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FIGARO.

toutefois sans discussion la possibilité de la sensibilité
infiniment prolongée, et je ne conteste pas que dans
cette hypothèse Dombey, comme ses pareils, n'ait
passer quelques minutes très-fàcheuses.– Mais pour me
distraire un peu de cette idée cruelle, je demande à
parler un peu de l'horloger; la victime de Dombey,
dont M. Thomas ne parle jamais dans sa discussion.-
Ce n'était qu'un hprloger et un Suisse, mais enfin c'é-
tait un homme.– M. Thomas pense-t-il qu'il ait trouvé
beaucoup de charme à être assommé comme un bœuf,
puis dépecé comme un veau? Est-il même bien certain
que l'horloger fût suffisamment assommé quand l'ama-
teur fanatique des mouvements de Genève s'est avisé de
le découper pour le mettre en état de voyager? Il ne
m'est pas du tout démontré'que les instrumens dont
s'est servi Dombey au préjudice de l'horloger fussent
plus parfaits que celui qu'on a employé à son détri-
ment.- Est-ce donc trop que de couper en deux mor-
ceaux un ouvrier horloger qui a coupé un maître hor-
loger en vingt-deux portions? Et puis enfin Dombey
n'a-t-il pas à sa charge le tort grave d'avoir été l'agres-
seur et d'avoir commencé? La question une fois ré-
duite à ces termes, je demande qu'on plaigne un peu
l'horloger; après quoi il sera toujours temps, je
pense, de verser quelques pleurs sur le sort du jeune
Dombey, si tôt arrêté dans sa carrière.

Les théâtres au nouvel an commencent leur mois-
son quand les confiseurs ont fini leur récolte. L'affiche
n'a besoin de se tourmenter ni de s'ingénier. Les
mets les plus vulgaires suffisent aux appétits robustes
et peu blasés qui se donnent des étrennes en loge ou
en stalle. Le public des étrennes est un public spé-
cial qui va au spectacle, sans goût et sans inclination
bien prémidités. On voit ces braves gens frapper au
guichet d'un théâtre, se retirer quand on refuse leur
argent, et renouveler leur tentative jusqu'à ce qu'ils
aient trouvé une salle hospitalière.

Malheureusement pour les théâtre?, les auteurs et
les acteurs, ce public primitif et candide ne dure que
deux ou trois jours. Dès le 3 janvier, tout ce petit
monde en débauche retourne à son travail, et le théâtre
se retrouve en présence du public quinteux et blasé,
qui connaît la ficelle de tous les pantins et demande
autre chose que du drame à la portée des cuisinières
en goguette.

C'est ce public que M. Barrière a provoqué la semaine
dernière, et avec un très grand succès, au Vaudeville.
Les Parisiens de la Décadenee sont, à l'heure qu'il
est, la comète visible à l'horizon dramatique. Elle y
restera quatre mois, traînant sur la place de la Bourse
une longue queue de piétons et d'équipages.
J'ai du goût pour M. Barrière, ce n'est pas une
effigie effacée de monnaie courante il a au contraire
un accent et une physionomie son style a une allure
emportée et agressive qui ne me déplaît pas, et je
préfère la saveur âcre et amère qui se déguge de ses
oeuvres à la tisane insipide que débitent les marchands
de coco du flonflon en faillite. On reproche à M. Bar-
rière de l'esprit cherché; mais en fait d'esprit, je ne
garde rancune qu'à ceux qui ne trouvent pas; assu-
rément je pense que l'improvisation n'est pas dans la
nature de M. Barrière. Ça et et là, dans ses œuvres,
on rencontre des soudures apparentes le mot pré-
médité est enfoncé d'un coup de marteau. Mais le
plus' souvent ce travail d'incrustation est très bien dis-
simulé, il n'y a donc pas autre chose à lui recom-
mander que de cacher ses procédés, quoiqu'à vrai dire
je ne craigne pas beaucoup que les concurrents s'en
emparent. Ce serait estimer M. Barrière bien au-
dessous de sa valeur que de ne voir en lui qu'un as-
sembleur de mots. Dans les Parisiens il y a, outre
beaucoup d'esprit, beaucoup de talent. La pièce est
construite avec un art infini, j'allais dire avec une
rouerie étonnante, elle ne chatouille pas seulement
l'esprit, elle attaque le cœur par des surprises très ha-
bilement ménagées que les éléments de son drame
soient pris dans la Mère et la Fille, dans l'Honneur et
l'Argent ou ailleurs, voilà ce qui importe peu. Tout
a été dit, tout a été fait et tout est à refaire. Tous
les chefs-d'œuvre sont dans le dictionnaire, il ne
s'agit que de les en faire sortir.

Je^me déclare donc très-partisan de la pièce de
M. Barrière uniquement parce que ce n'est pas la pièce
de tout le monde et de tous les jours. L'esprit qui y
circule abondamment appartient bien en propre à l'au-
teur. Tout au plus pourrait-on y reconnaître un
arrière-goût de Beaumarchais. C'est de l'esprit à la
congrève qui éclate en fusée, démolit la maison, fou-
droie les coupables, et, en passant, massacre un peu
les innocents.

On dit que M. Barrière justifie pleinement, une fois
de plus, l'axiome le style c'est l'homme, et que sa litté-
rature est l'expression, peu contenue, de son caractère
aigri par les froissements littéraires. Ici je ne com-
prends plus: je ne sais rien et ne dois rien savoir de la
vie de M. Barrière mais à juger de sa position par le
bruit qui se fait autour de son nom, je le trouve quel-
que peu ingrat, car après tout, cette notoriété c'est la
fortune. Les victimes de la vie littéraire ce sont ces

infortunés qui, ni à force de prières ni à force d'injures,
ne peuvent vaincre ce silence obstiné et cruel dont ils
meurent. Il y a quelques semaines un poëte m'appor-
tait un livre et me demandait l'aumône de la publicité.
Il devina mon refus dans un geste et me dit avec
mélancolie: «Je vois bien que pour obliger les jour-
» naux à parler de moi je serai forcé d'assassiner mon
» propriétaire. » II avait raison le poëte. Son
procédé est extrême, mais il est infaillible, il con-
duit à la potence, mais la potence conduit à la gloire.
Sic itur ad astra (la corde au cou). Malgré ma
répugnance pour le sang, j'ai donc beaucoup encou-
ragé mon poëte à tuer son propriétaire. Cette for-
malité une fois accomplie je lui ai garanti l'article sui-
vant dans tous les journaux

« Folbert, le poète assassin laisse un volume de
» poésies qui est arrivé en un mois à sa dixième édi-
» tion; -c'est un recueil d'élégies intitulé les Chants
» au bord du nid. Plusieurs pièces sont très remar-
» quables, et l'une d'elles, le Réveil de la Fauvette, est
» un chef-d'œuvre. Comment l'homme dont la voix se
» mariait si harmonieusement au gazouillement des
» oiseaux a-t-il trouvé le courage de donner soixante-
» sept coups de rasoir à son propriétaire? C'est un
mystère de la vie littéraire; mais la justice informe.
» Folbert.laisse aussi un roman en prose, intitulé:
» Thérèse ou Histoire d'une paire de panlouffles.–G'e&l
» une fantaisie ravissante écrite d'unemain exercée à
» tous les raffinements du style.– Comment cette main
» a-t-elle pu porter soixante-sept coups de rasoir à un
» propriétaire ? »

M. Barrière n'en est pas là; il n'a besoin de tuer
personne pour faire parler de lui. On se tuera peut-
être un peu à la porte du Vaudeville pourvoir sa pièce,
et, ces suicides dont il n'est pas responsable profiteront
encore à sa renommée. Je m'explique donc très dif-
ficilement l'attitude qu'on attribue généralement à
M. Barrière. D'autiie part,, je m'explique encore beau-
coup moins les colères dissimulées en grec ou en-latin,
ou exprimées tout nettement en français, que soulève
dans la presse l'auteur des Parisiens.

Le journal est une expression de l'art le théâtre en
est une autre. Si M. Barrière a> l'esprit critique et
s'il peut donner à sa critique la forme scénique, qui
donc peut lui contester son droit? Mais dit-on
M. Barrière n'obéit pas à son inspiration naturelle,
il se venge, et pourquoi ne se vengerait-il pas, s'il
croit avoir à se venger? N'est-il pas de ce siècle
des hommes graves, des hommes d'un talent incon-
testé et d'un caractère honoré nourrissent depuis deux
ans une rancune de Trissotins contre la femme de gé-
nie qui, un jour, a laissé tomber dédaigneusement de
sa plume l'épithète de gazettièr:

De part et d'autre, tout cela est si puéril qu'on n'e;.
parlera plus dans cent ans. Si même nous avions la
guerre sur le Rhin l'année prochaine, on n'en parlerait
plus du tout.

Dans tous les cas, si M. Barrière se venge de la
Presse, il se venge bien naïvement. Je vois dans sa
pièce deux journalistes l'un est ce type que nous
connaissons tous, que nous coudoyons partout et à
toute heure, le descendant de la tarte à la crème de
Molière; un critique-manuscrit, un idiot impuissant
ignorant le respect qu'on doit au travail parce qu'il
n'a jamais travaillé faute de papier, faute de plume et
faute d'orthographe. Il faut avoir le caractère bien
mal fait pour se reconnaître dans ce croquis de l'écri-
vain qui n'écrit pas.

Le second journaliste de la pièce c'est Desgenais.
Si M. Barrière a voulu personnifier le journalisme dans
ce type, je déclare que les gens de Presse doivent s'em-
presser de mettre une cravate blanche et des gants
jaunes pour aller le remercier. Depuis le prince Ro-
dolphe, des Mystères de Paris jamais un homme n'a
joué un rôle plus considérable en ce monde que le ré-
dacteur en chef de la Lanterne indépendante. C'est
un demi-dieu en habit noir; mêlé à la société, il la
domine de son esprit et de son honnêteté. Il cra-
vache tout ce monde, et tout le monde s'incline devant
lui. Il est criblé de dettes qu'il ne paie jamais.
Est-il, sur la terre, un sort comparable à celui du ré-
dacteur en chef de la Lanterne indépendante 2
Il me semble que j'ai bien de la peine à en finir avec
la pièce de M. Barrière. C'est qu'elle est puissante,
irritante, et qu'elle provoque à la discussion. J'y re-
viendrai peut-être un autre jour. Aujourd'hui, je
me vois forcé d'abréger le témoignage que j'aurais
voulu rendre aux artistes. La troupe de M. Boyer,
qui se cherchait depuis quatre mois dans des oeuvres
incolores et sans inspiration, s'est trouvée et révélée
subitement dans cette soirée fulgurante. Félix est
décidément l'acteur de ces pamphlets dialogués; il
a dans la voix un sifflement aigu qui lance le mot et
lui donne une portée lointaine on dirait la flèche
qui fend l'air et va frapper le but. Il a d'ailleurs fait
de ce rôle de Desgenais une composition très bien étu-
diée et infiniment plus variée de ton que dans sa pre-
mière édition des Filles de Marbre. Delannoy s'est
classé parmi les comédiens dans son rôle de Bourgeois,

implacable d'abord comme un protêt, puis atteint par
cette contagion d'honnêteté qu'on gagne au contact
du rédacteur de la Lanterne indépendante. Ma-
demoiselle Luther est ravissante.-Je n'ai pas le loisir de
développer ce compliment, et j'en ai regret. M. La-
grange a été loué par toute la presse. Quand cette
unanimité d'éloge s'attache à un artiste presque in-
connu la veille, on peut être sûr que cette gloire nais-
sante n'est pas usurpée. Mademoiselle Clarisse a été
très applaudie elle a très bien joué le second acte;
au troisième acte, ses effets m'ont paru un peu
cherchés et tourmentés. Il ne faudrait oublier per-
sonne dans cette pièce admirablement jouée, ni made-
moiselle Saint-Marc, ni M.. Chambéri, ni M. Allié, ni
M. Speck, ni même M. Galabert, qui donne une phy-
sionomie à un rôle très épisodique. Mais, mesdames
et messieurs, songez combien tout ceci, un peu court
pour vous, sera long pour l'univers entier.

Auguste Villemot.

LES PARISIENS

PIÈCE EN TROIS ACTES

PAR

M. THÉODORE BARRIÈRE

Nous devons à l'obligeance des Éditeurs, de pouvoir
donner à nos lecteurs le premier acte de la pièce en
vogue au Théâtre du Vaudevi lle la brochure,–
Les Parisiens, paraitra lundi prochain, au prix de
1 franc, à la librairie de Michel Levy frères, rue Vi-
vienne, 2bis. 1-I. de V.

H. deV.

PERSONNAGES.

DESGENAIS, 40 ans MM. Feux.
M. MARTIN, millionnaire, cousin de Ra-

phaël, 50 ans. DELANNOY.
M. DE PREVAL banquier, aspirant à la

pairie, Û5 ans. Chambéry.
LE COMTE RAOUL DE PINTRÉ, 29 ans. Allié.
JULES, fils de M. de Préval, 19 ans. Laghange.
MAXIME DE TREMBLE, secrétaire de

Préval, 23 ans. PAUL Laba.
PAUL GANDIN, homme de lettres, 28 ans. Speck.
JOSEPH, domestique de Préval. GALABERT.
JUSTIN, domestique de Raoul. Albert.
ALBÉRIC, MARQUIS DE GRANDCHAMP,

30 ans. BiioiEvii.LB.
GERMAIN, domestique de Jules de Préval. Léon.
HARIE pupille de Desgenais, 19 ans. M"0' Saint-Marc.
CLOTILDE, femme de Préval,34 ans. Clarisse MIROY.
ANNA, leur fille, 16 ans. LUTHER.

En 1839, à Paris. –lie premier acte à l'hôtel de Raoul de Pintré.

ACTE I.

Une riche salle à manger, tentures, buffets garnis, lustres, etc. Um
table et des chaises au milieu de la salle.

SCÈNE PREMIÈRE.

RAOUL PINTRÉ, JUSTIN.

(Justin parconrt les journaux. Raoul sort de sa chambre il est en
élégante 'toilette du matin et prêt à sortir.) ;•

RAOUL.

Eh bien monsieur Justin, que dit le journal de l'an de grâce:
mil huit cent trente-neuf?

JUSTIfo, quittant vivement k- journal.

Je demande pardon à monsieur le comte, je nel'avais pas ei*
tendu venir.

RAOUL, s'assej'ant à gauche.

Ne vous dérangez donc pas, je vous en prie.

JUSTIN.

Monsieur le comte se raille de son très-humble valet?
RAOUL.

C'est qu'il trouve que son très-humble, valet lui, fait trop at-
tendre ses journaux.

JUSTIN.

C'est par dévouement. BAOUL. t~

Hein ? RAOUL. j

Hein ? ausTm. `1

JUSTIN.

Les feuilles publiques distillent parfois tant de prisons, que
je crois prudent de goûter ces feuilles avant monsieur le
comte.

RAOUL, souriant et prenant les journaux. "x^

C'est bon. (Tout en les parcourant.) Écoutez, vous savez <jue je
traite mes amis aujourd'hui ? 9 que le,
JUSTIN.

Oui, monsieur le comte. Le chef m'a dit que monsieur fai-
sait aujourd'hui ses adieux à la vie de garçon.

RAOUL, lisant toujours.

Vous prierez ces messieurs de m'attendre.
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