XXXII INTRODUCTION
absolument contraire aux lois de la composition. Enfin, dans son large éclectisme, il a trouvé des coins réservés
même pour y loger les métaphores de l'argot l'argot, la langue verte des bandits, cette langue indéfinissable
qui.a directement pour parente celle des bohèmes de tout pays, le slang anglais, le. calo espagnol l'argot enfin,
qui a sa littérature aussi, et se réclame des noms de Villon, d'Eugène Sue et de Victor Hugo.
Mais, de fait, le moyen âge, les patois, le parler populaire, les anomalies de l'usage et les singularités des'
auteurs, ne sont ici que des fragments complémentaires de la matière principale, -c'est-à-dire de la bonne et
durable langue française, justifiée, par la pratique de nos trois grands siècles littéraires, consacrée par la
sanction de l'Académie, constatée, fortifiée, embellie par les exemples des écrivains.
Les exemples sont l'accompagnement indispensable d'un Dictionnaire, à la façon dont on en comprend de
nos jours l'exécution. Au xvne siècle, Richelet se prit à en insérer dans la trame de son vocabulaire, mais très
clairsemés, mais répandus sans règle, au hasard de la rencontre. Voltaire y songea; il fit clairement sentir de
quel secours pourrait être une collection abondante d'extraits pour redonner du corps et de l'ampleur à la.
partie nue, décharnée, au squelette de la théorie. On n'ignore point la haute réputation dont jouit en Angleterre
l'œuvre de Johnson, non pas seulement à cause de la sagacité si fine et de la clarté si. lumineuse qui en
distinguent les définitions, mais pour. le choix exquis des passages empruntés aux poètes, aux philosophes, aux
théologiens les plus éminents de la littérature britannique. Ces passages ont été cueillis avec un tel art, disposés
avec un tel goût, qu'on en répute la lecture attrayante, témoin l'historien Robertson assurant avoir dévoré le
livre d'un bout à l'autre. Et pareillement Littré, dans notre pays, a montré par une exécution magistrale
combien l'intercalation des exemples sert à modifier, corriger, élargir la classification des sens. Il est
parfaitement reconnu désormais qu'ils forment la partie la plus utile d'un Dictionnaire, et que les meilleurs
éclaircissements. sont là, soit que la valeur. d'une expression vous échappe, soit qu'on ait des doutes sur la
justesse et la propriété d'un terme. Ils en composent aussi la décoration et la richesse. De bonnes citations sont
les fleurs qui émaillent les sèches plates-bandes du champ lexicographique. Mais ces exemples, dussent-ils
représenter la quintessence du pur français, n'ont tout leur prix que lorsqu'ils viennent appuyés d'un
signalement complet, d'une authentication entière et formelle, permettant de recourir aux sources, immé-
diatement et à volonté. La phrase seule, sans autre escorte que le nom de l'auteur, n'a plus assez d'autorité,
elle ne contente, en cet état, ni la vue ni la curiosité. La méthode rudimentaire de Bescherelle, de Poitevin, de
Larousse, celle que nous avons suivie malheureusement au début, a été définitivement rejetée, en matière de
philologie. Il convient que l'originalité, des lectures ait son affirmation et son perpétuel commentaire. De plus,
ce système d'indications constantes a des avantages péremptoires. En même temps qu'il apporte le nom de
l'écrivain, le titre de l'œuvre, le chïffre du folio, il procure l'heureuse facilité de ressaisir aussitôt l'origine exacte
d'une foule de textes en vers ou en prose qui flottent à l'état vague dans l'esprit des lettrés. En rendant fort
aisées les lectures et les recherches, il y provoque par l'assurance d'une satisfaction prompte, il suscite, à
toute occasion, le désir de connaître davantage, le besoin de savoir le commencement et la fin. Sur un lambeau
de discours ou.de narration, qu'on entrevoit, d'aventure, brusquement une idée s'éveille, irrésistible,-et l'esprit
se.:sent entraîné dans une voie inattendue. C'est une scène entière, un épisode, un fait oublié, qu'il reconstitue
sur-le-champ; c'est une discussion scientifique à laquelle il se mêle tout à coup et dont il veut avoir la solution
c'est un sujet d'histoire dont l'allusion a frisé d'ariciens souvenirs, et avec lequel on rentre aussitôt en commu-
nication en feuilletant à nouveau des livres depuis trop longtemps négligés. Heureuses reprises de l'intelli-
gence et de la mémoire Et comme on a vite perdu de vue le modeste point de départ, l'humble phrase, qui a
donné le branle à cette soudaine curiosité
En 1877, Littré écrivait à un savant professeur, linguiste aussi, à qui son Dictionnaire et le nôtre auront' dû
bien des enrichissements offerts d'une main libérale, Littré, dis-je, écrivait'à M. Delboulle, l'auteur des
Matériaux pour. servir à l'histoire de la langue, que s'il eût eu à recommencer, il aurait soigné davantage les
exemples, choisi de prédilection les exemples signifiants, les belles pensées. Dans ce choix nous avons apporté,
autant dû moins qu'il était possible, une attention particulièrement vigilante. Il ne se voit guère d'écrivain un
peu digne dé ce nom, dont il n'y. ait à détacher quelques agréables morceaux, quelques jolis échantillons, mé-