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Titre : Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche

Éditeur : Le Figaro (Paris)

Date d'édition : 1884-02-16

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb343599097

Notice du catalogue : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb343599097/date

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Description : 16 février 1884

Description : 1884/02/16 (Numéro 7).

Droits : Consultable en ligne

Droits : Public domain

Identifiant : ark:/12148/bpt6k2740832

Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JOD-246

Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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sède aujourd'hui les plus belles promenades du littoral, en était à peu près dépourvue. Hors la Corniche, rien n'était praticable aux voitures, ni le tour de Saint-Antoine, ni celui de Falicon par Saint-André Gimiès même n'était desservi que par un chemin trop étroit. On ne lui fera plus le même reproche 1 En moins de vingt ans tout s'est transformé, ville, faubourgs, environs et ce petit croquis du passé n'a pour but que de mesurer le chemin parcouru, en corn* parant la Nice de 1840 à celle de 1883 celle de l'Italie à celle de la France. •*•

En ce temps-là, je n'habitais pas Nice, mais Cannes, j'étais à l!école chez un de mes oncles. Son habitation, enclavée aujourd'hui dans les constructions voisines de la Gare, était alors la dernière du pays sur la.route "d'Antibes. Au delà, ce n'était plus que dunes de sable, et bouquets de pins, dont je vois quelques rares survivants dans les jardins qui bordent la route. En fait de maisons vraiment dignes de ce nom, il n'y avait jue celle de lord Brougham, récemment construite et qui passait pour la huitième merveille du monde. Sir WoolMd bâtissait la sienne. M. Tripet, n'avait pas encore planté son minaret. Teut bien-compte, Cannes possédait un château et une villa. Le château Brougham et la villa Gioan, petite habitation proprette, à volets verts, sur le chemin du Cannet, la seule de tout le pays. Pas un hôtel, pas môme une auberge habitable. Du reste,le passage des voyageurs n'était pas fréquent. L'arrivée d'une chaise de poste était un événement pour nous autres gamins, et nous courions derrière elle, sur la route d'Antibes, en poussant de beaux cris.On ne s'arrêtait à Cannes que pour relayer. Lisez les voyageurs du dernier siècle ils parlent bien de l'Esterel, à cause des difficultés et des dangers de la route. Ils parlent bien d'Antibes, place forte et ville frontière mais de Cannes. pas un mot. Et pour le très creux, très superficiel et très surfait président de Brosse, par exemple, il est clair que la pauvre petite ville de- Cannes ne méritait pas l'aumône d'un coup d'œil au passage. Comment l'aurait-il vue, lui qui a traversé toute l'Italie, sans la voir? 7 Et pourtant quelle merveille alors qué la courbe qui se déploie, de la pointe de laCroisette au Suquet 1 Quelle vue que ce Suquet lui-même, avec ses deux vieilles tours dont l'une se passerait bien d'un cadran si énorme, dont l'autre démantelée appartient à mon ami Hibert, qui m'a formellement promis de la rétablir dans son premier état. Et derrière le Suquet, cette admirable croupe de l'Esterel, qui prend de si beaux tons violets et roux au soleil couchant. Et quelle plage Du port à l'extrême pointe de la-Croisette, ce n'était qu'une nappe d'un sable fin, semé de mica et tout bordé de pins, d'arbousiers, de lentisques, toujours verts I La vue y est encore. La plage n'y est plus. Elle a fait place à une fausse promenade .des Anglais qui n'est pas justifiée, comme à Nice, par la présence du galet, et dont le moindre tort est d'être trop étroite. Quand il était si facile de tout concilier, et d'avoir tout largement, la chaussée et la plage 1

Autre faute Ce chemin de fer si rapproché du littoral, au lieu d'être reporté plus haut vers le Cannet. C'était bien le projet de la Compagnie les commerçant de Cannes s'y sont opposés. Résultat une ville étranglée entre le chemin de fer et la mer; une voie ferrée vous barrant partout le passage, vous forçant partout au détour, et occupant laidement la place d'un boulevard que l'insuffisance de la rue d'Antibes rend chaque jour plus indispensable. Dans la plaine de la Bocca, même faute; le chemin de fer sur le rivage, dont il interdit la jouissance au promeneur, en rendant désormais impossible -4a jroute délicieuse qui, côtoyant toujours laTmer, jût relié Cannes à la Napoule. Conclusion. Une ville qui, possédattdeux plages incomparables, a eu l'esprit de ia supprimer l'une et l'autre I

C'est sur la plus belle des deux, à michemin entre la Croisette et Cannes, non loin d'une vieille chapelle ruinée, autour de laquelle j'ai beaucoup gaminé, que Napoléon bivouaqua au débarquement de l'île d'Elbe.. ~~x~; I

i

Mon père est le témoin survivant du fait. On me permettra de fixer ici ses souvenirs sur la plus grande page de l'histoire de Cannes. r

Donc mon père était à l'école sur le cours, à côté de l'ancienne mairie.Il était quatre heures. La classe tiraità safin, le maîtreau tableau expliquait la division et les écoliers bâillaient. Tout à coup, regardant du côté de la fenêtre et de la sortie. mon père voit dans la rue des bonnets à poil. Spectacle inconnu! II pousse du. coude un camarade, lui montre ces objets surprenants, gagne la porte, et dégringole l'escalier, suivi de toute la classe, et du maître lui-même, sa craie à la main. Les bonnets à poil étaient trente grenadiers, commandés par Cambronne et que Napoléon détachait en avant-garde. Ils attendaient le général entré à la mairie. Cambronne sorti, la petite troupe se mit en marche vers l'auberge qui était à l'entrée du pays, sur la route de Fréjus. Les gamins suivaient, les curieux aussi; parmi eux, un petit "vieillard, ancien gardemarine, et royaliste enragé, qui, poudré, orné d'un gilet blanc, semé de fleurs de lys, et la badine à la main, menaçait les grenadiers et les traitaitde « brigands 1 » Cet épisode paraissait amuser beaucoup les soldats. A l'auberge, nouvelle halte une berline de voyage était arrêtée devant la porte, celle du prince de Monaco, qui rentrait chez lui et faisait relayer. Cambronne l'invita à ne pas pousser plus loin, ayant ordre de barrer le passage. Peu après, comme il faisait. déjà nuit, Napoléon arriva par la route d'Antibes, avec sa petite armée, qui n'entra pas dans Cannes, mais campa sur la plage, où elle alluma les feux et fit la soupe. Napoléon assis sur une chaise se chauffait les pieds à un feu de pommes de pin. C'est là qu'on lui amena le prince de Monaco, avec qui il s'entretint assez longtemps à l'écart. Ce qu'ils se disaient, personne n'en entendait un traître mcji, et tout ce qu'on a rapporté à ce. propos est de fabrique. Au m.ai|n, plus rien; tout avait disparu, Napoléon avait levé le camp da^g ia nuit et pris la route de 'Grasse, avec quatre petites pièces de ïetïapagne, et deux obusiers qui rentrèrent à Cannes le surlendemain.

Cet événement eut .du moins pour Cannes un résultat assez heureux. Il 6t ©renoncer son nom, inconnu jusque-là. En dehors de cette délicieuse Croisette.

les promenades étaient assez rareaet difficiles. Il n'y avait guère que celle de Saint-Cassien, qui est un beau âécor d'opéra, d'une vraie couleur italienne; la route de Grasse, et celle d'Antibes, très poussiéreuses, l'une et l'autre. Le reste n'était possible qu'à cheval ou à pied. II fallait une certaine vaillance pour gravir le Pézou, d'où la vue est si belle. Et l'on n'avait pas encore ébauché le chemin qui, sous le nom fastueux de Californie, n'est qu'un vrai cassecoi}. Mais on avait la promenade aux îles. On n'y allait pas, comme à présent, en bateau à vapeur, mais en barque, péchant en route la bouillabaisse, qu'on faisait cuire sous les grands arbres de Saint-HonoraV

La vieille île sainte des moines de Lérins, avec sa ceinture de grands pins, devenus trop rares, avec son vieux portail d'église et ses avancées de la Tour, si maladroitement démolies, son cloître; du massacre, curieusement conservé, mais qui alors, désert et sinistre, suait le sang, et puait le Sârrazin, et qui a trop l'air aujourd'hui d'un joli petit jardin de curé, la vieille ile de SaintHonorat, dis-je, autrement belle alors qu'aujourd'hui, appartenait à M. Sicard, lequel y avait succédé aux demoiselles Sainval de la Comédie-Française. Les Sainval, de leur vrai nom Alziary de Roquefort, natives de Saint-Paul de Vence, avaient acheté l'ile à vil prix, comme. bien national, en 94, et s'y étaient installées, en compagnie d'une femme de chambre et d'un jardinier, qui allait à* Cannes, aux provisions, deux fois par semaine. Le séjour devait être charmant, en ce temps-là où l'île, n'étant pas encore bouleversée, fournissait à presque tous les besoins de la vie. On a peine toutefois à se figurer les deux Sainval dans ce Robinson. Elles s'étaient établies près de la Tour, danf une des chambres voisines du réfectoire, et je ne vois jamais ce réfectoire écroulé, et les colonnes romaines de l'atrium voisin, sans penser que leurs cornets à poudre et leur boîte à mouches devaient se trouver là un peu dépaysés. Se figure-t-on dans ces. longues nuits d'hiver, où lé vent du large bat furieusement la Tour, où la mer s'enrage à mordre les rochers des moines, ces deux vieilles filles réfugiées dans l'embrasure de fenêtre qu'elles avaient transformée en boudoir, et là, revivant leur passé, ruminant les tendresses d'autrefois, évoquant le souvenir des soirées éblouissantes de Versailles, de Fontainebleau, de Paris, qui avait failli s'ameuter pour elles? Les voit-on à la lueur de leur pauvre petite lampe, déplier leurs dentelles jaunies, frotter leurs vieux bijoux, relire leurs billets galants, et n'y trouver pour signatures que les noms de gens envoyés depuis à la guillotine? Et tandis qu'elles causent tristement de tout ce qui était si charmant et qui n'est plus, le vent gémit dans les grands corridors déserts, pleure autour d'elles, et ne leur parle que vieillesse, pénitence et mort.

**#

Outre ces lies, il y avait le Cannet, dont les moines de Lérins estimaient l'air si salubre qu'ils y installaient leurs vieillards et leurs malades; ce délicieux Cannet, si bien abrité, si tiède, et qui, enfoui dans son nid de citronniers et d'orangers, avec ses maisons en terrasses, ses ruelles tortues et son air dépeuplé, avait tout l'aspect d'un village sarde ou corse.

Il n'était abordable dans mon enfance que par l'ancienne route, depuis bien oubliée.Elle longeait un vallon qui existe encore, jusqu'à Sainte-Catherine, laissant à droite, d'àbord la vieille chapelle ruinée que j'ai toujours connue telle, avec son grand figuier desséché que j'ai connu verdoyant; puis les aqueducs de l'oncle Jean, que j'estimais dignes des Romains. A l'église, la route changeait de nom pour -devenir la Calade, rue étroite, grande artère du pays, où une charrette ne s'engageait pas sans imprudence. La maison de mon grand-père était et est encore à la Calade; c'est là que je venais coucher le samedi soir pour passer mon dimanche au Cannet. Tout récemment encore et jusqu'au jour où la Foncière lyonnaise y a mis la pioche, le Cannet était resté tel que je l'avais vu il y a quarante ans. De nouvelles routes l'avaient rendu plus abordable mais l'intérieur du pays n'était pas changé. Avec quel plaisir j'y retrouvais, comme si je les avais quittés la veille, les vieux oliviers auxquels j'avais grimpé, les murs écroulés que j'avais un peu démolis, et jusqu'au barrage que j'avais établi dans un ruisseau, pour mon petit moulin Mais si les objets étaient les mêmes, les mœurs étaient bien transformées déjà par le voisinage de Cannes.

Je n'y rencontrais plus dans les rues, ni cette capeline, qui seyait tant aux femmes, ni ces habits de gros drap couleur d'amadou que tous les hommes portaient jadis, riches ou pauvres; et le temps n'était déjà plus, où Offenbach avisant une douzaine de bons Cannetans *iur la place, vêtus de ce veston roux, et coiffés du feutre gris, leur jetait noblement vingt sous, et prenait pour des mendiants tous les notables de l'endroit 1 Sur cette même place, autour du gros orme qui l'abrite, on ne dansait plus le Brjxndi long à la SaintDidier ce Brandi où mon cousin Calvy était si beau avoir, l'épéeà la main, flanqué du tambourinaire, menant la danse; ni la farandole qui courait follement lé pays, envahissant les maisons, dévallant les rues, escaladant les terrasses, s'égayant de tous les accidents de la route, et de tous les amoureux laissés en chemin. Le Cannet avait déjà un orphéon. Il doit avoir une fanfare. On n'y danse plus, on n'y chante plus, on n'y musique plus qu'à l'instar de Paris. Contredanse de bal public et chansons de café-concert; tout ce qui,pour bien des gens, constitue la civilisation.

Le Cannet n'avait pas que ses orangers, si maltraités par le dernier hiver, et la Cassie, qui ne fleurissait que là. Il avait ses monuments. Il les à encore. Deux tours La tour des Danis, « du Brigand » dit Mérimée, et Viollet-le-Duc après lui appellation que mon père a prouvée ridicule et la tour de la Placette, que je ne verrais pas tomber sans déplaisir, car c'est là qu'en 1706, mon arrière grand oncle, le vicaire Ardisson, s'est prouvé bon patriote.

Les impériaux battaient en retraité sur le Var. De Cannes où ils étaient campés, leurs cavaliers allaient rançonner, piller, brûler tout aux alentours. Ardisson sonne le tocsin; arme ses paToissiens et défend le village. Il est blessé; les Cannetans se réfugient dans la tour et donnent aux secours le temps d'arriver. De Visé et le Mercure ont conté le fait; mais d'après eux, le brave

vicaire aurait ét^tué en quoi ils se trompent.

J'ai dit deux monuments; il y en a. un troisième. Comment pourrais-je oublier la maison de mon cousin JeanJacques, demeurait, jipïès lui, ce bon, cet excellent Cavasse, l'ami de ma jeunesse où est morte Rachel? Cette villa Sardou était perdue jadis dans les orangers, d'un accès difficile, bordée d'un cours d'eau dont le voisinage n'était pas toujours agréable. Pour ma part, je ne voyais pas sans inquiétude cette tour, ce pont volant, ce ruisseau que mon imagination d'enfant, toute pleine d'Ivanhoé, découvert parmi les livres de mon grand-père, transformait en château de Reginald Front de Bœuf, avec fossés, tour du Nord, pont-levis et barbacane 1. Dégagée de tous côtés, délivrée de son affreux cours d'eau, l'habitation a meilleure grâce et, de toutes celles du Cannet, il n'en est pas qui ait< plus à se féliciter des travaux delà Lyonnaiisa. a,

Travaux surprenants, qui déroulent des kilomètres de boulevarts, là où ne serpentaient que des sentiers à mulets. Travaux gigantesques, qui ont modernisé à ce point le village de mon enfance, que mes souvenirs semblent déjà d'un autre siècle! Je m'arrête, à chaque phrase que j'écris,jë me sens vieillir et il'mé pousse des cheveux blancs/ Victorien Sardou.

LA PREMIERE MISSION DU GÉNÉRAL GORDON AU SOUDAN

Nous avons publié, dans notre dernier Supplément, un très intéressant portrait du général Gordon. L'article que nous donnons cette semaine est un récit très'exâct 'de la Vie du général Gordon, durant le premier séjour qu'il fit, il y a quelques années, au Soudan, en qualité de gouverneur général, séjour pendant lequel il remplit une mission presque analogue à celle dont il vient d'être chargé.

C'est dans les premiers mois de 1874 que Gordon déjà fameux pour avoir étouffé la rébellion des Taï-Pings en Chine dans les années 1862-1864 entra au service du khédive Ismaïl pacha, en qualité de gouverneur général du Soudan. « Ismaïl lui 'proposa un traitement de 10,000 livres sterling par an, mais Gordon refusa cette grosse somme (250,000 francs), disant que 2,000 livres lui suffisaient et qu'il n'en accepterait pas davantage. Cette conduite, peu ordinaire, fut alors l'objet de nombreux commentaires, mais depuis, on l'a vivement critiquée. Ceux qui connaissent l'homme et les procédés par lesquels Ismaïl remplissait son trésor, comprenaient cependant parfaitement la sage modération de Gordon. Il eut plusieurs motifs pour agir ainsi. D'abord, étant à Galatz en qualité de commissaire anglais, il n'avait touché que 2,000 livres sterling de son propre gouvernement et ni sa façon de concevoir le patriotisme, ni le sentiment qu'il avait de l'honneur, ne lui permettaient d'accepter d'un Etat étranger, une somme supérieure à celle qui lui avait été allouée par son pays. Ensuite, il savait trop bien que la somme qu'il recevrait en plus serait extorquée, à grand renfort de sang et de larmes, aux malheureux qu'il était appelé à gouverner. Voilà pourquoi il n'accepta que le strict nécessaire.

Depuis 1853, l'Egypte avait bien élargi ses conquêtes dans l'Afrique centrale. A cette date, ses possessions le long du Nil, ne s'étendaient pas à beaucoup plus de cent mille anglais au sud de Khartoum. Maintenant elle domine jusqu'aux bords des lacs Albert et Victoria, et la conquête du Darfour a porté ses frontières occidentales jusqu'à quinze jours de marche du lac Tchad, et ses frontières orientales jusqu'à la mer Rouge inférieure et au golfe d'Aden.

La région au sud de Khartoum l'ismailïe de Baker pacha avait été, en premier lieu, rendue accessible par les négociants européens à la recherche de l'ivoire. Mais ils ne furent pas longs à découvrir que le « bois d'ébène promettait un commerce bien plus fructueux que les défenses d'éléphant, et se hâtèrent d'établir des postes fortifiés auxquels ils donnèrent pour garnisons des bandes armées, commandées par des brigands arabes, à l'aide desquels ils opérèrent sur unevaste échelle l'enlèvement et la vente des nègres. Enfin ce trafic devint tellement considérable et à ce point éhonté que tout le monde en fut scandalisé. Il s'éleva un toile général qui força ces honnêtes négociants européens à quitter la place. Cela ne les empêcha, d'ailleurs nullement de vendre leurs établissements aux Arabes, qui, moyennant de gros impôts au gouvernement égyptien, achetaient au Caire la tolérance et l'impunité pour leur petit négoce. Moins de dix ans -après, le trafic des esclaves avait passé à l'état de monopole exercé par le gouvernement successeur des Pharaons. Les tribus qui avaient eu déjà auparavant des souffrances à endurer, les virent décuplées. Les capitaines arabes, n'étant plus contrôlés par personne, grossirent leurs rangs, en dressant au métier de chasseurs d'esclaves les jeunes garçons pris dans leurs incursions contre les malheureuses populations nègres. -Ils leur firent suivre un cours régulier d'enlèvement de bétail humain et de. pillage, leur inculquant ainsi l'art dont ces pauvrets avaient été les premières victimes. Les chasseurs d'hommes devinrent ainsi une puissance et leur horrible trafic une question d'un intérêt capital. A la fin, le gouvernement égyptien en eut peur et honte en même temps. Les hordes détaillant la chair humaine constituaient une menace perpétuelle à sa tranquillité, tandis que le cri général contre ces hordes était comme une flétrissure à sa bonne renommée. Au surplus, ces 'marchands d'esclaves avaient eu tant \de succès étaient devenus tellement puissants, que dans leur présomption hautaine, ils allaient jusqu'à refuser l'acquittement des impôts. L'un d'entre eux, un certain Rahama Sebehr, appelé le pacha noir, se posait même en égal et en compétiteur du Khédive. Il possédait plus de trente pépinières d'esclaves, et le docteur Schweinfurth, célèbre explorateur d'Afrique, le trouva entouré d'une véritable cour et étalant presqu'autant de pompe qu'un, prince pour de bon.

Aussi le gouvernement égyptien rôsolut-il de mettre fin à ces usurpations, en envoyant sur les lieux, sous le prétexte fallacieux de l'amour de l'humanité le général Gordon, avec le titre de gouverneur de la Haute-Egypte, Gordon, connu autant pour ses sentiments philantropiques que comme un,chef des plus entre- prenants et des plus brillants. En réalité, ce que le gouvernement du Khédive visait et ce qu'il réclamait c'était le monopole du commerce de ces vastes et lointaines régions avec l'étranger. Le peu de jours que Gordon passa au Caire lui donnèrent de l'inquiétude. Le fait est qu'après avoir séjourné quelques heures seulement dans la résidence des Khédives, il avait, avec le rapide coup d'œil qui lui est propre, pénétré le fond de l'affaire.

Voici ce qu'il disait dans la première lettre qu'il écrivit d'Egypte

« Je croîs apercevoir le véritable motif de cette expédition: C'est une feinte pour occuper l'esprit du peuple anglais ». Néanmoins il était déterminé à aller jusqu'au bout de l'entreprise et à faire tous ses efforts pour adoucir les souffrances des malheureuses tribus habitant cette contrée. Dans le cours du présent récit nous le verrons, entouré de mille dangers, et s'en tirer par une force de volonté, une énergie, un génie de combinaison, une habileté de moyens qui cherchent leurs pareils.

On peut reconnaître l'esprit qui l'animait dans la poursuite de cette tâche dangereuse, dans ce qu'il en a dit luimême à une époque plus rapprochée de nous. Voici ses propres paroles « Je l'accomplirai parce que j'estime ma vie à peu de chose, et que la-perdre^ûe serait simplement échanger beaucoup de fatigue contre une paix profonde et complète. »

«*«

Il avait désiré prendre passage sur un vapeur ordinaire faisant route pour Souakim par la mer Rouge, mais Nubar pacha, qui avait, de bien des façons, mis sa patience à l'épreuve, déclara qu'un gouverneur de la Haute-Egypte devait déployer un grand apparat. On engagea donc un certain nombre de domestiques; mais le nouveau gouverneur, laissant son état-major en arrière, se mit en route accompagné d'un seul écuyer du vice-roi. Un train spécial, mis à sa disposition et qui devait le transporter à Suez, eut sa machine cassée, en route; il dut donc continuer son voyage dans un train ordinaire. Ce contretemps le réjouissait beaucoup « Ils ont commencé glorieusement, disait-y, et ils finissent dans la confusion. » Le 25 février, il atteignit Souakim, où il fut mis en quarantaine pour la nuit, probablement parce que le gouverneur de la ville n'était pas en mesure de le recevoir. II y avait à bord un effectif de 220 hommes de troupe ayant mission de lui servir d'escorte à travers le désert jusqu'à Berber. C'était un voyage de quinze jours, mais ce chemin quelque peu long ne l'affligeait pas outre mesure; car, fort de son expérience acquise en Chine, il sentait que ce délai mettrait ses soldats, qui n'étaient encore que des indisciplinés, à même de mieux le connaître.

Son état-major se composait de Romulus Gessi, italien capable et entreprenant qu'il avait connu, faisant fonction d'interprète en Crimée M. Kemp, ingénieur; les deux Linants; M. Russel, fils du docteur W.-H. Russel; M. Anson; l'Américain Long et enfin Abou Saoud, ancien marchand esclavagiste, dont Gordon avait pris sur lui, en dépit de toutes sortes d'objections qu'on lui faisait à son sujet, de faire un membre honnête et utile de la société. ,>

La Compagnie s'embarqua à Berber, .le,9 mai, dans un bateau à- voiles qui l'amena à Khartoum dans un espace de trois jours.

Khartoum est une ville bien située, mais dont les maisons à toits plats sont construits en bousillage, ni plus m moins. Le gouverneur général, en grande tenue, vint au-devant de lui, et il débarqua salué par des décharges d'artillerie et par une bande de musique soufflant dans des instruments à vent. Il y trouva d'excellentes nouvelles. Les soldats avaient débarrassé le fleuve du « Sudd », une sorte d'herbe épaisse qui en couvre la surface, de sorte que le trajet de là à Gondokoro, qui avait pris à sir Samuel Baker plus de quatorze mois, fut franchi en trois semaines par Gordon. II resta huit jours à Khartoum, employant ce temps, malgré la chaleur et la sécheresse excessives auxquelles il n'était pas encore fait, à passer la garnison en revue, à visiter l'hôpital et les écoles et à lancer le décret suivant ` En vertu de mon autorité de gouverneur des provinces des lacs équatoriaux, dignité dont S. A. le Khédive m'a investi, et vu les irrégularités commises jusqu'à ce jour, ~>

Décrète i° Le commerce de l'ivoire est un monopole du gouvernement;

2° Personne n'a le droit de pénétrer dans ces provinces à moins d'être muni d'un teshéré (espèce de laisser-passer) du gouverneur-général du Soudan, teskéré qui ne sera valable qu'après avoir reçu le visa des autorités compétentes à Gondokoro ou ailleurs

II n'est permis à personne de recruter ou d'organiser des bandes armées dans toute l'étendue de ces provinces

4° L'importation d'armes à feu et de poudre est interdite;

Quiconque désobéira au présent décret sera puni avec toute la sévérité que comportent les lois militaires.

Le 22 mars il partit pour Gondokoro, toujours par la voie du fleuve. ILpassa à côté de grands crocodiles se chauffant dans la vase du Nil; des oiseaux de passage tournoyaient dans l'air embrasé. Des cigognes apparurent, et des pélicans, de tout petits hérons à aigrettes; puis ce furent de gros hippopotames pataugeant et soufflant bruyamment, et des troupes de singes « ayant les queues collées le long de leurs dos comme autant d'épées » allant se désaltérer dans les eaux du fleuve sacré. Les berges du Nil disparaissaient sous des futaies de copals et de tamaris.

Certains des habitants étaient coiffés de courges, d'autres n'étaient pas vêtus du tout et se sauvaient à l'aspect d'un télescope braqué sur eux. L'état-major de Gordon ne l'ayant pas encore rejoint, il dut pourvoir seul presque à tout. Après six journées passées à remon-

ter le neuve, il rencontra un vapeur venant de Gondokoro dans lequel il conti-* nua'son voyage, ce.bâliment étant meilteur marcheur.

Le 2 avril, on pénétra dans la rivière de Saubat. En relâchant, afin de couper du combustible pour alimenter la chau- dière du bâtiment, elle tomba à l'improviste sur une tribu- de Dinkas, peuple nègre pasteur qui a le culte des sorciers. Le chef de cette peuplade ne. put qu'à grand'peine être amené à venir à bord avec quatre de ses hommes.

« II était en plein gala, dit Gordon, vêtu d'un collier en tout et pour tout. Sa manière de saluer consistait d'abord à lécher doucement le dos de la main du blanc, ensuite ti coller sa. figure sur celle de son interlocuteur civilisé et à faire semblant de cracher.

On leur fit faire un grand repas dans lequel le chef se montra voleur et glouton, en dévorant la part de son voisin. Ensuite, lui et ses hommes-liges chantèrent des louanges et des actions de grâce à l'adresse de Gordon. Puis ils se. mirent en devoir de tomber à quatre pattés pour lui baiser les pieds, mais on ne leur permit pas ce luxe d'adoration. Ils partirent joyeux et riches d'un cadeau qu'on leur fit de perles de verre.

Reprenant sa route, le vapeur ne mit que douze heures a franchir le Bahr Gazelle, car bien que le fleuve soit bien étroit dans cette région, ses berges vaseuses ayant été déferrassées du « sudd » le passage était facile. Gordon ne trouvait pas l'aspect des lieux aussi désolé qu'on aurait pu le supposer, à en juger par les nombreuses personnes qui y avaient trouvé la mort. Ce qui l'incommodait le plus, ce furent les moustiques. Il les estimait plus méchants que ceux dont il eût jamais été affligé-en Chine, àBatoum et même sur le Danube.

Le 4 avril, on arriva au confluent du Bahr Gazelle avec le Gondokoro, là où le premier s'élargit jusqu'à former un pe- tit lac bordé de marécages.. En continuant la route, on tomba sur des troupes d'indigènes qui s'étaient frotté la figure de cendre de bois et avaient ainsi obtenu un beau teint couleur ardoise. Gordon les trouvait mal nourris et. souffrants. « Quel mystère dans tout ceci? écrit-il. » Dans quel but ces gens ont-ils été » créés, pour traîner continuellement, » jour et nuit,, une vie remplie de crain» tes et de misère Qu'y a-t-il d'éton» nant à ce que ces êtres soient indiffé» rents à la mort. On ne saurait se faire » une idée des souffrances qu'endure » cette contrée affligée de la chaleur » et des moustiques, que le soleil soit » au-dessus ou au-dessous de l'horizon, » tout le long de l'année. J'aime cepen» dant l'œuvre qui m'y attend, car je » crois pouvoir faire beaucoup pour amé» liorer le sort de ces gens. »

A Bohr, repaire de marchands d'esclaves, l'accueil de la population ne fut rien moins que poli elle avait eu connaissance du décret de Khartoum. Par contre, près de la mission de SainteCroix, les indigènes saluèrent le vapeur au passage par des chants et des danses.

«V

Le 16 avril, vingt-quatre jours après avoir quitté Khartoum, le bâtiment jeta l'ancro devant Gondokoro. Les. habitants de cette ville étaient profondément surpris de l'arrivée fte Gordon, et cela d'autant plus qu'ils ne connaissaient même pas le fait de sa nomination. Le général trouva le siège de son gouvernement presqu'aussi dangereux qu'ignoble. A cause des mauvais traitements que Bakor pacha avait infligés auxindigènes, le gouverneur général ne pouvait se hasarder à un demi-mille des remparts sans courir des dangers mortels. Cependant et bien que la situation des habitants fût aussi mauvaise que possible, Gordon était convaincu de pouvoir les soulager et améliorer leur état. Le plus difficile de sa tâche il le sentait consisterait à gagner leur confiance. Mû parcette pensée, nous le trouvonsconstamment parcourant le pays, et se conciliant l'affection de ses « administrés » partout où il passe. Il donne du blé aux uns il emploie les autres à planter du maïs besogne devant laquelle ils avaient reculé jusqu'alors, et pour cause car à peine un coin de terre ensemencé par euxde cette céréale avaitil donné quelques résultats qu'on leur confisquait leur petite récolte. Gordon, lui, se conciliait si bien leur affection, quejl'on voyait ces pauvres nègres aflluer vers lui en masse.

La plupart avaient des doléances à présenter-; parfois, ils lui demandèrent de leur acheter leurs enfants, que leur trop grande pauvreté les empêchait de nourrir. L'important, au p|>int de vue de son œuvre, ce fut son action prompte et résolue à l'égard des négociants en ébène, les tyranneaux du pays. Il trouva que ces gredins se mettaient trop souvent secrètement d'accord, avec le gouvernement, au préjudice des populations. « Ils volent du bétail et en enlèvent les propriétaires, quitte à partager le produit de ce double butin avec des fonctionnaires à la conscience trop, large ». Ainsi, il découvrit dès les premiers jours, grâce à la curiosité de son drogman, qui avait réussi à se procurer plusieurs lettres du chef d'une bande de chasseurs d'hommes au gouverneur de Fachoda, que deux mille vaches volées et un certain nombre de nègres enlevés étaient en route adressés, par ces chevaliers de grand chemin, à .leur très estimable correspondant. Il confisqua le bétail, ne pouvant pas le rendre à ses propriétaires résidant à une trop grande distance. Quant aux eslaves, il les renvoya dans leurs foyers ou les acheta pour stm propre~compte.

Quant a ces pauvres gens, ils étaient trop heureux de rester avec lui. Ils témoignèrent de leur satisfaction en essayant de toucher ses mains et même Tes bords de ses vêtements, et il n'hésita pas à se rendre seul au milieu d'eux. Un des esclaves, repris de cette manière, se trouva être un chef des Dincas, et Gordon s'en servit très avantageusement. Quant aux principaux marchands d'esclaves, il les fit jeter. en prison. Plus tard, il leur découvrit des qualités et en fit ses agents. Il agissait.à leur égard de même qu'il avait fait pour les rebelles chinois, dont il triomphait d'abord pour les enrôler ensuite.

Au milieu du mois de mai, il redescendit à Berber pour y chercher ses bagages restés en arrière. Un membre de son état-major nous a conservé un intéressant récit de ce qui lui était arrivé à l'occasion de ce voyage. Le colonel Gordon, dit-il, est revenu samedi dernier à Khartoum, après avoir fait le voyage de cette capitale du Soudan à Berber dans l'espace de trois jours, mais il ne s'en est fallu que de peu qu'il n'ait eu un ^raye accident près de l'une des

cataracte: ra roue du gouvernail était dirigée par deux gars dont l'un estimait devoir éviter les- rochers en passant à droite, tandis que l'autre préférait dériver vers la gauche. En attendant, le bâtiment courait droit aux récifs, lorsque Gordon se précipita vers le gouvernail. et le mit dans la bonne direction; il n'était que temps. Lorsqu'il nous revint à Khartoum, il arrangea toutes les. petites difficultés surgies pendant son absence, et remit à sa place le personnage très encombrant qui avait commandé à sa, place, fait qui étonna ^beaucoup ce dernier.

Il n'a pas eu à.regrettor ss politique à l'égard des esclaves délivrés par lui, car c'étaient de solides gars,durs à la besogne, qui l'aidaient beaucoup dans le transfert d* siège de t'administration sur la rive gauche du fleuve à Raghif, on le climat est plus sec et l'eau meilleure. Là, il s'ingénia à apprendre à la population l'usage de -,l'argent, ce qui ne fut pas chose facile, les chefs étant habitués à louer eux-mêmes les hommes et à se fàire payer en perles et en étoffes de calicot. Voici comment il s'y prit pour démontrer aux ouvriers qu'ils pouvaient obtenir pour eux-mêmes la rémunération de leur travail.

Il commença par donner aux ouvriers un nombre déterminé de perles, pour leur journée ensuite, il leur donna à la place une demi-piastre (équivalant à deux sous), et puis il leur proposa de lui vendre desperles pourune somme égale. Ils saisirent vite l'idée, et Gordon, fixant le prix de certains objets, les mit en vente. Il tenait régulièrement boutique, comme il le disait lui-même, au grand mécontentement des vieux, auxquels ces innovations ne souriaient guère. Remarquant que beaucoup de nègres ne faisaient pas bonne besogne à la journée- il les mit à la tâche. Il se dévoua môme à l'amusement de ses soldats en leur donnant le spectacle d'une lanterne magique, de la lumière au magnésium, et en déchargeant un canon à la distance de 180 yards au moyen d'une mèche électrique. y II y eut bien des traîtres parmi les Arabes, mais il sut leur en imposer par sa fermeté et par l'habile façon dont i' déjoua toutes leurs trames.

Dans les mois de novembre et de décembre, la maladie sévit beaucoup parmi les personnes composant son état-major, dont la majorité était la proie des fié vres et dut quitter la place. Lui seul sut résister au climat, mais il faillit cependant tomber malade à cause des soins assidus qu'il consacrait à ses compagnons alités. A la fin les choses allaient tellement mal qu'il se vit obligé d'éloigner de lui les malades et de prescrire à son état-major de ne t'approcher qu'en affaires de service. Mais cet étatmajor ayant été à la fin réduit à un seul homme, les autres étant tous malades, il se décida à transférer sa résidence à Lardo, douze mille anglais plus loin, et dominant de plus haut les marais. Cela lui donna beaucoup de besogne, cependant quatre jours lui suffirent pour ce déplacement, et, avant la fin de l'année, on était installé au nouveau quartier général.

« Gordon a certainement opéré des merveilles durant son séjour dans cette région, raconte l'un des membres de son état-major. Lorsqu'il y arriva, il y a de cela dix mois, il trouva, à Gondokoro, sept cents soldats qui n'osaient pas s'éloigner à cent yards de cette place, à moins de sortir par groupes et armés, à cause de la tribu des Baris que les mauvais traitements infligés par Baker-Pacha avaient exaspérés. Ces sept cents hommes lui suffirent pour mettre garnison dans huit places A Saubat, Ratachambe, Bohr, Lardo, Raghif, Fatiko, Duflli et Makraki, ce dernier. point situé à la frontière des Nyams-Nyams. L'expéditiSîi de Baker-Pacha avait coûté au gouvernement égyptien plus de 28 millions ae francs (170,247 livres sterling), tandis que Gordon avait déjà réussi à expédier au Caire des sommes suffisantes pour payer tous les débours de sen expédition à lui, et cela non seulement pour l'année écoulée, mais aussi pour celle qui commençait. »

Egmont Hake.

HISTOIRE D'IlOISiSIT

La librairie Jouaust et Sigaux va publiera intéressant volume composé de tous les discourt prononcés le jour de l'inauguration du monument élevé à la mémoire d'Alexandre Dumas, et contenant toutes les pièces de vers dites ù cette occasion sur les différents théâtres de Paris ou distribuées aux assistants!

Alexandre Dumas fils a écrit une préface à ce livre, préface dans laquelle il déclare que la reconnaissance lui fait un devoir d'intervenir pour remercier publiquement tous ceux qui. ont concouru à cette œuvre, en retraçant l'historique simple et fidèle du monument

Parmi les millions de lecteurs qu'Alexandre Dumas a eus et retrouve toujours, il s'en est rencontré un qui s'est considéré comme- son obligé, sans le connaître personnellement, sans l'avoir jamais vu. Le service ou plutôt les services que ce lecteur avait reçus d'Alexandre Dumas sont de ceux qu'un écrivain aussi entraînant que celui-là rend à tous ceux qui le lisent. Forcé de vivre en Ita lie, en Espagne, en Russie, pour y cons truire des chemins de fer, dans des endroits déserts ou malsains, aux prises avec toutes les difficultés possibles, quand les longues et tristes soirées de solitude succédaient aux longues et pénibles journées de travail, ce lecteur prenait un des mille volumes d'Alexandre Dumas, et, comme il me l'a dit lui- même plus tard, enfourchant.le cheval jaune de d'Artagnan, il partait avec son auteur favori pour les pays enchantés du roman et du drame.

La consolation rapportée de* ce voyage idéal avait été si grande que celui qui l'avait reçue résolut un jour de payer d'une statue celui qui la lui avait donnée. Reconnaissance royale, si les deux mots peuvent se trouver à côté l'un de l'autre. Ce lecteur, c'est M. Th. Villard, membre du Conseil municipal de Paris. De retour en France, il fit part de son projet à Victor Borie, directeur du Comptoir d'escompte. Celui-ci lui raconta alors que, s'étant assis au chevet de George Sand peu de temps avant sa mort, il avait vu sur sa table les Qtiarante-Cinq. Il lui avait exprimé son étonnement de lui voir lire ce volume pour la première fois: « Pour la première fois ? lui avait répondu l'auteur d'Indiana et de la Mare au diable, mais c'est la cinquième ou la sixième fois aue