INTRODUCTION XXIX cl VI Les Dictionnaires de langues, considérés purement comme genre littéraire, ne jouissent que d'une estime rela- tive. Qu'ils soient les pièces fondamentales des bibliothèques, nul n'y contredit: ils font perpétuellement besoin, nécessité. Mais les auteurs eux-mêmes, s'ils ne se connaissent point en dehors d'autres sujets qui les rehaussent, en reçoivent, d'habitude, plus de profit, que de réputation. Ils sont les premiers à reconnaître la simplicité, là modestie, presque l'infériorité de leur tâche. Ils s'en excusent, pour ainsi dire, sur la raison d'utilité générale; et ils s'effacent devant l'autorité des noms qu'ils citent, le prix des téinoignages qu'ils invoquent, la valeur des documents qu'ils transmettent: Du moins, c'est l'ordinaire; car, de certains vocabulistes firent grand étalage de gloire dans l'annonce de leurs élucubrations patientes; ainsi, parfois les avantages dont l'acquisition coûte le moins sont ceux dont on aime le mieux à se parer. L'illustre Johnson, lorsqu'il produisait son vaste lexique de la langue anglaise, se jugeait presque audacieux de s'intituler un pionnier de la littérature: Bayle, qui fit autre chose qu'un dictionnaire de langue, s'étonnait, assez haut pour qu'on l'entendît, du succès de son ouvragés une compilation informe, disait-il, un amas d'articles cousus à la queue les uns des autres. Et, chez ce critique philosophe, pourtant, s'alliaient en foule, avec la collection dés expériences, des vues, des maximes, des faits collectionnés chez autrui, les idées originales et les suggestions primesautière. Les glossographes de Trévoux croyaient équitable d'avouer que les dictionnaires ne sont guère utiles qu'aux esprits superficiels et paresseux. D'Alembert les déclarait impossibles à une lecture suivie. Voltaire doutait qu'ils valussent beaucoup plus que le flot méprisé des brochures. Enfin, aujourd'hui que le nombre s'en est excessivement accru, on aurait plus d'embarras à les justifier qu'à les louer, s'ils n'avaient pour eux de servir à la commodité universelle. Cette sorte de compilation, dont la philologie contemporaine aura fait œuvre de science, a, néanmoins, ses mérites propres et ses difficultés réelles. Quand l'artisan d'un dictionnaire ne voit pas là simplement un prétexte de reproduction facile et de plagiat autorisé, la tâche entreprise par lui s'impose alors à sa conscience comme une besogne lente et rude. A l'ori- gine, un simple lexique de la langue paraissait exiger une telle intensité d'absorption, des comparaisons si longues, des recherches si ardues, qu'un vieil auteur, dans une épigramme latine citée fréquemment, attestait ciel et terre qu'il ne connaissait pas au monde de gêne ni de supplice comparables à l'ensemble des tourments et des peines nécessités par la confection d'un glossaire. En plein xvue siècle, le génie ne croyait pas s'abaisser en travaillant aussi à l'épurement ou à la classification des mots. A l'Académie, au sein de l'illustre assemblée, chacun y procédait avec une lenteur, avec une circonspection presque religieuse. Des mois, des années se passaient.: on n'en était encore qu'à la révision de la première lettre. Et ceux qui assistaient aux séances, ceux qui avaient l'honneur d'être admis à reconnaître avec quelle censure minutieuse on épuisait jusqu'aux moindres synonymies ou de quelle façon subtile étaient décomposés les sens, ne s'étonnaient plus de la lenteur et de la difficulté d'un dictionnaire. Depuis lors, tant de travailleurs ont passé qu'ils ont rendu la voie tout unie, en appa- rence. Mais si le labeur s'est fort simplifié sur quelques points, les rénovations de la philologie lui ont imposé,-sur le détail des choses, des règles bien autrement rigoureuses. Les définitions elles-mêmes, tant de fois reprises, copiées, transcrites ou retournées, rarement recommencées, demeurent encore la pierre de touche du véritable linguiste. Maintenant, comme-jadis, il y a des mots, de ceux que Pascal appelle primitifs et qu'il compare aux premières choses sur lesquelles.la géométrie opère, mais qu'elle n'explique pas, de ces termes fondamentaux, tels que: vie, âme, mouvement; espace, qui échappent absolument à l'expression concrète et dont on n'arrive à donner qu'une dénomination vague ou qu'une figure plus ou moins approchante. Il en reste une foule d'autres qui réclament, pour être traduits exactement, une égale dépense d'attention scrupuleuse, d'analyses fines et délicates. Quant au classement définitif, et d'après des lois, des acceptions si nombreuses que chaque terme s'est appropriées en passant d'analogie en analogie, il est encore à créer. Tel philologue travaille