62 LAFO LAFO LAFO LAFO aurait sur son peuple. « Mais, répliquait La » Fontaine, si les rois sont maîtres de nos »biens, de nos vies et de tout, il faut qu'ils a aient droit de nous regarder comme des » fourmis à leur égard, et je me rends, si vous me faites voir que cela soit autorisé par » l'Ecriture. Eh quoi, dit M. Racine, vous » ne savez donc pas ce passée de l'Ecriture: » Tanguant formiez deambulatis coram rege » vestro? » Ce passage était de son invention, car il n'est point dans l'Ecriture; mais il le fit pour se moquer de La Fontaine, qui le crut bonnement. Sa crédulité paratt encore manifeste dans le duel qu'il eut, à cause de sa femme, avec un de ses amis, le capitaine Poignan. Mais ici, est-ce vraiment de la cré- dulité ? Le capitaine Poignan se plaisait dans la maison de La Fontaine et surtout avec sa femme, dont le fabuliste n'était pas encore séparé. Poignan-n'était ni d'âge ni de figure à troubler le repos d'un mari; cependant, on en fit de mauvais rapports à La Fontaine, et on lui dit qu'il était deshonoré s'il ne se bat- tait pas. Frappé de cette idée, il sort de bon matin et va frapper k la porte de son ami, l'éveille, lui dit de s'habiller et de le suivre. Poignan, qui ne savait ce que tout cela si- gnifiait, sort avec lui. Ils arrivent dans un endroit écarté, hors de la ville. » Je veux me battre avec toi, on me l'a conseillé, » lui dit La Fontaine, et, après lui en avoir expli- qué le motif, il tire son épée et se met en garde, sans attendre la réponse de Poignan, qui en fait autant de'son côté. Le combat ne fut pas long; le capitaine lui fit sauter, du premier coup, j'épée de la main, et le poëte se déclara satisfait. On a voulu que nous nous battions, dit-il à son ami en lui prenant le bras; nous nous sommes battus. Mainte- nant, viens déjeuner et retourne chez ma femme tant que cela te plaira. » L'indépendance des idées et du caractère de La Fontaine, indépendance qui est visible par le trait cité par .Brossette, fut sans doute pour quelque chose dans le peu de faveur dont le fabuliste jouissait à la cour de Louis XIV. Le grand roi daigna pourtant le recevoir; mais là encore son étourderie lui joua un mauvais tour. Il devait présenter au monarque le manuscrit de quelques nouveaux livres de ses fables, et, après la présenta- tion, se confondant en saluts assez gauches, il se mit à retourner avec inquiétude toutes les poches de son habit. Peine inutile! le manuscrit était resté à la maison, a Ce sera pour une autre fois, monsieur de La Fon- taine, lui dit Louis XIV en souriant avec bonté. Néanmoins, on peut croire qu'un bon- homme si distrait devait peu convenir au monarque à grande perruque, si strict sur l'étiquette. Le genre de lu fable devait, en outre, sembler trop mesquin à un homme d'un esprit si solennel. C'est ce que Voltaire a si bien expliqué: « Vous me demandez, dit-il dans une de ses lettres, pourquoi Louis XIV ne fit pas tomber ses bienfaits sur La Fontaine comme sur les autres gens de lettres qui firent honneur au grand siècle. Je vous dirai d'abord qu'il ne goûtait pas assez le genre dans lequel ce conteur char- mant excella. Il traitait les fables de La Fon- taine comme les tableaux de Teniers, dont il ne voulait voir aucun' dans ses apparte- ments.. On connaît le mot de Louis XIV nOtez-moi ces magots! » La réception de La Fontaine à l'Académie française donna au roi l'occasion de manifester son déplaisir. La mort de Colbert (1683) ayant laissé un fauteuil vacant, deux candidats se présentè- rent, La Fontaine et Boileau. Louis XIV donna ouvertement son appui à ce dernier, et il est hors de doute que la muse sévère de Boileau lui agréait mieux celle qui inspira les Contes et même les Fables; il ai- mait mieux lire l'épltre sur le Passage du lihin et l'ode sur la Prise de Namur, toute, mauvaise qu'elle est, que Joconde ou Delphé- gor. Le parti dévot objectait aux partisans de La Fontaine, non-seulement ses vers, mais sa vie, et, par surcroit, le Bonhomme était, dit-on, à cette époque même et quoique âgé de soixante-trois ans, l'ami beaucoup trop in- time de la Champmeslé. L'Académie montra une indépendance véritable. Malgré les pres- sions de toutes sortes, elle nomma La Fon- taine. Mais Louis XIV fit attendre plusieurs mois la sanction royale. Le poëte lui adressa, sur ses victoires de la guerre des Flandres, une ode qui radoucit un peu le monarque; néanmoins, il fallut qu'un autre fauteuil fût devenu vacant, et qu'y eût été donné à Boileau, pour qu'il ratifiât en même temps les deux élections. Il le fit par ces paroles caractéristiques Le choix que vous avez fait de M. Despréaux m'est fort agréable; il sera approuvé de tout le monde. Vous pou- vez incessamment recevoir La Fontaine; il a promis d'être sage, n La Fontaine aimait beaucoup l'Académie; il se rendait à toutes les séances, et l'on di- sait quelquefois que c'était principalement pour toucher le jeton de présence, dont la valeur était d'un écu, petite somme qui n'é- tait pas à négliger, dans l'état de détresse où se trouvaient toujours ses finances. Il y mettait cependant de la discrétion. On rap- porte qu'un jour il arriva en retard son nom était déjà barré sur la feuille; mais, comme tout le monde l'aimait, les académiciens di- rent, d'un commun accord, qu'il fallait fair"e, cn sa faveur, une exception à la règle. «Non, messieurs, -teur dit-il cela ne serait" pas juste; je suis venu trop tard, c'est ma faute. ̃ C'est à l'Académie, et par suite d'une dis- traction, qu'il eut sa grande querelle avec Furetière, querelle 'd'autant plus remarqua- ble qu'on ne lui en connatt que deux dans toute sa vie, car ce beau génie, ce grand poëte, dont. le fonds était la mansuétude, la bonté, la tendresse ne se mit en colère que deux fois. Quand l'Académie mit aux voix l'exclusion de Furetière, comme ayant fait injure au corps tout entier en^publiant pré- maturément son dictionnaire, La Fontaine, qui voulait mettre une boule blanche, se trompa et mit une boule noire. Furetière, n'écoutant que son ressentiment, ne voulut point accueillir cette justification et publia contre le fabuliste un pamphlet, un de ses factums, où il le tournait en ridicule. Il lui reprochait, entre autres choses, de n'avoir jamais su, quoique maître des eaux et forêts, distinguer le bois de grume du bois de mar- menteau, ce que La Fontaine lui avait naïve- ment avoué lui-môme, en lui disant que cet article de son dictionnaire l'avait vivement intéressé. Furetière partait de là pour lui reprocher son ignorance crasse. Le Bon- homme lui décocha malignement cette épi- gramme, qui avait trait à un accident de l'existence de son adversaire Toi qui crois tout savoir, merveilleux Furetière, Qui décides toujours, et sur toute matière, Quand, de tes chicanes outré, Guilleragues t'eut rencontré, Et, frappant sur ton dos comme sur une enclume, Eut, à coups de bâton, secoué ton manteau, Le bâton, dis-le-nous, était-ce bois de grume Ou bien du bois de marmenteau 7 La seconde grande colère du Bonhomme eut aussi une cause toute littéraire, où le bon droit était de son côté. Lulli lui ayant de- mandé, à bref délai, les paroles d'un opéra, dont la musique devait être merveilleuse, La Fontaine se mit courageusement à la besogne, esquissa le scénario, dessina le dia- logue, le remania et le ratura au gré du compositeur difficile; puis, quand tout est prêt, il apprend que Lulli a transporté toute sa musique à l'opéra de Quinault, Proser- pine, et que son travail lui reste en porte- feuille. Il y avait de quoi se fâcher aussi lança-t-il à Lulli quelques bonnes épigram- mes, entre autres celle qui commence par ces vers Le Florentin Montre à la fin Ce qu'il sait faire. Des épigrammes! la haine de La Fontaine n'allait pas au delà. Encore se réeoncilia-t-il avec Lulli, parce que Mme de Thianges les fit trouver face à face à un excellent dîner. Malgré sa promesse d'être sage, promesse enregistrée par Louis XI V, La Fontaine ne changeait pas de manière de vivre à soixante ans et plus, il parlait encore d'amour et met- tait même, dans ses affections passagères, la même inconstance qu'à vingt ans. C'est ce dont il s'excuse, d'une manière si char- mante, dans une épîtreà Mme de La Sablière: Ne point errer est chose au-dessus de mes forces; Mais aussi de se prendre à toutes les amorces, Pour tous les faux brillants courir et s'empresser J'entends que l'on me dit ̃ Quand donc veux-tu [cesser? • Plus tard encore, chez Mme d'Hervart, dans une société déjeunes femmes, gracieuses et séduisantes, il trouvait encore moyen de s'enflammer. « Vous pouvez vous moquer de moi tant qu'il vous plaira, écrivait-il à l'abbé Vergier au sujet dune de'ses passions, je vous le permets; et si cette jeune divinité, qui est venue troubler mon repos, y trouve un sujet de se divertir, je ne lui en saurai pas mauvais gré. A quoi servent les rado- teurs, qu'à faire rire les jeunes filles? » Ses dernières années furent exemplaires. Son indolence vis-à-vis de la religion, comme en tout le reste, était notoire; le clergé en- treprit d'y mettre bon ordre et de le conver- tir bel et bien. Du reste, La Fontaine, sûr de sa conscience et de la sincérité de son cœur, ne croyait pas avoir accompli de grands méfaits. Le difficile était de lui faire désa- vouer publiquement ses Contes. Le Bonhomme croyait si peu avoir mérité tant de colères en les composant, qu'étant malade et exhorté, par son confesseur, à réparer le scandale de sa vie et de ses œuvres à l'aide d'aumônes Je ne suis pas riche, répondit-il; înais tenez on va faire une nouvelle édition de mes Contes, j'en donne le prix aux pauvres. » Le confesseur, presque aussi simple que lui, accepta de grand cœur il dut être bien reçu quand il rapporta cette nouvelle à la congré- gation La conversion en règle du poëte fut entreprise par le P. Pougec, oratorien, qui sut gagner ses bonnes grâces. Il lui fit lire le Nouveau Testament. En lui rendant le volume Je vous assure, dit le malade, que le Nouveau Testament est un bon livre; oui, par ma foi, un fort bon livre; mais il y a un article sur lequel je ne me suis pas rendu, c'est celui de l'éternité des peines. Je ne comprends pas comment cette éternité peut s'accorder avec la bonté de Dieu. » dit de même à son directeur, qui lui avait prêté un saint Paul « Je vous rends votre livre; ce saint-là n'est pas mon homme, Ainsi la bonté, qui faisait le fonds de son caractère, persistait chez lui jusqu'au bout et le domi- nait au milieu de toutes les autres préoccu- pations. Enfin, le P. Pouget le décida au dé- saveu de ses Contes. Le 12 février 1693, en présence d'une députation de l'Académie, il déclara désapprouver cette partie profane de ses œuvres, les détester du fond du cœur, et fit vœu, s'il revenait en bonne santé, de ne plus consacrer son talent qu'à des œuvres pieuses. Le clergé avait réussi. On prétend même qu'à partir de ce jour il porta un cilice, ce que Louis Racine a rapporté dans ces vers Vrai dans tous ses écrits, vrai dans tous ses discours, Vrai dans sa pénitence à la fin de ses jours, Du maître qu'il approche il prévient la justice, Et l'auteur de Joconde est armé d'un cilice. Toujours est-il que La Fontaine passa les deux dernières années de sa vie dans des pratiques de piété, tout au moins dans des lectures et des pensées graves. Voici une des dernières lettres qu'il ait écrites; elle est adressée à son ami Maucroix • Tu te trom- pes assurément, mon cher ami, s'il est bien vrai, comme M. de Soissons me l'a dit, que tu me croies plus malade d'esprit que de corps. Il me l'a dit pour tâcher de m'inspirer du courage, mais ce n'est pas de quoi je manque. Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a pas à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais, il me prit, au milieu de la rue du Chantre, une si grande faiblesse, que je crus véritable- ment mourir. Omon cher! mourir n'est rien; mais songes-tu que je vais comparaitre de- Vant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que Urreçoives ce billet, les portes de l'éter- nité seront, peut-être, ouvertes pour moi a La Fontaine expira peu de temps après avoir écrit cette lettre; il était âgé de près de soixante-quatorze ans. Résumons, en quelques traits rapides, le caractère de son génie. Sa gloire poétique est fondée sur ses Contes et sur ses Fables. Les premiers outragent trop souvent la mo- rale, mais sont pleins de finesse élégante et de verve spirituelle. Les fables ont un charme irrésistible et sont devenues le li- vre universel, le manuel de tous les âges et de toutes les conditions. On n'a rien t'ait de plus achevé que le Chêne et le Roseau, les Animaux malades de la peste, le Meunier, son fils et l'âne, l'Huître et les plaideurs, le Berger et le roi, le Paysan du Danube, le Vieillard et les trois jeunes hommes, le Save- tier et le financier, les Deux amis, 'les Deux pigeons et cent autres perles de composition et de style, qui sont dans toutes les mémoires et qu'on relira à jamais. La Fontaine a fait de l'apologue, genre inférieur jusqu'à lui, un petit drame complet dans un cadre resserré. S'il a emprunté le plus grand nombre de ses sujets, il les a interprétés avec une délicieuse originalité, et il en a fait de véritables créa- tions. Quel imitateur que celui qui a mérité ce surnom d'lnimitnbie, consacré par toutes les nations Nul n'a retrouvé, en effet, cette grâce exquise, cette bonhomie malicieuse, cette naïveté piquante, ce naturel et cette simplicité unis à un art si parfait, cette sou- plesse de génie, ce bon sens supérieur, cette candeur charmante avec laquelle il fait par- ler et agir ses personnages. Sa morale n'est pas toujours irréprochable, et il lui est échappé quelques préceptes d'égoïsme pra- tique. Mais, en général, ses œuvres sont empreintes de sa douceur enjouée, de sa bonté native et de sa sensibilité. La Fontaine a aussi composé des comédies, des opéras, des poëmes et des poésies diver- ses, où se retrouvent quelques-unes de ces qualités, mais qui n'ont rien ajouté à sa gloire. Citons seulement les Amours de Psy- ché et de Cupidon (1669, in-so), roman mêlé de vers, imité d'Apulée le Quinquina, poëme (1682, in-80); la Captivité de saintMalo, poème (1673). Parmi ses comédies, l'Eunuque, tra- duit de Térencej'le Florentin; la Coupe en- chantée; Je vous prends sans vert; tiagotiu, Ces œuvres ont été réunies sous le titre de Pièces de théâtre de J. La Fontaine (La Haye, 1702, in-12). Fénelon a fait de lui ce magnifique éloge « Dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce, si Horace a paré la philosophie d'ornemerfts" poétiques plus variés et plus attrayants, si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité, si Virgile, enfin, a été plus touchant et plus harmonieux. n V. dans ce Dictionnaire les articles consa- crés aux CONTES et surtout aux FABLES de La Fontaine. La Fontaine (ÉDITIONS ILLUSTRÉES DE). NOUS avons dit un mot, dans l'article que nous avons consacré aux Fables de La Fontaine, des belles éditions anciennes avec gravures celle d'Amsterdam (1685, 2 vol. in-S°), gra- vures de Romain de Hooge; celle de Paris (1695), gravure d'Eisen, édition dite des Fer- miers généraux; celle d'O..dry, gravée par Cochin (1755, 4 magnifiques in-fol.). Ces beaux livres ne sont pas des éditions illus- trées comme on les comprend de nos jours; les gravures d'Eisen sont d'une touche fine et spirituelle; les dessins d'Oudry, au nom- bre de 275, sont admirables; mais on n'y trouve pas ce qu'il y a dans les illustrations contemporaines, l'interprétation originale qui superpose une seconde œuvre àia première et ouvre à l'artiste une plus large carrière. Deux dessinateurs contemporains, Grandville et Gustave Doré, ont interprêté La Fontaino de deux manières bien différentes. Nul autre mieux que Grandville, le peintre ordinaire des animaux et des plantes, no semblait appelé à traduire supérieurement Cette ample comédle aux cent actes divers du fabuliste; il n'est cependant parvenu à faire qu'une œuvre ingénieuse. Presque tous ses personnages humains sont manqués; il leur donne des laideurs et des difformités que rien n'explique; en revanche, les animaux sont parfaitement saisis, pleins d'expression et de malice. Les plus réussies des vignettes de Grandville sont le Renard et le Corbeau, les Voleurs et l'Ane, la Cigale et la Fourmi. Dans cette dernière, le dessinateur a représenté la fourmi par une bonne et grosse fermière, chaudement vêtue; la cigale est une pauvre chanteuse des rues, à peine vêtue de mau- 'vaises loques et réduite à demander l'au- mône. Le plus souvent, Grandville dessine la scène telle que l'a dépeinte le fabuliste, et l'interprète dans les fonds; ainsi, pour le Benard et le Corbenu, les deux animaux sont au premier plan; maître corbeau du haut de son arbre laisse tomber le fromage que guette maître renard; au second plan, un chasseur enjôle une paysanne. De même pour les Vo- leurs et l'Ane; derrière la scène principale, deux fantassins se querellent à propos d'une bonne d'enfant, et un sergent madré inter- vient comme troisième larron. Le La lion- taine illustré, par Grandville, est de 1838 (in-so); celui de Gustave Doré, magnifique in-fol., orné de cent grandes gravures et d'un nombre considérable de vignettes, est de 1867. Il sort de la maison Hachette. Toute comparaison est impossible entre ces deux œuvres si dissemblables. Grandville s'était proposé de traduire les fables elles-mèines, d'interpréter la pensée de l'auteur, de don- ner à ses animaux les vices et les ridicules que le fabuliste avait eu l'intention de flagel- ler. Tout autre était le but de Gustave Doré; ce qu'il voulait faire, c'était un de ces beaux livres illustres à grand format, dans les- quels la partie décorative est la principale. C'était bien l'affaire d'un. artiste qui a plus de fougue et de fécondité que de délicatesse et de tini. Il n'en, a pas moins montré une grande souplesse de talent dans les dessins placés en tête de chaque fable et dans les culs-de-lampe qui les-terminent. Certains de ces morceaux sont de petits chefs-d'œuvre de grâce et de naïveté. Mais c'est surtout dans les grandes compositions, alors que son crayon peut courir en liberté, qu'il retrouve les qualités qui lui ont valu une réputation si méritée. Qu'un sujet se prête aux grandes lignes architecturales, qu'il appelle les châ- teaux de la Renaissance aux balustrades ar- moriées, les bois touffus et ombreux ou un filet de lumière se joue d'une façon capri- cieuse, qu'il comporte les paysages désolés, les vallées mystérieuses ou les scènes fantas- tiques, et le crayon de l'artiste retrouve aussitôt son incomparable magie. Parmi les plus remarquables compositions, nous cite- rons les Animaux malades de la peste, le Chêne et le Roseau, le Lion et le Moucheron, le Cerf se voyant dans l'eau, le Loup et les Brebis, la Mon et le Bûcheron, le Renard et les Raisins, le Lion amoureux. Dans certaines de ces compositions, on trouve parfois comme une réminiscence des scènes espagnoles et de Don Quichotte, notamment dans le Meu- nier, son fils et l'âne; somme toute, l'illustra- tion des fables de La Fontaine fait honneur à l'imagination de l'artiste et à la fécondité de son crayon. c Ln Fontaine (HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES DE), par Walckenaer (1824, in-8o). L'ouvrage, malgré l'intérêt du sujet et l'exacti- tude des recherches, est trop volumineux pour plaire tous les lecteurs, et nous reconnais- sons, avec M. de Feletz, que le bon La Fon- taine serait extrêmement étonné s'il pouvait voir le gros volume dont il est la matière et le sujet. Il aurait quelque peine à concevoir que l'histoire de cet homme, qui passait une partie de son temps à dormir et l'autre à ne rien faire, occupât tant d'espace, et que sa vie, dont il nous a donné un si plaisant abrégé, offrit tant de matériaux à la critique, et pût s'étendre dans une narration de 500 pages et plus. Disons, toutefois, que, si La Fontaine lisait cette biographie, il ne la trouverait peut-être pas trop longue, et qu'il serait en- chanté de son historien. Il se féliciterait d'a- voir été jugé par un homme qui le connaît si bien et qui aiine tant sa personne et ses ou- vrages. Cette étude est divisée en six li- vres on y suit la vie et les travaux du fa- buliste depuis sa naissance jusqu'à l'âge de quarante ans, puis de quarante à quarante- huit, de quarante- huit à cinquante-huit, de cinquante-huit à soixante-quatre, et enfin de soixante-quatre à soixante-quatorze ans,epo- que de sa mort. Personne, avant Walckenaër, n'avait indiqué avec tant de soin la corréla- tion qui existe entre telle ou telle production de La Fontaine et tous les petits événements de son existence intime. Ce n'est pas seule- ment le poëte que Walckenaër a su faire re- vivre. Il ne l'a point séparé de son milieu. Il l'a placé devant nous avec tout son entou- rage. Le siècle entier se retrouve dans ce li- vre excellent, et l'auteur ne se contente pas d'aimer tous les personnages qu'il met en scène, il les fait aimer aux lecteurs. On sou- haiterait seulement que ce li"ro fût écrit