INTRODUCTION XXXI phénomène de conservation qui permet de retrouver chez des paysans demeurés dans un long éloignement des grandes voies de communication, le parler des trouvères et des fableors, celui de Joinville et de Froissart! Aujourd'hui, tous ceux qui s'occupent de linguistique savent que les patois-ont une grammaire aussi régulière, une terminologie aussi homogène, parfois une syntaxe aussi arrêtée que les langues savantes. Ils ont leur valeur historique car l'étude des dialectes révèle des migrations sur lesquelles l'histoire se tait. Ils ont leur intérêt spécial et régional; car les gazettes juridiques, les comptes-rendus des sociétés de province, les récits des exploitations agricoles, foisonnent de mots qu'il est utile d'enregister et nécessaire de faire comprendre. Enfin, ils ont, en propre, leur intérêt moral et intellectuel; car le peuple des campagnes à gardé ses traditions naïves que l'on aime à recueillir avec une sorte de piété patriotique. Ce côté-là n'a pas semblé le moins digne d'inspirer la sympathie, l'étude, la curiosité, puisque la France entière s'est mise à dépouiller, province par pro- vince, ses productions de terroir, ses contes, chansons, légendes, cantiques et noëls, récits des veillées, imagi- nations de toutes sortes où tressaille la fibre populaire. La grande littérature elle-même en a senti l'attraction elle aussi s'est portée vers les patois, sous le prétexte de la couleur locale. Sans compter la comédie où, de date si ancienne, les Lucas et les Martine ont droit acquis de jargonner à leur aise, — le plus ordinairement à tort et à travers pour exciter le gros rire des spectateurs, le roman dé mœurs s'est accointé souvent avec la vraie langue paysannesque. Au xvme siècle, c'était Rétif de la Bretonne dont les personnages parlaient quelquefois bourguignon. Ce furent, au xixe siècle, George Sand et Balzac qui remirent à neuf de vieux mots très français, pris au lexique de nos provinces. Et la Picardie, la Normandie, le Morvan, le Poitou, le Quercy, le plantureux Nivernais, ont conservé leurs peintres fidèles, leurs conteurs adoptifs. L'application à récolter des formes anciennes qui bientôt auront disparu presque totalement du langage parlé de nos: populations, ne se limite donc point à des recherches érudites; il correspond à l'extrême faveur qu'ont obtenue, de nos jours, dans le domaine de la pensée, les études de campagne. Hier encore, on s'y jetait avec passion, à la suite des auteurs de la Mionette, de Madame Clctude, de la Mare au Diable et de la Petite Fadette. Il semblait qu'en cherchant le drame, l'idylle, l'amour au village, on voulût; pour ainsi dire, retourner à la source des sentiments humains absorbés et dénaturés par notre civilisation; En cette époque d'expansion industrielle si avancée, un goût très vif nous pousse vers l'agreste, vers le primitif nous avons tout un art nouveau, exclusivement adonné aux choses de la rusticité. Pour l'ensemble de ces motifs parce que les patois ont maintenu le sens précis d'un grand nombre de textes archaïques, dont il serait malaisé, sans eux, de rétablir l'exacte signification; parce que ces demi-dialectes, qui n'ont pu devenir des langues; nous fournissent quantité de dénominations techniques, ailleurs dépourvues d'équivalents; parce qu'ils ont aussi leurs documents et leurs témoignages, parce qu'ils parlent tour à tour à notre mémoire, à notre patriotisme, à notre imagination, le dictionnaire leur a ouvert ses colonnes, très généreusement. Non plus ne les a-t-il pas fermées au parler populaire des grandes villes, à ces formes, à ces images peu délicates sans doute mais nettes, expressives, promptes à figurer les objets par des caractères sensibles. Complai- samment il accueille les révélations piquantes de nos parisianismes, dont les tournures et les périphrases ont parfois des côtés si pittoresques. Il s'est fait tout hospitalier à l'égard du néologisme, néologisme de choses répondant à un objet réel, ou à une nécessité, à un progrès, à une transformation du temps; néologisme d'expres- sion, capricieux, variable, éphémère, tantôt issu de la fantaisie des auteurs à l'occasion d'une analyse nouvelle des sentiments et des sensations, tantôt créé d'aventure parce qu'on ne voulut pas se donner la peine de chercher des synonymes anciens. Constamment le néologisme a provoqué la'discussion et la critique, échauffé la verve des grammairiens pointilleux, effarouché les susceptibilités des puristes. Mais qui jamais en arrêtera la marche? Qui donc prétendra fixer l'action toujours mobile de l'esprit public acquérant des idées nouvelles, subissant des modes à percevoir les choses sous des aspects nouveaux? Bon à l'Académie, dépositaire des traditions du goût et régulatrice de l'usage, d'admettre ou de repousser ce qui lui paraît innovation utile où malheureuse audace. Le Dictionnaire des Dictionnaires a encouru, bravement le reproche qu'o.n lui adresserait d'une indulgence excessive il a laissé passer, à titre d'essai, d'emploi curieux, de bizarrerie intéressante, tout ce qui n'était pas