JOURNAL DU VOYAGE
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nants qu'il y introduisait, lesquels trompaient même ceux qu'il avait avertis
auparavant. Le pape Urbain VIII 1, de qui il a été aimé et considéré dès sa
plus tendre jeunesse, est cité par lui à tout propos. Une des premières choses
que je me souviens qu'il m'a dites est que ce pape, n'étant encore que car-
dinal, fut un jour chez son père, lequel était aussi sculpteur 2, et, considérant
un ouvrage que le Cavalier finissait, âgé de huit ans seulement, le cardinal
Barberin (c'est ainsi que s'appelait alors Urbain VIII) dit en riant à son père
« Seigneur Bernini, prenez-y garde. Cet enfant vous surpassera et sera sans
doute plus habile que son maître. Il dit que son père répondit à cela brus-
quement 11'or2 we ne cu.o niente. Sappi y. E. clve z.v quel qioco cli L perde virlce 3.
En parlant de la sculpture et de la difticulté qu'il y a de réussir, particu-
lièrement dans les portraits de marbre et d'y mettre la ressemblance, il m'a
dit une chose remarquable et qu'il a depuis répétée à toute occasion c'est que
si quelqu'un se blanchissait les cheveux, la barbe, les sourcils et, si cela se
pouvait, la prunelle des yeux, Et les lèvres, et se présentait en cet état à ceux
mêmes qui le voient tous les jours, qu'ils auraient peine à le reconnaître et
pour preuve de cela, il a ajouté Quand une personne tombe en pâmoison,
la seule pàleur qui se répand sur son visage fait qu'on ne le connoit presque
plus, et qu'on dit souvent No-rl parea più desso; qu'ainsi il est très-difficile
de faire ressembler un portrait de marbre, lequel est tout d'une couleur. Il a
dit autre chose plus extraordinaire encore c'est que, quelquefois, dans un
portrait de marbre, il faut, pour bien imiter le naturel, faire ce qui n'est pas
dans le naturel. Il semble que ce soit un paradoxe, mais il s'en est expliqué
ainsi Pour représenter le livide que quelques-uns ont autour des yeux, il faut
creuser dans le marbre l'endroit où est ce livide, pour représenter l'effet de
cette couleur et suppléer par cet art, pour ainsi dire, au défaut de l'art de la
sculpture, qui ne peut donner la couleur aux choses. Cependant le naturel
n'est pas, a-t-il dit, de même que l'imitation. Il a, après, ajouté une observa-
tion à faire dans la sculpture, de laquelle je ne suis pas demeuré si bien con-
vaincu que des précédentes « Un sculpteur, a-t-il dit, fait une figure avec
une main en haut et l'autre posée sur la poitrine. La pratique fait connaître
que cette main qui est en l'air doit être plus grande et plus pleine que l'autre
qui est posée sur l'estomac; et cela à cause que l'air qui environne la pre-
mière altère et en consomme quelque chose de la forme ou, pour mieux dire,
de la quantité. » Pour moi, je crois que, dans la nature même, cette diminu-
tion se ferait; ainsi qu'il ne faut pas faire dans l'imitation ce qui n'est pas
dans la nature. Je ne lui dis pas, et depuis j'ai pensé que les antiques ont
observé de faire les colonnes qu'ils posaient aux angles des temples plus
grosses d'une seizième partie que les autres à cause, comme dit Vitruve 4.,
qu'estant environnées d'une plus grande quantité d'air qui mange de leur
quantité, elles auraient paru moins grosses que les autres, qui leur sont voi-
sines, quoiqu'elles ne le fussent pas en effet.
1. Maffeo Barberini, élu pape en 1623, mort en 1644.
2. (\ Fu Pietro Bernini, padre del cavaliere, di non ordinario grido nella pittura e scùltura.. Il
(Baldinucci, p. 3.)
3. « Je ne m'en soucie pas. Que V. E, sacbe qu'à ce jeu qui perd gagne. Il
4. Voye~ Vitruve, livre III, ct~ap, III.