Samedi 21 Juillet 1906 Supplément Gratuit £• Année Nouv. série) N9 29 ABONNEMENT SPÉCIAL $u Supplément littéraire avec le numéro oral» naire du samedi tu ta France 10 fr. Union postais 12 fr. Ce Supplément ne doit pas étr 'e vendu, à part, Il est délivré, sans augmentation d,e prix, à tout acheteur du FIGARO du Samedi et en4oyégra- tuitement à tous nos abonnés. •̃̃̃ Gaston CALMETTE Directeur-Gérant ÏIÉDACTION DU SUPPLÉMENT Francis CHEVASSU MÊDAMoiq rr. ADUMSTItA=03 EUÈDACTION ET. ADMINISTRATIOS Puis, 26, nie Drouot (9«), Paria sxnpiFXLiÉiMriEnsrT LITTÉRAIRE Sommaire Bnw4B<mSBVH. Grenouilleau Conte inédit jAoonz VoOTAi». Les pierres du ohemin Hugitk» Dblohmx Eloge du melon Fantaisie Paul Gauloi. Angélique Vitasse Les petites victimes de la Terreur Piebm db Botjchatjd. Contraste a ̃••• Poésie jBoîcMl. i~- »..« M. Philippe Berthelot Les.« hors cadre w Un ftjsbtetjr ». Félix Aners et Victor Hugo Arthtjb Chbistiaîî. Les Sports Paris d'autrefois Jules Yekàh. Les premières comédiennes Jolis TauFHBB. Vieil apologue grec Pour les élèves André Bkaunier A travers les Revues A. B- Souvenirsd'unpeintre STANISLAS Rzkwuski Frank Wedekind La vie littéraire G. Labapik-Lagravb. L'élevage des alligators Lectures étrangères Page Jflusicafo GEORGES Enesco Mélodie Grenouilleau NOUVELLE INÉDITE J'ai déjà composé mon menu, dit Mme Bullion, pour le déjeuner que les Peaussier nous ont fait l'honneur d'ac- cepter. Prends l'habitude, dit M. Bullion, de dire « le comte et la comtesse Peaus- sier », principalement devant les domes- tiques qui ne doivent pas manquer de leur fournir leur titre. J'aurai de la peine à m'y habituer j'ai toujours dit « les Peaussier »; toi- même as toujours dit « Peaussier en parlant de ton ancien camarade. Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille avec les monarchies Cela ne l'empêche pas .d'être radicale intérieurement, et même quelque chose de plus. Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses, je te prie d'ajouter à ton menu Une bouillabaisse, je'suis sûre?. -Non je les fais déjeuner côte à côte avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple petit ouvrier Grenouil- leau Quelle singulière idée! C'est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je pou- vais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance utile au polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pou- vais. comme les Peaussier, m'orner le chef d'une couronne de papier pour pénétrer dans une classe de la société qui n'est pas la mienne et qui se fût mo- quée de moi je tends, moi, loyalement la main à une classe qui n'est pas non plus la mienne. • Et qui se moquera de toi pareille- ment Est-ce là toute l'objection que tu as à me présenter ? 2 Mon Dieu, oui. Ce que tu veux faire là n'est pas une mauvaise action. Je n'en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagéra- tion. En tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation, dans l'hospita- lité que tu offres à ce Grenouilleau. car quelque chose me dit que si tu fais dé- jeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais. Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant passé vingt-quatre heures dans son comparti- ment de seconde classe, y compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au « patron », qui le poussait à l'intérieur Si ça ne vous fait rien, m'sieu Bul- lion, j'vas monter à côté de Pfister. C'est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays de connaissance! Ah?. bon! très bien, mon gar- çon. Si je t'ai fait venir, c'est pour que tu sois à ton aise. Vous tourmentez pas, m'sieu Bul- lion Et Grenouilleau d'entamer la conver- sation avec Pfister, qui répond par mo- nosyllabes, sans broncher la tête, atten- tif à sa direction. M. Bullion, condes- cendant, n'ose interrompre l'exubérance du voyageur, muet sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l'intérieur, il lui • frappe sur l'épaule Pas fatigué, Grenouilleau?. trajet un peu longuet?. Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigué; et il dit au mécanicien • Oh! ce que j'ai dormi,* mon co- Ion! Jamais de ma vie je n'ai tant dormi. A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, Mme Bullion de- mande à son mari: Eh bien que dit-il, Grenouilleau?. Grenouilleau?, ce qu'il dit?. Ah il connaît Pfister. As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le déjeu- ner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie obligé de faire toilette Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir. Cependant, Grenouilleau semblait être long a sa toilette; on l'attendait pour servir; on envoya frappera sa porte on n'obtint pas de réponse on le cherchait dans la maison: ne s'y était-il pas égaré? Mais non! Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, à son ami Pfister! Il fallut l'arracher de là: ..• Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami.? -Si fait! madameBullion, sifait !Ilya bien douze heures que je n'ai pas mangé 1 Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour M. et Mme Bullion de voir ce garçon se remettre si allégrement d'un long voyage. On comprenait très bien qu'il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche pleine. On partit en automobile. Cette, fois, M. Bullion conduisait lui-même, et le mécanicien était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à l'intérieur avec Mme Bullion qui le comblait de préve- nances et l'interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d'abord « Madame votre mère », puis, par un re- tour soudain à une plus exacte mesure des valeurs, elle se reprit et dit: « votre mère ». Elle disait à ce pauvre Grenouil- leau « vos études » Elle s'informait de la date de « la première communion » elle touchait à tous les points de repère importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle 'ne parlât « des alliances ». Le pauvre Grenouilleau bâil- lait entre des réponses ambiguës à des questions qui l'effaraient un peu, et parmi ses réponses, un mot souvent ré- pété apprenait à Mme Bullion que, dans sa famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui correspon- daient aux périodes où l'on était entré dans la « purée » et à celles où l'on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouil- leau bâillait donc Et l'excellente Mme Bullion de lui faire observer: « Jeune homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre. » Elle ajou- tait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotenients, de pe- tits soins « M. Bullion et moi ne voya- geons jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat. », ce qui, par exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau. On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à ses amis Un pauv' petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je vous prie de le croire à qui je paye le voyage du Midi. Et il leur glissait à l'oreille? t Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ouvrier. Ah! ah faisait-on, vous voici dans un beau pays! mon gaillard?. Un beau pays, oui, m'sieu. Et Grenouilleau, anxieux, semblait at- tendre, regardant peu le pays, reluquant toute voiture au passage. On lui disait « Ah de la poussière, par exemple » Et Grenouilleau, que la poussière ne gênait pas, avouait « Je cherche de l'œil si, des fois, je ne con- ,naîtrais pas quelqu'un. » Mais vous êtes en bonne compa- gnie, j'imagine?. Pour ça, je ne dis pas non fai- sait Grenouilleau en riant d'une oreille à l'autre. Et l'excursion en automobile continua jusqu'à Cannes où Mme Bullion avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, Grenouilleau dor- mit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un petit enfant. On n'osa seulement pas le réveiller pour lui mon- trer la Croisette. "M. et Mme Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au mé- canicien « S'il s'éveille, menez-le visi- ter la rue d'Antibes et le port; nous irons à pied vous rejoindre là. » Ils vinrent en effet, à pied, les rejoin- dre là, une bonne heure après, environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où Grenouilleau et Pfister bu- vaient à la santé du mécanicien d'une famille anglaise, un nommé Robiot, dont Mme Bullion entendit parler, pen- dant le trajet du retour, à en bâiller elle- même, à son tour, à en dormir aussi, à la fin. Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous sa- tisfait de votre première journée dans le Midi? Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son pè?e qu'est-ce qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce « sacré Robiot ». était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des « Englishes » Et M. Bullion, lui aussi, connut l'his- toire de ce « sacré Robiot » qui, à lui seul, semblait valoir tout l'azur de la Méditerranée. Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt, pour- tant, un fameux somme Mme Bullion dit à son mari que c'est une manie bien dérisoire de faire ainsi voyager le prolé- taire « Il mange, il boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne profite point de son déplacement. » En quoi Mme Bullion se trompait fort. Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf heures du matin, quand ses hôtes, en étaient en- core àprendre leur petit déjeuner, Gre- nouilleau remontait à la villa, revenant de la ville qu'il arpentait depuis l'aube, et il en avait vu tous les méandres, tous du Conservatoire à l'étranger les coins-: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et jusqu'à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé avec les maraî- chers, les bouchers, les marchands de poisson, les matelots du port, les fleu- ristes, les conducteurs de tramways et les pauvres. Grenouilleau s'intéressait à tout à, condition qu'on le laissât faire a sa guise, à son heure, en compagnie des siens le matin appartient au peu- ple. Et il en rapportait une moisson de connaissances sur le Midi qu'il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son automobile, et dont profita et s'é- merveilla M. Bullion, un momenti en passant par là pour donner les ordres. Ah ah dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le savais bien que ce « populo » n'est pas si bête, et qu'en plus d'une occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d'hier, et qui ne sait que dormir, dites- vous, pour peu que je réussisse à le faire parler au déjeuner, va en donner à ra- battre au comte et à la comtesse Peaus- sier C'est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait à Pfister nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous n'interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de se- conde main. Je ferai raconter à Gre- nouilleau toute cette vie matinale d'une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si justes, avec des expressions. non pas académiques, tant pis mais de poète, oui, de poète, ma parole d'honneur! Et je leur dirai, au comte et à la comtesse Peaussier « C'est un pauv' petit gars, le fils d'un ouvrier, d'un simple ouvrier. » A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent dans une victoria bien attelée et d'une élé- gante simplicité. C'étaient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres personnes étaient là déjà, et quoiqu'on n'eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça qu'il leur réservait une surprise. On at- tendit la surprise. Elle ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l'oreille d'un domestique. Le domestique revint et dit un mot à l'oreille de son maître, M. Bullion commanda d'attendre. Mme Bullion, plus avisée et qui s'impatientait, commanda qu'on allât voir aux écuries, au garage. L'anxiété des convives aug- menta quelle surprise pouvait venir du garage ou des écuries ? On hasardait cent hypothèses; enfin, l'on s'énervait un peu. M. Bullion Jeur dit alors Voilà,j'aurai l'honneur de vous fajre déjeuner avec un pauv' petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter. le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ou- vrier. Bravo bravo La surprise fut accueillie à merveille et l'on parla, en attendant Grenouil- leau, de l'opportunité, voire de la néces- sité, de.se mêler aux gens du peuple, et l'on félicita chaleureusement M. Bullion de son intéressante initiative. Mais l'en- fant du peuple à qui une société aussi élégante réservait un si gracieux accueil ne se montrait toujours pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était agité, mécontent. A peine assis, et dans le premier si- lence, il fit signe au maître d'hôtel et l'Interrogea péremptoirement. Les con- vives, malgré eux, étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère, et l'on entendit distinctement la réponse du maître d'hôtel M. Grenouilleau est bien là, mais M. Grenouilleau a dit qu'il préférait manger à la cuisine. Eené Boylesve. Les Pieppes 1 1- du Gbeçiin Juillet mauvais mois Tous les Pari- siens au-dessus de quinze ans le détestent. C'est le mois des factures et des ruptures. On paye, et cela n'est pas drôle; on li- quide des situations sentimentales, et cela non plus n'est pas drôle 1 Car, chose bi- zarre, les ruptures n'amusent personne, même celui des deux qu'elles délivrent. En juillet, nul n'est content des circon- stances. Ceux qui restent, retenus par leurs professions ou par les études des en- fants, ont envie de partir. Ceux qui par- tent voudraient rester. C'est juillet qui sépare les amoureux et les amis; qui dénoue les sympathies ébau- chées, les flirts naissants dont on pouvait tout espérer. Dans quel état retrouvera- t-on ces cœurs dont on s'éloigne? «S'il est vrai, écrivait M. Scheffer à Mme Du Def- fant, que la réputation est toujours incer- taine jusqu'à la mort, il est au moins aussi vrai que l'amitié est incertaine jus- qu'à l'absence. » On se dit cela en partant, ou en regardant ceux qui partent. Juillet, c'est le mois d'attente. Aux bains de mer, l'ennui pèse. La cohue éclatante qui reconstitue partout la vie parisienne n'est pas arrivée encore. La plage se peu- ple de provinciaux qui achèvent la saison de début la saison économique. Quant aux eaux. ce sont les eaux point n'est besoin d'en dire plus Mais le pire, c'est l'installation prématurée dans les châ-, teaux. Comme on goûte bien l'affreuse tran- quillité de la campagne durant ce mois exécrable! Pas de visites, on est seul tout est hostile ou mélancolique. On aper- çoit des traces d'humidité à la tenture du grand salon; on découvre une fourmi- lière sous sa toilette; les tuyaux de la salle de bains ont subi des avaries; l'arbre qu'on préférait a reçu la foudre; les fleurs sont moins belles que l'année précédente; un chien ami est mort. La maison délais- sée si longtemps se renfrogne et fait mine de ne vous pas reconnaître. Dans le dé- sœuvrement on entend les choses parler avec des voix décourageantes. Un livre traîne sur la table, on veut le ranger: une fleur sèche en tombe qui rappelle quelque douce rêvasserie interrompue. Le soir il fait froid, et humide le matin, et puis il y a. ce silence, ce lourd, ce terri- ble silence, ce silence infini, propice aux pensées importunes. On examine le passé Dieu sait que ce n'est pas pour s'amu- ser on s'aperçoit qu'on a cessé de croire certaines choses, d'en espérer d'au- tres. On est de mauvaise humeur. Les dé- fauts des gens avec qui l'on vit prennent leur véritable importance. Est-il possible qu'on les ait supportés si longtemps Va- t-on pouvoir les supporter davantage?. (îomme on manque sa vie, toujours, quoi qu'on tente! Le paon crie dans le jardin et on se sent dans l'âme ce mal, dénommé crampe lorsqu'il se localise à l'estomac. Ah! les premiers jours de campagne! Vienne vite le mois d'août, l'excellent mois d'août, porteur de joies et de liberté! Le mois qui ouvre les collèges, ferme les tribunaux le mois où recommencent les musiques d'Allemagne, où on a fini d'en- tonner des eaux à goût de soufre, d'œuf pourri et de ferraille, où l'on part pour les beaux voyages, où les amants se re- trouvent pendant quelques jours, où ces gens, auxquels on ne tient guère dans l'existence diverse de Paris, s'abattent sur les châteaux et y sont reçus comme des amis adorés. Vienne vite le cher mois d'août et qu'il chasse l'infâme juillet I v '̃̃̃ Une heure dans l'atelier de Forain. Il est là parmi des bouts de cigarette et des chefs-d'œuvre, vêtu d'une veste de toile blanche, coiffé d'un grand chapeau gris qui amasse l'ombre sur ses yeux. Comme son visage ressemble à ses des- sins violent et fin, sans modelés inuti- les, avec tout son accent concentré dans le prodigieux regard! Même au milieu de la causerie familière des blagues, du laisser aller, cette figure reste différente des autres figures. On la dirait faite d'une matière plus durable que la chair; elle a le caractère, définitif et distant de l'œu- vre d'art. Il est beau, ce grand dessina- teur Et quel dessinateur! Qui donc a dit Savoir dessiner, c'est être capable de fixer, pendant qu'il est encore- en l'air, le mouvement d'un homme qui tombe par la fenêtre ? Cette formule baroque exprime à mer- veille le'génie du dessin, qui est propre- ment l'instinct et la science de l'essentiel. Depuis les maîtres du passé, personne n'a eu cet instinct-là plus fort, cette science-là plus profonde que Forain. Les croquis qu'on feuillette montent les nerfs à la façon d'un vin puissant. Mais ce sont les peintures surtout qui m'arrêtent aujourd'hui des scènes de théâtre, des danseuses, faisant leurs gestes de grâce précise devant les décors. L'im- pression est différente de toute autre. Il y a là une formule. d'art absolument per- sonnelle, une invention. La lumière électrique a créé un nou- veau mode de beauté. Son application à la scène est la grande conquête esthéti- que du dernier siècle. Il fallait qu'un peintre se trouvât, pour en exprimer par une technique spéciale, la fulgurante évi- dence et le mystère délicieux. Forain est ce peintre-là le peintre de la lumière fée le seul Avec une émouvante habi- leté, un. goût inimitable, et cet accent d'absolu, de certitude qui caractérise son génie, il marque le point significatif, et sa- crifie, abolit l'inutile, tout ce qui est, mais qu'on ne doit pas voir. Il finit son tableau en le simplifiant. Tel visage, si expressif que tout un tempérament s'y' révèle, n'a pas de traits; c'est bien le trian- gle blanc, sans ombres, ni accidents, la figure brillante et indiscernable qui passe devant la rampe. Les gestes ne sont pas figés dans un contour partout sensible, ils font partie de l'atmosphère et s'y mê- lent. Cette femme qui bouge, bougeait l'instant d'avant. Le mouvement est fait d'un mouvement antérieur, il ébauche déjà le mouvement qui va suivre. Ce des- sin, cette exécution insaisissable, dure et souple, fuyante, sèche parfois, puis vapo- reuse et tendre autant que les modelés caressants de Prud'hon, c'est la vie même une vie mystérieuse parmi les forêts glau- ques et bleues du décor, les paillettes des costumes, la traîche coloration des chairs nues, dans un monde de rêve, de musi- que et d'amour. Une de ses danseuses est exquise entre toutes. Nerveuse, élancée, en jupe de tulle jaune, faite de lumière rousse, projetant sur le sol une ombre fragile et qui va disparaître, elle danse. Sa muscu- lature vigoureuse et mince est d'un si puissant dessin qu'on en a presque une sensation tactile. Tout en elle bouge, la jambe sèche, la jupe transpercée de clarté, et cette ombre aussi qui la devance, bouge. C'est une petite bonne femme maigrichonne, et sans grande beauté peut-être, cette danseuse jaune? Non pas, c'est la splendeur éclatante et oc- culte du plus merveilleux des rythmes c'est la danse et la lumière mêlées en un accord étrange et si intense qu'on en a le cœur suspendu. L'importance d'un artiste se mesure à la somme de mystère dont son œuvre est chargée mystérieux, le modelé de Léonard; mystérieux, les soleils obliques de Rembrandt, les glacis de pourpre et d'or du Titien; mystérieuse aussi, la danseuse jaune. Décidément, c'estun très grand peintre, ce Forain 1 **# Le dernier five o'clock chez Mme X. On est venu dire adieu. Chacun raconte ses projets de voyage. On cause sans verve. Des images de malles à faire, des billets à prendre, des noms de villes lointaines occupent les cervelles. La sé- paration est déjà accomplie. Une magnifique personne à regard im- périeux se lève. Mme X s'élance, s'em- presse, la retient du geste. Comment, vous partez déjà 1 Sitôt 1 -Mais oui, répond la superbe per- sonne, il faut toujours s'en aller un peu trop tôt, c'est, plus sage. Singulier principe C'est aux visites seules que vous l'appliquez, je pense, riposte Mme X, un peu pincée. Oh non c'est à tout Avec un petit rire, la dame ajoute à l'amour aussi Elle sort. On entend une voix découra- gée, une voix d'homme, qui dit Voilà comment elles sont 1 Voulez- vous parier que dans dix ans on ne trou- vera plus une seule femme collante 1 Leur règne commence le nôtre est bien fini.Elles savent s'en aller! Jacque Vontade. Éloge du Melon Gloire à toi, cher fils de Latone Dont la magnificence étonne; Gloire à toi, Phébus Apollon y Dieu du Soleil et de la Lyre, Qui fais s'arrondir lé melon Pour les estomacs en délire En son parfum, quand vient Juillet, L'ambre se mélange à l'œillet. Jules César, vieil arriviste Qui triompha d'Arioviste Et goûtait peu le sel gaulois (Cela soit dit sans commentaires} Aux paysans dicta des lois Pour qu'ils cultivent en leurs terres Le melon providentiel, Présent béni du juste ciel. Grâce à cet édit méritoire Le melon-entra dans l'Histoire Et depuis il n'en sortit pas. Quoi que l'on dise. ou que l'on fasse, N'est-il point aux meilleurs repas La plus agréable préface?.. Il ouvre l'appétit avec ;̃̃ Assurance, et fait boire sec. Ayant rafraîchi l'épigastre, Il s'épanouit comme un astre Au beau milieu de l'intestin. Tantôt de feu, tantôt de glace, Il est grand maître du festin, Semblant dire < Faites-nous place > A sa suite, chaque aliment Passe en effet tranquillement. En ce fruit aux rondeurs vulgaires "Les dehors ne répondent guères A tant de mérites cachés Assez semblable à tel gros homme Qu'on croit d'abord épais, mais chez Lequel l'esprit pétille en somme, II est de ces cœurs ingénus Qui gagnent à être connus. Des vieux gêneurs fuyons l'école Qu'importé que tel morticole Qui jamais ne décoléra Nous répète, sinistre buse c Celui-là meurt du choléra Qui du melon perfide abuse! > Pourvu qu'on l'arrose de vin, On peut en abuser en vain. Lui! rendre malades ses hôtes! Mais c'est à s'en tenir les côtes (Les côtes du melon, s'entend.) Que ceux dont l'estomac se rouille Préfèrent j'en suis consentant Le potiron et la citrouille Le divin cantaloup jamais Ne troubla l'âme des gourmets! Hugues Delorme. Les Petites Victimes de la Terreur v r Angélique Vitasse et ses compagnes Le 10 frimaire an II (30 novembre 1793), le commissaire de police de la section de l'Observatoire pénétrait dans une maison de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, où il trouvait huit femmes assemblées, qu'il mettait aussitôt en arrestation. C'étaient sept religieuses carmélites du couvent de la rue de Grenelle, Victoire Crevel, Louise Biochaye, Elise-Eléonore Carvoi- sin, Adèle-Marie Foubert, Philippine Lesnier,. Anne Donon, Angélique Vitasse, et une visitandine de la rue du Bac, Thérèse-Julienne Chenet. Elles étaient accusées de « fanatisme contre-révolutionnaire»; les unes, en effet, avaient refusé de prêter « le ser- ment de liberté et d'égalité »; les autres, l'ayant prêté par erreur ou par faiblesse, l'avaient rétracté; toutes continuaient à voir des prêtres réfractaires, ce qui constituait manifestement une conspira- tion « contre la Révolution et contre les principes éternels de la liberté et de l'égalité qui en sont la base ». Avant de les emmener, le commis- saire se livra à une minutieuse perquisi- tion dans leur humble logis; il ne dé- couvrit aucun objet suspect, sauf un écrit intitulé Avis aux religieuses, aux vierges consacrées à Jésus-Christ. La per- quisition terminée, il conduisit les huit femmes au Comité de l'Observatoire, d'où, après un interrogatoire sommaire, on les envoya à la maison d'arrêt de la Bourbe; c'était l'ancien Port-Royal de- venu Port-Libre depuis qu'on en avait fait une prison. Elles y furent aussitôt écrouées. ̃̃ • ••' L'histoire de ces huit religieuses ainsi transformées en conspiratrices était des plus simples. Au moment de la tour- mente révolutionnaire, après la journée du 10 Août et surtout après les massacres de septembre, la plupart des couvents s'étaient vidés par mesure de prudence; étant donné le caractère d'acuité qu'a- vait pris chez les révolutionnaires la haine contre tout ce qui touchait à la re- ligion catholique, loin d'offrir un abri sûr aux pauvres filles désireuses de fuir les agitations du dehors, ces vastes mai- sons, aux murs épais comme des murs de prison, ne les eussent plus gardées que comme une réserve de victimes pour les passions terroristes. Malheu- reusement, les religieuses n'avaient point toutes des parents ou des amis qui pus- sent les recueillir; il en était aussi parmi elles qui ne voulaient point, malgré les périls du moment, renoncer à la vie qu'elles s'étaient choisie; brebis déta- chées du troupeau dispersé, certaines avaient cherché à se grouper entre elles et vivaient en communauté réduite, çà et là, dans Paris. C'est ainsi que, le 14 septembre 1792, Angélique Vitasse avait quitté le cou- vent de la rue de Grenelle avec quatre de ses compagnes, les sœurs Grevel, Foubert, Biochaye et Donon; les cinq femmes s'étaient retirées rue Cassette. Elles y étaient demeurées jusqu'au mois d'août de l'année suivante, époque à laquelle elles s'étaient réfugiées rue Neuve-Sainte-Geneviève. 'Entre temps, leur petit groupe s'était accru des sœurs Carvoisin et Lesnier, ainsi que d'une visitandine, Julienne Chenet. Elles s'étaient résignées à dissimuler leur état, du moins quant aux manifes- tations extérieures, mais elles étaient toutes d'accord pour ne point dissimuler leur foi et pour accomplir les actes que la religion leur commandait, sans faire aucune concession aux prescriptions de la loi civile. Elles entendaient la messe et se confessaient, en se gardant bien d'avoir recours au nouveau clergé consti-. tutionnel, aux prêtres assermentés, qu'elles considéraient comme des rené- gats elles étaient donc restées en rela- tions avec des prêtres réfractaires. Or, quelque soin que prissent ceux-ci pour cacher leur caractère et dérober leur présence aux yeux des gens du quartier, leurs allées et venues avaient fini par attirer l'attention du Comité de l'Observatoire, qui, empressé à faire preuve de son zèle révolutionnaire, avait ordonné l'arrestation de la petite com- munauté. '</̃ >. •. L'écrit qui avait été saisi rue Neuve- Sainte -Geneviève s'adressait évidem- ment, sinon aux Huit' ̃ .̃religieuses "arrê- tées, du moins à quelques-unes d'entre. elles; en tout cas, le soin qu'elles avaient pris de le conserver, malgré te danger que la découverte de ce papier entre leurs mains pouvait leur faire -courir, montrait quel prix.elles attachaient aux conseils qu'il renfermait. Ces conseils étaient nettement contre-révolutionnai- res, car celui qui les avaient rédigés, un prêtre réfractaire assurément, y blâmait les religieuses qui fréquentaient le clergé constitutionnel et surtout celles qui avaient prêté le serment. « C'est au nom de Jésus-Christ, et de sa sainte Mère et de' toute l'Eglise catho- lique qu'un ministre de Jésus-Christ vous conjure humblement de vouloir bien recevoir cet avis que la charité de notre divin. Maître le presse de vous adresser. » Vous avez fait pendant longtemps là. gloire et la consolation de l'Eglise. Mais ne sentez-vous pas que votre der- nière démarche a terni votre gloire et diminué votre joie?. » La seconde faute que vous avez commise en prêtant le serment de la liberté et de l'égalité est plus grave et plus générale. Vous saviez qu'un grand nombre de prêtres ont enduré la mort plutôt que de faire le serment. Le Souve- rain-Pontife avait levé l'équivoque que pouvaient offrir les mots de liberté et d'égalité en déclarant que cette liberté et cette égalité sapaient les fondements de la religion et que l'Eglise les avait sou- vent condamnées. » Un tel écrit corroborait grandement l'accusation relevée contre ces religieu- ses mais que leur importait? Aucune- d'elles n'avait l'intention de dissimuler ses convictions ou ses actes, quelles que dussent être les conséquences d'une telle franchise. Toutes se montrèrent donc aussi nettes et aussi braves, en face de leurs juges; toutefois, afin d'éviter d'inutiles répétitions, nous nous borne- rons à mentionner les réponses d'Angé- lique Vitasse, la plus jeune (elle n'avait que trente-deux ans), mais non la moins ardente à confesser sa foi, et qui, au mi- lieu de ces terribles épreuves, égala ses compagnes, si elle ne les surpassa pas,. par son sang-froid, sa sérénité et son' courage. L'interrogatoire eut lieu le 11 nivôse' (31 décembre 1793). Toutes reconnurent, l'exactitude des faits qui leur était per- sonnellement reprochés. Mais le juge voulait plus, et il s'efforçait de leur arra- cher le nom des prêtres, réfractaires' qu'il considérait comme leurs.complices; et c'est sur ce point qu'il insistait sur- tout. D. Lorsque vous demeuriez rue Cassette est-il venu des prêtres vous voir? R. Oui, il en est venu plusieurs. D. Quels sont leurs noms? R. J'en connais deux dont je ne vous dirai ni le nom ni la demeure. D. Etaient-ce des prêtres: constitu- tionnels ? ?, R. Non, citoyen. D. Les avez-vous connus au couvent des Carmélites ? ;• R. Non, citoyen. D. -Qui est-ce qui les a introduits rue Cassette? R. Je ne veux pas^vous le dire. D. Les mêmes prêtres ont-ils con- tinué de vous voir rue Neuve-Sainte- Geneviève ? R. Oui, quelques-uns. ̃̃'̃ ̃: