XIV INTRODUCTION L'idée d'oû.les Encyclopédies émanent remonte bien au-delà du siècle dernier où le mot qui les désigne eut son plus glorieux retentissement. D'époque en époque, des esprits .largement compréhensifs, quelquefois trop hasar- deux, éprouvèrent le besoin d'agglomérer, en un seul corps de doctrine, la foule des.notions éparses afin de les transmettre d'un .bloc aux générations futures. Chez les anciens la philosophie, loin de se limiter aux pro- blèmes de la métaphysique, avait une avidité d'expansion que le génie d'Aristote personnifia merveilleuse- ment, et Cicéron en exprimait d'une phrase les vastes appétits lorsqu'il l'appelait, avec Platon, la connaissance des choses divines et humaines. On peut dire, :d'une autre part, que lés œuvres de Varron et de Pline le natu- raliste furent les encyclopédies des Romains. Sous le règne de Marc-Aurèle, les compilateurs tiennent le monopole des travaux de l'intelligence. Les hommes de ce temps-là poussent à la rage la prétention d'être universels. Mettre tout dans tout, c'est le caractère spécial de la littérature alexandrine alors prédominante. Même ambi- bition, même ardeur de tout connaître -et de raisonner .sur tout, pendant une période marquée du moyen âge. Les Arabes avaient fourni l'exemple par le Livre universel d'Averroès, le Kitab el Kuliyyat du grand péripaté- ticien de l'islamisme. Au XIIIe siècle, les Miroirs, les Spicilegia, les Images du Monde, les .sommaires plus ou moins incomplets ou fourmillant plus ou.moins d'erreurs etde superstitions scientifiques, se succèdent à l'.envi. Déjà le troubadour Pierre de Corbiac avait dénommé Trésor une simple pièce où s'était condensé l'amas de son savoir. Sous ce titre encore, Brunetto Latini, orateur, hbmme d'État; poète, historien, philosophe, théologien, voudra recommencer en langue vulgaire la compilation :en langue savante de Vincent de Beauvais.. La passion intel- lectuelle se portait vraiment aux ébauches d'encyclopédie, en cette époque, où les plus célèbres docteurs aspiraient communément à relier entre elles, au point de vue théologique, toutes .les connaissances, où S. Thomas édifiait la Somme, Summa summarum, où Jean -de Meung enfermait dans le Roman ide la Rose toute la science des clercs, où le Dante réunissait tous les éléments poétiques et sociaux du moyen âge dans une épopée univer- selle la Divine comédie. Les XVe (et XVIe siècles sont trop enfoncés dans le culte des monuments antiques, trop occupés à les copier, à les imiter, :à les traduire, et notre âge classique trop -abandonné aux charmes de la diction pure, pour songer à'ces grosses besognes de généralisation. Ce sont les Allemands qui, dans -le siècle de Leibnitz, vont surtout frayer la voie aux d'Alembert et aux Diderot. A Herborn, à Bâle, à Leipzig, à Kœnigs- berg, apparaissent coup sur coup, de 1620 à :1721, d'énormes Lexicon. Et ceux-là :ne font que -précéder la colossale compilation de J.-A. de Frankenstein et de .Longolius en soixante-huit volumes in-folio,dont le dernier tome s'achèvera l'année même où notre. Encyclopédie commence. Les Anglais aussi possèdent déjà leur com- mencement de collection. De leur ;côté va venir, par un cas tout fortuit, l'idée-mère de la fameuse entreprise des philosophes français. Diderot avait fait passer dans notre .langue, :sur la demande d'un libraire anglais, le Dïctionnaire de médecine de:James.; de là, nouvelle proposition de traduire la Cyclopedia,:fort écourtée, de Chambers; de là, aussi — l'effet tenant de près à la cause — la conception d'un travailplus étendu etde plus haut caractère, qui ne tarda pas à hanter ce cerveau toujours bouillonnant. Mais, 'à la'façon ambitieuse dont il en envisageait l'exécution, avec les matériaux immenses qu'il aspirait à voir mettre en usage, un homme, quelles que fussent d'ailleurs son activité dévorante et sa puissance d'appropriation, ne pouvait.raisonnablement croire qu'il .soutiendrait, lui seul et sans en être accablé, le poids de cette tâche herculéenne. Il ne pensait à rien de moins qu'à doter la France d'un Dictionnaire qui-donnat des .lumières sur toutes les questions, répondit sur tous les doutes, prévît toutes les enquêtes, et représentât en un seul corps d'ouvrage, l'ordre et l'enchaînement de toutes les connaissances humaines, la généalogie des sciences, leur histoire, leur filiation et les progrès qu'elles avaient accomplis pour déterminer aussi ceux qui leur restaient à faire. Le premier acte de Diderot, passant immédiatement à la pratique, fut un appel aux talents. En tant que fondateur, il se réserverait à lui-même la part la plus complexe le travail de description des arts et