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Titre : Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche

Éditeur : Le Figaro (Paris)

Date d'édition : 1876-1929

Type : texte,publication en série imprimée

Langue : Français

Format : application/pdf

Identifiant : ark:/12148/cb343599097/date

Identifiant : ISSN 02233894

Source : Bibliothèque nationale de France

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb343599097

Description : Variante(s) de titre : Figaro. Supplément... du dimanche

Description : Variante(s) de titre : Figaro. Supplément littéraire

Description : Etat de collection : 1876-1914

Provenance : bnf.fr

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Année (Nouv. sérîe) W 0

Supplément Gratuit

Samedi 10 Février 1906

ABONNEMENT SPÉCIAL
au Supplément littéraire avec le numéro ordi-
naire du samedi

Par da

France. 10 fr.
Union postale .1. 12 fr.

Ce Supplément ne doit pas être vendu à part,
il est délivré, sans augmentation de prix, à tout
acheteur du FIGARO du Samedi et envoyé gra-
tuitement à fous nos abonnés.

Gaston CALMETTE

Directeur-Gérant

I||M

RÉDACTION DU SUPPLÉMENT
Francis CHEVASSU

RÉDACTION ET ADMINISTRATION
Paris, 26, rue Drouot (9«), Paris

&Tï&&Xj131s/zjbi&% ^ittékaibb

Sommaire

Camille Maucx»Aïr. L'allée d'eau
Comtesse Mathieu DE Nouvelle inédite
Noailles. La belle

au bois dormant

̃ Poésie

Amator Le vicomte

A. de La Loyère

Les « hors- cadre »

JEAN HESS. Au Maroc

.̃̃ Notes de voyage au

'•• Riff

Paul Gaulot Les petites victimes
de la Terreur

Sanceline. 5, rue Dante
Croquis de Paris

E. GACHOT. Les campagnes de 1799
Lettres inédites du

ï- prince de Liech-

tenstein

;A. B. Souvenirs d'un peintre
André Beatjnier. A travers les Revues
Marie-Anne Lafaurie, En ballon

»

G. Labadie-Lagrave Les femmes et les
élections anglaises

Lectures étrangères

Hector HOGIER. Paris d'hier
et d'aujourd'hui



Page jYfusicale

GABRIEL GROVLEZ. Prière

Mélodie inédite

L'Allée d'Eau
Le peintre Pierre Freneuse et sa
femme avaient loué pour trois semaines
vin chaland hollandais, qui remontait
les canaux sous l'effort lent des che-
vaux de halage. On était au commence-
ment de l'été. La vie'était charmante
sur le bateau suffisamment, aménagé,
d'où l'artiste ayant fait du pont son ate-
lier, peignait ses claires études en s'ar-
rêtant il lui plaisait. La barge brune,
ceinturée de mets rouges, avec son mâ-
tereau peinturluré, son cabanon blanc
aux fenêtres vertes, ses pots de géra-
niums et. de tulipes, s'avançait douce-
ment comme un petit château fleuri,
glissant sur le miroir inerte de l'allée
d'eau bordée d'un double rang de peu-
pliers, de la sinueuse allée d'eau qui, de
Zierikzee à Breda, de Dordre'cht à Gouda,
de l'île Marken jusqu'à Hoorn, visitait la
vieille Hollande en reflétant le ciel.
On voyait les villes aux toits rouges
surgir au delà des écluses, avec des clo-
chers vernis, des clos en fleurs, des
moulins gesticulants, des troupeaux de
vaches secouant leurs sonnailles. Selon
le vent, le vieux patron mettait à la
voile pour soulager les chevaux, et
l'ombre bizarre de la grande voile, du
haut de la digue, traînait sur les mou-
tons assemblés, broutant l'herbage dans
la vase des polders. La ligne grise et
dorée de la mer était presque constam-
ment visible, lointaine et amincie.
L'odeur marine parfumait le vent et
gerçait la bouche. A certains moments,
l'allée d'eau devenant étroite, la barge
semblait traverser les jardins aux bar-
rières peintes, les rues mirées dans le
canal, avec des portes ouvertes laissant
voir des gens à table, des dentellières,
des marmots aux cheveux de miel. In-
terminablement, se déplaçaient en sens
inverse les grêles peupliers dont les ali-
gnements contournés présageaient par
Içurs boucles la route future au delà des
nantis éï ses mamelons hérissés de mou-
lins. Les blés ondoyaient, les avoines
étaient d'un vert adorable, la tiède brise
de juin avait déjà la saveur du pain frais.
Les fermiers aux casquettes plates po-
sées sur des cheveux longs, engoncés
dans leurs cols de velours, suivaient la
rive au trot de leurs gros chevaux de
Zélande, aux frontaux busqués, aux
queues frisées. Attablés au coin des
ponts tournants, les éclusiers lampaient
la bière et le schiedam. Les cloches son-
naient, les oiseaux rasaient l'eau polie
ou se posaient aux plats-bords. On
voyait la moisson, le labour, les lavan-
dières,et les marchés.

Pierre Freneuse travaillait avec pas-
sion dans ce changeant et délicieux
paysage offert à sa joie de la couleur.
Cependant, la mélancolie l'étreignait. Ce
voyage d'art, l'existence solitaire et
rêveuse s'interrompait parfois pour des
excursions dans les villes rencontrées,
était probablement le dernier qu'il fe-
rait avec la brune et pâle Marcelle. Ils
rie s'entendaient plus; quoique sans torts
mutuels, trop nobles pour vouloir main-
tenir la lettre d'une union dont l'esprit
allait mourir, ils pressentaient la sépa-
ration, la reprise sans haine de leurs
deux existences cessant, par la force des
choses, d'être parallèles. Freneuse aimait
encore Marcelle, et souffrait de la devi-
ner si lasse, déjà absente et inerte même
dans sa courtoisie de bonne camarade.
Cette promenade sur les allées d'eau de
la Hollande réalisait un rêve du peintre,
qui en rapporterait une série d'œuyres
élevant à la gloire sa jeune réputation;
mais il semblait que ce doux voyage
sans but dût s'achever en un adieu dou-
loureux vers lequel, très lentement et
avec un effort rythmé par les heures,
s'acheminaient tête baissée les chevaux
de halage dont les pas réguliers son-
naient dans le crépuscule.

En attendant que le château fleuri qui
àbritait leur dernier rêve se rangeât un
jour le long du quai la séparation
s'accomplirait, < Freneuse et sa femme

goûtaient le charme d'impressions sub-
tiles qui, au-dessus du malentendu de
leurs cœurs, réconciliaient leurs intelli-
gences, et le pressentiment de leurs vies
disjointes s'alliait intensément à la sa-
veur d'exil et d'isolement qui, portée sur
la brume légère, naissait de l'allée d'eau.
Un être leur créait quelque apaise-
ment, surtout dans les soirées, à l'heure
angoissante où, bannis du pont par la
fraîcheur de la nuit close, Pierre et Mar-
celle descendaient dîner et lire, en un
tête-à-tête que l'exiguïté de la cabine
rendait presque gênant lorsqu'ils son-
geaient au temps il leur eût paru si
désirable. Le peintre avait pris à bord,
après de longs pourparlers avec des fer-
miers du Zuidland, leur fille Minnie,
jeune Zélandaise blonde et fine, toute
pareille à une tulipe nouvelle. Minnie
devait servir de modèle: et elle était
l'image elle-même de .son pays, ingénue
et rieuse, et grave tout à coup,, avec ses
yeux de verre bleu, son front barré d'un
rouleau de cheveux serrés en une seule
coque dorée, les plaques d'or de ses
tempes, son bavolet à fleurs, ses man-
ches ballonnées, ses colliers de corail,
ses bras nus et ses jupes bouffantes en
drap sombre dont des souliers blancs
dépassaient l'ourlet. Freneuse la peignait t
avec l'amour du pittoresque, mais cette
enfant de dix-huit ans avait vite montré
une âme dont l'énigme candide l'intéres-
sait plus encore que la joliesse bariolée
de ses atours et la grâce moelleuse de
son corps de poupée vivante. Elle était
si absolument, par son inconscience
même, l'incarnation de l'adorable pays,
que l'artiste et sa compagne trouvaient
l'oubli dans son sourire, et qu'elle était
auprès d'eux comme l'âme du voyage.
Ils la traitèrent bientôt en égale, Mar-
celle la regardant comme une petite
sœur, Preneuse avec un sentiment moins
défini.

Elle restait durant l'après-midi sous
les regards ardents de l'analyste, placide
et docile:, mais un trouble fronçait la
bleuité de ses prunelles, fugitivement,
et elle cédait au prestige du peintre qui
récréait son image à l'aide de quelques
couleurs et d'une secrète magie. Il la re-
présentait debout, entre des caisses de
géraniums, dressée comme une idole
naïve sur le fond cristallin de l'allée
d'eau. Elle demeurait sans panier,
comme une chose innocente' posée au
bord du bonheur; et l'homme aux sou-
cis complexes regardait cette simple et
s'étudiait à pénétrer en elle un mystère
d'art jamais élucidé, la'figure symbo-
lique et vivante d'un idéal nouveau. Le
soir, Minnie redevenait une poupée ver-
sip-olore- dont le rire et les~q.uestions enr
jolivaient l'âme des deux voyageurs. Elle
ôtait au silence de la nuit tombante sa
gêne et son effroi, et n'y laissait vivre
qu'une paix quiète, le charme benoît de
son primitif pays.

Peu à peu, cependant, le magnétisme
de la double tristesse de Marcelle et de
Preneuse parut agir sur Minnie, éveiller
sous sa gaieté l'immense et indistincte
mélancolie qui dort au fond de sa race.
Et cette grande enfant, dont le visage
était jusqu'alors exempt des fines cer-
nures de la peine, pur et brillant comme
un fruit, commença de se revêtir d'une
insaisissable grâce de féminité avertie
et songeuse, dans le pressentiment pro-
gressif du divorce d'âmes de ces deux
êtres qu'elle affectionnait. En quelques
jours s'abolit la distance d'éducation,
d'âge et de sentiments qui, naguère, eût
semblé défendre à jamais toute com,mu
nication entre la petite Hollandaise et la
Parisienne désenchantée et nerveuse. Il
n'y eut plus, sur le joli château fleuri de
l'allée d'eau, que deux femmes auxquel-
les s'attachait alternativement, et déjà
avec une sorte de choix inconscient, le
regard d'un homme vibrant et pensif que
le pas lent des chevaux de la berge en-
traînait vers l'avenir et qui se retournait
avec une anxiété douce et affreuse vers
son passé. A l'avant se dressait la si-
lhouette de Minnie, parée et claire,
comme l'image tangible du lendemain;
à l'arrière habitait Marcelle, sombre et
muette, dont la forme imprécise et
ployée semblait déjà se confondre au'
crépuscule que la- barge laissait der-
rière elle.

Une sympathie inavouée rapprochait
de cette femme souffrante la timide Min-
nie. Mais le sentiment de n'être qu'à
titre de modèle, en passant, la retenait
autant que l'idée de son ignorante infé-
riorité. Pourtant, une telle bonté nais-
sait de ses yeux et de tous ses gestes que
Marcelle en éprouvait une singulière
douceur. La petite idole était pour elle,
dans cette solitude, la seule compagne
et la confidente. C'était sans doute le
dernier être qu'elle et Pierre connaî-
traient ensemble c'était déjà, cette étran-
gère ingénue vivant entre eux dans.leurs
dernières heures, le signe de la sépara-
tion, de la période où, après s'être ché-
ris, ils iraient chacun de son côté, indif-
férents et essayant de s'oublier. Minnie
semblait comprendre en quoi elle était
ainsi douce et amère au cœur tourmenté
de la voyageuse, et elle méditait longue-
ment.

Un soir que le ciel s'ouvrait jusqu'au
fond comme une immense rose, et
que tout défaillait d'une attendrissante
beauté, Minnie et Marcelle étaient as-
sises à l'avant du bateau, regardant sans
parler les adorables abîmes de reflets
qui, dans canai scintillant, répétaient
le poème du ciel et l'image symétrique
des peupliers. On entendait grincer fai-
blement les ailes d'un moulin, et des
arondes rapides volaient. Tout devint de
cette nuance innomée qui condense la
lutte immatérielle du jour et des ténè-
bres. Alors Minnie vit que Marcelle
pleurait lentement, la tête enfouie dans
ses mains, et elle lui dit tout bas
Pourquoi êtes-vous si triste, ma-
dame ?

L'affligée la regarda peureusement*,
puis fut touchée de cette douceur pué-
rile et, à mots entrecoupés, elle dit toute
sa peine. L'enfant la considérait avec

calme, mais un pli de chagrin crispait sa
bouche, et un souffle précipité faisait
frémir son fichu de soie fleurie. Elle dit:
J'ai bien compris que vous ne vou-
liez plus vous aimer. Mais vous vous
aimez bien tout de même?

C'est vous qu'il aimera. Moi je m'en
irai. Il vous aimera. Il t'aime déjà, petite
Minnie, dit Marcelle en lui prenant les
mains. Tu ne sais pas, petite fille, qu'on
ne s'aime plus quand on a aimé trop. Il
t'emmènera, et tu seras heureuse. C'est
naturel. Tu es venue à l'heure qu'il fal-
lait. Je trouve cela bien ainsi, car il souf-
frirait trop, pendant quelque temps,
d'être seul, et tu es. bonne et jolie, ma
petite Minnie, et il fera de beaux ta-
bleaux avec. toi.

Elle se reprit à pleurer, et alors Minnie
la prit dans ses bras nus et l'embrassa
en répondant

Pourquoi? Pourquoi ne l'aimez-
vous plus? Il est si beau! Et il n'a rien
de mauvais. Il me peint comme une
sainte. Mais je ne veux pas aller avec
lui, madame.

Elle respira comme pour rejeter une
pensée secrète qui l'oppressait, et elle
ajouta

J'arrangerai cela.

Tu ne lui parleras pas, petite fille ?
dit Marcelle presque effrayée. Et elle
regarda encore Minnie, comme une ri-
vale, avec un mélange de bonté et de,
douleur.
Non, dit l'enfant. Je n'oserais pas.
La nuit était tout à fait. tombée. Les
deux femmes n'étaient plus que leurs
propres fantômes dressés sur l'eau livide.
Dans l'obscurité Minnie prit la main de
Marcelle et l'embrassa. Et la Parisienne
sentit sur sa main des larmes chaudes.
Déjà Minnie était disparue dans la ca-

bine.

Le lendemain, par 'un grand soleil
heureux, la barge démarra, et se mit en
route pour Dordrecht. Vers neuf heures,
Pierre Freneuse monta sur le pont, et
demeura ébloui de la splendeur du.
paysage. La brise apportait de la ville
encore lointaine une rumeur de cloches.
Tout riait du bruissement des feuillées.'
L'amertume de la nuit fondit dans le
cœur de l'homme, et il se retournait,
dispos, pour préparer sa palette, lorsque!
le vieux pilote lui présenta silencieuse"
ment un panier. A ce même instant
Marcelle apparut à son tour. Ils regarder
rent le panier et l'ouvrirent. Ils y trou-
vèrent deux colombes.

Le pilote tendait un papier. Ilslurent:
« Minnie, qui n'est rien du tout, vous
prie bien de rester; et Madame aussi, il
faut rester, pour n'avoir pas la grande
peine, et faire d'autres belles images
l'été prochain," avec '"Minnie." Mais main-
tenant elle est partie, c'est mieux. Elle
vous donne les colombes qui s'aiment,
pour dire merci du cœur.

» MINNIE. »

Freneuse et Marcelle considéraient la
grosse écriture tremblée. Le patron taci-
turne montra l'est et dit

Elle a laissé cela pour votre réveil
et elle est partie à six heures.

L'homme et la femme tressaillirent.
Leurs yeux mouillés se rencontrèrent,
pleins d'une émotion superstitieuse.
Il faut lui obéir, Marcelle; murmura
Freneuse.

Elle ne répondit pas, mais ils se tou-
chaient presque, et le baiser alla plus
vite que la parole. Ils restèrent longue-
ment enlacés à l'avant de la barge, nim-
bés d'or par la radieuse matinée et le
château fleuri s'avança comme une arche
d'espoir et de salut sur le déroulement
adorable de l'allée d'eau.

Camille Mauclair.

LES « HORS CADRE »

IjB

Vicomte Armand de La Loyère

•+•

Vers 1872, le baron Cottu, grand ami de
M. Thiers, était installé à Rodez comme préfet.
Mais il y avait quelqu'un, à côté de M. le
préfet, de qui la figure intéressait davantage
c'était son chef de cabinet; un jeune homme
de vingt-deux ans à peine, extrêmement poli,
très timide, très blond, avec des yeux très
bleus, et qui portait au revers de l'habit le
ruban de la Légion d'honneur. Ce jeune
homme doux s'était signalé durant la guerre
par un très bel exploit. Nommé capitaine de
mobiles à vingt et un ans, il avait été, une nuit,
posté en grand'garde à Danjoutin, sous Belfort,
et avec cinq cents hommes avait, dans cette
nuit-là, défendu sa position contre trois mille.
Denfert-Rochereau lui apportait le lendemain
la croix sur le front de sa troupe. Prisonnier
en Allemagne, le jeune Armand de la Loyère
était, l'année suivante, réclamé par son
oncle Cottu, qu'il suivait de la préfecture
de l'Aveyron à celle de la Haute-Vienne.
Il passait de là, comme secrétaire général,
à Privas; sous -préfet à Tournon,. quand
éclata la crise du 16 Mai, il démissionnait.
C'était du courage. Le vicomte Armand de
la Loyère était le descendant d'une vieille
famille de robe. Plusieurs de ses ascendants
paternels avaient été conseillers au Parlement
de Bourgogne; son grand-père paternel, con-
seiller à la cour du Roi, fut l'introducteur en
France du Jury. D'autres, à cette époque,
attendaient, pour s'avouer républicains qu'il
fût indispensable de l'être devenu, ou avanta-
geux de l'être. M. de la Loyère n'eut point
cette prudence. Il avait accepté de servir la
République; il lui semblait donc tout simple
et logique, au risque d'inquiéter un peu sa
famille, de se ranger d'emblée, et à tout ha-
sard, de ce côté-là. La République l'en récom-
pensait bientôt; il était, après les élections de
1877, nommé sous-préfet à Cherbourg, puis à
Toulon, et promu vers le même temps officier
de la Légion d'honneur. Il n'avait pas trente-
deux ans. Sa carrière préfectorale s'arrête là.
D'autres curiosités, d'autres ambitions le han-
tent. M. le sous-préfet a le goût des voyages
lointains. Il a, pour son instruction, visité

l'Amérique centrale, suivi les travaux du
Panama; il demande à prendre du service
dans les rangs des coloniaux: accepté. On
l'expédie, comme directeur de l'administra-
tion pénitentiaire, en Nouvelle-Calédonie.
Mais cet administrateur n'a pas que le souci
d'administrer; il a celui aussi de prendre,
pour son plaisir, des notes sur ce qu'il entend
et sur ce qu'il voit. Il en a pris quand il était
sous-préfet; il continue d'en prendre à Nouméa,
et puis à la Guyane. Et tout doucement les
petits carnets s'emplissent. Gouverneur intéri-
maire du Dahomey, secrétaire général de
l'Inde, gouverneur de la Guadeloupe, M. de
la Loyère continue de noter. Et toutes ces
notes amassées deviennent petit à petit des
articles; qui'deviendront des livres.

Est-ce du temps perdu pour le bien public
que celui que consacre un fonctionnaire à
écrire des livres? D'aucuns le prétendent;
mais je n'en crois rien. Un fonctionnaire que
hante un souci d'art ne saurait être un mé-
chant homme, et n'est sûrement point un
benêt. C'est une garantie, cela. Il prend des
notes, cela prouve qu'il aime la vie, qu'il est
curieux d'apprendre et d'observer juste ce
qu'il voit. Il a le souci d'arranger ces obser-
vations en phrases proprement construites, et
d'orner d'un peu de grâce l'expérience que la
vie lui apporte. A merveille Tout cela prend,
sans doute, un peu de temps. Pensez-vous qu'il
eût mieux valu pour l'Etat que ce temps-là
fût consacré plutôt qu'à la littérature
au bridge, au tennis, au café-chantant ou
aux demoiselles?

Vous connaissez sûrement quelques-uns des
livres que nous valut la vie nomade de M. de
la Loyère.

Rappelez-vous-en les titres, aperçus en ces
vingt dernières années aux vitrines des libraires
la Galerie d'un sous-préfet (souvenirs de Ro-
dez, Limoges, Tournon, Cherbourg etToulon);
Criminopolis, Forçats et Proscrits, le Roman
d'Odette, l'abbé Frenet (cela, c'est le dossier
de la Nouvelle Calédonie) l'Héritage de
Behan^in (rapporté du Dahomey); le. Mamoul,
un, très amusant volume dont trois ans de
séjour à Pondichéry fournirent la matière.
Il reste à M. de la Loyère un livre à
écrire ses souvenirs de gouverneur de la
Guadeloupe, qui seront, je crois, savoureux.
Et comme il a pris sa retraite il y a six mois,
il pourra s'offrir le plaisir de signer ce volume-
.là de son nom, en informant ceux qui l'igno-
rent que, depuis vingt ans, Paul Mimande.
c'était lui.

./̃ Amator.

~r~r~

AU MAROC

Notes d'un voyage au Riff
Je pourrais écrire « notes d'un voyage
au pays des pirates et des contreban-
diers ». Les diplomates d'Algésiras veu-
lent installer au Maroc des policiers et
'des douaniers. Au cours d'une récente
croisière entre Tanger et Port-Say, j'eus
l'occasion de voir des régions la po-
lice et la douane seront fort mal accueil-
lies,celles duRiff que les auteursdisent:
le Riff impénétrable.

J'y fus en compagnie d'un des Bo-
coyas qui sont employés aux travaux de
Port-Say, un homme de la famille des
Allouch, dont le village est dans le mas-
sif montagneux du cap du Maure, au
nord de la baie d'Alhuremas. On peut
aller partout au Maroc. Il suffit qu'on
soit présenté,

t j.. **̃*

Une halte à Mehamedya, sur la mar
Chica, désormais célèbre, m'avait déjà
montré que l'on peut être parfaitement
reçu par les Riffains.

Certes, ces gens du prétendant ne sont
point des pacifistes et n'ont que très peu
le respect de la vie humaine. On pour-
rait même les dire cruels sans rien exa-
gérer. Il suffit de conter quelques-unes
de leurs histoires.

Des hommes du Sultan, guerriers très
fiers, avaient été pris. On ne les tue
point. On les garde pour les échanger.
Quand on leur présente à manger ils re-
fusent. Ils ne sauraient digérer le pain
des rebelles. Sur l'heure on les enchaîne,
en grappes on les arrose de pétrole «t
on les faire cuire à courtes flambées.
Des douars du cap de l'Eau avaient mé-
connu l'autorité de Mouley Mohammed.
L'Espagne les protégeait, disaient-ils,
cela leur permettait de ne rien crain-
dre. Un parti de cavaliers va saisir leurs
chefs et .les ramène à Mezouzan. Là, on
les embarque ligottés, et on va les
« mouiller » une pierre au cou, à l'entrée
du port de Melilla, sous les yeux et sous
le canon des Espagnols.

Delbrel, ce Français intrépide qui est
un dès plus habiles lieutenants de Mouley
Mohammed, nous a dit mille autres faits
de ce genre. N'empêche qu'il avait
d'aimables compagnons, d'une exquise
politesse qu'ils préparaient admirable-
ment le thé aux feuilles fraîches de men-
the poivrée; qu'ils sont superbes cavaliers
et que leurs femmes ont de la grâce.

.Des tableaux de même beauté m'at-
tendaient aux villages du cap du Maure,
avec une surprise en plus.

En arrivant dans cette tribu des Bo-
coyas, il m'a semblé que je n'étais plus
sur terre africaine. Des Germains, des
races de chez moi jadis ont passé là, se
sont arrêtés. Y sont-ils demeurés? Leurs
purs descendants sont-ils ces gens qui
me recevaient ?

L'homme qui nous faisait les hon-
neurs du village comme un chef, un
vieillard que les aventures ont souvent
conduit en Algérie, a-t-il vu mon émoi
devant tous ces gens qui me ressem-
blaient, devant ces femmes dont beau-
coup avaient les yeux gris, la peau blan-
che et lus cheveux clairs ? a-t-il compris

ce que je me demandais ? Peut-être car,
en nous offrant le thé, il m'a dit
Beaucoup de Français, même chose
Bocoyas. Toi,Bocoya.

Cela fit sourire les jeunes femmes qui
entendaient. Mon regard ne les intimi-
dait point. Elles ne sont point voilées.
Elles vont librement. Elles sont respec-
tées. Quoique musulman, le Bocoya n'a
qu'une femme pour tenir sa maison et
lui donner des enfants. La loi veut que
la femme obéisse. Les mœurs font
qu'elle commande. L'homme n'est le
maître absolu que dehors, sont de
mise le fusil, la force et la ruse.
La terre est pauvre sur ces hauts pla-
teaux du Riff. Elle est très riche dans
les vallées. Mais comme on n'est vrai-
ment libre qu'autour des cimes inexpu-
gnables, c'est la montagne qui est le
plus peuplée. Jadis la piraterie suppléait
aux. récoltes trop maigres. Aujourd'hui,
c'est le travail en Algérie. Et c'est sur-
tout la contrebande. Un des frères d'Al-
louch est un des chefs d'expédition les
plus renommés. Nous l'avions rencontré
à Malaga lorsqu'il y achetait des fusils
Mauser; nous l'avions revu à Tanger
quand il les y vendait. Il est de retour au
village; il se repose en attendant une
nouvelle campagne. Il y a dans sa cham-
bre de l'eau-de-vie et toute une collec-
tion de journaux européens illustrés en
« nu artistique ». Il ne lui est pas désa-
gréable de séjourner dans les ports d'Al-
gérie et d'Espagne. On y trouve, dit-il,
ce qui n'existe pas dans son pays. Nous
lui avons parlé de la Conférence qui al-
lait rendre impossible toute importation
d'armes. Il a beaucoup ri.

La maison d'Allouch est une des plus
belles du village. Elle a de vastes cham-
bres très propres, aux murs très blancs,
et dont le sol est de terre battue, pressée
comme un carrelage; les lits sont des
estrades couvertes de nattes; celui du
chef de famille est dans une logette fer-
mée et surélevée, qui a des petites fenê-
tres dominant et le dedans et le dehors.
La cour, avec le puits, les fours, les
réserves et les hangars pour le bétail, est
enclose de hauts,murs, épais, en pierres
sèches, des murs de forteresse. Autour
des jardins, ce sont des haies de cactus
épineux, en massifs, en fourrés, sous
quoi les chiens se glissent. Les champs
pour l'orge, pour le blé, s'étalent comme
une large tache de plaine, dont les écla-
boussurcs, ayant troué la montagne, fuse-
raient entre les cimes abruptes. A la
tombée du soir, j'ai compris ce que
pensait Allouch quand il m'avait dit
Il est amusant d'aller chez vous ga-
gner de l'argent et se récréer, mais il
n'est bon de vivre que chez nous.
De la terrasse, je voyais très loin; au
large de la mer, l'horizon était si reculé
qu'il paraissait presque aussi haut que
les cimes prochaines, dont les crêtes
accrochaient les rayons du soleil cou-
chant dans la lumière qui s'éteignait et
dans l'ombre qui naissait, également
bleues, il semblait que l'étendue des
champs s'allongeait, s'élargissait les
massifs de cactus et les bouquets d'ar-
bustes grandissaient; les meules de
paille devenaient des dômes. Les trou-
peaux et les travailleurs rentraient; il y
avait des meuglements, des bêlements,
des aboiements, des cris, des chants et
des flûtes. Les fumées partout mon-
taient, les fours s'allumaient. Puis c'était
le calme dans l'air plus vif, dans l'air
qui venait, salé, des effluves du large,
embaumé des parfums de. la montagne
et-tout de même très pur.

Lorsque Allouch était petit, c'est à cette
heure-là, qu'en suite d'une trahison de
la tribu voisine, il.a vu son village at-
taqué par une armée du Sultan, et beau-
coup de tués, beaucoup.

Tu ne t'es pas demandé pourquoi il
y a tant de rouge dans le bleu de l'om-
bre, quand nos nuits sont belles et
claires ? Moi, je crois que c'est tout le
sang qu'on a versé par ici qui remonte
alors.

Et, sans doute, y vois-tu quelque
chose de très beau, qui te rend ton pays
encore plus cher?

Eh oui.

Allouch est un poète. Son verbe est
imagé. Il a le rire facile. Aux rudesses
gutturales de son langage, il mêle d'é-
tranges douceurs. Il a des gestes félins.
Comme celui des femmes qui rêvent, son
regard est voilé parfois de langueurs.
Lorsque d'une voix charmeuse il me ra-
contait ses histoires, dans le décor si
calme du village paisible et d'ans la séré-
nité de l'admirable paysage, il me fallait
effort pour me rappeler ce que je savais
de lui, tout ce qui prouvait qu'il disait
vrai, me répondant que le sang versé lui
rendait ce pays tragique, non seulement
plus cher, mais aussi plus beau.
Allouch, comme tous ceux de son vil-
lage, est un garçon plein de force, de
courage, de hardiesse aventureuse et de
ruse habile. Je suis revenu avec lui des
Zaffarines à Port-Say, lorsque les jetées
n'étaient pas encore construites et qu'à
l'accostage on risquait d'être broyé par
la grosse mer. Allouch déploya une
force surhumaine pour échouer le canot
à travers les vagues énormes qui bri-
saient sur les hauts fonds, avant de dé-
ferler sur la plage.

Le jour nous avons quitté le mouil-
lage du cap du Maure pour rallier Tan-
ger, il accomplit un nouvel exploit de
force et de courage.

Il avait couché dans son village. Il
revenait au petit jour. La mer avait
grossi. Le vent soufflait en tempête. La
vague se brisait contre terre. Il était im-
possible d'envoyer un canot à la plage;
si, par hasard, il y était arrivé, il n'en
serait certainement point reparti. Allouch
voit que sur ce mauvais mouillage nous
ne pourrons attendre la fin de la tour-
mente. Il se déshabille et vient à la nage;
un effort incroyable et fou, mille chan-
ces de mort contre une de succès.
Ses tours de contrebandier, les com-
bats qu'il a livrés. Mais à' quoi bon les

dire? Il y en a comme cela des milliers
dans le Riff.

Et d'avoir vu cela, de savoir cela, me
rend extrêmement intéressante la lecture
des procès verbaux de la Conférence
d'Algésiras la diplomatie organise la
police de ce Riff « impénétrable ».
Jean Hess.

Itfl BEMtE flO BOIS ÛOÎIPflT

̃ (i)

Comme le temps est long, voilà bientôt, je crois, 7
Cent ans que je repose,

Est-ce encore l'été dehors, ou fait-il froid?
Je ne sens pas les rosés.

Je dors, je n'ai pas mal, je respire si peu,
A peine peut-on dire

Que mon cœur est vivant comme au creux d'un lis
Un papillon qui vire. [bleu

Il me semble qu'on a jeté sur l'univers
Mon voile de baptême;

Peut-être que nos yeux ne peuvent être ouverts
Que si quelqu'un nous aime.

Quetout est noir pour moi Qu'aTt-on faitdu soleil
Des saisons anciennes ?

Dort-il, s'est-il éteint, ou brille-t-il, vermeil,
Derrière les persiennes?

Je voudrais voir le jour! C'est un si gai moment
Quand les oiseaux se battent,

Quand la céleste abeille étouffe mollement
Des oeillets sous ses pattes;

Quand, dès l'aube, sonnant ses clochettes de fleur,
La mauve campanule

M'appelle dans les bois et met sa bonne odeur-
Sur mon mouchoir de tulle;

Quand les chauds colibris viennent comme le vent
Sur ma belle coiffure

Et que ce vert plumage est un lierre vivant
Autour de ,ma figure.

Mais je dors. Est-ce beau de dormir si longtemps,
Petite fille honnête ? '?

Hélas! puis-je appeler? Personne ici n'entend.
trouver la sonnette? '?

Ah! vivre quand la guêpe au cœur des rosiers
Fait un luisant vacarme! [verts

Avoir de beaux chagrins, des attaques de nerfs,
Et des crises de larmes

Ah]! vivre! Etre vivante, avoir un front charmant,
Et mauvais caractère,

D'un regard langoureux conquérir doucement
Presque toute la terre

Etre une tendre enfant, qui griffe, casse, mord,
Qui piétine et qui pince.

Maisj e crois que l'on marche et qu'on parle dehors.
On entre; est-ce vous, Prince ? P

Comtesse Mathieu de Noailles.

Les Petites Victimes
de la Terreur

Parmi les-victimes de la Terreur,- il'eri. est
quelques-unes dont l'histoire s'est particu-
lièrement occupée jusqu'à ce jour ce sont tes
héros et les héroïnes des grands drames de
la Révolution. Pourtant, il en est d'autres,
presque ignorées, dont les destinées, pour
être restées obscures, n'en sont pas moins
intéressantes à connaître. A l'aide de docu-
ments authentiques puisés aux Archives na-
tionales, nous entreprenons de raconter leurs
aventures, toujours tragiques et toujours pi-
toyables.

̃ ̃• ̃̃•'• -t ̃ ̃̃̃

Marie Grandmaison et Nicole Bouchard

Quelques années avant la Révolution,,
très vraisemblablement vers 1785, débu-
tait, à la Comédie-Italienne (ainsis'appe-
lait l'Opéra-Comique) une jeune fille-
nommée Marie Babin-Grandmaison. Elle,
venait de Blois, elle était née en 1767;,
on ne sait rien de sa famille, si ce n'est
qu'elle avait une sœur mariée à un sieur
Féroussac, et habitant à Paris rue du.
Faubourg-du-Temple, et un frère, lequel.
cumulait les fonctions de 'directeur de la
Poste aux lettres et de juge au tribunal
de district à Etampes. Les débuts de la.
jeune actrice furent heureux et elle fut.
admise à faire partie de la troupe de là.
Comédie-Italienne, qui comptait alors
dans ses rangs une pléiade d'artistes de
grand talent comme Mmes Saint-Aubin
et Scio, Mlle Rolandeau, Gavaudan, sur-
nommé le Talma de l'Opéra-Comique,
Elleviou et Martin.

Vers cette même époque, se partageant
entre Paris et Versailles, vivait un
gentilhomme de grande naissance et de
grande fortune, le. baron Jean de Batz,,
grand-sénéchal du duché d'Albret, a
Goutz, près de Tartas (dans le départe-
ment actuel des Landes), le 26 décembre.
1760. II vit Marie Grandmaison à la Co-
médie-Italienne et s'en éprit Ja jeune;
femme ne fut pas insensible à cetamour.
A quel moment commença leur liaison?
On n'a pas sur ce point de renseigne-
ments précis probablement. vers 1787,
car, à cette époque, le baron de Batz
acheta, à Charonne, une maison de.cam-
pagne appelée l'Hermitage, laquelle sem-
ble avoir été la demeure discrète où, pen-
dant la belle saison, s'abritaient leurs
amours. Entout cas, Marie Grandmaison
qui, à Paris, logeait rue de Ménars, >7, à.
deux pas de son théâtre, situé rue Fey-
deau, était, au moment de la Révolution:,
installée à Charonne,et elle yrecevait, '§n
qualité de maîtresse de maison, les
nombreux invités que Batz y amenait
fréquemment.

Ce furent les années heureuses, celles
les deux amants ne songeaient qu'au
plaisir et goûtaient pleinement « la dou-
ceur de vivre ». Au début de 1789, le ba-
ron de Batz fut nommé député aux Etats
généraux par la noblesse de Nérac.
Favorable aux idées libérales, mais dé-
voué à la cause royale, il prit part aux
travaux de l'Assemblée et remplit diver-
ses missions secrètes que lui confia -le
(1) Ces beaux vers ont été écrits pour les Ma-
rionnettes do Mme Forain, qui firent, cette se-
maine, leurs débuts;auifïyarS,. et dont le succès
jfût si éclatanj.
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