cause radicale de tout un acquis de l'histoire économique des sociétés préindustrielles. Dans un débat qui ne fait que commencer, on peut formuler quelques réserves. Il n'est pas question de nier l'importance des variations climatiques ou de l'événement politique dans la vie économique. Que plusieurs étés anormalement secs conduisent à un bond du niveau des prix, nul ne songe à le nier. Mais la hausse des prix ne résulte-t-elle pas aussi de déterminants sociaux ? Le capital commercial, surtout au xviir siècle, n'intervient-il pas par le jeu de la spéculation et du stockage ou par l'importation de produits alimentaires de régions productrices, situées aux quatre coins de l'Europe, de façon plus décisive sur le mécanisme de formation des prix ? Avec ce capital commercial, il est possible de réintroduire la notion de cycle dans la mesure où sa mise en valeur implique une rotation. On peut également se demander si Michel Morineau n'est pas tombé dans un travers contre lequel pourtant il mettait en garde : celui consistant à faire de la courbe des prix le symbole et le concentré de toute l'histoire économique. Sans cela, Michel Morineau n'aurait peut-être pas, pour expliquer l'évolution des économies antérieures à la Révolution industrielle, eu recours à une causalité unique. Les sociétés préindustrielles sont d'une telle complexité


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qu'il est bien difficile d'expliquer leur évolution en faisant appel à l'intervention d'un seul facteur dominant, fût-ce les aléas climatiques.

La discussion des positions de Michel Morineau n'en est qu'à ses débuts tant elles bouleversent notre compréhension des sociétés de l'époque moderne. Si on ajoute qu'il propose aux historiens un programme de recherches d'une ampleur considérable, on comprendra que toute avancée sur les thèmes évoqués passe par une assimilation critique de son ouvrage. Comme on dit aujourd'hui, il est « incontournable ».

Michel ZYLBERBERG.

Dale K. VAN KLEY, The Damiens Affair and the Unraveling of the Ancien Régime 1750-1770, Princeton University Press, 1984, 373 p.

Le lecteur français disposait depuis 1979 des travaux entrepris par le Centre de l'Université de Lyon II sur L'attentat de Damiens (Discours sur l'événement au XVIIIe siècle), travaux qui cernent la répercussion au travers de la presse de cet événement tout en proposant une réflexion sur la constitution du fait en tant qu'événement. D'outre-Atlantique Dale Van Kley, historien de formation calviniste, nous offre un autre point de vue, très pénétrant par sa familiarité avec l'augustinisme. Spécialiste des relations conflictuelles entre les Jésuites et les Jansénistes (cf. The Jansenists and the Expulsion of the Jesuits from France, 1757-1765, Yale, 1975) il situe l'affaire Damiens dans ce contexte à la fois politique et religieux, et y recherche les origines idéologiques de la Révolution française.

Laissant à l'anecdotique la part qui lui revient, il souligne combien le froid rigoureux qui sévit en janvier 1757 sur l'Ile-de-France joue un rôle non négligeable dans la tentative de Robert-François Damiens contre la vie de Louis XV. Il ne nous laisse rien ignorer de ces très curieux moments où avec le destin d'un roi se fixe le sort d'une nation et se règlent les conflits entre les factions qui divisent la cour et le pays. Dans un premier temps, la position des dévots (la reine, le dauphin, les Jésuites...) semble confortée. L'archevêque de Paris et le clergé ultramontain dénoncent derrière Damiens l'influence gallicane et janséniste qui trouble le Parlement et agite l'opinion. Les spectateurs attentifs espèrent ou redoutent un changement politique, un rapprochement du roi et du dauphin... Pourtant Damiens n'a pas utilisé la lame la plus redoutable de son couteau ; il ne s'est pas donné les moyens de traverser les épais vêtements qui protègent le roi contre les rigueurs du climat. Damiens a « touché » Louis XV — Dale Van Kley utilise les divers sens du terme « toucher ». Il ne l'a pas tué. Le 5 janvier 1757 ne peut prétendre au titre de journée qui fit la France. L'événement néanmoins mérite l'attention comme révélateur d'un état d'opinion. Paradoxalement d'ailleurs, il semble bien que Damiens ait en partie réussi à « toucher » le roi : de l'affaire Damiens au coup d'État Maupeou, Louis XV n'adopte-t-il pas une attitude plus favorable à son parlement ? N'impose-t-il pas une via média entre le clergé et les magistrats ? L'affaire Damiens, selon l'auteur, constitue une étape décisive vers le dénouement de l'Ancien Régime, une des racines de la Révolution, un temps fort dans la grande querelle entre la monarchie et les jansénismes. Siècle des Lumières ce xvirr siècle ? Dale Van Kley répond plutôt « siècle de l'Unigenitus », confirmant à nouveau les démonstrations de R. Mauzi : « Que de clairs-obscurs et d'ombres épaisses, d'où la lumière n'émerge qu'en de pathétiques combats ».

Deux parties donc dans cet ouvrage : l'une consacrée à Damiens, l'autre aux affaires du temps. L'auteur a entrepris de minutieuses recherches sur son malheureux héros, connu surtout jusqu'à présent par l'horreur de son supplice (cf. M. Foucault). Personnage peu éclatant, domestique, puis voleur sans adresse et sans travail : le contraste étonne entre la modeste biographie et le caractère exceptionnel de l'acte qui le projette hors de l'ombre. Mauvais sujet, ce Damiens ? A peine plus qu'un autre : querelleur, mais surtout quand il a bu, voleur, mais très occasionnel et qui redistribue à sa famille l'essentiel de son larcin. A le suivre de cabaret en cabaret, étrange, solitaire, taciturne, effrayant rétrospecti-


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vement ceux qui témoignent à son sujet, par ses soliloques confus et passionnés, nous sommes plus tentés de le voir en instable, proche de la folie. Les juges du xviir siècle n'envisagent pas cette hypothèse et préfèrent le classer d'emblée parmi les monstres, les êtres contre-nature. Car enfin pourquoi un tel médiocre peut-il attenter à la vie d'un roi ? Les aveux de Damiens ne satisfont pas les magistrats. Il prétend avoir voulu toucher le roi, lui donner un avertissement, lui montrer que dans la querelle des refus de sacrements, le parlement a raison, et tort l'archevêque de Paris. Mais comment un laquais aurait-il des lumières sur un tel sujet ? Damiens rétorque que son opinion s'est formée en servant le parlementaire Bèze de Lys, et nous entrevoyons les échos parmi les serviteurs des débats qui mobilisent les maîtres. Le mimétisme social, ce grand ressort de la société d'Ancien Régime, demeure incompréhensible pour les juges de Damiens. L'impossible communication est très finement analysée par Dale Van Kley : Damiens est jugé par ses maîtres (chap. 2) mais ceux-ci ne le reconnaissent pas. Précisons cependant avec l'auteur, que Damiens a servi des parlementaires gallicans alors que la Chambre d'exception qui mène son procès est surtout composée de fidèles du monarque ainsi que des pairs et princes du royaume.

Les confessions de Damiens, ses actes de foi gallicans mettent les jansénistes dans une désagréable situation ; la meilleure des défenses étant encore l'attaque, la presse et les pamphlétaires jansénistes répandent l'idée de deux complots concomitants, le premier a abouti au régicide, le second vise à imposer le silence, à isoler Damiens et protéger ceux qui l'on manipulé. La rumeur se propage et l'opinion est convaincue que le procès officiel n'est qu'un spectacle, une parodie, tandis que Berryer, le Lieutenant de Police, mène silencieusement l'enquête et enlève les vrais complices pour les ensevelir dans les sombres oubliettes de la Bastille... Les Jésuites soupçonnent les jansénistes, ceux-ci accusent les Jésuites ; les dévots dénoncent en Damiens l'enthousiaste perverti par les mauvaises graines du gallicanisme ; les gallicans soulignent que Damiens a servi les Jésuites alors qu'il prétend les haïr... Les deux camps rejettent ce malheureux; repoussoir et bouc émissaire, Damiens a eu le tort, humble domestique, d'intervenir dans des débats qui ne lui sont pas adressés, et la folie de vouloir toucher le roi. Même le choix d'un confesseur provoque des polémiques ; dévots et jansénistes s'arrachent son âme tandis que le supplice s'apprête à lui déchirer le corps.

Abordant le deuxième temps de sa démonstration, Dale Van Kley se livre à une analyse fouillée des relations entre le parlement, le roi et les évoques dans la crise politique qui trouble les années 1756-1757. Les dévots comme les jansénistes contribuent à la désacralisation de la monarchie. « Si l'on essaie de déterminer le moment où la monarchie se désacralise de façon décisive, comment ne pas songer aux piètres tentatives de la Couronne elle-même pour empêcher la désacralisation des sacrements de l'Église, ou du moins pour enrayer leur politisation » (p. 165).

De 1750 à 1770, les deux groupes continuent de s'affronter. L'auteur parvient à déterminer plus nettement les contours de ces factions rivales. D'un côté, les « gallicano-jansénistes » s'affirment très tôt comme les partisans d'une monarchie contrôlée par le Parlement (et éventuellement par la Nation), ayant sous sa tutelle une Église démocratiquement constituée. De l'autre, les Jésuites et les dévots demeurent favorables à la monarchie absolue soutenue par une Église autoritaire de structure également monarchique. Ce conflit préfigure celui qui sous la Révolution, comme tout au long du xrx* siècle, verra s'opposer l'ensemble Nation/Constitution au binôme Trône/Autel. Le politique et le religieux s'imbriquent constamment. Les jansénistes revendiquent la démocratie dans l'Église avant de l'exiger dans l'État, tandis que les Jésuites dénoncent dès les années 1760 le complot contre le trône et l'autel fomenté par leurs propres adversaires. Les termes mêmes de la rivalité sont déjà révolutionnaires. Un pamphlet émanant d'un Jésuite se proclame « papiste et royaliste » (en 1764 !) et accuse les méfaits du « jargon patriotique ».

Mais abandonnant les milieux savants et la littérature pamphlétaire, l'auteur recourt aux sources de police et étend ses investigations aux « mauvais discours », à la recherche d'éventuels émules de Damiens. Les propos contre le roi sont


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légion ; il semble que ceux d'inspiration janséniste ne soient pas poursuivis avec un zèle exemplaire. Par contre toute formulation régicide, toute remise en cause du parlement donnent lieu à des sanctions sévères. La désacralisation de la monarchie est patente à ce niveau. Le roi lui-même privé des sacrements en raison de sa vie privée, ne peut assumer sa fonction thaumaturgique ; cette absence est perçue comme une trahison qui suscite la haine. Compromis par la rumeur du pacte de famine (cf. S. L. Kaplan), tenu en partie responsable des enlèvements d'enfants (cf. J. Nicolas), Louis XV, le mal-aimé, perd avec la querelle des refus de sacrements autant de prestige que les sacrements eux-mêmes. L'acte de Damiens n'est que le signe de cet état de l'opinion. La faiblesse de la monarchie éclate au grand jour : de facto elle accepte alors un quant-à-soi en matière sacramentelle. Nous pourrions ajouter à tous ces éléments de désaffection le mépris avec lequel fut accueillie la paix d'Aix-la-Chapelle et les sarcasmes que suscita le renvoi du prétendant Stuart (cf. « Les chansons du mal-aimé » in Mélanges Mandrou, P.U.F.)... Les années 1750 constituent bien un tournant irréversible dans la relation du peuple au roi.

L'ensemble du livre bénéficie d'une remarquable connaissance des archives de la bibliothèque de Port-Royal (notamment la collection Le Paige) et analyse avec finesse les relations de la théologie, de l'ecclésiologie et de la politique. On peut regretter cependant que les termes de l'alternative soient aussi nettement délimités. Si le camp philosophique est mentionné à propos de la publication du livre De l'Esprit, l'opinion publique comporte de multiples nuances irréductibles aux sensibilités gallicanes et ultramontaines. Mais il était certainement impossible d'embrasser une si large diversité. D'autre part la monarchie est susceptible de bien des sursauts (la reprise en main par Maupeou en est une illustration) et les premières années du règne de Louis XVI témoignent d'un renouveau d'affection populaire. Le livre de Dale Van Kley demeure cependant fondamental pour comprendre combien la notion de souveraineté accordée à l'Ecclesia, comme assemblée de fidèles, précède et anticipe celle de la souveraineté nationale ; il suscite fort à propos l'interrogation sur l'origine du vocabulaire politique qui s'impose avec la Révolution française.

Monique COTTRET.

William G. Me LOUGHLIN, Cherokees and Missionaries, 1789-1839, New Haven and London, Yale University Press, 1984, xin + 375 p.

Cette étude passionnante montre à quel point fut délicate l'acculturation d'un groupe important d'Indiens de l'Amérique du Nord, au lendemain de l'Indépendance, par des missionnaires protestants, zélés, sinon toujours heureux dans leur façon de traiter les problèmes humains liés à leur apostolat. Et ces missionnaires eurent à compter, bien entendu, le moment venu, avec un gouvernement qui se voulant démocratique était guidé par un projet d'expansion matérielle et d'unité, digne d'une grande nation libérée de la tutelle anglaise. Cent vingt mille Cherokees groupés en quatre-vingt-cinq tribus, à l'est du Mississipi, proches de la confluence de l'Ohio, à l'ouest de la Virginie, dans le sud du Tennessee, le long de la Savannah et dans les deux Carolines, telles étaient les régions où vivaient les Cherokees à l'arrivée des missionnaires.

Le dessein des Blancs à l'égard de ces Cherokees se modifia-t-il tout au long de la période envisagée par l'auteur ? Non. Il y eut des infléchissements, des corrections, des adaptations car certains américains furent moins pressés et moins nets que d'autres, mais tous ont voulu christianiser et civiliser ces Indiens par l'enseignement de la Bible, la pratique de la langue anglaise et par la familiarité progressive avec un système économique tout différent du leur. Ils ont voulu en faire des fermiers habiles en divisant la terre en propriétés privées (grave problème). Plus radical que les autres, Jackson disait que les Cherokees vivaient au contact d'une race supérieure, les Blancs, qu'ils devaient céder à la force des circonstances et peu à peu disparaître. Il n'a pas été suivi.

Les missionnaires, eux, vont peu à peu passer d'une forme d'apostolat hési-


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tant et paternaliste à un constant respect pour les capacités des hommes de ces tribus : leur courage, leur intelligence (les enfants cherokees apprennent aussi vite et bien que les enfants blancs), leur adresse. Les chefs, surtout, possèdent discernement, sagesse, sens de la justice, du bien commun ; ils sont meilleurs à coup sûr, que beaucoup de ces blancs qui animent le « front » pionniers vers l'ouest et qui n'ont aucun ménagement pour ceux qu'ils rencontrent sur leur route.

Pour les Cherokees, le « Grand Esprit » a créé trois races d'hommes : les Rouges, les Noirs, les Blancs. Il les a répartis en différents endroits du monde, séparés par d'immenses étendues d'eau. Chaque groupe d'hommes a ses terres et comme l'homme rouge est le favori du Grand Esprit, il a reçu d'immenses étendues de terre fertile. Or, le Cherokee qui est clairvoyant a vite remarqué que ces terres précieuses, le blanc les convoite. Le Cherokee chasse, se promène ; sa femme travaille à la maison, elle est fermière, s'occupe des enfants lesquels appartiennent autant à la tribu qu'aux parents. La tribu est seule propriétaire de la terre qui constitue, en quelque sorte, un bien indivis. Vertu, courage, loyauté, honnêteté, hospitalité, grande familiarité avec les plantes et les animaux, telles étaient les marques voyantes de ces Indiens que les missionnaires vont tenter d'amener au vrai Dieu.

Ce fut, on s'en doute, une entreprise pleine de risques. Faire connaître le Dieu des chrétiens à partir d'un livre, la Bible, à des gens qui ne possédaient pas d'écriture, d'alphabet syllabique, dont la langue très imagée et concrète, ne possédait pas de termes répondant, même de loin, aux concepts chrétiens de péché, de repentir, de pénitence, de rédemption, de grâce, de salut, etc., apparaissait comme une entreprise vouée à l'échec. Notons, en passant, que bien des Blancs, compatriotes des missionnaires, donnaient à penser, par leur dureté, leur manque de délicatesse, à ces Indiens, qu'ils avaient perdu le sens de ces mots évangéliques, justice et charité. La mission s'est heurtée d'un bout à l'autre de son histoire, de son effort, aux traditions : polygamie, danses rituelles, liberté des moeurs (jeunesse), croyance persistante aux sorciers guérisseurs même après conversion. Le problème de l'appropriation des terres fut capital, puisque le Grand Esprit les leur avait données. L'auteur raconte dans le détail les mille et une pressions qui furent faites pour déterminer les Cherokees à décamper, et les mille et une feintes astucieuses des Cherokees pour rester. Traverser le Mississipi était pour eux signe de défaite. Révélateur à ce sujet est le chapitre très dense intitulé « The Rise of Cherokee Nationalism and Antimission Sentiment, 1824-1827 ». On admet très bien que les missionnaires soient déchirés entre leur obéissance au gouvernement de Washington et l'exigence des prescriptions évangéliques. Position difficile : leurs écoles reçoivent des secours en argent des autorités civiles qui les encouragent mais les contrôlent et ces mêmes écoles s'ouvrent de plus en plus aux enfants de sang-mêlé et méprisant ceux des fullbloods, suspects de superstitions parce que fidèles à leur race et au monde tribal qui les a vus naître et dans lequel ils se maintiennent. On note aussi l'apparition d'une bourgeoisie cherokee, riche, reçue et considérée par les Blancs, si bien que cette nation indienne, dont l'unité fut une force, se trouve insensiblement divisée en riches et en pauvres, en christianisés et en non christianisés, en instruits et en non instruits. Certains Cherokees avaient très vite accepté d'apprendre l'anglais, d'envoyer les enfants à l'école du missionnaire, de se moderniser et d'adopter peu à peu le genre de vie britannique. Les autorités se gardèrent bien d'enrayer cette évolution. Les Cherokees vont inévitablement se diviser durant la guerre de Sécession : certains farmers cherokees employaient des noirs, mais d'autres refusaient au nom d'un égalitarisme racial bien compréhensible de leur part. La ligne de la Sécession fut fatale à la nation cherokee.

Les Frères moraves furent les premiers à pied d'oeuvre (1799-1803). On nous les décrit comme une petite secte d'origine allemande, piétiste, pacifique, isolée, vivant volontiers repliée sur elle-même, par crainte des Anglicans, fondant des communautés agricoles et des écoles soucieuses avant tout de prédications, de prières de préférence à un enseignement profane. A leur étonnement, les Frères moraves s'apercevront assez vite que le contenu de la Bible intéresse peu les Cherokee, mais que certains, en revanche, acceptent avec empressement de


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s'instruire. Ils veulent bien recevoir l'instruction venant des Blancs, mais font la sourde oreille au message religieux qu'on leur découvre. Le Fils de Dieu mis à mort par les hommes les choque ; quant aux mystères de l'Incarnation, de la Rédemption et de la Trinité, ils les abandonnent aux Blancs doués, selon eux, d'une subtilité d'esprit qui les dépasse.

L'action missionnaire des Presbytériens (1803-1810) fut beaucoup plus diversifiée et ils disposèrent de moyens variés. Un de leurs soucis fut d'atteindre les parents par les enfants, précisément en ouvrant des écoles, quelques-unes avec internat où nourritures et vêtements étaient fournis gratuitement. Résolus à briser cette sorte d'indolence traditionnelle des Indiens, les pasteurs presbytériens n'hésitèrent pas à recourir aux sanctions et au fouet.

Puis les Baptistes et les Méthodistes s'installèrent et entrèrent en action entre 1819 et 1829 ; enfin, ce fut la fondation de VAmerican Board, sorte de centrale de l'évangélisation et de l'acculturation.

Une réaction générale devait se produire, ce fut de 1829 à 1833 le « Removal crisis », en dehors, bien entendu, de l'orthodoxie évangélique et protestante ou plus exactement à partir d'un mélange de symboles religieux pris dans l'Ancien Testament et d'une résurgence de vieilles coutumes tribales, nous eûmes un mélange explosif qui aida quelque temps la résistance cherokee.

Vint, je l'ai signalé, la guerre de Sécession : le blanc contre le blanc, mais, hélas ! aussi, le cherokee contre le cherokee. C'est le Grand Esprit qui punit la Nation cherokee de ses infidélités, pensèrent quelques vieux chefs avant de fermer définitivement les yeux.

Jacques MATHA.

ALAIN PLESSIS, Régents et gouverneurs de la Banque de France sous le Second Empire, Genève, Librairie Droz, 1985, 444 p.

Cet ouvrage est le deuxième volume de la thèse d'Alain Plessis qui fait suite à La Banque de France et ses deux cents actionnaires sous le Second Empire^. Il s'intéresse à ceux qui détiennent le pouvoir suprême dans la Banque, mais contient aussi la conclusion générale des deux premiers volumes. Près de 300 pages sont consacrées aux 37 personnalités qui ont successivement occupé les 18 sièges du Conseil de Régence. On aurait pu craindre une juxtaposition de biographies détaillées. Mais la réflexion d'Alain Plessis permet de faire apparaître, au travers de ce microcosme formé d'une poignée de multimilliardaires, les ombres et les lumières du capitalisme français de cette époque, sa complexité, ses forces d'inertie et ses dynamismes, les mutations des structures commerciales, bancaires et industrielles.

Le Conseil de Régence est un groupe homogène car en fait il se coopte. Les héritiers sont nombreux ; les nouveaux arrivants ne doivent leur élection qu'à une éminente situation dans le monde des affaires, consacrée par une fortune déjà considérable. Loin d'être un instrument d'ascension sociale, le Conseil est le couronnement d'une carrière exceptionnelle, la reconnaissance d'une ascension sociale réalisée vingt ans auparavant. Les « fils de leurs oeuvres » de 1870 « reflètent l'ouverture de l'aristocratie des affaires pendant la Monarchie de Juillet par suite de l'industrialisation et du démarrage des affaires ferroviaires» (p. 66). Le Conseil n'accueille pas les pionniers, mais des hommes confirmés dont les idées sont conformes aux valeurs communes et à la politique suivie : il n'est pas fait pour les Péreire ou les Mirés. Mais l'évolution de sa composition durant l'Empire traduit les mutations économiques. Les carrières du commerce et du négoce traditionnels, bien représentées dans les Conseils de la première moitié du siècle, ne permettent plus désormais de mener aux réussites exceptionnelles que l'accès à la Régence suppose. Les «parvenus» de 1851 sont arrivés par la Haute-banque: les banquiers mettent la main sur l'institution à partir de la Monarchie de Juillet.

1. Voir le compte rendu dans R.H.M.C, 1983, II, p. 326.


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Mais la Haute-banque est de plus en plus un milieu et une profession fermés et l'arrivée à la Régence d'Alphonse de Rothschild, en 1855, est l'exception qui confirme la règle, une reconnaissance tardive — sans doute pour des raisons confessionnelles — de la situation éminente de la banque. Cette fermeture correspond à la perte de vitesse relative des formes du capitalisme commercial et du capitalisme bancaire traditionnels, car la présence des promoteurs de nouvelles banques n'est pas souhaitée au Conseil.

Au travers de l'étude des banquiers du Conseil, Alain Plessis nous confirme la capacité d'adaptation et la diversité de ces maisons anciennes, entre les Hottinguer exportant précocement des capitaux, les Périer s'intéressant au grand commerce navrais mais aussi à l'investissement industriel, et les Mallet suivant l'évolution des occasions de profit et modifiant leurs emplois en conséquence. Une intéressante analyse des bilans de la banque Mallet et une évaluation de ses taux de profit prouvent que, loin de régresser du fait du développement des nouveaux établissements de crédit, la Haute-banque, principale animatrice de la Bourse, est une puissance financière encore plus grande en 1870 qu'en 1851. Les conclusions de David-S. Landes 2 et les travaux de Jean Bouvier et de Bertrand Gille sur les Rothschild trouvent confirmation 3.

Les changements parmi les régents industriels sont aussi significatifs. En 1851, le textile est le secteur le mieux représenté avec Odier, directeur de la manufacture de Wesserling, ou Davillier. Sous l'Empire arrivent au Conseil non plus des manufacturiers à l'ancienne, mais des capitaines d'industrie représentant des entreprises concentrées, à la puissance matérielle et financière considérable, dépassant le cadre national. Schneider remplace comme « maître de forges » Paillot : changement symbolique. Darblay est aussi intéressant : parti des minoteries de Corbeil, il s'étend en Turquie et en Egypte, profite de tous les avantages des sociétés anonymes et réalise des montages financiers. Alain Plessis nous révèle le personnage de Denière, un homme d'affaires ambitieux» qui n'a qu'une petite entreprise familiale mais qui détient un pouvoir considérable par ses multiples sièges dans les conseils d'administration (il est entre autres président de la Société Générale...). Derrière lui, il y a évidemment Paulin Talabot et le groupe de la Réunion Financière. C'est un des éléments les plus novateurs du Conseil, un des premiers grands brasseurs d'affaires, au centre d'un réseau de pouvoirs. La composition du Conseil enregistre cette évolution du capitalisme, de l'entreprise individuelle aux groupes industriels et financiers actionnés : peu de régents sont administrateurs de sociétés anonymes en 1851 ; seuls 4 d'entre eux ne le sont pas en 1870. Le même changement de centre de gravité s'observe au niveau de l'influence de chaque régent dans le Conseil. Au début de l'Empire, les négociants et les manufacturiers tenaient la première place ; dans les années 1860, Schneider, Rothschild et Waru s'affirment comme leaders.

Ces divergences entre « Anciens » et « Modernes », Alain Plessis les retrouve aussi dans les genres de vie, les mentalités, les opinions politiques et financières.

Par l'étude des gouverneurs et des sous-gouverneurs, il nous montre que le gouvernement impérial cherche à faire de la Banque un instrument de son action. Mais si ce dernier a mis en un jour la main sur le pouvoir politique, sa pénétration dans la direction de la Banque est beaucoup plus lente et beaucoup moins complète. A partir de 1864, la nomination de Rouland, peu au fait des questions financières, fera même régresser l'autorité de l'État.

En élargissant sa réflexion dans la conclusion des deux premiers volumes, Alain Plessis retrouve parmi les 536 dirigeants de la Banque un échantillon du monde des millionnaires parisiens, dont ils sont une image représentative. Il faut se garder de toute généralisation car des travaux récents mettent en valeur la diversité, en particulier régionale, des capitalistes et du patronat du

2. D.-S. LANDES, « Vieille banque et banque nouvelle : la révolution financière du XDF siècle », Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 1956.

3. J. BOUVIER, Les Rothschild, Paris, 1967 ; B. GILLE, La banque et le crédit en France, 1815-1848, Paris, 1959 ; B. GILLE, Histoire de la Maison Rothschild, vol. I, Genève, 1965.


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xixe siècle*. Mais là encore les hommes de la Banque sont un microcosme dont la structure et l'évolution recoupent les conclusions d'autres travaux d'histoire sociale. Alain Plessis les classe en trois groupes. Le groupe 1 (70 % des dirigeants) ne participe pas directement aux affaires : il comprend des propriétaires, des fonctionnaires et des professions libérales. On retrouve la même majorité de propriétaires — oisifs — dans les 47 Parisiens décédés millionnaires en 18475. Le groupe 2 (15 %) est composé de commerçants, de petits banquiers, d'industriels de « surface » médiocre. Le groupe 3 (15 %) est celui de l'aristocratie des affaires : aux grands banquiers, qui en forment la majorité, s'ajoutent de grands capitaines d'industries et quelques brasseurs d'affaires. Si le groupe 1 est très fort chez les actionnaires, le groupe 2 est plutôt celui des conseillers d'escompte et le groupe 3 celui des régents.

Par ses placements (immeubles ruraux, fonds publics), par son attitude distante envers les sociétés anonymes, par son mode de vie et son ambition à la notabilité, le groupe perpétue en l'adaptant l'idéal des élites de l'Ancien Régime. Le groupe 2, dont les actifs sont placés dans l'entreprise personnelle ou en rente ou en obligations, qui participe peu, faute de temps, à la vie mondaine et politique, correspond à un capitalisme essentiellement commercial. Le groupe 3, dont les actifs consistent en portefeuilles-titres français et étrangers diversifiés, qui contribue au développement des sociétés actionnées, correspond aux formes les plus nouvelles du capitalisme : c'est une élite moderne. Cette typologie débouche sur plusieurs débats généraux auquels elle apporte sa contribution.

Le groupe 3 est très dynamique; il s'enrichit le plus vite. L'écart des fortunes se creuse. Le capitalisme français s'essouflerait-il ? Dans cette élite de la richesse « émergent de façon irrésistible quelques grands hommes d'affaires présentant bien des traits caractéristiques d'un capitalisme très moderne » (p. 414). Schumpéteriens avant la lettre ils ont une vision internationale du développement industriel et bancaire. Ils sont bien représentés dans le pouvoir politique. Il n'y a pas, sous l'Empire, dissociation entre les pouvoirs politique, administratif et économique. On remarquera que ce groupe 3 est le seul dont le nombre d'enfants par famille est souvent supérieur à trois, condition de perdurance de ces dynasties du pouvoir économique. Y aurait-il parallélisme entre taille de la famille et esprit d'entreprise ? Toute la France n'est pas malthusienne.

Une force de freinage pour le développement du capitalisme industriel est la tendance à l'évolution vers le groupe 1, l'oisiveté, l'abandon de l'activité à la retraite ou au changement de génération. Au lieu de s'affaiblir, elle semble se renforcer au cours de la période. « On constate que le développement de cette oisiveté coïncide à peu près avec le début de la décélération industrielle de la France » (p. 396). Les historiens anglais parlent d' « entrepreneurial failure » ; nous connaissons déjà cette tentation à laquelle le patronat normand succombait facilement, à la différence de celui du Nord ou de l'Alsace. Mais faudrait-il mettre en parallèle le degré d'évasion de l'activité économique et les mouvements longs de la conjoncture ?

Enfin Alain Plessis apporte sa contribution au dossier controversé de la mobilité sociale dans les élites de la richesse. Le groupe 1 est radicalement fermé aux classes inférieure ou moyenne; une certaine ascension ne peut s'y faire que par la fonction publique ou les carrières juridiques. Les groupes 2 et 3 sont plus ouverts aux « parvenus ». La révolution industrielle a permis des ascensions sociales, en général en deux générations. Mais, dès 1855-1860, cette aristocratie des affaires semble se fermer. Des « parvenus » entrent encore au Conseil, mais ils ont effectué leur percée vingt ou trente ans plus tôt. Si le thème, justificatif socialement, du « fils de ses oeuvres » — on va dire bientôt « self-made-man » outre-Atlantique —, commence à être ressassé à satiété, c'est

4. L. BERGERON, Les capitalistes en France, 1780-1914, Paris, 1978 ; Le Mouvement Social, n° 132, juillet-septembre 1985.

5. A. DAUMARD, La bourgeoisie parisienne de 1815 à 1848, Paris, 1963.


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sans doute justement, par compensation, parce qu'il ne correspond plus à une réalité.

Aux forces de stagnation que l'analyse de la Banque révèle (poids des élites anciennes, tendance à l'évasion hors des professions économiques, blocage de la mobilité sociale) s'ajoutent donc aussi des forces de dynamisme évidentes (un groupe d'entrepreneurs modernes, concentrant des profits de plus en plus gros, capables de saisir les occasions d'innovation, se perpétuant en dynasties, dont beaucoup ont aujourd'hui encore des représentants). Le capitalisme français de la deuxième moitié du xrx" siècle est-il retardataire ou progressiste ? La réponse n'est pas si aisée à formuler.

Patrick VERLEY.

Alain PLESSIS, La politique de la Banque de France de 1851 à 1870, Genève, Librairie Droz, 1985, 354 p.

Cet ouvrage constitue le troisième volume de la thèse d'Alain Plessis. La Banque subit une véritable mutation entre 1851 et 1870. Ses opérations prennent une ampleur nouvelle ; de nouveaux moyens d'intervention modifient son mode d'insertion dans l'économie et son action sur renvironnement. Elle tend à devenir une banque centrale, au centre du système de crédit, influant par sa politique sur le comportement des autres banques. Dès les années 1860, elle en présente les trois caractéristiques énumérées par Sayers. Elle crée une monnaie sûre, une monnaie fiduciaire, dont la solidité n'est plus à prouver. Cette confiance accrue accompagne une monétarisation croissante de l'économie qui, grâce à l'expansion économique des années 1850, étend l'influence de la Banque spatialement et socialement. En outre, malgré les critiques du « commerce » contemporain elle a été capable d'offrir une disponibilité ininterrompue de crédit, même en période de crise : elle assume désormais son rôle de « lender of last resort ». Enfin, de plus en plus, elle s'affirme comme la Banque du Trésor, auquel des liens permanents la relient. Passés les « orages » du début des années 1860, pendant lesquels elle est encore mise en cause (campagne contre le monopole d'émission et pour sa réorganisation, affaire de la Banque de Savoie), elle est incontestée à la fin du Second Empire.

« Active » ou « passive » : la Banque présente les deux aspects car la mutation de cet établissement conservateur — même si une équipe plus progressiste accède à sa direction à partir de 1857 — est largement une réponse aux évolutions économiques. La politique de la Banque est la résultante d'un ensemble de pressions et d'intérêts qui se combinent différemment durant les quatre périodes qu'Alain Plessis distingue : de décembre 1851 à décembre 1852, le « face-à-face de la Banque et du gouvernement dictatorial » ; de fin juin 1852 à juin 1857, « la Banque sous pression » ; de juin 1857 à 1864, « le temps des expériences et des orages » ; et de 1865 à 1870, « du triomphe à de nouvelles inquiétudes ».

La première pression est celle de l'État qui a trois préoccupations. Il a toujours besoin d'argent, soit pour sa politique économique, soit pour sa politique extérieure : prêts officiels et publics ou soutien discret mais aussi efficace. Il a aussi nécessairement recours à la Banque pour ses deux grandes opérations financières, les conversions Bineau et Fould ; il obtient, pour sa réussite, des baisses du taux de l'escompte. Enfin, les gouvernements ont pu compter sur la Banque pour favoriser leurs politiques de relance économique et éviter des difficultés et un chômage socialement et politiquement dangereux : sous leur pression, elle a baissé le taux d'escompte et accepté en garantie de prêt des valeurs mobilières comme les obligations de chemins de fer, ce qui a sauvé les compagnies entre la crise de 1857 et la deuxième phase d'investissement ferroviaire des années 1860. La Banque est ainsi devenue, contre son gré certes, vers la fin des années 1850, une « banque industrielle » efficace et un des soutiens objectifs des cours boursiers. L'analyse d'Alain Plessis permet d'écarter des idées toutes faites, comme la Banque « complice » du coup d'État ou son


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contraire, la Banque « indépendante » de l'État. Elle montre bien que la relation avec l'État repose certes sur un rapport fluctuant de forces, mais que de plus en plus, à l'occasion d'une évolution progressiste des hommes qui dirigent la Banque, et conservatrice des ministres qui, partant de « l'économie politique du 2 décembre» (L. Girard), vont se rapprocher des financiers orthodoxes, les décisions se prennent en collaboration entre les régents et le pouvoir : Schneider a été un trait d'union entre ces deux groupes distincts.

La seconde pression est celle de l'opinion publique. Si la controverse sur la Banque se limite aux milieux économiques, financiers et parlementaires dans les années 1850, elle gagne la grande presse dans les années 1860 avant de donner lieu à 1' « Enquête... sur la circulation monétaire et fiduciaire » qui consacre le triomphe de la Banque. L'opinion publique désire plus de crédit, à meilleur marché; elle s'indigne de constater que, lors des crises, la hausse du taux de l'escompte rapporte d'importants bénéfices. De là à accuser la Banque de faire des profits sur le malheur du « commerce » et même de susciter les crises par sa politique, il n'y a qu'un pas.

Mais la Banque doit aussi tenir compte de l'intérêt de ses actionnaires, car elle est une entreprise privée dont une des fonctions est de faire des profits : un taux d'escompte trop bas ne saurait les assurer.

L'intérêt des régents en tant que particuliers est encore différent ; nombre d'entre eux, banquiers, voient dans des taux élevés des conditions intéressantes pour leurs propres maisons et ils sont attentifs aux mouvements internationaux de capitaux ; en revanche, Schneider, qui juge d'après ses intérêts sidérurgiques, est d'avis opposé, et Denière, qui représente la Société Générale, fait le lien avec les grands établissements de crédit... L'évolution des pouvoirs à l'intérieur du groupe des régents entraîne une modification de la perception de leurs intérêts.

Mais les dirigeants de la Banque, en tant que tels, sont unanimes dans leur désir de défendre l'encaisse, condition de la solvabilité de la Banque, afin d'éviter les perturbations économiques et sociales. En ceci, ils sont en consensus avec l'ensemble de la classe dirigeante : la Banque doit être le rempart contre l'aventure monétaire, elle doit tout faire pour éviter le « cours forcé », prélude à de graves bouleversements...

La politique de la Banque est à la confluence de ces rapports de forces que l'on ne peut comprendre que replacés dans les évolutions extérieures : croissance et surchauffe des années 1850, « décélération » progressive des années 1860, développement des nouveaux établissements de crédit qui vont détourner de la Banque quantité de dépôts et de papier escomptable (le meilleur en particulier), intégration croissante des marchés monétaires anglais et français, dépréciation de l'or par rapport au métal argent, évolution politique de l'Empire. C'est dans cet ensemble complexe que l'histoire de la Banque prend son sens : on appréciera ainsi l'analyse qu'Alain Plessis fait de la signification de la loi du 9 juin 1857 et du changement de personnel dirigeant qui lui est contemporain.

Pour s'adapter aux pressions et aux évolutions, la Banque innove en utilisant des instruments nouveaux, en particulier la mobilité du taux de l'escompte, préconisée dès 1802 par l'économiste anglais Thornton, et appliquée déjà par la Banque d'Angleterre. Si les premières modifications de taux — à la baisse — ne sont que des concessions arrachées par le gouvernement à des régents réticents, la Banque entreprend, à partir de 1857, une politique systématique de variation du taux pour défendre son encaisse, éviter le gonflement de son portefeuille commercial en période de crise, et éviter les déplacements spéculatifs de capitaux (la « hot money » existe déjà) causés par les taux plus élevés des places étrangères, Londres au premier chef. La politique de l'escompte va être un des lieux majeurs où les pressions contraires des intérêts vont s'exercer : défense de l'encaisse, « voeux du commerce », désirs du gouvernement. La doctrine antérieure de la fixité à 4 % avait jusqu'alors évité cet affrontement d'intérêts. Alain Plessis cherche à mesurer la corrélation entre variations du taux de l'escompte et solvabilité de la Banque, entre taux d'escompte et mouvements du portefeuille, afin d'apprécier les raisons de l'efficacité de cette politique et l'action de la Banque en temps de crise. Mais comme le montre


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Alain Plessis, ces premières approches ne rendent pas compte de toute la complexité et il serait passionnant d'imaginer un modèle économétrique qui introduirait de nouvelles variables explicatives, comme les taux de la Banque d'Angleterre, le marché des changes, le mouvement intérieur des prix, un indice boursierMais dès cette époque, la Banque innove en utilisant aussi d'autres moyens d'action, moins brutaux que les variations du taux d'escompte, en particulier pour éviter les fortes hausses que nécessiteraient l'évolution des taux anglais, mais dont le gouvernement français ne veut pas. Dans cette panoplie, le lecteur reconnaîtra certaines pratiques plus modernes : la différenciation entre les marchés de l'argent (des taux d'intérêts plus élevés pour les avances sur titres), la coopération avec les banques d'émission étrangères, la création d'une circulation de traites sur Londres pour retarder la sortie du métal, et enfin des opérations de reports sur rentes. Ce dernier type d'opérations, à peine pratiqué d'ailleurs, consiste à vendre de la rente à la Bourse pour faire baisser le cours des valeurs, et vice versa : nous sommes là aux origines des politiques d' « open-market » que la Banque d'Angleterre allait bientôt appliquer couramment.

Comme tous les travaux qui apportent beaucoup d'éléments nouveaux, le travail d'Alain Plessis suscitera aussi dans l'esprit du lecteur nombre de questions. Après le Second Empire, l'importance économique de la Banque riiminue-t-elle ? Le développement des établissements de crédit dans un marché largement « hors Banque » et le développement de la monnaie scripturale, créée par des émetteurs « privés », pourraient y faire songer. Le taux de l'escompte est-il vraiment un taux directeur pour toute la France et sur tous les marchés de l'argent ? Une géographie des taux de l'argent serait fondamentale, car on sait mal en fait à partir de quelle date les différences régionales s'estompent. Enfin, la lecture de cet ouvrage incite à se pencher sur les problèmes qui ont donné lieu à une abondante littérature, entre 1860 et 1900, et qui sont sûrement plus complexes qu'on ne le pense habituellement, ceux de la monnaie métallique et du rôle monétaire des métaux précieux.

La lecture des trois volumes de la thèse d'Alain Plessis ne fait que prouver une fois encore que la compréhension des politiques économiques passe obligatoirement par la perception des rapports sociaux de forces et des motivations de l'État, cette entité faussement abstraite qui est le lieu où s'affrontent et se combinent les pressions des groupes d'intérêts.

Patrick VERLEY.

Stewart A. STEHLIN, Weimar and the Vatican, 1919-1933, Princeton University Press, Princeton (New Jersey), 1983, 490 p.

Les relations entre l'Allemagne et les puissances européennes, pendant la période de la République de Weimar, ont été largement étudiées et leur importance n'a plus besoin d'être soulignée. Par contre, la spécificité des relations qu'elle a entretenues avec le Saint-Siège méritait d'être mise en valeur, non seulement pour leur signification particulière dans le cadre général de la politique extérieure allemande, mais aussi en relation avec nombre de problèmes intérieurs d'un régime dont le Zentrum catholique était un des pères fondateurs. De ce double point de vue, l'ouvrage de Stewart A. Stehlin apparaît comme une importante contribution à l'histoire de l'Allemagne entre les deux guerres, étayée sur une connaissance minutieuse et une utilisation pointilleuse des archives accessibles. Il fournit également une intéressante perspective des buts et des méthodes de la diplomatie vaticane : les dossiers restent ici fermés, la multiplicité des interlocuteurs dont les rapports sont confrontés permet toutefois d'en faire un tableau tout à fait net.

Une telle étude se situe nécessairement sur un double plan : celui des relations bilatérales — établissement des relations diplomatiques, négociation d'accords concordataires — et celui des relations multilatérales — coopération dans le contexte général des rapports internationaux conditionnés par les


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traités de 1919. En choisissant d'articuler son ouvrage selon un modèle thématique, l'auteur a tenté d'analyser séparément chacun des grands dossiers auxquels les deux partenaires se sont trouvés confrontés. La méthode n'est pas sans avantages, mais elle impose nombre de redites ou de retours en arrière qui nuisent parfois quelque peu à la clarté de l'exposé. Ainsi, le problème des concordats, qui fait l'objet des' chapitres terminaux, se pose dès le début de la période, en relation étroite avec les autres grands sujets.

L'intérêt principal de l'ouvrage est de bien montrer comment l'Allemagne s'emploie, dès 1919, à gagner l'appui du Vatican et l'importance que revêt cet appui pour un pays privé de tout allié et décidé à contester les stipulations de Versailles en s'attaquant à leur fondement moral : c'est l'injustice de la condamnation, qui fonde l'injustice des revendications alliées, que l'on veut démontrer. Et tout geste du Vatican, qui pourrait sembler un appui moral à l'ennemi d'hier, y est vivement ressenti : la canonisation de Jeanne d'Arc, héroïne de la résistance nationale à l'envahisseur, est presque considérée comme une nouvelle défaite allemande.

A cela s'ajoutent des considérations plus concrètes. Qu'il s'agisse des territoires perdus à l'Est comme à l'Ouest, ou de la Rhénanie occupée, ou encore du séparatisme bavarois, ce sont des populations catholiques qui sont concernées et un rôle de premier plan est dévolu à l'Église dans les stratégies politiques que Berlin élabore. L'appui du pasteur suprême de Rome est une nécessité.

Cet appui, Stewart A. Stehlin montre bien qu'il a été acquis immédiatement. Il ne va pas de soi : la Pologne est une vieille et fidèle nation catholique (et Rome a soutenu les Polonais contre la germanisation), et la France, fille aînée de l'Église, après quelques dévergondages, semble revenue à de meilleurs sentiments. Mais pour la papauté, le souci fondamental, souci pastoral, est de réconcilier les nations européennes. La paix de Versailles n'ouvre pas la voie à cette réconciliation, le Vatican est donc révisionniste.

Un homme incarne cette politique, le cardinal Gasparri, secrétaire d'État de 1914 à 1930. On le voit condamner l'impérialisme polonais en Silésie, craignant que cette politique, qui suscite l'hostilité durable de l'Allemagne, n'amène un rapprochement germano-soviétique et que la Pologne n'ait à « payer chèrement pour cela si l'Allemagne se rétablit », comme il le déclare en 1921. On le voit s'efforcer de dépolitiser le problème des réparations, offrant ses bons offices pour tenter de réintroduire les États-Unis dans la négociation et de préparer un nouvel accord qui tienne compte de la capacité de paiement de l'Allemagne. La politique des sanctions à laquelle recourt la France suscite la réprobation discrète du Vatican et même une désapprobation très nette lors de l'affaire de la Ruhr : en juin 1923, VOsservatore Romano publie une lettre de Pie XI au cardinal Gasparri qui est une condamnation implicite de l'occupation et des souffrances inutiles qu'elle entraîne.

Cette ligne conciliatrice vise à rétablir en Europe un équilibre des puissances, à établir une stabilité qui empêche une percée du bolchévisme. Elle commande également d'éviter les déséquilibres que provoquerait un démembrement de l'Allemagne : le Vatican est clairement hostile au séparatisme, voire aux plans de grand État catholique austro-bavarois ; il oppose une fin de non recevoir polie aux tentatives de création d'un évêché sarrois que la France souhaite pour des raisons politique évidentes, et préfère confirmer les juridictions ecclésiastiques anciennes par le concordat avec la Bavière, signé en 1924.

Les concordats sont, en quelque sorte, le prix que le Vatican entend retirer de sa politique de bons offices. Ils doivent renforcer la position de l'Église et son influence dans un pays où le catholicisme a enfin conquis droit de cité. Mais les négociations traînent : on touche ici à de délicats équilibres de pouvoir.

Si on tente d'en faire le bilan, on s'aperçoit que l'importance de la coopération entre Berlin et le Vatican est évidente pour les premières années de Weimar. A partir de Locarno, le Reich est réintroduit dans le concert des puissances et a obtenu une bonne partie de ce qu'il revendiquait. Il a moins besoin de l'appui du Vatican et celui-ci adopte une attitude plus circonspecte. Son attention se concentre sur les problèmes bilatéraux, tout en suivant de


700 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

près l'évolution de la situation intérieure allemande et sa dégradation. La montée du nazisme, violemment hostile à l'Église, inquiète le Vatican qui, toutefois, évite toute prise de position éclatante, laissant les évêques allemands mener le combat à l'intérieur et essayant d'obtenir par un concordat global les garanties nécessaires à la protection de l'Église. Le paradoxe sera que ce que le régime de Weimar n'avait pu se décider à accepter, malgré l'appui qu'il avait reçu de la Curie, Hitler le réalise en trois mois : le concordat pour le Reich est signé à Rome, en juillet 1933.

Une longue et intéressante étude, essentielle pour la compréhension de Weimar.

Pierre JARDIN.

Mihail Dimitri STURDZA, Grandes familles de Grèce, d'Albanie et de Conslanlinople. Dictionnaire historique et généalogique, Paris, 1983, chez l'auteur, 7, rue de la Neva, 75008 Paris.

Cet ouvrage a le grand mérite de traiter d'une manière scientifique et vivante un sujet peu connu en France : les aristocraties de l'Europe du Sud-Est. C'est une matière très riche, que l'auteur maîtrise bien dans ce livre d'une magnifique présentation. Des centaines d'illustrations, souvent en couleurs, nous offrent des portraits de personnalités, des demeures fastueuses, des paysages pittoresques, des oeuvres d'art admirées jusqu'ici par de rares privilégiés. Elles évoquent avec bonheur les merveilles de l'Orient. Mais l'érudition tient à juste titre la première place.

Le livre de Mihail D. Sturdza est divisé en deux parties : une histoire et un dictionnaire. Une longue introduction générale définit les systèmes nobiliaires des pays européens, à l'ouest comme à l'est. L'auteur a raison d'écrire : « le fait nobiliaire, négligé ou mal compris par la plupart des historiens d'aujourd'hui, a été l'un des grands moteurs de l'évolution sociale de jadis » (p. 16). Nous précisons néanmoins qu'en ce qui concerne la France, les grandes thèses de ces dernières années ont fortement amélioré la situation. Nous avons beaucoup apprécié les remarquables études consacrées aux systèmes nobiliaires germanique, vénitien et génois, finement analysés, aux « aristocraties hors système », observées par exemple dans l'île de Malte, en Irlande, dans la Confédération helvétique. A ce sujet, l'auteur a raison d'écrire avec prudence : « le patriciat suisse s'est révélé inclassable pour tout auteur s'inspirant du système nobiliaire classique ». En effet, cet ordre de la société se donne parfois des qualités nobles à la fin du xvm« siècle, contrairement à ce qui est souvent affirmé trop vite.

C'est, bien entendu, l'Orient qui donne à l'ouvrage sa profonde originalité. Cette partie de l'Europe est examinée sous l'angle des institutions réglant l'état des personnes et des familles, sans oublier l'ensemble historique. L'auteur s'attache à l'étude de l'ancien Empire byzantin, des Balkans, de la Grèce, des républiques de Venise et de Gênes, à cause de leurs possessions extérieures, de Rhodes et de Chypre. Le génie grec et la tradition byzantine s'unissent pour exercer un pouvoir attractif, qui absorbe des familles, d'origines diverses, pour composer une « Grécité » qu'on ne saurait identifier à l'ethnie grecque. Plusieurs familles de ce peuple sont d'origine étrangère (Venise, Gênes, la Corse, par exemple). Par contre, un certain nombre de familles grecques, habitant le quartier du Phanar à Constantinople et groupées autour du patriarche, sont parties régner en Valachie et en Moldavie au nom du sultan.

L'auteur est parfaitement à l'aise dans les raffinements complexes de l'Empire byzantin, dont il démonte les ressorts avec une maîtrise exceptionnelle. Il analyse la fameuse Table des rangs, les règles de préséance, l'étiquette et, selon ses propres termes, « une hiérarchie sacrée d'une extraordinaire complication ». Encore faut-il tenir compte de deux échelles : « la hiérarchie des charges des eunuques », avec huit fonctions, et la « hiérarchie des charges des hommes barbus », avec dix-huit fonctions. L'érudition, en ce cas, s'accorde avec l'exotisme. Après la chute de l'Empire byzantin, l'Empire ottoman retient l'attention par


COMPTES RENDUS 701

sa force apparente et sa faiblesse réelle. Cruel, semant la terreur, coupant les têtes à profusion, il donne une impression de puissance, minée de l'intérieur, au fil des siècles, par le patriarcat et le Phanar qui régentent les populations orthodoxes. Le génie grec, un moment écrasé, reprend alors son éclat.

La partie historique nous permet de comprendre le passé des grandes familles, dont le dictionnaire dresse les généalogies. Ces familles étaient rattachées à des systèmes nobiliaires très divers. De plus, la constitution du royaume de Grèce, fondé en 1829, a interdit aux souverains de donner ou de reconnaître la noblesse et les titres. Ces particularités ont amené l'auteur à retenir comme critère, au lieu de la noblesse, la notoriété historique, suivie jusqu'en 1862, date de la déchéance d'Othon I" de Grèce, et du changement de dynastie.

Les grands noms de l'Europe orientale s'imposent naturellement à l'attention du chercheur. Ainsi en est-il, par exemple, des Cantacuzène, des Comnène, des Lascaris, des Paléologue. On trouve aussi une étude des familles venant de l'éphémère Empire latin de Constantinople du xiir 5 siècle qui a laissé plus de traces qu'on ne le pense habituellement. Nous rencontrons les grandes maisons de Flandre et de Courtenay. Pour des époques plus récentes, les pages consacrées à « Constantinople catholique » sont riches d'informations rares sur les familles, comme les Benevent, marchands ragusains du Levant, les Chabert, marchands marseillais établis dans la capitale ottomane, les délia Crutta, d'un lignage albanais, au service de Venise et de la Pologne, représentant les derniers rois de ce pays à Constantinople, et bien d'autres maisons dont les origines et les fonctions montrent comment une aristocratie originale s'est formée auprès de la Sublime Porte.

Certaines familles ont pour nous un intérêt qui dépasse le seul monde oriental, pour concerner l'ensemble de l'Europe et notamment la France. Deux exemples nous le montrent, pris parmi un grand nombre de cas. Les Benardakis, famille de Zante, d'origine Cretoise, bien connus depuis 1579, inscrits dans la noblesse civile de Russie en 1795, se sont illustrés spécialement en la personne de Dimitri, mort en 1870, enrichi par le commerce des eaux de vie, inscrit au rang de la noblesse de Saint-Pétersbourg, mais aussi grand bienfaiteur des Grecs. Parmi ses neuf enfants, une fille, Véra, épousa en 1862 Charles, baron de Talleyrand-Périgord, de l'illustre maison du fameux évêque et diplomate. Les Sina, macédoniens, établis en Croatie puis à Vienne, comme banquiers, ont été de généreux mécènes de la nation grecque, notamment en construisant l'Académie d'Athènes. Une fille de Simon Sina, Iphigénie, épousa en 1864 à Paris Edmond de la Croix, duc de Castries, dont la soeur était la femme du maréchal duc de Mac Mahon, futur président de la République française.

Mihail D. Sturdza fait preuve d'une grande rigueur critique pour examiner des familles, dont l'histoire est souvent entourée de légendes. Au-delà d'une étude généalogique excellente, le livre, complété par un index très utile, dépasse le sujet de son titre. Il éclaire d'une façon très neuve l'histoire de l'Europe. Il expose avec science et art les relations entre l'Orient et l'Occident. Voué à l'érudition, il est aussi un trésor d'humanisme.

Jean-Pierre LABATUT.


TABLE DES MATIÈRES DU TOME TRENTE-TROISIÈME (1986)

ÉTUDES

BAYARD (Françoise). — L'image littéraire du financier dans la première moitié

du xvir siècle 3

DINET-LECOMTE (Marie-Claude). — Recherches sur la clientèle hospitalière

aux xvil" et xvnr siècles : l'exemple de Blois 345

CHASE (Jeanne). — Serviteurs fugitifs et police des déplacements dans la province de New York au xvnr siècle (Traduit par Jonathan Mandelbaum) 21

BENOÎT (Bruno). — Trévoux et ses tireurs d'or et d'argent au xvirr siècle .. 374 MURPHY (Antoine). — Le développement des idées économiques en France

(1750-1756) (Traduit par Michel Bertrand) 521

GENET-DELACROIX (Marie-Claude). — Vies d'artistes : art académique, art

officiel et art libre en France à la fin du xrx" siècle 40

MOIXION (Pierre). — Le portage en Oubangui-Chari, 1890-1930 542

JARDIN (Pierre). — L'occupation française en Rhénanie, 1918-1919. Fayolle

et l'idée palatine 402

THTVAT (Patricia-Laure). — L'intelligentsia allemande émigrée aux États-Unis,

1933-1945 : problématique de la création culturelle dans le cadre de

l'exil 74

SIRINELLI (Jean-François). — Les Normaliens de la rue d'Ulm après 1945 :

une génération communiste ? 569

« CINÉMA ET SOCIÉTÉ »

GILI (Jean-A.) et MILZA (Pierre). — Cinéma et société 177

TOULET (Emmanuelle). — Le cinéma à l'Exposition universelle de 1900 179

Oxxvo (Guy). — Aux origines du spectacle cinématographique en France.

Le cinéma forain : l'exemple des villes du Midi méditerranéen 210

AMENGUAL (Barthélémy). — La fortune critique de Bêla Balàsz en France .. 229 GILI (Jean-A.). — L'accueil du cinéma français en Italie pendant l'époque

fasciste (1930-1945) 243

PITHON (Rémy). — Cinéma suisse de fiction et « défense nationale spirituelle »

de la Confédération helvétique (1933-1945) 254

BERTIN-MAGHIT (Jean-Pierre). — « La bataille du rail » : de l'authenticité à

la chanson de geste 280

HUBERT-LACOMBE (Patricia). — L'accueil des films américains en France

pendant la guerre froide (1946-1953) 301

PORTES (Jacques). — Les origines de la légende noire des accords BlumByrnes

BlumByrnes le cinéma 314


TABLE DES MATIÈRES DU TOME TRENTE-TROISIÈME 703

MÉLANGES

ROTH-LOCHNER (Barbara). — L'évolution de l'activité notariale à Genève aux

xvir= et XVIIP siècles 96

BERGER (Gunther). — Littérature et lecteurs à Grenoble aux XVJT et xviir

siècles : le public littéraire dans une capitale provinciale 114

TOLLET (Daniel). — Les manifestations anti-juives dans la Pologne des Wasa

(1588-1668) 427

ALBERTONE (Manuela). — Instruction et ordre naturel : le point de vue

physiocratique 589

GUIBERT (Marie-Sophie). — Un apothicaire dans sa boutique en 1765 608

GRANDIERE (Marcel). — L'éducation en France à la fin du xvrrr 5 siècle : quelques aspects d'un nouveau cadre éducatif, les « maisons d'éducation », 1760-1790 440

CUBELLS (Monique). — Franc-maçonnerie et société : le recrutement des

loges à Aix-en-Provence dans la deuxième moitié du xvrrr 5 siècle .. 463

EMSLEY (Clive). — La maréchaussée à la fin de l'Ancien régime. Note sur

la composition du corps 622

DAVID (Jean-Claude). — L'observation des dimanches et fêtes à Paris en

juin 1814, d'après un mémoire inédit de l'abbé Morellet 645

BENREKASSA (Georges). — Le mémorable et le commémorable : Chateaubriand

et la légende napoléonienne 661

VIARD (Jacques). — Aux origines du socialisme républicain 133

SHAI (Aron). — La Grande-Bretagne en Chine : contraintes financières ou

grandeur impérialiste ? 670

ZERAFFA (Danièle). — Les centristes, la Nation, l'Europe 485

COMPTES RENDUS

ZAPPERI (Roberto). — L'homme enceint. L'homme, la femme et le pouvoir

(Jean-Yves Tilliette) 148

BERGOER (Jean-François). — Histoire économique de la Suisse (Patrick

Verley) 499

GOIKSMITH (James Lowth). -^ Les Salers et les d'Escorailles, Seigneurs

de Haute-Auvergne (1500-1789) (Hugues Neveux) 150

DE MADDALENA (Aldo). — Délia città al borgo. Avio di una metamorfosia

economica e sociale nella Lombardia spagnola (Jean Jacquart) 154

Problemi d'acqua a Bologna in età modema (Jean Jacquart) 155

COMPÈRE (Marie-Madeleine) et JULIA (Dominique). — Les collèges français, XVI'-XVIII' siècles. Répertoire. I : La France du Midi (Etienne Broglin) 156

MORINEAU (Michel). — Incroyables gazettes et fabuleux métaux. Les retours des trésors américains, d'après les gazettes hollandaises (XVI'-XVIII' siècles) (Michel Zylberberg) 685

REDONDI (Pietro). — Galilée hérétique (Guy Boquet) 678

Les problèmes de l'exclusion en Espagne, publié par Augustin REDONDO

(Claude Larquié) 501

COLLOMP (Alain). — La Maison du père. Famille et village en Haute-Provence

aux XVII' et XVIII' siècles (Bernard Derouet) 503

DURAND (Yves). — Vivre au pays au XVIIIe siècle. Essai sur ta notion de

pays dans l'Ouest de la France (Jean-Pierre Labatut) 161

HAUMI (Suzy). — Aspects de la vie des campagnes dans le roman anglais

de 1740 à 1780 (Guy Boquet) 505


704 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

VAN KEY (Dale K.). — The Damiens Affair and the Unraveling of the

Ancien Régime, 1750-1770 (Monique Cottret) 689

Gnil (Marita). — Pensée et pratique révolutionnaire à la fin du XVIIIe

siècle en Allemagne (Claude Michaud) 506

SLAVIN (Morris). — The French Révolution in Miniature. Section des Droits

de l'Homme, 1789-1795 (Raymonde Monnier) 508

AYMES (Jean-René). — La déportation sous le Premier Empire. Les Espagnols

en France (1808-1814) (Christian Hermann) 509

Me LOUGHLIN (William G.). — Cherokees and Missionaries 1789-1839 (Jacques

Matha) 691

TOCQUEVILLE (Alexis de). — OEuvres complètes, t. XVIII : Correspondance

d'Alexis de Tocqueville avec Adolphe de Circourt et avec Madame de

Circourt, volume établi par L. P. KERR, texte des lettres mis au point

par André JARDIN (Paulette Enjalran) 511

PLESSIS (Alain). — Régents et gouverneurs de la Banque de France sous

le Second Empire (Patrick Verley) 693

PLESSIS (Alain). — La politique de la Banque de France de 1851 à 1870

(Patrick Verley) 696

BRUNSCHWICG (Henri). — Noirs et Blancs dans l'Afrique noire française,

ou comment le colonisé devint colonisateur (1870-1914) (Geneviève

Désiré-Vuillemin) 163

GUESLIN (André). — Histoire des Crédits agricoles (Patrick Verley) 168

CHARDER (Bernard), BORGE (Guy et Marjorie). — Les Lumière (Emmanuelle

Toulet) 330

RXTTAUD-HUTINET (Jacques). — Le cinéma des origines : les frères Lumière

et leurs opérateurs (Emmanuelle Toulet) 330

KUISEL (Richard F.). — Le capitalisme et l'État en France. Modernisation

et dirigisme au XX' siècle (Philippe Mioche) 171

STEHLIN (Stewart A.). — Weimar and the Vatican, 1919-1933 (Pierre Jardin). 698 CHIRAT (Raymond). — Catalogue des films français de long métrage, films

sonores de fiction, 1929-1939 (Jean-Pierre Jeancolas) 334

CHIRAT (Raymond). — Catalogue des films français de long métrage, films

de fiction, 1940-1950 (Jean-Pierre Jeancolas) 334

CHIRAT (Raymond), ICART (Roger). — Catalogue des films français de long

métrage, films de fiction, 1919-1929 (Jean-Pierre Jeancolas) 334

CHIRAT (Raymond), ROMER (Jean-Claude). — Catalogue des films de fiction

de première partie, 1919-1929 (Jean-Pierre Jeancolas) 334

GILI (Jean-A.). — Stato fascista e Cinematografia. Repressione e protnozione

(Philippe Gut) 337

Le cinéma italien, de « La prise de Rome » (1905) à « Rome ville ouverte »

(1945), sous la direction d'Aldo BERNARDINI et Jean-A. Gn.1 (Patrick

Cannière) 338

FISCHER (Conan). — Stormtroopers. A Social, Economie and Ideological

Analysis (Claude Lévy) 174

BESSEL (Richard). — Political Violence and the Rise of Nazism. The Storms

Troopers in Eastern Germany, 1925-1934 (Claude Lévy) 174

Protokolle des Ministerrates der ersten Republik. Kàbinet Dr Engelbert

Dollfuss, I : 20. Mai 1932 bis 18. Oktober 1932 ; II : 26. Oktober 1932

bis 20. Mdrz 1933. Herausgegeben von Rudolf NECK und Adam WANDRUSZKA

WANDRUSZKA Pietri) 519

GARÇON (François). — De Blum à Pétain, cinéma et société française (19361944)

(19361944) Amengual) 340

PERVULE (Guy). — Les étudiants algériens de l'université française 1880-1962.

Populisme et nationalisme chez les étudiants et intellectuels musulmans

algériens de formation française (Jacques Couland) 176

STURDZA (Mihail Dimitri). — Grandes familles de Grèce, d'Albanie et de

Constantinople. Dictionnaire historique et généalogique (Jean-Pierre

Labatut) 700

IMPRIMERIE A. BONTEMPS, LIMOGES (FRANCE) — Dépôt légal : Janvier 1987 — N° IMP. : 11075/1985



revue d'histoire moderne et contemporaine

L'ANNÉE 1917, Janvier-mars 1968.

L'EUROPE EN NOVEMBRE 1918, Janvier-mars 1969.

LA FRANCE A L'ÉPOQUE NAPOLÉONIENNE, Juillet-septembre 1970. (Colloque tenu à Paris, les 25 et 26 octobre 1969).

ÉTUDES D'HISTOIRE DE LA PRESSE, XVIP-XX* S., Octobredécembre 1971.

DIMENSIONS ET RÉSONANCES DE L'ANNÉE 1871, Avril-juin 1972.

ÉTUDES D'HISTOIRE MILITAIRE, XVIP-XX* S., Janvier-mars 1973.

L'HISTORIOGRAPHIE DU SECOND EMPIRE, Janvier-mars 1974.

MARGINALITÉ ET CRIMINALITÉ A L'ÉPOQUE MODERNE, Juilletseptembre 1974.

RECHERCHES D'HISTOIRE RÉGIONALE, Juillet-septembre 1976.

ASPECTS DE LA CRISE D'ORIENT, 1875-1878, Janvier-mars 1980.

LIVRE, ÉDUCATION, SAVOIRS, XVIP-XXe S., Janvier-mars 1981.

PARIS ET LES PARISIENS, XVP-XIX£ SIÈCLES, Janvier-mars 1982.

LE CORPS, LE GESTE ET LA PAROLE, Janvier-mars 1983.

ITALIE, XXe SIÈCLE, Juillet-septembre 1983.

CENT ANS D'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE (1881-1981),

Numéro hors-série, 1984. Colloque, Paris, 13-14 novembre 1981 (avec la collaboration de l'Association des Professeurs d'Histoire et de Géographie de l'Enseignement public).

« LA FRANCE ET SES COLONIES », Avril-juin 1984.

HISTOIRE ET HISTORIENS, Juillet-septembre 1985.

CINÉMA ET SOCIÉTÉ, Avril-juin 1986.

Pour toute commande, s'adresser :

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