H4 LA REINE MARGOT.
pointu, au sommet duquel grinçait une girouette.
Cette lanterne de bois ofirait huit ouvertures que
traversait, comme cette pièce héraldique qu'on ap-
pelle la fasce traverse le champ du blason, une es-
pèce de roue en bois, laquelle se divisait par le mi-
lieu, afin de prendre, dans des échancrures taillées
à cet effet, la tête et les mains du condamné ou des
condamnés que l'on exposait à l'une ou l'autre,
ou à plusieurs de ces huit ouvertures.
Cette construction étrange, qui n'avait son ana-
logue dans aucune des constructions environnantes,
s'appelait le pilori.
Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et
boiteuse, au toit taché de mousse comme la peau
d'un lépreux, avait, pareille à un champignon,
poussé au pied de cette espèce de tour.
Cette maison était celle du bourreau.
Un homme était exposé et tirait la langue aux
passants c'était un des voleurs qui avaient exercé
autour du gibet de Montfaucon, et qui avait par ha-
sard été arrêté dans l'exercice de ses fonctions.
Coconas crut que son ami l'amenait voir ce cu..
rieux spectacle, et il se mêla à la foule des ama-
teurs qui répondait aux grimaces du patient par
des vociférations et des huées. Coconas était natu-
rellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort; seule-
ment il eût voulu qu'au lieu des huées et des voci-
férations cé fussent des pierres que l'on jetât au
condamné assez insolent pour tirer la langue aux
nobles seigneurs qui lui faisaient l'honneur de le
visiter.
Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur
sa base pour faire jouir une autre partie de la place
de la vue du patient, et que la foule suivit le mou-
vement de la lanterne, Coconas voulut-il suivre le
mouvement de la foule mais la Mole l'arrêta en
lui disant à demi-voix
Ce n'est point pour cela que nous sommes ve-
nus ici.
– Et pourquoi donc sommes-nous venus alors? 2
manda Coconas.
Tu vas le voir, répondit la Mole.
Les deux amis se tutoyaient depuis le lendemain
de cette fameuse nuit où Coconas avait voulu éven-
trer la Mole.
Et la Mole conduisit Coconas droit à la petite fe-
nêtre de cette maison adossée à la tour, et sur l'ap-
pui de laquelle se tenait un homme accoudé.
– Ah ah c'est vous, messeigneurs dit l'homme
en soulevant son bonnet sang-de-bœuf et en décou-
vrant sa tête aux cheveux noirs et épais descendant
jusqu'à ses sourcils, soyez les bienvenus
Quel est cet homme? demanda Coconas cher-
chant à rappeler ses souvenirs, car il lui sembla
avoir vu cette tête-là pendant un des moments de
sa fièvre.
Ton sauveur, mon cher ami, dit la Mole, celui
qui t'a apporté au Louvre cette boisson rafraîchis-
sante qui t'a fait tant de bien.
Oh oh fit Coconas, en ce cas, mon ami.
Et il lui tendit la main.
Mais l'homme, au lieu de correspondre à cette-
avance par un geste pareil, se redressa, et, en se re-
dressant, s'éloigna des deux amis de toute la dis-
tance qu'occupait la courbe de son corps.
– Monsieur, dit-il à Coconas, merci de l'hon-
neur que vous voulez bien me faire, mais il est pro-
bable que si vous me connaissiez vous ne me le fe-
riez pas.
– Ma foi, dit Coconas, je déclare que, quand
vous seriez le diable, je me tiens pour votre obligé,
car sans vous je serais mort à cette heure.
Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit
l'homme au bonnet rouge; mais souvent beaucoup
aimeraient mieux voir le diable que de me voir.
Qui êtes-vous donc? demanda Coconas.
Monsieur, répondit l'homme, je suis maître
Caboche, bourreau de la prévôté de Paris
Ah! fit Coconas en retirant sa main.
Vous voyez bien dit maître Caboche.
Non pas je toucherai votre main, ou le dia-
ble m'emporte! Étendez-la
En vérité? `? n
Toute grande.
Voici
Plus grande. encore. bien
Et Coconas prit dans sa poche la poignée d'or
préparée pour son médecin anonyme et la déposa
dans la main du bourreau.
– J'aurais mieux aimé votre main toute seule,
dit maître Caboche en secouant la tête, car je ne
manque pas d'or, mais de mains qui touchent la
mienne, tout au contraire, j'en chôme fort. N'im-
porte Dieu vous bénisse, mon gentilhomme!
– Ainsi donc, mon ami, dit Coconas regardant
avec curiosité le bourreau, c'est vous qui donnez la
gêne, qui rouez, qui écartelez, qui coupez les têtes,
qui brisez les os. Ah ah je suis bien aise d'avoir
fait votre connaissance.
Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas
tout moi-même car, ainsi que vous avez vos la.
quais, vous autres seigneurs, pour faire ce que vous
ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui font
la grosse besogne et qui expédient les manants.
Seulement, quand, par hasard, j'ai affaire à des-
gentilshommes, comme vous et votre compagnon
par exemple, oh 1 alors, c'est autre chose, et je me
fais un honneur de m'acquitter moi-même de tous
les détails de l'exécution, depuis le premier jus-
qu'au dernier, c'est-à-dire depuis la question jus-
qu'au décollement.
Coconas sentit malgré lui courir un frisson dans.
ses veines, comme si le coin brutal pressait ses jam-
bes et comme si le fil de l'acier effleurait son co.s.