426 LA REINE MARGOT.
Personne que Votre Majesté et moi.
Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
A propos des poules noires?
– Oui.
Elles sont prêtes, madame.
Ah si vous étiez juif! murmura Catherine.
Moi, juif, madame, pourquoi ?
Parce que vous pourriez lire les livres pré-
cieux qu'ont écrit les Hébreux sur les sacrifices. Je
me suis fait traduire l'un d'eux, et j'ai vu que ce
n'était ni dans le cœur ni dans le foie, comme les
Romains, que les Hébreux cherchaient les présa-
ges c'était dans la disposition du cerveau et dans
la figuration des lettres qui y sont tracées par la
main toute-puissante de la destinée.
Oui, madame, je l'ai aussi entendu dire par
un vieux rabbin de mes amis.
Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi des-
sinés qui ouvrent toute une voie prophétique seu-
lement, les savants chaldéens recommandent.
-Recommandent. quoi ? demanda René, voyant
que la reine hésitait à continuer.
Recommandent que l'expérience se fasse sur
des cerveaux humains, comme étant plus dévelop-
pés et plus sympathiques à la volonté du consul-
tant.
Hélas madame, dit René, Votre Majesté sait
bien que c'est impossible
Difficile du moins, dit Catherine car, si nous
avions su cela à la Saint-Barthélemy. hein, René! 1
quelle riche récolte! Le premier condamné. j'y
songerai. En attendant, demeurons dans le cercle
du possible. La chambre des sacrifices est-elle pré-
parée?
– Oui, madame.
– Passons-y.
René alluma une bougie faite d'éléments étran-
ges, et dont l'odeur, tantôt subtile et pénétrante,
tantôt nauséabonde et fumeuse, révélait l'introduc-
tion de plusieurs matières; puis, éclairant Cathe-
rine, il passa le premier dois la cellule.
Catherine choisit elle-n«ême parmi tous les in-
struments de sacrifice un couteau d'acier bleuissant,
tandis que René allait chercher une des deux poules
qui roulaient dans un coin leur œil d'or inquiet.
Comment procéderons-nous?
Nous interrogerons le foie de l'une et le cer-
veau de l'autre. Si les deux expériences nous don-
nent les mêmes résultats, il faudra bien croire,
surtout si ces résultats se combinent avec ceux pré-
cédemmeni obtenus.
Par où commencerons-nous?
Par l'expérience du foie.
C'est bien, dit René; et il attacha la poule sur
le petit autel à deux anneaux placés aux deux ex-
trémités, de manière que l'animal, renversé sur le
dos, ne pouvait que se débattre sans bouger de
*)k*re.
Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup
de couteau. La poule jeta trois cris, et expira après
s'être assez longtemps débattue.
– Toujours trois cris, murmura Catherine, trois
signes de mort.
Puis elle ouvrit le corps.
Et le foie penchant à gauche, continua-t-elle,
toujours à gauche; triple mort suivie d'une dé-
chéance. Sais-tu, René, que c'est effrayant?
– Il faut voir, madame, si les présages de la se-
conde victime coïncideront avec ceux de la pre-
mière.
René détacha le cadavre de la poule et le jeta
dans un coin. Puis il alla vers l'autre, qui, jugeant
de son sort par celui de sa compagne, essaya de s'y
soustraire en courant tout autour de la cellule, et
qui, enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola
par-dessus la tête de René, et s'en alla dans son
vol éteindre la bougie magique que tenait à la main
Catherine.
Vous le voyez, René, dit la reine. C'est ainsi
que s'éteindra notre race. La mort soufflera dessus,
et elle disparaîtra de la surface de la terre. Trois
fils, cependant, trois fils murmura-t-elle triste-
ment.
René lui prit des mains la bougie éteinte, et alla
la rallumer dans la pièce à côté.
Quand il revint, il vit la poule qui s'était fourré
la tête dans l'entonnoir.
– Cette fois, dit Catheriner j'éviterai les cris, car
je lui trancherai la tête d'un seul coup.
Et, en effet, lorsque la poule fut attachée, Cathe-
rine, comme elle l'avait dit, d'un seul coup lui
trancha la tête. Mais, dans la convulsion suprême,
le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit pour ne
plus se rouvrir.
Vois-tu, dit Catherine épouvantée. A défaut de
trois cris, trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils
mourront tous trois. Toutes ces âmes, avant de par-
tir, comptent et appellent jusqu'à trois. Voyons
maintenant les signes de la tête.
Alors Catherine abattit la crête pâlie de l'animal,
ouvrit avec précaution le crâne; et, le séparant de
manière à laisser à découvert les lobes du cerveau,
elle essaya de trouver la forme d'une lettre quel-
conque sur les sinuosités sanglantes que trace la di-
vision de la pulpe cérébrale.
Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses
deux mains, toujours et cette fois le pronostic est
plus clair que jamais. Viens et regarde.
René s'approcha.
Quelle est cette lettre ? lui demanda Catherine
en lui désignant un signe.
– Un H, répondit René.
– Combien de fois répété ?
René compta.
Quatre, dit-il.
Eh bien! eh bien est-ce cela? Je ie vois,