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Titre : Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche

Éditeur : Le Figaro (Paris)

Date d'édition : 1876-1929

Type : texte,publication en série imprimée

Langue : Français

Format : application/pdf

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/cb343599097/date

Identifiant : ISSN 02233894

Source : Bibliothèque nationale de France

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb343599097

Description : Variante(s) de titre : Figaro. Supplément... du dimanche

Description : Variante(s) de titre : Figaro. Supplément littéraire

Description : Etat de collection : 1876-1914

Provenance : bnf.fr

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Sommaire

Camille Maucx»Aïr. L'allée d'eau Comtesse Mathieu DE Nouvelle inédite Noailles. La belle

au bois dormant

̃ Poésie

Amator Le vicomte

A. de La Loyère

Les « hors- cadre »

JEAN HESS. Au Maroc

.̃̃ Notes de voyage au

'•• Riff

Paul Gaulot Les petites victimes de la Terreur

Sanceline. 5, rue Dante Croquis de Paris

E. GACHOT. Les campagnes de 1799 Lettres inédites du

ï- prince de Liech-

tenstein

;A. B. Souvenirs d'un peintre André Beatjnier. A travers les Revues Marie-Anne Lafaurie, En ballon

»

G. Labadie-Lagrave Les femmes et les élections anglaises

Lectures étrangères

Hector HOGIER. Paris d'hier et d'aujourd'hui

Page jYfusicale

GABRIEL GROVLEZ. Prière

Mélodie inédite

L'Allée d'Eau Le peintre Pierre Freneuse et sa femme avaient loué pour trois semaines vin chaland hollandais, qui remontait les canaux sous l'effort lent des chevaux de halage. On était au commence- ment de l'été. La vie'était charmante sur le bateau suffisamment, aménagé, d'où l'artiste ayant fait du pont son atelier, peignait ses claires études en s'arrêtant où il lui plaisait. La barge brune, ceinturée de mets rouges, avec son mâtereau peinturluré, son cabanon blanc aux fenêtres vertes, ses pots de géraniums et. de tulipes, s'avançait doucement comme un petit château fleuri, glissant sur le miroir inerte de l'allée d'eau bordée d'un double rang de peupliers, de la sinueuse allée d'eau qui, de Zierikzee à Breda, de Dordre'cht à Gouda, de l'île Marken jusqu'à Hoorn, visitait la vieille Hollande en reflétant le ciel. On voyait les villes aux toits rouges surgir au delà des écluses, avec des clochers vernis, des clos en fleurs, des moulins gesticulants, des troupeaux de vaches secouant leurs sonnailles. Selon le vent, le vieux patron mettait à la voile pour soulager les chevaux, et l'ombre bizarre de la grande voile, du haut de la digue, traînait sur les moutons assemblés, broutant l'herbage dans la vase des polders. La ligne grise et dorée de la mer était presque constamment visible, lointaine et amincie. L'odeur marine parfumait le vent et gerçait la bouche. A certains moments, l'allée d'eau devenant étroite, la barge semblait traverser les jardins aux barrières peintes, les rues mirées dans le canal, avec des portes ouvertes laissant voir des gens à table, des dentellières, des marmots aux cheveux de miel. Interminablement, se déplaçaient en sens inverse les grêles peupliers dont les alignements contournés présageaient par Içurs boucles la route future au delà des nantis éï ses mamelons hérissés de moulins. Les blés ondoyaient, les avoines étaient d'un vert adorable, la tiède brise de juin avait déjà la saveur du pain frais. Les fermiers aux casquettes plates posées sur des cheveux longs, engoncés dans leurs cols de velours, suivaient la rive au trot de leurs gros chevaux de Zélande, aux frontaux busqués, aux queues frisées. Attablés au coin des ponts tournants, les éclusiers lampaient la bière et le schiedam. Les cloches sonnaient, les oiseaux rasaient l'eau polie ou se posaient aux plats-bords. On voyait la moisson, le labour, les lavan- dières,et les marchés.

Pierre Freneuse travaillait avec passion dans ce changeant et délicieux paysage offert à sa joie de la couleur. Cependant, la mélancolie l'étreignait. Ce voyage d'art, où l'existence solitaire et rêveuse s'interrompait parfois pour des excursions dans les villes rencontrées, était probablement le dernier qu'il ferait avec la brune et pâle Marcelle. Ils rie s'entendaient plus; quoique sans torts mutuels, trop nobles pour vouloir maintenir la lettre d'une union dont l'esprit allait mourir, ils pressentaient la séparation, la reprise sans haine de leurs deux existences cessant, par la force des choses, d'être parallèles. Freneuse aimait encore Marcelle, et souffrait de la deviner si lasse, déjà absente et inerte même dans sa courtoisie de bonne camarade. Cette promenade sur les allées d'eau de la Hollande réalisait un rêve du peintre, qui en rapporterait une série d'œuyres élevant à la gloire sa jeune réputation; mais il semblait que ce doux voyage sans but dût s'achever en un adieu douloureux vers lequel, très lentement et avec un effort rythmé par les heures, s'acheminaient tête baissée les chevaux de halage dont les pas réguliers sonnaient dans le crépuscule.

En attendant que le château fleuri qui àbritait leur dernier rêve se rangeât un jour le long du quai où la séparation s'accomplirait, < Freneuse et sa femme

goûtaient le charme d'impressions subtiles qui, au-dessus du malentendu de leurs cœurs, réconciliaient leurs intelligences, et le pressentiment de leurs vies disjointes s'alliait intensément à la saveur d'exil et d'isolement qui, portée sur la brume légère, naissait de l'allée d'eau. Un être leur créait quelque apaisement, surtout dans les soirées, à l'heure angoissante où, bannis du pont par la fraîcheur de la nuit close, Pierre et Marcelle descendaient dîner et lire, en un tête-à-tête que l'exiguïté de la cabine rendait presque gênant lorsqu'ils songeaient au temps où il leur eût paru si désirable. Le peintre avait pris à bord, après de longs pourparlers avec des fermiers du Zuidland, leur fille Minnie, jeune Zélandaise blonde et fine, toute pareille à une tulipe nouvelle. Minnie devait servir de modèle: et elle était l'image elle-même de .son pays, ingénue et rieuse, et grave tout à coup,, avec ses yeux de verre bleu, son front barré d'un rouleau de cheveux serrés en une seule coque dorée, les plaques d'or de ses tempes, son bavolet à fleurs, ses manches ballonnées, ses colliers de corail, ses bras nus et ses jupes bouffantes en drap sombre dont des souliers blancs dépassaient l'ourlet. Freneuse la peignait t avec l'amour du pittoresque, mais cette enfant de dix-huit ans avait vite montré une âme dont l'énigme candide l'intéressait plus encore que la joliesse bariolée de ses atours et la grâce moelleuse de son corps de poupée vivante. Elle était si absolument, par son inconscience même, l'incarnation de l'adorable pays, que l'artiste et sa compagne trouvaient l'oubli dans son sourire, et qu'elle était auprès d'eux comme l'âme du voyage. Ils la traitèrent bientôt en égale, Marcelle la regardant comme une petite sœur, Preneuse avec un sentiment moins défini.

Elle restait durant l'après-midi sous les regards ardents de l'analyste, placide et docile:, mais un trouble fronçait la bleuité de ses prunelles, fugitivement, et elle cédait au prestige du peintre qui récréait son image à l'aide de quelques couleurs et d'une secrète magie. Il la représentait debout, entre des caisses de géraniums, dressée comme une idole naïve sur le fond cristallin de l'allée d'eau. Elle demeurait là sans panier, comme une chose innocente' posée au bord du bonheur; et l'homme aux soucis complexes regardait cette simple et s'étudiait à pénétrer en elle un mystère d'art jamais élucidé, la'figure symbolique et vivante d'un idéal nouveau. Le soir, Minnie redevenait une poupée versip-olore- dont le rire et les~q.uestions enr jolivaient l'âme des deux voyageurs. Elle ôtait au silence de la nuit tombante sa gêne et son effroi, et n'y laissait vivre qu'une paix quiète, le charme benoît de son primitif pays.

Peu à peu, cependant, le magnétisme de la double tristesse de Marcelle et de Preneuse parut agir sur Minnie, éveiller sous sa gaieté l'immense et indistincte mélancolie qui dort au fond de sa race. Et cette grande enfant, dont le visage était jusqu'alors exempt des fines cernures de la peine, pur et brillant comme un fruit, commença de se revêtir d'une insaisissable grâce de féminité avertie et songeuse, dans le pressentiment progressif du divorce d'âmes de ces deux êtres qu'elle affectionnait. En quelques jours s'abolit la distance d'éducation, d'âge et de sentiments qui, naguère, eût semblé défendre à jamais toute com,mu nication entre la petite Hollandaise et la Parisienne désenchantée et nerveuse. Il n'y eut plus, sur le joli château fleuri de l'allée d'eau, que deux femmes auxquelles s'attachait alternativement, et déjà avec une sorte de choix inconscient, le regard d'un homme vibrant et pensif que le pas lent des chevaux de la berge entraînait vers l'avenir et qui se retournait avec une anxiété douce et affreuse vers son passé. A l'avant se dressait la silhouette de Minnie, parée et claire, comme l'image tangible du lendemain; à l'arrière habitait Marcelle, sombre et muette, dont la forme imprécise et ployée semblait déjà se confondre au' crépuscule que la- barge laissait derrière elle.

Une sympathie inavouée rapprochait de cette femme souffrante la timide Minnie. Mais le sentiment de n'être là qu'à titre de modèle, en passant, la retenait autant que l'idée de son ignorante infériorité. Pourtant, une telle bonté naissait de ses yeux et de tous ses gestes que Marcelle en éprouvait une singulière douceur. La petite idole était pour elle, dans cette solitude, la seule compagne et la confidente. C'était sans doute le dernier être qu'elle et Pierre connaîtraient ensemble c'était déjà, cette étrangère ingénue vivant entre eux dans.leurs dernières heures, le signe de la séparation, de la période où, après s'être chéris, ils iraient chacun de son côté, indifférents et essayant de s'oublier. Minnie semblait comprendre en quoi elle était ainsi douce et amère au cœur tourmenté de la voyageuse, et elle méditait longuement.

Un soir que le ciel s'ouvrait jusqu'au fond comme une immense rose, et que tout défaillait d'une attendrissante beauté, Minnie et Marcelle étaient assises à l'avant du bateau, regardant sans parler les adorables abîmes de reflets qui, dans lé canai scintillant, répétaient le poème du ciel et l'image symétrique des peupliers. On entendait grincer faiblement les ailes d'un moulin, et des arondes rapides volaient. Tout devint de cette nuance innomée qui condense la lutte immatérielle du jour et des ténèbres. Alors Minnie vit que Marcelle pleurait lentement, la tête enfouie dans ses mains, et elle lui dit tout bas Pourquoi êtes-vous si triste, madame ?

L'affligée la regarda peureusement*, puis fut touchée de cette douceur puérile et, à mots entrecoupés, elle dit toute sa peine. L'enfant la considérait avec

calme, mais un pli de chagrin crispait sa bouche, et un souffle précipité faisait frémir son fichu de soie fleurie. Elle dit: J'ai bien compris que vous ne vouliez plus vous aimer. Mais vous vous aimez bien tout de même?

C'est vous qu'il aimera. Moi je m'en irai. Il vous aimera. Il t'aime déjà, petite Minnie, dit Marcelle en lui prenant les mains. Tu ne sais pas, petite fille, qu'on ne s'aime plus quand on a aimé trop. Il t'emmènera, et tu seras heureuse. C'est naturel. Tu es venue à l'heure qu'il fallait. Je trouve cela bien ainsi, car il souffrirait trop, pendant quelque temps, d'être seul, et tu es. bonne et jolie, ma petite Minnie, et il fera de beaux tableaux avec. toi.

Elle se reprit à pleurer, et alors Minnie la prit dans ses bras nus et l'embrassa en répondant

Pourquoi? Pourquoi ne l'aimezvous plus? Il est si beau! Et il n'a rien de mauvais. Il me peint comme une sainte. Mais je ne veux pas aller avec lui, madame.

Elle respira comme pour rejeter une pensée secrète qui l'oppressait, et elle ajouta

J'arrangerai cela.

Tu ne lui parleras pas, petite fille ? dit Marcelle presque effrayée. Et elle regarda encore Minnie, comme une rivale, avec un mélange de bonté et de, douleur. Non, dit l'enfant. Je n'oserais pas. La nuit était tout à fait. tombée. Les deux femmes n'étaient plus que leurs propres fantômes dressés sur l'eau livide. Dans l'obscurité Minnie prit la main de Marcelle et l'embrassa. Et la Parisienne sentit sur sa main des larmes chaudes. Déjà Minnie était disparue dans la ca-

bine.

Le lendemain, par 'un grand soleil heureux, la barge démarra, et se mit en route pour Dordrecht. Vers neuf heures, Pierre Freneuse monta sur le pont, et demeura ébloui de la splendeur du. paysage. La brise apportait de la ville encore lointaine une rumeur de cloches. Tout riait du bruissement des feuillées.' L'amertume de la nuit fondit dans le cœur de l'homme, et il se retournait, dispos, pour préparer sa palette, lorsque! le vieux pilote lui présenta silencieuse" ment un panier. A ce même instant Marcelle apparut à son tour. Ils regarder rent le panier et l'ouvrirent. Ils y trouvèrent deux colombes.

Le pilote tendait un papier. Ilslurent: « Minnie, qui n'est rien du tout, vous prie bien de rester; et Madame aussi, il faut rester, pour n'avoir pas la grande peine, et faire d'autres belles images l'été prochain," avec '"Minnie." Mais maintenant elle est partie, c'est mieux. Elle vous donne les colombes qui s'aiment, pour dire merci du cœur.

» MINNIE. »

Freneuse et Marcelle considéraient la grosse écriture tremblée. Le patron taciturne montra l'est et dit

Elle a laissé cela pour votre réveil et elle est partie à six heures.

L'homme et la femme tressaillirent. Leurs yeux mouillés se rencontrèrent, pleins d'une émotion superstitieuse. Il faut lui obéir, Marcelle; murmura Freneuse.

Elle ne répondit pas, mais ils se touchaient presque, et le baiser alla plus vite que la parole. Ils restèrent longuement enlacés à l'avant de la barge, nimbés d'or par la radieuse matinée et le château fleuri s'avança comme une arche d'espoir et de salut sur le déroulement adorable de l'allée d'eau.

Camille Mauclair.

LES « HORS CADRE »

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Vicomte Armand de La Loyère

•+•

Vers 1872, le baron Cottu, grand ami de M. Thiers, était installé à Rodez comme préfet. Mais il y avait quelqu'un, à côté de M. le préfet, de qui la figure intéressait davantage c'était son chef de cabinet; un jeune homme de vingt-deux ans à peine, extrêmement poli, très timide, très blond, avec des yeux très bleus, et qui portait au revers de l'habit le ruban de la Légion d'honneur. Ce jeune homme doux s'était signalé durant la guerre par un très bel exploit. Nommé capitaine de mobiles à vingt et un ans, il avait été, une nuit, posté en grand'garde à Danjoutin, sous Belfort, et avec cinq cents hommes avait, dans cette nuit-là, défendu sa position contre trois mille. Denfert-Rochereau lui apportait le lendemain la croix sur le front de sa troupe. Prisonnier en Allemagne, le jeune Armand de la Loyère était, l'année suivante, réclamé par son oncle Cottu, qu'il suivait de la préfecture de l'Aveyron à celle de la Haute-Vienne. Il passait de là, comme secrétaire général, à Privas; sous -préfet à Tournon,. quand éclata la crise du 16 Mai, il démissionnait. C'était du courage. Le vicomte Armand de la Loyère était le descendant d'une vieille famille de robe. Plusieurs de ses ascendants paternels avaient été conseillers au Parlement de Bourgogne; son grand-père paternel, conseiller à la cour du Roi, fut l'introducteur en France du Jury. D'autres, à cette époque, attendaient, pour s'avouer républicains qu'il fût indispensable de l'être devenu, ou avantageux de l'être. M. de la Loyère n'eut point cette prudence. Il avait accepté de servir la République; il lui semblait donc tout simple et logique, au risque d'inquiéter un peu sa famille, de se ranger d'emblée, et à tout hasard, de ce côté-là. La République l'en récompensait bientôt; il était, après les élections de 1877, nommé sous-préfet à Cherbourg, puis à Toulon, et promu vers le même temps officier de la Légion d'honneur. Il n'avait pas trentedeux ans. Sa carrière préfectorale s'arrête là. D'autres curiosités, d'autres ambitions le hantent. M. le sous-préfet a le goût des voyages lointains. Il a, pour son instruction, visité

l'Amérique centrale, suivi les travaux du Panama; il demande à prendre du service dans les rangs des coloniaux: accepté. On l'expédie, comme directeur de l'administration pénitentiaire, en Nouvelle-Calédonie. Mais cet administrateur n'a pas que le souci d'administrer; il a celui aussi de prendre, pour son plaisir, des notes sur ce qu'il entend et sur ce qu'il voit. Il en a pris quand il était sous-préfet; il continue d'en prendre à Nouméa, et puis à la Guyane. Et tout doucement les petits carnets s'emplissent. Gouverneur intérimaire du Dahomey, secrétaire général de l'Inde, gouverneur de la Guadeloupe, M. de la Loyère continue de noter. Et toutes ces notes amassées deviennent petit à petit des articles; qui'deviendront des livres.

Est-ce du temps perdu pour le bien public que celui que consacre un fonctionnaire à écrire des livres? D'aucuns le prétendent; mais je n'en crois rien. Un fonctionnaire que hante un souci d'art ne saurait être un méchant homme, et n'est sûrement point un benêt. C'est une garantie, cela. Il prend des notes, cela prouve qu'il aime la vie, qu'il est curieux d'apprendre et d'observer juste ce qu'il voit. Il a le souci d'arranger ces observations en phrases proprement construites, et d'orner d'un peu de grâce l'expérience que la vie lui apporte. A merveille Tout cela prend, sans doute, un peu de temps. Pensez-vous qu'il eût mieux valu pour l'Etat que ce temps-là fût consacré plutôt qu'à la littérature au bridge, au tennis, au café-chantant ou aux demoiselles?

Vous connaissez sûrement quelques-uns des livres que nous valut la vie nomade de M. de la Loyère.

Rappelez-vous-en les titres, aperçus en ces vingt dernières années aux vitrines des libraires la Galerie d'un sous-préfet (souvenirs de Rodez, Limoges, Tournon, Cherbourg etToulon); Criminopolis, Forçats et Proscrits, le Roman d'Odette, l'abbé Frenet (cela, c'est le dossier de la Nouvelle Calédonie) l'Héritage de Behan^in (rapporté du Dahomey); le. Mamoul, un, très amusant volume dont trois ans de séjour à Pondichéry fournirent la matière. Il reste à M. de la Loyère un livre à écrire ses souvenirs de gouverneur de la Guadeloupe, qui seront, je crois, savoureux. Et comme il a pris sa retraite il y a six mois, il pourra s'offrir le plaisir de signer ce volume.là de son nom, en informant ceux qui l'ignorent que, depuis vingt ans, Paul Mimande. c'était lui.

./̃ Amator.

~r~r~

AU MAROC

Notes d'un voyage au Riff Je pourrais écrire « notes d'un voyage au pays des pirates et des contrebandiers ». Les diplomates d'Algésiras veulent installer au Maroc des policiers et 'des douaniers. Au cours d'une récente croisière entre Tanger et Port-Say, j'eus l'occasion de voir des régions où la police et la douane seront fort mal accueillies,celles duRiff que les auteursdisent: le Riff impénétrable.

J'y fus en compagnie d'un des Bocoyas qui sont employés aux travaux de Port-Say, un homme de la famille des Allouch, dont le village est dans le massif montagneux du cap du Maure, au nord de la baie d'Alhuremas. On peut aller partout au Maroc. Il suffit qu'on soit présenté,

t j.. **̃*

Une halte à Mehamedya, sur la mar Chica, désormais célèbre, m'avait déjà montré que l'on peut être parfaitement reçu par les Riffains.

Certes, ces gens du prétendant ne sont point des pacifistes et n'ont que très peu le respect de la vie humaine. On pourrait même les dire cruels sans rien exagérer. Il suffit de conter quelques-unes de leurs histoires.

Des hommes du Sultan, guerriers très fiers, avaient été pris. On ne les tue point. On les garde pour les échanger. Quand on leur présente à manger ils refusent. Ils ne sauraient digérer le pain des rebelles. Sur l'heure on les enchaîne, en grappes on les arrose de pétrole «t on les faire cuire à courtes flambées. Des douars du cap de l'Eau avaient méconnu l'autorité de Mouley Mohammed. L'Espagne les protégeait, disaient-ils, cela leur permettait de ne rien craindre. Un parti de cavaliers va saisir leurs chefs et .les ramène à Mezouzan. Là, on les embarque ligottés, et on va les « mouiller » une pierre au cou, à l'entrée du port de Melilla, sous les yeux et sous le canon des Espagnols.

Delbrel, ce Français intrépide qui est un dès plus habiles lieutenants de Mouley Mohammed, nous a dit mille autres faits de ce genre. N'empêche qu'il avait là d'aimables compagnons, d'une exquise politesse qu'ils préparaient admirablement le thé aux feuilles fraîches de menthe poivrée; qu'ils sont superbes cavaliers et que leurs femmes ont de la grâce.

.Des tableaux de même beauté m'attendaient aux villages du cap du Maure, avec une surprise en plus.

En arrivant dans cette tribu des Bocoyas, il m'a semblé que je n'étais plus sur terre africaine. Des Germains, des races de chez moi jadis ont passé là, se sont arrêtés. Y sont-ils demeurés? Leurs purs descendants sont-ils ces gens qui me recevaient ?

L'homme qui nous faisait les honneurs du village comme un chef, un vieillard que les aventures ont souvent conduit en Algérie, a-t-il vu mon émoi devant tous ces gens qui me ressemblaient, devant ces femmes dont beaucoup avaient les yeux gris, la peau blanche et lus cheveux clairs ? a-t-il compris

ce que je me demandais ? Peut-être car, en nous offrant le thé, il m'a dit Beaucoup de Français, même chose Bocoyas. Toi,Bocoya.

Cela fit sourire les jeunes femmes qui entendaient. Mon regard ne les intimidait point. Elles ne sont point voilées. Elles vont librement. Elles sont respectées. Quoique musulman, le Bocoya n'a qu'une femme pour tenir sa maison et lui donner des enfants. La loi veut que la femme obéisse. Les mœurs font qu'elle commande. L'homme n'est le maître absolu que dehors, là où sont de mise le fusil, la force et la ruse. La terre est pauvre sur ces hauts plateaux du Riff. Elle est très riche dans les vallées. Mais comme on n'est vraiment libre qu'autour des cimes inexpugnables, c'est la montagne qui est le plus peuplée. Jadis la piraterie suppléait aux. récoltes trop maigres. Aujourd'hui, c'est le travail en Algérie. Et c'est surtout la contrebande. Un des frères d'Allouch est un des chefs d'expédition les plus renommés. Nous l'avions rencontré à Malaga lorsqu'il y achetait des fusils Mauser; nous l'avions revu à Tanger quand il les y vendait. Il est de retour au village; il se repose en attendant une nouvelle campagne. Il y a dans sa chambre de l'eau-de-vie et toute une collection de journaux européens illustrés en « nu artistique ». Il ne lui est pas désagréable de séjourner dans les ports d'Algérie et d'Espagne. On y trouve, dit-il, ce qui n'existe pas dans son pays. Nous lui avons parlé de la Conférence qui allait rendre impossible toute importation d'armes. Il a beaucoup ri.

La maison d'Allouch est une des plus belles du village. Elle a de vastes chambres très propres, aux murs très blancs, et dont le sol est de terre battue, pressée comme un carrelage; les lits sont des estrades couvertes de nattes; celui du chef de famille est dans une logette fermée et surélevée, qui a des petites fenêtres dominant et le dedans et le dehors. La cour, avec le puits, les fours, les réserves et les hangars pour le bétail, est enclose de hauts,murs, épais, en pierres sèches, des murs de forteresse. Autour des jardins, ce sont des haies de cactus épineux, en massifs, en fourrés, sous quoi les chiens se glissent. Les champs pour l'orge, pour le blé, s'étalent comme une large tache de plaine, dont les éclaboussurcs, ayant troué la montagne, fuseraient entre les cimes abruptes. A la tombée du soir, j'ai compris là ce que pensait Allouch quand il m'avait dit Il est amusant d'aller chez vous gagner de l'argent et se récréer, mais il n'est bon de vivre que chez nous. De la terrasse, je voyais très loin; au large de la mer, l'horizon était si reculé qu'il paraissait presque aussi haut que les cimes prochaines, dont les crêtes accrochaient les rayons du soleil couchant dans la lumière qui s'éteignait et dans l'ombre qui naissait, également bleues, il semblait que l'étendue des champs s'allongeait, s'élargissait les massifs de cactus et les bouquets d'arbustes grandissaient; les meules de paille devenaient des dômes. Les troupeaux et les travailleurs rentraient; il y avait des meuglements, des bêlements, des aboiements, des cris, des chants et des flûtes. Les fumées partout montaient, les fours s'allumaient. Puis c'était le calme dans l'air plus vif, dans l'air qui venait, salé, des effluves du large, embaumé des parfums de. la montagne et-tout de même très pur.

Lorsque Allouch était petit, c'est à cette heure-là, qu'en suite d'une trahison de la tribu voisine, il.a vu son village attaqué par une armée du Sultan, et beaucoup de tués, beaucoup.

Tu ne t'es pas demandé pourquoi il y a tant de rouge dans le bleu de l'ombre, quand nos nuits sont belles et claires ? Moi, je crois que c'est tout le sang qu'on a versé par ici qui remonte alors.

Et, sans doute, y vois-tu quelque chose de très beau, qui te rend ton pays encore plus cher?

Eh oui.

Allouch est un poète. Son verbe est imagé. Il a le rire facile. Aux rudesses gutturales de son langage, il mêle d'étranges douceurs. Il a des gestes félins. Comme celui des femmes qui rêvent, son regard est voilé parfois de langueurs. Lorsque d'une voix charmeuse il me racontait ses histoires, dans le décor si calme du village paisible et d'ans la sérénité de l'admirable paysage, il me fallait effort pour me rappeler ce que je savais de lui, tout ce qui prouvait qu'il disait vrai, me répondant que le sang versé lui rendait ce pays tragique, non seulement plus cher, mais aussi plus beau. Allouch, comme tous ceux de son village, est un garçon plein de force, de courage, de hardiesse aventureuse et de ruse habile. Je suis revenu avec lui des Zaffarines à Port-Say, lorsque les jetées n'étaient pas encore construites et qu'à l'accostage on risquait d'être broyé par la grosse mer. Allouch déploya une force surhumaine pour échouer le canot à travers les vagues énormes qui brisaient sur les hauts fonds, avant de déferler sur la plage.

Le jour où nous avons quitté le mouillage du cap du Maure pour rallier Tanger, il accomplit un nouvel exploit de force et de courage.

Il avait couché dans son village. Il revenait au petit jour. La mer avait grossi. Le vent soufflait en tempête. La vague se brisait contre terre. Il était impossible d'envoyer un canot à la plage; si, par hasard, il y était arrivé, il n'en serait certainement point reparti. Allouch voit que sur ce mauvais mouillage nous ne pourrons attendre la fin de la tourmente. Il se déshabille et vient à la nage; un effort incroyable et fou, mille chances de mort contre une de succès. Ses tours de contrebandier, les combats qu'il a livrés. Mais à' quoi bon les

dire? Il y en a comme cela des milliers dans le Riff.

Et d'avoir vu cela, de savoir cela, me rend extrêmement intéressante la lecture des procès verbaux de la Conférence d'Algésiras où la diplomatie organise la police de ce Riff « impénétrable ». Jean Hess.

Itfl BEMtE flO BOIS ÛOÎIPflT

̃ (i)

Comme le temps est long, voilà bientôt, je crois, 7 Cent ans que je repose,

Est-ce encore l'été dehors, ou fait-il froid? Je ne sens pas les rosés.

Je dors, je n'ai pas mal, je respire si peu, A peine peut-on dire

Que mon cœur est vivant comme au creux d'un lis Un papillon qui vire. [bleu

Il me semble qu'on a jeté sur l'univers Mon voile de baptême;

Peut-être que nos yeux ne peuvent être ouverts Que si quelqu'un nous aime.

Quetout est noir pour moi Qu'aTt-on faitdu soleil Des saisons anciennes ?

Dort-il, s'est-il éteint, ou brille-t-il, vermeil, Derrière les persiennes?

Je voudrais voir le jour! C'est un si gai moment Quand les oiseaux se battent,

Quand la céleste abeille étouffe mollement Des oeillets sous ses pattes;

Quand, dès l'aube, sonnant ses clochettes de fleur, La mauve campanule

M'appelle dans les bois et met sa bonne odeur- Sur mon mouchoir de tulle;

Quand les chauds colibris viennent comme le vent Sur ma belle coiffure

Et que ce vert plumage est un lierre vivant Autour de ,ma figure.

Mais je dors. Est-ce beau de dormir si longtemps, Petite fille honnête ? '?

Hélas! puis-je appeler? Personne ici n'entend. Où trouver la sonnette? '?

Ah! vivre quand la guêpe au cœur des rosiers Fait un luisant vacarme! [verts

Avoir de beaux chagrins, des attaques de nerfs, Et des crises de larmes

Ah]! vivre! Etre vivante, avoir un front charmant, Et mauvais caractère,

D'un regard langoureux conquérir doucement Presque toute la terre

Etre une tendre enfant, qui griffe, casse, mord, Qui piétine et qui pince.

Maisj e crois que l'on marche et qu'on parle dehors. On entre; est-ce vous, Prince ? P

Comtesse Mathieu de Noailles.

Les Petites Victimes de la Terreur

Parmi les-victimes de la Terreur,- il'eri. est quelques-unes dont l'histoire s'est particulièrement occupée jusqu'à ce jour ce sont tes héros et les héroïnes des grands drames de la Révolution. Pourtant, il en est d'autres, presque ignorées, dont les destinées, pour être restées obscures, n'en sont pas moins intéressantes à connaître. A l'aide de documents authentiques puisés aux Archives nationales, nous entreprenons de raconter leurs aventures, toujours tragiques et toujours pitoyables.

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Marie Grandmaison et Nicole Bouchard

Quelques années avant la Révolution,, très vraisemblablement vers 1785, débutait, à la Comédie-Italienne (ainsis'appelait l'Opéra-Comique) une jeune fille- nommée Marie Babin-Grandmaison. Elle, venait de Blois, où elle était née en 1767;, on ne sait rien de sa famille, si ce n'est qu'elle avait une sœur mariée à un sieur Féroussac, et habitant à Paris rue du. Faubourg-du-Temple, et un frère, lequel. cumulait les fonctions de 'directeur de la Poste aux lettres et de juge au tribunal de district à Etampes. Les débuts de la. jeune actrice furent heureux et elle fut. admise à faire partie de la troupe de là. Comédie-Italienne, qui comptait alors dans ses rangs une pléiade d'artistes de grand talent comme Mmes Saint-Aubin et Scio, Mlle Rolandeau, Gavaudan, surnommé le Talma de l'Opéra-Comique, Elleviou et Martin.

Vers cette même époque, se partageant entre Paris et Versailles, vivait un gentilhomme de grande naissance et de grande fortune, le. baron Jean de Batz,, grand-sénéchal du duché d'Albret, a Goutz, près de Tartas (dans le département actuel des Landes), le 26 décembre. 1760. II vit Marie Grandmaison à la Comédie-Italienne et s'en éprit Ja jeune; femme ne fut pas insensible à cetamour. A quel moment commença leur liaison?On n'a pas sur ce point de renseignements précis probablement. vers 1787, car, à cette époque, le baron de Batz acheta, à Charonne, une maison de.campagne appelée l'Hermitage, laquelle semble avoir été la demeure discrète où, pendant la belle saison, s'abritaient leurs amours. Entout cas, Marie Grandmaison qui, à Paris, logeait rue de Ménars, >7, à. deux pas de son théâtre, situé rue Feydeau, était, au moment de la Révolution:, installée à Charonne,et elle yrecevait, '§n qualité de maîtresse de maison, les nombreux invités que Batz y amenait fréquemment.

Ce furent les années heureuses, celles où les deux amants ne songeaient qu'au plaisir et goûtaient pleinement « la douceur de vivre ». Au début de 1789, le baron de Batz fut nommé député aux Etats généraux par la noblesse de Nérac.Favorable aux idées libérales, mais dévoué à la cause royale, il prit part aux travaux de l'Assemblée et remplit diverses missions secrètes que lui confia -le (1) Ces beaux vers ont été écrits pour les Marionnettes do Mme Forain, qui firent, cette semaine, leurs débuts;auifïyarS,. et dont le succès jfût si éclatanj.

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