XX INTRODUCTION eu comble dans des espaces dé temps à peine appréciables. La machine politique change d'aspects à tous ses mouvements. Les mœurs e't les habitudes se modifient par contre-coup; les arts et les lettres ont leurs glorieuses révolutions, et les activités contemporaines deviennent bientôt des restes, des souvenirs du passé que d'autres activités remplacent, non moins ambitieuses d'appartenir à l'histoire. Il est donc inévitable que des œuvres, dont la destination est d'amasser, à telle période .précise, les résultats accomplis, soient débordées ensuite. Les substrata qu'on leur ajoute sous forme de compléments, annexes ou suppléments, à dessein de prolonger quelque peu leur autorité et de leur garder plus longtemps le mérite des informations neuves, ne rendent pas la jeunesse au corps de l'édifice je dis au-delà d'une certaine date et d'un délai normal —; quand il menace ruine, quand il n'est plus jugé suffisant, c'est à d'autres travailleurs de le reconstruire sur des bases différentes. Diderot et d'Alembert avaient caressé -le chimérique espoir qu'ils dresseraient d'une fois le monument définitif un sanctuaire où les connaissances des hommes eussent été à l'abri des temps et des révolutions. On n'aurait eu qu'à surajouter les découvertes successives à celles dont ils avaient été les premiers vérificateurs. Il eût simplement convenu de déclarer tel était alors l'état des sciences et des beaux-arts. Les encyclopédistes ne s'imaginaient pas à quel point se renverseraient des vues qu'ils avaient frappées hardiment d'un cachet d'immortalité, pas plus qu'ils ne se doutaient de la promptitude avec laquelle seraient atteintes de caducité les choses originales qu'ils exposaient si pompeusement. Il n'y fallut pas un demi-siècle. Le mouvement de la science les avait déjà dépassés sur beaucoup de questions. La pensée philosophique, qu'ils s'étaient donné pour principale mission de fortifier, avait perdu ses titres au gouvernement des esprits. L'histoire et la philologie répudiaient une foule de leurs conclusions. L'erreur abondait. Il parut plus expédient de rebâtir que de retoucher à toutes places. Et depuis lors, ceux qui s'attribuèrent la tâche de continuer l'héritage encyclopé- dique ont trouvé commode, sinon toujours parfaitement légitime, de considérer comme non avenus les travaux de leurs devanciers et de les recommencer sur nouveaux frais. Du reste, qu'importe Le champ des connais- sances est inépuisable. Il n'a pas de limites; il s'accroît,- il s'élargit sans fin, et la plus abondante moisson est celle encore qui appartient ait, dernier venu. Du point où nous sommes, quelle récolte générale nous est promise Chaque siècle aime à faire le catalogue de ses richesses, à constater les marques de son avancement sur les âges antérieures et à déterminer par un bilan exact sa part de propriété dans le labeur continu de la civilisation. Les premiers encyclopédistes français s'étendaient avec complaisance sur l'honneur extrême où l'on avait porté de leur temps l'étude des lois, l'histoire de la philosophie et le culte des beaux-arts. Quel tableau eût donc été le leur s'ils l'avaient pu tracer, au moment où nous recueillons, avec ce qu'ils possédaient, les profits et les augmentations d'une époque privilégiée entre toutes! Reconnaissons nos avantages. Nous aurons vu la marche du siècle le plus éminemment progressif qui ait jamais été.. Aucune branche du savoir qu'il n'ait renouvelée ou recréée tout à neuf. On lui a reproché en les portant à son compte bien des profusions stériles, bien des dépenses sans profit le total de ses gains est incomparablement riche. Notre siècle a poussé très loin toutes les sciences. C'est là sa vraie gloire. Il n'y aura point de postérité si reculée qui ne devra rendre justice aux merveilleuses applications qu'il a su faire des sciences positives pour les tourner à la conquête de ce monde livré par Dieu aux investigations de l'homme. De ses perfectionnements des sciences physiques ont jailli des arts inconnus autrefois et des industries entières. Il a donné des lois philosophiques aux sciences naturelles, et celles-ci se sont formées en systèmes. Enfin il a refondu les sciences morales, du jour où il a reconstitué l'histoire. Sur d'autres points de son développement une littérature s'est déployée, étonnamment diffuse, avant tout affamée d'indépendance et pleine de curiosité. La poésie s'est montrée, comme elle ne l'avait jamais été, humaine et sensible. Le roman a révélé des classes sociales qu'on n'avait jamais décrites et des parties de l'âme qu'on ignorait.- La critique a poursuivi sans relâche son enquête universelle. Elle s'est identifiée autant qu'il était possible avec le sentiment de la vie antique. Elle a traité les génies anciens comme les-génies modernes elle à fait le tour de leurs œuvres, et, suivant une expression de Sainte-Beuve, le cercle des opinions est épuisé sur leur compte. Le moyen âge ne.lui est plus fermé ;'elle a pénétré au fond de cette époque troublée,