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Titre : Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche

Éditeur : Le Figaro (Paris)

Date d'édition : 1876-1929

Type : texte,publication en série imprimée

Langue : Français

Format : application/pdf

Identifiant : ark:/12148/cb343599097/date

Identifiant : ISSN 02233894

Source : Bibliothèque nationale de France

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb343599097

Description : Variante(s) de titre : Figaro. Supplément... du dimanche

Description : Variante(s) de titre : Figaro. Supplément littéraire

Description : Etat de collection : 1876-1914

Provenance : bnf.fr

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Samedi 21 Juillet 1906

Supplément Gratuit

£• Année Nouv. série) N9 29

ABONNEMENT SPÉCIAL
$u Supplément littéraire avec le numéro oral»
naire du samedi

tu ta

France 10 fr.
Union postais 12 fr.

Ce Supplément ne doit pas étr 'e vendu, à part,
Il est délivré, sans augmentation d,e prix, à tout
acheteur du FIGARO du Samedi et en4oyégra-
tuitement à tous nos abonnés. •̃̃̃

Gaston CALMETTE

Directeur-Gérant

ÏIÉDACTION DU SUPPLÉMENT
Francis CHEVASSU

MÊDAMoiq rr. ADUMSTItA=03

EUÈDACTION ET. ADMINISTRATIOS
Puis, 26, nie Drouot (9«), Paria

sxnpiFXLiÉiMriEnsrT LITTÉRAIRE

Sommaire

Bnw4B<mSBVH. Grenouilleau
Conte inédit

jAoonz VoOTAi». Les pierres du ohemin
Hugitk» Dblohmx Eloge du melon
Fantaisie

Paul Gauloi. Angélique Vitasse
Les petites victimes

de la Terreur

Piebm db Botjchatjd. Contraste a

̃••• Poésie

jBoîcMl. i~- »..« M. Philippe Berthelot
Les.« hors cadre w

Un ftjsbtetjr ». Félix Aners
et Victor Hugo

Arthtjb Chbistiaîî. Les Sports

Paris d'autrefois

Jules Yekàh. Les premières
comédiennes

Jolis TauFHBB. Vieil apologue grec
Pour les élèves

André Bkaunier A travers les Revues
A. B- Souvenirsd'unpeintre
STANISLAS Rzkwuski Frank Wedekind
La vie littéraire

G. Labapik-Lagravb. L'élevage

des alligators

Lectures étrangères

Page Jflusicafo

GEORGES Enesco Mélodie

Grenouilleau

NOUVELLE INÉDITE

J'ai déjà composé mon menu, dit
Mme Bullion, pour le déjeuner que les
Peaussier nous ont fait l'honneur d'ac-
cepter.

Prends l'habitude, dit M. Bullion,
de dire « le comte et la comtesse Peaus-
sier », principalement devant les domes-
tiques qui ne doivent pas manquer de
leur fournir leur titre.

J'aurai de la peine à m'y habituer
j'ai toujours dit « les Peaussier »; toi-
même as toujours dit « Peaussier en
parlant de ton ancien camarade.
Donnons du comte aux Peaussier!
La République fait bien la gentille avec
les monarchies Cela ne l'empêche pas
.d'être radicale intérieurement, et même
quelque chose de plus. Donnons du
comte aux Peaussier, d'autant plus que
je réserve à leur vanité un plat de ma
façon, et que, entre parenthèses, je te
prie d'ajouter à ton menu

Une bouillabaisse, je'suis sûre?.
-Non je les fais déjeuner côte à
côte avec le fils d'un de mes ouvriers,
d'un simple petit ouvrier Grenouil-
leau

Quelle singulière idée!

C'est mon idée. Je paye le voyage
du Midi au jeune Grenouilleau. Je pou-
vais inviter tel et tel freluquet de notre
connaissance utile au polo, au tennis ou
au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pou-
vais. comme les Peaussier, m'orner le
chef d'une couronne de papier pour
pénétrer dans une classe de la société
qui n'est pas la mienne et qui se fût mo-
quée de moi je tends, moi, loyalement
la main à une classe qui n'est pas non
plus la mienne.

Et qui se moquera de toi pareille-
ment

Est-ce toute l'objection que tu as
à me présenter ? 2

Mon Dieu, oui. Ce que tu veux
faire n'est pas une mauvaise action.
Je n'en vois pas la nécessité absolue;
mais, en toutes vos idées, messieurs, je
le sais, il faut tenir compte de l'exagéra-
tion. En tout cas, je te conseille de ne
pas mettre d'ostentation, dans l'hospita-
lité que tu offres à ce Grenouilleau. car
quelque chose me dit que si tu fais dé-
jeuner Grenouilleau avec les Peaussier,
c'est plus pour les Peaussier que pour
Grenouilleau que tu le fais.

Grenouilleau arriva à la villa Bullion
le samedi saint au matin, ayant passé
vingt-quatre heures dans son comparti-
ment de seconde classe, y compris le
trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se
fit conduire à la gare, au-devant du jeune
homme, en automobile. Par hasard,
Grenouilleau connaissait le mécanicien,
Pfister, et il dit au « patron », qui le
poussait à l'intérieur

Si ça ne vous fait rien, m'sieu Bul-
lion, j'vas monter à côté de Pfister.
C'est un bon coup, ça, par exemple, de
tomber en plein pays de connaissance!
Ah?. bon! très bien, mon gar-
çon. Si je t'ai fait venir, c'est pour que
tu sois à ton aise.

Vous tourmentez pas, m'sieu Bul-
lion

Et Grenouilleau d'entamer la conver-
sation avec Pfister, qui répond par mo-
nosyllabes, sans broncher la tête, atten-
tif à sa direction. M. Bullion, condes-
cendant, n'ose interrompre l'exubérance
du voyageur, muet sans doute depuis
Corbeil. Cependant, de l'intérieur, il lui
frappe sur l'épaule

Pas fatigué, Grenouilleau?. trajet
un peu longuet?.

Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas
fatigué; et il dit au mécanicien
Oh! ce que j'ai dormi,* mon co-

Ion! Jamais de ma vie je n'ai tant
dormi.

A la villa, tandis que Grenouilleau est
conduit à sa chambre, Mme Bullion de-
mande à son mari:

Eh bien que dit-il, Grenouilleau?.
Grenouilleau?, ce qu'il dit?.
Ah il connaît Pfister.

As-tu averti ce jeune homme que
nous partions, aussitôt après le déjeu-
ner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se
croie obligé de faire toilette

Sois tranquille, son bagage tient
dans son mouchoir.

Cependant, Grenouilleau semblait être
long a sa toilette; on l'attendait pour
servir; on envoya frappera sa porte on
n'obtint pas de réponse on le cherchait
dans la maison: ne s'y était-il pas égaré?
Mais non! Grenouilleau était descendu au
garage, et il en racontait, en racontait, à
son ami Pfister! Il fallut l'arracher de
là: ..•

Vous n'avez donc pas faim, mon
brave ami.?

-Si fait! madameBullion, sifait !Ilya
bien douze heures que je n'ai pas mangé 1
Il mangea tant, en effet, que ce fut un
plaisir pour M. et Mme Bullion de voir
ce garçon se remettre si allégrement
d'un long voyage. On comprenait très
bien qu'il parlât peu, car il avait sans
cesse la bouche pleine.

On partit en automobile. Cette, fois,
M. Bullion conduisait lui-même, et le
mécanicien était assis à côté de lui sur le
siège; Grenouilleau fut à l'intérieur avec
Mme Bullion qui le comblait de préve-
nances et l'interrogeait sur sa famille,
son passé, son avenir. Elle dit d'abord
« Madame votre mère », puis, par un re-
tour soudain à une plus exacte mesure
des valeurs, elle se reprit et dit: « votre
mère ». Elle disait à ce pauvre Grenouil-
leau « vos études » Elle s'informait de
la date de « la première communion »
elle touchait à tous les points de repère
importants dans la famille bourgeoise,
et peu s'en fallut qu'elle 'ne parlât « des
alliances ». Le pauvre Grenouilleau bâil-
lait entre des réponses ambiguës à des
questions qui l'effaraient un peu, et
parmi ses réponses, un mot souvent ré-
pété apprenait à Mme Bullion que, dans
sa famille à lui, les dates qui comptaient
surtout étaient celles qui correspon-
daient aux périodes l'on était entré
dans la « purée » et à celles l'on en
était sorti. Mais que le pauvre Grenouil-
leau bâillait donc Et l'excellente Mme
Bullion de lui faire observer: « Jeune
homme, vous avez eu tort de rester douze
heures sans rien prendre. » Elle ajou-
tait, comme pour elle-même, par une
longue habitude de dorlotenients, de pe-
tits soins « M. Bullion et moi ne voya-
geons jamais sans emporter quelques
biscuits ou du chocolat. », ce qui, par
exemple, amena le sourire sur les lèvres
de Grenouilleau.

On avait fait une première halte à la
Promenade des Anglais, et M. Bullion,
sous un palmier poudreux, désignant
Grenouilleau, confiait à ses amis
Un pauv' petit gars qui n'est pas
sorti de la cuisse de Jupiter, je vous prie
de le croire à qui je paye le voyage du
Midi.

Et il leur glissait à l'oreille? t

Le fils d'un ouvrier, d'un simple
petit ouvrier.

Ah! ah faisait-on, vous voici dans
un beau pays! mon gaillard?.
Un beau pays, oui, m'sieu.
Et Grenouilleau, anxieux, semblait at-
tendre, regardant peu le pays, reluquant
toute voiture au passage.

On lui disait « Ah de la poussière,
par exemple » Et Grenouilleau, que la
poussière ne gênait pas, avouait « Je
cherche de l'œil si, des fois, je ne con-
,naîtrais pas quelqu'un. »

Mais vous êtes en bonne compa-
gnie, j'imagine?.

Pour ça, je ne dis pas non fai-
sait Grenouilleau en riant d'une oreille
à l'autre.

Et l'excursion en automobile continua
jusqu'à Cannes Mme Bullion avait
une ou deux visites à faire. Mais, cette
fois, dans la voiture, Grenouilleau dor-
mit innocemment, sans vergogne, et à
fond, comme un petit enfant. On n'osa
seulement pas le réveiller pour lui mon-
trer la Croisette. "M. et Mme Bullion
allèrent à leurs devoirs et dirent au mé-
canicien « S'il s'éveille, menez-le visi-
ter la rue d'Antibes et le port; nous
irons à pied vous rejoindre là. »
Ils vinrent en effet, à pied, les rejoin-
dre là, une bonne heure après, environ,
et trouvèrent la voiture devant un débit
de vins Grenouilleau et Pfister bu-
vaient à la santé du mécanicien d'une
famille anglaise, un nommé Robiot,
dont Mme Bullion entendit parler, pen-
dant le trajet du retour, à en bâiller elle-
même, à son tour, à en dormir aussi, à
la fin.

Eh bien, mon garçon, demanda-t-on
à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous sa-
tisfait de votre première journée dans le
Midi?

Grenouilleau était enchanté. Il avait
même déjà écrit à son pè?e qu'est-ce
qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il
allait savoir que ce « sacré Robiot ». était
là, gros, gras, à se prélasser en baladant
des « Englishes »

Et M. Bullion, lui aussi, connut l'his-
toire de ce « sacré Robiot » qui, à lui
seul, semblait valoir tout l'azur de la
Méditerranée.

Grenouilleau monta se coucher de
bonne heure; il avait fait tantôt, pour-
tant, un fameux somme Mme Bullion
dit à son mari que c'est une manie bien
dérisoire de faire ainsi voyager le prolé-
taire « Il mange, il boit, il dort, il veut
à toute force rencontrer ses pareils et ne
profite point de son déplacement. »
En quoi Mme Bullion se trompait fort.
Grenouilleau se couchait tôt, mais il
se leva de bonne heure. A neuf heures
du matin, quand ses hôtes, en étaient en-
core àprendre leur petit déjeuner, Gre-
nouilleau remontait à la villa, revenant
de la ville qu'il arpentait depuis l'aube,
et il en avait vu tous les méandres, tous

du Conservatoire

à l'étranger

les coins-: les marchés, les monuments,
les promenades, les points de vue, et
jusqu'à des curiosités que les Bullion
eux-mêmes et toute la classe riche ou
aisée qui vient à Nice, chaque année,
ignore. Il avait causé avec les maraî-
chers, les bouchers, les marchands de
poisson, les matelots du port, les fleu-
ristes, les conducteurs de tramways et
les pauvres. Grenouilleau s'intéressait à
tout à, condition qu'on le laissât faire
a sa guise, à son heure, en compagnie
des siens le matin appartient au peu-
ple. Et il en rapportait une moisson de
connaissances sur le Midi qu'il confiait
à son ami Pfister en le regardant faire
son automobile, et dont profita et s'é-
merveilla M. Bullion, un momenti en
passant par pour donner les ordres.
Ah ah dit à sa femme M. Bullion,
en se frottant les mains, je le savais bien
que ce « populo » n'est pas si bête, et
qu'en plus d'une occasion même il nous
en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé
d'hier, et qui ne sait que dormir, dites-
vous, pour peu que je réussisse à le faire
parler au déjeuner, va en donner à ra-
battre au comte et à la comtesse Peaus-
sier C'est très curieux, très curieux, ce
que ce garçon racontait à Pfister nous
ne nous levons pas si matin, nous autres;
nous n'interrogeons pas directement les
gens, nous ne savons rien que de se-
conde main. Je ferai raconter à Gre-
nouilleau toute cette vie matinale d'une
grande ville, et ses impressions naïves,
qui sont si justes, avec des expressions.
non pas académiques, tant pis
mais de poète, oui, de poète, ma parole
d'honneur! Et je leur dirai, au comte
et à la comtesse Peaussier « C'est un
pauv' petit gars, le fils d'un ouvrier, d'un
simple ouvrier. »

A une heure moins le quart, le comte
et la comtesse Peaussier arrivèrent dans
une victoria bien attelée et d'une élé-
gante simplicité. C'étaient, d'ailleurs, des
gens fort bien. D'autres personnes étaient
déjà, et quoiqu'on n'eût point encore
vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça
qu'il leur réservait une surprise. On at-
tendit la surprise. Elle ne se présentait
point. M. Bullion dit un mot à l'oreille
d'un domestique. Le domestique revint
et dit un mot à l'oreille de son maître,
M. Bullion commanda d'attendre. Mme
Bullion, plus avisée et qui s'impatientait,
commanda qu'on allât voir aux écuries,
au garage. L'anxiété des convives aug-
menta quelle surprise pouvait venir du
garage ou des écuries ? On hasardait cent
hypothèses; enfin, l'on s'énervait un peu.
M. Bullion Jeur dit alors

Voilà,j'aurai l'honneur de vous fajre
déjeuner avec un pauv' petit gars qui
n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter.
le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ou-
vrier.

Bravo bravo

La surprise fut accueillie à merveille
et l'on parla, en attendant Grenouil-
leau, de l'opportunité, voire de la néces-
sité, de.se mêler aux gens du peuple, et
l'on félicita chaleureusement M. Bullion
de son intéressante initiative. Mais l'en-
fant du peuple à qui une société aussi
élégante réservait un si gracieux accueil
ne se montrait toujours pas. On décida
de se mettre à table. M. Bullion était
agité, mécontent.

A peine assis, et dans le premier si-
lence, il fit signe au maître d'hôtel et
l'Interrogea péremptoirement. Les con-
vives, malgré eux, étaient suspendus à
la moindre parole pouvant éclaircir le
mystère, et l'on entendit distinctement la
réponse du maître d'hôtel

M. Grenouilleau est bien là, mais
M. Grenouilleau a dit qu'il préférait
manger à la cuisine.

Eené Boylesve.

Les Pieppes

1 1- du Gbeçiin

Juillet mauvais mois Tous les Pari-
siens au-dessus de quinze ans le détestent.
C'est le mois des factures et des ruptures.
On paye, et cela n'est pas drôle; on li-
quide des situations sentimentales, et cela
non plus n'est pas drôle 1 Car, chose bi-
zarre, les ruptures n'amusent personne,
même celui des deux qu'elles délivrent.
En juillet, nul n'est content des circon-
stances. Ceux qui restent, retenus par
leurs professions ou par les études des en-
fants, ont envie de partir. Ceux qui par-
tent voudraient rester.

C'est juillet qui sépare les amoureux et
les amis; qui dénoue les sympathies ébau-
chées, les flirts naissants dont on pouvait
tout espérer. Dans quel état retrouvera-
t-on ces cœurs dont on s'éloigne? «S'il est
vrai, écrivait M. Scheffer à Mme Du Def-
fant, que la réputation est toujours incer-
taine jusqu'à la mort, il est au moins
aussi vrai que l'amitié est incertaine jus-
qu'à l'absence. » On se dit cela en partant,
ou en regardant ceux qui partent.
Juillet, c'est le mois d'attente. Aux bains
de mer, l'ennui pèse. La cohue éclatante
qui reconstitue partout la vie parisienne
n'est pas arrivée encore. La plage se peu-
ple de provinciaux qui achèvent la saison
de début la saison économique. Quant
aux eaux. ce sont les eaux point n'est
besoin d'en dire plus Mais le pire, c'est
l'installation prématurée dans les châ-,
teaux.

Comme on goûte bien l'affreuse tran-
quillité de la campagne durant ce mois
exécrable! Pas de visites, on est seul
tout est hostile ou mélancolique. On aper-
çoit des traces d'humidité à la tenture
du grand salon; on découvre une fourmi-
lière sous sa toilette; les tuyaux de la
salle de bains ont subi des avaries; l'arbre
qu'on préférait a reçu la foudre; les fleurs
sont moins belles que l'année précédente;
un chien ami est mort. La maison délais-
sée si longtemps se renfrogne et fait mine

de ne vous pas reconnaître. Dans le dé-
sœuvrement on entend les choses parler
avec des voix décourageantes. Un livre
traîne sur la table, on veut le ranger: une
fleur sèche en tombe qui rappelle quelque
douce rêvasserie interrompue.

Le soir il fait froid, et humide le matin,
et puis il y a. ce silence, ce lourd, ce terri-
ble silence, ce silence infini, propice aux
pensées importunes. On examine le passé
Dieu sait que ce n'est pas pour s'amu-
ser on s'aperçoit qu'on a cessé de
croire certaines choses, d'en espérer d'au-
tres. On est de mauvaise humeur. Les dé-
fauts des gens avec qui l'on vit prennent
leur véritable importance. Est-il possible
qu'on les ait supportés si longtemps Va-
t-on pouvoir les supporter davantage?.
(îomme on manque sa vie, toujours, quoi
qu'on tente! Le paon crie dans le jardin
et on se sent dans l'âme ce mal, dénommé
crampe lorsqu'il se localise à l'estomac.
Ah! les premiers jours de campagne!
Vienne vite le mois d'août, l'excellent
mois d'août, porteur de joies et de liberté!
Le mois qui ouvre les collèges, ferme les
tribunaux le mois recommencent les
musiques d'Allemagne, on a fini d'en-
tonner des eaux à goût de soufre, d'œuf
pourri et de ferraille, l'on part pour
les beaux voyages, les amants se re-
trouvent pendant quelques jours, ces
gens, auxquels on ne tient guère dans
l'existence diverse de Paris, s'abattent sur
les châteaux et y sont reçus comme des
amis adorés.

Vienne vite le cher mois d'août et qu'il
chasse l'infâme juillet I

v '̃̃̃

Une heure dans l'atelier de Forain. Il
est parmi des bouts de cigarette et
des chefs-d'œuvre, vêtu d'une veste de
toile blanche, coiffé d'un grand chapeau
gris qui amasse l'ombre sur ses yeux.
Comme son visage ressemble à ses des-
sins violent et fin, sans modelés inuti-
les, avec tout son accent concentré dans
le prodigieux regard! Même au milieu
de la causerie familière des blagues, du
laisser aller, cette figure reste différente
des autres figures. On la dirait faite d'une
matière plus durable que la chair; elle a
le caractère, définitif et distant de l'œu-
vre d'art. Il est beau, ce grand dessina-
teur Et quel dessinateur!

Qui donc a dit Savoir dessiner, c'est
être capable de fixer, pendant qu'il est
encore- en l'air, le mouvement d'un
homme qui tombe par la fenêtre ?
Cette formule baroque exprime à mer-
veille le'génie du dessin, qui est propre-
ment l'instinct et la science de l'essentiel.
Depuis les maîtres du passé, personne
n'a eu cet instinct-là plus fort, cette
science-là plus profonde que Forain.
Les croquis qu'on feuillette montent
les nerfs à la façon d'un vin puissant.
Mais ce sont les peintures surtout qui
m'arrêtent aujourd'hui des scènes de
théâtre, des danseuses, faisant leurs gestes
de grâce précise devant les décors. L'im-
pression est différente de toute autre. Il
y a une formule. d'art absolument per-
sonnelle, une invention.

La lumière électrique a créé un nou-
veau mode de beauté. Son application à
la scène est la grande conquête esthéti-
que du dernier siècle. Il fallait qu'un
peintre se trouvât, pour en exprimer par
une technique spéciale, la fulgurante évi-
dence et le mystère délicieux. Forain est
ce peintre-là le peintre de la lumière
fée le seul Avec une émouvante habi-
leté, un. goût inimitable, et cet accent
d'absolu, de certitude qui caractérise son
génie, il marque le point significatif, et sa-
crifie, abolit l'inutile, tout ce qui est,
mais qu'on ne doit pas voir. Il finit son
tableau en le simplifiant. Tel visage, si
expressif que tout un tempérament s'y'
révèle, n'a pas de traits; c'est bien le trian-
gle blanc, sans ombres, ni accidents, la
figure brillante et indiscernable qui passe
devant la rampe. Les gestes ne sont pas
figés dans un contour partout sensible,
ils font partie de l'atmosphère et s'y mê-
lent. Cette femme qui bouge, bougeait
l'instant d'avant. Le mouvement est fait
d'un mouvement antérieur, il ébauche
déjà le mouvement qui va suivre. Ce des-
sin, cette exécution insaisissable, dure et
souple, fuyante, sèche parfois, puis vapo-
reuse et tendre autant que les modelés
caressants de Prud'hon, c'est la vie même
une vie mystérieuse parmi les forêts glau-
ques et bleues du décor, les paillettes des
costumes, la traîche coloration des chairs
nues, dans un monde de rêve, de musi-
que et d'amour.

Une de ses danseuses est exquise entre
toutes. Nerveuse, élancée, en jupe de
tulle jaune, faite de lumière rousse,
projetant sur le sol une ombre fragile et
qui va disparaître, elle danse. Sa muscu-
lature vigoureuse et mince est d'un si
puissant dessin qu'on en a presque une
sensation tactile. Tout en elle bouge, la
jambe sèche, la jupe transpercée de clarté,
et cette ombre aussi qui la devance,
bouge. C'est une petite bonne femme
maigrichonne, et sans grande beauté
peut-être, cette danseuse jaune? Non
pas, c'est la splendeur éclatante et oc-
culte du plus merveilleux des rythmes
c'est la danse et la lumière mêlées en un
accord étrange et si intense qu'on en a
le cœur suspendu.

L'importance d'un artiste se mesure à
la somme de mystère dont son œuvre
est chargée mystérieux, le modelé de
Léonard; mystérieux, les soleils obliques
de Rembrandt, les glacis de pourpre et
d'or du Titien; mystérieuse aussi, la
danseuse jaune.

Décidément, c'estun très grand peintre,
ce Forain 1

**#

Le dernier five o'clock chez Mme X.
On est venu dire adieu. Chacun raconte
ses projets de voyage. On cause sans
verve. Des images de malles à faire, des
billets à prendre, des noms de villes
lointaines occupent les cervelles. La sé-
paration est déjà accomplie.

Une magnifique personne à regard im-

périeux se lève. Mme X s'élance, s'em-
presse, la retient du geste.

Comment, vous partez déjà 1 Sitôt 1
-Mais oui, répond la superbe per-
sonne, il faut toujours s'en aller un peu
trop tôt, c'est, plus sage.

Singulier principe C'est aux visites
seules que vous l'appliquez, je pense,
riposte Mme X, un peu pincée.

Oh non c'est à tout Avec un
petit rire, la dame ajoute à l'amour
aussi

Elle sort. On entend une voix découra-
gée, une voix d'homme, qui dit
Voilà comment elles sont 1 Voulez-
vous parier que dans dix ans on ne trou-
vera plus une seule femme collante 1
Leur règne commence le nôtre est bien
fini.Elles savent s'en aller!

Jacque Vontade.

Éloge du Melon

Gloire à toi, cher fils de Latone
Dont la magnificence étonne;

Gloire à toi, Phébus Apollon y

Dieu du Soleil et de la Lyre,

Qui fais s'arrondir melon
Pour les estomacs en délire

En son parfum, quand vient Juillet,
L'ambre se mélange à l'œillet.

Jules César, vieil arriviste

Qui triompha d'Arioviste

Et goûtait peu le sel gaulois

(Cela soit dit sans commentaires}
Aux paysans dicta des lois

Pour qu'ils cultivent en leurs terres
Le melon providentiel,

Présent béni du juste ciel.

Grâce à cet édit méritoire

Le melon-entra dans l'Histoire

Et depuis il n'en sortit pas.

Quoi que l'on dise. ou que l'on fasse,
N'est-il point aux meilleurs repas
La plus agréable préface?..

Il ouvre l'appétit avec ;̃̃

Assurance, et fait boire sec.
Ayant rafraîchi l'épigastre,

Il s'épanouit comme un astre

Au beau milieu de l'intestin.

Tantôt de feu, tantôt de glace,

Il est grand maître du festin,

Semblant dire < Faites-nous place >
A sa suite, chaque aliment

Passe en effet tranquillement.
En ce fruit aux rondeurs vulgaires
"Les dehors ne répondent guères
A tant de mérites cachés
Assez semblable à tel gros homme
Qu'on croit d'abord épais, mais chez
Lequel l'esprit pétille en somme,
II est de ces cœurs ingénus

Qui gagnent à être connus.

Des vieux gêneurs fuyons l'école
Qu'importé que tel morticole

Qui jamais ne décoléra

Nous répète, sinistre buse

c Celui-là meurt du choléra

Qui du melon perfide abuse! >
Pourvu qu'on l'arrose de vin,
On peut en abuser en vain.

Lui! rendre malades ses hôtes!
Mais c'est à s'en tenir les côtes
(Les côtes du melon, s'entend.)
Que ceux dont l'estomac se rouille
Préfèrent j'en suis consentant
Le potiron et la citrouille

Le divin cantaloup jamais

Ne troubla l'âme des gourmets!
Hugues Delorme.

Les Petites Victimes
de la Terreur

v r

Angélique Vitasse et ses compagnes

Le 10 frimaire an II (30 novembre 1793),
le commissaire de police de la section de
l'Observatoire pénétrait dans une maison
de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, il
trouvait huit femmes assemblées, qu'il
mettait aussitôt en arrestation. C'étaient
sept religieuses carmélites du couvent
de la rue de Grenelle, Victoire Crevel,
Louise Biochaye, Elise-Eléonore Carvoi-
sin, Adèle-Marie Foubert, Philippine
Lesnier,. Anne Donon, Angélique Vitasse,
et une visitandine de la rue du Bac,
Thérèse-Julienne Chenet.

Elles étaient accusées de « fanatisme
contre-révolutionnaire»; les unes, en
effet, avaient refusé de prêter « le ser-
ment de liberté et d'égalité »; les autres,
l'ayant prêté par erreur ou par faiblesse,
l'avaient rétracté; toutes continuaient à
voir des prêtres réfractaires, ce qui
constituait manifestement une conspira-
tion « contre la Révolution et contre les
principes éternels de la liberté et de
l'égalité qui en sont la base ».

Avant de les emmener, le commis-
saire se livra à une minutieuse perquisi-
tion dans leur humble logis; il ne dé-
couvrit aucun objet suspect, sauf un
écrit intitulé Avis aux religieuses, aux
vierges consacrées à Jésus-Christ. La per-
quisition terminée, il conduisit les huit
femmes au Comité de l'Observatoire,
d'où, après un interrogatoire sommaire,
on les envoya à la maison d'arrêt de la
Bourbe; c'était l'ancien Port-Royal de-
venu Port-Libre depuis qu'on en avait
fait une prison. Elles y furent aussitôt
écrouées.

̃̃ ••'

L'histoire de ces huit religieuses ainsi
transformées en conspiratrices était des
plus simples. Au moment de la tour-

mente révolutionnaire, après la journée
du 10 Août et surtout après les massacres
de septembre, la plupart des couvents
s'étaient vidés par mesure de prudence;
étant donné le caractère d'acuité qu'a-
vait pris chez les révolutionnaires la
haine contre tout ce qui touchait à la re-
ligion catholique, loin d'offrir un abri
sûr aux pauvres filles désireuses de fuir
les agitations du dehors, ces vastes mai-
sons, aux murs épais comme des murs
de prison, ne les eussent plus gardées
que comme une réserve de victimes
pour les passions terroristes. Malheu-
reusement, les religieuses n'avaient point
toutes des parents ou des amis qui pus-
sent les recueillir; il en était aussi parmi
elles qui ne voulaient point, malgré les
périls du moment, renoncer à la vie
qu'elles s'étaient choisie; brebis déta-
chées du troupeau dispersé, certaines
avaient cherché à se grouper entre elles
et vivaient en communauté réduite, çà
et là, dans Paris.

C'est ainsi que, le 14 septembre 1792,
Angélique Vitasse avait quitté le cou-
vent de la rue de Grenelle avec quatre
de ses compagnes, les sœurs Grevel,
Foubert, Biochaye et Donon; les cinq
femmes s'étaient retirées rue Cassette.
Elles y étaient demeurées jusqu'au mois
d'août de l'année suivante, époque à
laquelle elles s'étaient réfugiées rue
Neuve-Sainte-Geneviève. 'Entre temps,
leur petit groupe s'était accru des sœurs
Carvoisin et Lesnier, ainsi que d'une
visitandine, Julienne Chenet.

Elles s'étaient résignées à dissimuler
leur état, du moins quant aux manifes-
tations extérieures, mais elles étaient
toutes d'accord pour ne point dissimuler
leur foi et pour accomplir les actes que
la religion leur commandait, sans faire
aucune concession aux prescriptions de
la loi civile. Elles entendaient la messe
et se confessaient, en se gardant bien
d'avoir recours au nouveau clergé consti-.
tutionnel, aux prêtres assermentés,
qu'elles considéraient comme des rené-
gats elles étaient donc restées en rela-
tions avec des prêtres réfractaires.
Or, quelque soin que prissent ceux-ci
pour cacher leur caractère et dérober
leur présence aux yeux des gens du
quartier, leurs allées et venues avaient
fini par attirer l'attention du Comité de
l'Observatoire, qui, empressé à faire
preuve de son zèle révolutionnaire, avait
ordonné l'arrestation de la petite com-
munauté.

'</̃ >. •.

L'écrit qui avait été saisi rue Neuve-
Sainte -Geneviève s'adressait évidem-
ment, sinon aux Huit' ̃ .̃religieuses "arrê-
tées, du moins à quelques-unes d'entre.
elles; en tout cas, le soin qu'elles avaient
pris de le conserver, malgré te danger
que la découverte de ce papier entre
leurs mains pouvait leur faire -courir,
montrait quel prix.elles attachaient aux
conseils qu'il renfermait. Ces conseils
étaient nettement contre-révolutionnai-
res, car celui qui les avaient rédigés, un
prêtre réfractaire assurément, y blâmait
les religieuses qui fréquentaient le clergé
constitutionnel et surtout celles qui
avaient prêté le serment.
« C'est au nom de Jésus-Christ, et de
sa sainte Mère et de' toute l'Eglise catho-
lique qu'un ministre de Jésus-Christ
vous conjure humblement de vouloir
bien recevoir cet avis que la charité de
notre divin. Maître le presse de vous
adresser.

» Vous avez fait pendant longtemps là.
gloire et la consolation de l'Eglise.
Mais ne sentez-vous pas que votre der-
nière démarche a terni votre gloire et
diminué votre joie?.

» La seconde faute que vous avez
commise en prêtant le serment de la
liberté et de l'égalité est plus grave et
plus générale. Vous saviez qu'un grand
nombre de prêtres ont enduré la mort
plutôt que de faire le serment. Le Souve-
rain-Pontife avait levé l'équivoque que
pouvaient offrir les mots de liberté et
d'égalité en déclarant que cette liberté et
cette égalité sapaient les fondements de
la religion et que l'Eglise les avait sou-
vent condamnées. »

Un tel écrit corroborait grandement
l'accusation relevée contre ces religieu-
ses mais que leur importait? Aucune-
d'elles n'avait l'intention de dissimuler
ses convictions ou ses actes, quelles que
dussent être les conséquences d'une
telle franchise. Toutes se montrèrent
donc aussi nettes et aussi braves, en face
de leurs juges; toutefois, afin d'éviter
d'inutiles répétitions, nous nous borne-
rons à mentionner les réponses d'Angé-
lique Vitasse, la plus jeune (elle n'avait
que trente-deux ans), mais non la moins
ardente à confesser sa foi, et qui, au mi-
lieu de ces terribles épreuves, égala ses
compagnes, si elle ne les surpassa pas,.
par son sang-froid, sa sérénité et son'
courage.

L'interrogatoire eut lieu le 11 nivôse'
(31 décembre 1793). Toutes reconnurent,
l'exactitude des faits qui leur était per-
sonnellement reprochés. Mais le juge
voulait plus, et il s'efforçait de leur arra-
cher le nom des prêtres, réfractaires'
qu'il considérait comme leurs.complices;
et c'est sur ce point qu'il insistait sur-
tout.

D. Lorsque vous demeuriez rue
Cassette est-il venu des prêtres vous
voir?

R. Oui, il en est venu plusieurs.
D. Quels sont leurs noms?

R. J'en connais deux dont je ne
vous dirai ni le nom ni la demeure.
D. Etaient-ce des prêtres: constitu-
tionnels ? ?,

R. Non, citoyen.

D. Les avez-vous connus au couvent
des Carmélites ? ;•

R. Non, citoyen.

D. -Qui est-ce qui les a introduits rue
Cassette?
R. Je ne veux pas^vous le dire.
D. Les mêmes prêtres ont-ils con-
tinué de vous voir rue Neuve-Sainte-
Geneviève ?

R. Oui, quelques-uns. ̃̃'̃ ̃:
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