DU CAVALIER BERNIN EN FRANCE. 23 Baroché, ou d'un autre peintre qui n'a pour partage que le coloris ou l'agrément naturel; car cet ouvrage perd de sa beauté à chaque fois qu'on le revoit. M. le nonce a dit, passant de là à un autre discours, que les papes, au lieu des ouvrages nouveaux qu'ils font tous les jours faire à Rome, pour l'embel- lissement de la ville, devraient faire restaurer ceux des antiques, comme les arcs de triomphe qui sont ruinés et à demi enterrés, et le Colisée aussi qui est un si beau et si grand ouvrage; qu'on pourrait employer à cela les fonds qui s'emploient avec une apparence de vanité et de pompe trop grande à la cano- nisation des saints. Je lui ai répondu que peut-être que cela serait mal inter- prété que peu de gens connaissaient la beauté dQ ces ouvrages antiques, que les autres n'approuveraient pas cet amour qu'il a pour eux. Le Cavalier a pris la parole et a fait un conte d'un peintre napolitain, et a dit A Naples l'ou n'aime que les bagatelles et les dorures. Un certain peintre, ayant ouï beau- coup de fois louer la beauté et la magnificence du Colisée, se résolut un jour d'aller exprès à Rome pour le voir. Quand il fut près de la ville, son chemin étant de passer par Saint-Grégoire, voyant là auprès de grandes masures, il demanda à ceux qui se trouvërent là ce que c'était; ils lui dirent que c'était le Colisée. A ce mot, il s'arrêta tout court et se mit à le considérer, et comme il le vit en ruine, ainsi qu'il est, et qu'il lui parut hideux «Quoi [ s'écria-t-il, c'est donc là le Colisée qui passe pour une des merveilles de l'antiquité, le plus grand et superbe ouvrage qui en soit reslé)}. Cela dit, il tourna bride et, sans même entrer dans Rome, il reprit le chemin de Naples. Le Cavalier a ajouté à ce sujet que les Espagnols n'ont nul goût, ni con- naissance des rts que quand il eut fait son RaUisse7oent dc Proserpine 1, l'ambassadeur d'Espagne fut chez lui voir cet ouvrage avec quelques cardi- naux, et, après l'avoir considéré longtemps et avoir manié la figlire de Proser- pine, il se mit à dire es muy li.nda, es muy linda; puis ajouta por mayor belleza sera r~ienestcr que tevesse de aquellos ojos neros que las monias dan a ciertos perros pequeitos que hazer~ 2, auquel discours il eut peine de ne pas éclater de rire. Il a conté ensuite une historiette d'un seigneur espagnol qui, passant à Masserat 3 pour aller à Naples, tomba avec sa mule dans un précipice; mais s'étant recommandé à la Vierge, il crot voir en tombant une lumière qui l'éblouit, et enfin il se trouva sain et sauf au fond d'un abime d'où s'étant tiré et ayant gagné Naples, il y voulut faire faire un tableau d'un ex-voto pour ce miracle. Il conta l'aventure à Philippe- Napolitain 4, lui décrivit la montagne 1.. Ce groupe, en marbre, est à Rome, à la villa Ludovisi, 2. « Elle est très-jolie. Pour augmenter sa beauté il faudrait qu'elle eût. de ces yeux noirs que les religieuses donnent à ces petits chiens noirs qu'elles font. ») Je suppose que cos petits chiens noirs aux yeux noirs (en émail, en verre ou en jais) étaient un de ces objets en laine ou quelque autre étoffe, comme on en fabriquait tant jadis dans les couvents de femmes, et comme on en fait encore aujourd'hui qui sont destinés à servir de jouet, de pelote ou d'essuie-plumes. 3. Macerata. 4. Le musée du Louvre possède une toile de lui. Filippo Angeli, né à Rome, surnommé le Napolitain cause du long séjour qu'il avait fait à Naples; il était peintre de paysages et de bata.i1les, et mourut jeune vers 1660.