XXIV INTRODUCTION histoire de l'esprit si diffuse, où chaque pensée trouve son signe, où la masse des opinions qui se mêlent et se surajoutent, fait.un chaos en apparence indébrouillable, porte avec elle ses moyens de simplification. Toute forme intellectuelle laisse de son épanouissement complet une courte expression qui en est comme le type abrégé et caractéristique. Isolée des nuances et des reflets qui la répètent incessamment, elle entre, à l'état de pure.formule, dans l'héritage commun des civilisations. Jointe à d'autres semblables, elle s'insère à sa place, à son rang, dans la série des faits qui composent la représentation idéale des peuples, ce que Sainte-Beuve appelle la conscience de l'humanité — sorte de miroir supérieur et mobile où se réfléchissent et se concen- trent les principaux rayons, les principaux traits du passé, et qu'à chaque époque le nombre plus ou moins, grand des penseurs promène avec soi, pour le repasser à ceux qui suivent. Conclure de l'unité de l'esprit humain à l'unité absolue des littératures, serait aboutir à une conséquence chimérique et paradoxale le panthéisme de l'art. Néanmoins il y a tant de points de contact entre ses manifestations, sans exception de race ni de siècle,. qu'il faut, à tout moment, les unifier en quelque sorte dans des vues comparatives. Telle nationalité peut avoir sa marque propre, ses originalités natives, effets héréditaires du sol et du climat. Aucune ne saurait se dire entièrement indépendante de l'imitation et de la ressemblance étrangères. Les lettres se ressentent universellement des influences secrètes qui émanent de chaque nation sur chaque nation. Une chaîne mystérieuse les relié et, en remontant la filiation des langues, on s'étonne dés attaches étroites qui rejoignent le Nord au Midi, l'Orient à l'Occident. Comme, en effet, les ensembles se déterminent aux lumières de la critique moderne! Que promptement, à l'aide de ses enseignements, on distingue les milieux et les centres! La, connexité des idiomes, leurs assemblements par branches et par familles, sont aujourd'hui bien connus. Dès le XVIIe siècle, on avait constaté que les Hébreux, les Phéniciens, les Carthaginois, Babylone, au moins depuis une certaine époque, les Arabes, les Abyssins, avaient parlé des langues tout à fait congénères, dénommées plus tard communément langues sémitiques. Dans les premières années du xixe, la philologie allemande posait les bases d'une découverte plus considérable, mais correspondante à la première, et démontrant que les anciens idiomes de l'Inde brahmanique, les différents dialectes de la Perse, l'arménien, plusieurs dialectes du Caucase, les langues grecque et latine avec leurs dérivés nombreux, les langues slave, germanique et ce.ltique, issus d'une source unique dont le sanscrit semble être une des dérivations les plus anciennes, formaient un vaste ensemble qu'on appela indo-germanique ou indo-européen. Par l'effet spontané de cette double connaissance, les civilisations éparses se sont vues rapprochées, placées sous un même jour, considérées alternativement sous de mêmes aspects et réunies en deux grandes familles Aryenne et Sémite, qui, à elles deux, remplissent presque tout le champ de l'histoire de la civilisation. Ajoutez-leur un petit nombre d'individualités qui se dévelop- pèrent isolément et poursuivirent, comme en dehors de la collaboration générale, leur action, leurs destinées, et vous aurez le mouvement total de l'humanité. Les groupes d'idées, les séries de genres et d'oeuvres. se. disposent et s'agrègent aussi naturellement. Les analogies de la littérature avec les beaux-arts, avec les doctrines philosophiques, avec les systèmes religieux et les institutions. politiques d'une race; .les similitudes accidentelles qui donnent .un air de famille à des poètes, à des orateurs fort distants les uns des autres par la date et par le lieu de nativité; le fond toujours à peu près pareil d'inspirations sur lequel évolue la faculté créatrice partout où l'homme sent et exprime, obligent à de continuels rappro- chements d'où sortent des notions brèves et condensées. Il n'y a guère au monde, a-t-on dit par une sorte d'exagération vraie, qu'une seule histoire et un seul conte, que les différentes époques ont racontés et s'obstinent encore à raconter de. mille façons diverses. L'esthétique des peuples et les origines des conceptions ont leurs sommaires bien tracés. S'agit-il de caractériser; non plus l'essor intelligent d'un âge, d'un pays, mais la physionomie détachée d'un personnage illustre ou demi-célèbre, on arrive, au bout d'une longue analyse, à la fixer presque d'un trait. Sauf une très minime élite d'imaginations complètes, qui auront eu la prodigieuse faculté de rendre toutes les voix et toutes les expressions de la nature, l'homme d'intelligence, l'homme des génie ne crée qu'une fois, si véritablement il crée. En dépit de sa verve, il se rejette comme malgré lui sur l'invention originale; il la reprend, la recommence à chaque exécution nouvelle, et la plupart de ses ouvrages ne sont que des ébauches ou des réminiscences de son véritable chef-d'œuvre. Cercle fatal autour duquel il