5 2 Gustave Flaubert 2039. À GTORGE SAND. LOV [Paris], jeudi soir [octobre 1871]. Jamais de la vie, chère bon maître, vous n'avez donné une pareille preuve de votre inconcevable candeur. Comment ? sérieusement, vous croyez m'avoir offensé ? La première page [de votre lettre] ressemble presque à des excuses 1 Ça m'a fait bien rixe Vous pouvez, d'ailleurs, tout me dire, vous 1 Tout 1 Vos coups me seront caresses. [Vous prêtez vos qualités aux autres en les jugeant a priori pleins de beaux sentiments. Cela est une allusion à une de vos dernières lettres où vous trouviez très bien, très brave et très bon le retour de la princesse Mathilde à Saint-Gratien. Je le trouve bien, mais pour moi, parce que je l'aime et que sa société m'est agréable quant à elle, j'estime qu'elle aurait dû rester quelque temps en exil. Cela eût été plus crâne et d'un cœur plus fier. Je lui ai écrit ma façon de penser là-dessus. Puis, voyant qu'elle se crevait d'envie de revenir en France, je me suis tu, et même je me suis mis à son service car c'est un de mes amis intimes qui a fait les démarches à ce, nécessaires. Elle est revenue parce que c'est un enfant gâté qui ne sait pas résister à ses passions. Voilà toute la psychologie de la chose. Et je lui ai fait une jolie concession (qu'elle n'a pas sue) en allant chez elle à Saint- Gratien, au milieu des Prussiens Il y avait deux factionnaires à la porte. Quoique je n'aie pas du sang d'empereur dans les veines, la rougeur m'est montée au front en passant devant les guérites. Je me suis bien privé de ma maison, pendant que les Prussiens étaient chez moi. Je trouve qu'elle aurait pu en faire autant. Gardez cela pour vous, bien entendu. Et n'en parlons plus !] Donc, re-causons. Je rabâche en insistant de nouveau sur la Justice. Voyez comme on est arrivé à la nier partout. Est-ce que la critique moderne n'a pas abandonné l'Art pour l'Histoire ? La valeur intrinsèque d'un livre n'est rien dans l'école Sainte-Beuve-Taine. On y prend tout en considération, sauf le talent. De là, dans les petits journaux, l'abus de la personnalité, les biographies, les diatribes. Conclusion irrespect du public. Au théâtre, même histoire. On ne s'inquiète pas de la pièce, mais de l'idée à prêcher. Notre ami Dumas rêve la gloire de Lacordaire, ou plutôt de Ravi- gnan 1 Empêcher de retrousser les cotillons est devenu, chez lui, une idée fixe. Faut-il que nous soyons encore peu avancés puisque toute la morale consiste pour les femmes à se priver d'adultère et pour les hommes à s'abstenir de vol Bref, la première injustice est pratiquée par la littérature qui n'a souci de l'esthé- tique, laquelle n'est qu'une Justice supérieure. Les romantiques auront de beaux comptes à rendre, avec leur sentimentalité immorale, [leur néo-christia- nisme, pire que le vieux]. Rappelez-vous une pièce de Victor Hugo, dans La Legende des siècles, où un sultan est sauvé parce qu'il a eu pitié d'un cochon; c'est toujours l'histoire du bon larron, béni parce qu'il s'est repenti. Se repentir est bien, mais ne pas faire de mal est mieux. L'école des réhabilitations nous a amenés à ne voir aucune différence entre un coquin et un honnête homme. Je me suis, une fois, emporté, devant témoins, contre Sainte-Beuve, en le priant d'avoir autant d'indulgence pour Balzac qu'il en avait pour Jules Lecomte 1. Il m'a répondu en me traitant de ganache 1 Voilà où mène la largeur. On a tellement perdu tout sentiment de la proportion que le conseil de guerre de Versailles traite plus durement Pipe-en-Bois 2 que M. Courbet;