INTRODUCTION XXXIII niant de survivre au naufrage de son œuvre. A plus forte raison est-ce tout charme et plaisir de découper, dans les pages des maîtres, l'expression pure ou la noble maxime. Du moyen âge nous avons tiré, en dehors des simples constatations historiques dont il faut se contenter la plupart du temps, ce que nos vieux auteurs récèlent de meil- leur emplois vifs, originaux, instructifs et d'un style net, sauf la vétusté. Pour le XVIe siècle, nous avons mois- sonné copieusement sur la riche floraison de la Pléiade, de Montaigne, d'Amyot, de saint François de Sales, et colligé avec abondance-les poètes, les historiens, les conteurs. Au XVIIe siècle, à cette ère d'épanouissement et.de maturité où nos séjours se sont prolongés de préférence, nous avons demandé bien des courts modèles de-ses qualités harmonieuses l'ordre, la clarté, la mesure, le bon goût, l'élégance. Et le XVIIIe nous a distillé le suc de sa prose abstraite, la langue de Montesquieu et de Condillac, joint à la pompe de Buffon, au coloris de Rousseau, à la vivacité de Voltaire. Sur ces divers domaines nous nous sommes rencontrés maintes fois avec Littré; maintes fois nous lui avons emprunté des parcelles de ses richesses documentaires, et nous le recon- naissons avec une franchise égale à celle de l'illustre savant lorsqu'il soldait et au-delà son compte de débiteur envers Pougens et Lacurne de Sainte-Palaye. Il est impossible, en effet, que les auteurs de Dictionnaires ne se prêtent, à l'occasion, un appui mutuel et tel collecteur d'exemples -se montrerait fort chatouilleux sur la propriété de ses citations, fussent-elles de prèmière ou de deuxième main, qui ne pourrait s'empêcher de mettre constamment à contribution les travaux de ses émules-, ici pour fortifier un article, là pour remplir une lacune. N'est-ce pas tout à fait le cas d'appliquer cette sage maxime de Cicéron, qu'il ne faut pas être trop âpre à défendre son droit, et qu'il est souvent bon. d'en abandonner quelque chose? Si riche que soit un lexico- graphe de son propre fonds, que de lectures lui auront échappé! Force est à lui de jeter les yeux fréquemment sur la tâche d'autrui, afin d'en tirer secours, aide, enrichissement..Ce sont des corrections indiquées, des oublis réparés, ou des leçons précieuses dont il est indispensable de faire son profit, et qu'on se prête réciproquement. Donc, même en le devançant et en l'antidatant par rapport à l'histoire d'une multitude de termes, nous avons utilisé grandement Littré pour les justifications des sens, comme nous avons utilisé Schéler pour l'éclaircissement des doutes étymologiques ou Lafaye pour la théorie et les distinctions subtiles des syno- nymes. Mais il est un point où nous avons dû nous séparer définitivement nous avons cheminé seuls à travers le dix-neuvième siècle parce que nous voulions poursuivre la route jusqu'au bout et ne nous arrêter qu'à la limite extrême. Littré pensait avec sa haute raison que les auteurs anciens avaient la prédominance sur les nouveaux, en ce qui regarde la connaissance des significations. Il consta- tait, toutefois, que les modernes méritaient d'avoir leur tour car ils témoignent de l'état présent de la langue, ils indiquent ce qui leur est essentiellement propre les nouvelles acceptions, les nou- velles combinaisons, ce qu'il appelle. les nouvelles faces des mots. Excellent principe, excellente théorie, mais dont il n'a pas suffisamment osé la mise en pratique. Il est resté à la marge de notre époque. Fut-ce hésitation ou scrupule, défaut de temps ou manque d'espace il s'est arrêté à mi-chemin de la période contemporaine. Il,s'est contenté d'écorcer une matière extraordinairement riche, d'en détacher quelques minces lamelles, et cette pénurie inflige à son œuvre admirable à tant d'autres égards une infériorité certaine. Victor Hugo et Lamartine y sont rares. Musset n'y paraît guère. Sainte-Beuve n'y brille que par étincelles fort distantes. On y:cherche la phrase étonnamment surchargée et-pléthorique de Théophile Gautier, mais si pleine de mots à saillies et à reliefs, si décorative; on y cherche. encore, à l'état de menus fragments, de courts lambeaux, d'apparences, de souvenirs, de simples rappels nominatifs la perfection classique de Mérimée, la flexible élégance de lVodier; la période solide de M. de Sacy, la diction sobre et forte de Guizot, l'ampleur harmonieuse et mâle de ces prosateurs de premier ordre Lamennais, Augustin Thierry, et de ce vigoureux poète Leconte de Lisle la limpidité de George Sand, l'éclat pictural de Paul de Saint-Victor ou d'Eugène Fromentin; et la langue technique, individuelle, de Balzac et de ses descendants, de Flaubert et des Goncourt, ces infatigables curieux de la civilisation moderne, ces malades de la passion du style compliqué, savant,' rempli de nuances et de recherches.. Je sais bien qu'on professe d'extrêmes sévérités à l'égard de la littérature du xixe siècle et que surtout on incrimine fort celle d'aujourd'hui; je sàïs bien-qu'on l'accuse de phraséologie vague et d'affectation, de raffine-