XXX INTRODUCTION dans le silence, qui caresse l'espoir de fournir bientôt à la psychologie < historique > un instrument d'une incom- parable puissance. Et ce ne serait rien plus que la science constituée, reconnue de la transformation des sens. Notre objet n'était point d'étudier systématiquement le vocabulaire de la langue maternelle, de manière à suivre, avec une rigueur presque mathématique, le mouvement de la pensée dans les changements de l'expres- sion. Cependant, sans jamais perdre de vue que nous nous adressons à la majorité du public aimant surtout les expositions simples, notre effort constant aura été de maintenir l'accord entre notre rôle de vulgarisateurs et les données de la linguistique à son point actuel de perfection. Fixer l'âge des mots n'a pas été notre ambition particulière. Opérant toujours d'après le choix des exemples empruntés avec une.pleine indépendance au développement de notre littérature, on a souvent, et à dessein, négligé de ramasser des alliages de syllabes ou des bribes de phrases qui ne valaient que par le lointain de leur date. Mais, comme Littré, bien qu'ayant adopté une disposition différente de la sienne, les auteurs de la partie lexicographique ont jugé qu'il semblerait intéressant de retrouver le long des âges nos tournures les plus coutumières, et les pre- mières formes, lorsqu'il y a eu changement de physionomie ou détournement de sens. Toujours attentifs à recueillir, dans les documents datés de la période médiévale, les expressions de bonne frappe, ils ont pu, maintes fois, grâce à d'heureuses rencontres, dresser l'historique complet des termes, avec leurs justifications anciennes, leurs garanties classiques, leurs plus récents témoignages, et avec les dérivations qu'ils subirent à travers les temps. Mais, afin d'éviter cette confusion que présente chez Littré le groupement en masse, le groupement systématique des documents antérieurs au xvne siècle, on les a disséminés dans le corps des articles, d'abord selon leurs analogies, puis selon l'ordre des époques; — présentant ainsi d'un seul coup d'oeil le déroulement parallèle des siècles et des significations; indiquant, en outre, à titre de renseignements supplémentaires, et toujours dans la monographie du mot: les acceptions démodées, les rapports archaïques qui complètent des séries de sens, les essais de restitution, sous une main habile et savante, de termes qu'on avait mal à propos laissé vieillir et tomber en désuétude; enfin, les origines d'une infinité de locutions qui courent sur toutes les lèvres longtemps après que la valeur propre en a été perdue. Il n'entre pas dans nos desseins de retracer ici occasion- nellement l'histoire des variations de la langue française, et de raconter en détail comment, par quelle série de transformations du latin populaire transporté en Gaule par les légions de César, a pu provenir tour à tour le français des serments de Louis le Germanique, celui de la Chanson de Roland, celui de Froissart, celui de Mon- taigne, celui de Bossuet, puis de Voltaire, puis de Chateaubriand, et enfin celui que parlent et écrivent, à l'ins- tant même, les petits-fils de Balzac. Les matériaux de cette histoire sont distribués à travers l'œuvre, et on les y retrouve incessamment. Grâce à la succession des textes, on y voit de quelles manières, au moyen âge, cette langue jamais immobilisée se modifiait non pas seulement. de siècle en siècle, mais presque de génération en génération; grâce à la variété des nuances et de leurs métamorphoses, on y constate à quels changements profonds elle fut soumise avant de se voir plier à la forte discipline des contemporains de Vaugelas, et quelles altérations encore a dû subir son organisme depuis l'heure trop passagère de son épanouissement classique, alors qu'on se serait imaginé qu'elle venait de recevoir des lois définitives. Il n'est pas jusqu'à ces façons de dire, éloignëes des règles générales, qui s'appellent ou s'appelaient des gallicismes, et vont tous les jours s'oubliant, s'ef- façant davantage, dont on ne puisse reconnaître et suivre les traces, dans nos articles, comme des signes d'époque. En un mot, la langue française est enfermée là, complète, — et ses annexes aussi, ses patois, ses dialectes, ses vocabulaires de convention. Les patois ou langue du village, langue traditionnelle, ont reçu, chez nous, droit de bourgeoisie. Ils y postu- laient à plusieurs titres pour leur quadruple valeur philologique, historique, locale et littéraire. Ils ont leur impor- tance philologique; car on y voit les débris précieux, quoique bien appauvris, biens déchus, des anciens dialectes provinciaux déprimés et supplantés par le dialecte parisien, à la suite du premier travail de centralisation monar- chique, et après avoir vécu tous ensemble, pendant deux siècles, sur le pied d'une parfaite égalité. Il importe, à chaque instant, d'y recourir, quand il s'agit d'établir, entre la langue du moyen âge et la langue moderne, un raccord authentique. En effet, que de vocables du temps des chansons de geste, dont on n'aurait jamais voulu voir l'usage se périmer, et dont il ne reste plus de traces vivantes que dans pos idiomes rustiques Singulier