ARRIVÉE A PARIS. 269 donc voir avec plaisir une telle dépense de temps et d'argent. Vivant au loin, exempt de tous soucis, il ne pouvait bien juger à quel point cette vie de vacances était alors utile et même néces- saire pour Abel. Il ne soupçonna pas que cela dût porter bonheur à la science qu'Abel fût ainsi entraîné par des amis prévoyants, qui ne voulurent pas le laisser seul avec sa tristesse. A présent il se défend de nouveau contre les reproches que Hansteen lui adresse et lui avait déjà adressés depuis longtemps. « Me voici enfin au centre de tous mes désirs mathématiques, à Paris écrit-il à Hansteen, le 12 août 1826. « J'y suis déjà depuis le 40 juillet. 11 vous semble sans doute que cela arrive un peu tard, et que je n'aurais pas dû faire le long détour par Venise. Cher professeur, je regrette beaucoup d'avoir fait quelque chose qui ne vous plaise pas; à présent que c'est fait, je n'ai qu'à recourir à votre bonté; j'espère que vous avez assez de confiance en moi pour croire qu'en somme je saurai profiter de mon voyage. Je le ferai certainement. Je ne puis donner d'autres raisons pour m'excuser que la grande envie de connaître un peu le monde; et voyage-t-on seulement pour étudier la science dans toute sa rigueur? A partir de maintenant je travaillerai avec d'autant plus de zèle. » Cependant Abel dut bientôt abandonner l'espoir de trouver à Paris un séjour fort agréable. Il lui était difficile de lier des connaissances intimes, ce qui lui avait été beaucoup plus aisé en Allemagne. L'ancienne vie avec de bons camarades était presque interrompue; jusque bien avant dans l'automne, le monde savant était resté inabordable pour lui, et plus tard il ne réussit pas non plus à s'y introduire; à la réserve que gardent les Français avec les étrangers s'ajoutait aussi, comme en un obstacle assez grave, sa grande discrétion, et puis, au commen- cement, la difficulté de se faire comprendre. Il ne faut donc pas s'étonner de ce que le mal du pays se soit manifesté de bonne heure. Abel de plus en plus se renferme ainsi en lui-même et ne vit que pour ses travaux. Pendant quelque temps il n'avait pas senti la gêne; à présent