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Titre : Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie

Auteur : Société des antiquaires de Normandie. Auteur du texte

Éditeur : Derache (Paris)

Éditeur : Didron (Caen)

Éditeur : Hardel (Rouen)

Éditeur : Le Brument ()

Éditeur : Société des antiquaires de Normandie (Caen)

Date d'édition : 1899

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Langue : français

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Description : 1899

Description : 1899 (T21).

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : BNormand1

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : HNormand1

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : Rtmgus1

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k200021f

Source : Société des antiquaires de Normandie

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb345348597

Notice du catalogue : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb345348597/date

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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1

BULLETIN 1

DE LA

SOCIÉTÉ- DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE

TOME XXI

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CAEN. TESE

HENRI DELESQUES, succr DE F. LE BLANC-HAlOi huk Froide, 2 kt 4

L. JOUAN, suce' de MASSIF, RUE Saint-Pierre. 111 KOUEN, Lestringant, SUCC' DE Ch. Métérie PARIS, Honoré Champion, QUAI VoLTAmjtV 1900 Én}<


SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE

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SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE

TOME XXI

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ANNÉE 1 « !) SAV.\

CAEN

HENRI DELESQUES, suce DE F. LE BLANC-HARDEL RUE FhOIDE, 2 ET 4

L. JOUAN, SUCC' DE MASSIF, RUE SAINT-PIERRE, 111

ROUEN, Lestrinuant, SUCC' de Ch. Métêrie

PARIS, HONORÉ CHAMPION, QUAI VOLTAIRE, 9

1900


LA COMMUNE D'ÉVRECY Par M. LANFRANC DE PANTHOU,

L'étude de ce qui se rapporte à l'histoire de ce qu'on est convenu d'appeler « Les Petites Patries », est, à l'heure présente, un peu partout, à l'ordre du jour. C'est là, d'ailleurs, faire œuvre de décentralisation, chose également d'actualité, et comme tout ici peut se faire sans le laisser-passer d'aucune commission parlementaire ou extra-parlementaire, l'entreprise a déjà, en partie, abouti chaque jour, grâce à l'impulsion donnée par les Sociétés savantes, le travail tend à se compléter, et les matériaux arrivent nombreux, qui pourront, plus tard, servir à reconstituer le passé de chacune des Provinces de notre ancienne France.

MONOGRAPHIE

Ancien Procureur général.

DE

_– .o


C'est à cette œuvre que je voudrais, moi aussi, essayer de coopérer, dans la très modeste sphère de mon action personnelle, en racontant ici l'histoire d'une commune de l'arrondissement de Caen, qui a eu, dans les temps anciens, et jusqu'au milieu du siècle dernier, une importance relative incontestable, et qui est encore, de nos jours, par la richesse du canton dont elle est le chef-lieu, et par sa propre situation, un centre d'affaires assez actives Je veux parler de la COMMUNE D'ÉVRECY. En possession de quelques notes ou papiers de famille (1), et de documents libéralement mis à ma disposition par MM. les Archivistes du Calvados et de la Manche, j'ai cru que je pouvais, sans trop de témérité, soumettre cet essai d'histoire locale à la Compagnie (2), ne fût-ce qu'à titre d'hommage pour la bienveillance avec laquelle elle veut bien accueillir les travaux de ses membres, même les moins qualifiés.

N'est-ce pas, au surplus, un privilège de l'âge, quand a sonné l'heure de la retraite et de ses recueillements, de se complaire dans l'étude du (1) Ces notes et papiers m'ont été communiqués par le R.P. Joseph Lanfranc de Panthou, Prieur de l'abbaye de Mondaye, né lui-même à Évrecy. Je ne fais que rendre ici hommage à la vérité et accomplir un élémentaire devoir de reconnaissance, en constatant, dès le début de ce travail, ce dont je suis redevable à son affectueuse obligeance.

(2) La Société des Antiquaires de Normandie.


passé, ne fût-ce que pour pouvoir penser un peu moins aux tristesses du présent!

Sans doute, pour Évrecy, comme pour beaucoup de nos anciennes communautés d'habitants, la vie locale, avec ses diverses manifestations publiques ou privées, n'est plus et ne peut plus être ce qu'elle était autrefois autour du vieux clocherde la paroisse! sans doute, aussi, bien des choses et bien des hommes ont à jamais disparu dans l'oubli des siècles écoulés, et malgré soi, en songeant à tous ces souvenirs envolés, on se prend à redire sans fin la plainte attristée du poëte des Harmonies (1). Que de jours ont passé sur ces chères empreintes, Que d'échos assoupis qui ne répondront plus!

Eliam periere ruinœ!

Mais si légitimes que soient ces regrets, ils ne sauraient être inscrits au programme d'une Société d'antiquaires, dont tous les travaux ont, au contraire, pour but la découverte Je tous les secrets enfouis aux couches profondes du sol ancestral. Et n'y a-t-il pas, d'ailleurs, un véritable intérêt à montrer ceux qui, avant nous, ont occupé ce sol, aux prises avec les événements au milieu desquels ils ont vécu? à redire la part, si petite qu'elle soit, qu'ils ont prise aux grandeurs comme aux deuils de la patrie? et aussi à faire revivre tant de vieux (1) Lamartine, ode à Xavier de Maistre.


usages et de vieilles institutions, qui donnaient à ces anciennes circonscriptions une physionomie si vivante, et une autonomie qu'à certains égards on est, parfois, tenté de leur envier? q

C'est dans ce but que j'ai entrepris ce travail. Ai-je besoin d'ajouter que, n'ayant aucun droit au titre d'archéologue, je me veux borner, au cours de cette étude, au rôle de simple narrateur, rôle encore assez beau, pourvu que les faits énoncés soient de parfaite exactitude et démontrés tels, soit par des documents authentiques, soit par des autorités ayant droit de cité au sein de nos Sociétés savantes.


CHAPITRE Ier.

La Paroisse d'Évrecy jusqu'en 1800.

§ 1er-

LES ORIGINES. LE MONASTÈRE.

Le bourg d'Évrecy est assis sur un coteau qui borde la rive gauche d'une petite rivière appelée la Guigne, laquelle prend sa source dans une commune immédiatement limitrophe, celle deVacognes, et va se jeter, à quelques lieues de là, dans l'Orne, à Bully, après avoir arrosé, sur le territoire même d'Évrecy, les jolis vallons de Verdun, de la Verderie et de Flavigny, et un peu plus loin ceux d'Esquay, d'Avenay, de Vieux, et, enfin, de Bully.

L'aspect du pays, considéré vers le sud-est et de l'extrémité du bourg actuel, tel qu'il a été rebâti à la suite du terrible incendie qui en détruisit la plus grande partie (juin 1811) (1), est assez pittoresque.

Ce ne sont pas encore, il est vrai, les bocages de Vire ou du Mortainais, avec leurs horizons sans (1) A cette occasion, un décret impérial, rendu à Caen, le 35 juin de la même année, alloua à la commune un secours de cent mille francs.


fin, mais on sent déjà qu'ils sont proches, et que la monotonie des plaines parcourues depuis Caen, et surtout depuis Éterville, va enfin cesser. Et, en effet, à moins de deux lieues de là, on trouve les pentes abruptes de la commune de Landes, et on entre dans le pittoresque canton d'Aunay.

Évrecy est situé à quatorze kilomètres de Caen, et à six kilomètres du bourg de Vieux. Sans avoir eu, assurément, dans le passé, la grande notoriété de la cité des Viducasses, Évrecy a dû avoir, dès les temps gallo-romains et mérovingiens, une certaine importance comme centre religieux. Plus tard, nous le verrons, une sergenterie, une vicomté et des assises y seront établies et y fonctionneront jusqu'en l'année 1741, époque où, comme la vicomté de Caen elle-même et celle de Saint-Sylvain, toutes ces juridictions seront supprimées, pour être réunies au siège présidial et bailliage de Caen. Mais revenons aux origines.

Jusqu'en 1867, on ne faisait guère remonter les premières notions tant soit peu documentées sur Évrecy, au delà du XII", voire même du commencement du XIIIe siècle.

On trouvait bien, dans nos anciennes annales religieuses, une localité dénommée Obreceium, Hebrecium, Evrechium ou Evreccium (cette dernière la plus usuelle) (1). Dans une charte de Hugues II, (1) Cartulaires normands de Philippe-Auguste, de Louis VIII'


évêque de Bayeux, antérieure à 1038, on trouve aussi le nom de Vréci (1). Cependant on n'osait pas préciser la situation exacte de l'ancienne agglomération répondant à ces différents vocables, malgré toutes les probabilités qui semblaient devoir l'identifier avec l'Évrecy actuel.

Mais, en 1867, le hasard, ce dieu protecteur des Antiquaires, allait changer ces probabilités en certitude.

En cette année, on découvrit, en effet, au nord et immédiatement à côté du bourg d'Évrecy, dans un champ nommé LES MADELEINES (à raison, sans doute, d'une ancienne chapelle dédiée à la sainte de- ce nom (2), thente-cinq TOMBES en pierres de taille, dont plusieurs étaient en état parfait de conservation. C'était, on le voit, un véritable cimetière. Il était situé à cent mètres environ de ce qui avait été l'ancien chemin de Caen à Aunay, devenu aujourd'hui la route départementale. Le manque de ressources et diverses autres circonstances empêchèrent de continuer les fouilles, sans quoi, il est de saint Louis, et de Philippe le Hardi, publiés par Léopold Delisle. (Voir Mém. de la Soc. des Antiquaires de Normandïe, t. XVI, p. 84, 85 et 218.

(1) Béziers, Hist. de Bayeux. Discours préliminaire, p. xx et xxiii. De La Rue, Nouv. Essais, t. II.

(2) Cette chapelle est aujourd'hui disparue, mais il y a cinquante ans à peine, les anciens du pays disaient en avoir encore vu les ruines.


probable qu'on eût fait d'autres découvertes du même genre.

Toutefois, celle dont nous venons de parler semblait concluante. Aussi, sur l'avis qui lui en fut donné par un de ses membres, M. l'abbé Marie, alors curé-doyen d'Évrecy, la Société des Antiquaires nomma une commission composée de son Président, de son Secrétaire, M. Charma, et de deux de ses membres, MM. Puiseux et Joly, avec mission de se transporter à Évrecy et de consigner dans un rapport le résultat de ses constatations. Ce rapport est inséré au tome XVI des Mémoires de la Société, oe qui nous dispense d'entrer dans les détails.

Disons seulement que trente- quatre de ces tombes étaient en dos d'âne ou tectiformes une seule était plate. Tous les couvercles étaient d'une seule pièce. Les dimensions étaient variables. Mesurée à l'extérieur, la plus grande de ces tombes avait 2m23 en longueur, et, en largeur, 70 centimètres à la tête, sur 43 aux pieds. La plus petite mesurait lm 78 de long, sur 40 et 30 centimètres de large. L'épaisseur de tous les couvercles était uniformément de 11 centimètres.

On ne trouva dans toutes ces tombes aucune arme, ni aucun objet se rattachant à un culte quelconque. Elles étaient éparses, d'une façon non symétrique, sur la partie du champ qui fut alors explorée, ce qui indique bien qu'elles n'ont pas été


creusées en une seule fois, comme après une lutte à main armée. Un de ces sarcophages renfermait deux corps superposés, l'un d'homme, l'autre de femme.

A quelle époque devait-on attribuer toutes ces tombes? La commission crut pouvoir, sans hésitation, les reporter aux temps gallo-romains, « ayant « ainsi l'honneur, dit le rapport, de pouvoir re« nouer, pour cette région, le moyen âge à l'époque « gallo-romaine, et de fixer l'emplacement même « de l'Evrechium des XIIe et XIIIe siècles, au delà « desquels on ne faisait guère remonter son his« toire » (1).

Ce point de départ une fois acquis, il était probable que, dès les temps mérovingiens, Évrecy avait dû devenir un centre religieux d'une certaine importance.

Des recherches plus récentes devaient bientôt changer cette probabilité en certitude.

C'est ainsi qu'il est prouvé aujourd'hui que les évêques de Bayeux, à l'époque dont nous parlons, ont possédé à Évrecy un domaine plus ou moins étendu, sur lequel même, comme nous le verrons, l'un d'eux fut massacré, en 858 (Voir chap. II cidessous).

De plus, en consultant les annales religieuses, seules capables, on le sait, de fournir quelques (1) Rapport, p. 21.


renseignements précis sur ces temps reculés, on voit qu'il existait, dès le VIP siècle, un monastère à Évrecy, dans le sens qu'on attribuait alors à ce mot. « C'était, comme on les appela plus tard, des « Prieurés, dans lesquels un certain nombre de « religieux résidaient et accomplissaient l'office de « missionnaires et de pasteurs, dans une contrée « restreinte » (1).

Ce monastère, comme tant d'autres, fut détruit lors des invasions normandes et il n'en reste plus de vestiges. Mais ce qui est certain, c'est qu'au VIle siècle, il jouissait d'une grande notoriété. La règle était celle de saint Benoît. Cédulphus ou Cédulphe en fut le premier abbé. Le second se nomma Baudry, et il eut pour successeur saint Annobert ou Hubert, plus tard évêque de Séez (2). La personne de ce dernier mérite une mention spéciale.

Il naquit au diocèse du Mans, et c'est vers 654, à la mort de l'évêque Hadouin, qu'il quitta cette ville et vint se retirer au monastère d'Évrecy. Il ne tarda pas à gagner la confiance de Cédulphe, et celui-ci ayant à traiter une affaire importante à la cour du roi Chilpéric II, vers l'an 670, le députa vers ce dernier.

(1) Lecanu, Hist. des évêques de Coutances. Béziers, loco citato.

(9) Gallia christiana, t. VI, p. 407. Abbé Blin, Vie des saints du diocèse de Séez, t. I, p. 480 et s.


Peu s'en fallut, toutefois, que la mission n'eût pas le succès attendu.

En effet, au moment où le saint religieux parvint auprès du roi, celui-ci partait pour la chasse, et il refusa de l'entendre.

Troublé par un accueil aussi peu encourageant, Annobert se retira dans une chapelle voisine, y pria longuement, et se mit ensuite en devoir de célébrer la messe. Tout à coup, au milieu de celleci, un cerf, poursuivi par la chasse royale, fit irruption et se vint réfugier près de l'autel. Le roi le suivait de près; mais, voyant l'animal couché aux pieds de l'homme de Dieu, il s'arrêta interdit et défendit à ses compagnons de le forcer. Bien plus, reconnaissant alors le religieux qu'il avait si rudement éconduit le matin, il le combla de marques de respect et termina à sa pleine satisfaction l'affaire qui l'avait amené près de lui. Quelle est l'authenticité de l'épisode ? nous ne saurions le dire mais, ce qui est sûr, c'est qu'on y a ajouté foi et que le souvenir s'en est perpétué. On voit encore, en effet, dans l'église d'Évrecy, un tableau ancien qui reproduit la scène. Jusqu'en 1850, ce tableau était même placé au-dessus d'un autel dédié à saint Hubert lui-même. Malheureusement, à cette date, et à raison de ce tableau, prêtres et fidèles croyaient qu'il s'agissait de saint Hubert de Liège, le noble patron des chasseurs. Or, comme rien ne semblait, à Évrecy, justifier


un culte spécial en l'honneur de ce saint, le tableau fut enlevé et placé dans un bas-côté l'autel même changea de vocable, et fut dédié à saint Joseph.

Mais quand, plus tard, on reconnut la méprise et qu'il fut demeuré constant qu'il s'agissait de l'ancien abbé d'Évrecy, on peut penser que cette substitution causa plus d'un regret, à raison de l'intérêt archéologique et même religieux qui s'attachait à l'ancien autel et au saint tout local qui y avait été si longtemps honoré.

Ces regrets devinrent d'autant plus vifs qu'on put alors mieux se rendre compte de l'autorité qui, pendant la vie du saint abbé d'Évrecy, s'était attachée à sa personne.

Son austérité, même dans ces temps de foi et d'ardente péniLence, faisait bruit, à ce point qu'elle faillit un jour lui devenir funeste. Une révolte, parait-il, éclata parmi les religieux que l'abbé voulait ramener aux règles de la primitive observance. Un complot fut ourdi pour attenter à sa vie; « mais, disent les annalistes, ce complot étant « venu à la connaissance des évêques, abbés et « comtes du pays, ils chassèrent ces méchants « moines envoyant les uns dans divers « monastères et les autres en exil » (1).

Annobert était trop imbu de l'esprit de charité (1) Pouillé du diocèse de Bayeux, 1786, p.


pour ne pas pardonner, et, quelques mois après, les religieux furent rappelés par lui dans le monastère d'Évrecy, où ils vécurent désormais « dans un « même sentiment d'amour de Dieu et de charité « fraternelle » (1).

La règle, cependant, ne fléchit pas, et on jugera de sa sévérité par ce simple détail, que si quelque moine, en chantant l'office, venait à se tromper de psaume ou d'antienne, il devait rester toute la journée sans boire ni manger. Pour les vieillards seuls, la punition était remplacée par une correction d'un autre genre (2). ̃

Pendant le gouvernement d'Annobert, le monastère d'Évrecy eut l'honneur de recevoir au nombre des jeunes clercs qui venaient, sous la direction du saint abbé, se préparer à l'évangélisation des âmes et aux secrets de la science théologique, un des évêques de Bayeux dont le nom est resté des plus populaires; nous voulons parler de saint Gerbold, né à Livry et mort en 692, à son retour du Concile de Rouen (3).

Quant à Annobert, après avoir passé trente et un ans à Évrecy, et réformé un certain nombre de monastères tant d'hommes que de femmes, notamment celui de Deux-Jumeaux, il se démit de ses (1) Eod. et Gallia christ., Actes de saint Annobert. {•>) Eod. loco.

(3) Béziers, Hist. de llayeux, p. xxm. Blin, t. I, p. 488.


fonctions d'abbé et se retira, avec un seul de ses disciples, dans une solitude voisine de la ville de Séez.

C'était, pour lui, l'heure de Dieu, car, peu de temps après, l'évêque du lieu étant venu à mourir, Annobert fut élu d'une voix unanime par le clergé et le peuple. Entraîné bientôt, malgré sa résistance, dans la cathédrale, il dut se laisser sacrer, sur l'ordre de Thierry III, roi de Neustrie, vers 686. Il occupa le siège pendant vingt ans encore, et mourut en 706, chargé d'ans et objet déjà de la vénération des fidèles (1).

L'histoire de son épiscopat est étrangère à notre sujet, et nous n'avons pas à nous en occuper. Que devint, après le départ de saint Annobert, le monastère d'Évrecy? Les renseignements font défaut et on ne sait qu'une chose, c'est qu'il fut, comme tant d'autres fondations de même nature (notamment comme les monastères de Livry, des Deux-Jumeaux, de Cerisy), détruit lors des premières invasions normandes (2).

(1) Blin, t. I, p. 481

(2) Béziers, Mémoires, p. 502; Hist. de Bayeux, p. xxix. –Dumaine, Hist. de Tinchebray, t. I, p. 10.


§2.

l'église D'ÉVRECY ET LE DROIT DE PATRONAGE. I. Le Patronage.

Nous n'avons pas à redire ici la rapidité avec laquelle, après le traité de Saint-Clair-sur-Epte, le culte catholique fut rétabli dans notre contrée, et chacun sait l'influence prépondérante que, sous la domination de Rollon et de ses successeurs immédiats, le clergé ne tarda pas à acquérir en Normandie.

Les chartes de donation des princes normands et de leurs principaux vassaux en faveur de l'Église ne se comptent plus, et on ne peut se défendre d'un réel étonnement à la lecture des témoignages de pieuse déférence qu'on y peut lire à l'adresse (les prêtres et des religieux préposés à l'administration des églises, ou des monastères, récemment réédifiés aux lieux mêmes où les terribles ancêtres des donateurs avaient, naguère encore, semé la désolation et la ruine (1).

Il est vrai que les vaincus avaient été si complètement dépouillés, que les nouveaux venus pou(1) Revue cath. de Normandie, 1898, livr., p. 421 et s,


vaient, sans s'appauvrir beaucoup, se montrer généreux et racheter leurs fautes à peu de frais. Il convient donc de ne pas trop insister sur la sincérité des actes de contrition si humblement insérés dans les vieilles chartes de l'époque. Mais comme, par ailleurs, prêtres et moines prêchaient autour d'eux la soumission aux pouvoirs établis, les barons normands, selon leur coutume, paraissent s'être montrés, en tout ceci, gens essentiellement pratiques et assez avisés.

Quoi qu'il en soit et pour revenir directement à' notre sujet, l'église d'Évrecy a dû être rebâtie dès le milieu du Xe siècle, sur une dépendance du domaine ducal, probablement sur l'emplacement, ou à peu près, de l'ancien monastère.

La preuve de son ancienneté et de son origine domaniale résulte de ce fait que le patronage en fut concédé « avec les fiefs el dixmes » aux religieux de l'abbaye du Mont- Saint-Michel, par la PRINCESSE UoNOR, veuve de Richard Ier, petit-fils et second successeur de Rollon. Cette donation fut confirmée par Richard II, qui régna de 996 à 1027. C'est donc par erreur qu'à la page 401 du tome II de ses Essais, l'abbé de la Rue écrit que ce patronage ne remonterait qu'à 1144, et qu'il aurait été concédé par Osberne d'Évrecy. Ou la citation est le résultat d'une erreur, ou il ne peut s'agir que d'une nouvelle confirmation, et la vraie date est bien celle que nous venons d'indiquer. Elle s'induit


d'un ensemble de documents et de requêtes de justice d'une authenticité certaine, qui sont en partie déposés aux archives de la Manche, et qui prouvent, de plus, la grande ancienneté de l'église d'Évrecy.

On sait quelle était l'importance des anciens droits de patronage et des prérogatives qui s'y rattachaient et aussi, les nombreux procès auxquels la défense de ces droits a donné lieu jusqu'en 1789.

Ainsi en fut-il pour le patronage de l'église dont nous nous occupons.

A. Le premier adversaire qui songea à disputer aux religieux de la célèbre abbaye leur droit de patronage, n'était pas de mince importance c'était le Procureur du Roi au bailliage de Caen. Il se fondait, sans doute, sur l'origine ducale de l'église, et, d'ailleurs, on connaît, de reste, les tendances envahissantes des préposés du domaine royal, surtout à partir du XIII" siècle.

La cure étant devenue vacante par le décès du titulaire, le litige naquit à l'occasion de la présentation de son successeur.

L'évêque de Bayeux crut devoir intervenir, et c'est devant les Assises de cette ville qu'il fut procédé, dans les formes prescrites par notre ancienne coutume, à l'enquête au cours de laquelle devaient être vérifiés, devant les douze jureurs, les titres


et dires des parties. Cette enquête eut lieu le mardi avant Noël de l'année 1328.

Quatre chevaliers et huit vavasseurs de la paroisse d'Évrecy furent semons (assignés), « lesquels « furent trouvés sans reproches. Trois prêtres les « plus prochains, ceux de Gavris (Gavrus), Nully « (Neuilly) et Sainte-Honorine-du-Fay », devaient être également appelés, « mais le commissaire du « Prélat ne les ayant pas semons, de quoy il fut « tenu pour négligent, ils ne purent être en« tendus ».

L'enquête fut sérieuse, à ce point qu'elle ne put se terminer dans la journée et, pour empêcher toute communication suspecte avec les témoins, le bailli crut devoir « les faire garder pendant la nuit « par certaines personnes à ce commises ». La sentence fut rendue le lendemain; en voici le dispositif

« De l'enquête, ainsi que des titres, lettres, pri« vilèges et instruments, il résulte que ladite église « est assise et édifiée au fieu desdits religieux et « non pas au froc ne aux fieux du Roy. Pour« quoy, après ce, fait, dit, lut et jugé, par le juge« ment des chevaliers estants ès dites assises, il « est jugé que le Procureur du Roy, notre Sire, « doit estre cheu de son opposition ».

Il ne manquait plus à cette sentence que l'acquiescement du roi lui-même c'est à quoi pour-


vurent des lettres patentes de Philippe de Valois, en date du mois de mars 1334.

B. La sentence de 1328 ne parait pas avoir découragé tous les prétendants droit à ce même patronage, car, dès l'année 1330, et plus tard, en 1334 et en 1372, les religieux patrons eurent à soutenir trois autres procès dont ils sortirent, d'ailleurs, à leur avantage. Dans deux de ces procès, figurent les noms de deux familles qui ont encore aujourd'hui des représentants dans notre contrée un s' Estienne de Feuguerolles, et un s'' Nicole de Troismonts.

C. A la suite de toutes ces décisions géminées, les droits de l'abbaye du Mont-Saint-Michel ne furent plus mis en question. Mais, au siècle dernier, les religieux durent intervenir dans un procès porté au bailliage de Caen par un s'' Le Boucher de Bernières, conseiller audit bailliage, seigneur du fief de Mondeville-Ménillet sis à Évrecy, et un sr Pierre-François de Baillache, escuyer, conseiller au Parlement de Rouen et possesseur du fief de Champgoubert.

Ce dernier ne réclamait pas directement, au moins en apparence, le droit de patronage; mais si les droits honorifiques qu'il soutenait lui appartenir lui eussent été accordés, il est probable qu'il s en fût bientôt prévalu au respect de l'abbaye.


Voici, au surplus, et en un très rapide résumé, les faits de ce procès qui, comme on va le voir, est bien de son époque.

Le sr de Baillache ayant perdu une fille en 1717, avait cru pouvoir, non seulement la faire enterrer dans le chœur de l'église, mais, de plus, faire peindre sur les murs de celle-ci une litre ou ceinture funèbre, et, sur la tombe elle-même, une inscription où il prenait le titre de chevalier, qui ne paraissait pas lui appartenir. Enfin, il avait fait ériger dans le chœur un banc seigneurial. Il n'en fallait pas tant pour émouvoir l'attention, pourquoi ne pas dire la jalousie, des autres gentilshommes du lieu, et c'est à raison de ces faits que le sr de Bernières, comme doyen du cercle, actionna son voisin pour infraction aux règlements ayant alors cours entre gens de qualité. A cette fin, il concluait que le sr de Baillache « fût tenu de se retirer dans la nef, ainsi que les « autres gentilshommes non patrons, et ce, après « le sr de Bernières comme plus âgé que lui « sans préjudice ni approbation des qualités de « messire et de chevalier que ledit sr de Champgou« bert a nouvellement prises, qui n'avaient jamais « été prises par le sr son père, ni ses autheurs, « lesquelles qualités ledit sr de Bernières n'entend « point lui donner, à moins qu'elles ne lui soient « justifiées par bons titres. suivant un arrêt « rendu par le Parlement de Rouen, en forme de


« règlement, le 26 septembre 1663, ce qui a été « aussi jugé par le Parlement de Paris, le 13 août « de la même année ».

De nos jours, on sait que le sr de Baillache a fait école, et le fait est si fréquent qu'il passe le plus souvent inaperçu.

De son côté, le sr de Baillache, dans une formule d'une intentionnelle élasticité et qui ne pouvait manquer d'éveiller l'attention des religieux du Mont-Saint-Michel, demandait « à être maintenu « et gardé en la possession des droits honorifiques « de ladite paroisse d'Évrécy ».

Nous passons, on le conçoit, sur le détail des conclusions qui suivirent, et sur l'analyse des titres respectivement produits par les deux adversaires, pour arriver, sans transition, à la sentence ellemême. Elle fut rendue le 21 juillet 1718 les prétentions du sr de Baillache furent rejetées sur toute la ligne, et un délai de quinzaine lui fut imparti pour l'exécution.

G était une défaite complète; aussi crut-il devoir en appeler en Cour de Parlement, espérant que le jugement de ses pairs lui serait plus favorable. En appel, comme il arrive souvent, et mis en demeure de préciser ses prétentions, le sr de Baillache en vint à réclamer nettement tous les droits honorifiques ou AUTRES sur l'église d'Évrécy c'est ce qui motiva l'intervention des représentants de l'abbaye.

V


Leur requête, à cet effet, est en date du 17 janvier 1721 non seulement nous y trouvons énoncée la décision de 1328, mais, ce qui précise d'une façon définitive, l'origine du droit de patronage, on y lit ce qui suit « C'est à savoir qu'il demeura « constant par l'enquête faite par les chevaliers et « vavasseurs, que l'église était bâtie sur leur fief « et qu'il fut justifié par titres que l'église, les « patronages, les fiefs et les dixmes avaient été « aumonés à ladite abbaye par la princesse Gonor, « veuve de Richard I", et que cette donation avait « été confirmée par Richard second, son fils, ce « qui prouve que le patronage de ladite église n'a « jamais été attaché au fief de Champgoubert, « etc., etc. »

A l'appui des dires de leur requête, les intervenants déposèrent, selon l'usage du temps, les pièces qui y étaient vantées, et notamment l'enquête de 1328, qu'ils venaient d'analyser. Le sr de Baillache se rendit compte de l'importance de ces communications et, dans son ardeur processive, il alla jusqu'à s'inscrire en faux contre plusieurs des pièces produites.

De là, une longue procédure, échange de conclusions et de requêtes, qui firent traîner l'affaire jusqu'en 1732.

Mais tout a une fin même au Palais, et le 24 mars de cette même année, un arrêt du Parlement mettait l'appellation au néant, confirmait


la sentence du bailliage de Caen de 1718 et, statuant sur l'intervention des religieux du Mont-SaintMichel, la disait à bonne cause et « les maintenait « et gardait en leur qualité de seuls seigneurs et « patrons de la paroisse d'Évrecy, faisait défense « au sr de Baillache de prendre la qualité de sei« gneur et patron honoraire de ladite paroisse. » et, vu sa téméraire inscription de faux, le condamnait à trois cents livres d'amende et à cent livres d'indemnité au profit des religieux « sans préjudice, « dit l'arrêt, de tous dépens et des règlements entre « gentilshommes ».

Rien donc de plus formel en ce qui concerne le patronage de l'église, et l'ancienneté de son origine.

Quant au pauvre sr de Baillache, force lui fut de s'exécuter et d'enlever à la fois, et son banc seigneurial, et la ceinture funèbre par laquelle il avait prétendu associer la paroisse à son propre deuil. Sa déconvenue dut lui peser lourdement, car, en 1754, il se défit de sa propriété et la vendit au sp Simon de Laistre, comte de Fontenay.

Ce dernier dut à son tour, et dès son entrée en jouissance, répondre à une nouvelle contestation du même genre, quoique beaucoup moins importante. Elle fut soulevée par le bisaïeul de celui qui écrit ces lignes, François-Joseph Lanfranc de Panthou, propriétaire de la motte seigneuriale, dite Château de Montafila, et aussi de l'ancien auditoire


de la vicomté d'Évrecy, acquise par lui en 1742, l'année qui suivit la suppression de cette vicomté. Il ne s'agissait, toutefois, hâtons-nous de le dire, que de droits honorifiques de seconde catégorie, tels que le droit à la priorité de l'eau et du pain bénits (1). Cette fois le successeur du sr de Baillache fut plus heureux que ce dernier et l'initiateur du procès fut condamné. Mais il obtint, au moins, et peut-être était-ce là, au fond, le but véritable de son action, que la sentence réservât tous les droits seigneuriaux et de patronage au profil de qui de droit, Le sr de Laistre dut se tenir pour averti.

Au surplus, et jusqu'en 1789, l'abbaye du MontSaint-Michel put jouir désormais, sans trouble aucun, de son droit de patronage et des prérogatives qui s'y rattachaient.

C'était elle qui nommait à la cure et qui touchait les deux tiers des grosses dîmes, affermées à trois mille six cents livres. Le curé d'Évrecy et le grand chantre de la cathédrale se partageaient le dernier tiers (2).

Au cours des siècles, l'abbaye du Mont-SaintMichel avait encore recueilli d'autres avantages comme conséquence de ce droit de patronage. C'est ainsi qu'en 1423, nous voyons le Bâtard (1) Arch. du Calvados, titres de la famille Lanfranc de Panthou.

(2) Arch. du Calvados. Delamare, Pouillé, 1785.


ÉGLISE D'ÉVRECY

TOUR ET VUE GÉNÉRALE


d'Orléans, comte de Mortain et gouverneur, pour le roi de France, de la forteresse du Mont, concéder aux religieux « pour les récompenser de « leur fidélité au roi et les indemniser de la priva« tion des revenus de leur moûtier. les appatys « des terres et paroisses sujettes dudit moûtier », notamment « ceux d'Évrecy ». L'acte de concession est daté de Tours, le jour de Pâques, et porte la signature du Bâtard d'Orléans, avec paraphe (1). Même faveur et pour les mêmes causes fut plus tard octroyée à l'abbaye par lettres patentes du roi Charles VII lui-même, données à Poitiers « le desrain jour de may U43 » (2).

II. L'Église.

Quel était, en lui-même et au point de vue architectural, l'édifice religieux élevé à Évrecy au Xe siècle? Nous n'avons, sur ce point, aucun document précis. Mais l'ancienneté de son origine n'est pas seulement attestée par la concession du patronage, antérieure, comme nous l'avons vu, au XIe siècle, elle est encore écrite, en quelque sorte, sur les pierres elles-mêmes du monument, au moins pour ce qui en est parvenu jusqu'à nous. (1) Arch. de la Manche, fonds du Mont-Saint-Michel. (2) Ibid. Ces deux pièces ont été collationnées par Level, notaire royal à Poutoroon.


Tout d'abord, il est certain que la primitive église était bâtie sur l'emplacement occupé par celle que nous pouvons admirer aujourd'hui. Cette première église, au dire de M. de Caumont, a dû subsister jusqu'au XIIIe siècle, et c'est à ce moment qu'on a dû reconstruire le chœur actuel, depuis lors si heureusement restauré. « Le chevet offre, en effet, « dit le savant archéologue, deux lancettes sur« montées d'une rosace, qui semblent bien dater « de cette époque; la nef est moins ancienne et, « en grande partie du XIVe siècle » (1).

Quant au monument primitif, M. de Caumont croit pouvoir, à l'aide de la nature de certaines sculptures, conservées' lors de la réédification du XIIIe siècle, et, plus tard, retrouvées au moment de la restauration dont nous parlerons bientôt, reporter au Xe siècle la date de ce monument. « La forme de ces sculptures, dit-il, me parait « accuser une époque antérieure au XIe siècle. Il « y a un beau fragment d'entablement, couvert « de feuilles qui font de l'effet, un fragment de « corniche; un ancien modillon ne ressemble pas « à ceux du XIe siècle sa moulure ressemble à « celles des monuments gallo-romains. Dans le « mur méridional du chœur, on remarque une « croix dont le travail nous a paru très ancien. Il « en est de même des chapiteaux des colonnes (11 Statistique monumentale, t. I, p. 124.


ÉGLISE D'ÉVRECY

CHEVET ET RUINES D'UNE ANCIENNE CHAPELLE LATÉRALE du XV" siècle.


« porteuses des arches, lesquels sont d'un âge « qu'il est difficile de préciser » (1).

A gauche et à droite du chœur, on avait, au XVe siècle, édifié deux grandes chapelles parallèles au sanctuaire et au chœur, avec lequel elles communiquaient chacune par deux grandes arcades aujourd'hui bouchées. De la chapelle du côté sud, rien ne subsiste. Au contraire, il reste encore deux grandes arcades de la chapelle du nord. Ces arcades et le clocheton qui les surmonte ne sont pas sans mérite, et M. de Caumont exprimait le désir qu'on les conservât avec soin. Ce vœu a été entendu et, grâce à l'intelligente vigilance de la municipalité actuelle, les restes de la vieille chapelle ont été restaurés il y a quelques années, et mis à l'abri des injures du temps.

Il en a été de même de la tour de l'église, qui a aussi une vraie valeur architecturale. Elle est carrée et terminée par un toit en pierres à double égout. « C'est, dit encore M. de Caumont, une des « belles tours de cette forme qui, usitée au XIVe « siècle, est devenue très fréquente dans le XVe. « Elle est, dans ce genre, une de celles qui mé« ritent d'être remarquées » (2).

Quant à l'église elle-même, on peut dire, sans (1) De Caumont, Ibid., et t. XXVII du Bulletin monumental. (2) De Caumont Jhid


exagération, qu'elle est une des plus belles qui se puissent voir dans nos campagnes.

Elle se compose, outre le chœur et le sanctuaire, d'une vaste nef et de deux bas-côtés très importants. Toutes les voûtes sont en pierre, et tous les détails de l'ensemble s'harmonisent dans les proportions les plus heureuses.

Nous avons dit que le monument actuel datait du XIIIe siècle. Hâtons-nous d'ajouter qu'il a été, de 1843 à 1877, l'objet d'une complète et magnifique restauration, due au zèle éclairé du curédoyen de la paroisse, M. l'abbé Marie, celui-là même qui avait signalé à ses confrères de la Société, en 1867, la découverte du champ des Madeleines. La mémoire de ce vénérable prêtre a bien droit, il nous semble, à un respectueux souvenir on peut estimer, en effet, sans exagération, 1 à plus de deux cent mille francs, les sommes par lui dépensées à la restauration de sa chère église d'Évrecy. Ces sommes, il les trouva dans son modeste patrimoine et surtout dans les générosités qu'il sut solliciter un peu partout, car aucune subvention gouvernementale ne figure dans ce chiffre. Une somme de quinze cents francs fut, il est vrai, allouée sur le budget de l'État, en 1877; mais elle ne fut touchée que par le successeur de M. l'abbé Marie.

Heureusement, l'œuvre était achevée, et il avait pu la mener à bien, grâce au concours éclairé de



l'honorable M. Bouet, architecte. Cette restauration, en elle-même, a droit à tous les éloges des amis de l'art, et voici, dès 1864, comment l'appréciait un archéologue des plus autorisés « L'or« donnance de tous ces travaux est absolument « identique à celle des œuvres du XIII' siècle. « M. le curé d'Évrecy s'est bien gardé de rien dé« truire. Éclairé par la science archéologique « qu'il a puisée dans l'étude des monuments de la « province. fidèle aux vieilles traditions nor« mandes, il a enté l'église nouvelle sur l'ancienne, « et son respect pour l'ouvrage de ses devanciers « n'a nui en rien à l'harmonie qu'on peut admirer « aujourd'hui. » (1).

Telle est l'église d'Évrecy, aussi belle, grâce à cette magnifique restauration, aussi majestueuse, en sa pérennité rajeunie, qu'au jour où elle s'éleva, il y a plus de six siècles, témoignage éclatant de la robuste foi de ceux qui l'ont bâtie. Pendant ce long cours des âges, tout s'est renouvelé autour d'elle, et ce qui avait été fait, depuis longtemps, n'est déjà plus! 1

Les hommes ont passé avec ce qu'ils avaient créé, et les institutions aussi. Elle seule demeure, et, du plus loin qu'on l'aperçoive, de tous les points des horizons prochains, il semble qu'elle se dresse (1) Léon Lecordier, Annuaire des cinq départements de la Normandie, itmi.


en sa sereine et immuable majesté, comme pour témoigner de la perpétuité des dogmes et des saintes croyances qui ont soutenu et consolé toutes les générations venues, les unes après les autres, se coucher dans le silence de la mort, aux pieds de sa vieille tour, après avoir si souvent prié sur les marches de son sanctuaire.

Avant d'en finir avec ce qui se rapporte aux monuments religieux d'Évrecy, disons encore qu'il existait, vers le sud-est de l'église, une ancienne chapelle, dédiée à sainte Catherine de Hongrie, dite chapelle de Rougemont. Cette chapelle était titulaire, et à la nomination de la famille Achard de Vacognes, comme possesseur du fief à l'extrémité duquel l'édicule était situé. Elle a été démolie en 1812. Le dernier bénéficiaire fut un s1' Jacques-François Lecat, maître ès arts à l'université de Caen (10 mars 1778), et curé de Maisoncelles-sur-Ajon, paroisse qui était aussi à la nomination de la famille de Vacognes. L'abbé Lecat reçut sa nomination à la chapelle de Rougemont, à la date du 28 juin 1785, par lettres officielles de Mgr de Cheylus, alors évêque de Bayeux.

Le tableau du retable de cette chapelle fut, en 1812, transporté dans l'église d'Évrecy. Au dire des connaisseurs, dans certaines de ses parties, et, spécialement dans le dessin des mains, il a un vrai mérite artistique. Sainte Catherine y est représentée debout, avec tous les attributs de la royauté.


Sur l'emplacement du cimetière et de la chapelle elle-même, Mme de Bonnefon, propriétaire du château de Champgoubert, a fait placer, il y a trente ans environ, une statue de la Vierge, sur le bord de la route qui va d'Évrecy au Pont du Coudray (sur l'Orne).

La statue est de belle facture, et, en même temps qu'elle répond à la pieuse pensée de la vénérée châtelaine de Champgoubert, elle a, pour nous, le mérite de rappeler le lieu où a si longtemps existé la vieille chapelle qu'elle remplace, et dont le souvenir est toujours présent à la mémoire des anciennes familles du pays.

§3.

LA CURE D'ÉVRECY.

Quelle a été, sous le rapport du Personnel et du Temporel, l'importance d'Évrecy comme paroisse, depuis les invasions normandes jusqu'en 1 789 ? C'est ce que nous voudrions rapidement indiquer dans la fin de ce premier chapitre.

I. Personnel de la Cure.

Il est certain que, de bonne heure, il dut y avoir plusieurs prêtres attachés au service du culte dans la paroisse d'Évrecy. On trouve, en effet, dès l'an-


née 1312, plusieurs constitutions de rentes au profit « des Prêtres d'Évrecy » par des srs Simon et Guillaume Bernard (1). Toutefois, jusqu'à l'édit du mois d'octobre 1691, qui a régularisé, dans les paroisses, la tenue des registres de catholicité, nous n'avons, sur le personnel du clergé d'Évrecy, que des données fort incomplètes. Ce n'est guère que par les procès relatifs au droit de patronage dont il a été ci-dessus fait mention, que, pendant cette première période, le nom de quelques-uns des titulaires de la cure est parvenu jusqu'à nous. Ces noms, du reste, n'ont, par eux-mêmes, aucun intérêt archéologique.

Par ailleurs, au point de vue spirituel proprement dit, le seul fait que nous ayons à retenir jusqu'en 1691, est une mission qui fut donnée, à Évrecy, en 1635, par le P. Eudes lui-même, à l'effet de combattre le Jansénisme dont les progrès commençaient dès ce temps-là à troubler l'église de France. Cette même année, le P. Eudes évangélisa aussi la paroisse d'Avenay (2).

A partir de 1691, les noms des curés d'Évrecy nous sont, au contraire, exactement connus on en compte huit jusqu'en 1789.

Le premier en date est messire Jacques Auvray qui résigna son bénéfice au profit de son neveu Ni(1) Léchaudey d'Anisy, I, 74.

(2) Vie du P. Eudes, par le P. Martin, I, 66.


colas Auvray, en 1713. Le dernier curé avant la Révolution fut maître Jean-Thomas-Hippolyte Regnauld. Installé en 1763, il occupa son poste jusqu'en 1791. A cette époque, il dut, comme nous le verrons, céder la place à un abbé Roussel, curé constitutionnel (1).

Nous avons dit que, pour l'exercice de leur ministère, les curés d'Évrecy étaient assistés de plusieurs collaborateurs (vicaires ou obitiers). Voici qui va nous fixer à cet égard.

Sous l'administration de Me Jacques Auvray, le grand archidiacre de Bayeux, Me Dufour, fit, à trois reprises différentes, 1700,1702 et 8 juin 1709, la visite canonique de l'église d'Évrecy.

Or, nous lisons, dans le procès-verbal de cette dernière visite, que le curé avait, pour le seconder, un vicaire, Nicolas Auvray, et deux obitiers, Jean Estienne et Jean Heurtin (2).

Le procès-verbal entre ensuite dans quelques détails qui ne sont pas dénués d'intérêt.

Le grand archidiacre vérifie, en effet, les comptes (1) Voir ci-dessous, ch. IV, § 1. Les cinq autres curés d'Évrecy, entre Nicolas Auvray, décédé en 1741, et l'abbé Regnauld, furent: M' des Palliéres (1741-1745); M- Fossey des Essarts (17461748) Jacques Prévost (1749-1751) Guillaume Delaunay (17511762) M* André Meurdrac (1762-1763).

(2) Les archives de la fabrique d'Évrecy ne remontent qu'à 1692; mais, dans celles d'une paroisse voisine, Grainville-surOdon, nous lisons que le 16 mars 1691, Vobitier d'Évrecy, Jean Entii niiu, a bjii un mariage dans l'église du lieu.


et titres de la Fabrique déposés dans un coffre à ce destiné. Il fixe à 3 livres, pour les grandes personnes, et à 1 livre et demie, pour les enfants au-dessous de douze ans, les droits dus pour les inhumations et pour en assurer la perception régulière, il fait défense d'ouvrir la terre avant le paiement de ces droits « justifié de la quittance du « trésorier ».

L'état de l'église est trouvé « satisfaisant »; la chaire est neuve. Il existe une grande armoire pour renfermer les ornements, et un coffre à trois clés pour le trésor et les recettes de la fabrique, ainsi que les obits.

Le délégué de l'évêché ordonne la réparation des fenêtres aux frais des décimaleurs, et « que le « sieur curé justifiera du prix de la cloche de la « chapelle de Rougemont. »

Enfin, il prescrit l'achat de divers ornements et objets nécessaires au culte, savoir « un grand « ciboire d'argent, dont la coupe sera dorée en « dedans, un devant d'autel en camelot violet, un « missel, un psautier, trois processionnaires, un « tabernacle et ses gradins ». Le tout devait être fourni, un tiers, par le curé, et les deux tiers, par les Chevaliers de Malle, selon l'ordonnance. Effectivement, le 8 octobre suivant, la remise officielle de ces objets fut faite solennellement au curé et aux marguilliers par messire Guillaume Duval, vicomte de Gavray, et lieutenant au bailliage


de Villedieu, délégué de messire de Bécharville, commandeur-receveur de l'ordre de Malte, au Grand Prieuré de France.

On voit par ces détails l'attention que les délégués de l'Ordinaire apportaient à ces visites canoniques et le salutaire effet qui en devait résulter, pour la bonne administration des paroisses (1). Voici, à un autre point de vue, ce qui va nous édifier sur l'autonomie dont jouissaient, sous l'ancien régime, nos vieilles communautés d'habitants. En 1714, mourait, à Évrecy, un nommé Pierre Bédouelle, âgé de 64 ans. Il exerçait depuis longues annéesles fonctions,alors souvent réunies,de sacristain et de maître d'école. Aussi, à ce double titre, fut-il inhumé dans l'église, le 10 décembre 1714. Il s'agissait donc de lui donner un successeur. A cet effet, le 20 du même mois, « à l'issue de la « messe paroissiale, dite et célébrée par M. le curé, « les paroissiens s'assemblèrent, les présents fai« sant fort pour les absents. Tous, d'un commun « accord, choisirent Jacques Bédouelle, fils du def« funt Pierre Bédouelle, pour lui succéder dans « ces deux charges. Il devra tenir les Petites « Escholes et instruire les enfants comme de bons « fils de famille et de bonne instruction, ainsy qu'a « cy-devant fait le deffunt son père » (2). (1) Ces visites étaient même annoncées au prône, et on y convoquait les trésoriers et les maîtres des confréries. (2) Arch. do la fabrique d'Évrecy.


Les pères de famille avaient donc alors le droit de choisir les maîtres auxquels devait être confiée l'éducation de leurs enfants.

Sous l'empire de la loi de 1833 sur l'instruction primaire, un vestige de cette ancienne et précieuse prérogative avait survécu, puisque le choix de l'Administration ne pouvait se porter que sur l'un des trois candidats présentés par le Conseil municipal le premier de la liste était, sauf rares exceptions, toujours agréé. La loi de 1850 a fait disparaître ce dernier débris de nos anciennes libertés communales, et elle a confié la nomination des instituteurs à l'administration préfectorale. Il est inutile de rappeler que les lois de 1881 et de 1886, sur l'enseignement primaire, n'ont rien trouvé de mieux que de s'approprier cette innovation évidemment destructive du droit (les pères de famille. Nous avons, pour notre part, quelque peine à regarder la chose comme un progrès (1). Les habitants de nos anciennes paroisses n'étaient pas, d'ailleurs, seulement appelés à s'immiscer dans le choix du personnel enseignant; mais ils jouissaient encore de la même prérogative pour la dési(1) « La démocratie communale a régné en France comme « chez les autres nations mais, depuis le gouvernement néfaste « de Louis XIV, elle a été successivement amoindrie par les « empiétements successifs de la royauté, puis détruite, par les « violences de la Révolution » (Le Play, Réforme sociale, Clf. lxii, § 12).


gnation du personnel ecclésiastique secondaire, notamment des obiliers.

C'est ainsi que fut choisi comme tel cet abbé Jean Heurtin, dont le nom figure au procès-verbal de la visite canonique de 1709. Il était né à Évrecy en 1663, et c'est par l'assemblée générale des habitants qu'il fut nommé obitieren 1708 (1). Bientôt même il reçut des lettres de vicaire, fonction qu'il conserva sous le successeur de Me Jacques Auvray.

Ce choix était-il absolument judicieux? Nous n'avons pas qualité pour prononcer. Toujours est-il que l'abbé Heurtin n'allait pas tarder à attirer sur lui l'attention, dans des circonstances au moins regrettables, à Évrecy, d'abord, et, plus tard, dans une paroisse voisine.

Voici les faits

Vers la fin de l'année 1716, une des pénitentes de l'abbé Heurtin, une pauvre fille nommée Marie Letoc (ou Letot), commença à se faire connaître par de prétendues extases qu'elle disait survenir pendant la messe ou ses prières, mais surtout après ses commuuions (2). Elle racontait que, dans ces extases, deux hommes vénérables lui apparaissaient le premier se nommait Balfride ou Walfride, évêque de Bayeux au IX" siècle. Il était accompagné de son grand vicaire, nommé Hugues. (1) Arch. de la fabrique d'Évrecy.

(%) Beziers, Mém., II, 602.


Ils annonçaient l'un et l'autre, disait la visionnaire, que leurs corps, après avoir été martyrisés par les Danois (1), étaient inhumés sous les ruines d'une ancienne chapelle qui, au dire de Balfride, avait été bâtie par lui-même, et il ordonnait à Marie Letoc de déclarer le tout à son confesseur, afin qu'il en avertit l'autorité ecclésiastique et que son corps, avec celui de son compagnon, fussent levés et exposés à la vénération des fidèles (2). Si l'on avait bien voulu réfléchir que la chapelle, sous les ruines de laquelle devaient reposer les deux corps, depuis le IX6 siècle, datait, tout au plus, du commencement du XVe, la question eût été vite élucidée. Mais on sait quel était, à cette époque, l'état plus que rudimentaire de la science archéologique; aussi la fraude ne fut pas tout d'abord soupçonnée.

Bien plus, une enquête en règle fut prescrite par l'autorité ecclésiastique et Marie Letoc fut mandée à Bayeux, par ordre de l'évêque, Mgr de la Trémoïlle, et fut soumise, dans le couvent des Bénédictines, à l'examen d'une commission composée de hauts dignitaires du clergé, et de plusieurs jésuites et religieux augustins. L'enquête dura deux ans, après quoi, par ordre de l'officialité, l'abbé (1) Voir le chapitre suivant.

(2) De Caumont, Statist. monumentale, I, 125. Conf. Mém. de 1739, intitulé « Conduite de l'abbé Heurtin à Évrecy ».


Peschard, chancelier de l'évêché, fit conduire et enfermer Marie Letoc à l'hospice de Bayeux, où elle fut retenue comme aliénée et convulsionnaire. C'était là effectivement sa vraie place.

Mais, comme on le pense bien, les prêtres enquesteurs durent se demander qui avait bien pu révéler à Marie Letoc l'histoire du martyre de saint Walfride, dont la pauvre illettrée n'avait, à coup sûr, jamais pu, par elle-même, connaître l'existence. Or, il apparut clairement que l'abbé Heurtin, par un zèle plus qu'irréfléchi, était tout simplement l'inspirateur de la malheureuse extatique, et l'initiateur de ses visions. Aussi fut-il interdit. Toutefois, comme la pureté de ses mœurs était incontestable, il fut, au bout de deux ans, au mois de mai 1719, rétabli dans ses fonctions, avec ses anciens pouvoirs.

La leçon, toute sévère qu'elle fût, ne paraît pas avoir été très efficace, et l'abbé Heurtin n'allait pas tarder à se mettre en état de récidive.

En effet, ayant été présenté en 1723, comme curé de Landes, et agréé à ce titre par M. de Léaupartie, il advint que, neuf mois après son arrivée, au commencement du carême de 1724, les troubles intellectuels les plus étranges vinrent assaillir une des filles de ce même M. de Léaupartie. Cette jeune personne, élevée dans les principes de la plus grande piété et d'une impeccable réserve, fut saisie subitement de convulsions, pendant lesquelles elle


tenait sur les choses de la religion, et même contre ses parents, les propos les plus inconvenants. Les médecins appelés ne purent asseoir un diagnostic, et s'en tirèrent, en concluant à une intervention surnaturelle.

La chose, dans ces conditions, relevait des tribunaux religieux, et l'affaire fut déférée à Mgr de Lorraine, jeune prélat de 25 ans, qui venait d'être promu au siège de Bayeux. Quatre docteurs de la faculté de Paris, et plusieurs docteurs en Sorbonne furent adjoints aux médecins ordinaires du prélat, pour examiner le cas deMellede Léaupartie. Avec un tel luxe de personnel, l'enquête ne pouvait que durer; et, de fait, elle se poursuivit jusqu'en 1735. Enfin, on reconnut que là encore, il n'y avait qu'une misérable supercherie et des pratiques dans lesquelles l'ingérance de l'abbé Heurtin apparaissait trop clairement.

C'en était trop, et, cette fois, la répression fut sévère. L'abbé fut enfermé, pendant quatre ans, dans l'abbaye de Cerisy-Belle-Étoile. En 1739, il put en sortir, et se retirer chez son neveu, curé de la paroisse de Barbeville, près Bayeux. C'est là qu'il mourut le 3 janvier 1754, âgé de 91 ans, sans avoir désormais rempli aucune fonction de son ministère. Dans certains actes cependant (1742-1743-1748 et 1753) il signe encore « curé desservant de Landes. » Du reste, dit Béziers, c'était « un prêtre d'une mo« ralité irréprochable, et qui ne péchait que par


« excès de zèle ». C'est, en effet, ce que l'on peut dire de mieux pour sa défense (1).

II. Temporel de la Cure d'Évrecy.

Nous avons, pour nous renseigner à cet égard, un document authentique qui va, en même temps, nous permettre de nous rendre compte de ce que pouvait être, à la veille de la Révolution, le revenu des cures d'importance moyenne, dans nos campagnes. C'est létal des taxes de l'année 1786, pour la paroisse d'Évrecy (2).

En ce qui concerne la cure, voici les mentions que nous y lisons

Le grand chantre de Bayeux. Les deux tiers des grosses dîmes, sur Y extension du fief d'Albray, 650 livres (un pré);

2° Le sr d'Albignac, chanoine de la prébende d'Albray. Revenu des 46 acres de terres de la dite prébende, 1.600 livres;

3° Le curé. Maison, dépendances et jardin, 100 livres. Sept acres, quarante perches de terres d'obits, et sa part dans le tiers des grosses dîmes, le tout, 4.000 livres;

(1) Béziers, Mém. I, 503. Conduite de l'abbô lleurtin à Landes (mémoire); actes de catholicité de Barbeville. (2) Arch. du foly frénéralité de Gaen-Évrecy.


4° Le trésor des marguilliers. Plusieurs pièces de terre affermées 460 livres;

Le sr Bérard chapelain. Douze acres de terres d'obits, affermées 490 livres;

6° Le sr Denis, pretre. Trois pièces de terres d'obits, 336 livres;

7° Le titulaire de la chapelle de Notre-Dame de Rougemont. Deux pièces de terres, 460 livres; 8° Le même. – 610 livres;

L'abbé du Mont-Saint- Michel. Les deux tiers des grosses dîmes de la paroisse et une grange, 3.600 livres.

Le total de ces revenus s'élève donc à H.670 livres, sur lesquels nous voyons quelle était la part du curé.

Il est à peine besoin d'indiquer ici qu'en vertu des lois révolutionnaires, tous les biens dont nous venons de parler allaient être vendus. Le Pré du Grand-Chantre, notamment, fut acheté, le 5 frimaire an VI, par un sr Renouf La Vergée. Le presbytère seul ne fut pas aliéné, la municipalité de 1798 ayant fait observer que, depuis le départ des ci-devant curés, ce bâtiment était affecté à des services administratifs et judiciaires, et, comme tel, affranchi de la mise en vente (loi du 16 brumaire an V) (1). Ce presbytère appartient encore aujourd'hui à la commune.

(1) Arch. du Calv. Admin. municipale du canton d'Évrecy.


Quant au culte catholique lui-même et ce qu'il en advint à partir de 1789, nous le dirons dans le IVe et dernier chapitre de cet ouvrage, relatif à l'histoire d'Évrecy pendant la période révolutionnaire. Mais, auparavant, il nons faut revenir en arrière, et considérer ce qui se rapporte à ce que nous appellerions aujourd'hui « l'histoire de la « commune, au point de vue civil, politique ou judi« ciaire », depuis l'origine jusqu'en 1789. Ce sera l'objet des deux chapitres suivants.


CHAPITRE II.

La Châtellenie. – La Fiefferme. Les Impôts. I. La Chàtellenie.

Nous avons dit ci-dessus (1) que, dès les premiers siêcles de notre histoire nationale, les évêques de Bayeux possédaient à Évrecy, dans le voisinage du monastère détruit, à la fin du IXe siècle, « UNE « terre » plus tard érigée en châtellenie, sur laquelle devait exister une demeure d'une certaine importance.

Ce lieu allait être, en l'an 858, le théâtre d'un tragique événement, que nous trouvons raconté dans un très curieux manuscrit déposé à la bibliothèque du Chapitre de Bayeux.

A cette date, le siège de cet évèché était occupé par Walfride (ou Balfride), plus tard canonisé sous le nom de saint Walfride. C'était au plus fort des invasions des hommes du Nord. Une troupe de ces pirates, commandée par un nommé Haslinc, rava(1) C.h. l", | 1".


geait le Bessin, « ce qui obligea, dit notre texte, « saint Walfride de se retirer en sa terre d'Évrecy, « de peur de tomber entre les mains inhumaines « de ce cruel barbare qui permettait toute licence « à ses troupes. »

Ceci se passait en 855.

Dans sa fuite précipitée, l'évêque oublia de mettre en lieu sûr les reliques de sa cathédrale, notamment celles de saint Regnobert et de saint Zénon, son archidiacre. « Pour cette affaire, con« tinue le manuscrit, il se trouva dans la ville un « homme pieux et dévot, seigneur du Mans, appelé « Hervé, qui, voyant que l'évêque s'était sauvé, « leva et emporta les saintes reliques. lequel « les fit transporter en son pays. après leur « avoir fait bâtir une église que saint Wil« fridus, évêque de Bayeux, accompagné de celui « d'Avranches et de Lisieux, bénit et consacra. « Or, quelques principaux du Chapitre et de la « ville, examinant sur le départ si prompt de leur « évèque, et sur l'honneur que Hervé lui faisait de « consacrer l'église, ces choses les troublèrent et « leur donnèrent à penser que saint Wilfridus, « leur évêque, était d'accord avec Hervé et con« tribuait à la facilité d'enlèvement de ces reliques, « qui étaient une perte, pour la ville, très considé« rable, et pour tout le diocèse, qui les réclamait, « conspirèrent en eux de l'aller tuer en sa terre « d'Èvrccy, où ils le trouvèrent et le mirent à mort,


« l'an 858, Dieu permit cette mort à cause d'avoir « abandonné son évèché » (1).

Tel est le fait raconté en toute sa tragique naïveté. Il méritait, il nous semble, d'être retenu, à la fois comme caractéristique des mœurs de l'époque, et comme preuve documentée de la possession, par les évêques de Bayeux, avant le Xe siècle, d'une terre en la paroisse d'Évrecy.

Qu'advint-il de cette terre et aussi de celles de l'ancien monastère quand le pays, après avoir été dévasté à son tour par les Normands, recouvra sa tranquillité à la suite du traité de Saint-Clair-surEpte ? Il est probable que ce domaine rentra, au moins en partie, en la possession des évêques de Bayeux; mais ce qui est certain, c'est que, dès le commencement du XIe siècle, ces derniers étaient titulaires de ce qui s'appellera désormais « la châ« tellenie d'Évrecy ».

Nous voyons, en effet, en l'an 1037, Hugues II (1015-1049) (qui commença la construction de la cathédrale), se faire maintenir en possession de cette chàtellenie, par un jugement de la cour du duc. Dans une charte de ce même évêque et de la même époque, Évrecy est déjà dénommé « Vréci ». Ce lieu, pour être ainsi qualifié de châtellenie avait une forteresse, d'ordre évidemment secondaire, (1) Biblioth. du Chapitre de Bayeux. Voir aussi Histoire de Bayeux, dite manuscrit Gassion, mentionné par Pluquet, p. 52.


mais susceptible de mettre les habitants à l'abri d'un coup de main.

On sait, en effet « qu'on appelait seigneur châ« telain, disent nos vieux auteurs, celui qui avait « droit d'avoir un château ou une maison forte, « entourée de fossés, et qui avait une justice appe« lée châtellenie » (1). Le donjon d'Évrecy et le château dit « château de Montafila » étaient situés sur une éminence qui commande, au sud-ouest du bourg, la vallée de la Guigne, éminence qualifiée par M. de Caumont de motte seigneuriale. Le chemin qui longeait ce lieu, et qui monte de l'église à la Place d'Évrecy, porte encore aujourd'hui le nom de rue du Château (2).

C'est dans cette forteresse que se réfugia « avec quelques troupes », disent les chroniques du temps, l'évêque Hugues, après la bataille du Val-desDunes. Il avait pris le parti des Barons révoltés, et il ne se croyait pas en sûreté dans sa ville épiscopale. Ce ne pouvait être toutefois, vu le petit nombre des défenseurs du château, qu'un asile temporaire; aussi, au bout de quelques jours, l'évêque crut prudent de se retirer du côté de Paris, hors des terres de son ducal suzerain (3).

(1) Guyot, Répertoire de jurisprudence, t. III, p. 320, Châtelain, Nouveau Denisart, ibid., t. Ier, p. 348.

(2) De Caumont, Cours d'antiquités, t. V, p. 505 et s. Béziers, Mém. II, 498 et s.

(3) Chroniques de Normandie, Hist. de France, xi-331-333.Bu/itûs, Hist. de Bayeux, p. xxxm.


Guillaume, cependant, ne songeait nullement à faire un mauvais parti au prélat, au moment oit, déjà, il cherchait à se concilier la faveur du Pape, en vue de la conquête de l'Angleterre. Mais, il ne fut pas plus tôt informé du départ de l'évêque qu'il se présenta devant la petite citadelle. Les défenseurs de celle-ci demandèrent à capituler et purent en sortir moyennant une faible rançon (1). Quant à Hugues II, il mourut en 1049, au retour du Concile de Reims, présidé par le pape Léon IX. Son successeur fut Odon (ou Eudes) de Conteville, frère utérin de Guillaume le Conquérant (2). Ce prélat voulut témoigner par un acte significatif l'intérêt qu'il portait à sa chàtellenie d'Évrecy, et, pour en augmenter l'importance, il érigea en prébende, vers 1095, sa terre d'Albray, située à environ 1,500 mètres du bourg, à l'ouest de l'église. Il devait cette terre à la générosité de son frère, qui l'avait confisquée sur un des barons révoltés, Grimoult du Plessis. Parfois, dans les vieux titres, cette prébende figure sous le nom de Prébende d'Évrecy.

Elle était rattachée à la cathédrale.

Elle comprenait, d'après le Cartulaire de Langevin (1269), un manoir et ses dépendances « Pul(1) llermant, Ilist. du diocèse de Bayeux, p. 128.

(2) Pour l'histoire de ce prélat et ses démêlés avec Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, voir plusieurs articles de l'abbé Bourienne, Revue cath. de Normandie, 1898 et 1899.


chrum manerium », estimés cent quarante livres, et, ce qui vaut mieux, 46 acres de bonnes terres, calculées plus tard à raison de 160 perches à l'acre, chaque perche de 24 pieds 12 pouces, mesure d'Évrecy, laquelle devait être rendue exécutoire par le lieutenant général civil de Caen (ordonnance du 5 avril 1665).

Ce sont ces acres de terre que nous avons vues estimées, en 1786, à 1,600 livres de revenu, ce qui donne, par acre, 34 livres 6 sols, 5 deniers (1). Outre le produit de sa terre, le chanoine d'Albray avait le droit de prélever 20 sols avant qu'on ne pût dimer sur les autres fonds de la paroisse. De plus, il lui était dû, comme rentes annuelles, en nature, 65 boisseaux et demi de blé, 42 boisseaux d'orge, 19 chapons, 285 œufs, et 6 pains.

En 1356, la prébende d'Albray fut taxée, avec tous les autres bénéfices du diocèse, à cinquante livres, pour subvenir aux frais de la guerre contre les Anglais.

Parmi les noms des titulaires de cette prébende, il en est qui ont une certaine notoriété et qui nié(1) Béziers, Mémoires, II, 501. Évrecy, du reste, avait, des le XIV» siècle, des mesures acceptées légalement pour les diverses denrées. En 1379, devant le vicomte de Gondé-sur-Noireau, un sr Philippe Saales reconnait devoir au prieuré du Plessis 12 boisseaux d'orge de rente, « mesure d'Évrecy », (Léchaudey iTAnisy, II, 1°«)


ritent une mention spéciale dans une étude de la nature de celle que nous essayons de mener à bien.

1° En 1404, le chanoine d'Albray est Henri Oresmes, frère de l'évêque de Lisieux du même nom. C'est à lui que nous devons la conservation des vers latins gravés sur la fameuse couronne de lumière donnée par Odon de Conteville.

Jacques Hélyes, tné à Barbeville, le 8 mars 1613, d'une famille noble. Il succéda, de plus, à son frère, Jean Hélyes, dans la charge de chancelier de la cathédrale de Bayeux, dont il prit possession le 7 décembre 1660. Il était docteur de théologie, en Sorbonne. Il mourut en 1679, après avoir, vers 1673, résigné son canonicat d'Albray en faveur de son neveu, qui suit.

30 Nicolas Hélyes. Celui-ci fut un des cinq grands vicaires nommés par le chapitre pendant la vacance du siège de Bayeux, et prit parti, avec l'abbé Peschard, chanoine de Sainte-Honorine-du-Fay, dans la querelle qui s'éleva à ce moment entre les dignitaires de l'évêché au sujet de la célèbre bulle Unigenitus, et dans les troubles qui suivirent. Ces troubles s'accentuèrent encore après l'avènement au siège épiscopal de Mgr de Lorraine, favorable au Jansénisme (1).

En 1699, Nicolas Hélyes cumule avec sa charge (1) Béziers, Mém., p. 115, 403 et 403.


celles de lieutenant au bailliage de Bayeux et d'official du diocèse de Lisieux.

4° Félix de Laizier de Siougeat, chanoine d'Albray, en 1751, est aumônier de Madame la Dauphine et vicaire général de l'archevêché de Sens. Il ne posséda que peu de temps son canonicat, qu'il échangea avec un prieuré de Bénédictins, au diocèse de Clermont; mais, en se retenant une rente viagère de 570 livres, à prendre sur les revenus de la prébende (1).

5° En 1762, le canonicat d'Albray est attribué à Guy Jean de Rochechouart, diacre du diocèse de Séez (2).

6° En 1764, ce dernier se démet de son bénéfice en faveur de Philippe-François d'Albignac de Castelnau, sous-diacre du diocèse de Mende, et dont la famille était venue, par alliance, se fixer dans la ville de Bayeux (3).

7° Vingt ans plus tard, le 3 mai 1784, un des neveux du précédent, Jean-Henry -Aymard d'Albignac, est institué chanoine d'Albray; c'est lui dont le nom figure sur l'état des taxes de 1786, plus haut mentionné. Ce d'Albignac était un personnage de grande importance. Il était en effet, à la fois, vicaire généra] du diocèse de Meaux, prieur (1) Insinuations de Bayeux, reg. 274, (" 143 et 343.

(2) Ibid., reg. 277, fo 248.

(3) Acte du 23 mai 1764, devant Lurmel, notaire royal à Bayeux.


commandataire de Saint-Michel-de-Vauville (ordre de Saint-Benoît), au diocèse de Coutances, et abbé commandataire de l'abbaye royale de Chambre (ordre de Prémontré), au diocèse de Meaux. Enfin, le 29 mars 1787, M. d'Albignac ayant été nommé à l'évêché d'Angoulême, céda son canonicat d'Albray à Jean-François-Brigitte de Combes, clerc tonsuré, qui le possédait encore en 1789.

Mais revenons aux terres dépendant de la châtellenie épiscopale d'Évrecy, pour voir ce qu'elles vont devenir à la suite de la mainmise de Guillaume le Conquérant sur la forteresse d'où Hugues II s'était enfui, après la bataille du Val-desDunes.

Les successeurs de ce dernier sur le siège de Bayeux ne paraissent plus avoir séjourné à Évrecy, et peu à peu, par suite de cet éloignement, ils durent faire des concessions aux dépens de leurs terres, par le moyen de fiefs inféodés, si bien qu'à la fin du XIe siècle ils ne possédaient plus, d'une façon effective, que les terres de la prébende d'Albray et le pré du Grand Chantre de la Cathédrale. C'est ainsi qu'au commencement du siècle suivant, nous voyons la fille aînée du baron de Creully et de Thorigny apporter, entre autres apanages, à son mari, ses terres de la châtellenie d'Évrecy. Ce dernier était Robert de Caen, comte de Glocester,


fils naturel d'Henri 1er, roi d'Angleterre (1). A partir de cette date, les destinées de ces terres vont grandir. En effet, du mariage du comte de Glocester et de la fille du baron de Thorigny, naquit une fille qui, du chef de sa mère, apporta ellemême en dot ses terres d'Évrecy à son mari, lequel n'était autre que JEAN SANS TERRE. Or, malgré le divorce ultérieurement prononcé entre lui et sa femme, ce prince détenait encore notre châtellenie en 1204, lorsqu'à la suite du meurtre d'Arthur de Bretagne, Philippe-Auguste s'empara de la Normandie.

Les terres du duc furent, comme on sait, confisquées, et, parmi elles, celles d'Évrecy. Cet état de choses demeura paisible jusqu'en 1279. Mais, à cette date, Gillebert de Clare, comte de Glocester, neveu, par sa mère, de l'épouse divorcée de Jean sans Terre, attaqua le roi de France, Philippe le Hardi, fils de saint Louis, devant la cour àe l'Échiquier de Normandie, en, restitution, du chef de sa tante, « de la châtellenie « d'Évrecy et de tous les fonds en dépendant ». Il alléguait, non sans raison, que le divorce avait fait rentrer ces terres aux mains de l'épouse divorcée, et que, dès lors, c'était à tort que le roi de France s'en était emparé, comme suzerain de Jean sans Terre.

(1) De la Rue. Essais, II, 3911.


L'argument était en forme et sans réplique possible, au point de vue juridique. Aussi les gens du roi se gardèrent de discuter le principe; mais, à raison de la possession plus que trentenaire, ils opposèrent la prescription, et force fut aux juges de l'Échiquier d'adjuger la châtellenie d'Évrecy au royal plaideur.

On sait qu'au Palais, il est d'usage de qualifier la prescription, tantôt de Patronne du genre humain, tantôt, disons la chose en latin, de Patrona lalronum nous laissons le lecteur libre de choisir, entre ces deux appellations, celle qui convient à l'espèce; nous doutons que ce soit la première. Il est vrai que saint Louis était mort depuis sept ans déjà lorsque s'éleva cette contestation. Quant au pieux roi, c'est par un bienfait qu'il avait, au contraire, voulu se rappeler au souvenir des habitants d'Évrecy.

Il y établit, en effet, une léproserie ou hôpilal, dit hôpital de Saint-Aubin. Cette léproserie était située à environ deux kilomètres du bourg, vers le nord, sur le bord de la route de Caen à Aunay, dans un champ nommé encore aujourd'hui le Champ de Saint-Aubin. Il s'y tenait, jadis, une foire importante, dite foire de Saint-Aubin-desChamps, le 1" mars, jour de la fête de ce saint. Voilà donc les rois de France en possession légale des terres dépendant de leur châtellenie, et


nous voici, dans l'ordre des faits, arrivés presque à la veille de la guerre de Cent-Ans.

Il était réservé à Évrecy de payer, à son heure, son attachement à la monarchie nationale. On sait qu'au mois de juillet 1346, la flotte anglaise, forcée, par une tempête, de relâcher sur les côtes de Bretagne. au moment où elle se dirigeait vers la Guyenne, était venue, peu de temps après, jeter l'ancre devant la presqu'île du Cotentin, à Saint-Vaast-la-Hougue. A cette époque, comme aujourd'hui, du reste, aucun préparatif de défense n'avait été fait, en cet endroit, pour repousser l'attaque d'une flotte ennemie. Édouard III put donc débarquer sans difficulté, et s'avancer dans l'intérieur du pays, ravageant, brûlant et pillant tout sur son passage. Évrecy, comme on le pense bien, ne fut pas épargné, et sa forteresse fut prise et brûlée. Les troupes qui l'occupaient furent faites prisonnières, et les officiers ne recouvrèrent leur liberté qu'au prix de rançons considérables (1).

C'était l'année même de la bataille de Crécy. Dix ans plus tard, après la non moins désastreuse défaite de Poitiers, une troupe de dix mille Anglais débarqua à Cherbourg, et se mit en marche vers l'intérieur de la Normandie, en la ravageant de (1) De la Rue, Nouveaux Essais, II, 197; Essais, Il, p. 400. Trcbutien, Caen, p. 19.


nouveau. Robert d'Awesbury, qui nous a laissé le journal de cette invasion, raconte « qu'elle vinl par Évrecy, » passa devant Caen, et vint camper le jour même à Argences (1).

Sous Charles VI, la forteresse d'Évrecy avait été relevée de ses ruines, car, en 1371, le grand Bailli de Caen, Regnier le Coustelier, v reçut du Roi l'ordre « de faire la visite de cette forteresse », dont Guillaume de Beauval était alors capitaine. Cette visite eut lieu le 23 mars 1371. L'ordre royal est ainsi conçu « Mardi XXIIIe jour de mars. « Cedit jour les dits commis visiteront le fort de « Vréchy. Commandé fut à Guilleaume de Beauval, « cappitaine, que le fort soit à prou de vivres. » Ce même jour, eurent lieu également les visites des forts de Préaux, de Thury et de Cesny « Item, ce jour, à Préaux, commandé fut à sei« gneur du lieu, que il soit préparé et ordené de « denze XVe aprez Pasques. »

« Item, ce jour, le chastel de Thury, commandé « fut à Guilleaume de Falaise, escuier, cappitaine, « que senz délai, le dit chastel fut emparé et or« dené de reparatiuns de garites. »

« Item, ce jour à la Motte de Cheny, commandé « fut aux gens de monseigneur de Tournebu, que « le fort fût mis à droit et appareillé de denze XV « jours après Pasques. »

(1) De la Rue, Nouveaux Essais, II, 220.


Ces visites ne sont pas une exception, et si l'on veut bien se reporter à la date où elles intervenaient, leur utilité paraîtra incontestable, puisqu'on était en pleine guerre de Cent-Ans.

La même année, et dans le même mois de mars, « les dits commis visitèrent le fort de Ceri.ci et « commandèrent aux gens de l'abbé dudit lieu, et « à Jehan d'Escay, escuier, cappitaine dudit fort, « que les choses contenues en une cedulle qui « baillie leur fut, fussent faites et accomplies de « denze Casimodo prochain venant. » (1). Ces citations, et d'autres qu'on pourrait multiplier. indiquent à suffire, le rôle que jouaient à l'époque où elles nous reportent, tous les châteauxforts de nos campagnes. On en peut juger par la sollicitude avec laquelle on tenait à assurer non seulement leur conservation, mais encore leur mise en état de défense.

Que devint la forteresse d'Évrecy, en 1417, après la prise de Caen par Henri V d'Angleterre et le duc de Clarence? Il est plus que probable que, comme tous les châteaux voisins, et spécialement celui de Thury, elle tomba de nouveau au pouvoir des Anglais qui, pour se rendre à Caen et achever l'investissement de la ville, étaient venus camper à Éterville, c'est-à-dire à deux lieues à peine d'Évrecy. (1) Voir t. XI des Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, p. 204. Relation de la visite des forteresses du bailliage de Caen, par F.e^nier le Coustelier.


Ce n'est qu'après la délivrance de la Normandie, en 1450, que les rois de France reprirent possession de leur châtellenie (1).

A partir de ce moment, château et forteresse rentrèrent dans l'oubli précurseur de la ruine, comme il advint, au reste, pour presque tous ces petits châteaux épars un peu partout dans le pays. Dès la fin du XVIIe siècle, le donjon d'Évrecy n'existait plus son enceinte seule se voyait encore, en quelques pans de murs aujourd'hui eux-mêmes presque complètement disparus. Le château, toutefois, restait debout, utilisé, comme nous le verrons, pour les audiences de la Vicomté du lieu. C'était là aussi que venaient résider les Baillis de Caen, lorsque les devoirs de leur charge et la tenue de leurs assises les obligeaient à séjourner temporairement à Évrecy. Dans les siècles suivants, et jusqu'en 1789, Évrecy, à vrai dire, n'a plus d'histoire, du moins, en tant que paroisse. Mais, au cours des guerres de religion, il s'y passa un événement qui mérite d'être raconté.

Le protestantisme avait dû faire à Évrecy un certain nombre de prosélytes, à ce point qu'on désigne encore aujourd'hui sous le nom de Cimetière aux Huguenots, un champ dépendant du domaine de la Verderie (2). Ce champ lui-même est attenant (1) De la Rue, Essais, II, 400.

[2) Propriété (le la famille Lanfranc de Pantlioit.


à un bâtimont d'ancienne construction, dans le gable duquel se voient les restes d'une fenêtre ogivale et d'un con trefort contemporains de l'édifice. Quelle était, toutefois, l'importance du centre protestant d'Évrecy? Nous ne possédons, à cet égard, aucune donnée de quelque précision. Mais voici ce qui est certain

En 1562, un des plus fervents adeptes de la religion nouvelle, dans notre contrée, le sire de la Mothe Tibergeau, réunit à Évrecy un parti de calvinistes assez nombreux, dans le but de donner la main aux anglais qui, à la faveur de nos troubles religieux, venaient d'opérer une descente à Porten-Bessin. Mal en prit aux uns et aux autres. Les Anglais furent défaits à Ouistreham, et rejetés à la mer par Jacques de Matignon. depuis maréchal de France, et envoyé par le roi en Normandie, après le siège de Rouen, pour soutenir la cause catholique.

Ceci fait, le célèbre maréchal fondit, avec sa fougue ordinaire, sur la troupe d'Évrecy. Surpris à l'itnproviste, la Mothe Tibergeau fut tué avec un grand nombre des siens, et le reste de ses partisans fut pris par la cavalerie.

Cette tragique aventure découragea-t-elle toute tentative ultérieure de propagande protestante à Évrecy ? On peut le penser, car les annales de la paroisse ne nous apprennent plus rien qui puisse, a cet égard, nous intéresser.


Il. La Fieflferme d'Évrecy

Nous venons de raconter l'histoire de la chàtellenie et de la forteresse d'Évrecy. Il nous reste à dire ce que sont devenues, depuis leur incorporation au domaine royal, les terres qui en dépendaient. Pendant plusieurs siècles, ces terres paraissent avoir été administrées directement par les agents de ce domaine, qui en percevaient eux-mêmes les revenus. C'est ce qui s'induit d'un compte, en dale de 1485, qui se trouve dans un dossier conservé aux Archives du Calvados, se rapportant aux terres d'Évrecy (1). On y lit que les terres du domaine avaient alors « une étendue de 80 acres (environ 64 hectares) et qu'elles rapportaient, au moyen de perceptions directes et annuelles 1° 500 boisseaux d'orge, de neuf pôts et demi au boisseau; 2° diverses rentes en volailles, œufs, etc., d'importance assez considérable et formant ce que le compte désigne sous le nom de Coulume ou Prévôlé d'Évrecy. L'évaluation, pour l'année 1485, est de 300 livres. Ces terres elles-mêmes sont qualifiées de Ferme du Domaine.

Cet état de choses parait avoir persisté pendant un siècle encore.

(1) Arch. civiles. Généralité de Caen, C, 4279.


Mais, à partir de 1588, le désir d'assurer d'une manière fixe les revenus royaux s'affirmant de plus en plus, les terres d'Évrecy vont être soumises au régime de ce qu'on appelait la Fiefferme. On désignait ainsi une sorte d'inféodation de genre spécial et d'origine anglo-normande, sur les conditions constitutives de laquelle nos anciens auteurs eux-mêmes sont, il faut le dire, assez loin de s'accorder.

Suivant Roussel (1), le contrat à fiefferme aurait consisté en une sorte de bail à ferme perpétuelle, consenti, soit par le roi, soit par des seigneurs à d'autres gentilshommes, moyennant une redevance annuelle fixe, le tout aux dépens de domaines non fieffés.

Telle est aussi l'opinion de Léopold Delisle, dans son Étude sur la condition de la classe agricole en Normandie, au moyen âge (p. 45-46). Le savant auteur fait remarquer, toutefois, que, souvent, à partir de la fin du XIIIe siècle, on employait indistinctement le nom de fiefferme ou d'emphylhéose, quoique ce dernier mot ait, dans son sens juridique, une autre signification.

Suivant Houard (2), au contraire, « les fiefs-fer« mes étaient des inféodations faites à condition « que le tenant donnerait à l'ancien propriétaire (1) Usage général des fiefs, liv. II, ch. v, p. 1, note 2. (2) Houard. Coutumes anglo-normandes, va Fiefs– Fermes.


« annuellement, moitié ou le tiers, ou au moins « le quart du produit des fonds, le fondateur ori« ginaire jouissant toujours du droit de réversion « au cas de vente ou de non paiement. »

Laurière pense, enfin, que la fiefferme était une espèce d'emphythéose ou de bail à longues années, concédé, soit par le roi, soit par des feudataires originaires « au plus offrant el dernier enchéris« seur » (1).

La vérité est que l'essence et les conditions de ces sortes d'engagements n'ont jamais été bien définies, et qu'elles ont souvent varié, selon les lieux ou la méthode d'administration des agents du domaine royal. C'est ainsi qu'au lieu d'une redevance variable et proportionnelle, on voit parfois (et ce sera le cas pour la fiefferme d'Évrecy) que le prix à offrir lors de la mise en adjudication consistait 1° dans une somme fixe (ou finance), que le concessionnaire devait verser au propriétaire foncier, auquel cette somme restait définitivement acquise, comme serait un véritable prix de vente. En cas de réversion ou de nouvelle mise en adjudication, celle finance était remboursée, avec ses accessoires, à l'ancien engagiste par le nouveau; 20 en plus de cette somme, une redevance annuelle, ou rente, la plupart du temps de mince importance, était stipulée, en quelque sorte, comme expression (1) Guyot, Rép. de jurisprudence, v Fikf, t. VII, p. 393.


du caractère précaire de la jouissance de l'engagiste.

Précaire, en effet, était cette jouissance, car, outre les causes ordinaires de réversion, sousentendues dans tout contrat d'inféodation, il arrivait parfois que la concession n'était faite que pour la durée de la vie, soit du roi, soit du seigneur originaire. Tel est encore le cas de la fiefferme d'Évrecy, au moins au XVIIIe siècle (1).

C'est, avons-nous dit, en 1588 que, pour la première fois, le bureau des finances de Caen soumit les terres du domaine d'Évrecy à un nouveau mode d'administration, à savoir la mise en bannie des terres de la Prévôté. Cette première adjudication n'était faite que pour une durée de six années. La Prévôté fut adjugée pour une redevance annuelle de 453 livres, et la ferme du domaine, pour 150 livres seulement.

Six ans plus tard, en 1594 par conséquent, on inaugura le régime de la fiefferme proprement dite, régime qui va se continuer jusqu'en 1789. C'est alors un sieur Jean Baillet qui se rend adjudicataire du tout, moyennant un capital de 33.000 livres, plus une rente de 42 livres, 6 sols, 8 deniers.

Cette fiefferme, au cours du siècle suivant, et notamment à la mort d'Henri IV et de Louis XIII, (1) Arch. du Calvados, loco supra citato, Mémoire de 1718.


a-t-elle été soumise à de nouvelles adjudications ? 9 La chose est probable mais, ce qui est certain, c'est qu'en 1719, c'était encore les héritiers de l'engagiste primitif qui la détenaient, et c'est à eux que le nouvel engagiste qui, en cette année, leur succéda, dût rembourser les 33.000 livres versées en 1594 par leur auteur, plus 3.200 livres à titre d'accessoires, aux termes d'un arrêt du conseil, en date du mois d'août 1719. La rente ci-dessus indiquée était, en outre, bien entendu, maintenue. Le nouvel engagiste était Maximilien ANZERAY, marquis DE COURVAUDON, président à mortier au Parlement de Normandie, et grand propriétaire rural, voisin d'Évrecy.

L'engagement de 1719 était, sauf cas de réversion occasionnelle, consenti pour une durée de trente-deux ans et, en 1751, la fiefferme d'Évrecy fut, de nouveau, mise en adjudication.

Mais, faute de nouvel enchérisseur, le marquis de Courvaudon resta fieffataire, la mise à prix ayant probablement découragé tous les autres amateurs, et, après sa mort, la fiefferme passa, avec ses autres biens, au comte de Blangy, son héritier. Louis XV étant venu à mourir, il allait être procédé à une nouvelle adjudication, toujours sur les mêmes bases, et avec les mêmes éventualités de rescision.

M. de Blangy, pour remédier aux inconvénients de cette précarité, eut l'idée, fort sage d'ailleurs,


même dans l'intérêt général, de demander la concession d'un bail non rescindable, pour une durée de 99 ans. Il offrait, en retour 1° de porter à 100 livres la rente de 12 livres; 2° d'abandonner à tout jamais le droit au remboursement des 33.000 livres et autres accessoires versés par le marquis de Courvaudon, en 1719. Il alléguait, enfin, que l'étendue du domaine royal, par suite d'usurpations successives, était réduite à 50 acres, au lieu de 80.

Les agents du fisc jugèrent ces concessions insuffisantes, estimant que, bien que réduite en étendue, la ferme royale devait encore être évaluée à un revenu annuel de 4.000 livres, soit 80 livres à l'acre.

L'instruction de l'affaire, comme on le pense, fut assez longue et elle durait encore, en 1786 (1), lorsqu'on convint, pour en finir, de faire procéder à une expertise contradictoire. Cette expertise, commencée en 1787, n'était pas terminée lorsqu'éclata la Révolution.

Ce qu'il advint alors de la fiefferme d'Évrecy, on le devine aisément, et nous n'entendrons plus parler des terres qui la composaient, jusqu'aux jours où, comme les biens de la cure et de la fabrique, (1) Arch. du Calvados, Ibid. Lettres des 20-30 juin, 3-8 et 27 juillet 1778. Ordonnances royales du 30 juin 1785 et du 27 juin 1786. Requête du 16 mai 1786.


elles seront mises en vente aux dates des 7 et 9 frimaire, 24 pluviôse et 3 nivôse an V; 25 fructidor an VII, et 13 thermidor an XII (1), et achetées par des habitants du pays, dont les héritiers les détiennent encore aujourd'hui pour la plupart. III. Les Impôts à Évrecy en 1788.

La question des impôts a joué un rôle si important dans les événements qui ont précédé notre grande Révolution, qu'il est impossible de s'en désintéresser dans toute étude locale, économique ou historique, menée jusqu'à cette époque. Nous en voulons dire quelques mots pour ce qui concerne Évrecy, mais en nous bornant à une constatation matérielle et sans digression sérieuse dans tel ou tel ordre d'idées plus général se rapportant à la question. Bornons-nous donc à indiquer l'importance et la nature des charges qui pesaient, de ce chef, sur la population de la paroisse, et le droit de contrôle qui appartenait alors, en cette matière, aux représentants légaux de la communauté. Par comparaison, nous dirons le montant des impositions actuelles, laissant au lecteur le soin de conclure.

Pour nous éclairer sur ce qui existait en 1788, nous avons une pièce d'une authenticité absolue, à (1) Arcli. ilu Calvados. Domaines nationaux, 1" origine.


savoir l'état des taxes ou rôle des contributions de la paroisse pour l'année 1789 (1).

Les impositions portées sur cet état s'élèvent, comme total, à une somme de 5.996 livres, qui se répartissent de la manière suivante 1° Capilalion, 1.052 livres 2° Vingtièmes, 2.014 livres 3° Impôt territorial, 198 livres 4° Bâtiments communaux, 66 livres; Taille, 1.067 livres le tout, non compris les prestations en argent pour la corvée.

Pour Évrecy, les impôts actuellement existants (pour 1899), s'élèvent aux chiffres suivants 1° Impôts fonciers, 13.580 fr. 2° Impôt personnel et mobilier, 2.411 fr. 3° Portés et fenêtres, 1.424 fr.; 4° Patentes, 1.688 fr., soit au total 19.104 fr., non compris les prestations et impôts de luxe (voitures, chiens, etc.). Il convient toutefois d'observer qu'au chiffre de 5 996 livres de 1788, il faudrait ajouter le montant des dîmes de toute nature, qui grevaient alors le public au profit des ministres du culte catholique. De tout ceci, il semble résulter qu'en tenant compte de la valeur comparative de l'argent entre ces deux époques, il pourrait y avoir équivalence plutôt qu'allégement réel à l'avantage des contribuables actuels. L'état des taxes de 1788 nous donne aussi une indication utile celle du nombre des taillables de (1) Arch. du Calvados. Fonds d'Évrecy.


la paroisse et celle des exempts. Le nombre des taillables était, en 1788,de 179, et celui des exempts de cinq seulement, savoir le curé, le prêtre obitier, le commis des aides, MM. de Panthou et de la Mariouze de Flavigny, à raison de leurs obligations militaires.

Le document dont nous parlons était arrêté par ce qu'on appelait déjà, à cette époque, la municipalité et, à la différence de ce qui se passe aujourd'hui, le conseil de la commune avait le droit de présenter, à l'occasion de son budget, ses observations, disons ses doléances, au Gouvernement. Si on en juge par ce qui est consigné à la suite du rôle de 1788, on verra que les syndics et les corps municipaux de ce temps-là prenaient ce droit fort au sérieux. Il ne s'agit cependant pas encore des cahiers de 1789. Le but à atteindre, d'ailleurs, n'est pas le même. Mais les doléances de 1788 ne sont pas pour cela à dédaigner, ne fût-ce qu'à raison de l'absence de toute préoccupation politique chez ceux qui en sont les rédacteurs. Encore moins obéissent-ils à un parti-pris d'opposition. Ils n'ont qu'un but défendre les intérêts de la communauté, et, avec une modération, qui n'exclut pas la fermeté, montrer en quoi ces intérêts sont lésés par le taux ou le maintien des taxes en vigueur. Les échevins d'Évrecy font donc observer « 1 ° que « les habitans peu aisés et fortunés continuent « d'être grevés, en plus des impôts ci-dessus énu-


« mérés, deforts droits d'entrée sur leurs boissons et « sur leurs viandes au profit de la coutume, impôts « d'autant plus onéreux qu'ils avaient été établis « à raison de l'existence d'une Vicomté, depuis « longtemps supprimée, suppression qui a anéanti « le peu de commerce qui se faisait antérieure« ment, les jeudis, jour d'audience et de mar« ché, et tous les dimanches, et cela au profit des « marchés voisins de Noyers et de Sainte-Hono« rine du-Fay » (1).

Le corps municipal fait remarquer, ensuite, qu'à raison de la situation de leur bourg, les habitants sont, en outre, fréquemment exposés au logement des hommes de guerre. 3° Enfin, ce qui aggrave encore l'état des choses, c'est que, pour permettre aux habitants des paroisses voisines d'accéder à la grande route de Caen à Aunay qui traverse le territoire communal, on a créé une foule de chemins qui tous convergent sur Évrecy, et dont l'entretien incombe à cette commune, sans compter les pierres et galets à fournir pour la route elle-même, et dont s'empare le Gouvernement. Telle est, en résumé, la délibération prise en 1788 par le corps municipal d'Évrecy. Elle est signée du syndic Loyseau, et de tous les échevins, savoir les sieurs Macé, Lebrethon, Nourry, Louis (1) Ces deux derniers marchés existent encore, le dimanche en effet, et causent le plus grand [iréjucli. h au roinnu i. d'Évrecy.


Manger, Bidois et Bérard. Plus tard, plusieurs de ces noms se retrouveront en bonne place dans les futurs conseils municipaux d'Évrecy, notamment celui de M. Lebrethon qui devait être maire d'Évrecy de 1829 à 1860, sauf une interruption de quelques années à la suite des événements de 1848. APPENDICE.

Avant de passer dans le chapitre suivant à l'histoire des diverses institutions judiciaires, dont Évrecy a été le siège jusqu'en 1741, nous devrions, pour être moins incomplet, faire connaître ici le nom des anciennes familles les plus en vue qui ont résidé dans la paroisse. Plusieurs raisons nous en détournent.

Tout d'abord, nous ne trouvons pas à Évrecy, comme dans certaines de nos anciennes localités, le nom d'une de ces grandes familles qui ont illustré le pays et dont les destinées se confondent à travers les siècles avec celles de la contrée où elles ont marqué leur place.

On rencontre seulement à Évrecy, du Xe au XIIIe siècle, le nom d'une famille, Graverand d'Évrecy, ou simplement d'Évrecy, dans d'assez nombreuses chartes de donation, au profit des abbayes d'Aunay, de Saint-Étienne de Caen, et du PlessisGrimoult mais, à partir du XIV* siècle, on perd la trace de cette famille.


N'oublions pas d'ailleurs que, depuis 1204, ce sont les rois de France qui sont les titulaires de la châtellenie d'Évrecy, ce qui, forcément, devait laisser au second plan toute autre personnalité locale. Il resterait encore, sans doute, à suivre spécialement à travers les derniers siècles, à l'aide des registres de catholicité, la généalogie d'un certain nombre de familles honorables de la paroisse; mais, outre qu'en entrant dans cette voie, nous paraîtrions obéir à des préoccupations personnelles, cette recherche nous entraînerait trop loin, et sortirait complètement du cadre de cette étude, qui n'est et ne doit être qu'un résumé de l'histoire générale de la paroisse d'Évrecy (1).

Nous ferons, toutefois, une seule exception en faveur d'un personnage qui a résidé à Évrecy, et qui mérite, à raison de la notoriété de son nom, de fixer l'attention, ne fût-ce que par une simple mention. Nous voulons parler du poète Jean Segrais, ou plus exactement Jean llegnauld, seigneur de Segrais. Segrais, comme on le sait, naquit en 1624. Par ses ancêtres, il était seigneur d'Avenay, pa(1) A titre de simple mémento, et sans aucun détail biographique ou généalogique, nous nous bornons à indiquer en note le nom des familles les plus notables qui ont existé à Évrecy, au siècle dernier. Ce sont les familles de Flavigny, le Boucher de Bernières, de Mâlon, de Laistre, de Champgoubert- Morel de la Verderie.de Syresmes, t.anfranc de Panthou. Cette dernière est la seule qui soit aujourd'hui représentée dans la commune.


roisse limitrophe de celle d'Évrecy. A un moment que nous ne pouvons préciser, Segrais parait avoir résidé dans cette dernière commune, au manoir.de la Verderie, dont les terres sont immédiatement limitrophes de celles d'Avenay. Même, il y a moins de cinquante ans, on pouvait voir encore dans une dépendance de ce manoir, aujourd'hui détruite, des poutrelles historiées, sur lesquelles se lisaient les initiales de la famille Segrais, R. S.

Nous voici parvenu, dans notre étude, à l'année 1789, et il semble que, pour terminer, il n'y ait plus qu'à raconter les événements qui se sont accomplis à Évrecy, pendant la période révolutionnaire. Mais, auparavant, il nous faut, une fois encore, revenir en arrière, et consigner ici quelques détails indispensables sur les diverses institutions judiciaires qui ont fonctionné à Évrecy depuis la conquête normande jusqu'au milieu du siècle dernier, savoir sur la Châtellettie, considérée comme juridiction, sur la Sergenlerie, les Assises et la Vicomté, toutes institutions qui ont eu successivement ou simultanément leur siège dans la paroisse, lui donnant ainsi une importance qui justifierait, s'il en était besoin, l'intérêt qui s'attache pour nous à l'étude que nous avons entreprise.


CHAPITRE III.

f

La Justice à Évrecy.

I. Juridictions inférieures.

On sait qu'à l'origine des choses, les représentants de la puissance souveraine, en tout pays, et de quelque nom qu'on les appelât, rois, ducs, comtes ou barons, durent pourvoir, non seulement à l'organisation de la défense de leur territoire, mais aussi à celle de la justice, dans l'intérêt même de la stabilité de leur pouvoir et de la sécurité de leurs vassaux.

Aussi voyons-nous le plus souvent, dans ces temps reculés, les fonctions de judicature confiées à ceux mêmes qui sont chargés de tenir le peuple dans l'obéissance. L'union étroite de la justice et de la force armée formait alors la seule base solide de ce que nous appellerions aujourd'hui le système politique et social de l'État.

Parfois même, il arrivait, quand les circonstances locales s'y prêtaient, que la double autorité dont nous venons de parler, résidait dans la main de l'évêque, lorsque fplni-ci était en possession du


chàteau féodal ou de la châtellenie. Il avait alors le triple devoir de veiller à la sécurité des habitants du pays, de leur faire rendre la justice, et d'assurer au milieu d'eux le service du culte. C'est ce qui, dans le principe, se produisit à Évrecy, la terre de l'évêque de Bayeux ayant été, aussitôt après la conquête, érigée en châtellenie.

Combien de temps dura cet état de choses? Il est probable qu'il se perpétua jusqu'au moment où Guillaume le Conquérant s'empara du donjon d'Évrecy, à la suite de la participation prise par Hugues II à la révolte des barons normands (1). Dans la suite, l'évêque de Bayeux resta sans doute investi du titre de châtelain, mais ne pouvant. plus résider, il dut forcément se désintéresser des charges qui en étaient l'apanage obligé, d'autant plus, nous l'avons vu, qu'à la suite des concessions et inféodations par eux faites, les successeurs de Hugues II cessèrent bientôt de posséder les terres mêmes de la chàtellenie, bien avant le jour où elles devaient être confisquées par le roi de France sur Jean sans Terre.

Quoi qu'il en soit, comme officier de justice, le Châtelain d'Évrecy, quel qu'il fût, connaissait à ce titre, dans l'étendue de son ressort, de toutes sortes d'actions tant civiles que criminelles, à l'exception des cas spécialement attribués à d'autres (1) Voir ci-dessus ch. il. 1" partie, p. 47.


juges, c'est à-dire qu'il avait la même juridicLon que les prévôts.

Inférieurs aux barons, comtes ou ducs, dont ils étaient les préposés, les châtelains étaient cependant, à raison de cette délégation, supérieurs aux seigneurs hauts justiciers. Ils avaient le droit d'avoir une justice à trois piliers, et de créer des foires et marchés. Dans certaines coutumes même, ils pouvaient également jouir du droit de litre, armes et timbres, au dedans et au dehors de l'Église (1).

En Normandie, les châtellenies proprement dites, considérées comme office de judicature, furent peu à peu remplacées par ce que l'on appelait LES SERGENtemes, juridiction analogue, mais qui rappelait, mieux encore que les châtellenies, l'origine toute guerrière de l'institution. « C'était, nous disent « nos vieux auteurs, la récompense militaire, pr(B« dia mililaria, des premiers guerriers qui con« quirent la Normandie. Les anciennes fonctions « des sergents ducaux étaient, comme celles des « seigneurs châtelains, à la fois militaires et judi« ciaires, aussi furent -ils appelés d'abord sergents « nobles de pied et d'épée, ou sergents de la que« relie ».

Plus tard, pour les sergents, comme pour les (1) Guyot, Rép. de jurisprudence, Châtelain. 3., p. 320821.


châtelains, les deux pouvoirs tendirent à s'isoler, et leurs attributions militaires leur furent enlevées. Plus tard encore, là surtout où s'organisèrent les vicomtés, les sergents ducaux cessèrent en réalité d'être investis de véritables fonctions judiciaires, et, sans pour cela devoir être confondus avec les sergents ordinaires ou huissiers exerçant près des juridictions régulières, ils ne conservèrent que le droit de semoncer et de convoquer au nom du seigneur, soit aux assises locales (comme nous l'avons vu dans le procès de 1328, entre le roi de France et l'abbaye du Mont-Saint-Michel), soit aux assises de l'Échiquier, le tout avec le droit de séance qui leur avait été maintenu (1).

Une fois l'annexion de la Normandie à la France consommée, le roi de France, devenu de ce fait propriétaire de plusieurs sergenteries, en aliéna le plus grand nombre, ou les transforma en vicomtés, en vertu d'édits successifs, spécialement en vertu de l'édit de 1592.

C'est ce qui se produisit à" Évrecy, sans que les documents à nous parvenus, nous donnent rien à connaître sur l'époque précise où cette transformation fut opérée.

Quant au ressort de ces juridictions successives, chàtellenie, sergenterie ou vicomté, disons une fois pour toutes qu'il comprenait dix-neuf paroisses, (1) Uuyot, ibid., Sish(;ent., XVI, 245 ot s.


dont voici la nomenclature Évrecy, Éterville, Bougy, Baron, Maisoncelles-sur-Ajon, Esquay (Notre-Dame), Montigny, Vacognes, Valcongrain, La Bigne, Courvau.don, Neuilly-le-Malherbe, Bonneville-sur Ajon, Fontaine-Étoupefour, Bonnemaisons, .Gavrus, Mesnil-au-Grain, Landes, SaintAignan-le-Malherbe (1).

Il. Les Assises «l'Évrecy.

L'ordre des dates demande que nous nous occupions de cette troisième juridiction, avant de passer à ce qui se rapporte à la vicomté.

Les assises, dont il s'agit ici, n'ont rien de commun avec les assises normandes, dans lesquelles, d'après les formes instituées par notre vieille coutume, la sentence était rendue par les douze jurés ou jureurs anglo-normands. Ces derniers, en outre, n'avaient ni existence permanente, ni siège déterminé, et ne se réunissaient que pour des cas spéciaux, et suivant des formes également particulières.

Les assises dont nous allons nous occuper remontent, comme institution, au temps de saint Louis. C'est une juridiction réglée et qui, à partir de cette époque, a existé dans tout le royaume, (1) Bézicrs, Mém TT, 503.


ou à peu près, expression, à la fois, du besoin de centralisation qui commençait alors à s'affirmer, et aussi des sentiments d'humanité et de justice que le saint roi tenait à devoir et à honneur de mettre partout en pratique.

Par ailleurs, l'utilité de ces assises royales était incontestable, si l'on veut bien songer au grand nombre des justices locales alors existantes, et aux abus inévitables qui avaient dû s'y introduire. C'était, en effet, des assemblées solennelles tenues à certains jours marqués à l'avance et en des lieux déterminés, et toujours les mêmes, assemblées présidées par des juges supérieurs, pour rendre publiquement la justice dans les cas graves, et recevoir les plaintes des vassaux ou sujets des seigneurs contre les malversations de leurs officiers de justice et aussi pour statuer sur les appellations de certaines sentences rendues par des juges inférieurs (1).

Pour donner plus de lustre à l'institution, les assises, dans les premiers temps, étaient présidées par les barons eux-mêmes, et autres grands seigneurs, assistés de leurs principaux vassaux. Plus tard, par suite des difficultés croissantes de l'application de la science juridique et de la multiplicité des procès, les seigneurs ne voulurent plus s'astreindre à présider eux-mêmes les assises, et (1) Guyot, Rép., I, 689, -v» Assises.


se firent suppléer, dans cette charge, par leurs Baillis, de sorte que, peu à peu, les séances des plaids ordinaires, et celles des assises, ne formèrent plus, quant au personnel, qu'une seule et même juridiction, quoique siégeant à des jours et en des lieux différents.

A partir de ce moment, l'importance et l'utilité des assises, en tant que juridiction réglée, devait forcément diminuer. Il en fut ainsi, surtout lorsque l'édit de 1552, servant de règlement pour les sièges présidiaux, eut prescrit « pour le soulagement « des sujets du roi, et afin que les appellations « soient plus promptement terminées, qu'il fût « procédé sur ces appellations, aux sièges prési« diaux des villes, sans attendre leurs assises » et sans que les juges royaux, pour statuer sur ces appels, fussent obligés de se transporter aux lieux où se tenaient ces assises.

Il arriva alors que, faute d'appels à juger, les assises se transformèrent peu à peu en simples juridictions disciplinaires, chargées, selon la loi de leur origine, d'aller, sur place, constater la façon dont les magistrats des juridictions inférieures s'acquittaient des devoirs de leur charge. Mais, à cet égard, l'institution conservera toute sa vitalité de plus, et jusqu'à la fin, les juges d'assises statueront encore sur certains cas spéciaux tenant à la fois du délit et de la faute civile, tels, par exemple, que Ips condamnations à des dommages-intérêts pour


subornation de jeunes filles mises à mal, ainsi qu'en font foi les relevés d'incarcération du temps, pour dettes civiles (1).

Mais c'était là l'exception, à partir surtout de la fin du XVP siècle; tandis que, jusqu'en 1741, nous voyons le lieutenant général du bailliage de Caen se transporter à Évrecy, tous les trois mois, ou à peu près, et, là, faire comparaître devant lui tous les juges de la vicomte, les gens du roi, les greffiers, avocats, huissiers exerçant près de celle-ci, et parfois même les notaires de la circonscription. Appel était fait des présents, et défaut donné contre les absents qui même, en cas d'excuse non légitime, sont condamnés à l'amende (2). C'était, on le voit, de véritables mercuriales. Les avocats étaient, comme aujourd'hui encore, aux audiences de rentrée de nos cours, admis à renouveler leur serment.

Enfin, on profitait de la circonstance pour donner publiquement lecture des principales ordonnances ou édits royaux intervenus depuis les assises précédentes (3).

Les assises d'Évrecy, en tant qu'institution judiciaire, ont, bien entendu, successivement subi les différentes transformations que le temps a imposées à cette sorte de juridiction.

(1) Arch. du Calvados. Assises de Caen et d'Évrecy.

(2) Arch. du Calvados. Vicomté d'Évrecy.

(3) Guyot, loco citato.


C'est ainsi que, le 8 octobre 1348, une sentence du bailli de Caen, rendue dans les assises d'Évrecy, sur le jugement des chevaliers el aulres sages hommes, adjuge le patronage de la cure de Mondrain ville au prieur des chanoines du Plessis-Grimoult, contre les prétentions de Geoffroy de Mondrainville, seigneur du lieu (1).

En 1441, les assises d'Évrecy se tiennent à Caen, sous la présidence de Hichard Harrington, bailli de Caen, pour Henri V d'Angleterre. Dans ces assises, il fut statué sur un différent entre les religieux du Plessis et les sieurs Jean et Pierre Furet, au sujet de la dime sur une pièce de terre sise à Maltol. L'abbaye eut gain de cause (2).

Plus tard, s'ouvrit, pour les assises d'Évrecy, l'ère des mercuriales. Elles se tiennent régulièrement, tous les trois mois, surtout à partir du milieu du XVIIe siècle. La lecture des procès-verbaux de ces audiences serait ici sans intérêt. Citons seulement celui du 26 octobre 1694, rédigé sous la présidence de Michel Dumortlier, écuyer, sieur de la Motte, lieutenant général au bailliage de Caen, devant lequel se présentent tous les membres, officiers, avocats et notaires de la vicomte. Le nom de ce lieutenant général se lie, pour la ville de Caen, à un souvenir tout local. C'est lui, en (1) Semaine religieuse de Bayeux, 1872, p. 623.

(2) Lôehaudey d'Anisy, II, 1.S3.


effet, qui, le 6 mai 1685, assisté de M. de Morangis, intendant général, avait présidé à la pose de la première pierre de l'église Notre-Dame, laquelle fut, quatre ans plus tard, le 8 juillet 1689, solennellemen bénie (1).

Le 2 octobre 1698, séance analogue, sous la présidence de Gohier de Jumilly, lieutenant général. Sont présents 1° Gabriel-François Piédoue, vicomte d'Évrecy; Pierre Larcher, lieutenant général de ladite vicomté; 3° Renauld Lemière, lieutenant particulier; 4° Alexandre de Saint-Sauveur, avocat du roi; 5° Louis de Ronceray, procureur du Roi; 6° enfin, tous les officiers inférieurs de la vicomté.

Les sieurs Piédoue et Larcher seront encore en fonctions, en 1741, lors de la suppression des assises et de la vicomté d'Évrecy.

Jusqu'à cette date, de trimestres en trimestres, les mercuriales se succèdent, attestant la vigilante surveillance exercée sur tout le personnel de la juridiction locale, mais sans qu'une seule fois, pendant ce long laps de temps, les juges d'assises aient eu à statuer sur une seule question d'ordre juridictionnel. C'est que, depuis longtemps déjà, l'habitude était prise de porter directement au bailliage de Caen, et non aux assises du lieu, les appels des jugements de la vicomté d'Évrecy. (1) Abbé Masselin, Rev. cath. de Normandie, 8* année, livr., p. 177.


Après les appels, ce furent souvent les procès de première instance eux-mêmes, selon la faculté laissée par les édits royaux, qui furent soustraits à la connaissance des magistrats de la vicomté, ce qui devait, un jour ou l'autre, entraîner la suppression de cette juridiction.

C'est d'elle, maintenant, qu'il nous reste à parler dans la fin de ce IIIe chapitre.

III. La vicomté d'Évrecy.

Le mot de vicomté ne doit pas, dans la circonstance présente, être pris dans son sens féodal, servant à désigner le possesseur d'un fief de dignité, venant immédiatement après le comté. Il s'agit, au contraire, d'une institution judiciaire qui, si elle n'est pas exclusivement spéciale à la Normandie, a cependant été pourvue, dans cette province, de prérogatives juridictionnelles bien plus importantes que partout ailleurs.

C'est ainsi qu'en Artois, les seigneurs vicomtiers ont simplement la moyenne justice. En Normandie, au contraire, les vicomtes sont, en réalité, des juges de première instance, aptes à statuer sur toutes matières civiles, réelles, personnelles ou mixtes, mais entre roturiers et pour biens de m^me


origine, selon la distinction admise par notre ancienne jurisprudence (1).

Il n'en avait pas toujours été ainsi, et, dans les premiers temps, les vicomtes n'avaient été établis par les comtes que pour connaître des causes les moins importantes. « Plus tard, dit Basnage (sur « la Coutume), les comtes se confinant dans leurs « attributions militaires, le duc de Normandie com« mit des personnages auxquels il bailla sa justice, « qui furent appelés baillis, qui résidèrent dans « les villes, et comme ces baillis succédaient aux « comtes qui avaient leurs lieutenants, on con« serva ces derniers officiers, qui furent soumis aux « baillis,comme auparavant ilsl'étaient aux comtes». Mais alors, à raison de l'éloignement des baillis, la compétence du vicomte s'élargit peu à peu, si bien que, sauf les cas royaux, entérinements de lettres de grâce et cas criminels, ou encore les procès entre gentilshommes ou pour terres nobles, les vicomtes devinrent, en toute matière, des juges de plein exercice.

L'appel de leurs sentences pouvait toujours être porté, même pour les causes n'excédant pas 250 livres comme intérêt. Mais cet appel était dévolu au bailliagedu lieu et non directement au Parlement (2). (1) Merlin, Répertoire, vicomte. Guyot, Répertoire, eod., t. XVII, p. 508-511-516.

(2) Arch. du Calvados, Administr. provinciales. 0. 6120. Rapport de 1729.


Voici, au reste, par le détail et telles que les énumère l'ancienne Coutume de Normandie, les matières relevant de la compétence des vicomtes (1 ). « L'office del vicomte est qu'il teigne les plez, et « que il fasse tenir en droit point les anciennes « voïes et les sentes et les chemins, et que il fasse « ramener en leurs anciens cours les eaues qui « sont remuées contre droit, et que il enquerre « diligemment et en segré, des traistres et des tra« hisons, des multres (meurtres) et multriers, des « ardours (incendiaires), des arderesses, des pu« celles prinses de force, et de tous autres crimes, « et ceux que il trouvera coupables, fera premiè« rement scrutine ou enqueste segrètement sur « ceu, par le serment de loyaulx hommes que ils « ne soyent pas soupchonneux, et il les doict faire « tenir en prison tant que ils attendent et ayent la « commune enqueste, ou tant que ils soyent déli« vrez par la loi del pays, et si doict accomplir « tous les autres offices de sa charge ».

La nouvelle Coutume (art. 5 à 9) est plus explicite, quant à la compétence civile, et plus limitative, quant à la compétence criminelle.

Voici les matières dont elle attribue la connaissance aux vicomtes Clameurs de haro, gages pleges,- ventes ou dégagements de biens d'interdits, arrêts d'exemption en matière de namps, de |1) A'artie i, seeliou 1, cli. ix.


dation de tutelle ou curatelle des mineurs, inventaires de leurs biens, comptes de leurs tuteurs, vente et partage de leurs immeubles, toutes matières possessoires ou de propriété, « encore « qu'éehée vüe et enquestes », toutes questions de saisies de biens roturiers, entre non nobles pour dettes et arrérages de rentes ou hypothèques. Enfin, l'article 10 décrète que « le vicomte doit « tenir ses plaids de quinzaine en quinzaine, en « tenant lesquels plaids, il peut diligemment in« former de tous crimes, pour l'information être « jugée par le bailli ».

Ainsi, pour les matières criminelles, le vicomte n'est plus qu'un officier de police judiciaire, sans pouvoir procéder au jugement, comme sous l'ancienne Coutume. Au civil, au contraire, il a plénitude de juridiction.

Disons enfin que les vicomtés avaient le privilège d'enregistrer, en leurs greffes, les ordonnances royales, édits ou arrêts de règlement intéressant la généralité des habitants, et qu'elles devaient en assurer la publication.

Telle fut l'ordonnance royale du 8 octobre 1709, intervenue au lendemain du grand hiver de la même année, et enjoignant aux fermiers de livrer à leurs propriétaires la quantité de blé nécessaire à l'ensemencement de leurs fermes, le tout, à peine de cinq ans de galères, ou plus forle peine, s'il y échéail, en cas de fraude ou d'artifice coupable,


pour empêcher l'exécution de la mesure prescrite.

Cette ordonnance fut enregistrée d'urgence, en chambre des vacations, au Parlement de Normandie, et ampliation en fut envoyée à tous les bailliages et vicomtés de la province, pour y être procédé à la même formalité. La mention émanant du greffe d'Évrecy, et constatant l'enregistrement, est en date du 8 novembre 1709; un mois à peine s'était écoulé depuis le jour où l'ordonnance avait été signée (1).

Ceci dit sur la compétence et les attributions générales des vicomtés, revenons à celle d'Évrecy. Elle remontait au moins à la fin du XIII- siècle et vraisemblablement elle doit être contemporaine, ou à peu près, du jugement de 1279, qui déclarait le Roi de France propriétaire incommutable de la chàtellenie et des terres qui en dépendaient. On trouve, dans tous les cas, dès 1323, un aveu passé par un sieur Jean Sigaud, « devant le vicomte « d'Évrecy », aveu par lequel il reconnaît, à la suite d'un jugement des assises du même lieu, devoir « cinq sols de rente » au chapitre de Bayeux, rente à la sûreté de laquelle il engage tous ses biens (2).

De 1366 à 1477, on rencontre un certain nombre (1) Arch. du Calvados, eodem loco.

(2| Arclt. de la Maiu-.lu.


de sentences de la vicomté d'Évrecy, contenant des reconnaissances de rentes assises sur les terres de Fontaine-Étoupefour, données en fief par les religieux du Plessis-Grimoult (1).

En 1399 et 1434, reconnaissances analogues, au profit des mêmes religieux, pour deux petites rentes perçues à Baron (2).

En 1428 et en 1483, la même abbaye passe, en la vicomté d'Évrecy et en celle de Vire, divers actes à l'occasion de terres situées à Maizet et fieffées à titre de redevances (3)..

Dans tous les cas que nous venons de rappeler, les vicomtes d'Évrecy font plutôt office notarial que fonction de juges. Dans les siècles qui vont suivre, au contraire, grâce à l'extension des attributions des nolaires royaux, les vicomtes et spécialement ceux d'Évrecy, vont se consacrer presqu'exclusivement à leurs fonctions juridictionnelles, et il faut croire que la matière ne faisait pas défaut, car, à partir du milieu du XYT siècle, nous les voyons tenir régulièrement leurs audiences. le jeudi, de quinzaine en quinzaine, au gré de la Coutume. C'est encore, aujourd'hui, le jour du marché et celui des audiences du juge de paix du canton.

(1) Léchaudey d'Anisy, II, 139.

(2) Eod., p. 130.

(:3) Eod., p. 130 et 149.


En plus de cela. les vicomtes assistaient le lieutenant général du bailliage de Caen lorsqu'il venait sur place statuer sur les appels des sentences rendues par les seigneurs hauts justiciers de la circonscription (1).

Nous avons vu plus haut quel était le personnel spécial à la vicomté d'Évrecy.

Le greffier était le même que celui de la vicomté de Caen. Il en était ainsi également des assesseurs, au nombre de six. Les avocats, huissiers et procureurs étaient ceux exerçant près le bailliage de Caen. Un seul huissier audiencier en titre résidait à Évrecy.

Quant aux causes portées à l'audience, la Coutume nous en a fait connaître la nature, et point n'est besoin d'en reproduire ici le détail, lequel, d'ailleurs, manquerait absolument d'intérêt. Aussi, allons-nous nous borner à quelques observations d'ordre général, qui nous feront voir à l'oeuvre les vicomtes d'Évrecy, considérés comme juges 1° Tout d'abord, ils statuaient non seulement sur les débàts d'audience, mais encore sur tous errements ou incidents de procédure nécessaires pour mettre la cause en état, fussent-ils même de nature exceptionnelle, tels que méconnaissances d'écritures ou inscriptions de faux, et cela, sans (1) Arch. du Calvados, Administr. provinciales. Vicomtés de Caen et d'Éviocy. G. 6120.


être obligés, comme aujourd'hui nos juges de paix, de se dessaisir, sur l'incident, au profit du juge supérieur. Même, comme sanction, le vicomte pouvait, en cas de téméraire inscription de faux, condamner, non seulement aux frais et dépens, mais encore à une amende de trois cents livres et à la contrainte par corps (1). 0

2° En toutes matières, le vicomte pouvait, d'office, ou à la requête des parties, ordonner toute mesure d'instruction susceptible d'éclairer sa religion interrogatoires sur faits et articles, enquêtes civiles, expertises en écritures, etc., etc.

L'examen des minutes du greffe d'Évrecy (2) et spécialement celles se référant à l'exercice du dernier vicomte en charge, François-Gabriel Piédoue (1696 à 1741), atteste le soin vraiment remarquable avec lequel il était procédé à ces divers errements.

Les expertises en écritures, spécialement, sont faites avec un luxe de détails à faire pâlir d'envie nos experts actuels. Il apparaît, de plus, que l'usage était que les experts fussent souvent appelés à l'audience, pour y soutenir les conclusions de leurs rapports, « par raisons particulières qu'ils « se réservaient de dire en temps et lieu ». Telle une expertise en date du 12 octobre 1703, (1) 21 février 1697, affaire Melite contre Leneveu, bourgeois de Caen.

(2) Arch. du Calvados.


par un sieur « Louis Revel, ancien écrivain, expert « juré près le bailliage et siège présidial de Caen ». Le tout est clos par une signature ornée d'un paraphe formé de neuf traits enroulés entre eux avec un art qui atteste, tout au moins, l'habileté de main du praticien.

Telle aussi une autre expertise, de l'année 1700, par un sieur Lecourt, chargé de procéder non seulement à la reconnaissance de l'écriture d'un acte de 1655, mais encore « à sa reconstitution en « divers endroits où l'écriture est devenue illisible, « par suite d'une graisse accidentelle, comme ayant « été, ledit acte, porté.en la poche et beaucoup « endommagé ou plutôt usé dans les deux plis, ce « qui l'a fort affaibli et même troué ».

Le cas, on le voit, était loin d'être simple; mais le sieur Lecourt ne se trouble pas pour si peu, et nous le voyons, à l'aide de lavages successifs, se livrer « à l'enlèvement de la graisse, cause de « l'obscurcissement des caractères devenus pres« que évanouys, pour que le parchemin pût ac« quérir la disposition nécessaire à l'assise des eaux, « laquelle ayant fortifié les caractères de l'écriture, « il (l'expert) y peut lire ce qui suit, par le moyen « de la loucque » Suit le texte restitué du vieux titre, « lequel texte, ajoute l'expert, son « expérience lui fait cognoistre véritable et bien « complet ».

Évidemment, les experts en écriture avaient, dès


ce temps-là, une foi irréductible en leur infaillibilité, à moins, toutefois, que, dès ce temps-là aussi, ils eussent déjà quelque peine à se regarder sans rire.

Cette digression faite, hâtons-nous de dire que, généralement, les vicomtes d'Évrecy paraissent avoir apporté une louable diligence à l'expédition des affaires. Les renvois de causes sont rares et de courte durée.

3° Les sentences, selon l'usage du temps, ne sont pas motivées autrement que par l'énoncé de la demande et du principal moyen de défense. Cela fait, sans aucune discussion de fait ou de droit sur la valeur des soutiens respectifs des parties, le dispositif intervient et, à de très rares exceptions près, la sentence est contenue dans une demi-feuille de timbre de petite dimension. Elle est toujours rendue de l'avis de l'assistance, lisons des assesseurs. Elle n'indique pas le nom de ces derniers, à la différence de ce qui se pratique aujourd'hui, mais seulement le nom du vicomte et de son greffier. 4° Mais si les jugements sont aussi succincts en leur forme matérielle, on n'en peut dire autant de certains états de frais, qui forment, parfois, de véritables cahiers, remplis de détails et d'articles qui font peut-être plus d'honneur à l'ingéniosité des procureurs et huissiers du temps qu'à leur scrupuleuse observation des règlements.

Heureusement, les vicomtes ne manquaient pas


d'examiner un à un tous les chiffres, et, souvent, ils procédaient, au milieu de ce maquis, à de véritables coupes réglées, qui réduisaient du quart et parfois du tien les honoraires réclamés.

5" Enfin, dans l'énumération des fonctions les plus importantes dévolues aux vicomtes, nous devons nous garder d'oublier ce qui a trait à l'organisation des tutelles, et nombreuses sont, parmi les papiers de leur greffe, les délibérations qui se rapportent à cet objet.

Toutes ces délibérations, hâtons-nous de le dire, sont rédigées avec soin, et la fréquence de ces actes témoigne assez de l'empressement qu'on mettait alors à organiser les tutelles, dans nos campagnes, tanuis que, trop souvent de nos jours, on ne prend aucun souci de la fortune des mineurs. Citons, à titre d'exemple, les trois délibérations qui furent prises, aux dates des 23 janvier, 11 mars et 29 avril 1717, en deux mois à peine, sous la présidence du vicomte d'Évrecy. Dans ces trois assemblées de famille, tous les parents appelés sont présents, et ne siègent pas seulement par procuration; et, chose à noter, dans les deux premières, tous les membres du conseil de famille savent signer et le font d'une façon fort convenable. Dans la première de ces délibérations, la mère estnommée tutrice, n'étant pas, comme aujourd'hui, tutrice légale, on lui donne comme tuteur actionnaire un des parents dp son mari défunt, et; pn


plus, on lui adjoint, comme conseils, deux avocats du bailliage de Caen, M" Lecointe et Dumonchet, sans l'assistance desquels la tutrice ne pourra faire aucun acte de nature à compromettre, quant au fond, la fortune des mineurs.

La mesure est de tout point opportune, et le législateur moderne eût peut-être bien fait de s'en inspirer, pour sauvegarder, plus efficacement qu'ils ne le sont trop fréquemment, les intérêts des mineurs.

Mêmes dispositions dans la délibération du 29 avril 1717, sauf le nom des avocats consullaires. Dans tous les cas, enfin, on prescrit à la tutrice non seulement de nourrir et entretenir les mineurs, mais aussi « de les instruire convenable« ment et selon leur rang », prescription qui marque assez que, dans ce temps-là, on se préoccupait, plus qu'on ne le croit parfois, de ce qui avait trait à l'éducation des enfants de nos campagnes. Telles étaient, en résumé et sous une classification qui ne peut être que très sommaire, les fonctions des anciens vicomtes d'Évrecy.

L'examen des minutes du greffe prouve aussi que leurs audiences ne chômaient pas. En moyenne, on peut évaluer à six ou sept le nombre des sentences rendues à chaque audience de quinzaine, et cela sur les matières les plus diverses, et jusqu'à la veille de la suppression de la vicomté (voir les deux audiences du mois de mars 1740).


C'est de cette suppression qu'il nous reste maintenant à nous occuper.

Avant d'en parler, il conviendrait, sans doute, de donner la liste des principaux vicomtes qui ont successivement occupé le siège. Mais les minutes du greffe, parvenues jusqu'à nous, ne remontent guère qu'au milieu du XVIIe siècle, vers l'an 1650. A cette date, le vicomte d'Évrecy est le sieur Simon Anzeray ou .4nzeré, qui paraît être l'ancêtre de Maximilien Anzeray, marquis de Courvaudon, l'engagiste de la fiefferme d'Évrecy, en 1759. Simon Anzeray eut pour successeur, vers 1660, un sieur de Mâlon, qui lui-même fut remplacé, en 1696, par Gabriel-François Piédoue, qui devait occuper sa charge jusqu'au jour où interviendra la suppression de la vicomte, en 1741.

Ce n'est pas la première fois que la question de suppression se posait pour la vicomté d'Évrecy, et déjà, deux siècles auparavant, elle avait été soulevée par voie de requête au Parlement de Rouen, « sur la commission à lui adressée par le Roy, sur « la commodité ou incommodité de réunir la juri« diction d'Évrecy à Caen ».

La cour délégua M. de Bec de Lièvre, conseiller au Parlement, à l'effet « d'entendre, sur place, « les réséans, au nombre de deux, de chaque « paroisse des sergenteries d'Évrecy ». Sur ce, « les habitans de Caen (lisons les gens de justice) « députèrent aussi vers la cour. pour appuyer les


« fins de la requête ». Malgré cela, « et veu les en« questes et contrenquestes », il fut décidé « qu'au « siège d'Évrecy se tiendront les pieds des sergen« teries qui en dépendent, de quinzaine en quin« zaine, selon l'usage, et l'assise, une fois en six « semaines, et que les matières de délits, ou ex« traordinaires, qui ne pourront se juger auxdits « pieds et assises, seront jugées à Caen, comme « par le passé, le tout par provision ».

Ce soi-disant provisoire devait durer deux siècles. L'arrêt qui le consacre est du 31 mars 1541, et, le 8 avril suivant, François Ier, par lettres-patentes datées de Villeneuve-l'Archevêque, ordonnait l'exécution pure et simple de la décision du Parlement de Rouen (1).

Voilà donc la vicomté d'Évrecy maintenue et sauvée. Mais au XVIII' siècle, en 1729, la question devait renaître, et, cette fois, grâce aux idées alors en faveur en matière de centralisation judiciaire, elle allait aboutir.

La chose, cependant, comme on le pense bien, mettait en péril trop d'intérêts divers et s'attaquait à de trop anciennes habitudes pour être réglée de première journée, et l'instruction devait se prolonger jusqu'en 1741 (2).

(1) Léchaudey d'Anisy, II, 416.

(2) Arch. du Calvados. Administr, provinciales. Vicomtes de Caen et d'Évrecy. C. 6120,


Elle porta, à la fois, comme nous l'avons déjà indiqué, sur la vicomté de Caen et sur celle d'Évrecy.

La première pièce que nous y lisons est un long rapport du mois de juillet 1729, œuvre dulieutenant criminel au bailliage de Caen. On y voit que le vicomte de Caen avait acquis son office, le 16 août 1691, par le prix de 36.000 livres, et celui d'Évrecy, en 1696, moyennant 18.666 livres. Quant aux autres offices se rattachant à cette dernière vicomté, ils avaient été acquis par les prix suivants celui du lieutenant particulier, 4.000 livres; celui des deux assesseurs, 1.200 livres chacun; celui du procureur du roi, 3.200 livres; celui de l'avocat du Roi, 2.000 livres, et ceux des huissiers, 900 livres chacun

Ouvrons ici une parenthèse pour indiquer que nous trouvons la preuve, dans les dernières lignes du rapport de 1729, qu'il existait encore à Caen, en 1741, « deux moyennes juslices créées par le « duc Guillaume, à la fin du XIe siècle, savoir: les « justices de l'abbaye de St-Étienne et de l'abbaye « de la Trinité ».

Le rapport n'en demande pas la suppression, et elles paraissent avoir subsisté, assez ignorées, d'ailleurs, jusqu'en 1789.

Quant aux deux vicomtés dont nous nous occupons, l'instruction se poursuit et les rapports se succèdent, notamment ceux de Gohier de Jumilly,


lieutenant civil au bailliage de Caen. La question qui tenait l'affaire en suspens est celle de savoir comment on pourrait amener les magistrats de ce bailliage à opérer personnellement le remboursement du prix des offices supprimés, suppression qui devait forcément accroître la valeur de leurs charges, à raison de l'augmentation du nombre des procès, qui seraient désormais portés directement au bailliage de Caen de là, la durée de l'instruction. Mais, à la fin, le lieutenant civil devient plus pressant, et, pour avoir raison de l'obstruction des récalcitrants, il se décide à placer la discussion sur un terrain plus personnel. Parlant de la mesure proposée, il la dépeint comme devant « faire dis« paraître plusieurs offices dont les titulaires sont « vus trop souvent sur les places publiques, comme « de simples particuliers qui n'ont rien à faire; « de plus, pour se rendre recommandables, ils « souffrent aux procureurs et advocats toutes chi« canes que la plus noire malice peut imaginer, « faisant perdre aux parties leur temps et leurs « biens, malheureux qui succombent sous le poids « des iniquités, etc., etc. »

Toute phraséologie sentimentale mise à part, et surtout si l'on ne veut voir que les assesseurs et autres officiers secondaires des vicomtés, il faut reconnaître que les considérations, développées dans le rapport du lieutenant général, ne manquaient pas absolument de vraisemblance.


Cependant, le temps s'écoule encore et les années passent sans qu'on puisse aboutir, jusqu'à ce qu'enfin, la question pécuniaire une fois réglée, et l'engagement pris par les intéressés de rembourser, par annuités, le prix des offices supprimés, l'ordonnance royale prononçant la suppression définitive des deux vicomtés pût intervenir. Elle est datée de Versailles, au mois d'octobre 1741, et signée par d'Aguesseau lui-même.

Comme complément d'indemnité, et pour tenir lieu aux deux présidents des sièges supprimés, de ce qu'on appelait les parties casuelles, l'Édit royal nomme conseillers au bailliage de Caen, mais à titre viager seulement, le vicomte de Caen et le sieur Piédoue, vicomte d'Évrecy. Le premier recevait, en outre, pour remboursement du prix de son office, une somme de 36.000 livres, et le second, une somme de 12.000 livres.

Les titulaires des offices secondaires sont simplement indemnisés proportionnellement au prix de leurs charges, mais sans aucune autre compensation.

Ls 7 novembre 1741, l'ordonnance royale était enregistrée au Parlement de Rouen. Le 15 du même mois, pareille formalité fut remplie au greffe du bailliage de Caen, et, dès le lendemain, l'Édit était publié au siège des deux vicomtés supprimées. La vicomté d'Évrecy avait vécu, et bientôt il ne restera plus de cette antique juridiction que


le souvenir, et aussi les regrets que sa disparition laissera dans la mémoire des habitants de la paroisse, qui lui avait dû, depuis tant de siècles, la plus grande partie de son importance locale. Ces regrets subsistaient encore un demi-siècle plus tard, et nous avons vu le corps des échevins d'Évrecy s'en faire l'interprète dans sa délibération de 1788(1).

Quelque chose, cependant, demeurait après la suppression de 1741 c'était, comme on disait alors, l'auditoire où, pendant si longtemps, la justice avait rendu ses sentences, le château de Montafila, dernier reste lui-même de l'ancienne forteresse d'Évrecy.

L'aliénation, faute d'emploi, en devenait nécessaire. Elle eut lieu par voie d'adjudication publique, à la date du 5 juin 1742, au profit de Joseph Lanfranc de Panthou, escuyer, sieur des Beaux, résidant alors à Caen, paroisse Saint-Sauveur, mais propriétaire, par sa femme, d'une habitation voisine du vieux château. Il allait, de plus, bientôt devenir acquéreur du domaine de la Verderie, encore aujourd'hui en la possession de ses descendants (2). Le prix de l'acquisition du 5 juin 1742 fut, d'ailleurs, des plus minimes – 32 livres de rente, plus le sol par livre, et, bien entendu, le paiement des (1) Voir le chapitre précédent, in fine.

$) Arch. du Calvados. Fonds d'Évrecy.


frais exposés ou à exposer. Or, conformément aux règlements en cours, toute adjudication locale d'une dépendance du domaine public ou royal ne devenait définitive qu'après une nouvelle mise aux enchères à Paris, au château même des Tuileries. L'adjudicataire primitif, sous peine de déchéance, était tenu de se faire représenter par mandataire spécial, et son titre ne devenait inattaquable qu'en l'absence de nouvelle enchère, ce qui, il faut le dire, était le cas le plus fréquent.

Comme échantillon de centralisation, on voit que c'est assez complet, et combien, avec de tels frais, les prix d'adjudication devaient être dépréciés. Le domaine royal était lésé; mais les intermédiaires profitaient largement, et c'est ce qui explique évideminent le maintien, jusqu'en 1789, d'errements aussi surannés.

Quant au château lui-même, objet de tant de formaiités, il appartenait encore, en 1789, au fils de l'adjudicataire de 1742, et ce sont les petitsenfants de celui-ci qui l'ont vendu, il y a trente ans environ, à un huissier dont les ayants-droit le possèdent encore aujourd'hui Sic transit gloria mundi 1

La suppression des vicomtés d'Évrecy et de Caen fut-elle un bien au point de vue des intérêts généraux de la justice? Il est certain qu'à beaucoup d'égards, la mesure était opportune, ne fût-ce qu'à raison de la dualité de juridiction entre les bail-


liages et les vicomtés, qui pouvaient indifféremment connaître, en première instance, des mêmes procès. Peut-être, toutefois, eût-il été plus sage de laisser subsister ces dernières, en les chargeant, à l'instar de nos juges de paix, de statuer simplement sur les affaires d'un intérêt minime, urgent et tout local. Mais la question n'était pas mûre, et la réforme ne sera opérée que par la Constituante, dans les lois de 1790, sur la compétence des tribunaux de première instance et des justices de paix. Il ne faut pas perdre de vue, en outre, que les vicomtés, telles qu'elles fonctionnaient en Normandie, étaient, quant à l'extension donnée à leurs attributions, spéciales à notre province. Il y avait là, pour elles, évidemment, un germe de mort, et l'heure ne pouvait être que différée où elles devaient disparaître, à leur tour, comme nos anciennes châtellenies ou sergenteries qu'elles avaient ellesmêmes remplacées.

N'est-ce pas, d'ailleurs, à travers les âges, le sort de beaucoup d'institutions? Au moment où elles ont apparu, elles marquaient un progrès sur ce qui, jusqu'alors, avait existé; mais, plus tard, elles devront, à leur tour, subir l'inexorable loi du temps et faire place à un état de choses nouveau. Heureux encore lorsque, comme dans l'espèce, on procède par voie de réforme normale et régulière, et en s'inspirant des exigences de l'intérêt public. Quelques années encore, après celles où nous


sommes parvenus dans notre étude, et ce ne sera plus de cette façon prudente que l'on agira. Alors, nous le savons, on voudra tout faire aboutir en même temps, « tout casser, tout obtenir, tout « exécuter, pour tout régénérer » (1). Et ainsi, du premier bond, on en arrivera aux grandes destructions, et parce que le passé, cela est incontestable, était, à plus d'un égard, défectueux, on n'en voudra rien conserver, même de ce qui avait fait sa force et sa grandeur.

Cet état d'anarchie durera dix ans, pendant lesquels les maîtres du jour, « les Constitutionnels, « les Girondins, la Montagne, la Terreur, se pous« seront les uns sur les autres, pour ne laisser « croitre sur les ruines de toutes les institutions « anéanties que l'anarchie spontanée » (2). Et notons que, comme il arrive toujours dans ces bouleversements violents, beaucoup des abus qu'il s'agissait de détruire n'auront pas disparu on aura seulement changé ceux qui en profitaient. Que va devenir, pendant cette période, la paroisse d'Évrecy, et quelle va être, sur l'esprit des habitants de cette petite localité, l'influence des événements politiques? C'est ce qu'il nous reste à exposer dans le IVe et dernier chapitre de cette étude.

(1) Lettre aux patriotes de Poitiers, en leur annonçant l'envoi d'un délégué de la Convention (1793).

[2) Dclaire, Correspondant, lift)!), p. 4W.


CHAPITRE IV.

Évrecy pendant la Révolution.

Si universel et si légitime en soi qu'ait été, en 1789, le mouvement qui agitait les esprits et les entraînait à la suite des novateurs, il est non moins certain que, surtout dans les masses profondes des habitants des campagnes, plus d'une résistance se manifesta tout d'abord, suite naturelle de la surprise éprouvée à voir la rapidité des événements et aussi, il faut le dire, des désordres qui en marquèrent le début.

Ce fut bien pire encore lorsque vinrent les proscriptions et les sanglantes exécutions de la Terreur, et lorsqu'on put constater qu'au lieu des réformes promises et jugées nécessaires, l'esprit jacobin, selon la remarque d'un homme politique contemporain, dont le témoignage n'est pas suspect, n'avait su « que faire table rase de tout ce que le « temps avait établi, brisant tous les corps inter« médiaires qui sont la garantie de la liberté et « laissant l'individu seul en face de l'État » (1). Alors, tous les intérêts commencèrent à s'alarmer, (1) M. Deschanel. Discours à l'office central des œuvres de bienfaisance (1896).


et, non seulement l'esprit public s'éloigna des promoteurs de l'ordre de choses nouveau, mais les résistances se firent plus énergiques, comme si, à la vue du mal sans cesse grandissant, on voulût mettre, en quelque sorte, en réserve, certains éléments de salut pour le jour, plus ou moins prochain, où il deviendrait possible de travailler enfin à la reconstitution sociale.

Voyons si ce qui va se produire à Évrecy, pendant les dix premières années de la Révolution, ne va pas nous permettre de vérifier l'exactitude de ce que nous venons d'écrire. Comme précédemment, nous laisserons parler les faits, en les groupant simplement sous les trois ordres d'idées suivantes la religion, renseignement primaire et l'organisation municipale.

1. Le Clergé et le Culte catholique.

Nous avons dit ci-dessus (1) que le dernier curé d'Évrecy, avant la Révolution, fut Me Jean-ThomasHippolyte REGNAULD, qui avait été pourvu de son bénéfice en 1763. C'était un prêtre de grande vertu, appliqué à tous ses devoirs. Aussi, pendant les vingt-huit années qu'avait duré son ministère, avait-il su se concilier l'estime et l'affection de tous ses paroissiens.

(1) Cli. I", § 4, 1" partie, p. 33.


L'abbé Regnauld ne prêta pas le serment prescrit par le décret de l'Assemblée nationale en date du 27 novembre 1790. A plus forte raison, refusa-t-il le serment imposé par le décret du 4 janvier 1791 le jugeant absolument attentatoire aux droits de sa conscience et à ses obligations, comme prêtre catholique. Il fit plus ainsi que son vicaire et l'obitier de la paroisse, il s'empressa de signer, un des premiers, la belle déclaration que quarante-huit prelres du canton d'Évrecy crurent devoir rédiger pour protester contre la violence qu'on tentait de leur faire en leur demandant de s'associer aux sentiments de haine exprimés dans la formule qu'on voulait leur faire jurer sous menace de déportation ou de mort (1).

Tous les noms qui figurent au bas de cette déclaration mériteraient d'être retenus. Citons seulement ceux d'un abbé Duvelleroy, vicaire de Baron, et d'un abbé de Chaumontel, curé de Gavrus. Ces deux noms ont été, de nos jours, honorablement portés par deux membres éminents du clergé diocésain, le vénéré vicaire général Duvelleroy (2), décédé il y a quelques années, et le R. P. de Chaumontel, missionnaire de Terre-Sainte. (1) Il existe encore deux exemplaires de cette déclaration: l'un est déposé aux archives de l'évêché, l'autre fait partie des papiers du château de Vacognes.

(2) M. l'abbé Duvelleroyétait originaire d'Oufflères, au canton (l'Kvrecy.


Nous n'avons pas, on le conçoit, à raconter ici la marche générale des événements, ni les persécutions qui furent exercées contre les membres du clergé catholique qui avaient refusé le serment, mais à dire simplement ce qui, de tout cela, va advenir à Évrecy.

Malgré l'imminence du danger, l'abbé Regnauld, protégé par l'attachement de ses paroissiens, ne cessa pas immédiatement d'exercer son ministère et, le 8 juin 1791, nous voyons encore son nom figurer à la suite d'un acte de décès. Mais, le 20 du même mois, c'est son successeur, un abbé Roussel, prêtre constitutionnel, qui signera sur les registres de catholicité « prêtre, curé de la susdite paroisse « d'Évrecy ».

A la même époque, toutefois, un incident d'une certaine gravité, et qui trouve ici sa place, va nous dire quel était, à l'égard du nouveau venu, l'état d'esprit de la population.

En vertu des lois récentes, une municipalité et une garde nationale avaient été organisées à Évrecy. Grâce à l'esprit de modération des électeurs, les choix s'étaient presque exclusivement portés sur les membres de l'ancien Conseil des échevins de la paroisse, et le maire élu ne fut autre que l'ancien syndic Loyseau, qui figurait à la délibération de 1788, dont il a été parlé ci-dessus (ch. II, § 3). Les choses se passèrent donc, au début, assez paisiblement. C'est ainsi que les anciens prêtres


continuaient, quoique sans titre officiel, à célébrer leur messe dans l'église de la paroisse.

Cela ne pouvait faire le compte de quelques exaltés, qui ne voulaient voir dans la Révolution qu'un moyen de satisfaire leur ambition, et surtout une occasion de se monter au premier rang. Bientôt, ils passèrent des murmures aux actes d'insubordination, à ce point qu'ils en vinrent à instituer, en regard des autorités locales, une sorte de comité municipal occulte et une pseudo-garde nationale qui prétendirent faire la loi à la paroisse. Les prêtres insermentés se virent, par suite, interdire l'accès de l'église.

Mais on n'en était pas encore à ce moment, du moins dans nos campagnes, au règne de la Terreur, et le procédé était de plus tellement abusif que, la question ayant été soumise au Directoire du département, une sentence intervint, à la date du 20 octobre 1791, qui rétablissait l'autorité de la municipalité et de ses partisans, si bien que l'abbé Roussel dut disparaître, et restituer la place aux anciens prêtres.

On peut aisément se faire une idée de l'irritation du parti vaincu et de l'humiliation qu'il ressentit. Aussi, résolut-il de se venger, dût-il, pour cela, recourir à la violence. D'ailleurs, en plus d'un endroit, déjà, des désordres analogues commençaient à éclater.

Pour se procurer des armes, les mécontents.


sous la conduite d'un sieur Le Gros, apothicaire de son état, dévalisèrent, pendant la nuit, le magasin d'un armurier nommé Bérard. Ceci fait, dès le lendemain, ils s'emparent du clocher de l'église et se mettent à sonner le tocsin pour effrayer la population et l'ameuter contre les autorités constituées que, de leur côté, les hommes d'ordre étaient résolus à défendre. On allait en venir aux mains, et le sang allait inévitablement couler, lorsque, à la médiation et grâce à la fermeté d'un ancien officier des Gardes du corps du roi, retiré à Évrecy, les mutins finirent par comprendre la gravité de leur faute et cédèrent le terrain. Autrement, on ne peut savoir ce qui serait advenu.

L'événement, comme on le pense bien, eut un certain retentissement. Bien entendu, aussi, la presse s'en empara et le commenta avec sa violence habituelle. Un journal de Caen, conservé aux Archives du Calvados, avait accueilli, en les amplifiant, les doléances des révoltés, et, comme il arrive trop fréquemment, on n'avait trouvé rien de mieux que d'attaquer outrageusement la personne de l'honnête citoyen dont l'énergie avait cependant seule préservé la population des plus grands malheurs. Mais, pour n'être pas encore réglementé, le droit de réponse était cependant déjà en usage et, dans son numéro du 3 novemhre 1791, le journal en question dut insérer la lettre suivante, datée du 29 octobre, et signée « Un habitant d'Évrecy ».


Nous croyons devoir la reproduire, uniquement à titre de document indicatif de l'état des esprits et, est-il besoin de le dire, sans aucun souci de l'intérêt personnel et familial'qu'elle peut avoir pour nous. Voici cette lettre

« Évrecy possédait un curé non assermenté et « un curé constitutionnel;-une municipalité léga« lement constituée et une municipalité de contre« bande; enfin, une milice de garde nationale « et un peloton de gens turbulents qui voulaient « que leur volonté arbitraire fût la seule loi qui « régnât dans le bourg. Les honnêtes citoyens se « sont montrés et tout est rentré dans l'ordre. Les « prêtres non assermentés ont été admis à dire « leur messe dans l'église paroissiale; un jugement « du Directoire a chassé les municipaux intrus et « rétabli la municipalité légale; enfin, la garde « nationale légitime a repris ses fonctions et « anéanti cette poignée de factieux qui les avait « usurpées La prudence et la générosité de « M. de Panthou, chevalier de Saint-Louis et ancien « garde du Roy (1), réussirent à contenir l'ardeur « et le ressentiment des honnêtes gens, que le « souvenir de longues vexations avait animés contre « les perturbateurs du repos public. Il obtint leur « grâce au moment même où ces malheureux fai(1) Guillaume-Marie-Joseph Lanfranc de Panthou, sieur des Isses, reçu garde du corps du roi le 18 mars 1764, tué à Quiberon le 22 juillet 1795.


« saient sonner le tocsin sur ceux qui réclamaient « l'exécution de la loi. C'est ce M. de Panthou « qu'un de vos écrits périodiques traite de gentil« lâtre aussi bête que fanatique el méprisable. « Mais cette opinion est bien pardonnable à celui « qui, dans le même paragraphe, ne demande aux « ministres de la religion d'autre mérite que de « chanter, rire et boire ».

Voilà donc l'ancien curé d'Évrecy, en quelque sorte, réintégré dans ses fonctions. Mais, sous la poussée des événements qui, partout, allaient se précipiter, ce ne pouvait être là qu'un triomphe de peu de durée. Aussi, six semaines plus tard, l'abbé Roussel est de retour à Évrecy et, cette fois, il signe « curé constitutionnel ».

A partir de cette date, l'abbé Regnauld disparaît, ou du moins, s'il revient encore dans sa paroisse, ce ne peut plus être que clandestinement et avec toutes les précautions que l'on devine. Il resta quelque temps ainsi caché dans la contrée, prodiguant, autant que les circonstances le permettaient, les secours de son ministère à ceux de ses anciens paroissiens qui les réclamaient. Il n'obéit même pas, tout d'abord, au décret de déportation du 26 mai 1792, pas même à l'odieux décret du 6 août suivant, qui punissait de mort tous les prêtres insoumis trouvés sur le territoire français. Mais, un moment vint où tous ces malheureux, violemment arrachés à leurs autels, durent enfin quitter la


France, que la plupart ne devaient plus revoir, et fuir, comme des malfaiteurs, sous les déguisements les plus misérables, par tous les chemins où s'ouvrait pour eux une issue vers l'étranger.

L'abbé Regnauld fut de ce nombre et, le 7 septembre de cette même année, au milieu de la nuit, il s'embarqua, à Langrune, avec quarante-sept de ses confrères, sur un vaisseau commandé par le capitaine Cagniard, qui, le lendemain, les fit aborder à Jersey. C'est là qu'il devait mourir. Plus tard, un de ses successeurs, M. l'abbé Marie, a fait placer, dans le chœur de l'église qu'il venait de restaurer, une pierre tombale sur laquelle on lit l'inscription qui suit « Jcan-Thomas-Hippolyte « REGNAULD, curé de cette paroisse, en 1763, exilé « pour la foi, en 1792, mort à Jersey ».

Inutile de dire que cette pierre n'est que commémorative et que les cendres de l'exilé reposent encore sur la terre étrangère qui lui avait donné asile.

Quant à l'abbé Roussel, il est probable que les labeurs de son ministère religieux ne furent pas longtemps au premier rang de ses préoccupations, et que, comme pour beaucoup de ses pareils, c'est la politique qui dut absorber le plus clair de son temps. En effet, dès le 30 janvier 1793, nous le voyons figurer au nombre des membres de la municipalité d'Évrecy et, comme tel, délégué pour la réception des actes de naissance, de mariage et de décès,


Désormais, il signera, non plus « prêtre consti« tutionnel », mais « officier public ».

Plus tard encore, à la date du 13 frimaire an VI (3 décembre 1797), à la suite de la destitution, par le Directoire exécutif du département, de la municipalité jusque-là en exercice, et lorsque va être élue la nouvelle municipalité, c'est le citoyen Roussel qui en sera nommé, d'abord, président, puis secrétaire (cette dernière fonction étant rétribuée). Il avait donc su mériter la confiance des membres du Directoire exécutif, qui déclaraient révoquer l'ancienne administration, comme « com« posée, en partie, d'hommes gangrénés d'aristo« cratie et de fanatisme, ce qui rendait urgent de « la régénérer ».

Telle est la nouvelle incarnation de l'abbé Roussel. Il n'a garde, toutefois, de négliger le côté pratique de la situation et, quand il en peut tirer parti, il ne manque pas de se réclamer de sa qualité « d'ancien prêtre! » Ainsi, jusqu'en 1802, nous le voyons se faire délivrer par la municipalité dont il fait partie le certificat de vie nécessaire pour cumuler, avec son traitement de secrétaire, la pension allouée, en 1791, aux ecclésiastiques, moines ou religieux qui s'étaient soumis à toutes les lois de la République. Le dernier de ces certificats de vie est du 4 mars 1802 (30 ventôse an X). A partir de cette date, on n'entendra plus parler de l'abbé Roussel.


Qu'allaient devenir, pendant tout ce temps, le culte catholique et les monuments ou les pieux emblèmes qui, dans le canton, en étaient la manifestation extérieure? Plus d'une profanation, sans doute, allait être commise, et plus d'une spoliation I c'était inévitable.

Aussi, plus tard, le 27 germinal an XI (16 avril 1803), la municipalité d'Évrecy, en votant, conformément au vœu du nouveau pouvoir, les fonds nécessaires pour l'achat des objets indispensables à la célébration du culte catholique, devra-t-elle constater, dans sa délibération, « que l'église « d'Évrecy, ainsi que les églises réunies, Gavrus, « Bougy et Neuilly, avaient été totalement dé« pouillées, et qu'il n'existait plus rien » (1). Mais l'église, au moins, restait debout et, à peu près intacte, puisqu'aux termes de la même délibération et d'une autre qui l'avait précédée (7 ventôse an XI, 27 février 1803), une somme de 1.072 francs parut suffisante pour la remettre dans un état décent. On vota, en même temps, 1.100 francs pour réparations à l'ancien presbytère.

Voilà pour les monuments.

Quant aux croyances religieuses elles-mêmes, ce serait s'abuser de croire que, malgré la guerre furieuse qui leur était faite, elles allaient disparaitre de l'esprit des populations. Il y eut bien, ( 1 ) Registre des délibérations du Conseil muniqj pal d'Évrecy.


officiellement, selon le mot de Robespierre, « un « interrègne de la divinité »; mais, de si haut qu'il partît, le mot d'ordre ne suffit pas, là comme presque partout, pour anéantir la foi et les espérances qui avaient jusque-là consolé les âmes et bercé, depuis tant de siècles, les douleurs de l'humanité nombreuses sont, en effet, les preuves qui nous sont parvenues et qui viennent attester l'inébranlable attachement des habitants du canton d'Évrecy aux pratiques du culte catholique. Ces pratiques, en réalité, même aux plus sombres jours de la Terreur, n'ont jamais été complètement interrompues. Le culte public était interdit, sans doute, et ses ministres proscrits ne pouvaient plus se montrer; mais ils n'ont pas, pour cela, déserté leur poste, et les populations n'ont jamais cessé de recourir. à eux pour la consécration des grands événements de la vie familiale, spécialement pour les baptêmes et les mariages.

Pour Évrecy, notamment, nous trouvons, dans les archives de l'évêché de Bayeux, la liste officielle des baptêmes et des mariages célébrés par ceux qu'on appelait « les bons prêtres », pendant les années qui s'écoulent de 1793 à 1803.

Voici cette liste plus éloquente, en ses simples mentions, que tout ce qu'on pourrait dire pour prouver la pérennité du sentiment religieux dans la commune dont nous nous occupons.


1793. M. Thomas-Charles ANQUETIL, vicaire de Saint-Martin de Caen, en l'absence et du

consentement du curé légitime exilé.

baptême:

1794. M. Aimé-Pierre-François LE PAGE, prêtre de Saint-Jean de Caen, dûment autorisé.

3 baptêmes.

M. Pierre-Jean-François Bonchamps, prêtre catéchiste de la paroisse Saint-Martin-

de-Sallen, avec permission des supérieurs.

2 baptêmes.

1795. M. Bonchamps. 2 baptêmes.

M. LEMAITRE, eu vertu des pouvoirs généraux accordés par les supérieurs ecclésias-

tiques et vu les circonstances et l'exil

des pasteurs légitimes. 5 baptêmes.

1796. M. Bonchamps. 6 baptêmes.

M. LEMAITRE. 6 baptêmes.

1797. M. LEMAITRE. 6 baptêmes et 2 mariages. M. Bonchamps. baptême et 1 mariage. M. François OLLIVIER, de Vacognes. baptême.

M. Philippe DUVELLEROY, vicaire de Baron avant la Révolution. 3 baptêmes.

1798. M. DUVELLEROY. 8 baptêmes.

M. LEMAITRE. 2 baptêmes et i mariage. 1799. M. OLLIVIER. 6 baptêmes.

M. DUVELLEROY. 5 baptêmes.

M. Lemaitre. 2 baptêmes et 1 mariage.


1800. M. Duvelleroy. 4 baptêmes.

M. LEMAITRE. baptême et 3 mariages. M. Jacques Lesaulnier. 5 baptêmes. 1801. M. OLLIVIER. 3 baptêmes et mariage. M. Lesaulnier. 4 baptêmes.

M. DUVELLEROY. 1 baptême.

M. Mahesq, curé de Neuilly-le-Malherbe. i mariage.

M. LEGUAY, prêtre catéchiste de SainteHonorine-du-Fay. f baptême.

1802. M. LEGUAY. 3 baptêmes et mariage. M. DELASALLE.quisignedesservantd'Évrecy. 13 baptêmes et 1 mariage.

1803. M. LEGUAY. 1 baptême.

M. DELASALLE. 4 baptêmes.

A partir du 30 avril 1803, les actes de catholicité seront signés par M. PARIN,

nommé curé d'Évrecy.

Cette liste ne prouve-t-elle pas assez éloquemment, et l'empressement des populations à réclamer, pour les enfants ou pour les jeunes époux, les sacrements qui devaient les agréger à la communauté catholique, et aussi le zèle persistant des saints prêtres qui, des années durant et sans jamais se lasser, mettaient leur vie au service des intérêts religieux en péril ?

Une autre remarque qui a bien son importance et qui ressort des énonciatinns de la liste que nous


venons de reproduire, c'est que, malgré le trouble des temps, la hiérarchie ecclésiastique, dans les anciens diocèses, est restée intacte et pourvue de toutes ses prérogatives, puisque les prêtres qui parcouraient les paroisses devaient être, à cet effet, munis de pouvoirs réguliers émanant des représentants de l'ancienne autorité diocésaine ou paroissiale. Ainsi, à tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique, chacun tint à rester à son poste, et les grandes règles qui président à la stabilité de l'institution catholique n'ont pas été, un seul jour, mises en échec.

Et, cependant, on sait de quelle soupçonneuse surveillance ces malheureux prêtres étaient l'objet. La persécution, il est vrai, sembla un moment se ralentir en 1795 et, le 11 prairial an III (30 mai 1795), un décret avait même autorisé les prêtres à exercer leur ministère, « sous la seule condition « de se soumettre à toutes les lois de la République » Mais cette accalmie ne dura guère et, aux approches et surtout à la suite des élections de l'an V, une réaction en sens inverse se produisit, et la persécution se déchaîna plus violente que jamais. Elle eut, comme partout, son contre-coup à Évrecy, et les prêtres cachés durent s'entourer de précautions exceptionnelles. La chose leur sembla d'autant plus pénible que, depuis quelque temps, dans certaines paroisses du pays, et spécialement à Évrecy et à Neuilly, on avait, parfois, recommencé


à sonner les cloches pour réunir les fidèles. C'était là, on le conçoit, pour les ardents patriotes, un scandale qui ne pouvait être toléré aussi voyonsnous, le 1er thermidor an V, le commissaire du département enjoindre à celui d'Évrecy « d'empê« cher de sonner les cloches en dehors des cas « légaux », et pour donner plus de force à L'injonction, on menace le commissaire cantonal « de « le dénoncer au ministre ».

Mais ce n'était là qu'une entrée en matière, et voici qui va devenir plus précis.

7 prairial an V (26 mai 1797), le citoyen Martin, ministre de la police générale, envoie au commissaire près l'administration centrale du Calvados, une lettre comminatoire au sujet des prêtres insoumis dont la présence lui a été signalée, « notamment dans le canton d'Évrecy ».

« Ces individus, dit le ministre, du sein des « repaires où ils se tiennent cachés, organisent le « culte et se font représenter par des individus « fanatisés qui se mettent à la tête du peuple et « célèbrent l'office aux heures qu'ils indiquent. « Veuillez user de tous les moyens qui sont en « votre pouvoir pour découvrir les retraites de ces « hommes dangereux et leur faire appliquer la loi « du 18 fructidor ».

C'était la déportation ou la mort, selon les cas (1). (1) An;h. du Calvados. Adm. municipale d'Évrpry


Cette lettre fut transmise, le 3 novembre suivant, au citoyen Prempain. ancien maître de mathématiques à Caen, et devenu commissaire cantonal pour la circonscription d'Évrecy.

Le 10 janvier 1798, Prempain répond « qu'il n'y « avait, à sa connaissance, dans le canton d'Évrecy, « que trois prêtres connus pour faire les fonctions « du culte, tous trois animés du plus pur patrio« tisme, et qui s'étaient conformés à toutes les lois, « savoir: François le Courcy, ex-curé de Bougy; « Jean-Louis Guesdon, ex-curé de Troismonts, et « Gilles Roussel, ex-curé d'Évrecy ».

Prempain, on le voit, affectait de prendre le change, et des prêtres réfractaires, il ne dit pas un seul mot.

Plus tard, à la date du 13 brumaire an VI (9 novembre. 1798), on lui signale la présence, à Vacognes, d'un « nommé Ollivier, prêtre de la « commune de Vacognes et ancien chapelain de « l'émigré Achard, qui se permettait d'exercer le « culte, baptisant, confessant, etc. Il a baptisé « l'enfant de Pierre Chrétien, fermier de la terre « dudit Achard, à Maisoncelles-sur-Ajon », et on demande à Prempain des renseignements à ce sujet. Le 23 novembre, il se borne à répondre « qu'il s'est « transporté à. Vacognes, qu'il a lu à la Commission « municipale la lettre du citoyen commissaire dé« partemental; que cette Commission a appelé « Ollivier dans son sein. Là, il a déclaré que les


« inculpations faites contre lui sont fausses. L'ad« ministration le maintient comme sexagénaire, « sous la surveillance de la municipalité du canton, « où il a été placé il y a un an environ » (1). Le même commissaire départemental signalait encore à Prempain, dix jours plus tard, qu'il « venait d'être informé qu'un autre prêtre réfrac« taire se cachait dans le canton d'Évrecy » Le 12 décembre (22 frimaire), nouvelle et non moins équivoque réponse de Prempain, qui écrit « qu'il existe bien plusieurs prêtres perturbateurs « dans le canton, mais comment se nomment-ils, « où se retirent-ils? c'est ce que tout le monde « cache avec le plus grand soin, et il n'a pu avoir « de renseignements sur le prêtre en question » (2). Évidemment, l'ignorance de Prempain était volontaire et, si le commissaire du département voulut bien se contenter de ces diverses réponses, c'est que lui-même, comme son subordonné d'Évrecy, éprouvait quelque commisération pour les malheureux prêtres dénoncés à la vigilance des Comités locaux.

Peut-être aussi, Prempain surtout, voulait-il éviter de surexciter le sentiment populaire qu'il sentait de plus en plus hostile, dans le canton, à un état de choses dont la violence alarmait tous les esprits.

(1) Arch. du greffe d'Évrecy et de la famille de Vacognes. (U) Arch. d'Évrecj.


Il ne pouvait ignorer, en effet, la présence de tous ces prêtres dont nous avons vu les noms figurer sur la liste plus haut transcrite. Bien plus, il était de notoriété (et le souvenir de ce fait était encore vivant il y a moins de cinquante ans) qu'ils venaient, le plus souvent, dans une maison située au milieu même du bourg d'Évrecy, appartenant à un sieur Letellier, chirurgien, et que là, dans une ancienne chapelle, ils se livraient aux cérémonies du culte et y disaient la messe.

Sachons donc gré à la mémoire de Prempain, et aussi, jusqu'à un certain point, à celle du commissaire départemental, de l'indulgente modération qu'ils voulurent bien apporter dans l'exécution de leur peu honorable mission. C'est ainsi que, souvent, même aux temps les plus troublés de l'histoire, la malice des hommes est moins grande que celle des institutions, et qu'elle préserve parfois les individus des dangers auxquels celles-ci les exposent. Par contre, et à titre de compensation, sans doute, Prempain, pour prouver son zèle et maintenir ses titres à la confiance de ses supérieurs, s'empressa, ainsi que les ex-abbés Roussel et Guesdon, de renouveler, à la date du 25 vendémiaire an VI, le serment de « haine à la royauté et « à l'anarchie, et d'attachement et de fidélité à la « République et à la Constitution. Ils demandent, « pour qu'on en ignore, l'enregistrement de leur « déclaration sur les registres de l'Admi'nistra-


« tion », et ils signent le tout. Comment douter, après cela, de leur patriotisme?

A la suite de leurs noms, et par une adhésion explicite, figurent ceux d'une citoyenne PentecôteRégnéville, ex-chanoinesse, et du citoyen la Frette, ex-oratorien (1).

Mais si Prempain éprouva pour les personnes une commisération méritoire, il poursuivit à Évrecy et dans tout le canton, avec une grande persistance, la destruction de tous les emblèmes qui rappelaient aux populations les souvenirs du culte catholique.

Les églises furent, bien entendu, les premières dépouillées. Nous ne savons à quelle date la chose se produisit à Évrecy, mais un souvenir très précis s'est longtemps rattaché à la profanation dont elle fut l'objet, et il n'y a pas bien des années encore, les anciens du bourg le racontaient.

Un des plus fougueux patriotes de la commune, dont il est inutile de redire le nom, après avoir enlevé le christ qui, depuis plusieurs siècles, ornait l'église, lui brisa violemment le bras droit. Peu de jours après, la femme de ce malheureux tenait, devant le feu, son petit enfant sur ses genoux, lorsque, tout à coup, une pierre se détache de la cheminée, vient tomber sur l'enfant, lui brise le (1) Arch. du Calvados. Registre du Comité de surveillance d'Évrec}.


bras droit et le lui détache, exactement à l'endroit où le père avait brisé le bras du christ. La mère, qui était demeurée chrétienne, fut, comme on le pense, profondément impressionnée par l'événement. Elle éleva son enfant dans les principes d'une fervente piété, et elle dut lui raconter plus d'une fois les circonstances dans lesquelles il avait été privé de l'un de ses bras; car, l'enfant devenu homme, et après s'être fait, dans le notariat de l'Est de la France, une place honorable, ne voulut rien conserver de l'héritage paternel, qu'il abandonna à ses deux sœurs, qui vivaient encore à Évrecy, il y a assez peu d'années.

Après les églises, ce fut le tour des croix et des calvaires, et, à cet égard aussi, le civisme du citoyen Prempain va encore se donner carrière. Mais, et c'est le second ordre de faits qui prouve bien le peu de faveur que ces inutiles violences rencontraient dans les esprits, là encore, les ordres des Comités de surveillance seront rarement suivis d'effet les arrêtés, les lettres comminatoires se succéderont, et bien des croix resteront debout, protégées par le respect des populations et la résistance passive des autorités locales elles-mêmes. Le 17 fructidor an VI (25 août 1798), l'Administration d'Évrecy prenait communication d'un arrêté de l'Administration centrale, en date du 5 du même mois, portant que, sous une décade, pour tout délai, toutes les croix et calvaires qui pourraient


encore exister à l'extérieur, en tout ou en partie. seront totalement enlevés et brisés par les soins des agents des communes où ils se trouvent (1). Les termes de l'arrêté, on le voit, sont précis, et bien court est le délai imparti. Aussi, Prempain s'empresse de parcourir les communes du canton et, partout où il y a lieu, il enjoint de se conformer aux termes de l'arrêté. C'est le 3 octobre 1798 qu'il rend compte au commissaire du département de la façon dont il a exécuté sa mission. « Il a « assemblé le peuple et l'a exhorté à observer « l'arrêté et les lois relatives au culte, et les croix, « dit-il, ont été enlevées et provisoirement déposées « dans les églises ». Il voulait même faire disparaître les massifs de maçonnerie qui leur servaient de piédestal « mais l'intrigue, habile à caresser « le fanatisme du peuple pour obtenir ses suffrages « (ceci est à noter), a trouvé moyen de les con« server, sous prétexte d'en faire des autels à la « Patrie. C'est Burcy (le juge de paix du canton) « qui a donné cette idée relative au calvaire « d'Évrecy, placé au milieu des champs, dans un « lieu infréquenté » (2).

Telles sont les explications, nous pourrions dire, les plaintes du commissaire cantonal. En fait, (1) Arch. du Calvados. Registre de l'Adm. municipale du canton d'Évrecy.

(2t Cet ancien calvaire était érigé derrière le bourg, du côté de Bougy, sur 1 ancienne route de Gaeu à Auii.ii


d'ailleurs, il a échoué, quoiqu'il en dise, dans sa mission, et, malgré les ordres donnés, la plupart des croix et des calvaires restèrent debout. Aussi, le 7 brumaire an VII (29 octobre 1798), Prempain se plaint à la municipalité du canton que « bien qu'il n'ait cessé de réclamer l'exécution « des lois et décrets concernant les croix, il en « existe encore, notamment à Esquay et à « Préaux ».

Sur cette nouvelle sommation, à la date du 7 brumaire (7 novembre), la municipalité prend un arrêté pour prescrire « la vente des matériaux « provenant de la destruction des croix », arrêté, il faut le croire, demeuré tout platonique, car le 27 frimaire (18 décembre 1798), le même Prempain revient à la charge et constate « qu'il existe encore « des croix à Gavrus, à Esquay et à Préaux, et que « même une croix a été replantée, il y a un mois « à peine », et il somme les agents municipaux de ces communes « de les abattre, conformément « à la loi », instance inutile, au moins en partie, car à Esquay, notamment, la croix dite « croix des « Filandriers », qui se voit encore à l'intersection de la route d'Aunay avec le chemin haussé du duc Guillaume, n'a jamais cessé d'exister.

Ainsi, au milieu des pires excès d'une époque absolument troublée, et malgré les menaces et les objurgations officielles, l'esprit public, dès qu'il a eu le temps de se ressaisir, au moins en beaucoup


d'endroits, dans nos campagnes, refuse son adhésion à tous ces actes de vandalisme qui blessaient inutilement les consciences.

C'est que le peuple peut bien, un temps donné, se payer de mots et d'illusions, se griser de lieux communs philosophiques ou égalitaires, et parler même le jargon des sectaires; mais, au fond de son âme, il demeure croyant, au point d'en devenir superstitieux, et, si ce n'est par conviction raisonnée, souvent, par un reste de respect pour des emblèmes vénérés, il recule devant certaines profanations, comme par instinct, et craignant, en quelque sorte, que cela ne lui porte malheur. Aussi, viennent des jours plus calmes, et, avec eux, une ère nouvelle de paix publique, tout ce bruit s'apaisera et tout rentrera facilement dans l'ordre. Les églises se rouvriront, les croix disparues seront rétablies et, avec celles qui n'ont pas été détruites, elles viendront attester, une fois de plus, l'inanité des efforts de ceux qui ont tenté l'entreprise, et la persistance du sentiment religieux au milieu des ruines morales qui s'amoncelaient sur le sol ébranlé de la patrie

Stat crux, dum volvitur orbis!

Et si, en parallèle, nous mettons le peu d'enthousiasme de la masse des populations pour la religion nouvelle et le discrédit dans lequel allaient


promptement tomber les fêtes instituées pour propager le culte de l'Être suprême, le spectacle va être plus concluant encore, s'il est possible, et la preuve sera faite que, malgré tous les efforts officiels, le peuple ne voulut pas prendre le change et sut toujours se tenir d'instinct attaché aux croyances qui avaient fait jusque-là l'objet de sa vénération. Il, Le culte de l'Être suprême et les fêtes officielles.

Ce n'est pas la Convention qui avait pris l'initiative des fêtes nationales ou soi-disant religieuses. Elles avaient été créées, dès 1790, par l'Assemblée constituante: mais c'est en 1793, et surtout à partir du 8 juin 1794, date de la première fête de l'Être suprême, décrétée par Robespierre, que ces fêtes se multiplièrent, dans le but, grâce à la pompe officielle de ces cérémonies, de faire oublier aux populations les fêtes religieuses, depuis trois ans abolies, en détournant, s'il se pouvait, leur attention, des lugubres hécatombes de la Terreur. Aussi, voyez quelle mise en scène et comme tout est prévu pour frapper les imaginations.

La fête commence dès l'aube, comme il convient aux austères citoyens d'un pays libre 1 Et, dès cinq heures du matin, « tout un peuple de comparses » va défiler devant une montagne allégorique et


exécuter, point pour point, tous les articles du programme arrêté par le peintre David lui-même. Tout est réglé: les cris, les gestes, les applaudissements sont indiqués et prescrits à l'avance. « Amis, frères, époux, parents et enfants s'em« brassent. le vieillard, les yeux mouillés de « larmes, sent rajeunir son âme. les jeunes « citoyens jettent des fleurs sur le cortège »! Plus tard, à l'heure fixée, « sur la sainte mon« lagne, tout s'émeut et s'agite ici, les mères « pressent les enfants qu'elles allaitent; là, sai« sissant les plus jeunes de leurs enfants mâles, « elles les présentent à l'auteur de la nature « Au même instant, les fils lèvent leurs épées et « les déposent entre les mains de leurs vieux « pères, qui les bénissent ».

Puis les chants commencent en l'honneur de "l'Être suprême, les hommes et les femmes alternant chaque refrain, et « tous les Français confon« dant leurs sentiments en un embrassement fra« ternel » (1).

Et pour couronner le tout, au milieu de la foule et sur le sommet de la montagne, apparaît le metteur en scène, « en grand costume de repré« sentant du peuple, culotte de nankin, habit bleu « barbeau, ceinture tricolore, chapeau à panaches, « tenant dans la main un bouquet d'épis et de (1) Buchez et Roux, xxxin-lâl. Dauban, Paris en 1794. Taiiie, La Révolution, III, 215 et 21G.


« fleurs, il marche en tête de la Convention, et il « officie. Il met le feu au voile de l'idole qui re« présente Y Athéisme, et, à sa place, par un méca« nisme ingénieux, il fait apparaitre l'auguste « statue de la Sagesse ». Là-dessus, « il parle « prêchant et élevant son âme à l'Être « suprême » (1).

Voilà le spectacle officiellement organisé et promulgué au nom de la Convention nationale, et qui devra, en petit, se répéter chaque année, et dans toutes les communes de France, jusqu'au jour, assez prochain, où, sous l'indifférence, pour ne pas dire sous les risées de la foule, on sera forcé de renoncer à l'espoir de faire prendre au sérieux de pareilles conceptions.

On sait, d'ailleurs, qu'en plus de la fête solennelle dont nous venons de résumer le programme, la Convention avait créé une série de fêtes de moindre importance mais s'inspirant toutes du même sentiment, aussi faux dans son essence, aussi puéril dans les détails et l'exécution fêtes, de la Fédération, de la jeunesse, des époux, de la victoire, de l'agriculture, de la liberté, de la vieillesse, de la punition du dernier roi des Français, ou anniversaire de la mort de Louis XVI, etc., etc. Ainsi, chaque mois, et parfois à plusieurs reprises, le peuple est convié (1) Ibidem.



et essentielle dans la pensée de son inventeur, ne paraît pas même avoir été célébrée à Évrecy. Ainsi en fut-il de ce que l'on a appelé le culte de la déesse Raison, et cette profanation semble avoir été épargnée à l'église du lieu. Deux pauvres filles, dont l'une se voyait encore, il y a quelque quarante ans, dans la commune, paraissent bien avoir, à certains jours, joué le personnage, mais seulement à l'extérieur, et dans les fêtes publiques. C'était déjà bien suffisant.

Voici, en revanche, comme détut, la fete de la Fédération et le procès-verbal qui en fut rédigé par le citoyen Bérard, greffier de la municipalité, à la date du '10 août 1794. « Environ sur les 10 « heures du matin, les gardes nationaux étant « assemblés sur la place ordinaire, se sont rangés « en deux lignes, commandés par leur capitaine; ils « se sont rendus à la maison commune pour rece« voir la municipalité et le Comité (de surveil« lance), qui se sont réunis en corps et se sont « transportés ensuite au temple de l'Être suprême « (l'ancienne église). Étant arrivés, les bulletins « des loys ont été lus par des chefs de ladite garde « nationale, présence des deux dits corps consti« tués et autres citoyens qui les accompagnaient. « Il a été fait deux discours, le premier par un des « officiers municipaux, l'autre par le capitaine de « la garde nationale, ce qui a été applaudi de « lous les assistants. Après ceci, il a été chanté


« des hymnes en l'honneur de ladite fête et répété « chaque verset.

« La cérémonie faite, la garde nationale s'est « rangée sur deux lignes, et lesdits membres du « Comité au milieu, accompagnés des officiers « municipaux, pour sortir du temple de l'Être su« prême, et se rendre chacun dans leur maison « commune. et pendant toute la route il a été « chanté plusieurs hymnes, ainsi qu'à la place où « est planté l'arbre de la fraternité. Le tout a été « fait avec décence et acclamations de tous les « assistants ».

Dès les années suivantes, l'enthousiasme s'est refroidi; la foule des curieux fait défaut, et les procès-verbaux en sont réduits à constater que « les travaux de la récolte n'ont pas permis aux « habitants de se rendre en très grand nombre à « Évrecy; c'est pourquoi la municipalité a été « dans l'impuissance de donner à la cérémonie « l'éclat désirable et d'en exécuter le programme « indiqué ». L'aveu, comme on le voit, est dénué d'artifice.

En l'an VI, seulement, il parait y avoir eu un regain de civisme, et la fête se renouvelle à peu près dans les mêmes conditions qu'en 1794. La fête dite « de la juste mort de Louis Capet » fut aussi célébrée dès 1794, conformément à l'article 4 de la loi du 18 pluviôse an II. « On y fit, « dit le procès-verbal, des discours sur la guerre


« injuste déclarée à la France, sur l'intérêt que « les propriétaires (?) particulièrement t ont au « triomphe de la République, sur l'obligation que « tous ont d'employer leurs efforts pour arrêter « les progrès des brigands qui cherchent à vanda« liser nos cantons. Le citoyen président cria « haine éternelle au tyran existence immortelle « à la République! l'assemblée cria, avec enthou« siasme Vive la République! haine aux tyrans » et c'est tout. Cette fête, comme les autres, se célébrait au chef-lieu de canton, où toutes les communes devaient envoyer leurs représentants officiels. Mais, pour la plupart, cela se traduisit par une abstention complète, et longue est la liste des excuses alléguées par les absents. Le procèsverbal s'efforce de paraître les prendre au sérieux. Faisons comme lui, et passons outre.

Les années suivantes, un arrêté du gouvernement prescrivit de célébrer cette fête dans toutes les municipalités. Cela ne suffit pas, probablement, pour la sauver, car, à partir de l'an VI, il n'en sera plus question à Évrecy.

Nous ne dirons qu'un mot des efforts faits à partir de 1793 pour faire prendre au sérieux l'institution du décadi, et forcer chaque citoyen, toujours au nom des droits de la libre pensée, à en observer le repos.

En l'an II, la municipalité du canton invite celle


d'Évrecy à faire célébrer le décadi, « qui est, dit« elle, un jour de repos, un jour sacré (sic), pen« dant lequel tout travail est interdit. La Répu« blique n'en connaît pas d'autre ».

Et qu'on ne croie pas que ce fut là, tout d'abord, une formule simplement comminatoire le fait suivant prouve le contraire. En l'an VI (30 frimaire), pendant que l'administration est assemblée, un jour de décadi, le citoyen agent municipal d'Évrecy aperçut un particulier qui « au « mépris de la loi, conduisait une voiture attelée « de plusieurs chevaux ». Aussitôt, il s'élance et court sus à ce mécréant; il l'arrête et l'amène tremblant devant ses collègues. « Là, il est inter« rogé sur les motifs qui avaient pu l'engager à « tenir une conduite si irrégulière on lui « demande son nom, son âge, etc. » Il se borne à répondre qu'il était domestique dans une commune voisine (Mesnil-au-Grain) et qu'il ne faisait « qu'exécuter les ordres de son maître. » Là-dessus l'assemblée délibère longuement; mais à la fin, le commissaire du directoire exécutif du canton, le citoyen Prempain, s'avise que la question relève du domaine de la police judiciaire, et, en conséquence, il requiert la municipalité de se déclarer incompétente, ce à quoi il fut fait droit. En l'an IV, on célébra à Évrecy la fête de la Victoire et de la Reconnaissance, en souvenir de l'abo« litinn des privilèges de la destruction des abus


« et pour fêter les succès remportés sur les ennemis « de la France ». Par tant de motifs accumulés, il semble que cette fête dût être populaire entre toutes.

La première année, en effet (1796), le procèsverbal parait, en ce sens, assez significatif; mais, dès l'année suivante, on est obligé de constater « que la pénurie d'argent » empêche l'administration de plusieurs communes du canton « de « mettre dans la cérémonie l'éclat désirable ». Et on s'en console en faisant observer que « même « sans pompe et sans luxe, une fête est toujours « intéressante, quand la décence, le patriotisme et « la fraternité y président ». On ne peut pas être, on le voit, plus accommodant.

En cette même année, la fête de l'Agriculture fut, pour la première fois, célébrée à Évrecy le 11 messidor (30 juin), et on voulut lui donner, à raison même de son objet, un éclat tout particulier, en se conformant, point pour point, aux instructions envoyées de Paris.

A cet effet, vingt-quatre cultivateurs du canton furent choisis « parmi les plus anciens et les plus « recommandables par le succès de leurs travaux ». Le cortège se rendit en bon ordre sur la place de la Liberté.

Là, le Président de la municipalité distribue à chacun des élus un bouquet de fleurs, surmonté d'épis de blé, et orne leur chapeau d'un rameau


de chêne, ayant bien soin d'expliquer aux citoyens présents que « cette distinction passagère accordée « à des particuliers sous le régime de l'égalité, « était un hommage rendu à l'amour du travail et « un encouragement pour tous ». Le tout fut suivi d'un discours de circonstance prononcé en l'honneur de l'agriculture par le commissaire exécutif du canton. Ceci fait, on se rendit au champ de la Hache, qui fut entièrement labouré par le citoyen président de la municipalité, le commandant de la garde nationale et le commissaire du directoire exécutif cantonal. La fête, dit le procèsverbal, se termina au milieu de la gaîté la plus franche et la plus fraternelle.

Deux ans plus tard, la même fête se renouvela à peu près avec le même appareil symbolique on entendit les mêmes discours et on se livra aux mêmes exercices. Les années suivantes, il n'en sera plus parlé.

Mais, bientôt, ce ne sera plus seulement de l'indifférence pour ces fêtes soi-disant religieuses et patriotiques, et nous allons voir de véritables protestations se produire, sous forme de regrets d'un passé que les fervents des nouvelles idées pouvaient croire cependant à jamais oublié.

C'est à l'occasion de la fête anniversaire de la fondation de la République que le fait va se produire. Nous sommes au 22 septembre 1798 (1er vendémiaire an VI) pour redonner un peu de lustre


à la fête, on décida, cette année-là, de remettre au même jour la fête des Vieillards, qui aurait dû se célébrer un mois plus tôt, le 10 fructidor (28 août).

Comme toujours, la journée débuta par les exercices prescrits et accoutumés, promenades civiques, chants patriotiques, acclamations, etc. Puis, vint l'heure des discours. Or, voilà que le citoyen Burcy, juge de paix du canton, ne s'avisa de rien moins, dans les paroles qu'il adressa à la foule, que de proclamer l'inanité des conceptions morales que prêchaient aux populations les adeptes du culte nouveau, et de leur rappeler « les droits « de la vraie religion ». Ce sont les expressions dont se sert le procès-verbal.

Comme on le pense, la chose fit scandale, au moins dans le monde officiel, réuni pour la circonstance, et le commissaire Prempain, dès le lendemain, dressait, sous forme de rapport au directoire départemental, une véritable dénonciation contre le citoyen juge de paix. « Le citoyen « Burcy, écrit-il, est devenu un fervent adepte du « culte de ses pères; c'est une chose incroyable (1)! (1) Cela rappelle l'étonnement de l'un des membres du Directoire, La Revillière-Lépeaux, inventeur, croyait-il, lui aussi, d'une religion nouvelle, qui devait tuer jusqu'aux derniers souvenirs du Christianisme! Comme il se plaignait à l'un de ses collègues du peu de succès de ses rêveries théologiques, et lui demandait le moyen d'améliorer les choses « C'est bien simple,


« Le 1er vendémiaire, placé à l'autel de la Patrie, « après avoir lu la proclamation du ministre rela« tive à la fête, il disait au peuple « Oui, citoyens, « la République est essentiellement basée sur la « véritable religion, et l'on ne doit pas regarder « comme bon républicain celui qui abandonne le « véritable culte ».

Et pour donner à ses paroles un sens et une sanction pratiques, au banquet civique qui suivit et qui avait lieu un samedi, jour d'abstinence, en ce temps, pour les catholiques, le citoyen Burcy protesta qu'il ne toucherait pas aux aliments gras qui seuls composaient le menu, et pria qu'on lui accommodât, dit le rapport, « une couple d'œufs ». Et comme le fait excitait l'hilarité du commissaire exécutif, Burcy de répondre « que le caractère de « la véritable vertu était de professer les principes « jusque sous les yeux de leurs contradicteurs, et il « se fit servir ses œufs! Mais, ajoute triomphale« ment le narrateur, la conversation s'étant éta« blie sur une autre matière, un quart d'heure « après, la vertu de Saint-Burcy fil nau frage « contre un gigot de mouton dont tous les convives « vantaient la bonté (sic).

Est-ce cette récipiscence qui sauva le juge de paix Burcy ? Est-ce l'influence des idées plus mo« lui dit celui-ci, faites-vous crucifier, mourez, et ressuscitez le troisième jour. Ceci fait; je vous prédis un grand succès ».


dérées qui déjà se réveillaient? Il ne parait pas, en tous cas, que la dénonciation du citoyen Prempain ait eu, pour celui qui en était l'objet, de conséquences fâcheuses.

En effet, un mois plus tard, nous le voyons encore figurer, en sa qualité de juge de paix, à la fête de la Souveraineté du peuple, et y faire un discours inspiré, dit le procès-verbal, « par le plus pur « patriotisme » mais, déjà on sent venir le futur dictateur, qui mettra un peu d'ordre dans tout ee chaos car, le thème adopté et développé par tous les orateurs, est que le peuple, sans doute, est seul souverain, seul maître de régler ses destinées politiques ou sociales, mais que, ne pouvant exercer directement ce pouvoir, il peut et doit le déléguer à des représentants, et qu'il importe de l'éclairer sur les conséquences de ses votes, et lui inspirer des choix judicieux « susceptibles d'assurer la con« servation et la prospérité de l'État ».

C'est, on le voit, l'épanouissement déjà de la candidature officielle, et le temps approche où elle remontera des représentants du peuple à l'élu de la nation, et où, avec le rétablissement du culte catholique, vont disparaître, à tout jamais, toutes ces cérémonies où la joie sonnait faux, parce qu'elles ne correspondaient, en définitive, à aucun sentiment enraciné dans l'âme populaire, qu'on peut bien, encore une fois, troubler un instant, qu'on peut même, parfois, entraîner sur la pente


des pires excès ou des grandes injustices, mais qui, rendue à elle-même, et protégée par un pouvoir honnête et régulier, sait toujours démêler, au milieu de toutes ces malsaines excitations, ce qui peut mettre en péril la sécurité de la patrie, et ce qui, au contraire, peut la sauver, quand elle en arrive à être menacée dans son existence et dans ses destinées séculaires.

Et notons, en terminant, sur ce point, que ce qui s'est passé à Évrecy, s'était produit dans maintes autres parties du territoire, où l'attachement à la foi catholique s'était montré non moins irréductible. A titre de preuve, dans cet ordre d'idées, et par une courte digression qui complètera notre démonstration, qu'on nous permette de citer une lettre écrite, en 1794, par un citoyen Duval, commissaire du directoire exécutif du département de Maine-et-Loire, près l'administration de Cholet. Il écrivait au directoire départemental « Partout « les prêtres intrus sont insultés, bafoués, mal« traités, et cela par des populations que la per« sécution a saignées à blanc on fait le vide autour « d'eux les enfants sont baptisés, les fiancés « mariés par les « bons prêtres ». Les malades « préfèrent mourir sans secours de la religion « plutôt que de les recevoir « des mauvais prêtres ». « Les écoles sont désertes, parce que l'instituteur, « instruit et bon républicain, a voulu substituer « aux momeries religieuses des principes d'ensei-


« gnement plus analogues à la forme républi« caine. Les « bons prêtres » reprennent visi« blement leur ancienne influence les cérémonies « religieuses sont suivies presque comme autrefois « par tous les habitants. Ils ne fêtent pas le « décadi et continuent à fêter le dimanche. ne « portent point de cocardes et n'ont pas la moin« dre idée de l'ère républicaine. C'est à déses« pérer de faire oublier au peuple les anciennes « habitudes de. dévotion et de faire remplacer à « ses yeux, avec avantage, les institutions ridicules « et absurdes de sa religion par des spectacles « raisonnables, agréables et intéressants. En « attendant, ils se réunissent dans leurs églises, « aux heures anciennes de la messe, des vêpres, « des prières, etc. pour y prier Dieu en « commun (1) ».

L'auteur de cette lettre est évidemment un convaincu mais, on le voit, sur le terrain religieux, l'échec est complet, et « l'interrègne de la divinité » ne pouvait, avec de tels sentiments, longtemps se prolonger.

III. L'Enseignement primaire.

Sur le terrain scolaire, le personnel révolutionnaire ne sera pas plus heureux que dans ses entre(1) Abbé Urseau, Bulletin historique et philologique, 1897.


prises contre la religion partout, la résistance, là aussi, se montrera énergique; et les années se passeront sans qu'on ait pu arriver à bannir des petites écoles du canton l'enseignement religieux, ni à y substituer la pédagogie républicaine et laïque. C'est un fait aujourd'hui démontré par les documents les plus authentiques et spécialement par les patientes recherches de'l'aine (1), qu'avant la Révolution les petites écoles étaient très nombreuses dans les campagnes. Dans certaines provinces, dans la Normandie, notamment, on en comptait presque autant que de paroisses, et, pour toute la France, au moins 25.000 pour 37.000 paroisses. En 1789, 47 hommes, sur 100, savaient lire et écrire De plus, chose appréciable, « ces « écoles ne coûtaient rien au Trésor, presque « rien aux contribuables, très peu aux parents. « En beaucoup d'endroits, des congrégations, en« tretenues par leurs propres biens, fournissaient « les maîtres et maîtresses. Ailleurs, le curé était « tenu, par le statut de sa cure, d'enseigner lui« même, ou de faire enseigner par son vicaire. Un « très grand nombre de fabriques ou de communes « avaient reçu des legs pour l'entretien de leur « école; souvent, l'instituteur jouissait, par fon« dation, d'une métairie ou d'une pièce de terre. ;1) Statistique de l'Enseignement primaire, 1880, n-204. –Buisson, Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire. laine, France voiUempuraine. Régime moderne, I, 213 et s.


« De plus, s'il était laïque, il était exempt des plus « lourds impôts. En qualité de sacristain, bedeau, « chantre, etc., il avait quelques petits profits. «Enfin, chaque enfant lui payait quatre ou cinq « sous par mois

« L'enseignement secondaire était plus favorisé « encore; cent huit établissements le donnaient « au complet et plus de quatre cent cinquante en « partie » (1).

Des statistiques en ont compté, en tout, plus de huit cents. « Eux aussi, continue M. Taine, et « non moins largement que les petites écoles, ils « étaient défrayés par des fondations, quelques« unes très amples et même magnifiques. Au total, « sur les 72.000 élèves du royaume, on en comp« tait 40.000 pour lesquels l'instruction secondaire « était gratuite ou demi-gratuite

« Or, dès le début de la Révolution, tout ce « grand établissement a péri corps et biens, comme « un navire qui sombre; les maîtres ont été des« titués, bannis, déportés et proscrits. Les pro« priétés ont été confisquées, vendues, anéanties, « et ce qu'il en reste aux mains de l'État n'a pas « été restitué pour être appliqué de nouveau à « l'ancien service. Partout dans les derniers « temps du Directoire et même dans les premiers « temps du Consulat, l'enseignement est presque (1) Albert Duruy.


« nul en France; en fait, depuis huit ou neuf ans, « il a cessé ou est devenu privé et clandestin » Aussi, les résultats de l'enquête prescrite sur cet objet, en 1800, sont lamentables. Les élèves recevant l'enseignement secondaire ne sont plus que 8.000, soit neuf fois moins qu'en 1789; la proportion est la même pour l'enseignement primaire et les 600.000 enfants auxquels il était donné sont diminués de plus des neuf dixièmes.

C'est que, « presque partout, l'instituteur (pu« blic) est un laïque de rebut, un jacobin déchu, « un ancien clubiste famélique et sans place, « mal embouché et mal famé. Naturellement les « familles refusent de lui confier leurs enfants. « Même honorable, elles se détournent de lui. « Ils veulent que leurs enfants apprennent à « lire « dans le catéchisme», et non dans la déclaration « des droits; selon eux, le vieux manuel formait « des adolescents policés, des fils respectueux; le « nouveau ne fait « que des polissons » insolents, « des chenapans précoces et débraillés » (1). Tel est le tableau, très exactement reproduit, que l'illustre académicien, qu'on n'accusera pas de tendresse pour l'ancien régime, trace de l'état de choses créé et imposé à la nation par la Constitution, en matière d'enseignement. En vain, en 1795, comme en 1798, essaiera-t-on de réagir et (1) Taine, ibid., p. ?19-'ÏÏO-'??1


d'épurer l'institution. Rien n'y peut faire, puisque les chiffres 'et les faits, mis en vue par l'auteur de la France contemporaine, sont empruntés à l'année 1800.

Mais, sortons de ces généralités et voyons, sur le terrain tout local que nous explorons, si les faits ne vont pas être aussi concluants.

On se rappelle qu'en 1714 (1) mourait, à Évrecy, le sieur Pierre Bedouelle, qui avait exercé dans la paroisse, depuis près de quarante ans, les fonctions d'instituteur. A son décès, son fils, comme nous le savons, lui succéda. Il eut pour successeur, vers 1748, un sieur Jacques Le Gras, qui signe, en cette qualité, à la prise de possession de M. le Prévost, curé en 1750 (2). Le remplaçant du sieur Le Gras fut Félix-Guillaume Duprey, qui occupait le poste en 1792. Le 26 mai 1794, le sieur Duprey se fit agréer comme instituteur par la municipalité alors en exercice. Plusieurs instituteurs du canton restèrent également en fonctions pendant toute la période révolutionnaire et, nous allons le voir, à l'exemple du sieur Duprey, ils ne consentirent jamais à abandonner l'enseignement du catéchisme. Citons spécialement les sieurs Parpailleur, à Sainte-Honorine-du-Fay; François Fouché, à Préaux, et La Personne, à Neuilly-le-Malherbe. Quant aux écoles de filles, elles existaient dans (1) Ci-dessus, ch. I«, § 3.

(2) Insinuations de Bayeux. Reg. 269, fol. 641.


presque toutes les paroisses du canton, fondées, la plupart du temps, par les curés ou quelques habitants du lieu.

Telle fut, par exemple, l'école de filles de Gavrus et de Bougy, deux petites paroisses toutes voisines d'Évrecy. C'est, en 1739, qu'en mourant, M. l'abbé Lesage, curé de Gavrus, voulut pourvoir aux premiers fonds nécessaires pour la fondation de cette école. Après avoir, dans son testament, en date du 17 avril 1739, fait don à son église ou à ses successeurs de quelques ornements ou menus objets de peu de valeur, il ajoute: « Au surplus, ma « dernière volonté est, qu'après toutes les charges « ci-dessus acquittées, tous mes meubles restants « soient vendus, et que la somme qui en proviendra « soit employée à fonder ou commencer une fon« dation des petites écoles pour les filles de la pa« roisse de Gavrus et de la paroisse de Bougy. La « maîtresse sera nommée par le sieur curé de « Gavrus, enseignera gratis les filles desdites deux « paroisses, et suivra autant que possible la mé« thode de la Providence de Séez. est entendu « qu'à moins que les gages de ladite maîtresse « d'école n'excèdent la somme de quarante livres, « par chacun an, elle pourra exiger son paiement ». L'abbé Lesage mourut le 29 juin 1739 Son mobilier fut vendu et produisit 2.000 livres, aux dépens desquelles ses exécuteurs testamentaires achetèrent, le 21 avril suivant, « une masure el


« une pièce de terre, sises au bourg de Gavrus. « le tout, par le prix de 160 livres ».

Malgré la pieuse pensée de l'abbé Lesage, il est probable que la fondation aurait péréclité, si son successeur, M. de la Pilière, n'avait, à son tour, en mourant, et par des dispositions analogues, augmenté la modeste dotation du futur établissement. Grâce à cela, et après avoir prélevé sur le tout les sommes nécessaires à la restauration de la masure de 1740, il resta, de ces deux libéralités, une somme de quatre mille cinq cents livres qui, placée au taux de cinq pour cent, produisit un intérêt de 225 livres, lesquelles furent, à partir de 1761, affectées au traitement d'une Sœur de la Providence de Séez, et, la même année, l'école put être ouverte. Cette rente a été sauvée, pendant la Révolution, grâce à la vigilance de la famille de Gavrus; elle est, aujourd'hui encore, servie à l'école par la famille de Jumilhac, et c'est même par suite de cette circonstance, et grâce aux titres qui nous furent alors confiés, que nous avons pu, il y a quelques années, préserver de la laïcisation cette modeste école qui, dans son état actuel, répond, aujourd'hui encore, aux besoins de la population scolaire de ces deux petites communes, dont les habitants réunis ne s'élèvent pas à plus de deux cents.

D'ailleurs, c'est toujours dans le bâtiment acheté en 1740 que l'école est installée; et, sur le fronton de la porte principale, on peut encore, malgré les


mutilations de la période révolutionnaire, lire les deux vers suivants, qui y furent gravés en 1761 « C'est par les dons de la Sagesse

« Qu'on instruit ici la jeunesse ».

Au point de vue littéraire, le jeu de mots qui termine le premier vers n'est peut-être pas très remarquable; mais, tout au moins, sert-il à rappeler à tous ceux qui passent le souvenir du saint prêtre qui voulut être, lui aussi, dans la modeste sphère de son action, un éducateur de la jeunesse. Voilà donc ce qu'était l'enseignement primaire dans le canton d'Évrecy avant 1789. Voyons ce qu'il va devenir pendant la Révolution.

Il en advint pour les instituteurs, comme pour les membres du clergé, même constitutionnel: l'État s'étant approprié les ressources provenant des anciennes fondations, ne tarda pas, dans la pénurie extrême du trésor, à ne plus faire face à aucune des charges auxquelles ces fondations avaient, jusque-là, permis de pourvoir, si bien que l'enseignement public, non seulement ne fut pas organisé, mais que, de fait, il cessa presque partout d'exister. L'enseignement privé, seul, eut encore des représentants, grâce aux subventions des parents, ou lorsque, comme à Gavrus, les anciennes dotations purent être sauvegardées, grâce au loyal dévouement de ceux qui en étaient grevés-.


Sans doute, à diverses reprises, on essaiera, dans le canton d'Évrecy, comme ailleurs, une timide réorganisation des écoles publiques, mais tout cela, nous allons le voir, ne fait figure que sur le papier, et là aussi, ayant tout détruit, on ne saura rien réorganiser. Pour Évrecy, les documents officiels sont, à cet égard, d'une absolue précision.

Le 11 messidor an IV (30 juin 1796), au lendemain de la fête de l'Agriculture, l'administration municipale du canton d'Évrecy s'avise que la question de l'enseignement « DEPUIS QUATRE ans qu'elle « est ouverte, n'a pas encore été résolue ». On prend en conséquence une délibération pour décider « que, dans le canton d'Évrecy, composé (alors) de « treize communes, dont plusieurs ont une popu« lation nombreuse, il devrait y avoir, au moins, « deux instituteurs pour les garçons et deux pour « les filles. Mais, considérant qu'il ne se trouve « dans le canton aucun local qui puisse servir pour « tenir ces classes, l'Administration vote que cinq « presbytères seraient réclamés auprès de l'admi« nistration départementale, savoir: ceux d'Évrecy, « de Saiute-Honorine-du-Fay, de Préaux, d'Esquay « et de Bougy » (1).

Fut-il jamais aveu plus formel d'impuissance Deux écoles pour les garçons, au lieu de huit ou (1) Arch. du Calv. Administr. municipale d'Évrecy.


dix qui existaient antérieurement, et deux pour les filles, au lieu de dix ou onze 1 On a pillé le budget des écoles, et on en est réduit à solliciter la remise de quelques anciens presbytères pour y installer les instituteurs.

Le Gouvernement, de son côté, ne sera pas plus heureux.

Deux années vont s'écouler, en effet, pendant lesquelles sont rendus, sur la matière, les deux décrets du 5 nivôse et du 5 germinal an VI, prescrivant la réouverture des écoles publiques; mais ces décrets vont rester lettre morte. En effet, le 17 fructidor (3 septembre) 1798, nous voyons le commissaire Prempain requérir « l'administration « municipale d'Évrecy, de présenter un plan pour « faire connaître au département les raisons qui « ont empêché que l'instruction publique fût orga« nisée dans les communes d'Évrecy et de Vacognes « dont les presbytères avaient été désignés pour « ce service public ». Quatre jours plus tard, le même agent adresse à la municipalité, « pour la « troisième et dernière fois », les mêmes réquisitions, ajoutant « qu'il ne lui fera plus d'autre « demande » (1).

L'Administration municipale dut, cette fois, paraître prendre la chose au sérieux, et, le 1er jour (1) Arch, du Calv. Aduiiuisli. municipale d'Évrocy.


complémentaire de l'an VI, elle se décida, en réponse aux objurgations de Prempain, à prendre une délibération en règle.

Après la déclaration obligatoire du civisme le plus ardent, cette délibération s'exprime ainsi « Considérant que l'instruction doit contribuer « puissamment au maintien du système républi« cain, et qu'il est de son devoir de donner tous « ses soins à cet établissement précieux, et de ne « rien négliger pour faire jouir le canton, promp« lement et sans obstacles, des grands avantages « qui en résultent;

« Mais, attendu 1° que le presbytère de Vaco« gnes est totalement en ruines, et que sa réédifi« cation serait, aussi longue que dispendieuse; que « quant à celui d'Évrecy, il est utilisé pour plu« sieurs services publics siège de l'Adminis« tration municipale du canton, dépôt de ses « archives, audiences de la justice de paix, etc., « et que ces établissements ne pourraient être « transportés ailleurs sans des dépenses exces« sives et de grands inconvénients que, de plus, « l'Administration centrale n'accordant au canton « d'Évrecy que deux écoles primaires et ces deux « écoles existant dans le canton, une à Sainte« Honorine-du-Fay et l'autre à Baron, elles peuvent « partager l'instruction d'une manière fort avan« tageuse pour le canton ».

Suit un dispositif conforme ainsi, deux écoles


seules ont échappé au naufrage, et l'administration se déclare incapable d'en créer de nouvelles. Il est vrai qu'il existait encore quelques écoles privées, notamment les quatre dont nous avons parlé ci-dessus. Pour celles-là, l'Administration municipale « choisira deux de ses membres, qui « seront spécialement chargés de surveiller les « écoles primaires particulières qui existent ou « pourront exister dans le canton, d'y faire des « visites décudaires, afin que, sur leur rapport, « l'Administration connaisse si la jeunesse y est « élevée et instruite comme elle doit l'être, et s'il « ne s'y professe rien qui ne soit analogue à l'insti« tution républicaine » (1).

Ainsi l'échec, à Évrecy, comme presque partout, est complet, et tout ce beau zèle ne va aboutir qu'à un redoublement de surveillance et de vexations à l'adresse des instituteurs privés.

Sous ce rapport, par exemple, on ne s'endort pas, et c'est à chaque instant qu'on rappelle à ces instituteurs les pénalités qu'ils peuvent encourir s'ils ne consentent pas à prendre les nouvelles méthodes indiquées par le Gouvernement, et s'ils continuent « à entretenir la jeunesse dans les pré« jugés de la superstition et du fanatisme » (Circulaire du Directoire exécutif du département, an VI, en exécution de l'arrêté du Directoire central (1) Arch. du Calv., ibidem.


du 17 pluviôse an VI et de la circulaire ministérielle du 27 ventôse même année).

Aussi, les dénonciations se suivent, mais combien inefficaces quant au résultat cherché Le 17 brumaire an VII (7 novembre 1798), on signale à qui de droit « le citoyen Duprey, de la « commune d'Évrecy, une fille nommée la Sœur « de Garrus et la citoyenne Le Cat, demeurant à « Maisoncelles-sur-Ajon, sœur du cy-devant curé « de ladite commune, comme accusés d'instruire « la jeunesse sans se conformer aux loys concer« nant l'instruction publique ». Cette dénonciation est transmise par Prempain au Conseil cantonal, lequel s'empresse de mander à la barre le sieur Duprey, en décidant « qu'il sera pris des mesures « convenables pour l'obliger à se conformer aux « loys, ou cesser de donner des leçons (21 brumaire an VI) (1).

Quatre jours après, Duprey se présente devant le Comité cantonal afin de rendre compte de sa conduite, et comme il se prévaut de l'autorisation d'enseigner qui lui avait été régulièrement donnée en 1794, on lui fait observer que, depuis cette date, des lois postérieures avaient exigé de nouvelles garanties dont il ne parait pas s'être préoccupé. Il se borne à répondre qu'il est prêt à se conformer à tout ce que les lois ont prescrit, et comme preuve (1) Mêmes archives.


il jure, aux termes de la loi du 19 fructidor an V, « haine à la royauté et à l'anarchie, et fidélité et « attachement à la République française, une et « indivisible, et à la Constitution de l'an III. Il « reconnaît que l'universalité du peuple est le « souverain » (1).

Que valaient, et ces promesses et ces serments que l'on exigeait de tous ces pauvres instituteurs? Ce qui suit va nous le dire.

En effet, le 27 brumaire (17 novembre 1798) les deux délégués municipaux s'étant présentés à l'école de Duprey, pour en faire la visite, déclarent dans leur rapport « qu'ils n'ont pas été peu surpris « que ce citoyen ne se mît nullement en devoir de « se conformer aux loys qu'il recevait chez lui « des enfants de différents sexes, et que les livres « dont il faisait usage étaient défendus par la « loy. » En conséquence, sous menace de suspension, on somme le maître d'école d'Évrecy « de se soumettre-, dans son enseignement », à la législation en vigueur.

Menace inutile, il faut le croire, puisque, le 23 nivôse an VII (12 janvier 1799), le commissaire central du Calvados constate avec désolation que « dans le canton d'Évrecy, les instituteurs pri« maires, sans respect pour les loys et les arrêtés, « continuent de faire usage des anciens livres (1) Arch. du Oalv. Adiu. îiiunicipalo du canton d'Évrecy.


« tendant à entretenir les préjugés et les erreurs « du fanatisme, et à fomenter les prétentions or« gueilleuses et tyranniques du royalisme et du « sacerdoce, tandis qu'il existe d'excellents ou« vrages pour indiquer à la jeunesse les vrais » principes de l'amour de la patrie et de la Répu« blique ». Suit, deux jours plus tard, l'envoi de la liste de ces excellents ouvrages « l'Abécédaire « d'histoire naturelle, la Grammaire française de « Lhomond, le Catéchisme français, l'Instruction « des enfants ou Conseils d'un père à son fils, et « (c'était obligatoire) la Déclaration des droits de « l'homme et la Constitution de l'an III » (1). En conséquence de ces nouvelles injonctions, l'administration cantonale s'empresse de prendre un nouvel arrêté conforme et plein des formules les plus comminatoires a l'adresse des instituteurs qui s'obstinaient à ne pas comprendre les beautés de la morale jacobine et qui continuaient à enseigner le catéchisme, tandis « qu'il leur est défendu de « donner aucune instruction de religion ». On n'avait pas encore inventé pour la circonstance le grand mot de neutralité.

En outre, et comme sanction, on mande devant la commission le citoyen Duprey, et les autres instituteurs du canton pour leur faire connaître les observations de l'administration et leur en(1) Ibidem.


joindre de s'y conformer sous peine de suspension immédiate, et on les oblige à renouveler le serment dont nous venons de reproduire la formule (1).

Pour ce que cela valait, on pouvait sans crainte se payer, une fois de plus, le luxe de cette misérable comédie. Quant aux instituteurs, ils furent de nouveau dénoncés," et toujours pour les mêmes méfaits, aux dates des 1er ventôse (19 février) et 11 ventôse an VIII (février et mars 1799); et à ces dates encore, on constate, avec une sorte de découragement, que les nouvelles observations qui leur avaient été adressées n'avaient pas été plus efficaces que les précédentes. Et, ainsi, le temps s'écoule et nous arrivons au Consulat et à l'Empire, qui, sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, sauront remettre tout en place, et, au risque peutêtre de dépasser le but, créeront de toutes pièces l'organisme complet du monopole universitaire, qui devait durer jusqu'à la loi de 1850.

Il ne parait pas que le sieur Félix Duprey ait eu à inaugurer le nouvel enseignement, car, à partir de l'année 1800, nous trouvons sur les registres locaux la signature du sieur Joseph-Dominique Duprey, son frère, de six ans plus jeune que lui, et c'est en faveur de ce dernier que le Conseil municipal d'Évrecy, le 21 pluviôse an IX (10 février (1) Ibidem.


1801), votera une première indemnité de 75 franes, « quoiqu'il ne soit pas encore reçu instituteur, « mais attendu qu'il fait déjà l'école depuis six « mois » (1).

Ce qui se rapportera, dans la suite, à l'enseignement primaire dans le canton d'Évrecy, ne rentre plus dans cette étude que nous devons, en cette matière, comme en toutes les autres, arrêter au commencement du siècle qui aujourd'hui touche à sa fin.

On voit, d'ailleurs, par les quelques détails que nous venons de consigner, qu'à Évrecy, comme dans le reste du pays, la faillite de l'enseignement public est aussi complète que possible, et qu'il est bien évident que si, pendant tant d'années, les instituteurs privés ont osé braver les menaces officielles, c'est qu'ils se sentaient soutenus par les pères de famille et en complète communion d'idées avec eux, sur tout ce qui regardait l'éducation de leurs enfants.

(1) Arch. du Conseil municipal d'Évrecy.


IV. L'Administration municipale et le Comité de surveillance.

1". LA MUNICIPALITÉ.

Pour achever notre dessein, il ne nous reste plus qu'à explorer, en quelques brèves investigations, ce que l'on peut appeler le domaine administratif, et à y voir fonctionner les organes officiels ou officieux du nouveau régime. Ici, la Révolution est chez elle, en quelque sorte, et elle va commander en maîtresse souveraine, puisque ce sont les mandataires du pouvoir qui vont agir et qui sont chargés de porter aux populations la bonne parole, en les habituant peu à peu aux procédés du nouveau régime, et en essayant de leur en faire apprécier les avantages. Voyons donc si, au moins, de ce côté, les résultats vont correspondre aux efforts tentés et aux encouragements du pouvoir central.

Un des premiers actes de l'Assemblée nationale fut d'instituer, dans toute l'étendue du royaume, de nouvelles divisions territoriales, de façon à ce que tout l'organisme administratif pût être facilement mis en mouvement d'un bout de la France à


l'autre, sans être exposé à se trouver, ici ou là, en conflit avec des habitudes ou des privilèges locaux.

Cette idée, une fois conçue, le procédé sera bien simple. Les anciennes provinces devront disparaître, non seulement de nom, mais de fait, sans égard pour leurs anciens statuts, sans égard, surtout, pour leur autonomie, quelqu'en eussent été jusque-là les avantages ou les raisons d'être. Désormais, il n'y aura plus, administrativement parlant, ni Bretons, ni Normands, ni Bourguignons, ni Béarnais: il n'y aura plus que des citoyens, tous remis au même niveau, et invités à oublier leurs anciennes traditions locales, les yeux tournés vers le pouvoir central, duquel ils vont maintenant dépendre. Ainsi, on se flatte de briser d'un seul coup toutes les résistances, et de mieux faire apprécier les bienfaits du nouveau régime. De là, la division de la France en 83 départements, tous à peu près d'égale étendue, et taillés arbitrairement dans l'ensemble du territoire, et avec des dénominations tirées, le plus souvent, des fleuves ou des rivières qui les arrosent. Ces départements seront divisés en districts (nos arrondissements actuels), ces districts en canlons, et les cantons en communes, ces dernières n'étant autres, sauf de légères rectifications, que les anciennes paroisses. C'est tout ce qui reste des anciennes circonscriptions, et le seul sacrifice fait par le


nouveau pouvoir aux antiques traditions locales. D'ailleurs, pour tarir jusque dans ces minuscules organismes toute idée d'opposition ou toute velléité d'indépendance, on aura soin, nous le verrons, de resserrer encore les mailles du filet administratif.

Quant aux échevins et syndics qui avaient eu, jusque-là, la charge des intérêts locaux, ils vont disparaître pour être remplacés parce qu'on appela les officiers municipaux, présidés par le maire et assistés, du moins au début, par les notables, qu'on appellera plus tard les plus hauts imposés. C'est en 1790 que fut installée à Évrecy cette nouvelle municipalité. Mais, avec l'esprit qui régnait dans la paroisse, il était plus facile de changer les noms et les formules que le personnel chargé d'inaugurer le nouvel état de choses. Aussi, comme nous l'avons déjà dit, voyons-nous figurer sur la liste de cette première municipalité à peu près tous les noms des échevins de 1788, et, spécialement, celui de l'ancien syndic Loyseau, qui devint, sans opposition, le premier maire d'Évrecy.

C'est cette même municipalité qui, nous le savons aussi, devint bientôt suspecte aux exaltés du pays, et à côté de laquelle se constitua, un instant, la municipalité insurrectionnelle qui fomenta la petite émeute de 1791.

Force resta, nous l'avons dit, à la loi. Même,


l'année suivante, la chose eut une suite judiciaire: et, à la date du 25 octobre 1792, le chef de la bande, un sieur Le Gros, ex-apothicaire, fut traduit devant le juge de paix d'Évrecy, à raison du pillage de la boutique de l'armurier Bérard, prélude de l'émeute de l'année précédente. Le fait était de notoriété; aussi, le citoyen Le Gros ne songea même pas à le contester, et il se borna à répondre « qu'il avait agi en vertu d'un arrêté de la muni« cipalité (celle qu'il avait instituée de son auto« rité privée, bien entendu), et qu'au surplus, la « cause n'était pas de la compétence du juge de « paix, lequel était requis de se dessaisir ». Ce dernier s'empressa, est-il besoin de le dire, de se déclarer incompétent, et l'affaire n'eut aucune autre suite.

Il est vrai de dire que déjà, à Évrecy comme ailleurs, les événements avaient marché depuis l'échauffourée de 1791, à ce point que la municipalité de cette époque avait dû bientôt se retirer, et que, dès le mois de janvier 1792, une nouvelle municipalité avait été élue. Le sieur Le Gros en fit partie, ainsi que l'ex-abbé Housse, qui échangea son titre de curé constitutionnel contre celui de secrétaire du Conseil. Ils étaient, du reste, en bonne compagnie, car, à coté de leurs noms, nous voyons figurer celui du greffier Bérard, lequel, l'année suivante, sera suspendu de ses fonctions « pour avoir, la nuit précédente, commis des bri-


« gandages (sic) chez le citoyen Hallot ». A la suite de cette incartade, le sieur Bérard fut même incarcéré. Fut-il assez heureux pour exciper à son tour d'une exception d'incompétence? c'est peu probable, la chose ayant abouti au tribunal de district. En tous cas, le citoyen greffier ne reparaîtra plus à Évrecy.

En l'an III (1795), l'organisation municipale inaugurée en 1790 fut modifiée et, pour enlever aux communes jusqu'aux derniers restes de leur ancienne autonomie, et raidir à leur égard les ressorts administratifs, on décréta que les corps d'officiers municipaux seraient supprimés, et qu'il n'existerait plus, dans chaque canton, qiïvNE MUNICIPALITÉ siégeant au chef-lieu, les communes n'ayant plus à leur tête qu'un agent municipal, ou adjoint, chargé de mettre à exécution les décisions des municipalités cantonales instituées par la constitution de l'an III.

La commune d'Évrecy, à raison de son ancienne vicomté, était devenue le chef-lieu du canton elle fut donc pourvue d'une municipalité cantonale, à la tète de laquelle, comme premier maire, nous lisons le nom d'un personnage qui, plus tard, marquera honorablement sa place dans notre contrée nous voulons parler de M. Lair de Jieauvais, qui, toutefois, à cette époque, signera


sur les registres de la mairie « le citoyen LairBeauvais » (1).

Avec cette nouvelle organisation, il est aisé de comprendre que le rôle des représentants des communes était à peu près nul, et que toute la vie administrative avait son centre au chef-lieu du canton et au sein des municipalités centrales imaginées par la Convention, dans un but de compression politique facile à entrevoir.

Il faut croire cependant qu'en certains endroits l'instrument, en partie double, ne fonctionna pas au gré de ses inventeurs. C'est ce qui arriva notamment pour Évrecy, où nous retrouvons, encore et toujours, le nom du citoyen Loyseau, l'ancien syndic, comme agent municipal, délégué, avec Lair-Beauvais, et le citoyen Roussel, près de la municipalité cantonale, avec Prempain, commissaire cantonal.

L'accouplement de ces noms ne pouvait être, on le conçoit, toléré par le Directoire exécutif du département, et, à la date du 3 décembre 1797, un arrêté de ce Directoire RÉVOQUAIT purement et simplement l'administration d'Évrecy cr comme « composée, EN partie, d'hommes gangrenés d'aris« locralie et de fanatisme. »

Une nouvelle commission fut donc nommée sous la présidence de l'ex-curé Roussel, avec Lair-Beau(1) Greffe d'Évrecy.


vais, comme secrétaire, malgré une dénonciation en forme dont il venait d'être l'objet, pour cause d'émigration. Mais il ne tarda pas à donner sa démission (7 ventôse an VII, 26 février 1798), et fut remplacé par l'ex-curé Roussel, qui jugea opportun d'échanger son titre honorifique de président contre celui de secrétaire, dont le titulaire était, depuis un an, pourvu d'un traitement de 900 livres.

Quelle qu'irrégulière qu'ait été, surtout au début, la composition des commissions cantonales, c'est une justice à leur rendre qu'elles firent, le plus souvent, leur possible pour faire fonctionner tous les rouages de l'outillage administratif alors en formation. Mais, nous allons le voir, la tâche était compliquée à l'excès, et les attributions vraiment trop multiples; et, à vouloir en imposer le détail à tous ces petits corps électifs, répartis sur toute l'étendue du territoire de la République, on devait s'attendre à plus d'un insuccès, pour ne pas dire à un échec complet.

Chaque commission devait, en effet, élire dans son sein quatre bureaux, avec des attributions différentes, et qui supposaient, chez les membres de ces bureaux une compétence à laquelle, est-il besoin de le dire, rien ne les avait préparés, sans compter le défaut d'autorité effective pour faire mettre à exécution les décisions adoptées, Pour


justifier ce que nous venons de dire, il suffit d'inscrire ici la dénomination de ces quatre bureaux, et les matières qui venaient y aboutir; en voici la liste

1° Le bureau de la guerre, chargé de tout ce qui concernait la force armée, la garde nationale, le recrutement, la conscription;

2° Le bureau des subsistances, qui surveillait les marchés, leur approvisionnement, et l'application de la loi du maximum;

3° Le bureau des domaines nationaux;

4° Le bureau des impositions.

Le tout, sans compter l'organisation des fêtes nationales et des fêtes du décadi. De plus, dans la pratique, tout cela se compliquait comme à plaisir. C'est ainsi qu'à côté de la garde nationale du canton, il y avait, dans chaque commune, une milice municipale, avec ses cadres spéciaux et indépendants de ceux de la garde nationale cantonale. Inutile de rappeler ici que tous les grades se donnaient à l'élection, et on devine assez, avec cette dualité d'organisation, les intrigues qui pouvaient se donner carrière.

C'est le 27 floréal an IV (17 mai 1796) qu'eut lieu, par l'Administration municipale du canton d'Évrecy, l'installation du chef de la garde nationale du canton. A cet en'et, le président de la Commission donne lecture du procès-verbal d'élection devant les compagnies réunies sur la place


publique, et il rappelle aux gardes nationaux « qu'ils sont institués pour le maintien des loys « républicaines, et que la tranquillité du canton « et la conservation des personnes et des propriétés « reposait sur leur patriotisme et leur vigilance. « Il les invite à cimenter entre eux l'union et la « concorde d'où résultent le bonheur et la stabilité « des États républicains » (1).

Paroles irréprochables en soi, auxquelles, malheureusement, les événements donnaient chaque jour de cruels et multiples démentis.

En 1797 (20 fructidor an V), la garde nationale fut réorganisée sur un nouveau plan, plus en rapport avec les nécessités de la défense nationale, alors dans toute son activité, et le canton d'Évrecy fut subdivisé en huit arrondissements militaires. Bientôt, la garde nationale à pied ne suffisant plus, on forma partout des compagnies de chasseurs et de grenadiers.

A cet effet, le 7 ventôse an VI, le général de la Nue, commandant le département du Calvados, se transporta à Évrecy et déposa sur le bureau de l'Administration municipale du canton l'arrêté du Directoire exécutif départemental, instituant, comme capitaines de ces compagnies, les citoyens Laugier et Lefèvre. Il présenta ensuite à la Commission la liste des citoyens du canton qu'il avait choisis (1) Arch. du t;alv. Reg. de l'Adminintr. cantonale d'Évrecy.


pour composer les compagnies en formation. Ceci fait, et devant le bataillon convoqué spécialement, le général « détaille avec énergie les principes « d'honneur et de gloire qui doivent inspirer les « militaires. Il fait ensuite prêter aux officiers et « soldats des nouvelles compagnies le serment « (obligatoire) de haine à la royauté et à l'anar« chie, et de fidélité et d'attachement à la Répu« blique une et indivisible et à la Constitution de « l'an III ».

La séance se termina par un discours du citoyen Burcy, juge de paix du canton, discours « dans « lequel les grands principes de liberté, d'égalité « et de fraternité furent développés et mis dans « leur plus grand jour » (1).

Mais, si l'organisation des gardes nationales se fit encore assez facilement dans nos campagnes, il n'en fut pas de même des opérations du recrutement.

Au reste, à peu près partout, surtout dans les communes rurales, cette mesure fut impopulaire et donna lieu à de vives résistances; il en fut de même dans certaines villes. A Rouen, à Caen, des listes d'opposition se couvrirent de signatures. A Valogncs, sept mille citoyens prolestèrent. Dans le Calvados, il fallut avoir recours à des moyens de coercition, et le Directoire exécutif dut envoyer dans les différents (1) Arcli. du Calv. Administr. municipale d'Évrecy.


cantons, notamment à Villers, à Évrecy et à Tilly, plusieurs compagnies de la garde nationale de Caen. A Tilly, le commissaire spécial, venu de Caen, fut assassiné, et cinquante hommes furent arrêtés et emmenés dans les prisons de la ville.

Sans en arriver à ces extrémités, Évrecy opposa cependant une résistance ouverte. Pour en avoir raison, le Directoire exécutif députa vers les habitants (10 mars 1793) le citoyen Caille, procureur syndic du district de Caen. Les habitants furent rassemblés dans l'église, et le délégué du Directoire s'efforça de les amener à se soumettre. Ce fut en vain, et l'assemblée devint à ce point tumultueuse que force fut au citoyen Caille de se retirer sans avoir pu remplir sa mission.

Mais, dans la nuit du 11 au 12 mars, il revint à Évrecy, assisté d'une force armée imposante, et « somma la municipalité de lui donner les noms « de ceux qui avaient troublé la réunion de la « veille, et de faire procéder à leur arrestation »; ce qui dut être exécuté sans délai.

En même temps, les miliciens de Caen furent répartis chez les inculpés et y séjournèrent pendant plusieurs semaines.

De là, dans la suite, une série de procès, de la part des fournisseurs, et surtout des cabaretiers, qui avaient nourri les garnisaires pendant leur séjour, procès intentés à la municipalité qui fut condamnée à payer, sauf son recours contre qui


de droit. Le montant des réclamations dépasse 2.000 liv. (1).

Ces incidents n'étaient pas faits pour stimuler le zèle de la municipalité cantonale, obligée, on le conçoit, de compter avec les sentiments de l'opinion publique. Aussi voyons-nous, à diverses reprises, le Directoire exécutif obligé de lui adresser les injonctions les plus pressantes, pour obtenir d'elle l'envoi des tableaux de recensement, et leur leur affichage à la porte des mairies (17 brumaire an VI, 7 nov. 1798). Le 21 brumaire, nouvelle lettre de rappel et menaces de poursuites.

La Commission parut alors s'émouvoir, et le 30 frimaire suivant (19 décembre), son président saisit l'occasion de la célébration solennelle du décadi pour stimuler le zèle des populations. En vue de ce résultat, dit le procès-verbal de la séance, « il donna, d'une voix émue, lecture d'un « bulletin décadaire relatant plusieurs traits de « bravoure des défenseurs de la patrie », et il profita des applaudissements qui accueillirent ses paroles pour annoncer aux jeunes gens inscrits sur les tableaux de recrutement que leur départ était fixé au 8 nivôse suivant.

Il ajouta « qu'ils devaient se tenir en garde « contre les suggestions perfides des malveillants « qui ne manqueraient pas de leur insinuer l'esprit (1) Arcli. du Calvados. Adm. municipale d'Évrecy.


« de désobéissance à la loi. que l'amour de « leur devoir et la prospérité de la République « devaient parler plus puissamment à leurs cœurs « que les ruses mensongères des ennemis de la « chose publique, qui ne respiraient que le désordre « et le carnage ».

Le citoyen commissaire exécutif prit à son tour la parole pour exalter « les triomphes continuels « de la République, seule capable d'assurer le « bonheur des peuples de la terre et de briser « leurs fers pour toujours; que, d'ailleurs, le « gouvernement de la République avait donné aux « conscrits du Calvados les marques les plus au« thentiques de sa bienveillance par la faveur qu'il « leur accordait de ne pas faire le service aux « frontières, ne les réservant que pour compléter « les demi-brigades établies pour faire uniquement « le service à l'intérieur de la Ilépublique » (1). Ce discours, à raison probablement de sa dernière partie, fut, dit le procès-verbal, couvert d'applaudissements, et les conscrits promirent d'obéir à l'appel qui leur était adressé.

Mais cet enthousiasme ne dut pas être de longue durée, car le 21 nivôse suivant (janvier), nous trouvons une lettre du commissaire du département, adressée à celui d'Évrecy, et dans laquelle on se plaint que les conscrits de la première classe (1) Arch. du Calvados. Adm. iuunicii>. U'Éwecy.


ne se soient pas rendus à leur poste, et on ordonne d'avertir leurs familles qu' « elles seront responsables « pour leurs enfants qui auront négligé de se rendre « le devoir les appelle, et qu'il leur sera envoyé « un détachement de 200 hommes qui demeure« ront et stationneront chez elles jusqu'à ce que « leurs enfants aient rejoint leurs camarades ». La chose devenait sérieuse, et l'Administration cantonale se décida enfin à intervenir efficacement. Le 28 nivôse, les conscrits furent de nouveau réunis et se rendirent à Caen sous la conduite du citoyen Tostain, officier de la garde nationale du canton (1).

A voir ce que nous venons de rapporter, il faut convenir que, dans le Calvados, et notamment dans les campagnes, l'histoire des volontaires de 93 menace de passer à l'état de légende.

§ 2. Le Comité de Surveillance.

Après ce que nous venons d'écrire, on doit se demander quel a pu être, pendant tout ce temps, le rôle du Comité de sumeillance du canton d'Évrecy. Car, on pense bien que là, comme (1) Ibidem.


ailleurs, on ne crut pas devoir faire l'économie de ce Comité, dont la mission n'a pas besoin d'être définie, sachant, de reste, ce que signifient les mots qui désignent la chose, et le rôle que, pendant toute cette période d'agitation, ces sortes de comités se sont arrogé.

Le Comité d'Évrecy prit-il ce rôle bien au sérieux, ou bien, s'étant installé pour la forme, et pour donner à chacun de ses membres l'occasion de se mettre en évidence et d'affirmer sa foi démocratique, se laissa-t-il dominer par les Commissions municipales et cantonales qu'il était censé devoir stimuler et, au besoin, surveiller? Il serait assez difficile de le dire.

En tous cas, en dehors des fêtes officielles, où les membres du Comité ne manquent jamais d'assister, et à l'organisation desquelles ils paraissent avoir veillé, on ne constate que bien rarement son action au milieu des événements locaux, et, en somme, son rôle paraît avoir été assez effacé. Au début, cependant, il semblait plein d'ardeur et vouloir concentrer entre ses mains toute la direction administrative, et celle de l'esprit public. C'est ainsi que, vers la fin de l'année 1793, le Comité de surveillance somme l'administration municipale de lui faire remise du texte de tous les décrets rendus par la Convention, du 18 mars au 17 septembre de la même année, sous prétexte d'en assurer l'exécution. On sait trop ce qu'avaient


d'excessif la plupart de ces décrets, qui commencèrent à organiser le règne de la Terreur. Aussi, la Commission municipale, heureuse de se décharger du soin et du danger de les faire appliquer, s'empressa-t-elle de souscrire aux désirs du Comité de surveillance, lequel, une fois satisfaction reçue sur ce point, ne sut comment tirer parti des pouvoirs qu'il venait de se faire concéder.

Toujours est-il que, soit que la matière fit défaut, soit crainte d'impopularité, soit enfin que, mieux inspirés que dans certaines localités, les membres du Comité d'Évrecy crussent devoir reculer devant des mesures de persécution, à l'endroit de leurs concitoyens, on ne les voit se livrer ni à des arrestations arbitraires, ni même à de véritables dénonciations pouvant compromettre la sécurité des personnes. On prit bien, pour essayer de ne pas mentir aux exigences du programme, certaines mesures qui voulaient paraître efficaces; mais, en réalité, ce furent là des faits sans réelle importance, et, en tous cas, sans conséquence. C'est ainsi qu'à partir du ler prairial an II, nous voyons les membres de notre Comité monter scrupuleusement la garde pendant la nuit, sous prétexte de surveiller l'accaparement des grains par les aristocrates et les ci-devant nobles. Mais ce beau zèle dura peu, et, comme pendant toutes ces nuits on n'avait vu se montrer la silhouette suspecte d'aucun accapareur, les membres du Comité


décident de renoncer à ces factions nocturnes qui menaçaient, du reste, de les couvrir de ridicule. Quant à des arrestations, les registres du Comité n'en mentionnent pas, sauf celle d'un pauvre ouvrier sellier, qui fut trouvé dans la commune avec un passeport dépourvu du visa réglementaire. On le conduisit à Caen sous bonne escorte et tout fut dit sur cette minuscule aventure, qui relevait plus de la compétence du garde champêtre que de celle d'un Comité de surveillance.

Le 10 ventôse an II, cependant, le Comité se décide à faire, sur place, un certain nombre de perquisitions chez plusieurs habitants soupçonnés de modérantisme, et notamment « en la demeure « du notaire Lemasson et du citoyen Panthou, en « sa qualité d'ancien noble ». Visites inefficaces, d'ailleurs, et dont l'inanité est à peine déguisée sous les formules du procès-verbal qui en fait foi. On ne découvrit donc pas, cette fois encore, le moindre complot à l'horizon.

Tout cela n'empêchait pas le Comité de surveillance de se prendre au sérieux et, un jour que son secrétaire-greffier, le citoyen Revel, avait omis de le convoquer pour la séance réglementaire, on l'envoya chercher par un sergent de la garde nationale, et, après une sévère admonition, on le condamna à HO livres d'amende, au profit de la milice locale t

La chose Unissait donc, on le voit, assez gaie-


ment heureusement, toutefois, à Évrecy du moins, il ne se mêle à toutes ces comédies aucun souvenir tragique à la charge du Comité, pendant qu'ailleurs, trop souvent, ses congénères se livraient aux pires excès, et se faisaient, plus ou moins consciemment, les pourvoyeurs des cachots de la Terreur.

Au reste, à partir de l'an VI, on n'entendra plus parler du Comité de surveillance d'Évrecy Il s'évanouira en quelque sorte, après avoir, une dernière fois, adressé à la municipalité du canton un solennel appel pour l'.engager à faire célébrer à leur date les fêtes religieuses ou nationales. Vains efforts, nous l'avons vu, à la fois, parce que tout cet appareil, d'ailleurs assez souvent mesquin, ne correspondait à aucun sentiment intime des consciences; et ensuite, et surtout, parce que, après avoir fait pendant tant d'années crédit aux maîtres du jour, pour leur permettre de mettre à exécution leurs promesses, sans cesse reproduites, de bonheur universel et de vraie fraternité, le peuple, ne voyant autour de lui que ruines amoncelées, et les traces encore ineffacées de tant de sang inutilement répandu, n'aspirait plus qu'à une chose voir apparaître celui ou ceux qui sauraient enfin remettre un peu d'ordre dans ce chaos, et sauver la France qui allait périr. On l'a dit à ce moment, la révolution était faite dans les esprits, et l'histoire, qui souvent se ré-


pète, nous apprend que, quand il en est ainsi, elle est bien près de passer du domaine spéculatif dans celui des faits. Heureux toutefois quand ceux auxquels échoit la redoutable mission de tout remettre en place, savent à leur tour se préserver de toute violence, et ne demandent le succès qu'à l'apaisement des passions populaires et à la conciliation de tous les intérêts et de toutes les libertés. Sur la scène restreinte où nous avons concentré nos recherches, depuis le commencement de ce travail, cet apaisement et cette conciliation devaient se faire tout naturellement, grâce à la sagesse de la population et à la modération relative de ses représentants.

Aussi, l'avons-nous vu, dès les premiers jours du Consulat, tout rentrait en ordre à Évrecy, et, en même temps que la religion reprenait possession de ses temples, la paix publique se faisait et, avec elle, la sécurité rentrait au foyer des familles. Celles-ci, de leur côté, se remettaient à l'œuvre pour tout restaurer autour d'elles, et donnaient, dès ce temps, une preuve éclatante de l'esprit de sagesse et de modération qui distingue, aujourd'hui encore, l'excellente population de la petite localité dont nous avons voulu, dans les pages qui précèdent, retracer l'histoire à travers les âges.

Ce qui va se passer à Évrecy, à partir de l'an 1800, ne rentre pins dans le cadre de cette étude


et se rapporte à des faits d'une trop récente actualité pour pouvoir trouver place dans un travail archéologique. Ce n'est pas encore de l'histoire, et les événements désormais relèveront plus du temps présent que de l'étude du passé.

Heureux seulement si, pour les siècles écoulés, nous avons pu, si peu que ce soit, préciser les souvenirs de ce passé, qui, nous l'avons vu, ne fut pas toujours sans quelque intérêt et même sans importance. Heureux aussi, pourquoi ne pas le dire? si, en abordant et menant à fin notre modeste tâche, nous avons pu rendre ainsi témoignage de notre attachement pour la petite patrie à laquelle nous rattachent, dans le passé et dans le présent, les plus doux souvenirs d'un temps qui se fait chaque jour plus lointain et, par cela même, plus cher à notre cœur et à notre familiale affection


TABLE.

Pages.

INTRODUCTION 1 CHAPITRE I". – La PAROISSE D'ÉVRECY JUSQU'EN 1789. 5 | 1". – Les Origines. – Le Monastère 5 2. L'Église d'Évrecy et le Droit de patronage. 15 I. Le Patronage 15 II. L'Église 25 3. La Cure d'Évrecy 31 I. Le Personnel de la Cure (jusqu'en 1789).. 31 II. Temporel de la Cure d'Évrecy (1786) 41 CHAPITRE II. LA chatellenie. LA FIEFFERME. LES impôts 44

I. La Châttillenie 44 II. La Fiefferme d'Évrecy 60 III. Les Impôts à Évrecy en 1788 66 CHAPITRE III. LA JUSTICE A Évrecy 73 I. Juridictions inférieures. 73 II. Les Assises d'Évrecy 77 III. La Vicomté d'Évrecy. 83


CHAPITRE IV. – Évrecy PENDANT LA Révolution. 104 I. Le Clergé et le Culte catholique. 105 Il. Le Culte de l'Être suprême et les Fêtes

officielles 128

III. L'Enseignement primaire. 142 IV. L'Administration municipale et le Comité

de surveillance 159

| 1". – La Municipalité 159

2. Le Comité de surveillance. 172

TABLE DES MATIÈRES 179


PROCÈS-VERBAUX

Du 6 Janvier au 5 Novembre 1899 EXTRAITS

SÉANCE DU 6 JANVIER 1899.

Présidence de M. Fohmby DE SAINT-LOUVENT.

M. de Saint-Louvent remercie ses confrères de l'honneur qu'ils lui ont fait en l'appelant au fauteuil de la présidence.

Le Secrétaire donne lecture des procès-verbaux des séances du 1" décembre et du 2 décembre 1898 qui sont approuvés; il communique ensuite trois lettres: l'une de M. Gaston Paris, ancien Directeur, remerciant la Société de lui avoir conféré le titre de membre correspondant; l'autre de M. le chanoine Porée, curéde Bournainville, exprimant à ses confrères toute sa gratitude pour l'honneur qu'ils lui ont fait en lui confiant les fonctions de Directeur de la Société pour l'année 1899, la troisième, de M. Georges Villers, remerciant de son élection à la Vice-Présidence. Il est donné lecture de deux circulaires ministérielles il résulte de ces documents officiels que la réunion des Sociétés savantes aura lieu cette année, pendant les vacances de Pâques, à Toulouse, et que la


réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements tiendra ses séances à Paris, pendant la semaine de la Pentecôte, dans le grand amphithéâtre de l'École des Beaux-Arts.

L'ordre du jour appelle le scrutin pour l'élection du R. P. Compaing, recteur du collège Saint-Françoisde-Sales, à Évreux, présenté comme membre titulaire non résidant, par MM. Charles de Beaurepaire et Tony Genty. Le R. P. Compaing ayant obtenu le nombre voulu de suffrages est proclamé membre titulaire de la Société.

MM. Joseph Bourdon et Raphaël Bourdon, sculpteursàCaen, sont présentés comme membres titulaires résidants par MM. Eugène de Beaurepaire et Huart. Le scrutin sur cette double présentation aura lieu à la prochaine séance.

M. de Panthou reçoit la parole et commence la lecture d'une monographie très étendue et très détaillée de la commune d'Évrecy. La suite de ce travail important sera communiquée à la Société dans une séance ultérieure.

SÉANCE DU 3 FÉVRIER 1899.

Présidence de M. FORMEY DE SAINT-LouVENT.

Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.

M. Genty remplace le secrétaire, M. de Beaurepaire, qui, retenu chez lui, s'excuse de ne pouvoir assister à la séance pour cause de santé.


Lecture est donnée de la correspondance et plus particulièrement de deux lettres: l'une de M. Vattier, publiciste, habitant Sedan, et offrant de communiquer à la Société un manuscrit renfermant les œuvres du duc de Bouillon; ce manuscrit contient une description détaillée du château de Navarre. A cettre lettre, M. de Beaurepaire a répondu que la Société d'Émulation de l'Eure s'étant beaucoup occupée du château de Navarre, il engageait M. Vattier à écrire au président de cette Société.

La seconde lettre émane du secrétaire de la Société archéologique du Finistère, demandant l'échange des publications des deux Sociétés; cette demande, qui mérite d'être accueillie favorablement, sera, conformément aux usages, renvoyée au Conseil d'administration.

Parmi les ouvrages déposés sur le bureau, il convient de signaler le dernier numéro de la Revue catholique de Normandie et deux brochures de notre confrère M. Louis Duval.

L'ordre du jour appelle le scrutin pour l'élection de MM. Joseph Bourdon et Raphaël Bourdon, sculpteurs à Caen, présentés comme membres titulaires résidants par MM. Eug. de Beaurepaire et Huart. MM. Bourdon ayant obtenu le nombre voulu de suffrages sont proclamés membres titulaires de la Société. M. l'abbé Masselin communique une curieuse note géographique sur les Bajocasses de l'arrondissement de Bayeux.

M. Carel donne ensuite quelques détails sur des sarcophages et des ossements récemment découverts


sur la route de Saint-André à Tourville, dans la traverse du village de Vieux.

SÉANCE DU 3 MARS 1899.

Présidence de M. FORME DE Saint-Louvbnt.

M. de Beaurepaire, secrétaire, dépouille la correspondance et annonce le décès de M. Chabouillet, ancien directeur de la Société, conservateur honoraire du Cabinet des médailles, de M. Beautemps-Beaupré, membre de la Société, ancien conseiller à la Cour de Paris, et de M. Georges-Napoléon Baconnier de Salveste, membre de la Société, maître des requêtes honoraire au Conseil d'État.

La Société s'associe aux regrets exprimés par son Secrétaire au sujet de la mort de ces trois confrères. M. de Beaurepaire fait une intéressante communication sur la lecture de la date inscrite sur la cloche de Corbon, date qui semblait définitivement fixée à 1625 depuis la lecture qu'en avait faite jadis M. de la Sicotière, et après lui M. Tournouër; mais voici que M. l'abbé Desvaux a rouvert le débat et, dans une lettre écrite à M. Tournouër, propose de lire 1205. M. de Beaurepaire conclut en pensant que c'est la date indiquée par M. de La Sicotière, c'est-à-dire 1625, qui doit être -considérée comme exacte.

M. l'abbé Masselin, continuant son étude sur la géographie ancienne du Calvados, nous parle aujourd'hui des Bajocasses de l'arrondissement de Vire.


SÉANCE DU 5 MAI 1899.

Présidence de M. Formky DE SAINT-LoUVENT.

M. de Beaurepaire, gravement malade, n'assiste pas à la séance et est remplacé par M. Tony Genty, l'un des vice-secrétaires.

Lecture est donnée d'une lettre de M. de La Roque, architecte des monuments historiques, et demandant que la Société des Antiquaires de Normandie s'intéresse au classement du Vieux-Saint-Étienne. La Société renvoie la lettre de M. de La Roque à la Commission pour la rédaction d'un vœu favorable à sa demande.

M. de Panthou continue son étude sur Évrecy, et la lecture de ce jour donne lieu à un échange d'observations entre M. de Panthou et M. Le Hardy au sujet de M. l'abbé Heurtin, d'Évrecy, qui fut mêlé aux visions d'Évrecy et de Landes.

Continuant l'étude de la géographie du Calvados à l'époque gallo-romaine, M. l'abbé Masselin s'occupe aujourd'hui des Viducasses et sa communication amène un échange d'intéressantes observations. · SÉANCE DU 2 JUIN 1899.

|Présidence de M. Formey DE SAINT-LOUVENT.

M. le Président donne lecture de deux lettres par lesquelles MM. Dupont et Maurice Vérel donnent leur démission de membres de la Société.


M. l'abbé Laigle, vicaire à Vaucelles, est présenté comme membre titulaire résidant par MM. Raulin et Simon. Le vote sur cette présentation aura lieu à la prochaine séance.

Après le dépouillement de la correspondance fait par M. Genty à la place de M. de Beaurepaire, toujours gravement malade, M. de Panthou continue la lecture de son intéressant travail sur Évrecy.

M. Raulin reçoit ensuite la parole et communique le texte d'un curieux placard daté de 1799 et réglementant l'Instruction primaire dans le département du Calvados.

Cette lecture donne lieu à un échange d'observations entre MM. de Panthou, Raulin et plusieurs des membres présents.

SÉANCE DU 7 JUILLET 1899.

Présidence de M. Formey DE Saint-Louvent.

Après la lecture et l'adoption du procès-verbal, M. Gaston Le Hardy, l'un des vice-secrétaires, donne communication de la correspondance et annonce que dans une de ses dernières séances l'Académie française a couronné deux des membres de la Société des Antiquaires de Normandie. En effet, le prix Saintour « destiné à récompenser des ouvrages de diverses sortes ayant pour objet l'étude de notre langue ».a a été décerné à M. Gasté pour la Querelle du Cid. Un des prix Marcellin Guérin a été décerné à M. Fernand Engerand pour son ouvrage sur Ange Pitou.


A l'Académie des Inscriptions, le prix Saintour a été attribué à M. le marquis des Méloises pour son ouvrage sur les Vitraux de Bourges, dont l'introduction est due à la plume de M. Eug. de Beaurepaire. M. l'abbé Laigle, vicaire de Vaucelles, présenté par MM. Raulin et Simon, est élu membre titulaire de la Société; Don Ramon O'Callaghan, chanoine de la cathédrale et archiviste du chapitre de Tortosa, est nommé membre correspondant sur la présentation de MM. G. Le Hardy et Émile Travers.

M. Je Président prononce ensuite les paroles suivantes

« Messieurs,

« Aujourd'hui, où nous sommes réunis pour la première fois depuis la mort de notre éminent secrétaire général, je crois répondre à vos sentiments intimes, en me faisant l'interprète de vos regrets. « M. Eugène de Robillard de Beaurepaire était membre de la Société des Antiquaires de Normandie depuis le 7 juin 1850, et votre secrétaire depuis vingtcinq ans. Vous l'avez vu à l'oeuvre, Messieurs, pendant ces vingt-cinq dernières années; et, soit que votre pensée se reporte à nos réunions mensuelles, où son langage imagé et ses réflexions piquantes savaient donner de l'intérêt à toutes les questions qu'il abordait, soit que vous veuillez évoquer un instant la mémoire de ces rapports présentés chaque année à un auditoire d'élite, rapports si remarqués, ou encore des nombreuses publications sorties de sa


plume d'érudit et de lettré, il vous suffit de faire appel à vos propres souvenirs pour reconnaître toute l'étendue de notre perte.

« Ce n'est pas le moment maintenant de rendre à la mémoire de M. de Beaurepaire le tribut d'hommages que nous lui devons. Dans votre séance publique annuelle, une voix plus autorisée que la mienne rappellera ce qu'il fut pour notre Société, avec quel labeur et quel dévouement il s'est acquitté de ses délicates fonctions, combien la vivacité de son esprit, son affabilité, son caractère loyal et conciliant, n'excluant jamais la fermeté de ses convictions, ont apporté d'union et de charmes dans nos relations mutuelles. On vous redira surtout combien son érudition et ses travaux ont contribué à maintenir, je ne dirai pas seulement l'ancien renom de la Société des Antiquaires de Normandie, mais encore l'ancienne réputation de ville lettrée et savante dont jouit au loin notre vieille cité de Caen.

« La mort vient de faire encore récemment un nouveau vide dans nos rangs, en nous enlevant M. Georges Danzas,qui nous appartenait depuis 1891, et dont vous avez tous pu apprécier le talentet le caractère. « Je devais, Messieurs, au moins ce souvenir à nos regrettés confrères, et en particulier à notre ancien secrétaire général. Puissé-je n'avoir pas été un écho trop affaibli de vos pensées. Je vous propose, en signe de deuil, de lever la séance ».

L'assemblée s'associe aux paroles de son président et la séance est levée en signe de deuil.


SÉANCE DU 4 AOUT 1899.

Présidence de M. Formey DE Saint-Louvent.

Après la lecture et l'adoption du procès-verbal, M. Le Hardy, l'un des vice-secrétaires annonce le décès de M, le comte de Contades et, se faisant l'interprète de la Société, exprime les regrets causés par la mort de notre ancien directeur: les membres présents décident que l'expression de ces regrets sera consignée au procès- verbal.

Dans le dépouillement de la correspondance, le vice- secrétaire signale le programme du 38" Congrès des Sociétés savantes qui aura lieu à la Sorbonne, en juin 1900. 11 dépose ce programme sur le bureau, plusieurs exemplaires sont distribués aux membres présents.

M. Guillaume, ancien élève à l'École des Chartes, professeur à l'Université catholique de Lille, est présenté comme membre titulaire non résidant par MM. Le Hardy et Tony Genty.

Un des membres présents demande qu'une plus grande facilité soit donnée pour consulter la bibliothèque de la Société. M. Travers, archiviste bibliothécaire, répond que, à maintes reprises, des facilités ont été offertes aux membres qui n'en ont jamais usé et demande à son tour que la question soit vidée une fois pour toutes.- A la suite de quelques observations la question est renvoyée à la Commission avec prière de présenter un rapport dont la discussion aura lieu


dans la séance administrative de décembre prochain M. l'abbé Masselin continue et termine son intéressante étude sur la Géographie ancienne de la Basse.Normandie, en étudiant les arrondissements de Lisieux et de Pont-1'Évèque.

Cette communication donne lieu à un échange d'observations entre MM. Travers, Le Hardy et plusieurs des membres présents.

M. Raulin donne quelques détails sur le testament d'un Graindorge, bourgeois de Caen, qui, au XVIIIe siècle, légua à la fabrique de Saint-Pierre, sa paroisse, un calice d'or estimé douze mille livres, demandant à être inhumé dans le chœur de l'église.

SÉANCE DU 5 NOVEMBRE 1899.

Présidence de M. Formey DE Saint-Louvent.

Après le dépouillement de la correspondance, il est procédé au vote sur la candidature de M. Guillaume, présenté par MM. Le Hardy et Tony Genty. M. Guillaume ayant obtenu le nombre voulu de suffrages est élu membre de la Société des Antiquaires de Normandie.

M. Travers donne ensuite lecture d'une intéressante étude de M. le chanoine Porée sur M. Boivin-Champeaux, historien normand.


SÉANCE PUBLIQUE

DU 14 DÉCEMBRE 1899 Présidence de M. le chanoine PORÉE.

Le jeudi 14 décembre 1899, à 3 heures de l'aprésmidi, la Société des Antiquaires de Normandie a tenu, dans la grande salle de la Faculté de Droit, sa séance publique annuelle, sous la présidence de son directeur, M. le chanoine Porée, curé de Bournainville.

Les lectures suivantes, qui ont reçu du public le plus favorable accueil, composaient le programme Discours d'ouverture La Statuaire en Normandie, par M. le chanoine Porée, directeur.

Rapport sur les travaux de l'année, par M. G. Le Hardy, vice-secrétaire.

Notice biographique et littéraire sur Eugène de Robillard de Beaurepaire (fragments), par M. Émile Travers.

Les Tombeaux de la famille de Matignon, à Torignisur-Vire, par M. A. Gasté.

Un voyage chez nous au III" siècle; essai de restauration archéologique, par M. l'abbé Masselin.


SÉANCE ADMINISTRATIVE DU 15 DÉCEMBRE 1899 Présidence de M. le chanoine PORÉE, directeur.

M. le chanoine Porée remercie la Société de lui avoir conféré le titre de directeur pendant l'année qui vient de s'écouler. Il en gardera une profonde reconnaissance à ses confrères, aux travaux desquels il promet de collaborer activement.

IL est procédé au renouvellement du bureau. Sont élus

Directeur: M. le comte de Lasteyrie, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur à l'École nationale des Chartes;

Président: M. Georges Villers;

Secrétaire M. Émile Travers;

Vice-Secrétaires: MM. Gaston Le Hardy et Alfred Liégard

Bibliothécaire: X.

Conservateur du Musée M. Huart.

Trésorier M. Charles Hettier;

Membres du Conseil d'administration MM. Raulin, Gasté, P. de Longuemare, G. du Manoir et Guillouard.

M. le comte de Costa de Beauregard, au château de Sainte-Foy, près Longueville (Seine-Inférieure), est élu membre titulaire non résidant de la Société.


DISCOURS DE M. LE CHANOINE PORÉE. MESSIEURS,

Il y a bientôt vingt ans, l'un de vos directeurs, en prenant place au fauteuil que j'occupe aujourd'hui, expliquait sa nomination par votre volonté de récompenser des services modestes après avoir honoré des services éclatants ». Celui qui vous tenait ce langage était M. Charles de Beaurepaire. Pourtant, sa place était marquée d'avance au milieu de vous, et il était digne, par sa vaste et profonde érudition, de voir son nom s'ajouter à ceux des hommes d'État, des prélats, des historiens, des jurisconsultes, des grands écrivains que vous êtes accoutumés à mettre à la tête de votre Compagnie.

Cette modestie d'un vrai savant me rend songeur, et je me demande s'il n'y a pas eu, de ma part, quelque présomption à accepter un honneur qu'il ne m'était pas permis de prévoir,et auquel mes humbles travaux


ne me donnaient que des titres insuffisants. Mais si je recherche les causes qui ont pu agir sur votre choix, j'en trouve une, la meilleure assurément, dans la présence, au sein de votre Société, d'hommes éminents que je considère comme mes maîtres, et dont la bienveillance et l'affection me sont depuis longtemps connues. C'est vous dire, Messieurs, dans quelle mesure ma reconnaissance vous est acquise. Un prêtre, qui a toujours gardé au cœur le vif et profond amour de la patrie normande, qui a consacré une partie de sa vie à l'étude de l'histoire et de l'archéologie sacrée, qui a parfois tenté de ramener un rayon de lumière sur nos vieilles gloires locales trop oubliées, vous devra sa meilleure récompense. Dans le nombre de ces visages amis que je retrouve autour de moi, il en est un que j'ai le douloureux regret de ne plus apercevoir j'ai nommé M. Eugène de Beaurepaire. Sa mort a été une perte vivement ressentie par les nombreux amis qui lui étaient fidèlement attachés elle est irréparable pour notre Société dont il était l'àme, qu'il personnifiait, pour ainsi dire, et à laquelle il donnait, depuis si longtemps, le meilleur de sa science et de son dévouement. Votre directeur, Messieurs, avait le devoir de rendre ce fraternel et reconnaissant hommage à la mémoire de cet homme de bien, à l'esprit si élevé, au caractère bienveillant et courtois, qui fut l'honneur de notre Société et son plus ferme appui.

Ayant la bonne fortune de m'adresser à des antiquaires normands, je ne saurais mieux faire, ce me semble, que de leur parler de l'un des sujets qui


rentrent dans le cadre de leurs études. Je vous entretiendrai, Messieurs, de la statuaire en Normandie. Ces simples mots n'ont-ils point l'air d'un paradoxe ? La statuaire normande, qui donc en a parlé jusqu'ici? Des écrivains qui font autorité, fascinés par l'incontestable "supériorité de la statuaire de Paris. d'Amiens, de Chartres ou de Reims, ont considéré la nôtre, pendant la période qui a précédé la Renaissance, comme une quantité assez négligeable. A les en croire, les Normands auraient été des bâtisseurs, mais non des statuaires. La formule m'a paru un peu trop absolue, et j'ai cru faire œuvre utile et sincère en essayant de remettre à son rang la statuaire normande. D'abord, Messieurs, je tiens à vous déclarer que je m'efforcerai de ne pas tomber dans l'exagération contraire à celle que je reproche à d'autres On dit que la statuaire. au moyen âge, n'est rien en Normandie; je me garderai bien de prétendre qu'elle est tout; je voudrais seulement montrer qu'elle a été quelque chose.

Fidèles au génie de leur race qui en avait fait, sur les bords de la Baltique, un peuple de navigateurs et de charpentiers, les Normands furent, dans leur nouvelle patrie, de savants constructeurs et des ingénieurs habiles; et comme cette aptitude native s'est développée et soutenue merveilleusement durant des siècles, notre province est demeurée le pays des grandes cathédrales et des belles églises.

Dès le XIe siècle, il y a chez les moines normands comme une fièvre de construction, qui ne s'apaise qu'en élevant partout de vastes basiliques dont l'am-


pleur robuste nous étonne encore aujourd'hui Jumièges, Bernay, Saint-Étienne, la Trinité, SaintNicolas de Caen. Lessay, Cerisy, le Mont-SaintMichel, Saint-Georges de Boscherville qui est peutêtre l'expression la plus achevée du roman normand. L'austère simplicité de ces architectures est saisissante. De longues nefs, des piles largement assises et flanquées de puissantes colonnes, des arcs au profil fortement accusé, des ouvertures plutôt rares et étroites, produisent un ensemble d'une majesté un peu sombre, parfois incomparable. L'ornementation est des plus sommaires; à peine semble-t-on s'en préoccuper on la réserve pour les chapiteaux, ou pour un étroit bas-relief, plaqué là on ne sait pourquoi. Les entrelacs, les inextricables réseaux, les monstres hybrides cherchant à s'entre-dévorer semblent empruntés à quelque boucle de bronze retrouvée dans un tombeau franc (1), ou bien encore à quelque débris sculpté rapporté des pays scandinaves. On a constaté, et l'analogie était évidente, que ces sculptures primitives de même que les peintures des miniaturistes anglo-saxons amenés par Alcuin à la cour de Charlemagne, en 796, rappelaient, comme style et comme composition, les objets fabriqués par les Scandinaves. Ces hommes du Nord, (1) Non seulement les entrelacs de la fibule franquu ont fourni à la sculpture romane un élément essentiel de décoration, mais la boucle elle-même, transformée en têtes-plates, se retrouve dans les archivoltes d'un grand nombre d'églises de Normandie et d'Angleterre du XI- et du XI1« siècle. (L. Courajod, Leçons professées à l'École du Louvre, t. I, p. 220.)


hommes aux longs couteaux, paraissent, dit Violletle-Duc. appartenir à la dernière émigration partie des plateaux situés au nord de l'Inde. Qu'on les nomme Saxons, Normands, Indo-Germains, ils sortent d'une même souche, de la grande souche aryenne. Les objets qu'ils ont laissés dans le Nord de l'Europe, dans les Gaules, en Danemarck, et qu'on retrouve en si grand nombre dans leurs sépultures, attestent tous la même forme et la même ornementation, et cette ornementation est, on n'en peut guère douter, d'origine indo-orientale » (1).

Certaines sculptures de la nef de Bayeux, bâtie vers 1150, suffiraient à établir la persistance de l'influence indo-scandinave en Normandie (2). (1) Viollet-le-Duc, Dict. rais. d'arch., t. VITI, p. 187. « Vous devez tenir pour démontré, au point de vue de la décoration, l'identité du génie germanique et scandinave avec le génie oriental, et notamment la parenté du génie scandinave avec le génie hindou. Cette parenté est, au point de vue de l'art, un fait matériel, indiscutable. L'Inde apparaît comme une source plus ou moins immédiate, plus ou moins directe, mais nécessaire ». L. Gourajod, Leçons professées à l'école du Louvre, t. I, p. 222. « L'ornementation normande émane de l'art nord-hindou, et la statuaire, des Byzantins, au moyen des objets mobiliers importés en grande quantité en Occident; la sculpture d'ornement des autres provinces, au contraire, de l'art romain, à l'exception de celle de la Saintonge et du Poitou, qui prend en partie ses types des Scandinaves abordant sur ces côtes, et la statuaire est composée d'après des œuvres byzantines; la statuaire normande s'inspire de reliefs, tandis que celle de Cluny est faite d'après des peintures venant, comme les reliefs, de Byzance ». Ruprich-Robert, l'Architecture normande aux XI' et XII' siècles, t. II, p. 220.

('?) Le caracférf nord-hindou de certaines sculptures de Bayeux


Ce sentiment spontané, instinctif, dicté par la loi d'un tempérament ethnographique, ce goût décidé, exclusif, d'une ornementation fantastique et capricieuse, sans pensée ni symbole, se trouvaient précisément répondre à un courant d'opinion qui, depuis Charlemagne, se montrait peu favorable à l'emploi de la figure humaine dans la décoration plastique des églises. Ceci demande quelques mots d'explication.

Sans doute, le second concile de Nicée, tenu en 787, n'avait point excepté la sculpture dans la réhabilitation des saintes images solennellement proclamée contre les Iconoclastes. Puis, lorsque, aux conciles de Francfort, en 794, et de Paris, en 825, les évoques de Germanie et de France eurent à se prononcer sur cette doctrine, ils avaient décidé qu'il fallait garder est ainsi noté par Courajod. « Au-dessus de la décoration des murs de la nef, rappelant les claies tressées en jonc, placée entre les archivoltes, et qui n'est peut-être qu'une copie en pierre d'anciens tympans en bois, une série de bas-reliefs (personnages de tournures indiennes tirant une idole par une chaîne, dragons et monstres enroulés, personnages se tirant la barbe) semblent copiés sur des bronzes japonais. Ce type du personnage se tirant la barbe à deux mains, type très caractéristique de l'Extrême-Orient, se retrouve dans le Sud-Est, à Saint-Avit (Charente-Inférieure), et le Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie en fournit un autre exemple. On peut dire. d'ailleurs,que les japonaiseries abondent à Bayeux; les archivoltes sont ornées ou de masques japonais à bouches tordues, ou de têtes aux cornes enroulées comme celles des bronzes orientaux; il y en a même une rappelant les sculptures égyptiennes ». L. Courajod, Leçons professées à l'école du Louvre, t. I, p. 572.


les saintes images pour contribuer à l'ornement des églises, et aider la mémoire et l'instruction du peuple, mais qu'on devait se garder de les adorer et de leur rendre un culte superstitieux. C'est qu'il ne manquait pas de chrétiens qui, exagérant le culte et la vénération dus aux images, semblaient oublier l'enseignement de l'Église, à savoir. que-les démonstrations extérieures d'attachement et de confiance qu'on fait devant ces images ne s'y terminent pas, et que, selon l'expression des Pères de Nicée, l'honneur de l'image se rapporte l'original ». Saint Agobard, archevêque de Lyon, témoin de ce qui se passait autour de lui, disait « Quicumque aliquam picturam vel fusilem sive ductilem adorat statuam, simulacra veneratur » (1). Et pourtant, il ne s'agissait pas d'idolâtrie formelle; mais il y avait exagération, déviation d'un sentiment bon et permis.

De ces luttes de doctrine, de ces exagérations de la piété populaire, il était demeuré chez bon nombre d'évèques et de moines français une certaine défiance, une répugnance instinctive et profonde à l'endroit des statues et des images plastiques (2). Ces (1) Opera, t. II, De imaginilms, p. !â>4. Cf.: Émeric-David, Histoire de la sculpture française, 1862, p. 70 et 71. (2) Cette répugnance pour les figures sculptées subsiste toujours dans l'église grecque. « La sculpture n'entre en rien dans l'ornementation des édifices religieux consacrés au culte grec; l'église d'Orient, qui emploie l'image peinte avec tant de profusion, ne semble pas admettre l'image sculptée. Elle parait craindre la statue comme une idole, quoiqu'elle emploie parfois Je bas-relief dans la fliVnration des portes, des croix et autres


sentiments persistaient encore dans le cours du XIe siècle.

En l'an 1020, un écolâtre d'Angers, Bernard, disciple du savant évêque Fulbert, faisait avec un de ses amis le pèlerinage des sanctuaires d'Aurillac et de Conques en Rouergue. Il vit sur les autels les deux statues qui renfermaient les reliques de saint Géraud et de sainte Foy. C'étaient des figures en ronde-bosse, d'or pur, chargées de pierres fines et d'intailles antiques, avec de grands yeux d'émail dont l'éclat surhumain frappait les paysans et les gens simples (1). L'écolâtre ne put se contenir: t Que dis-tu, mon frère, de cette idole? Est-ce que Jupiter ou Mars ne se contenteraient pas d'une telle statue? » Et Bernard d'Angers ajoute, en guise de justification: « Puisqu'il s'agit de rendre au souverain et vrai Dieu un culte mérité, il est impie et absurde de former une statue de plâtre, de bois ou de bronze, excepté celle du Seigneur en croix, comme l'admet la Sainte Eglise. Quant à l'histoire des saints, elle doit être mise sous les yeux des fidèles uniquement par l'écriture vériustensiles du culte. Nous ne connaissons d'autres statues détachées que celles qui ornent la cathédrale de Saint-Isaac ». Th. Gautier, Voyage en Russie, 1884, p. 300.

(1) «Sancti Geraldi statuam superaltare positam perspexerim, auro purissimo ac lapidihus preciosissimis insignem, et ita ad humane figure vultum expresse efligiatani, ut plerisque rusticis videntes se perspicaci intuitu vidcatur videre, oculisque verberantibus precantum votis aliquando placidius favere ». Liber miraculorum sancte Fidis, édit. Bouillet, 1897, p. 47.


dique des livres ou par des images colorées peintes sur les murailles ».

c La peinture était l'art chrétien destiné à glorifier Dieu et les saints et à instruire les fidèles. Quant à la sculpture, elle était condamnée comme impie, ou tolérée comme indifférente. On ne trouverait pas même, avant les dernières années du XI- siècle, un chapiteau sur lequel le sculpteur ait rappelé, par deux ou trois figurines sommaires, quelque scène évangélique ou biblique » (1).

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, durant la première moitié du XIIe siècle, nos sculpteurs, déjà habiles et ingénieux à traiter la décoration et l'ornementation végétale, se montrent si gauches et si barbares dans l'interprétation de la figure humaine (2). (1) Émile Bertaux, L'Art religieux au XIII' siècle, Revue des Deux-Mondes, l«r mai 1899, p. 198. Il y a dans la crypte de la cathédrale de Bayeux quelques chapiteaux à personnages qui remontent aux premières années du XIIe siècle, peut-être même aux dernières du XIe. Notons encore un chapiteau de l'abbaye de Bernay, figurant des têtes humaines à cornes de bouc, et qui date des environs de 1070.

(2) Au XI- siècle, et même au X", alors que les Normands ne produisaient, en sculpture, que d'informes ébauches humaines, les monastères possédaient d'habiles calligraphes sortis des écoles anglo-saxonnes, comme le prouvent bon nombre de manuscrits à vignettes miniaturées, conservés à Rouen, au Havre, à Évreux, etc. On connaît les superbes manuscrits saxons, missel, bénédictionnaire, psautier, apportés à Rouen dès le commencement du XIe siècle. (L'abbé Sauvage, Note sur les manuscrits anglo-saxons et les manuscrits deJumièges, Rouen, 1883.) La Tapisserie, on plutôt la Broderie de Baveux, est un


Nous en avons la preuve dans quelques bas-reliefs ou chapiteaux à personnages de Sainte-Honorine de Graville, de Montivilliers, de Gournay, de Saint-Georges de Boscherville, de Saint-Ouen de Pont-Audemer, de Rucqueville et de la nef de Bayeux. C'est véritablement l'enfance de l'art. Il en est de même en Auvergne, en Poitou, en Saintonge et jusque sur les bords du Rhin. L'Italie elle-même n'est pas plus avancée, et le style rudimentaire des figures que l'on voit à Saint-Michel de Pavie, à Saint-Zénon le Majeur de Vérone, à Ferrare, à Modène, à Pistoie, à Prato, semble étroitement apparenté, par sa grossièreté, à celui des églises poitevines ou normandes (1). C'est dans le Midi de la France, et en Bourgogne inestimable monument de l'art normand à la fin du XIB siècle. Ce travail, d'abord dessiné au trait sur la toile par un habile miniaturiste, dénote une véritable science dans l'art de mettre les personnages en scène, de les présenter avec leurs attitudes ordinaires, leurs costumes, et de les faire mouvoir dans un milieu que, seul, un contemporain pouvait si bien connaître. Les silhouettes, les vêtements, certains objets mobiliers rappellent de très près les miniatures de la Bible de Charles le Chauve et du Psallerium aureum de Saint-Gall.Il n'y a pas lieu de s'en étonner quand on pense à l'influence considérable exercée par Alcuin et ses moines anglo-saxons sur la calligraphie au temps de Charlemagne. Aussi, fait très justement observer M. L. Delisle, « pour apprécier la décoration de certains livres carlovingiens, il faut tenir grand compte de l'influence irlandaise ou saxonne ». (Cité par L. Courajod, Leçons professées, etc., t. I. p. 203.)

(1) Voir: Marcel Heymond, La Sculpture florentine, Florence, 1897, t. I, p. 34 et suiv.; Dr W. Bode, Geschichte der Deutschen Plastik, Berlin, 1887, p. 33 et suiv.


dans l'ordre de Cluny. que l'on voit apparaître les premiers symptômes de renaissance dans l'art statuaire. On a dit que ce réveil, ce progrès initial, s'expliquait par la présence des nombreux débris de la civilisation gallo-romaine dont le sol de la Provence, du Languedoc et de la vallée du Rhône était encore semé. Cela est vrai pour la sculpture décorative. Rien de plus commun en Provence et dans le Languedoc que de rencontrer des chapiteaux, des moulures, plusieurs détails d'ornement exactement copiés d'après des modèles antiques. Pour la statuaire proprement dite, l'inspiration directe paraît être venue d'ailleurs. Lorsqu'à Toulouse, à Moissac, à Conques, à Beaulieu (Corrèze), à Vézelay, à Charlieu, à Autun, les moines voulurent tailler des statues et des basreliefs, ils imitèrent surtout les ivoires et les miniatures qui leur étaient venus d'Orient (1). c Au cloître de Moissac, quelques personnages sculptés au commencement du XIIe siècle arrivent de Byzance; les physionomies, les attitudes, les plis des vêtements, tout l'indique. C'était cependant une entreprise hardie que de pareilles transpositions, et déjà s'y retrouve |1| Je ne nie pas ce qu'il y a d'originalité propre, de sincérité native dans la statuaire du milieu du XI siècle. C'est un art qui devient assez rapidement (dès le premier quart du XIIIe siècle) et entièrement sui generis; il n'a plus rien de byzantin. Mais cette constatation ne dispense pas de rechercher les origines. Or, pas plus dans les arts que dans la littérature, n'y a, à proprement parler, de génération spontanée; on va du connu à l'inconnu, à l'inédit, et l'attache traditionnelle est toujours reconnaissable aux périodes de transition.


ce goût naturel de la grande sculpture qui est un des traits du génie français. A peine maître de ces éléments, il les transformait et les marquait de son empreinte. L'art d'Orient a plutôt contribué à éveiller chez nos sculpteurs la conscience de leurs qualités propres » (1).

En effet, certains sculpteurs donnent déjà à ces imitations byzantines des proportions grandioses. Au tympan de la porte principale de l'église de Vézelay apparaît, en demi-relief, un Christ colossal entouré de ses apôtres. Cette œuvre impressionnante doit dater de 1130 à 1140.

Toutefois, cette première éclosion. cette renaissance encore rudimentaire de la grande sculpture qui, chronologiquement, commence dans le midi de la France, s'étend jusqu'en Bourgogne et dans la région du Berry, ne paraît pas dépasser de beaucoup ces limites. A Saint-Denis, où l'abbé Suger, un grand initiateur, entreprend en 1140 la reconstruction de son abbaye, se forme une autre école d'imagiers (2) dont l'influence (1) Ch. Bayet, L'Art byzantin, p. 313.

(2) Los statues du portail principal de Saint-Denis ont été détruites à la Révolution; il faut, pour s'en faire une idée, se reporter aux planches gravées au commencement du XVIII- siècle pour les Monuments de la monarchie françoise de Dom B. de Monlfaucon, Paris, 1720, t. I. pl. XVI, XVII, XVIII. Il serait bien intéressant de savoir d'où Suger avait fait venir les imagiers qui furent employés à la décoration du triple portail de son église; malheureusement, il ne le dit pas. « In amplificatione corporis ecclesiœ, etintroitus et valvarum triplicatione, turrium altarum et honestarum erectione, instanter desudavimus ». De


et le style se reconnaissent à Notre-Dame de Corbeil (1), à Saint-Loup de Naud, à Notre-Dame de Paris (2), au portail sud de la cathédrale du Mans (3), et surtout aux trois portes occidentales de la cathédrale de Chartres (4), où la statuaire décorative, dans un épanouissement vraiment merveilleux, donne sa formule à peu près complète et définitive. Les imagiers de génie qui exécutèrent le cycle iconographique chartrain firent faire un pas immense à la statuaire du moyen âge.

rebus in administratione sua gestis, Œuvres complètes de Suger, édit. Lecoy de la Marche, 1867, p. 187. « Gemeutariorum, lathomorum, sculptorum, et aliorum operariorum solers succedebat frequentia ». Libellus de consecratione ecclesiœ, Œuvres complètes, p. 218.

(1) Ce fut Suger qui, vers 1145, fit reconstruire le prieuré de Notre-Dame, prés Corbeil. {Œuvres complètes de Suger, p. 177182 et 373.) On conserve dans l'église de Saint-Denis deux statues bien connues d'un roi et d'une reine, qui proviennent du portail de Notre-Dame de Corbeil.

(2) Une partie des sculptures de la porte de Sainte-Anne (porte méridionale de la façade) ont été exécutées vers 1142, aux frais de l'archidiacre Étienne de Garlande. On les conserva et on les remit en place lors de la reconstruction du grand portail, pendant le premier quart du XIIIe siècle.

(3) Le portail du Mans a été exécuté entre 1155 et 1158. (Voir: Eug. Lefèvre-Pontalis, Étude hist. et archéol. sur la nef de la cathédrale du Mans, Mamers, 1887.)

i4) Sur les relations suivies entre Suger et son ami l'évêque de Chartres, Geoffroy de Lèves, voir l'étude de M. Maurice Lanore, Reconstruction de la façade de la cathédrale de Chartres au XIIe siècle, dans la Revue de l'art chrétien, 3e et dernier article, p. 139, 2- livraison, 1900.


La Normandie offre un monument, construit probablement entre 1180 et 1190, dans lequel l'influence chartraine apparaît d'une manière incontestable (1) c'est la porte d'entrée de l'ancienne église abbatiale d'Ivry, au diocèse d'Évreux. Les pieds-droits forment trois retraites dont les angles étaient occupés par autant de statues cariatides d'un mètre soixante-dix centimètres de hauteur, supportant des chapiteaux encore en place. Une seule des statues subsiste aujourd'hui, celle d'une sainte reine. La tête est fruste, mais le nimbe est très apparent; de longues tresses descendent en avant des épaules; des manches étroites et interminables tombent parallèlement aux plis serrés de la robe qui semblent tracés avec un râteau. Les chapiteaux, ornés de feuillages plats et de monstres, portent des traces de polychromie; l'archivolte, en tiers-point, s'encadre dans un large rinceau contourné qui rappelle, avec plus de maigreur, celui de la porte de Saint-Jean-Baptiste à la cathédrale de Rouen. Le tympan a complètement disparu, mais une colonnette, encore en place à gauche, indique que le linteau surhaussé portait soit une suite de personnages comme à Chartres, au Mans. à Saint-Loup de Naud, soit de petits bas-reliefs comme au portail nord de Saint-Denis. On reconnaît assez facilement, malgré leurs mutilations, les figures qui garnissaient les voussures. Les anges y sont nombreux l'un tient (1) Le premier abbé, Pierre, et les premiers moines d'Ivry venaient de l'abbaye de Oolombs, au diocèse de Chartres; les relations n'ont pu manquer de continuer, en raison de cette filiation.


deux petites âmes dans ses bras, un autre joue de la guitare; ailleurs, peut-être l'ange Gabriel en face de la Vierge Marie.Plusieurs de ces anges, à la silhouette grêle, aux ailes carrément éployées, rappellent certaines figures angéliques que l'on voit sur les émaux grecs; les plis des vêtements sont fins, pressés, et comme métalliques; l'influence byzantine est indéniable (1).

(1) Une Histoire de l'abbaye d'Ivry, imprimée dans le Calendrier historique d'Évreux de 1753, par l'abbé Durand, professeur au collège royal d'Évrcux, qui déclare être redevable à Dom Blondeau, prieur de l'abbaye, de plusieurs recherches curieuses, contient ce passage: Ce portail, qui sert présentement d'entrée au monastère, représente sur son cintre la Sainte Trinité avec les symboles des quatre évangélistes (nous nous permettrons de faire observer ici que le tympan de la porte centrale de Chartres figure le Christ assis, entouré des quatre symboles évangéliques) aux côtés sont placées cinq grandes figures. Celles qui sont à gauche, en entrant, représentent le duc Guillaume, roi d'Angleterre, et ses deux fils Robert et Guillaume; de l'autre côté, Roger d'Ivry et sa femme ». Cité par Bonnin, Opuscules et mélanges historiques sur la ville d'Évreux et le département de l'Eure, 1845, p. 198. Dans un autre ouvrage nous lisons: « Ce monastère a été ruiné plusieurs fois. Un pape (et selon toute apparence ce fut Innocent IV), accorda vingt jours d'indulgences à ceux qui aideraient de leurs facultés à la réédification du monastère qu'on rebâtissait d'une manière somptueuse; « monasterium ipsum, nimia vetustate consumptum, reparare inceperint opere plurimum pretioso. Datum Lugduni, cal. martii, pontificatus nostri anno secundo » (1er mars 1245). Mauduit, Histoire d'Ivry-la-Bataille, 1899, p. 417. Le portail d'Ivry est certainement antérieur à 1245, date à laquelle on reconstruisait le monastère, sinon l'église elle-même. Quant à la statue, à droite de l'entrée, qui est nimbée, elle ne saurait être celle d'Ade-


A une époque légèrement antérieure peuvent se rattacher les curieuses colonnes cariatides de la salle capitulaire de Saint-Georges de Boscherville. Des personnages saints ou symboliques tiennent de longs phylactères où se lisent des sentences pieuses. On a dit que l'influence chartraine s'y faisait sentir; je serais, de plus, tenté de croire que l'imagier qui a exécuté toute cette sculpture avait beaucoup étudié les œuvres de métal repoussé et ciselé (1). En effet, les chapiteaux sont historiés de nombreux personnages, les scènes sont condensées, le travail est sec et maigre, mais fouillé et précieux, le relief est très faible. N'oublions pas de mentionner le chapiteau quadruple accouplé, figurant l'Annonciation, la Visitation, la Naissance de Notre-Seigneur, l'Adoration des Bergers, l'Enfant Jésus au berceau, le Massacre des Innocents, la Présentation au Temple, ni surtout le chapiteau gémellé, dit des Musiciens, conservés au Musée d'antiquités de Rouen, et provenant l'un et l'autre de Boscherville. On y remarque une jongleresse qui danse sur les mains, comme les cubistétères plusieurs fois cités par Homère. C'était un pas de danse très populaire au moyen âge, et un imagier du line de Greuteiuesnil, femme (le Roger d'Ivry. Les grandes figures taillées aux portes des églises ne représentent que des saints ou des personnages de l'Ancien-Testament.

(1) On peut rapprocher les figurines des chapiteaux de SaintGeorges d'un ange portant un encensoir, en cuivre repoussé et doré |X1I» siècle), conservé dans le trésor de Saint-Servais de Maestricht, et figuré dans Le Trésor sacré de S.-S. à Maestricht, par M. le vicaire Willeiusen, p. 23.


XIIIe siècle l'a fait exécuter à Salomé, en présence d'Hérode, au tympan du portail de Saint-Jean-Baptiste, à la cathédrale de Rouen.

La métropole rouennaise va nous offrir un vaste champ d'études et d'une importance capitale pour notre sujet.

Il est admis aujourd'hui que la belle tour SaintRomain a été construite vers le milieu du XII" siècle. et que ses caractères architectoniques révèlent la main d'un maître de l'Ile-de-France ou du Beauvaisis (1). C'est le seul témoin, avec quelques parties du portail occidental, du terrible incendie de l'an 1200 qui détruisit là cathédrale romane. Toutefois, les deux portails de Saint-Jean et de Saint-Étienne ne nous paraissent pas remonter au-delà des quinze dernières années du XII' siècle. Les' parties inférieures de l'ensemble de la cathédrale sont du commencement du XIIIe, et le plan en est attribué, non sans vraisemblance, à un normand. Jean d'Andeli, maître de l'oeuvre de la cathédrale, « cementarius tune magister fabrice ecclesie Rothomagensis », dont le nom figure dans une charte de l'année 1203 ou 1207 (2). La sculpture qui décore les portes latérales de la façade est d'une fermeté et d'une beauté surprenantes. Certains détails de l'ornementation du soubassement, tels que les courtes cannelures dentelées ou évidées, (1} Voir: Dp Coutan, Coup-d'œil sur la cathédrale de Rouen aux XI', XII' et XIII' siècles, Rouen, 1896, p. 21.'

(2) Ch. de Beaurepaire, Notes historiques et archéologiques, l" série, 1883, p. 195; Ch. L[egay], Jean d'Andeli, Journal des Andelys, n° du 26 août 1883.


et qui se retrouvent identiquement à la cathédrale de Lisieux, ont été empruntés à Chartres. De petits basreliefs à personnages, profondément refouillés, se voient à la base du large et superbe rinceau d'encadrement. Toute cette sculpture monumentale est d'un seul jet; quant aux tympans figurant l'un, des scènes de la vie de saint Jean-Baptiste, l'autre, de saint Étienne, ils ont été visiblement rapportés plus tard, et placés vers 1225 ou 1230 (1). L'aisance et la simplicité des attitudes, la science du drapé, la sûreté du dessin trahissent l'influence, peut-être même la main de quelque habile imagier parisien. L'épisode de la danse de Salomé et de la décollation de saint JeanBaptiste est un pur chef-d'œuvre.

Le tombeau de l'archevêque de Rouen, Maurice (2), mort en 1235, placé dans un enfeu ou niche au pourtour du chœur, mérite d'être étudié. C'est une œuvre un peu lourde comme sculpture, (qui contraste avec l'élégance des arcatures), mais qui n'est pas sans caractère. Mentionnons encore deux statues placées à l'extérieur, au midi, près de l'arc-boutant d'une chapelle absidale, et figurant, selon la légende locale, Philippe-Auguste et Ingelburge, et les grandes |1) On m'a fait observer que, lors de l'incendie de l'an T200, les flammes, en consumant les vantaux des portes, avaient du calciner l'ancien linteau et le tympan placé immédiatement audessus ce qui aurait nécessité leur réfection quand la nef de la cathédrale fut à peu près terminée, c'est-à-dire vers 1230. Cette explication est fort admissible.

(2) Sur l'identification de ce monument funéraire, voir A. Deville, Tombeaux de la cathédrale de Rouen, p. 33 à 50.


figures d'anges appliquées sur les contreforts, aux tours du transept sud.

Si nous nous transportons à Lisieux, nous trouverons dans la cathédrale de Saint-Pierre d'excellents spécimens de sculpture, soit de la fin du XIIe siècle, soit du commencement du XIIIe. Ce sont, d'abord, quelques chapiteaux du triforium et des bas-côtés de la nef et du chœur; ou bien encore. ceux de la tribune s'ouvrant, au bas de la nef, sur la porte centrale. C'est au sujet de ces derniers chapiteaux que Violletle-Duc a écrit les lignes suivantes « La sculpture décorative était délicate et recherchée en Normandie. Les beaux ornements qui se trouvent à la cathédrale de Lisieux révèlent le goût délicat qui régnait alors au sein de cette dernière province » (1). Mais ce qu'il importe encore de remarquer, c'est l'étroite analogie qui existe entre la sculpture décorative de Lisieux et celle de Rouen. Si l'on rapproche par le souvenir, et mieux encore à l'aide de la photographie, la sculpture des deux portes occidentales de Rouen de celle du soubassement de la porte centrale et des chapiteaux de la tribune de Lisieux, on sera frappé de l'identité du style et presque de l'exécution; c'est le même goût dans les chapiteaux au tailloir fleuronné, la même préoccupation d'entremêler au feuillage de charmantes petites têtes humaines.

Les deux enfeus du transept nord de la cathédrale de Lisieux (2) sont contemporains du tombeau de (1) Viollet-de-Duc, Dict. rais. d'arch., t. VIII, p. 230. (2) Le soubassement de l'enfeu de gauche présente une série


l'archevêque Maurice, à Rouen. Il serait facile, par la photographie, d'établir les rapports qui existent entre ces deux œuvres similaires. A Lisieux, le fond de l'une des arcades présente deux saints guerriers, revêtus du haubert, armés de l'écu et de l'épée, et tenant une palme ou un phylactère. Ces figures, d'un bon style et d'une exécution fort soignée, sont malheureusement mutiléçs. Dans l'arcade voisine, six anges assis forment trois groupes, symétriques sans monotonie le sujet central a été détruit (1) en haut, deux anges présentent à Dieu l'âme du défunt. Toute cette de cinq médaillons sculptés en cuvette, avec des tètes en assez fort relief, le tout encadré dans une riche bordure. Certains archéologues ont pensé que cette sculpture était de l'époque gallo-romaine ou carlovingienne; d'autres l'attribuent à la Renaissance. Nous la croyons du premier tiers du XIIIe siècle, et contemporaine de l'enfeu qu'elle décore. Il est difficile de dire quels personnages figurent dans ces médaillons, qui nous semblent offrir une certaine analogie de style .avec les médaillons, également sculptés en cuvette, du bassin de pierre de l'abbaye de Saint-Denis, aujourd'hui conservé à l'École des Beaux-Arts, et qui date des premières années du XIII- siècle. Cf. Ducarel, Antiquités anglo-normandes, 1833, p. 7't: de Formeville, Histoire de l'ancien évêché-comlé de Lisieux, t. I, p. cxvn de Caumont, Statistique monumentale du Calvados, t. V, p. 211.

(1) Les statues couchées ont également disparu. On a placé, il y a quelque temps, dans la niche de droite, une dalle tumulaire, en marbre gris, de la fin du XII' siècle, de provenance inconnue; ce tombeau devait originairement reposer sur le sol. Le personnage représenté est un abbé crossé, tète nue, et revêtu des habits sacerdotaux. Sur cette statue trouvée à Lisieux, voir: de Caumont, Statistique monum. du Calvados, t. V, p. 212.


sculpture lexovienne a grand air, et offre une agréable souplesse de ciseau.

Il existait autrefois, au portail principal de la cathédrale de Sées, tout un ensemble de statues datant de 1230 à 1240: c'était une œuvre bien normande, à en juger par les caractères architectoniques du monument. Les dix grandes statues des ébrasements de la porte, celle du pilier-trumeau, les statuettes des voussures, tout a disparu; seul le tympan conserve les personnages de ses bas-reliefs qui, malgré leur état de détérioration, permettent d'apprécier la délicatesse et la pureté du dessin, aussi bien que l'élégance des draperies (1). La sculpture décorative de Sées procède évidemment de celle de Lisieux. L'une des caractéristiques de la sculpture ornementale et de la statuaire au moyen âge est leur parfaite adaptation aux monuments qu'elles décorent. Ils sont tellement faits l'un pour l'autre que « dans les portails de Paris, d'Amiens, de Chartres, de Reims, dit Viollet-le-Duc, il serait bien difficile de savoir où finit l'œuvre de l'architecte et où commence celle du statuaire et du sculpteur d'ornements » (2). (1) Les statuettes du tympan devaient représenter la Mort, l'Assomption et le Couronnement de la Sainte Vierge. On a retrouvé dans les substructions du chœur de la cathédrale de Sées une ébauclie très remarquable d'une statue en pierre, du XIII» siècle, représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus; elle est aujourd'hui au Louvre. M. l'abbé Barret en a donné la photographie dans sa savante étude sur la cathédrale de Sées. (Normandie monumentale et pittoresque, Orne.)

(2) Viollet-le-Duc, Dict. rais, d'arch., t. VIII, p. [174.


C'est le maître de l'œuvre, en effet, qui a ordonné le plan d'ensemble, tracé toutes les épures, assigné au sculpteur, à l'imagier, le champ qu'il doit orner, l'espace qu'il doit remplir. Au XIIIe siècle, cette intime harmonie est partout frappante, malgré les diverses nuances dues au goût des architectes et au génie particulier des provinces.

A l'époque romane, la Normandie avait produit, nous l'avons vu, une école d'architecture très originale et très puissante, dont l'influence, après la conquête, rayonna sur toute l'Angleterre, grâce surtout à Lanfranc et aux moines normands qui l'avaient suivi. A son tour, notre province reçut et adopta, entre 1150 et 1220, le style gothique à peu près tel que les maîtres de l'oeuvre parisiens, soissonnais, beauvaisins l'avaient inauguré dans le domaine de l'Ile-de-France et dans ses alentours. Viollet-le-Duc fait à ce sujet cette très juste remarque. « Au commencement du XIII' siècle, lorsque l'architecture ogivale atteint pour ainsi dire sa puberté, en sortant de son domaine, elle étouffe les écoles provinciales; si elle respecte parfois certaines traditions, certains usages locaux qui n'ont d'influence que sur la compo-sition générale des plans, elle impose tout ce qui tient à l'art, savoir: les proportions, la construction, les dispositions de détail et la décoration. Cette sorte de tyrannie ne dure pas longtemps, car, de 1220 à 1230, nous voyons l'architecture normande se réveiller et s'emparer du style ogival pour se l'approprier, comme un peuple conquis modifie bientôt


une langue imposée pour en faire un patois » (1). Pour nous autres, Normands, ce mot de patois n'a rien qui puisse nous offusquer; car de même que notre vieux langage patois si l'on veut a eu sa littérature que l'on étudie aujourd'hui, ainsi l'architecture et la sculpture décorative normandes du XIII" siècle ont connu des destinées assez glorieuses pour que nous en gardions quelque fierté. Les types les mieux caractérisés de cette école sont l'église de Fécamp, le chœur de Saint-Étienne de Caen, les parties hautes et le chœur de la cathédrale de Rouen, l'abside et la façade de la cathédrale de Lisieux, le chœur de Bayeux, l'église d'Eu, la nef de la. cathédrale de Sées, l'église priorale de Beaumont-le-Roger, le chœur de Norrey, l'église de SaintPierre-sur-Dives, le clocher de Saint-Pierre de Caen, les bâtiments claustraux du Mont-Saint-Michel et la cathédrale de Coutances, qui en est l'expression la plus complète, la plus harmonieuse et la plus savante. On peut caractériser ainsi la décoration architecturale normande arcs en tiers-point très aigus et accompagnés de multiples moulures; forme arrondie des bases et des chapiteaux; chapelles semi-circulaires et tourelles carrées à l'abside; rosaces à redents, trèfles, quatrefeuilles en cordon évidés sur le nu des murs, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur; tympans des arcs parfois profondément refouillés en treillis de feuillages et de fleurs, comme au cloître du Mont-Saint-Michel; immenses fenêtres en place de (11 Viollet-le-Duc, Vict. rais, d'arch., t. II, p. 363.


roses aux transepts et,au portait principal. Tous ces motifs architectoniques, nous les voyons adoptés et appliqués, avec une exubérance sans frein, en Angleterre, où l'architecture normande avait trouvé au XIIIe siècle chose assez étrange un champ d'influence incomparable. On peut citer Yorck, Ely, Lincoln, Worcester, Salisbury, Beverley, Chester, Wells, Exeter, et la grande abbaye de Westminster (1). Si l'on compare, toutefois, les progrès lents et timides de la statuaire en Normandie avec ce qui se passe à la même époque dans l'Ile-de-France, le pays chartrain, la Picardie ou la Champagne, il faut bien reconnaître que notre province est en retard. Vers 1260, alors qu'à Rouen on se bornait à mettre en place les statues colossales abritées sous les dais des contreforts de la nef, Paris, Amiens, Chartres, Bourges, Reims avaient peuplé leurs cathédrales de tout un monde de statues; toutes ces basiliques étaient terminées. Il n'en allait pas de même à Rouen. En 1280 seulement, on conçoit le projet d'élever le portail et la façade des Libraires, et, pour pouvoir bâtir, le chapitre fait échange de quelques maisons avec l'archevêque Guillaume de Flavacour (2). En 1302, on commence le portail de la Calende.

(1) Voir: L. Uonse, L'Art gothiijue, p. iiW.

|2) D. l'ommeraye, Uisl. de lu cathédrale de Rouen, p. 40; A. Deville, Revue des architectes de la cathédrale de Rouen, p. 18. Selon cet auteur, Jean Davi, maître de l'oeuvre de la cathédrale, aurait conçu le plan de la façade septentrionale, dite des Libraires on de la Librairie. M. le chanoine Sauvage lui attribue le plan des portails des Libraires et de la Calende. (La


« Ces travaux du commencement du XIVe siècle, dit Viollet-le-Duc, surpassent comme richesse et comme beauté d'exécution tout ce que nous connaissons en ce genre à cette époque. Alors la Normandie possède une école de constructeurs. d'appareilleurs et de sculpteurs qui égale l'école de l'Ile-de-France. Le portail de la Calende et des Libraires, la chapelle de la Sainte Vierge de la cathédrale de Rouen sont des chefs-d'oeuvre » (1). Et le même auteur ajoute: « Malgré la profusion des détails, la ténuité des moulures et de l'ornementation, ces portes conservent encore des masses bien accentuées, et leurs proportions sont étudiées par un artiste consommé (2).

La statuaire n'est point inférieure à cette belle architecture, et la Normandie prend ici sa revanche. Les contreforts des façades, les ébrasements et les voussures des portes, l'encadrement des roses, le gâble lui-même sont constellés de statues (3). La Cathédrale de Rouen, p. 56, dans La Normandie monument. et pittoresque, Seine-Inférieure. ) Une ancienne Chronique de l'église de Rouen, mentionnée par Deville, dit que le réservoir de la fontaine de la cathédrale fut visité, à la fin de décembre 1278, par « Joanne Davi, magistro operis tune temporis ». (1) Viollet-le-Duc, Dict. rais. d'arch., t. Il, p. 364.

(2) Viollet-le-Duc, Dict. rais, d'arch., t. VII, p. 432. (3) Il est vrai qu'un certain nombre de ces statues sont modernes nous n'avons pas à en parler; mais une grande quantité d'anciennes sont toujours en place; d'autres, à l'époque de la restauration des portails, ont été transportées au Musée d'antiquités où l'on peut les voir. A l'occasion des travaux qui se poursuivent en ce moment à la façade occidentale, on a recueilli et plicé flap« l'un des bâtiments de l'ancienne maîtrise


finesse d'exécution, l'observation très délicate de la nature, une certaine coquetterie dans la pose, la recherche dans les détails ont remplacé la simplicité un peu lourde d'Amiens et la sévérité presque farouche de Chartres. A Rouen, les plus grandes statues n'ont rien de colossal; la silhouette, un peu maigre, est toujours élégante, les draperies sont savamment disposées, et les traits du visage ont quelque chose de calme et de pondéré, comme le caractère normand. Il y a au portail des Libraires quelques figures de saintes d'une gravité douce et familière vraiment charmante. On devrait bien les vulgariser par la photographie et le moulage; elles aideraient à faire connaître et estimer cet art normand que l'on n'a pas osé, jusqu'ici, louer comme il méritait. Ou plutôt, je me trompe cet éloge a été fait par quelqu'un dont nul ne contestera la compétence et le goût Violletle-Duc. Parlant du portail de la Calende et de la sculpture qui le décore, il disait: Tout cela est exécuté avec une rare perfection, et les statues, qui ne dépassent pas la dimension humaine, sont de véritables chefs-d'œuvre, pleins de grâce et d'élégance » (1).

•l'intéressants spécimens de sculpture et de statuaire, que l'on avait dû. remplacer.

(1) Viollet-le-Duc, Dict. rais. d'arch., t. VIl, p. 434. Cet auteur ajoute « Malgré la belle entente des lignes et le choix heureux des proportions, on remarquera combien la statuaire est réduite, comme elle est devenue sujette des lignes géométriques ». Réduite dans ses proportions et par le nombre, cela est vrai; mais il convient de faire observer que le style gothique


Ces qualités de la statuaire proprement dite se retrouvent dans les bas-reliefs du tympan de la Calende qui représentent les scènes de la Passion de Notre-Seigneur, et dans celui des Libraires figurant le Jugement dernier; il y a là des têtes d'une finesse merveilleuse. On pourrait seulement reprocher à toute cette sculpture en bas-relief un peu de raideur et de sécheresse dans les lignes. 1

Si maintenant je recherchais à quel foyer artistique les imagiers normands sont allés réchauffer leur imagination et demander des idées, je n'hésiterais pas à dire que c'est à Reims. On en trouverait la preuve palpable dans la scène du couronnement de la Vierge, au-dessus de la rose de la Calende, qui n'est qu'une reproduction réduite et simplifiée de celle du grand portail de Reims (1).

s'était transformé dès les dernières années du XIIIe siècle. La beauté d'une statue ne se mesure pas, d'ailleurs, à ses dimensions.

(1) Certaines grandes statues du portail de la Calende, par exemple les prophètes tenant des phylactères, rappellent assez celles de la porte centrale de la cathédrale de Strasbourg; des détails d'ornementation, tels que les socles et les dais des ébrasements, offrent également des analogies. La façade de Strasbourg, jusqu'à la galerie dite des Quatre-Princes, fut exécutée de 1277 à 1291 (Albert Dumont, La Cathédrale de Strasbourg, Paris, 1871, p. 30). D'après cet auteur, les statues des trois portails n'auraient été taillées que vers 1318; nous les croyons plutôt des premières années du XIV' siècle. L'influence de Reims a, du reste, été constatée dans plusieurs statues du grand portail de Strasbourg. Voir Willielm Lûbke, Essai d'histoire de l'art, t. II, p. 65; le même, Geschichte der Deutsçhen Kunst, p. 375, Stuttgart, 1890,


La statuaire rémoise, la dernière en date et la plus parfaite, était, en effet, bien de nature à frapper et à impressionner l'imagination de nos sculpteurs. L'art du XIII* siècle, a dit M. Louis Gonse, n'a rien produit de plus éclectique, de plus vivant et de plus fier; il semble que le caractère d'individualisme de certaines têtes annonce la préoccupation latente du portrait. Le drapé peut rivaliser avec celui des meilleures statues antiques, et les têtes sont traitées avec une puissance expressive qui en fait de véritables chefs-d'œuvre » (1).

L'influence de la beauté souveraine de la statuaire de Reims rayonna au loin, dès la fin du XIIIe siècle. Nous la retrouvons dans les apôtres ou prophètes, les Vierges sages ou folles et les Vertus figurés au triple portail de Strasbourg, comme aussi dans certaines figures de Fribourg en Brisgau (2) et de Bàle; nous lareconnaissons encore à Notre-Dame de Trêves, à Wimpfen im Thal, à Bamberg (3), et à Naum(1) Louis Gonse, /Art gothique, p. 424.

(2) Voir: Fritz Geiges, Unser lieben Franen Munster zu Freiburg im Hreisgau, Freiburg, 1896, in-fol.

(3) Nous ne croyons pas qu'il y ait, en Allemagne, de statuaire plus importante et plus intéressante à étudier que celle de Bamberg. L'architecte qui construisit les deux tours de l'ouest connaissait celles de Laon, et s'en est visiblement inspiré. Les bas-reliefs de la clôture du chœur de Saint-Georges, qui représentent les apôtres deux par deux, datent de la fin du XII' siècle; les costumes, les orfrois des vêtements, la silhouette générale rappellent les ivoires byzantins; mais les poses sont violentes, parfois étrangement contournées; le statuaire a voulu animer ses personnages. A la porte dorée, Goldcnc l'/orte, on voit, dans


burg (1) dans les ravissantes statues des comtesses Uta et Regelindis.

les entrecolonnements, les apôtres debout sur les épaules des prophètes, comme dans les vitraux placés au-dessous de la rose méridionale de Notre-Dame de Chartres. Il est curieux de constater, en outre, que ces statues de Bamberg, avec un peu plus d'ampleur dans le drapé, rappellent singulièrement celles du portail occidental de la cathédrale chartraine c'est la même sévérité des types, les mêmes vêtements serrés, à petits plis, et de tournure encore un peu byzantine; ces statues de Bamberg nous paraissent pouvoir se placer entre 1230 et 1250. A une troisième génération d'imagiers, de la fin du XIIIe siècle, qui, celle-là, s'est inspirée de Reims, on peut attribuer les figures du portail oriental, l'empereur Henri II, sainte Cunégonde, saint Pierre, Adam et Eve, curieuse et rare étude de nu, l'Église et la Synagogue de la Porte dorée, et à l'intérieur du Dom, la statue équestre de l'empereur Conrad III. Les superbes statues de la Sainte Vierge et de sainte Elisabeth, dans le bas-côté nord, visiblement inspirées du groupe similaire de Reims, et comme celles-ci drapées à l'antique, ne sont probablement que du premier tiers du XIV' siècle. On remarquera l'identité absolue du type féminin qui a servi de modèle pour l'Ève, sainte Cunégonde, l'Eglise et la Synagogue. Le type de la Sainte Vierge et de sainte Elisabeth est sensiblement différent; le drapé est aussi traité dans un tout autre sentiment. Sur la statuaire de Bamberg, voir T)r W.Bode, Geschichte der Deutschen Plastik, Berlin, 1887, p. G3-C8; et surtout l'admirable ouvrage de Otto Auflager et Artur Wese, Der Dom zu Bamberg, Mûnchén, 1898, in-fol.

(1) Voir Dte Bildwerke der Naumburgei- Dômes, von August Schmarsow, Magdeburg, 1892, in-fol. – L'influence de Chartres et de Paris a été reconnue dans certaines statues du chœur de la cathédrale de Magdebourg. Voir: Les influences françaises dans la sculpture des débuts du style gothique en Saxe, par Ad. Crnldsi'hmidt, dans Jahrbuch des Kôn. Preussischen


Vers 1330, on travaillait au grand portail occidental de Rouen qui menaçait ruine dans sa partie haute. Ces reprises sont très apparentes dans les fenestrages qui relient les tourelles carrées à la tour de Beurre; cette zone de la façade offre quelques statues intéressantes. La partie supérieure du portail de Saint-Jean fut l'objet d'une reprise de travaux du même genre, en 1407.

Rouen, on l'a vu, était entré le dernier dans la lice, à l'heure où les sculpteurs de génie qui avaient historié le portail de Reims se couchaient dans la tombe. Quant aux vieux maîtres parisiens, picards, chartrains, ils étaient morts depuis longtemps, laissant leur œuvre définitivement achevée; deux ou trois générations y avaient suffi. Nos imagiers normands auront à fournir une plus longue carrière, car durant près de trois cents ans ils travailleront à leur cathédrale; il y aura des arrêts, des interruptions, jamais d'abandon complet. Aussi est-il permis de dire que, depuis les inconnus qui taillèrent les portails des Libraires et de la Calende jusqu'aux sculpteurs illustres qui firent les tombeaux des cardinaux d'Amboise et de Louis de Brézé, le foyer de l'art rouennais ne cessa pas de briller.

En dehors de lastatuaire monumentale, intimement liée à l'architecture, il y eut un art spécial qui prit, dès la fin du XIII" siècle, une importance considéKunstsammlungen, t. XX, fasc. 3.– Pareilles remarques pourraient être faites pour la statuaire de Wimpfen im Tlial,du portail occidental du Dom de Cologne, Saint-Martin de Brunswick, etc.


rable c'est la statuaire des tombeaux. Ces sépultures reflètent bien la pensée et le sentiment chrétien de la mort. L'image du trépassé est couchée comme pour dormir, car c'est dans le Seigneur qu'il s'est endormi et qu'il repose. Mais la liturgie catholique demande pour lui la lumière aussi bien que le repos; les statues funéraires du XIII" et du XIVe siècle reproduisent cette double pensée. Le repos se voit dans leur attitude la clarté surnaturelle qui les illumine se lit dans leurs yeux ouverts. Tout est pur et chaste dans ce sommeil de la mort; la figure est souriante, les formes du corps se perdent sous les longs plis des tuniques et des manteaux; on a revêtu la mort comme d'une idéale transfiguration vila mulatur, non tollilur; c'est de l'art chrétien à.sa plus haute puissance d'expression. Aussi, combien sont vrais et touchants ces beaux tercets de Dante « Afin que la mémoire des morts demeure, les tombes construites au pavé des églises montrent le portrait des ensevelis tels qu'ils étaient jadis; si bien qu'on se prend maintes fois à pleurer, tout poigné par ce souvenir qui ne fait sentir son aiguillon que dans les cœurs pieux » (1). Le plus souvent, ces effigies funéraires sont en marbre ou en albâtre; on en voit de superbes à SaintDenis, au Louvre, à Dijon, à Brou. « C'est dans le premier tiers du XIVe siècle, dit M. Gonse, que se forment à Paris ces grands ateliers de tombiers imagiers qui travaillent pour le roi, pour les princes, pour les grands personnages, et constituent un corps (11 La Divine comedie, Purg., chant xn.


de métier qui a ses statuts, son quartier, et vers lequel affluent les commandes. Plusieurs de ces tombiers étaient d'origine flamande; ils arrivaient des Flandres avec leurs marbres; mais c'est à Paris qu'ils venaient faire leur apprentissage » (1).

En Normandie, l'emploi du marbre est extrêmement rare; à peine peut-on citer la belle effigie sépulcrale, conservée à Écouis, de l'archevêque de Rouen, Jean de Marigny, mort le 29 décembre 1351; c'est vraisemblablement l'oeuvre de quelque tombier parti des bords de la Meuse (2). Quant à celles que nous allons mentionner, nous pensons qu'elles appartiennent bien à l'imagerie normande. Au Musée d'antiquités de Rouen, la statue funéraire, très restaurée, d'Henri Court-Mantel, mort en 1183, mais bien postérieure à cette date; à la cathédrale, celles de Rollon et de Guillaume Longue-Epée, du milieu (1) Louis Gonse, L'Art gothique, p. 424.

(2) On voyait autrefois, dans le chœur de la cathédrale de Rouen, un monument de marbre noir supportant la statue de marbre blanc ou d'albâtre, de Charles V, qui avait légué son cœur à celte église. Ce cénotaphe avait été commencé du vivant du roi, en 1367, et c'était l'imagier Ilennequin de Liège qui avait été chargé de l'exécution. Voir: A. Deville, Tombeaux de la cathédrale de Rouen, p. 179-185. Sur Hennequin de Liège, voir: L. Gonse, L'Art gothique, p. 292, 429, 436, 441, 448; le même, La Sculpture française, p. 22 et 79; Courajod et Marcou, Musée de sculpture comparée du Trocadéro, XIVe et XV' siècles, p. 44, 51, 66, 96. Nous ferons remarquer que Jean et Hennequin de Liège sont une seule et même personne; Hennequin, en wallon, est le diminutif de Jean.


du XVe siècle (1); les effigies tombales que l'on voit à Sainte-Marie-aux-Anglais, à Campigny, à Hottoten-Auge, à Aunay-sur-Calonne, à La Cambe (Calvados) à Saint-Éloi de Fourques (Eure), celle de Geoffroy Faé, abbé du Bec, puis évèque d'Évreux, mort en 1340: curieux type de bonhomie et de finesse, une physionomie bien observée et bien rendue (2); à Valmont, les statues en albâtre de Jacques d'Estouteville et de Louise d'Albret, sa femme, des dernières années du XVe siècle, et bien d'autres que nous pourrions citer (3).

La Basse-Normandie fournit, comme on voit, son contingent de statues funéraires. C'est principalement à Caen, dont les environs renferment d'abondantes carrières de pierre, que travaillaient les imagiers du XIVe, du XV0 et du XVIe siècle. M. Eugène de Beaurepaire a parlé de ces tailleurs d'images sur pierre avec beaucoup de compétence; il leur attribue, à juste raison, la ravissante statue de la Sainte (1) L'image de Guillaume Longue-Épée fut peinte aux frais du chapitre (6 écus), 18 mars 1468. (Ch. de Beaurepaire, Nouveau recueil de notes historiques et archéologiques, 2e série, 1888, p. 387.)

(2) Voir notre étude intitulée: Note sur la statue funéraire de Geoffroy Faé, Évreux, 181)7, avec 2 planches.

(3) A Beaubec-la-Rosière, statue sépulcrale d'une femme, XIIIe siècle; à Fécamp, belles effigies des abbés Guillaume et Robert de Putot, morts en 1297 et 1326 à Envermeu, tombeau d'un chevalier, XIVe ou XV» siècle; à Étrépagny, statue de Regnault de Saint-Martin, mort en 1329; à Saint-Germain de Pont-Audemer, éfligie funéraire d'un bourgeois (?) du XIV' siècle.


Vierge de l'église de Saint-Planchers, près Granville, des premières années du XV' siècle (1). L'Enfant Jésus caresse un oiseau, et sa Mère tient une courte tige de passerose. Ces accessoires sont fréquents en Normandie; on les remarque sur une statue du Musée des Antiquaires de Normandie (n° 473), sur une belle Vierge du commencement du XVe siècle, dans l'église de Saint-Nicolas de Coutances, et sur une autre statue de la même époque, conservée à Bournainville.

On pourrait écrire un chapitre bien intéressant sur la manière dont les imagiers ont, depuis le XII° siècle, compris et représenté la Mère de Dieu. Sur la porte méridionale de la façade de Notre-Dame de Paris, et au portail occidental de Chartres, on la voit assise sur un trône, tenant le Christ enfant entre ses genoux. Une très remarquable statue en bois, de l'an 1150 environ, provenant du prieuré de Saint-Martin-des-Champs et conservée à Saint-Denis, (1) La Sculpture religieuse à Caen, dans Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, année 189(5, p. 309. M de Beaurepaire rattache encore aux ateliers de Caen une grande et superbe statue de saint Léonard, dans la commune de Vains, près Avranches, et celle de saint Vigor, conservée au Musée do la Société des Antiquaires de Normandie, à Caen; ces œuvres, de l'époque de Louis XII, font honneur aux imagiers- caennais.. Il existe dans l'église de Heudreville-en-Lieuvin (Eure) une belle statue en bois, de saint Pierre, patron de la paroisse. Le saint est représenté en costume papal, clefs, trirègne, aube, dalmatique et chape, assis sur un faudesteuil ou siège pliant. Cette statue, de grandeur naturelle, doit dater du premier tiers du XVI» siècle.


la représente dans la môme attitude, mais avec plus de mouvement dans la pose (1). Nous avons recueilli nous-mème, aux environs de Beaumont-le-Roger (Eure), une précieuse Vierge assise, tenant l'Enfant Jésus sur ses genoux, et dont la physionomie, naïve et fière, a quelque chose de saisissant; cette statuette, haute de 80 centimètres, a été taillée dans un tronc de sapin, entre 1140 et 1160.

A partir du XIII" siècle, la Vierge est représentée debout (2), tenant l'Enfant Jésus sur son bras gauche, et un lis ou bouquet dans la main droite; la physionomie demeure calme, sérieuse, presque sévère. Mais dès le commencement du siècle suivant, une transformation notable s'opère dans le type adopté par les imagiers. La majesté grave, sereine, un peu froide des Vierges du XIII8 siècle fait place à une pose moins hiératique, à une expression plus familière et plus humaine; c'est une heureuse mère qui sourit à son enfant et le caresse. Cette curieuse évolution dans le sens naturaliste est très marquée dans la Vierge dorée d'Amiens. « Ce que les artistes, dit Viollet-le-Duc, perdent du côté du style et de la (1) Voir: II. de Lasteyrie, l'ierge en bois sculpté provenant de Saint-Martin-des-Champs (XIIe siècle); extrait de la Gazette archéologique, 1884.

(2) Parmi les rares statues de Vierges assises postérieures au XII» siècle, no.us citerons celle de l'église de Sully (Calvados), très savamment drapée. Elle fut misérablement décapitée, sans doute à l'époque de la Révolution depuis, on a pratiqué un trou entre les épaules, et la statue a servi de bénitier. (De Caumont, Statistique monumentale du Calvados, t. III, p. 433.)


pensée religieuse, ils le gagnent du côté de la grâce, déjà un peu maniérée, et du naturalisme. L'exécution de la Vierge dorée est merveilleuse. Les tètes sont modelées avec un art infini et d'une expression charmante, les mains sont d'une élégance et d'une beauté rares, les draperies excellentes (1).

Les imagiers normands du XIVe et du XVe siècle se sont souvent évertués à reproduire le type si gracieux de la Vierge d'Amiens c'est bien le même fin sourire, le même hanchement que l'on retrouve, avec quelques traits d'exagération, dans les statues de Saint-Planchers, de Bournainville. D'autres sculpteurs préférèrent s'inspirer de l'ancienne tradition et rendre à la physionomie de la Vierge son expression de bonté plus grave et plus contenue, comme dans la belle statue de Muneville (2), dans celles de Saint-Nicolas de Coutances, de Beaumontel, de Bosrobert (3) et du Besneray (4). De braves artistes, (1) Viollet-le-Duc, Dict. rais. d'arch., t. IX, p. 3118.

(2) D'après une inscription gravée sur le socle et portant la date de 1343, elle aurait été donnée à l'église île Muneville (Manche) par « un clerc de la reine Jeanne d'Évreux, avec une chasuble de veluyau ». De Caumont, Abécédaire d'archéologie religieuse, 1870, p. G07.

(3) Cette statue, du commencement du XVe siècle, et d'environ 2 mètres de hauteur, provient de l'abbaye du Bec; elle faisait partie intégrante de la série des apôtres et évangélistes adossés aux piliers du chœur. C'est à son sujet que Thomas Corneille a écrit les lignes suivantes « Derrière le grand autel, entre les deux derniers piliers du chœur, l'on voit une grande figure de Vierge de pierre dorée ». Dicl. univ., géog. et hist., t. 1, p. 315. (4) Tiouvée, vers 1847, dans l'ancien cimetière du Besneray,


moins épris d'idéal, comme l'auteur d'une statue du XIVe ou XVe siècle, conservée au musée d'antiquités de Rouen, se sont contentés de donner à la Mère de Dieu les traits larges et un peu communs d'une fraîche et robuste paysanne normande. On voit à l'autel de la Sainte Vierge de la cathédrale d'Evreux une fort belle statue, de la fin du XVe siècle, d'une qualité toute différente. La draperie est traitée avec une sobriété qui n'exclut pas l'ampleur; la figure, plutôt longue, est douce et calme, empreinte d'une dignité mèlée de tristesse. Il est permis de croire que l'artiste, auquel on doit ce rare morceau, avait peu degoùt et d'estime pour le réalisme maniéré déjà fort à la mode pendant le dernier siècle gothique. Il y a quelques années, au Congrès des Sociétés des Beaux-Arts des départements, je donnais une étude sur seize statues d'apôtres et d'évangélistes provenant de l'abbaye du Bec, et que l'on voit aujourd'hui dans l'église de Sainte-Croix de Bernay (1). cette statue appartient aujourd'hui à Mm. L. Bertre (Marie de Besneray), membre de la Société des Gens de Lettres, à Lisieux. Le type de cette jolie statue, en pierre dure, de lm40 de hauteur, est d'autant plus intéressant à étudier que les traits du visage semblent indiquer presque le XIVo siècle, tandis que la longue chevelure soyeuse, le menton un peu gras donnent à la physionomie un accent légèrement réaliste que l'on retrouve dans certaines Vierges du commencement de la Renaissance. D'autre part, les plis des vêtements, amples et sévères, le dessin des orfrois à fleurettes ciselées sur les bords de la robe et du manteau, ne permettent guère de remonter plus haut que le milieu du XV" siècle.

(1) Les Apôtres de Sainte-Croix de Bernay, Paris, 189G, in-8», avec 3 planches.


Cela n'avait, assurément, rien d'une découverte néanmoins, je me trouvais le premier à relever le mérite artistique et l'intérêt de cette œuvre normande, exécutée probablement entre les années 1390et 1410. On voulut bien attribuer quelque importance à cette communication dans laquelle je démontrais que les statues du Bec, par leur caractère original et d'une grandeur un peu sauvage, apportaient une précieuse contribution à l'histoire de notre art national. Je n'ai pas, Messieurs, à revenir sur la description de ces statues. Il suffira de rappeler que quatre d'entre elles, par leur carrure puissante, l'ampleur des draperies. l'imprévu de la pose, ne sont pas sans analogie avec certaines œuvres de Claux Sluter et de ses élèves; leur auteur avait dû passer par la Bourgogne. Quant aux autres, traitées dans le goût du XIVe siècle, je les attribuerais à des imagiers normands attachés aux chantiers de la cathédrale de Rouen, qui étaient, comme on sait, en pleine activité au commencement du XVe siècle.

En 1407, le maître de l'oeuvre de la cathédrale, Jean Salvart, reconstruit la partie haute du portail de Saint-Jean-Baptiste, à laquelle travaillent les imaginiers Jean Lescot et Pierre Lemaire (1). En 1420, un autre imagier, Jean Le Hun, exécute pour ce même portail dix-neuf grandes statues; la pierre est fournie par la fabrique, et l'artiste reçoit huit livres pour chaque image (2) On peut voir encore en place (1) Compte de la fabrique de la cathédrale, 1406-7. Arch. de la Seine-Inf., G. 2481.

(2) Compte de la fabrique, 1120-21. Arch. de la Seine-lnf.,


quelques-unes de ces statues, qui mesurent plus de 2 mètres de hauteur. Ce sont des évoques et des apôtres, à la pose un peu raide, et qui rappellent beaucoup les apôtres du Bec (1). Le goût des imagiers qui travaillaient à Rouen, aux environs de 1420, retardait sensiblement sur celui qui dominait en Bourgogne ou à Paris. Cette persistance d'un style traditionnel et vieilli s'explique par l'état précaire d'une province où le désarroi, causé par la guerre anglaise, paralysait et ajournait tout progrès artistique. Après l'expulsion des Anglais, le calme et aussi l'activité vont renaître peu à peu. En 1458, Jean Audis, imagier, reçoit 10 livres pour une grande statue de saint Michel terrassant le démon, placée sous la rose du portail des Libraires; cette statue est toujours à sa place (2). C'est aussi de cette époque G. 3486. Cf. A. Deville, Revue des architectes de la cathédrale de Rouen, p. 27. Vers 1446, Jean Le Hun refait une image de la sainte Vierge dans le chœur de l'église de SaintNicolas de Rouen. (Ch. de Beaurepaire, Notes hist. et archéol., 1" série, 1883, p. 223.)

(1) Il est assez difficile d'assigner une date précise à toutes ces statues placées dans les niches ou arcatures de l'immense portail de Rouen; il y en a du XIVe, du XVe et du XVIe siècle; des remaniements ont eu lieu à différentes époques. Peut-être, à l'occasion des travaux de restauration actuellement en cours, procédera-t-on à un essai de classification; ce serait bien désirable.

(2) Compte de la fabrique, 1457-58. Arch. de la Seine-Inf., G. 2492. Le 9 mai 1486, accord fait avec Raimond des Aubeaux, imagier, pour l'image de saint Jacques au portail des Libraires. (Arch. de la S.-I., G. 2143.) A Raimond des Au-


que datent les stalles de la cathédrale exécutées, de 1457 à 1469, par une légion de huchiers flamands et normands. La dépense totale, compris le trône archiépiscopal malheureusement détruit, s'éleva à la somme de 7.673 livres 18 sols 3 deniers (1).

Je mentionnerai ici, pour mémoire, une quantité de statues de saints et de saintes, du XV. siècle, que l'on rencontre un peu partout, dans les églises, les musées, les collections particulières; œuvres parfois agréables et jolies, souvent banales et sans inspiration, et que l'on peut regarder, à d'honorables exceptions près, comme le produit d'un art commercial et vulgaire.

L'architecture gothique, durant le XVe siècle, commençait à donner des signes de lassitude (2). Le beaux, imaginier, « pour avoir taillé une image de sainte Katerine » à mettre à l'avant-portail, 10 livres. (ld., G. 2511.) (1) H. Langlois, Stalles de la cathédrale de Rouen, p. 198. (2) En exprimant cette pensée, nous avons en vue l'architecture religieuse. Des monuments tels que Saint-W'ulfran d'Abbeville, l'église de Brou, la nef de l'ont-Audemer, Saint-Jacques de Liège, sont des œuvres d'une incoTitestable valeur; mais c'est du gothique tourmenté de pléthore, surexcite, exaspéré. Que serait-il advenu si les architectes français n'avaient point adopté les nouvelles formes de la Renaissance classique importées d'Italie? Nul ne saurait le dire. Peut-être, comme l'a énergiquement soutenu Louis Courajod, l'art français, évoluant sur lui-même, aurait trouvé, dans son génie propre, des formes nouvelles. En tout cas, ce qu'il est permis d'affirmer, avec M. L. Gonse, c'est qu'un art auquel on doit le Palais de Justice de Rouen, l'hôtel de la Trémoïlle (détruit), la maison de Jacques Cœur, la chapelle d'Amboise, la clôture d'Alby, les stalles


XIII0 siècle avait été une période de production surhumaine; l'ère des travaux gigantesques était passée. Les malheurs qui désolèrent la France au déclin du XIVe siècle achevèrent de ralentir l'essor donné aux constructions religieuses et civiles. D'autre part, selon la pensée de Viollet-le-Duc, l'architecture avait perdu de vue, peu à peu, son point de départ; la profusion des détails étouffait les dispositions d'ensemble. A la fin du XVe siècle, l'architecture gothique semblait avoir dit son dernier mot, et il n'était plus possible d'aller au-delà; l'extrême habileté manuelle des exécutants ne pouvait être matériellement dépassée (1\

Ce dernier mot du possible, ne le trouve-t-on pas dans le grand portail de Rouen, construit de 1507 à 1514, d'après les plans du normand Roulland Le Roux, neveu de l'architecte de la tour de Beurre (2)? Grâce aux générosités des cardinaux d'Amboise et du chapitre, l'entreprise avait pu être rondement menée et avait produit une merveille de sculpture. Je dirai seulement quelques mots de la statuaire qui l'accompagne.

d'Amiens et d'Aucli, les statues de Itoberle Legendre et de l'évêque Pierre de Roquefort, n'était point un art mort et à bout de souffle.

(1) Viollet-le-Duc, Dict. rais. d'arch., t. I, p. 155 et 158. (2) Le 6 juillet 1512, le chapitre avertit Roulland Le Roux de renoncer un travail trop fin de sculpture; l'élévation des objets ne permettrait pas d'en apprécier la finesse, et ce serait entraîner la fabrique dans de grandes dépenses et trop retarder l'achèvement de l'œuvre. (Arch. de la Seine-Inf., G. 2148.


Au tympan de la porte, encadré d'une légion de statuettes de patriarches, de prophètes, de sybilles, d'anges et de chérubins, maître Pierre des Aubeaux avait taillé un immense arbre de Jessé, pour lequel il reçut 500 livres. Le même sculpteur, avec Pierre Dulis, Jean Théroulde, Richard Le Roux, Nicolas Quesnel, Denis Le Rebours – tous noms bien normands- exécutèrent vingt grandes statues de saints archevêques (1) que l'on plaça dans les niches inférieures des ébrasements de la porte et des contreforts ces statues étaient payées 22 livres 10 sols. Elles furent brisées ou mutilées par les Huguenots en 1562; disparus également, et le beau saint Romain sculpté par des Aubeaux pour le pilier-trumeau (2), et l'image de Notre-Dame, pour laquelle le chanoine Louis d'Estouteville avait payé 37 livres (3). Pour la rangée supérieure, à la hauteur du tympan, on utilisa douze apôtres de la plus fière tournure, provenant de l'ancien portail, œuvre probable de Jean Le Hun ou de ses compagnons. Ces statues sont toutes décapitées, sauf une seule qui est demeurée intacte. Enfin, un troisième groupe de statues de saintes couronne le sommet des deux contreforts. Le portail de Rouen est de pur gothique français, (1) Quelques-unes de ces statues d'archevêques de Rouen, plus ou moins mutilées par les Huguenots, ont dû être replacées, ou moins iittitilées par les iluguenots, ont du t-tre repla(-ées, nous ne savons à quelle époque, dans les niches inoccupées de la partie haute du portail Saint-Jean-Baptiste.

(2) La porte centrale avait le nom de portail Saint-Romain. (3) C.h. de Beaurepaire, Mélanges hist. et archéol., 4» série, 1897, p. 331 et suiv.


exempt de toute influence étrangère. Or, à l'époque où il s'élevait par ordre du tout-puissant Georges d'Amboise, ce cardinal se faisait construire à Gaillon un palais splendide dont la décoration présentait, par contre, un caractère très italien. Si Georges d'Amboise avait employé un sculpteur tourangeau, Michel Colombe, des imagiers normands tels que Michelot Descombert. Guillaume Debourges (1), Pierre Lemasurier, Denis Le Rebours, il avait aussi appelé des italiens célèbres comme Antoine Juste et Laurent de Mugiano, et les comptes de dépenses ne signalent aucun français comme ayant travaillé le marbre (2). Par son testament, le cardinal d'Amboise avait laissé au chapitre 2.000 écus d'or soleil pour « faire sa tombe de marbre dans la chapelle de la SainteVierge ». Les chanoines s'acquittèrent fort honorablement de leur charge, et firent élever à leur archevêque un tombeau d'une éblouissante splendeur. « On dirait que pour rendre un digne hommage au constructeur de Gaillon, appel ait été fait à tout ce que la Renaissance pouvait produire de plus riche et de plus beau (3). Ce fut Roulland Le Roux, maître de l'œuvre de la cathédrale de Rouen et architecte (1) En 1494-95, Guillaume De Burges, imagier, reçoit 30 livres pour les images, la peinture et la dorure du crucifix et autres statues dans l'église de Saint-Nicolas de Rouen. (Ch. de Beaurepaire, Notes hist. et archéol., 1" série, p. 22t>.) {2) Voir L. Courajod, La part de l'art italien dans quelques monuments de sculpture de la première renaissance française, Paris, 1885.

(3) L. Palustre, La Renaissance en France, t. 1, p. 258.


du Palais de Justice, qui en dressa le plan et en suivit l'exécution. Les imagiers qui y travaillaient recevaient de 6 sols et demi à 7 sols et demi par jour; leur chef, Pierre des Aubeaux, que nous connaissons, avait 20 sols pour lui et son serviteur.

Ne quittons pas Rouen sans jeter un coup d'œil sur le tombeau de Louis de Brézé, sénéchal de Normandie, que sa veuve, Diane de Poitiers, lui avait fait ériger après 1535. Léon Palustre n'avait pas manqué d'être frappé de q cette belle ordonnance, l'une des meilleures assurément que nous ait laissées la Renaissance (1).

A propos du tombeau de Louis de Brézé, on a prononcé le nom de Jean Goujon. Les uns le tiennent comme ayant conçu l'ordonnance architectonique et exécuté de sa main la décoration de la partie inférieure (2). D'autres font plus de réserves, et ne laisseraient guère au grand sculpteur que le gisant, « qui est digne du maître » (3). Pour dire notre sentiment après ces savants critiques, nous pensons que Jean Goujon, qui travaillait à Rouen en 1541 et 1542 (4), c'est-à-dire à l'époque où Diane faisait exé(1) L. Palustre, La Renaissance en France, 1. 1, p. '262. (3) A. DeviDe, ïYfmteaM.c de <tt Mt</M!'d)'a~ de .RfM<eM, p. 13~. (2) <! A. Deville, Tombeaux de la cathédrale de à p. 120. « Pour moi, aprn, mûre réflexion, j'en suis venu à penser que Jean Goujon est l'auteur de l'ordonnance architectonique, originale et vraiment d'un maître, qu'il a exécuté lui-même toute la partie basse, frises, cartouches et chapiteaux, et que la force de son génie naissant se révèle dans la figure du gisant ». L. Gonse, La Sculpture française, p. 102.

(3) L. Palustre, La Renaissance en France, t. I, p. 262 et 263. (41 A. Deville, Tombeaux de la cathédrale de Rouen, p. 100


cuter le mausolée de son mari, peut être, à bon droit, eonsidéré comme l'auteur du plan d'ensemble; qu'il a mis la main à l'exécution de la partie inférieure du tombeau, principalement à toute la décoration, qui est d'une suprême élégance, et que le gisant, si criant de réalité et de science anatomique, est de lui. Mais, à partir de l'étage, nous ne saurions plus reconnaître la main de Jean Goujon. Le plan qu'il avait donné et dont il avait, sans doute, été forcé d'abandonner l'exécution pour d'autres travaux, a subi d'évidentes modifications; en tout cas, sa pensée a été insuffisamment interprétée. En effet, les proportions ne se soutiennent plus; l'ordre inférieur, si parfait de pondération et d'harmonie, supporte un étage trop surchargé; les profils sont lâchés; les quatre cariatides manquent de calme; la pauvreté de l'amortissement, ou, comme on disait, du chef de l'œuvre, est fâcheuse. A qui attribuer la sculpture des cariatides et du cavalier (1)? Peut-être à Nicolas Quesnel, un compagnon rouennais de Jean Goujon, qui l'on attribue, d'ailleurs, les statues de la et 180. Le 11 octobre lfvfâ, visite faite par divers maîtres maçons et charpentiers, et par « Jean Goujon et Noël Quesnel, ymaginiers et architectes jurés en icelle ville »; ils certifient « que ladite masse ou lanterne est assez forte pour soutenir à jamais le clocher ». (Arch. de la Seine-Inf., G. 38*J.)

(1) Cette effigie équestre de Louis de Brézé rappelle certains tombeaux, généralement de la fin du XV" siècle, que l'on rencontre dans le Nord de l'Italie, notamment à Sainte-Anastasie de Vérone, à Sainte-Marie-Majeure de Bergame, à Saint-Jean et Saint-Paul et aux Frari de Venise.


Vierge et de Diane de Poitiers (1), si malencontreusement engagées derrière les colonnes accouplées du rez-de-chaussée. Jamais Jean Goujon n'aurait songé à cacher là deux grandes figures; mais l'honnète Quesnel,remarquant l'importance excessive de l'ordre supérieur, s'est sans doute imaginé, qu'en étoffant la base, il rétablirait l'équilibre et la proportion. Messiéurs, il est temps, n'est-ce pas, de parler de Caen et des admirables monuments que la Renaissance vous a légués.

Qui a pu voir, sans s'émerveiller, cette étonnante abside de Saint-Pierre, œuvre d'Hector Sohier (2)? Les tympans, les balustrades et les candélabres de pierre qui la surmontent « forment le plus riche et le plus splendide couronnement que jamais architecte ait tenté de découper sur le ciel ». Je ne vois guère à (1) Deville attribue it Nicolas Quesnel les statues de la sénéchale et de la Vierge tenant dans ses bras l'Enfant Jésus. Il s'appuie sur la ressemblance « tant sous le rapport de la composition du groupe que sous celui du caractère et du costume de la figure principale », avec la Vierge en plomb placée sur le faite (le la chapelle de la Mère do Dieu, et qui, d'après les registres de la cathédrale, fut exécutée en 1540 par Nicolas (Juesnel, ymaginier à Rouen. (A. Deville. Tombeaux de la cathédrale de Rouen, p. 117.)

(d) « Je crois qu'on peut considérer l'abside de Saint-Pierre de Caen comme le bijou de l'architecture religieuse française à cette époque. Toutes les délicatesses entrevues à Gaillon, à Blois, au Bourgtheroulde (hôtel), se trouvent ici condensées et affinées avec une pondération, une élégance et une richesse d'imagination qui en font un modèle du style Henaissance ». L. Gonse, La Sculpture française, p. 83.


lui comparer, pour la richesse des détails, que certaines portions de la façade de la Chartreuse de Pavie. Jacques de Cahaignes attribue à Blaise Le Prestre le portail de l'église de Saint-Gilles. A son fils, Abel Le Prestre, reviennent le manoir de Nollent, d'une silhouette si originale avec ses gens d'armes vus à mi-corps, et la maison de la rue de Geôle, ornée de charmants médaillons qu'accompagnent des devises empruntées aux Triomphes de Pétrarque, également représentés à l'hôtel du Bourgtheroulde, à Rouen. Ces réminiscences italiennes étaient bien dans le goût de la Renaissance, et les sculpteurs caennais se plaisaient à insérer dans leurs monuments, de style absolument français, des motifs d'ornementation puisés dans les beaux livres à gravures sur bois imprimés à Venise depuis la fin du XVe siècle. A l'hôtel d'Écoville, « l'une des merveilles de Caen, nous pourrions même dire de la France entière », l'un des bas-reliefs, l'Enlèvement d'Europe, est emprunté au Songe de Polyphile, comme aussi le personnage très mythologique enchâssé dans le lanternon de l'escalier. Les belles statues de David et de Judith ont une tournure tout italienne, et leurs socles, en forme de sarcophages supportés par des griffes de lion amorties en feuillages, sont évidemment empruntés à quelque œuvre d'Antonio Pollajuolo ou de Verrocchio (1). Et pourtant, l'architecte, malheureu(1) Rapprocher les socles de Caen du sarcophage des enfants de Charles VIII, à Saint-Gatien de Tours, œuvre de Jérôme de Fiesole et de Guillaume Ilegnault. (L. Gonse, La Sculpture française, p. 57,) ¡


sement inconnu, qui construisit, vers 1532 (1), cette splendide demeure pour Nicolas Le Valois, était bien de race française, et son hôtel reste l'un des plus purs chefs-d'œuvre de notre Renaissance.

Ce n'est pas seulement à Caen que l'on remarque, chez les sculpteurs, cette préoccupation d'emprunter à l'art italien quelques-unes de ses formes décoratives et la silhouette de ses statues. Parfois, cet engouement va jusqu'à étouffer le goût encore gothique, mais toujours français, qui persistait chez les imagiers du commencement du XVIe siècle. On voit à Louviers, dans l'église de Notre-Dame, une Mise au tombeau qui peut dater des environs de l'an 1500; les personnages sont raides et compassés, les draperies lourdes et à plis anguleux; n'étaient certains détails de costume qui appartiennent au règne de Louis XII, on serait tenté de vieillir d'une vingtaine d'années cette sculpture tout empreinte du réalisme francoflamand. Or, dans la môme église, il existe une importante série d'apôtres, plus grands que nature, probablement exécutés avant 1530, et dont plusieurs se ressentent de l'influence de l'Italie du Nord (2). Le drapé abondant et tourmenté, les attitudes tragiques, les tètes violemment contournées, les barbes fouettées, font penser, avec des exagérations maladroites (1) La date de 1535 se lit à l'une des fenêtres de la façade méridionale l'édifice avait donc été commencé quelques années auparavant.

(2) Quatre de ces statues, les plus rapprochées de l'orgue, ne doivent dater que du commencement du XVIIe siècle; elles sont d'ailleurs fort médiocres.


et naïves, aux terres cuites de Mazzoni et de Begarelli, ou mieux, sans sortir de la Normandie, au Christ et aux apôtres de la chapelle haute du chàteau des d'Amboise, probablement modelés par l'italien Antoine Juste, et dont on voit encore deux spécimens dans l'église de Gaillon (1).

Aux Andelys, le portail nord de Notre-Dame offre une demi-douzaine de statues cariatides qui peuvent compter parmi ce qu'il y a de plus beau à cette époque, pourtant si riche. La présence du blason du second cardinal d'Amboise dans les vitraux voisins, et d'un croissant placé dans un encadrement richement orné aux deux côtés de la façade, permet de dater approximativement la partie inférieure du portail. J'en placerais la construction entre les années 1545 et 1555; la partie haute est moins vieille d'une quinzaine d'années. Voici ce qu'a dit des statues des Andelys l'auteur de La Renaissance en France « Ces figures sont admirables et le sculpteur qui les a dégagées de la pierre, avec leur ferme attitude et leur physionomie 'résignée, se montre évidemment tourmenté du désir de marcher sur les traces de Jean Goujon (2). Les draperies dont il enveloppe ses types (1) Voir: M. l'abbé Blanquart, La Chapelle de Gaillnn et les fresques d'And1'ea Solario, dans le Bulletin de la Soc. des Amis des arts du dép. de l'Eure, 1899, p. 51. Nous devons ajouter que l'auteur fait des réserves dans l'attribution à Antoine Juste des deux statues en terre cuite conservées à Gaillon. (2) On peut rapprocher les cariatides des Andelys de celles que Jean Goujon a dessinées pour le Vitruve de Jan Martin, imprimé à Paris en 1547 (p. 2 v* et 3 v°l.


féminins font surtout songer au maître; car, par une heureuse inspiration, un peu de diversité a été introduite dans ce genre de supports, et tandis que d'élégantes jeunes filles se dressent au flanc des deux portes, des statues d'hommes sont placées sous le grand arc extérieur n (1).

(1) L. Palustre, La Renaissance en France, t. I, p. 219. Dom Carrouget, dans son Histoire de la noble et royale abbaye de Saint-Martin de Sais, nous fait connaître le nom d'un habile imagier de la fin du XVI' siècle, qui, par sa naissance, appartenait aux Andelys. « L'abbé Michel Jodio, dit-il, fit faire la contretable où sont représentées, avec beaucoup d'artifice, la naissance, la vie et la passion de Notre-Seigneur. Pierre Pissot, dit le Tiran d'Alençon, et Pierre Hardouyn, d'Andely-sur-Seine, firent voir par cet ouvrage qu'ils étaient très habiles en leur art. Le même Hardouyn composa pour faire les chaires du chœur et ne les put achever; il fit seulement les panneaux qui sont du costé du R. P. abbé; le reste fut achevé par Gaspard Musnier, de la Ferté-Bernard ». (Ms. Bibl. de M. de la Sicotière). Trois des bas-reliefs de la contretable de l'autel de l'abbaye de Saint-Martin sont aujourd'hui conservés dans l'église de Notre-Dame-de-la-Place, à Sées. (Voir M. l'abbé Barret, Les monuments religieux de Sées, p. 38; extrait de la Normandie monumentale et pittoresque.) Le style de ces sculptures est bien celui de l'époque de Henri III; du reste, Michel Jodio, qui les fit exécuter, fut abbé de Saint-Martin, de 1580 à 1588 (Gallia christ., XI, col. 726).– En l'année 1(511, on retrouve, à Rouen, un Pierre Hardouyn, sculpteur. (Ch. de Beaurepaire, Dernier recueil de notes hist., 1892, p. 24.) En 1620, le prieur et les religieux de Saint-Ouen de Rouen s'entendent avec Pierre Hardouyn, architecte et maître peintre et sculpteur, pour l'exécution « d'une grande et riche contretable à placer sur le principal autel du magnifique temple et église de leur abbaye ». Ce projet ne reçut pas d'exécution. (Ch. de Beaurepaire, Notes hist. et archéol., 1883, p. 182.) Ce Pierre Hardouyn est-il le même que


L'église des Andelys a pu recueillir quelques épaves de la Chartreuse de Gaillon, fondée en 1571 par le vieux cardinal de Bourbon, notamment une Mise au tombeau, réunion de sept statues presque colossales. Il y a dans le Christ mort une souplesse si vraie et dans ses traits une majesté si sereine; dans la sainte femme debout, portant des parfums, une telle grandeur; dans Joseph d'Arimathie et Nicodème tant de robustesse; en un mot, dans le groupement des personnages tant d'aisance et de noblesse, qu'il faut bien sentir là la pensée et la main d'un maître. Mais ce maître, quel est-ilt Jusqu'à cette heure on l'ignore. On a parfois attribué cette œuvre à l'époque Louis XIII; nous pensons qu'il faudrait remonter un peu plus haut et rechercher l'artiste parmi les contemporains de Germain Pilon et de Barthélemy Prieur.

Pendant tout le XVIe siècle, Gisors fut le centre d'un mouvement artistique important; aussi n'est-il peut-être pas, en Normandie, d'église qui offre, pour celui qui travaillait à Sées vers 1585? C'est fort possible; mais alors il faudrait admettre que le Pierre Hardouin que l'on voit paraitre, avec d'autres maîtres sculpteurs-peintres de Rouen, tels que Pierre et Guillaume Abraham, Jacques et Abraham Perdrix, etc., dans un procès intenté, en 1646, aux maitresgardes du métier de menuiserie (Ch. de Beaurepaire, Mélanges hist. et archéol., 1897, p. 3;i9), était son fils ou son neveu; autrement, Pierre Hardouyn, qui travaillait à Sées vers 1585, à l'âge de vingt-cinq ou trente ans, aurait eu, en 1646, prés de quatre-vingt-dix ans. Reste une autre hypothèse, celle de Pierre Hardouyn, déjà âgé en 1585, et père ou parent du Pierre Hardouyn qui travaillait à Rouen au XVII" siècle.


cette époque, un meilleur champ d'étude que SaintGervais et Saint-Protais, surtout si l'on considère, d'une part, que deux ou trois générations d'architectes, les Grappin, y ont travaillé de 1521 à 1584, et de l'autre, que les comptes de dépenses relatives à la construction et à la décoration de l'église sont presque intégralement conservés dans les archives de la fabrique. De 1511 à 1513. Pierre des Aubeaux, de Rouen, exécute les figures du Trépassement de la Vierge dans la chapelle de l'Assomption; il est assisté de trois autres imagiers, Pierre Lemonnier, Mathurin Delorme et Jean de Rouen; ce dernier fut employé par des Aubeaux à décorer le mausolée du cardinal d'Amboise (1). En 1536, Nicollas Coulle, imaginier, sculpte les douze apôtres avec le Christ que l'on voit encore sur les flancs de la tour septentrionale il recevait 4 livres 10 sols pour chacune de ces statues, qui mesurent de 8 à 9 pieds; il va sans dire que la fabrique fournissait la pierre (2). Il eut, dans cette même année, la commande des statues des sept Vertus, de saint Gervais, saint Protais, saint Luc, sainte Anne et autres. La plupart de ces statues subsistent encore aujourd'hui. C'est Jean Grappin (1) M. l'abbé Blanquart, L'imagier Pierre des Aubeaux, p. 11. (2) « Il a esté paié à Nycoullas Coulle, ymaginier. douze ymages en fasson d'apostres avecque l'ymage de Nostre Signieur posées en la tour de ladite église, estant de viij à neuf piés de hauteur chacun ymage, au pris de iiij livres x sols la piesse ». De Laborde, Documents inédits tirés des archives de SaintGervais et Saint-Protais, dans les Annales archéol., t. IX, p. 206.


qui taille, en 1542, les figures qui garnissent les voussures du grand portail (1).

Il me reste à vous parler, Messieurs, d'une autre école locale, moins connue que celle de Gisors, mais dont les œuvres ont un accent très personnel c'est l'école de Verneuil-au-Perche (2). Dès les premières années du XVIe siècle, elle prouve sa vitalité par une œuvre importante, la Mise au tombeau de NotreSeigneur, dans l'église de la Madeleine, empreinte de ce réalisme franco-flamand que nous avons remarqué à Louviers. A Notre-Dame de Verneuil, une Pietà peut être attribuée aux sculpteurs du Tombeau de la Madeleine; le saint Christophe colossal, œuvre nerveuse et vibrante, rappellerait plutôt l'influence d'Albert Durer et de l'école allemande (3). La note est plus originale dans les superbes statues de sainte (1) L. Régnier, La Renaissance dans le Vexin, p. 48; de Laborde, Documents inédits, etc., p. 308.

(2) Toute école locale de sculpture prend naissance dans le chantier d'une cathédrale, d'une église importante, ou d'un château seigneurial. Il en fut ainsi à Verneuil. Vers le commencement du XVIe siècle, quand on commença à construire l'énorme tour de la Madeleine, le maître de l'œuvre dut employer de nombreux sculpteurs, ornemanistes et imagiers. La besogne achevée, plusieurs sculpteurs demeurèrent dans le pays et furent occupés dans les paroisses de Verneuil et des environs. Le XVI" siècle est, du reste, l'époque où la statuaire, comme la peinture sur verre, tend de plus en plus à s'isoler de l'architecture et à former un art indépendant.

(3) On peut rapprocher le saint Christophe de Verneuil du Samson tuant un lion, gravé sur bois par A. Durer (B. 2), ou bien encore du saint Christophe en pierre de la cathédrale ùe Cologne; les analogies sont intéressantes à étudier.


Suzanne, de saint Denis, de saint Martin et de saint Jacques; le drapé y est traité d'une façon absolument magistrale.

Les deux églises de Verneuil renferment, en outre, quelques statues en bois d'une époque un peu postérieure, notamment le Christ en croix, avec la Vierge, saint Jean et sainte Madeleine, un saint Roch, deux petits prophètes qui se ressentent, si parva licet componere magnis,- de l'influence de l'école, encore mal définie, à laquelle on doit les Saints de Solesmes. L'exécution de toutes ces statues en bois doit se placer aux environs de 1550. Or, dans le « Registre de la Confrérie de l'Assomption dans l'église de Notre-Dame de Verneuil », j'ai rencontré le nom de « Gabriel Lhoste, tailleur d'images », roi de la Confrérie en 1558. Serait-il téméraire d'attribuer à cet imagier, fixé dans le pays, puisqu'en 1578 on trouve un Philippe Lhoste, son fils peut-être, chapier en l'église de Notre-Dame et chapelain de la Confrérie, les nombreuses statues en bois qui portent indubitablement l'empreinte du même ciseau? `~ Il n'y a pas lieu de pousser plus loin cette revue des écoles locales de statuaire normande.

Pendant la Renaissance, les Italiens avaient développé chez nous le goût de formes déjà adoptées soit dans le Milanais, soit à Florence ou à Sienne, mais le changement ne s'était pas fait brusquement; le nouveau style avait été approprié par les maîtres français à nos convenances et à nos besoins, et avait, en quelque sorte, revêtu un caractère national (1). (1) L. Palustre, Ca Renaissance en France, 1. 1, introd., p. 8.


Cette belle sève française, qui avait longtemps vivifié toutes les branches de l'art, va s'épuiser, ou plutôt, se trouver altérée et détournée par les pratiques d'un art étranger. Le culte presque exclusif de l'antiquité classique, les formules raisonnées de la rhétorique de la peinture et de la sculpture « imposeront à tous une esthétique abstraite, sans affinité, le plus souvent, avec les caractères de la race » (1).

Un critique d'art très indépendant et très perspicace, Thoré, a prétendu qu'il n'existait pas, à proprement parler, d'ancienne école française de peinture (2). Ici, il faut bien s'entendre. Au XVI8 siècle, il y avait une véritable école française de peinture, dont les principaux représentants, les Clouet, ont laissé des chefs-d'œuvre d'habileté et de sincérité dans l'interprétation de la figure humaine les portraits de François Ier, de Saint-Gelais, de Charles IX et de sa femme, Élisabeth d'Autriche, au Louvre, et le superbe petit François Ier à cheval du Musée des Offices, à Florence. Mais il faut bien admettre qu'au XVIIe siècle, les peintres sont tous des Français ita(1) H. Lemonnier, L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin, Paris, 1893, p. 20.

(2) W. Burger, Trésors d'art en Angleterre, Paris, 1865, p. 323 et suiv. « Il faut avoir le courage de le dire la peinture n'est pas chez nous ce qu'elle est en Italie un art indigène. C'est une plante étrangère qui s'est acclimatée dans notre pays, mais qui n'étant pas rustique, comme dirait le botaniste, a besoin d'abri, de soins et d'une chaleur officieuse. Les Français ont été toujours plus sculpteurs et plus architectes qu'ils n'étaient peintres et musiciens ». Charles Blanc, Les Beaux-Arts à l'Exposition universelle de 1878, Paris, 1878, p. 183.


lianisés. Fréminet reste seize ans en Italie, Vouet quatorze ans. Stella vingt ans. On fait honneur à Mignard en le surnommant le Romain; Le Brun, l'arbitre de l'art français sous Louis XIV, est archiromain. Tous n'ont qu'une ambition, suivre une école et un style étrangers. Et pourtant, l'heure était singulièrement choisie de tourner vers l'Italie ses regards et ses espérances. « Florence, indigente au milieu des anciens trésors qu'elle ne comprenait plus, demandait l'aumône à Jacopo da Empoli et à Passignano Bologne était en proie aux Carraches; l'Albane y cherchait la grâce fade; le Guide allait régner, et avec lui le groupe des maîtres déclamatoires ), (1). A part quelques peintres au tempérament plus personnel, à l'âme plus sereine, comme Nicolas Poussin et Claude Gellée, qui sont bien à nous, quoiqu'ils aient vécu et soient morts en Italie, presque tous les artistes qui ont produit en France durant le XVIIe siècle et une partie du XVIIIe, ont été tour à tour florentins. romains, bolonais mais français, point. L'influence italienne avait fait de la peinture française un art de seconde main et de reflet.

Comment la plupart des sculpteurs, avides de renommée et de commandes officielles, auraient-ils échappé à cet engouement universel, puissamment encouragé, d'ailleurs, par l'Académie (2), qui (1) Paul Mantz, La Peinture française, t. I, p. 280. (2) « L'Académie a créé deux choses également fâcheuses l'unité et la pédagogie. Cela tient beaucoup à Le Brun, à


entraînait tous les artistes vers l'Italie et les soumettait aveuglément à la domination absolue d'un art pédant et dégénéré? Ils allèrent donc à Rome demander des leçons aux maîtres en vogue, étudier l'antique, ce qui était excellent, et aussi, ce qui l'était infiniment moins, l'antiquité traduite et commentée par Ammanato, l'Algarde (1) et le BerLouis XIV, à Colbert. Ces trois esprits ne concevaient rien en dehors de leur idéal particulier, et comme ils dominèrent sans réserve l'Académie, ils se servirent d'elle pour faire disparaître à peu près tous les genres qui ne rentraient pas dans leur conception du Beau. Quant à la pédagogie, la compagnie,' mise en possession du monopole de l'enseignement, la fixa tout naturellement dans le sens prétendu classique, auquel Le Brun affectait de se rattacher. Or, rien de plus factice, de plus faux, ajoutons le mot, de plus pauvre que cette pédagogie. Elle ne comprenait pas l'antiquité, qu'elle connaissait fort mal, dont elle ne pénétrait pas l'esprit; elle ne connaissait rien de la nature, ni de la vérité psychologique; elle ramenait tout, la pensée, l'expression, l'exécution, à des formules. Alors disparurent la personnalité, l'individualisme; tout se coula dans le même moule ». H. Lemonnier, L'Art français sous Richelieu et Mazarin, p. 197.

(1) « Les nombreux sculpteurs, employés par Grégoire XIII, par Sixte V, par Paul V, les Landino, les Valsoldo,lesMariani,lesBonvicino, déjà précédés par des maîtres plus illustres, par l'Ammanato et par d'autres praticiens, sectaires dégénérés de MichelAnge, avaient porté, dans la sculpture, des vices de tous les genres, roideur et manière dans les poses, exagération et sécheresse dans les contours, recherche et froideur dans l'expression ». Éméric David, Recherches sur un ouvrage de M. le comte Cicognara, dans Histoire de la sculpture française, 1862, p. 253. « Presque tous les artistes du XVIIe siècle connurent l'Algarde, dont la réputation fut aussi grande qu'elle est oubliée


nin (1). A ces contacts, les artistes français purent acquérir une plus grande science du dessin et du modelé. une habileté et une souplesse de main incontestables la plupart y perdirent leur personnalité si bien que beaucoup de leurs œuvres semblent sortir d'un moule primordial et uniforme, froid et correct (2). Des dieux, des déesses, des héros antiques, des symboles obscurs, des allégories vides et pompeuses voilà ce que produisit de préférence, sans trêve et sans lassitude, l'art du XVIIe et du XVIIIe siècle on appelait cela le style académique.

Avec Watteau, Chardin, Greuze, Gros, Géricault, aujourd'hui. Si nous cherchons, à travers des nuances et des diversités, les caractères communs à l'art italien entre 1600 et 1640, nous arrivons aux conclusions suivantes. Cet art, quoi qu'on en ait, dérive de la Renaissance; il dérive d'elle beaucoup plus que de l'antiquité, ou bien, si on le préfère, il ne dérive de l'antiquité qu'à travers la Renaissance. Quant aux artistes qui voulurent établir des principes raisonnés, les Carrache, par exemple, ils invoquèrent avant tout, non pas les Grecs et les Romains, mais leurs interprètes du XVI' siècle. De là, chez eux, une antiquité factice ». H. Lemonnier, L'Art français, etc., p. 85 et 86.

(1) « Quelques-unes de nos erreurs nous furent apportéts du dehors.- Le Bernin régnait dans Rome lorsque le grand Colbert y établit, en 1665, l'Académie de France. Les jeunes français, formés les premiers à cette école, y puisèrent quelques bons principes; mais ils en rapportèrent aussi des idées fausses ». Éméric-David, Recherches sur l'art statuaire, 1863, p. 289. En deux mots, le Bernin fut un grand artiste, mais un mauvais maître.

(2) Nous voulons signaler ici la note générale de la statuaire


Delacroix, il y eut vraiment une école française de peinture. Avec Puget. Coysevox, Houdon, Rude, David d'Angers et toute la pléiade de nos grands sculpteurs contemporains, la statuaire française a affirmé, d'une manière éclatante, la supériorité de notre génie national dans les arts plastiques; et les œuvres de Carpeaux, de Barye, de Bonnassieux, de Guillaume, de Falguière, de Barrias, de Mercié, de Delaplanche, de Chapu, de Dubois peuvent, sans péril, soutenir la comparaison avec ce que les grands maîtres de la Renaissance ont produit de plus noble et de plus beau.

J'ai fini, Messieurs. Je m'excuse d'avoir soumis votre bienveillante attention à une aussi longue épreuve; dans cette esquisse sur la statuaire en Normandie, il me fallait entrer dans de nombreux détails, dont la nomenclature ne laissait pas d'être aride. Je m'estimerais heureux si j'avais pu faire passer dans vos esprits la conviction qui est la mienne qu'il a existé une statuaire normande au moyen âge, moins magistrale, assurément, que celle de Paris, de Chartres ou de Reims, mais qui, néanmoins, mérite qu'on s'y arrête et qu'on l'étudie.

Les Normands ont été de grands architectes nos cathédrales, nos châteaux, nos monuments publics pendant ces deux siècles, et le commencement du nôtre, qui a également connu de ces classiques renforcés. Mais il n'est que juste de reconnaitre que ces divers siècles ont produit des sculpteurs de sang vraiment français, originaux et indépendants à leurs heures Jacques Sarrazin, Simon Guillain, Girardon, les Coustou, Bouchardon, et Puget, le plus grand de tous.


en sont la preuve. La Normandie a compté aussi parmi ses enfants des peintres illustres Poussin, les Jouvenet, les Restout. Tournières, Lemonnier, Géricault, Millet, Ribot; d'habiles graveurs: Lasne, Bacheley, Le Mire, Hyacinthe Langlois, Brévière, Bertinot, Delaunay; des miniaturistes charmants Le Suire, Duchesne, Saint, Mme de Mirbel des musiciens célèbres Le Vavasseur, Choron, Boïeldieu, Auber. Elle a également produit une légion de sculpteurs et de statuaires au XIV siècle, les inconnus auxquels on doit les merveilleux portails de la cathédrale de Rouen; au XV", Jean Lescot, Pierre Lemaire, Jean Le Hun, Jean Audis, Raymond des Aubeaux; au XVIe, Pierre des Aubeaux, Jean Théroulde, Richard Le Roux, Michelot Descombert, Pierre Lemasurier, Gabriel Lhoste, et probablement Jean Goujon (1); au XVIIe, les frères Anguier, Pierre Lefaye, Jean Drouilly; au XVIIIe, Guillaume Cousin, François Le Masson; au XIXe, Le Véel, Le HarivelDurocher, Lechesne, Mélingue. Je ne nommerai pas les vivants, ils sont trop nombreux; et la jeune école, brillamment représentée à Caen et à Rouen, montre que la veine est loin d'être épuisée. Il m'est donc permis de tirer cette conclusion, toute à l'honneur de notre province que le Normand, si positif qu'on le suppose et qu'il soit, est profondément artiste, et que rien de ce qui touche aux arts ne lui a été étranger. {l) A. de Montaiglon incline à penser que Jean Goujon était d'origine normande. Voir: Gazette des Beaux-Arts, 1885, 1" janvier, Jean Goujon et la vérité sur la date et le lieu de sa mort, par A. de Montaiglon, p. 21.


RAPPORT

SUR

LES TRAVAUX DE L'ANNÉE Par M. Gaston LE HARDY.

Vice-Secrétaire.

MONSIEUR LE DIRECTEUR,

MESDAMES,

MESSIEURS,

Le règlement prescrit au secrétaire de faire à cette séance un rapport sommaire des travaux produits pendant l'année écoulée.

Nul n'a plus que moi le sentiment de ma complète insuffisance à remplir la fonction dont s'acquittait si bien M. de Beaurepaire; mais, puisqu'il faut qu'elle soit tenue, et que j'ai eu le tort d'obstruer trop longtemps la place de vice-secrétaire, je viens faire de mon mieux aujourd'hui, jusqu'à ce que demain on veuille bien me relever de mes obligations.

La Société vient de distribuer à ses membres le XXe volume de son bulletin. Ce sera, hélas! le dernier dont la composition aura été dirigée par M. de


Beaurepaire. Il y a réuni des travaux qui, tous, ont une véritable valeur historique.

Vous y trouverez d'abord, grâce à M. Fernand Engerand, une bibliographie très complète sur cet étrange abbé de Saint-Martin, dont la vanité maladive a trop ridiculisé les véritables qualités. Qu'il me soit permis d'y signaler en passant un détail intéressant pour ceux qui cherchent, en dehors des historiens officiels ou officieux, le sentiment public vrai sur les répressions sanglantes des mouvements populaires qui agitèrent la Normandie, et bien d'autres provinces, contre l'avènement de la fiscalité. L'histoire sérieuse des Nu-Pieds et de leurs exterminateurs, Gassion et Séguier, reste à faire. L'importante étude du R. P. Alfred Hamy sur les Jésuites de Caen est pleine d'intérêt. Elle est ornée de plusieurs photo-gravures, dont l'une représente les bâtiments où est notre musée il y a en outre un plan des jardins et des terrasses de la Préfecture, héritière indirecte des RR. PP. Jésuites.

Puisqu'il a été fait pour nous, nous nous approprions le savant discours de M. Gaston Paris sur la littérature normande avant la réunion de la Normandie à la France.

L'article aussi rempli d'humour que d'érudition que M. Lair nous a donné sur Malherbe à Paris est trop intéressant pour ne vous être pas particulièrement signalé.

Notre ancien président, M. Raulin, a restitué


d'une manière définitive la personnalité de celui auquel nous devons la merveilleuse flèche de notre église Saint-Pierre. C'était bien un Normand, et non un Anglais que Nicolas Langlois, et il ne fut pas seulement l'architecte, mais aussi l'insigne bienfaiteur de l'antique paroisse.

La consciencieuse étude de M. l'abbé Bourrienne sur la famille du Chemin précède le texte d'une curieuse autobiographie d'un gentilhomme du Cotentin au XVIIe siècle. Le journal de Luc Duchemin, l'un des nombreux arrière-neveux de Jeanne-d'Arc en Normandie, donne maint détail curieux sur l'administration de la province, et encore sur les Nu-Pieds. Luc du Chemin était le beau-frère du fameux abbé de Saint-Martin, et ses accès de naïve vanité ne sont pas pour faire oublier cette alliance.

Enfin, nous devons signaler encore dans le même volume l'étude sur le Présidial de Caen par M. Pierre Carel, qui a joint à son très intéressant travail un véritable livre d'or de l'ancienne magistrature caennaise.

Parmi les travaux qui ont été lus dans nos réunions mensuelles, on comprendra que je veuille rappeler d'abord la note de notre regretté secrétaire sur l'inscription de la cloche de Corbon. M. de Beaurepaire n'appartenait pas à l'école hypercritique. Sa profonde érudition archéologique, et la rectitude de son jugement lui assuraient une compétence incontestable, et il a établi que la cloche, où on avait


cru voir une date du XIII* siècle, a été fondue en 1625.

M. de Panthou nous a lu plusieurs chapitres de sa magistrale étude sur Évrecy, et son travail constituera un type de monographie locale.

M. l'abbé Masselin a entrepris d'élucider la géographie de notre région au IIIe siècle il a tracé avec une sagacité parfaite le réseau des voies de communication qui portèrent le progrès romain, et les premières semences de la civilisation chrétienne dans nos contrées.

M. Pierre Carel a donné de précieux détails sur une découverte de sarcophages antiques trouvés au long de la route de Saint-André-de-Fontenay à Tourville, dans la traverse du village qui jalonne l'emplacement de la ville des Viducasses.

M. Raulin, notre ancien président, nous a fait connaître deux pièces intéressantes que ses recherches persévérantes et toujours fécondes lui ont fait découvrir

1° Un curieux placard de 1799 portant règlement de l'instruction publique dans le Calvados Le testament d'un généreux marguillier de Saint-Pierre de Caen, léguant à sa paroisse un calice d'une valeur extraordinaire.

Nous avons été heureux de saluer les succès de deux de nos confrères.

L'Académie Française a récompensé l'étude de


M. Armand Gasté sur la fameuse Querelle du Cid, en lui attribuant le prix de 2.000 francs de la fondation Saintour.

Notre jeune confrère M. Fernand Engerand a reçu de l'Académie le prix Marcel lin Guérin pour le travail très intéressant et très documenté qu'il a donné sur l'étrange et quasi légendaire personnage que fut Ange Pitou. M. Engerand l'a représenté tel qu'il fut. plus héroïque que sa généalogie, et n'ayant jamais déserté la lutte ni émigré. Ce chansonnier joua maintes fois sa vie sous la première République pour restaurer la monarchie, et quand la monarchie fut restaurée, il mourut de misère.

M. l'abbé Masselin me pardonnerait peut-être, mais vous ne me pardonneriez pas si j'omettais de rappeler aujourd'hui sa publication dans la Revue Catholique de Normandie des lectures qu'il nous a faites sur l'ancien collège du Mont, devenu le collège des Jésuites. Aujourd'hui, l'archaïque et pittoresque bâtiment est celui où l'administration départementale donne une bienveillante hospitalité à nos réunions ordinaires et à nos collections.

La destinée des monuments historiques de notre pays n'a jamais trouvé notre Société indifférente. Elle a eu dernièrement à remercier M. le marquis de Maillé d'avoir donné à notre musée deux pierres armoriées, fouillées avec un art remarquable par des artistes du XVI' siècle, qui avaient décoré la chapelle seigneuriale de Bréville.

La Société s'est associée de tout cœur à la demande


présentée au Ministère des Beaux-Arts pour obtenir le classement de Saint-Étienne-le-Vieux comme monument historique.

Il y a une cinquantaine d'années, M. de Beaurepaire le rappelait en faisant l'éloge de M. Hettier ce furent les antiquaires, MM. Charma, Le Flaguais, Georges Bouet, Bourdon, et les autres, qui sauvèrent la vieille église d'une destruction radicale. Espérons que les efforts des successeurs de ces vrais patriotes et de ces vrais antiquaires obtiendront que le monument soit sauvé de la ruine. Puisse-t-il devenir un jour le musée où l'on exposera les débris du passé, capables de servir à l'instruction de l'avenir. La tradition d'offrir une médaille de la Société à chacun des élèves des lycées de Normandie qui ont obtenu le premier prix d'histoire dans la classe de rhétorique, a été maintenue.

Ces médailles ont été remises à

MM. Marie (Pierre), du lycée de Caen.

Richer (Maurice), d'Évreux.

Quoniam (Henri), – de Cherbourg. Emmanueli (François), – de Coutances.

Messager (Pierre), d'Alençon.

Prée (Albert), – de Rouen.

Piganiol (André), du Havre.

Quelqu'un d'entre eux viendra peut-être un jour montrer parmi nous son amour de la science du passé.


En attendant, nous avons reçu dans nos rangs MM. Joseph et Raphaël Bourdon, sculpteurs caen nais; l'abbé Laigle, vicaire à Vaucelles le Rév., Père Compaing, recteur de l'École Saint-François d'Évreux, et Joseph Guillaume, ancien élève de l'École des Chartes.

Comme membres correspondants, vous avez inscrit sur vos listes D. Ramon O'Callaghan, chanoine et archiviste du chapitre de Tortosa en Catalogne M Tourtel, bachelier en sciences ecclésiastiques, ministre à Guernesey.

L'an dernier, Messieurs, M. de Beaurepaire faisait asseoir ici en notre fauteuil d'honneur M. le comte de Contades.

M. de Beaurepaire est mort le 8 juin, M. de Contades le 10 juillet.

Je ne vous parlerai pas de M. de Beaurepaire. Le souvenir de ses qualités exquises reste vivant ici. M. Émile Travers s'est chargé de vous présenter l'histoire de ses nombreux et importants travaux, où la solidité de la science le disputait à la distinction native, impeccable, d'une forme toujours aussi éloignée de toute vulgarité que de toute désobligeance, pétillante d'originale finesse et d'aimable humour.

Le comte Gérard de Contades était né à Angers en 1846. Il était entré dans la carrière diplomatique puis, s'étant retiré au château de Saint-Maurice-duDésert qu'il tenait de sa mère, il s'adonna aux recherches historiques. Avec MM. de la Sicotièr«


Le Vavasseur, Appert et quelques autres savants, il fonda, en 1882, la florissante Société historique et archéologique de l'Orne. Il en fut dès l'origine le vice-président, et en était le président depuis la mort de M. de la Sicotière. C'était un travailleur intrépide et d'une scrupuleuse exactitude. L'an dernier, nous avons admiré ici l'élégance ferme et sobre du discours où il nous raconta La fin d'un dandy, nu Georges Brummelà Caen.

C'était un gentilhomme de haute distinction, c'était un chrétien sans alliage, et sa mort a mis en deuil tout un pays. La Société de l'Orne nous donnera bientôt une biographie de M. de Contades, et une bibliographie de ce bibliographe intrépide. Nous avons perdu trois autres de nos anciens directeurs

MM. le marquis de Chennevières, Chabouillet, Boivin-Champeaux.

Le marquis Philippe de Chennevières-Pointel, né à Falaise en 1820, avait comme caractéristique un sentiment exceptionnel de l'art.

Il avait une plume fine et élégante. Depuis ses Contes Normands, qu'il signait du pseudonyme de Jean de Falaise, jusqu'à ses Lettres rurales, il a publié beaucoup de petits chefs-d'œuvre charmants. Mais le fond de sa vie a été la contemplation des œuvres d'art, et quand il fut appelé, en 1873, à la direction des Beaux-Arts, on eut le sentiment que cette nomination mettait a right man in a right place. Quand il en sortit, en 1878, l'Académie des BeauxArts l'appela à remplacer le baron Taylor.


En 1875, M de Chennevières vint présider notre séance annuelle, et son discours montra combien son cœur était fidèle aux gloires normandes. M. Chabouillet naquit à Paris, le 18 juillet 1814, dans une famille de savants. Il eut naturelfement la vocation de l'érudition. Il avait un oncle employé au Cabinet des médailles, un cousin conservateur au Cabinet des estampes, et un beau-père qui y travaillait. Il fut donc numismate de naissance, et à dixneuf ans publia en collaboration un Catalogue des poinçons, coins et médailles du Musée monétaire. C'était en 1833, et depuis ce laborieux a toujours travaillé.

Collaborateur éminent du Trésor de Numismatique et de Y Histoire des Monuments de l'Art Monétaire moderne, il pouvait compter sur la décoration de la Légion d'honneur.

Chose à noter, il la gagna sur le lugubre champ de bataille de juin 1848, et la paya bravement de son sang, en combattant dans les rangs des plus énergiques défenseurs de l'ordre social.

Le 2 décembre 1859, il remplaça Charles Le Normant à la tète du Cabinet des médailles.

Ce véritable savant a publié un nombre considérable de travaux dont tout le monde salue la conscience et l'autorité. M. Babelon a renoncé à en donner une bibliographie complète dans le savant article nécrologique qu'il a consacré à M. Chabouillet, dans la Revue Numismatique. Mais, dans cet article même, je relève un passage que j'ai désiré vous lire « fin honneur auquel M. Chabouillet fut très


sensible lui fut décerné par la Société des Antiquaires de Normandie, qui l'appela à présider sa séance annuelle à Caen, le 16 décembre 1886. Il prononça dans cette circonstance un discours sur les plus anciens deniers féodaux des ducs de Normandie, avec des notes additionnelles, qu'on n'irait pas chercher là, sur les artistes normands du XVIIe siècle. » La science profonde de M. Chabouillet a honoré notre société par une généreuse collaboration. C'était un devoir pour votre vice-secrétaire de saluer la mémoire de cet érudit dont la vieillesse honorée s'est éteinte le 5 janvier 1899.

M. Boivin-Champeaux, né aux Andelys le 28janvier 1823, est mort le 12 février au château de Champeaux. Ancien premier président de la Cour de Bourges, président de la Société de l'Histoire de Normandie, il avait été directeur de notre Société en 1887. Avocat général à Caen, puis procureur général à Poitiers et ensuite à Caen, ce haut magistrat a toujours été entouré d'un respect mérité. Il fut réformé en 1883, et se consola par l'étude. Son travail sur Ranulf Flambard. qu'il lut ici, fut accueilli avec le plus vif intérêt. L'histoire tumultueuse des évoques anglo-normands, et l'histoire de la Révolution dans le département de l'Eure, nous ont valu des études d'une importance, d'une hauteur de vue, qui en font des documents d'une valeur incontestable pour l'histoire de notre province.

Outre ces deuils, nous avons encore perdu cinq de nos membres dont j'ai à saluer la mémoire.


M. Beautemps-Beaupré était né à Saint-Pierre-deTerre-Neuve en 1823. Il est mort à Paris le 12 février dernier.

D'une famille dont le nom est glorieux dans la marine française, il entra dans la magistrature. Il fut nommé conseiller à la Cour d'appel de Paris, après avoir passé par Alençon, Avranches, Cherbourg, Troyes, Mantes et Chartres. Il a publié de nombreux travaux juridiques, et spécialement sur l'ancien droit.

Nous lui devons un travail important sur un manuscrit du XIVe siècle de la Coutume de Normandie, conservé à la Bibliothèque de Troyes, qui a été publié dans le tome XXIV de nos Mémoires.

M. Georges-Napoléon Baconnière de Salverte est décédé, âgé de soixante-six ans, le 10 février dernier. Il avait été maitre des requêtes au Conseil d'État, et était entré dans notre Société en 1888. Il s'occupait de questions généalogiques, et avait donné en 88 à notre bibliothèque un volume fort intéressant pour les anciennes familles du Domfrontais.

Georges Danzas était né à Rœderen, en Alsace, en 1860. Devenu caennais par son mariage, il est mort le 27 juin dernier. Nul cœur plus français. Vrai type de loyauté et d'élévation d'esprit, il était toujours prêt à donner son temps, sa peine et son travail à toute bonne entreprise. Il fut un des fondateurs de la Revue Catholique de Normandie, que voilà à sa 9' année. Conférencier distingué, il a en outre produit de remarquables études publiées dans divers


autres recueils, notamment dans la Revue d'Alsace. Chrétien, il est mort regardant la mort en face et sans ciller. C'était un caractère, et nul de ses amis ne pourra l'oublier.

Louis Tavigny était de mon temps un brillant élèvede notre École de droit, et remportait la médaille d'or.

Il est mort à Bayeux au mois de juillet. C'était le dernier représentant d'une de ces vieilles familles bourgeoises qui tiennent à leur cité par toutes les meilleures traditions, y réalisant un des types les plus achevés du vrai civisme.

Son cœur était à la hauteur de son intelligence. Magistrat, avocat, administrateur né de tous les organismes sociaux de Bayeux, il était entouré des respectueuses sympathies de tous. Il est mort à69 ans, et celui-làaussi est parti l'œil illuminé par la lumière d'une foi toujours fidèle, dans l'indomptable espérance de la justice.


NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

SUR

Eugène de ItoMllard de Beunpin Par M. Emile TRAVERS.

( FRAGMENTS )

La Société des Antiquaires de Normandiea éprouvé cette année des pertes douloureuses. M. Gaston Le Hardy vient de vous énumérer tous ces noms d'hommes distingués qui nous ont été chers à tant de titres et que nous avons dù enregistrer sur notre nécrologe. Parmi ces vides, aucun n'est plus profond, plus irréparable que celui laissé dans nos rangs par la mort de M. Eugène de Beaurepaire.

Cet homme, vraiment supérieur, était un modeste. Il avait exprimé le désir formel qu'aucun discours ne fût prononcé à ses obsèques à Caen. Toutefois, lorsqu'il a été déposé dans sa dernière demeure, au cimetière d'Avranches, M. Paul de Longuemare, secrétaire général de l'Association normande, a adressé


quelques paroles d'adieu à notre confrère, puis, dans les séances mensuelles de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen et de la Société des Antiquaires de Normandie, les présidents, MM. Vaudrus et Formey de Saint-Louvent, ont rappelé les services rendus à ces compagnies par M. de Beaurepaire. Forcément brèves, ces allocutions ne pouvaient suffire à rappeler tous les titres qu'il s'était créés à la reconnaissance des érudits, ni à énumérer ses nombreux ouvrages.

On a pensé que cette existence si bien remplie, que ces publications si variées devaient être l'objet d'une étude complète. On m'a confié la tâche difficile de la rédiger. J'ai accepté témérairement sans doute, mais avec reconnaissance; car je me suis rappelé que M. de Beaurepaire avait été l'ami et le biographe de mon père, et que, pendant plus de trente ans, il m'a traité moi-même avec une affectueuse bienveillance comme un collaborateur de ses recherches, comme un confident de ses intimes pensées.

Mais cette notice, qui sera suivie d'une bibliographie des œuvres de notre regretté confrère (1), comporte de trop longs développements pour vous être communiquée en entier dans cette séance.

Ce ne sont donc que quelques fragments d'une Notice biographique et littéraire sur M. Eugène de Beaurepaire que je vais avoir l'honneur de vous lire. (1) Elle sera publiée dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen.


Eugène-Hippolyte de Robillard de Beaurepaire naquit à Avranches le 31 janvier 1827. Il était filsaîné d'Hippolyte-Charles de Robillard de Beaurepaire et de Sophie-Antoinette Arondel de La Bréhoulière, qui tous deux appartenaient à d'anciennes et honorables familles de Normandie. L'un de ses arrière-grands oncles fut le P. Robillard d'Avrigny, 'procureur des Jésuites à Alençon. et historien réputé au commencement du XVIIIe siècle. M. Hippolyte de Beaurepaire, avocat distingué, mourut jeune il laissait six enfants en bas âge, dont l'éducation fut dirigée habi lement par une mère vaillante et dévouée.

Eugène de Beaurepaire, d'abord élève au PetitSéminaire de l'Abbaye-Blanche, termina brillammen ses études au collège d'Avranches. Dans ce dernier établissement, il eut pour professeur de rhétorique un homme dont il resta toujours l'ami et dont il écrivit plus tard la biographie, M. Edouard Le Héricher. C'était un de ces maîtres comme l'Université d'alors en comptait beaucoup, même en dehors des grands lycées. Modestes, laborieux, dévoués à leurs élèves, ils n'avaient pas de titres pompeux, leur enseignement était plus solide que brillant mais, quand leur classe était finie, ils ne croyaient pas leur tâche terminée. Le Héricher, bon humaniste, philologue ingénieux, passionné pour l'archéologie et pour la botanique, emmenait ses jeunes disciples dans d'interminables courses aux environs d'Avranches, les après-midi d'été et les jours de congé, et leur enseignait l'art d'employer agréablement leurs loisirs à des recherches littéraires ou scientifiques. Plus


qu'aucun de ses camarades, notre confrère profita des utiles leçons du maître et ne cessa de lui en témoigner son affectueuse gratitude.

Après avoir été reçu bachelier ès-lettres, M. de Beaurepaire vint à Caen suivre les cours de notre Faculté de Droit, et après avoir obtenu le titre de licencié, il passa quelque temps, à côté de son second frère (1), sur les bancs de l'École des Chartes. Il y puisa .dans l'enseignement de maîtres éminents les principes de saine critique qui ont caractérisé toutes ses recherches.

Revenu à Avranches vers 1851, il s'inscrivit au barreau de cette ville. Des débuts pleins d'heureuses promesses valurent au jeune stagiaire la bienveillance éclairée des chefs de la Cour de Caen qui, le 25 octobre 1852, le nommèrent juge suppléant près le Tribunal civil d'Avranches. puis, le 8 juin 1855, substitut du procureur impérial au même siège. Le 13octobre 1859, il fut appelé au poste de substitut à Alençon. C'est là qu'il s/3 lia d'une amitié que la mort seule a pu rompre avec M. de La Sicotière, l'habile avocat, son redoutable adversaire à la barre de la Cour d'assises, l'archéologue et le lettré dans le salon duquel se réunissaient chaque soir le monde élégant et les érudits alençonnais.

Devenu substitut du procureur général à Bourges, (1) M. Charles de Kobillard de Beaurepaire. archiviste de la Seine-Inférieure, correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ancien directeur de la Société des Antiquaires de Normandie.


le 23 mars 1864, M. de Beaurepaire passa quatre ans dans cette ville et fut enfin nommé conseiller à la Cour d'appel de Caen le 12 novembre- 1868. Sa carrière fut brisée par la loi de 18&3. En 1877, il avait reçu la croix de chevalier de la Légion d'honneur des mains du maréchal de Mac-.Mahon, lors du voyage en Normandie du Président de la République. Comme substitut du procureur général, M. de Beaurepaire fut appelé à prononcer le discours de rentrée à la Cour impériale de Bourges, le 5 novembre 1865. Les Commentateurs de la Coutume de Berry furent le sujet qu'il choisit et qu'il traita avec toute la sagacité de son érudition. Après avoir fait l'historique des coutumes du Berry, depuis les ordonnances de 1453 et de 1481, et de leurs commentaires jusqu'à celui de Gaspard Thaumas de La Thaumassière, il analysait et jugeait l'Histoire du Berry de ce jurisconsulte renommé qui a fort bien exposé « la nature précise des droits qui pesaient lourdement sur les classes populaires et qui, par le progrès naturel des choses, allèrent toujours en s'atténuant ». L'orateur consacrait ensuite un long passage à l'ami et au rival de La Thaumassière, à l'avocat Catherinot. Ce dernier a émis des idées originales qu'un économiste de notre temps ne formulerait pas d'une manière plus heureuse, et ses opinions sur la nécessité de refondre les coutumes pour arriver à l'unité de la législation sont judicieuses et patriotiques. M. de Beaurepaire terminait en faisant ressortir la grandeur de la réforme législative que tant de grands esprits avaient appelée de leurs vœux et qui a consacré, avec des


améliorations sérieuses, tous les principes sociaux et tous les intérêts légitimes.

Trois ans plus tard, l'auteur de ce discours en tira un petit volume La Thaumassière, sa vie, ses relations et ses œuvres.

A la Cour de Caen, M. de Beaurepaire fut chargé, en 1873, d'un Rapport sur le patronage des détenus libérés et d'un Rapport sur le Questionnaire de la Commission d'enquête à V Assemblée nationale relatif au système pénitentiaire, brochures imprimées par ordre de la Cour et qui furent l'objet de flatteuses appréciations de la part du Garde des Sceaux. De la carrière judiciaire de M. de Beaurepaire, un éloge bien mérité a été fait tout récemment dans une séance de la Société de l'Histoire de Normandie par l'un des hommes qui avaient été le mieux à même d'apprécier les hautes qualités et la science juridique du membre du parquet et du conseiller. M. Félix, ancien avocat général près de notre Cour d'appel et aujourd'hui président honoraire à la Cour de Rouen, que notre compagnie a placé à sa tête, il y a quelques années, comme directeur, s'est exprimé en ces termes

« II avait quitté le ressort de Caen pour revêtir la robe rouge à la Cour de Bourges. Désireux de se rapprocher des siens, le substitut du procureur général sollicitait sa rentrée à Caen. Ses succès d'audience l'avaient formé aux fonctions d'avocat général et une opinion unanime eût ratifié un choix conforme à ses désirs. Sur ces entrefaites, la vacance d'un siège de conseiller se produisit, et il consentit à une


nomination qui, tous alors le pensaient, lui conférait comme compensation le privilège de l'inamovibilité. « Je revois encore son arrivée à Caen dans ce milieu où l'attendaient et eu il devait se concilier de si durables sympathies la vivacité de son esprit, le tour piquant de sa conversation, l'exquise courtoisie de ses manières, la bonté innée qui perçait sous l'affabilité de l'abord, dont la timidité apparente trahissait la sincérité de l'émotion, sa pratique des affaires, son bagage bien fourni de jurisconsulte, le ton modéré d'une discussion où, respectueux des avis des autres, il se défendait d'y subordonner sa décision, la sûreté de son jugement, ces dons si exceptionnellement réunis lui assuraient bientôt dans la compagnie où il pénétrait et dont les anciens ne se livraient que lentement aux nouvelles recrues une influence aussi facilement subie qu'elle était modestement exercée. « II avait alors quarante et un ans son âgeetson talent permettaient de présager que l'avenir réaliserait les promesses du passé. A l'examen des procès civils et commerciaux, dont ses connaissances doctrinales démêlaient aisément les difficultés, son activité laborieuse n'avait pas tardé à joindre la présidence des assises, et dans cette délicate mission qui exige à la fois les qualités de l'homme du monde et du juge,ilavaitapportélasagacité, l'impartialité, lesangfroid, la fermeté mesurée, l'habileté indispensables pour assurer la sage direction des débats criminels. M. Eugène de Beaurepaire n'était pas de ceux qui regardent l'indépendance comme une vertu, il pensait que chez relui qui est appelé à disposer de la


fortune, de l'honneur et de la vie de ses concitoyens, elle ne diffère que par son nom de la probité vulgaire il ne la confondait point avec une opposition tracassière et systématique. Adonné tout entier aux obligations de sa charge, il n'avait, en aucune circonstance, fait acte public de politique, et la correction, la réserve de son attitude devaient le défendre contre l'injuste disgrâce qui l'expulsa d'un siège qu'il honorait par son intégrité. Cette mesure arbitraire et brutale, qui tentait de colorer d'une apparence légale la passion dont elle s'inspirait, pouvait froisser mais non abattre un cœur placé trop haut pour faiblir devant le triomphe de la violence, et il sortit du palais, où quinze ans durant il avait donné l'exemple du devoir professionnel scrupuleusement accompli, en possession de l'estime générale, plus fier que ceux qui l'en avaient banni, car sa conscience lui disait qu'il était irréprochable. La loi de 1883, en décimant la magistrature, a privé ses victimes de l'hommage public qu'il est d'usage de rendre annuellement aux membres retraités ou décédés des Cours d'appel en racontant la vie judiciaire de mon ancien collègue, j'aurais trahi la vérité et mes plus intimes sentiments si ma sincère protestation n'avait pas salué avec affection et respect la mémoire d'un des meilleurs parmi ces proscrits innocents ». J'ai cru devoir reproduire, sans en rien retrancher, ce qu'a dit M. Félix de la carrière judiciaire de M. de Beaurepaire et de la mesure qui vint l'interrompre prématurément. Une analyse eùt affaibli la haute portée de ces paroles qui expriment si bien votre


pensée, Messieurs, et, j'ose le dire, celle de tous ceux qui ont siégé à ses côtés, oui, de tous sans exception, car tous lui ont exprimé dans les termes les plus sincères et les plus sympathiques leur regret de se voir séparés d'un collègue chez lequel ils appréciaient le noble caractère de l'homme et les grandes qualités du magistrat.

Rentré dans la vie privée, M. de Beaurepaire recouvra, je ne dirai pas son indépendance il ne l'avait jamais abdiquée mais toute sa liberté. Il combattit le bon combat et s'occupa avec activité de nos compagnies savantes, ainsi que d'oeuvres philanthropiques et sociales. Bientôt, avec l'appui des sommités politiques du Calvados, il exerça une influence prépondérante sur la direction des esprits dans notre région. Il le fit avec une largeur d'idées, une correction, une courtoisie telles que, s'il rencontra de nombreux adversaires, il ne compta pas un ennemi. Dans les derniers mois de sa vie, notre ami avait été atteint d'un mal qui ne pardonne pas. Entouré des soins les plus tendres que lui prodiguaient Mme et iM"e de Beaurepaire, il supporta ses souffrances avec une résignation toute chrétienne et s'éteignit doucement dans la nuit du 8 juin 1899.

Des témoignages de douloureuses condoléances furent adressées à sa famille par tous ceux qui l'avaient connu. Aujourd'hui, je n'en citerai qu'un seul, la lettre que me faisait l'honneur de m'écrire, dès le 9 juin, M. Éd. Bocher, ancien préfet et ancien sénateur du Calvados


« Quelle triste nouvelle, mon cher Monsieur Travers et quelle douloureuse surprise elle me cause 1 « A sa correspondance devenue plus rare, et à l'écriture de ses dernières lettres, j'avais bien compris que la santé de M. de Beaurepaire était altérée. Mais combien j'étais loin de prévoir une fin aussi prochaine [ C'était à moi de le précéder dans la mort. Il y avait entre nous deux la distance de tant d'années, et son intelligence la seule chose que je voyais de lui –était toujours si vivante

« Je ne vous parle pas de mon chagrin, de mes regrets. Vous connaissiez mieux que personne toutes les qualités de cet éminent ami, tout ce qu'il valait par l'esprit et par le cœur, et quels liens m'attachaient à lui, et depuis tant d'années! Je comprends votre affliction, vous devez comprendre la mienne. « Je pense à celles qu'il laisse derrière lui, à ce double veuvage. Quant vous parlerez avec elles du cher disparu, que mon nom revienne parfois dans vos entretiens, comme celui d'un vieil et bien sincère ami ».

Au moment de sa mort, M. de Beaurepaire, qui faisait partie d'un grand nombre de sociétés savantes, était directeur de l'Association normande, secrétaire général de la Société française d'Archéologie et de la Société des Antiquaires de Normandie, ancien président de l'Académie des Sciences, Arts et BellesLettres de Caen, correspondant du Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, président du Conseil d'administration du Musée Mancel, etc.


Partout il laisse un vide impossible à combler, et lourde sera la tâche de ceux appelés à recueillir son héritage dans nos diverses compagnies. Ils pourront occuper ses fonctions, ils ne le remplaceront pas.

Telle fut la vie' de M. de Beaurepaire il me reste à vous parler de ses œuvres.

Il n'est guère de sujet dont cet esprit curieux ne se soit occupé archéologie, histoire littéraire, critique d'art, bibliographie, éditions savantes d'œuvres inédites ou peu connues, recherches sur la Révolution, etc. Son érudition ingénieuse, son esprit humoristique, son style impeccable lui assurent l'un des premiers rangs parmi les écrivains normands du XIX° siècle.

Ses publications se comptent par centaines. Les énumérer simplement ici serait une tâche ingrate et je me bornerai à vous en signaler quelques-unes dont l'analyse permettra de juger de la fécondité, de la variété, de la souplesse de son talent, de la patience de ses recherches, de l'étendue de son savoir. En étudiant les travaux de M. de Beaurepaire, publications de caractères parfois fort différents, il n'est point possible de suivre l'ordre chronologique. Je m'efforcerai de les grouper d'après leur sujet, mais je serai obligé souvent de les réunir sous la rubrique des compagnies savantes auxquelles elles furent destinées.

A peine, ses études achevées, M. de Beaurepaire était il revenu dans sa ville natale qu'il était admis


dans la Société d'Archéologie, de Littérature, Sciences et Arts d'Avranches, à laquelle Édouard Le Héricher a donné, pendant plus de quarante ans, une heureuse et féconde impulsion. Il collabora avec ardeur aux travaux de cette compagnie et ne cessa jamais d'entretenir avec elle d'étroites relations. Pour elle, il écrivit successivement des Notes pour servir à l'histoire archéologique de l'ancien diocèse d'Avranches, qui lui fournirent plus tard le thème d'articles de La Nornaandie monumentale et pittoresque; Les Sermons de Maurice de Sully, d'après un manuscrit de l'abbaye de Jurmèges puis Le Théâtre au collège d'Avranches dans le courant des X VIIe et X VIlle siècles; une analyse des Manuscrits du docteur Cousin, vieil annaliste avranchais; enfin il édita, avec de bonnes introductions, Les Miracles du Mont Saint-Michel, fragment d'un mystère du XIVe siècle, et L'Union d'Amour et de Chasteté, curieux poème de l'apothicaire Aubin Gautier.

Pour cette Société encore, il composa deux œuvres originales l'Étude sur la Poésie populaire en Normandie et spécialement dans l'Avranchin et Garaby de La Luzerne, d'après de nouveaux documents. Vous savez tous, Messieurs, le rôle important joué par cet aimable gentilhomme dans le monde lettré de la ville de Caen au XVII, siècle.

Un décret de 1852, rendu sur le rapport du ministre de l'Instruction publique, avait ordonné la publication des Poésies populaires de la France, mal étudiées jusqu'alors et trop longtemps dédaignées, disait-on. M. de Beaurepaire voulut réunir celles de l'A-


vranchin et les commenta avec beaucoup d'esprit. « II est impossible de se le dissimuler, écrivait notre confrère, les chansons normandes rappellent assez peu les ballades de la Flandre ou les Barzaz Breiz, et il faut une certaine indulgence pour bien apprécier ces compositions informes qui plaisent précisément par leur négligente rusticité. Il y a là, en effet, toute une veine d'idées enfantines, bizarres, charmantes ou malicieuses, qu'un critique de mauvaise humeur pourrait facilement prendre pour de la platitude, de la grossièreté ou de l'affectation ». On ne saurait mieux dire cependant je serais tenté de trouver ce jugement un peu trop indulgent. Sans doute, nous recueillons avec soin les chansons trop rares que garde encore la mémoire des vieux habitants de nos campagues. « II s'y rencontre de temps en temps, comme le constate M. de Beaurepaire, d'utiles renseignements pour l'étude des mœurs et des anciens usages, ainsi que de vifs souvenirs de nos gloires et de nos malheurs passés » mais, quand ces couplets ne sont pas l'altération de chants composés par quelque rimeur des temps passés, il ne s'y trouve aucun art, et sans art il ne peut y avoir de poésie. Je n'ai jamais bien compris ce que l'on entend par art populaire, par poésie populaire. Sans doute, il y a des races primitives qui sentent plus fortement que d'autres les beautés de la nature, dont l'imagination est plus vive, dont l'esprit est plus ouvert aux conceptions de l'art. Mais celui-ci ne se développe que dans un milieu préparé par une lente progression de la culture intellectuelle. Natura non facitsaltum.


Le génie lui-même ne peut produire de chefs-d'œuvre que dans un état social avancé. L'art populaire, la poésie populaire sont des expressions spécieuses dont les termes jurent d'être accolés ensemble. Je ne suis pas seul à le penser. Et pour ce qui est des ballades de la Flandre et des fameux Barsaz Breiz, remaniés sans doute par leurs éditeurs, plus que ceuxci ne l'avouent, le peuple n'a pu les créer. Quant à nos chansons normandes, elles n'ont pas. 'eu la fortune d'être revues et corrigées par des savants, et elles sont restées à l'état d'oeuvres informes. Ce sont parfois des documents historiques; elles n'ont rien à démêler avec la poésie. Le travail que M. de Beaurepaire leur a consacré n'en a pas moins une très haute valeur et, il y a quelques mois, un libraire parisien le sollicitait d'en préparer une seconde édition. Il me faut revenir en arrière, car ce n'est pas la Société d'Avranches qui a eu les prémices des travaux de M. de Beaurepaire.

Je ne dirai rien de ses essais de journaliste, alors qu'il était étudiant en Droit. On pourrait retrouver, dans les collections de L'Intérêt public et de L'Ordre et la Liberté, quelques articles où s'essayait sa plume agile et spirituelle.

Mais bientôt après il entreprenait des publications plus sérieuses dans un recueil dont son frère, déjà archiviste de la Seine-Inférieure, était un des plus appréciés collaborateurs. La Revue de Rouen imprimait en effet, en 1851 etl852,une Notice sur Jean Vauquelin de La Fresnaye et l'Histoire de deux sonnets. Le premier de ces articles sur le vieil auteur nor.


mand qui fut le gendre de notre historien, M. de Bras, tout intéressant qu'il soit, n'est qu'une œuvre de débutant, il faut bien le reconnaître. La biographie et les œuvres de Vauquelin avaient déjà été étudiées par Victor Choisy(l); elles devaient l'être d'une façon définitive par le baron Jérôme Pichon (2), puis par Julien Travers (3), qui a réédité toute l'œuvre du magistratpoète. Mais, si la notice de M. de Beaurepaire renfermait quelques inexactitudes, il n'en avait pas moins su « rendre hommage au patriotisme du citoyen, au zèle et au désintéressement du magistrat, à l'incontestable talent du poète » (4) qu'était Vauquelin de La Fresnaye.

Quant à {'Histoire de deux sonnets, c'est le piquant récit de la querelle qui s'éleva en 1649 entre les Uranins et les Jobelins Le normand Isaac de Benserade avait, dans un sonnet, paraphrasé les souffrances du saint homme Job; dans un autre, Voiture avait célébré Uranie.

La Cour se partagea sur le mérite de ces deux œuvres; la province s'en mêla. Ce fut une bataille (1) Victor Clioisy, Jean Vauquelin de la Fresnaye, poète du XVI- siècle; Falaise, 1844, in-8° de 22 p.

(2) Baron Jérôme Piclion, Notices biographiques et littéraires sur la vie et les ouvrages de Jean Vauquelin de La Fresnaye et Nicolas Vauquelin des Yveteaux, gentilshommes et poètes normands (/356-/C49); Paris, 1846, in-8» de 68 p.

(3) Les diverses l'oésies de Jean Vauquelin, sieur de LaFresnaie, publiées et annotées par Julien Travers; Caen, 1800-1870, 2 vol. gr. in-8° et Œuvres diverses, en 'prose et en vers, de Jean Vauquelin de la Fresnaie, précédées d'un Essai sur l'auteur et suivies d'un Glossaire; Caen, 1872, gr. in-8°. (4) Julien Travers, Essai sur la vie et les œuvres de Jean Vanquriin p. 4.


formidable de sonnets, de madrigaux, d'épigrammes, de comédies pour et contre. Les Jobelins comptaient dans leurs rangs le prince de Conti, Mme de Brégy et la princesse Palatine; les Uranins, Mme de Saintot, Mlle de Rambouillet et la duchesse de Longueville, la spirituelle grande dame dont le goût sûr exerçait alors une sorte d'omnipotence littéraire. La duchesse en avait appelé au jugement de l'Académie française, qui, rendue sage par les suites de la querelle du Cid, renvoya les parties devant le public. La Sorbonne fit de même. L'affaire car c'était vraiment une affaire partageait la France en deux factions opposées et la polémique en était venue à des procédés inouïs. Mme de Longueville tenta un dernier effort. « A cette époque, dit M. de Beaurepaire, la jeune Université de Caen jouissait d'un renom considérable elle renfermait dans son sein des hommes d'une science incontestée; l'administration en était parfaitement entendue, et les professeurs s'efforçaient, par leurs travaux, de propager sans cesse sa réputation. La ville abondait en hommes d'un commerce agréable, d'un esprit poli et de mœurs élégantes; Mme de Sévigné leur décerne un magnifique éloge dans ses lettres, et le poète Jean du Rosset il) ne rencontre (1) O Caen fertile en beaux esprits,

Qui dans un si petit pourpris

Dont ta muraille t'environne,

Surpasse le renom vivant

Dont se vont sans cesse élevant

Venouse, Mantoue et Verone,

Parmi tant de belles cités

Qui vantent leurs félicités

O que tu dois être superbe,

produisant trois soleils nouveaux

Mon Bertaut et Desiveteaux,

Et l'incomparable Malherbe.


jamais le nom de Caen sans entrer dans i;n enthousiasme sincère, mais dont les transports nous paraissent aujourd'hui légèrement exagérés. Ces quelques mots suffisent à expliquer pourquoi Mme de Longueville, dont le mari avait le gouvernement de Normandie, et qui, d'ailleurs, avait été parfaitement reçue lors de son passage à Caen en 1648, songea naturellement à cette ville lorsque la Cour, la Sorbonne et l'Académie française lui eurent fait défaut. Ce fut après la discussion solennelle qui eut lieu à la Cour, en présence du Roi, que Mme de Longueville, embrassant définitivement ce parti, proposa et fit accepter, pour trancher le différend, l'arbitrage souverain et sans appel d'un des hommes les plus remarquables de la ville de Caen, du savant Antoine Halley ». Celui-ci accepta et, après s'être entendu avec Messieurs les poètes et autres beaux esprits de la ville >, soumit le procès aux cinq facultés réunies en chambre du Grand Conseil, à l'occasion de la semaine palinodale. On décida d'abord que les deux sonnets étaient parfaits et que la prélation de l'un ne pouvait pas faire injure à l'excellence de l'autre puis l'assemblée, à une forte majorité, proclama la supériorité du sonnet d'Uranie. Grâce à ce jugement, la duchesse et les partisans de Voiture triomphaient. Intrigue de salon, combat poétique, cette rivalité de sonnets a fourni l'occasion à M. de Beaurepaire, de débuter brillamment dans cette carrière de l'érudition qu'il devait parcourir de la manière la plus brillante. A son arrivée à Bourges, le jeune substitut du


procureur général était entré dans la Société historique du Cher; mais, à la suite de dissentiments qui s'étaient élevés dans cette compagnie, il la quitta pour fonder, avec son ami M. le marquis des Méloizes et divers archéologues de la région, la Société des Antiquaires du Centre, dont il fut le premier secrétaire. Il mit cette association sur la voie de succèsqni durent encore, et écrivit pour elle des rapports sur les travaux annuels de ses membres et des articles sur Les fouilles de la Touralte, près Dun-le-Roy, sur Une mission de la ville de Bourges à la Cour en i 667 et sur Le puits funéraire de Prunelles, ainsi qu'un article très important sur le jurisconsulte La Thaumassière et sur La justice révolutionnaire à Bourges.

A partir de son retour à Caen, M.. de Beaurepaire qui, depuis longtemps collaborait aux recueils de la Société des Antiquaires de Normandie, prit rang parmi ses membres titulaires, fut élu aux fonctions de président en 1871, et, en 1873, à celles plus délicates de secrétaire.

Pendant un quart de siècle, vous l'avez vu à l'œuvre, Messieurs. 11 me suffit de vous le rappeler. Toutes les phrases élogieuses qu'à cette occasion j'adresserais à la mémoire du meilleur et du plus affectionné des confrères resteraient au-dessous de la vérité. L'aménité de ses relations avec les membres de notre compagnie, l'activité qu'il déployait dans la correspondance et dans l'organisation de nos séances mensuelles faisaient de lui le modèle des secrétaires.


Quand l'ordre du jour était un peu mince, il tirait de son portefeuille un manuscrit dont la lecture était le charme de la réunion. Aucune des questions dont vous vous occupez ne lui était étrangère, et ceux d'entre nous qui allaient le consulter obtenaient toujours de lui le renseignement attendu, le conseilutile pour mener un travail à bonne fin.

Parlerai-je de ses rapports annuels sur les travaux de la Société, de la précision de ses notices nécrologiques, de l'analyse si exacte des études lues dans nos assemblées? Vous avez encore présent dans votre souvenir le dernier qu'ici même, il y a un an, il vous a présenté, dans un style élégant et châtié, avec une netteté d'esprit, qui étaient loin de faire présager la fin prochaine de cette lumineuse intelligence. Et ces rapports, vous le savez, Messieurs, n'étaient point de simples compte-rendus administratifs, ce qu'on pourrait qualifier de compte moral de la Société des Antiquaires de Normandie il en profitait presque toujours pour traiter, avec son indiscutable compétence, un des problèmes ardus de l'archéologie ou de l'histoire de notre province.

Dans les mémoires in-4° de notre Société se trouvent huit travaux très importants de M. de Beaurepaire.

Son Étude sur Guillaume de Saint-Pair1, poète anglo-normand du XW siècle, a été réimprimée avec quelques variantes en tête du Roman du Mont-SaintMichel de ce trouvère, publié par Francisque Michel. M. de Beaurepaire y développe l'idée que la part de Guillaume de Saint Pair dans cette oeuvre consiste à


avoir mis en rimes françaises l'histoire latine qu'il a trouvée dans un manuscrit du Xe siècle et d'y avoir ajouté quelques détails. Mais si le but du poète était de favoriser les pèlerinages au Mont-Saint-Michel, ses vers sont infiniment précieux pour l'historien qui y trouve mille détails sur la fondation du fameux monastère, ses privilèges, ses vicissitudes et ses traditions.

Les extraits annotés du Tombel de C.hartrose et du Chant du Rossignol, poèmes mystiques du XIVe siècle J ne sont pas moins intéressants. La première de ces compositions rentre dans la catégorie des poésies dévotes et légendaires la seconde commente, comme certains « volucraires », les propriétés fabuleuses prêtées au rossignol par les anciens naturalistes. Je citerai encore en passant des Notes sur une découverte de monnaies françaises et étrangères « Bacilly, près Avranches sur des Fouilles entreprises à Avranches en 4855 et 1856 et sur des Découvertes de pavés émaillês, sujet dont notre confrère s'est plusieurs fois occupé.

En 1858, voici un nouveau travail d'histoire littéraire et qui nous intéresse vivement, nous autres Normands, c'est Olivier Basselin, Jean Le Houx et le Vaudevire normand. M. de Beaurepaire a, l'un des premiers, établi que, si l'existence d'Olivier Basselin et son rôle littéraire ne peuvent être mis en doute, il n'en est pas de même des œuvres qui lui ont été attribuées. Leur facture est celle des poésies bien authentiques de Jean Le Houx; celui-ci n'est pas l'éditeur, mais bien l'auteur des Chants nouveaux du


Vaudevire. On sait que cette question des vaudevires et du rôle de Basselin dans la lutte des patriotes normands contre les Anglais a soulevé de vives polémiques et fait verser des flots d'encre. On sait aussi que notre savant confrère M. Armand Gasté a eu le dernier mot dans cette querelle.

Les Documents sur la captivité et la mort de Ditbourg dans la cage de fer du Mont-Saint-Michel ont permis à M. de Beaurepaire de rectifier la vérité historique si singulièrement outragée dans les récits de la captivité de ce personnage, ainsi que dans les jugements sur son caractère. Il établit que Dubourg naquit en 1715 et mourut en 1745, qu'il était Français et non Hollandais, catholique et non protestant, célibataire, et que son emprisonnement a duré, non pas cinq ans, mais un an et dix jours. C'était un intrigant peu estimable, vendant sa plumeaux cours étrangères et trahissant son pays dans d'odieux pamphlets, le Mandarin chinois, entre autres. Arrêté à Francfort et conduit au Mont-Saint-Michel, il y finit ses jours dans une de ces cellules de bois que la passion a fort improprement qualifiées de cages de fer. Le Livre des curieuses recherches du Mont-SainctMtchel, de Thomas Le Roy, moine bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, ce précieux recueil de documents sur la célèbre abbaye, était resté trop longtemps inédit. M. de Gerville et les abbés Lecanu et Desroches l'avaient consulté avec fruit'. C'est un grand service rendu à l'histoire de notre province par M. de Beaurepaire que l'édition qu'il vous a donnée des parties essentielles de cet ouvrage. « Thomas


Le Roy, a dit notre confrère, est un annaliste, mais c'est aussi et surtout un de ces esprits que La Bruyère, dans la langue de son époque, eût appelé un curieux, et qu'avec plus de précision nous nommons aujourd'hui un archéologue. Il s'est, d'ailleurs, admirablement peint sans s'en douter, lorsqu'avec une bonhomie naïve, il a pris la peine de nous expliquer les lacunes et les imperfections qu'il avait découvertes dans l'œuvre si correcte et si bien ordonnée de son prédécesseur Dom Huynes »,

A coup sùr, le travail le plus précieux que M. de Beaurepaire ait accompli pour notre Société, c'est l'édition du Journal du sire de Gouberville, publié sur la copie dit manuscrit original faite par M. l'abbé Tollemer. Notre confrère y a joint une savante introduction qu'il a complétée et refondue, en 1893, avec ce sous-titre Étude sur la vie rurale en Normandie au XVI' siècle.

Le Journal'de Gilles de Gouberville, gentilhomme campagnard du Cotentin, est le plus important des Livres de raison. Il nous montre à vif les mœurs parfois singulières de la noblesse normande et nous donne les plus utiles détails sur l'administration des terres et l'agriculture, il y a trois cents ans, sur les usages, la nourriture, le mobilier, les passe-temps, la chasse, la manière de voyager, les procès et la justice, les monnaies ayant cours, voire même sur la médecine, et enfin sur nombre de faits historiques, tels que les armements de corsaires contre les Anglais et sur les commencements du protestantisme en Basse-Normandie.


Tous ceux qui, depuis dix ans, ont voulu étudier le X VIe siècle et la vie intime de nos pères ont compulsé le Journal de Gilles de Gouberville et lu l'Introduction magistrale qui le précède. Celle-ci est lecomplément du savant ouvrage du frère de l'auteur, M. Charles de Beaurepaire, je veux parler des Notes et documents concernant l'état des campagnes de la Haute-Normandie dans les derniers temps du moyen âge, livre qui fait lui-même suite à l'Étude sur la condition de la classe agricole et l'état de l'agriculture en Normandie au moyen âge de M. Léopold Delisle, le premier des érudits de la France contemporaine.

Quant aux articles plus ou moins étendus publiés dans notre Bulletin in-8", par M. de Beaurepaire, ils sont fort nombreux, surtout depuis que vous l'aviez élu au secrétariat. Ce sont d'abord des comptes-rendus de découvertes et de fouilles accomplies dans notre province, des notes bibliographiques sur les ouvrages qui vous étaient adressés, des rapports sur des expositions d'objets anciens, sur une foule de sujets rentrant dans le cadre de vos études et une vingtaine de mémoires divers, tels que Les fresques de Saint-Cénery la Note sur la découverte de bijoux, mérovingiens, à Moult, ce trésor de premier ordre qui est l'honneur de notre musée et y attire tant de visiteurs De quelques objets de décoration intérieure du cloître et de l'église du Mont-Saint-Michel; La fonderie de Port-en-Bessin et le cimetière gaulois de Mondeville; Cimetières mérovingiens en Basse^Normandie Les carrelages funéraires


Note sur deux maisons de la ville de Caen Les fresques de Vaucelles; Le Matrologe de la Charité de la Très-Sainle-Trinité La Chanson des fauxNobles; Le ComledeClsle el sescorrespondants; "• Le Marquis de l'Isle; documents sur la campagne d'Italie en 1783-1731; Les découvertes de l'église de Savigny La incidents relatifs à l'application d'un règlement pour les prisonniers d'État au MontSaint-Michel.

De ces diverses études, la plus considérable est celle qu'il donna au Bulletin en 1866 sous ce titre Du rôle du grotesque dans les concours palinodiques le Festin des princes, David Ferrant et la Muse normande. C'est un chapitre d'une histoire des Palinods qu'il avait entrepris d'écrire.

Comme celui de Caen et de Dieppe, le Puy de Rouen avait un objet essentiellement religieux le couronnement de poésies en l'honneur de l'ImmaculéeConception de la Sainte-Vierge. Mais, dès les premiers temps, parmi les pièces offertes à Rouen au prince du Puy, figurèrent des compositions bouffonnes lues solennellement à l'issue de la cérémonie et au repas pantagruélique qui la suivait. Là, une boite d'anis ou une bouteille de liqueur offerte par le prince récompensait des sonnets, des ballades, des chants royaux, bachiques ou grivois, parfois même assez licencieux et presque toujours écrits en langage purinique ou gros normand, c'est-à-dire dans le patois des chabrenas et des artisans voisins de l'Eau-deRobec. Pendant plus de vingt-cinq ans, quelques auteurs restés anonymes, mais surtout l'imprimeur


David Ferrand, composèrent chaque année nombre de pièces de ce genre et « aucun document, selon nous, dit M. de Beaurepaire, n'éclaire d'une plus vive lumière la physionomie, à coup sùr fort étrange, de ces cérémonies du Puy, où, à côté des ardeurs d'une théologie militante et des subtilités prétentieuses d'une versification surchargée de règles, la gaîté gauloise trouvait moyen de reprendre ses droits et de se donner carrière ».

M de Beaurepaire analyse rapidement le fameux Inventaire général de la Muse normande, et ses observations judicieuses donnent une idée exacte de cette œuvre si singulière où les événements contemporains sont racontés et appréciés avec une verve endiablée Rien n'est à négliger dans le recueil de David Ferraud. C'est bien le sentiment du populaire qui éclate à chaque vers, sans que l'auteur fasse parade de visées politiques. Sous le style grotesque de ces pièces, on voit percer souvent le mécontentement des pauvres diables que les guerres étrangères ou civiles ont ruinés, ou que la famine menace. Que de passages curieux sur le siège de La Rochelle, la bataille de Rocroi, la prise de Perpignan, les émeutes de Paris, les pillages des campagnes, les « grabuges de Rouen » Que d'anecdotes piquantes sur de petits événements qui se passent sur les bords de la Seine et du Robec, narrées par des personnages auxquels donne une vie intense cette Muse qui, à force de gaité, atteint à un sublime d'un genre tout spécial Nous avons là une mine de renseignements sur l'état des esprits en Normandie pendant le XVII.


siècle, mine qu'il serait impardonnable à un historien, si grave qu'il soit, de négliger.

M. de Beaurepaire avait donc été bien inspiré en signalant ce livre, où M. Floquet avait déjà trouvé le sujet de ses Anecdotes normandes, et que, grâce au zèle de la Société rouennaise de Bibliophiles, M. A. Héron a réimprimé, en l'accompagnant de notes très complètes et d'un savant glossaire qui n'ont rien laissé d'obscur sur les faits mis en rimes puriniques par David Ferrand (1).

En 1875, M. de Beaurepaire communiqua à la réunion des Sociétés savantes à la Sorbonne un autre chapitre du livre qu'il projetait. Dans Les derniers jours du Puy des Palinods en Normandie, il explique que le Palinod de Caen fonctionna encore en 1792, parce qu'il était une sorte d'annexe de l'Université. Dans ce dernier concours, les poésies royalistes se mêlèrent aux poésies républicaines; toutes, d'ailleurs, sont emphatiques et respirent la sensibilité fausse et prétentieuse à la mode du jour. L'histoire du concours du 17 messidor an II est étrange, Les règles et les emblèmes ont été bien modifiés, et il est curieux de connaître les motifs qui déterminent alors les juges à couronner l'ode sur le Berceau républicain et à rejeter une épitre sur Y Immortalité de l'âme. (1) La Muse normande de David Ferrand, publiée d'aprës les Livrets originaux, 1625-1635, et l'Inventaire général de 1655, avec Introduction, Notes et Glossaire, par A. Héron. Rouen, 1801-1894, 5 vol. pet. in-'i» (Société rouennaise de Bibliophiles). ).


Ayant succédé en 1885 à M. L. de Glanville comme directeur de l'Association Normande, M. de Beaure. paire apporta le plus grand soin dans l'organisation des Congrès de cette compagnie, dont l'Annuaire renferme de lui des discours et des toasts pleins de savoir et d'à-propos, et toute une série de biographies, de notes archéologiques et littéraires et de comptes- rendus d'expositions. C'est pour ce recueil qu'il a, pendant près de dix ans, écrit Les Artistes normands aux salons de Paris, pages d'une critique spirituelle et judicieuse, qu'il faudra consulter quand on voudra bien connaître les oeuvres des peintres et des sculp.teurs de notre province à.la fin du XIXe siècle. Dans le même recueil figure un morceau d'une finesse exquise sur quelques écrivains normands, portrait pris sur le vif de deux maîtres ciseleurs de la prose et des vers, le marquis de Chennevières et Gustave Le Vavasseur.

Il rédigea aussi pour cette Association, en 1884, un Rapport sur la situation agricole en Normandie, résumé où sont indiqués clairement, avec des moyens possibles pour y remédier, les causes d'une crise dont nous souffrons depuis trop longtemps.

Je viens de citer de M. de Beaurepaire des comptes.rendus d'expositions. Ceux relatifs aux exhibitions rétrospectives étaient pour lui l'occasion de s'occuper, -– et avec quelle compétence • – des arts industriels du passé. Amateur éclairé. il avait réuni une collection peu nombreuse, mais renfermant des pièces hors ligne de faïences de Rouen et de Nevers.

Un jour, à la suite de je ne sais quelle exposition


de faïences de l'époque révolutionnaire, il avait démontré que celles-ci étaient intéressantes 'au point de vue documentaire, mais n'offraient rien d'artistique et n'étaient pour la plupart que des produits à bon marché d'une industrie en décadence. Chamfleury, le spirituel et paradoxal écrivain réaliste, qui s'était fait le prophète de la céramique républicaine, se fâcha tout rouge et la polémique prit un ton assez aigre. A la fin, l'auteur des Bourgeois de M olinchart, à bout d'arguments, s'écria Médire de ces assiettes est une profanation ce sont des reliques! Du -moment où ce sont des reliques, répartit M. de Beaurepaire, comme j'ai toujours respecté les reliques, je m'incline ». Les rieurs furent de son côté.

Il convient aussi de mentionner le discours que M. de Beaurepaire prononça, le 31 juillet 1870, dans la séance générale de la Société de l'Histoire de Normandie, dont il était alors président d'honneur. Le sujet choisi par lui, les études historiques dans notre région, l'amena à rendre un hommage mérité aux érudits et aux Bénédictins qui collaborèrent, au milieu du dernier siècle, à la rédaction de la Gallia christiana, et aux travailleurs qui, sous la Restauration, provoquèrent la renaissance des études retrospectives en Normandie. Il y donnait une biographie courte, mais substantielle, et l'analyse des principales œuvres de l'abbé de La Rue, de Ch. de Gerville et d'Auguste Le Prevost. Après ces esquisses nettement tracées, il signalait avec autorité les éclatants services de MM. Léopold Dclisle, Siméon Luce et


Chéruel, auxquels on doit tant d'oeuvres de premier ordre.

Plus tard, il publia pour la même compagnie, axec une introduction et des notes, l'Histoire générale de l'abbaye du Mont-Saint-Michel au péril de la mer, œuvre jusque-là inédite de Dom Huynes. Malgré tout leur mérite, je ne dirai rien ici des éditions données par M. de Beaurepaire pour la Société des Bibliophiles normands et pour la Société rouennaise de Bibliophiles, telles que Les belles et pieuses conceptions de François de Vauborel, d'Avranches, poète et théologien du XVIIe siècle, aux idées bizarres et qui, par parenthèse, était son cousin, ni des Marionnettes chez les Carmes déchaussés de lin uen, représentation de la Passion en 1677, et dont l'introduction renferme de curieuses observations sur la scène de l'Ensevelissement du Christ, telle qu'elle était interprétée, dans beaucoup d'églises, au moment de la Renaissance, ni de la réimpression des Palinodz, Chantz royaulx, Ballades, etc., recueillis en 1523 par Pierre Vidoue, ni de l'édition des Satires inédites de Garaby de La Luzerne. Je me bornerai aussi à rappeler que, secrétaire général de la Société française d'Archéologie, notre confrère rendit des services signalés dans l'organisation des séances générales tenues par cette compagnie à Bourges en 1868, et dans celles du Congrès archéologique de Caen en 1883, pour lequel il rédigea un historique des monuments de cette ville.


Ici, je ne parlerai pas non plus de sa collaboration aux Mémoires de l'Académie de Caen où il a inséré des Notes sur un tableau de Jouvenet, une étude sur Les Satires de Sonnet de Courval, le poète-médecin virois dont il apprécie le talent sous son vrai jour, sans chercher à le réhabiliter plus que de raison, et enfin les Essais historiques des moinesde la congrégation de Saint-Maur au XVII' siècle rien non plus d'articles disséminés dans le Bulletin monumental, les Comptes-rendus des Congrès archéologiques, l'Annuaire de la Manche et bien d'autres recueils, ni de ceux lus par lui aux réunions de la Sorbonne. J'ai hâte, en effet, de dire un mot des travaux de M. de Beaurepaire sur un sujet qui le passionnait, l'histoire si peu connue encore de la Révolution en province et surtout le rôle des tribunaux répressifs durant cette période.

Ses fonctions lui avaient permis de compulser tout à son aise les liasses des greffes criminels d'Alençon, de Bourges, de Caen et de Coutances il y avait fait de curieuses découvertes.

Il publia successivement des mémoires étendus La Justice révolutionnaire à Bourges; Le tribunal criminel de l'Orne pendant la Terreur; Le tribunal criminel de la Manche et la Commission militaire de Granville. Il y analyse avec impartialité la procédure et les arrêts de ces juridictions d'exception, ne passe rien sous silence et ilôtrit justement le rôle odieux des conventionnels en mission dans les départements, les Laplanche et les Le Carpentier, ces sinistres et grotesques proconsuls.


M. de Beaurepaire avait réuni de nombreux documents pour l'histoire de Caen à l'époque révolutionnaire. Au moment de la rédiger, il s'arrêta, estimant que bien des faits étaient trop récents pour parler de leurs acteurs, dont les noms, aujourd'hui honorablement portés, apparaissent, dans un passé si rapproché de nous, entourés d'une triste auréole. Mais, si des scrupules fort légitimes l'empêchèrent de composer un travail d'ensemble et de raconter tous les événements dont notre ville fut alors le théâtre, il a laissé du moins le tableau de quelques épisodes du plus haut intérêt. Ces articles, rédigés d'après les dossiers des Archives du Calvados, sont imprimés dans la Revue de la Révolution, dirigée par ses amis MM. Ch. d'Héricault et Gustave Bord. Ils n'ont malheureusement pas été tirés à part. Leur réunion serait le digne pendant des belles Études sur la Révolution dans le département de l'Eure, de M. le premier président Boivin-Champeaux. Nous aurions ainsi les bases définitives de l'histoire de notre province pendant la fin du XVIIIe siècle.

Après le récit des massacres du major de Belsunce et du procureur-général-syndic Georges Bayeux, qui ensanglantèrent la ville de Caen, M. de Beaurepaire cite deux exemples typiques de l'impuissance du Tribunal criminel du Calvados à faire respecter ses délibérations et l'exécution de ses jugements. Si les pièces des procédures authentiques n'étaient pas là pour attester les violences de la populace et la pusillanimité de magistrats relativement modérés, on prendrait tout cela pour des romans.


Mais quand on regarde de près ces temps troublés, n'y trouve-t-on pas à chaque instant des sujets de roman, où toutes les passions humaines sont en jeu? `~ Quoi de plus romanesque que l'existence du chevalier Destouches, cet agent des princes, livré par un pêcheur de Portbail, arraché à main armée de la prison de Coutances, la veille du jour fixé pour son exécution, et mort fou, quarante ans plus tard, dans notre asile du Bon-Sauveur? Barbey d'Aurevilly a trouvé là le sujet d'une œuvre palpitante, mais certains détails dramatiques, que son imagination a prodigués dans son livre, étaient-ils indispensables ? Non, peut-être, et la vérité historique, telle que nous l'a montrée M. de Beaurepaire, est tout aussi émouvante.

Et quelle aventure plus tragique que celle du vicomte d'Aché? De celle-là aussi, on a tiré des nouvelles pleines d'intérêt. Rapprochez-les du récit de M. de Beaurepaire; c'est lui qui vous frappera le plus vivement, et pourtant ce n'est qu'un simple résumé de rapports de police et de correspondances administratives; mais c'est un drame complet où se trouvent toutes les scènes, où aucun personnage ne manque. D'Aché, le royaliste ardent, traqué comme une bête fauve, et dont l'arrestation sur le territoire français serait une sentence de mort, aime M"" de Vaubadon, femme perdue de mœurs, vendue à la police impériale et qui le dénonce à Fouché. Une nuit, le vicomte se dirige ver's la côte, d'où il va regagner l'Angleterre. Des gendarmes, embusqués entre La Délivrande et Luc, le tuent sans qu'il ait


résisté et mutilent son cadavre pour le rendre méconnaissable C'est l'ordre, et les meurtriers et leurs chefs cherchent à faire le silence sur cet odieux guet-apens. L'autorité du Préfet est mise en échec; il s'en plaint en haut lieu, mais le duc d'Otrante le trompe et le calme. L'affaire est si bien étouffée que ce n'est que cinquante ans après qu'un chercheur comme. M. de Beaurepaire peut nous dévoiler la vérité. Hélas! un honnête homme, fût-il le préfet Caffarelli, est-il jamais de force à lutter contre un misérable tel que Fouché, ce- renégat de toutes les causes, prêt à toutes les besognes, maître en l'art de forger les complots, et dont un crime de plus n'arrêtait pas l'œuvre infàme et ténébreuse?

Vous avez pu juger, Messieurs, combien de travaux assurent à notre regretté confrère la plus honorable renommée, et l'on sait qu'à la veille de sa mort, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres accordait une de ses hautes récompenses au grand ouvrage de M. le marquis des Méloizes, Les Vitraux de la cathédrale de Bourges, postérieurs au XIIP siècle, dont une savante introduction, due à M. de Beaurepaire, augmente la valeur, ainsi que le proclamait M. Croizet, dans la séance solennelle de 1899. J'ai encore à vous rappeler ses articles dans La Normandie monumentale et pilloi4esque de l'éditeur Lemàle, du Havre, où il a décrit en artiste et en archéologue, une vingtaine d'églises et de châteaux


du Calvados, de l'Orne et de la Manche puis le Caen illustré, publié par le maître imprimeur F. Le Blanc-Hardel, qui a fait revivre dans notre cité l'art des grands typographes français.

Le Caen illustré est l'œuvre capitale de M. de Beaurepaire. Ses quinze chapitres traitent successivement des origines de la ville, du château, des deux grandes abbayes de Saint-Étienne et de la Trinité, des églises, des hôpitaux, des vieux et nouveaux couvents, de l'Université et de ses collèges, des hôtels et des maisons anciennes, des remparts, des édifices militaires et civils, enfin du Caen moderne. C'est donc, comme on le voit, une sorte d'encyclopédie consacrée à l'histoire et à l'archéologie d'une ville importante. J'ai longuement analysé ce livre dans le Bulletin monumental et je me suis efforcé d'en signaler tous les mérites. M. de Beaurepaire avait daigné m'en témoigner. sa satisfaction, même à propos de quelques divergences d'opinion que je m'étais permis de formuler et que je suis prêt à soutenir encore. Ainsi, notre eonfrère était disposé à croire qu'Hector Sohier, l'architecte de l'abside de SaintPierre, d'une des chapelles de Saint-Sauveur et des châteaux de Lasson et de Chanteloup, fut aussi celui de l'hôtel d'Escoville. Avec Palustre, l'auteur de La Renaissance en France, je persiste à penser que les belles demeures de Nicolas Le Valois et d'Étienne du Val sont, ainsi que le gros pavillon du château de Fontaine-Henry, dus à un architecte d'un incomparable talent, dont le nom inconnu sera dévoilé quelque jour par un heureux hasard.


Dans le Caen illustré, tout est à sa place, tout est décrit avec l'érudition la plus approfondie et la plus variée, tout est raconté avec un charme exquis et avec des sentiments qui honorent l'écrivain, qui, sa tâche terminée, nous dit « On ne sait pas assez à quel point nos anciens historiens avaient au cœur l'amour de la ville de Caen. En vivant familière- ment avec eux, nous nous sommes laissé gagner par la contagion et nous avons pris quelque peu de leurs sentiments. Nous serions amplement récompensé si nous pouvions les communiquer à ceux qui parcourront ce volume ».

Ces sentiments, les habitants de Caen les ont toujours partagés, quel que soit l'objet de leurs occupations et de leurs goûts. Ils y joindront désormais une inaltérable gratitude pour l'archéologue et le penseur qui a si magistralement mis en lumière les richesses artistiques et intellectuelles de leur ville. Un mot encore

Le tact exquis, l'impartialité, la sûreté des informations caractérisent les très nombreuses biographies dues à la plume de notre secrétaire. Vous connaissez celles qu'il consacrait dans ses rapports annuels à ceux que la mort effaçait de nos listes. Il était contraint de les faire courtes, mais avec quel art il retraçait en dix lignes la physionomie de nos confrères disparus: avec quel soin il rappelait leurs services et leurs travaux.

Il a laissé, d'ailleurs, d'autres biographies étendues et complètes. Elles ont toutes pour objet des hommes


qui, à des titres différents, ont fait honneur à leur pays natal: la Normandie.

Je citerai, entre autres, celles de Moisant de Brieux, le fondateur de notre Académie; d'Arcisse de Caumont, le créateur de l'archéologie monumentale de Raymond Bordeaux, l'érudit antiquaire; de Trébutien, l'éditeur de Maurice et d'Eugénie de Guérin; de Gustave Le Vavasseur, le poète que tant de fois vous avez salué de vos applaudissements enthousiastes enfin de Julien Travers.

Et quand la maladie a fait tomber la plume de sa main, M de Beaurepaire allait rédiger la biographie de son vieil et si cher ami, M. le sénateur Léon de La Sicotière, l'archéologue, l'historien, le critique, le bibliographe, auquel, comme à lui-même, rien de ce qui était normand n'était étranger, et qu'à deux reprises, à cinquante ans de distance, vous avez choisi pour directeur. Honneur rare et bien justifié De cette œuvre commencée, comme de beaucoup d'autres, hélas M. de Beaurepaire n'a laissé que des pages interrompues. Mais ces fragments ébauchés sont entre des mains pieuses, et de tous ses manuscrits où abondent tant de notes érudites, de renseignements inappréciables, d'aperçus ingénieux, les neveux de notre ami, dignes héritiers d'un nom doublement cher aux lettres normandes, tireront des œuvres définitives, telles que l'Histoire des Palinods de Caen et de Rouen et une nouvelle édition de La Poésie populaire en Normandie.

Je m'arrête, Messieurs. Et cependant, combien de


détails de l'existence de M. de Beaurepaire n'ai-je pas négligés? Combien de ses travaux et non des moins considérables -n'ai-je pas laissés dans l'oubli. Puissè-je avoir, du moins, dans'ces pages décousues, fait revivre un moment devant vous l'homme, le magistrat, l'écrivain, le confrère, en qui se rencontraient à un degré si éminent tous les dons du cœur et de l'intelligence et dont la perte nous laisse inconsolables.


LES TOMBEAUX DES MATIGNON A TORIGNI-SUR-VIRE

Par M. Armand QASTÉ.

Les touristes qui visitent la jolie ville de Vire ne sont pas peu surpris, en descendant du Musée, de voir, dans le jardin de l'Hôtel de Ville, au milieu d'un frais gazon, une statue de marbre, représentant un personnage en grand costume de guerre, à demicouché, appuyé sur son casque, et tenant dans sa main droite le bâton, ou du moins quelque chose qui ressemble assez au bâton de maréchal de France. La perruque indique un guerrier du temps de Louis XIV. Le nez, le menton ont été mutilés; la main gauche a été brisée (1), ainsi que le bout du pied gauche mais ce qui reste de cette statue est précieux, car elle est d'unexcellentstyle la main droite, notamment, est d'une rare élégance.

Tout indique une statue tombale.

Comment un pareil monument peut-il se trouver (1) Cette main se trouve, en assez mauvais état du reste, au Musée de Vire.


dans le jardin de l'Hôtel de Ville de Vire Telle est la question que bon nombre de voyageurs se posent. Est-ce qu'un maréchal de France, né à Vire, aurait été inhumé dans ce jardin? Non. Si la ville de Vire a fourni à la patrie française d'excellents soldats, aucun de ses enfants n'a obtenu le bâton de maréchal (1).

Il y a là une énigme. Essayons de la déchiffrer. Disons tout d'abord que cette statue tombale devrait être au Musée de Vire; mais comme on a craint, non sans raison, qu'un bloc de marbre de pareille taille ne fît céder le parquet et n'écrasât les lecteurs de la Bibliothèque, qui se trouve au-dessous du Musée, on l'a prudemment déposé au jardin. Cette statue, dis-je, devrait être au Musée, parce qu'elle a été léguée à cet établissement par un amateur bien connu des Virois de ma génération, M. Dupont-Cotelle. Or, d'après les renseignements qui (1) Les plus illustres soldats, auxquels Vire ait donné naissance, sont Guillaume Boyvin de la Martinière, né en 1745 et mort en 1820. Général de brigade en 1805, il prit à Lubeck le corps prussien de Blùcher. Il était baron de l'Empire et commandeur de la Légion d'honneur, et Etienne Brouard, né en 1761 et mort en 1833. D'abord avocat, il fit partie du second bataillon des volontaires du Calvados, et fit, en qualité de capitaine, la campagne de 1792 à l'armée du Nord. De l'armée du Nord, il passa à celle d'Italie. Désigné pour l'expédition d'Egypte, il resta à Malte, en qualité de chef d'état-major de la division Vaubois. Il prit part à la campagne de Russie, se distingua au passage du Bug, où il perdit l'œil droit. Il fut nommé général de brigade en 1805. Au retour de l'ile d'Elbe, Napoléon l*'i confia la division militaire dp N'antes.


m'ont été fournis, il y a quelques années, par M. Potier, conservateur du Musée de Torigni-sur-Vire (1). M. Dupont-Cotelle avait acheté cette statue, vers 1840, à Torigni, de l'acquéreur général des biens dépendant de la liquidation de la fortune du prince de Monaco (2).

Or. je dois ajouter qu'un des derniers comtes de Torigni, Jacques-François- Léonor de Matignon, épousa, en 1715, Louise-Hippolyte, fille aînée et héritière d'Antoine Grimaldi, prince de Monaco, « à charge par lui de prendre le nom et les armes des Grimaldi, sans pouvoir, ni lui, ni ses descendants, ajouter d'autres noms à celui de Grimaldi, ni d'écarteler, en changeant les armes » de sorte que Jacques-François-Léonor Goyon de Matignon devait s'appeler désormais Jacques-François-Léonor Grimaldi, prince de Monaco (3).

(1) Aujourd'hui décédé. M. l'abbé Uodefroy (Une célèbre baronnie normande. Évneux, 1897, p. 31) dit que cette statue fut longtemps la propriété d'une famille de Torigni.- M. C.-A. Fédérique, le dévoué conservateur ou plutôt fondateur du Musée de Vire, faisant appel à ses souvenirs,- m'écrit que M. Dupont-Cotelle avait acheté cette statue 400 francs. Les frais de transport de Torigni à Vire s'élevèrent à 100 francs. C'est en 1864 que cette statue fut léguée au Musée de Vire par M. Dupont-Cotelle, quelques semaines avant sa mort, arrivée le 2 juillet.

(2) Ne faut-il pas lire 1841, puisque c'est à cette date qu'est mort Honoré Vf (Voir l'abbé Godefroy, loc. cit., p. 42). (3) Lettres-patentes du 24 juillet 1715, renouvelées au mois de décembre de la même année, et enregistrées au Parlement de Paris, Je 2 septembre 1716. (Voir aussi l'abbé Godefroy



Donc, comme on le devine déjà, si la statue du. jardin de l'Hôtel-de-Ville de Vire vendue à 'Torigni, vers 1840, dépendait de la fortune du prince de Monaco, il y a bien des chances pour que cette statue représente un des membres de l'ancienne famille de Matignon, dont descendait le prince de Monaco, récemment décédé.

On sait, en effet, que la chapelle de l'église de Saint-Laurent de Torigni, dite du Chàteau, et la chapelle Notre-Dame, ou chapelle des Mausolées, (celle-ci bâtie derrière la mèrrle église par Françoise de Daillon de Lude, veuve de Jacques II, le grand maréchal) renfermaient les tombeaux de la famille de Matignon. On sait également que, le 12 septembre 1793, la municipalité de Torigni fit ouvrir les caves de la chapelle des Mausolées. « Les cercueils de plomb en furent ôtés et envoyés à Saint-Lô, où ils furent convertis en balles destinées à servir la résistance des républicains contre les marches, et les attaques d'un parti nommé les Chouans, qui voulaient rétablir la monarchie et les autels en France. (1) ». Le lendemain de la profanation des cercueils, l'armée républicaine, commandée par les généraux Sépher et Tilly, sous la conduite du député Laplanche, passa par Torigni pour se rendre à Granville (2). C'est Notice sur le maréchal Jacques II de Matignon. Évreux, 1896, 2» édit., p. 29.)

(1) Écrit en marge d'un ancien manuscrit; dont feu M. Potier a bien voulu m'envoyer quelques extraits. Granville fut assiégé par les Vendéens au mois de novembre 1793. (2) Voir la Notice sur le siège de Granville, par L. Quenault.


alors que « les soldats et des bandes de pillards se livrèrent à la destruction de toutes les œuvres d'art renfermées dans la chapelle des Mausolées (1). » Les lignes qui précèdent expliquent à quelle date et par qui la statue du jardin de l'Hôtel-de-Ville de Vire a été mutilée, car cette statue faisait, à n'en pas douter, partie des mausolées de l'église Saint-Laurent de Torigni.

Reste à savoir quel est celui des membres de la famille de Matignon que représente cette statue. Dans le manuscrit' du XVIIIe siècle, dont feu M. Potier m'a envoyé des extraits, on lit ce qui suit « Du côté septentrional de la chapelle Notre-Dame et en face de la porte d'entrée, est un autre tombeau, placé dans un retranchement formé dans l'épaisseur du mur, sur lequel Henri de Matignon est représenté avec son armure, en marbre blanc, couché sur le côté droit, la tête appuyée sur une main, et tenant de l'autre le bâton de maréchal. »

N'était ce détail la tête appuyée sur une main, on pourrait croire qu'il s'agit bien ici de notre statue. Le manuscrit ajoute « Henry, second du nom, fils aîné de François, né le 10 août 1633, et mort le 28 décembre 1682, fut comte de Torigni, marquis de Lonray et lieutenant-général pour le Roy au gouvernement de Normandie. Il mourut au château de Caen et fut inhumé à Torigni. La statue a été dressée par les soins de Françoise de la Luthumière, son épouse ». (1) Extrait d'uno lettre de M. Potier, du 6 avril 1893.


D'après une note de M. Potier, c c'est la statue de ce comte qui doit être à Vire ».

Mais une difficulté se présente, nous l'avons vu Si la statue de Vire tient bien de la main droite un bâton – le bâton de maréchal, peut-être ? elle n'a pas la tête appuyée sur l'autre main (1). Donc, il faut conclure, ou bien que l'auteur du manuscrit a très mal vu le mausolée d'Henri, comte de Torigni (2), puisque sa statue (si c'est elle qui est à Vire) n'a pas « la tête appuyée sur la main », ou bien que la statue de Vire représente un autre membre de la famille de Matignon, d'autant mieux qu'Henri ne fut point maréchal de France.

Faudrait-il voir dans cette statue (3), le frère puîné d'Henri, Charles-Auguste, « qui prit une part glorieuse aux grandes luttes de Louis XIV contre l'Europe coalisée (4) ? ». Ce fut lui, en effet, qui dirigea le corps expéditionnaire chargé d'accompagner et de soutenir en Écosse le fils de Jacques II, connu sous le titre de chevalier de Saint-Georges. Il reçut le brevet de maréchal de France le 48 février 1708, avant V embarquement Cette expédition si hardie ne devait pas réussir. « L'escadre arriva le 23 (1) Voir la phototypie, d'apivs l'excellent cliché de M. Emile Balle, de Vire.

(2) Mausolée qui était placé, comme on l'a vu, dans une cavité du mur.

(3) Comme on le croit à Vire. Autour de la statue, le jardinier a dessiné, à l'aide de fleurs, l'inscription Charles-Auguste de Matignon.

(4) Abbé Rodfifrov (op. cit.).


mars à l'embouchure de la rivière d'Edimbourg mais personne n'ayant répondu aux signaux, la flotte rentra à Dunkerque le 7 avril, et Jacques III revint en Flandres, où finit la campagne (1) ».

Mais je ne puis me dissimuler qu'ici surgit une difficulté nouvelle. A la fin de l'éloge consacré à Charles-Auguste, on lit dans l'Histoire généalogique et chronologique de la maison de France, etc. « Il mourut à Paris le 6 décembre 1729, et il est enterré aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques (2). Sans doute, on pourrait supposer que la famille de Matignon a fait mettre à Thorigni la statue de Charles-Auguste sur un tombeau vide.

On pourrait encore admettre, à la rigueur le tome V du Père Anselme étant de 1730 que le corps de Charles-Auguste fut rapporté à Torigni, de même que les restes de Léonor de Matignon, évêque de (1) Le président Hénault: Abrégé chronologique de l'Histoire de France, année 1708.

(2) Tome V, p. 180. Le Carmel de la rue Denfert-Rochereau, n° 25, occupe une partie de l'ancien Carmel, dit du faubourg Saint-Jacques, et même la partie la plus intéressante, notamment l'ancienne chapelle. Mais de cette chapelle, une des merveilles de Paris, disait-on, il ne reste plus rien qu'une crypte, dite crypte de Saint-Denis. L'église, qui était fort ancienne, et les tombeaux furent démolis à coups de mine, en 1793. On fit tout sauter, après avoir amassé de la poudre dans la crypte, dont la voûte vola en morceaux. On ne garde aucun souvenir, dans les soi-disant archives, ou dans la tradition, du tombeau de Charles-Auguste de Matignon, mort en 1729. (Je dois ces renseignements à l'obligeance du il. P. Chérot, S. J., bien connu par ses savantes recherches sur Bourdalnuc.)


Lisieux, mort à Paris en 1680, d'abord rapportés dans les caveaux de sa cathédrale, furent ensuite transférés à Torigni, dans la chapelle des Mausolées. Si l'on n'accepte ni l'une ni l'autre de ces suppositions, devons-nous voir, dans la statue de Vire, Charles, sire de Matignon, né à Torigni. en 1564, mort à Torigni, et enterré le 16 juin 1648! Le Père Anselme nous dit (1) qu' « en considération de ses 'services, le Roi lui accorda un brevet de retenue de maréchal de France, le 8 mars 1632 ». Du reste, dans l'inscription funéraire, conservée à Torigni, on lit « Louis XIII luy donna le brevet de. maréchal de France ». Mais si Charles est mort en 1648, le sculpteur, chargé d'exécuter sa statue, ne pouvait pas lui donner la vaste perruque que Louis XIV ne devait mettre à la mode que beaucoup plus tard (2). (1) Tome V, p. 306.

(2) M. F. Deschamps, dans sa Nolice sur Torigni (Saint-Lô, s. d.) dit que la chapelle des Mausolées contenait les tombeaux de Jacques II, maréchal de France, d'Odet de Matignon, amiral, de Charles de Matignon, lieutenant-général, d'Ileiiri de Matignon, lieutenant-général, d'Eléonore de Matignon, femme de Charles, de Léonor de Matignon, évoque et comte de Lisieux, etc. Cet etc. laisse le champ libre à toutes les conjectures.

Je n'essaierai pas de mettre d'accord avec lui-même M. l'abbé Godefroy, lequel, dans son ouvrage, d'ailleurs fort intéressant, sur Torigni, Une célèbre baronnie normande, dit, page31, que la statue de Charles-Auguste « est aujourd'hui à Vire, dans le jardin de l'Hôtel de Ville », et page 59, que cette même statue représente Henri de Matignon. De même, toujours d'après M. l'abbé Godefroy, page 23, le tombeau de Jacques II de


Pour nous résumer, nous croyons qu'il faut écarter résolument cette troisième hypothèse, et que nous devons choisir entre Henri et Charles-Auguste. Mais sur lequel des deux devons-nous fixer notre choix ?

Tant qu'il ne sera pas prouvé et la preuve nous semble impossible à faire que les restes de Charles-Auguste ont été rapportés de Paris à Torigni, il faudra, croyons-nous, s'en tenir à la tradition, · constante dans le pays, d'après laquelle la statue, qui est aujourd'hui à Vire, représente Henri, deuxième du nom, fils aîné de François, et mort le 28 décembre 1682. Sans doute, sa tête n'est pas appuyée sur la main gauche; mais n'oublions pas, comme nous l'avons déjà dit, que cette statue était dans une niche, mal éclairée peut-être. Nous pouvons donc admettre Matignon « fut brisé par les soldats républicains de Sepheres (sic) en 1793 », et page. 60, « les superbes monuments de la chapelle Notre-Dame furent détruits dans le mois d'octobre 1792 par les bandes indisciplinées de Sepher et de Tilly » et, page 68, ces mêmes généraux républicains sont à Torigni « le 13 novembre 1793 »

M. de Gerville (Mém. de la Société des Antiquaires de Normandie, 1826-30) dit, après avoir parlé de la gravure du mausolée de Jacques II, qui se trouve dans l'ouvrage de M. de Gailliére II existe encore à Torigni quelques autres monuments funéraires de la même famille, entre autres celui du deuxième maréchal de France, qui mourut au commencement du règne de Louis XI V. » II semble bien que M. de Gerville croyait que la statue, qui est aujourd'hui à Vire, représentait Charles de Matignon, mort en 1648. Mais, encore une fois, l'artiste ne pouvait donner à Charles la vaste perruque frisée qui n'a fait son apparition que vers 1670.


que l'auteur du manuscrit, dont il a été question, n'a pas très bien saisi le mouvement de la main gauche, et qu'en outre il a pu prendre pour un bâton de maréchal de France, le simple bâton de commandement d'un lieutenant-général.

Aussi, j'incline fortement à croire que la statue du Musée de Vire représente Henri de Matignon, d'autant mieux que, dans son épitaphe, on peut lire ces mots qui s'appliquent si bien à la statue de Vire « animo non nimus pulcher quam colore n, J'ajouterai que le bâton de maréchal de France était semé de fleurs de lys, et qu'il n'y a pas trace de fleurs de lys sur le bâton de notre statue.

Mais ce qui est hors de doute, ce dont tout le monde conviendra, c'est que le Musée de Vire peut être fier de posséder cette belle œuvre, qui fait le plus grand honneur à la sculpture française. Nous n'en connaissons pas l'auteur, mais elle nous semble digne du ciseau de Coysevox ou de son neveu Nicolas Coustou. II

Du magnifique mausolée, élevé à la mémoire du maréchal Jacques II de Matignon, le membre le plus illustre de cette grande famille, il ne reste plus rien que des débris épars çà et là dans des maisons particulières (1). Un des bas-reliefs qui ornaient chacune (1) Voir l'abbé Godefroy {op. cit., p. 5!) et suiv.) D'après les renseignements qui m'unt été fournis par M. A. Le Duc,


des quatre faces du monument se voyait encore, il y a quelques années, à Torigni, dans l'hôtel occupé par une institution de jeunes filles mais ce bas-relief a été, nous a-t-on dit, vendu à un amateur ou brocanteur de Paris.(l). Habentsua fata. statux.

Heureusement, dans sa belle Histoire du maréchal de Matignon (2), M. de Caillière a pris soin de faire reproduire 'par la gravure ce superbe mausolée. Dans le manuscrit, auquel nous avons déjà fait quelques emprunts, nous lisons

t Au milieu (de la chapelle Notre-Dame) est un tombeau magnifique, avec les quatre vertus aux quatre coins, et sur le milieu du tombeau sont les statues de Jacques de Matignon et de Françoise de Daillon du Lude, son épouse, tous deux représentés à genoux (3) a.

ancien receveur de l'enregistrement à Torigni, « on trouve l'écusson chez M" Potier. Cet écusson, dont M. Potier fils à bien voulu m'envoyer la photographie, ne me semble pas provenir du tombeau de Jacques II, le grand maréchal. (Voir la gravure de ce tombeau dans l'ouvrage de M. de Caillière, dont nous parlons plus bas) le prie-Dieu chez M. Dubois, ancien percepteur à Saint-Lô, les mains jointes du maréchal chez M"* Abot, née Villain, native de Torigni, et habitant Le Mans. La tète mutilée de la maréchale est chez M. Pommier, juge de paix à Tessy-sur-Vire. »

(1) Ce bas-relief a été payé mille francs.

(2) Paris. Aug. Courbé, 1661, p. 375.

(3) Gomme on le voit, par le collier qu'il porte sur son manteau, Jacques de Matignon était chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit. Maréchal de France, en 1578, il fut, à la création de l'Ordre (1579) nommé chevalier du Saint-Esprit, et reçut le


On ne saurait trop maudire les vandales qui ont détruit ce chef-d'œuvre.

Mais plus durable que le marbre et l'airain, vivra collier des mains de Henri III. Voici le discours que le Roi lui adressa dans cette circonstance « L'institution et la fin principale de l'Ordre estant pour la gloire de Dieu, la conservation et l'accroissement de la Religion Catholique, et pour tenir lieu de récompense aux grands services et de marque à la fidélité incorruptible des personnes de qualité envers leur Roi et leur patrie, je puis rendre hommage à toute la Compagnie qu'aucun de mon Royaume ne l'a mieux mérité que le maréchal de Matignon je connais sa naissance, et les Rois, mes prédécesseurs et moi, en avons tant de fois expérimenté la valeur, que je ne pourrais m'en taire sans méconnaissance et sans lui rendre injustice. » Après des paroles si obligeantes, nous dit de Caillière, le Maréchal, qui était à genoux aux pieds du Roy, reçut de Sa Majesté cette glorieuse marque d'honneur. » Voici la description du tombeau de Jacques II et de Françoise du Lude, que nous trouvons dans un manuscrit de la fin du XVIII' siècle, dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Dolbet, archiviste de la Manche

« Le tombeau de ce Seigneur (Jacques II) est au milieu de cette chapelle des Mausolez il est long de 7 à 8 pieds, haut et large de 4. Il y a sur les quattres coins de cette hauteur quattres statues de grandeur naturelle, qui représentent les quatres vertus dont ce Maréchal était orné la Justice, la Force, la Prudence, et la Tempérence. Entre ces quattres vertus, au milieu de cet élévation, il y en a une 2e de deux pieds et demi de longueur et de hauteur, un peu moins de largeur, sur laquelle sont les statues du Maréchal de Matignon et de Françoise Daillon, son épouze, comme à genoux et les mains jointes, le tout de marbre blanc. Cet épitaphe (cité plus haut dans le manuscrit), qu'on dit avoir été composée par le scavant Mr des Portes, abbé de Tiron, est gravée en lettres d'or sur le marbre noir qui est au côté droict de cette seconde élévation. »


le monument élevé à la gloire du maréchal Jacques de Matignon, par M. de Caillière, « maréchal de bataille des armées du Roy, commandant pour son service dans la ville et château de Cherbourg. » Nous prendrons donc, -dans cette belle histoire, trois passages qui nous semblent particulièrement intéressants.

D'abord, les lignes suivantes, qui résument si bien la vie de Jacques II de Matignon

€ Pour moy, qui ay fidellement recueilly l'histoire de ses mœurs et de ses actions, je le considère comme un grand capitaine qui peut servir de modèle à ceux qui aspirent aux premiers emplois de la guerre et comme un grand Ministre d'État, dont la sage conduite peut donner des règles à ceux que la fortune et le mérite appellent au Cabinet des Roys (1). » Voici maintenant dans quelles circonstances mourut Jacques de Matignon

« Estant allé à l'Esparre (2) qui lui appartenoit, après avoir fait des depesches pour la Cour, il fut surpris d'une violente apoplexie, dont il mourut en moins d'une heure, sans douleur et sans maladie, le 27 juillet 597, en sa soixante et douxième année (3)». Enfin, M. de Caillière nous donnera quelques détails sur le tombeau de « son héros ».

« Son corps fut rapporté à Thorigny et mis dans (1) Page 871.

(2) Jacques de Matignon était gouverneur général pour le Roi en Guyenne.

(3) Page m.


la cave, avec ceux de ses prédécesseurs, sous une chapelle, dans laquelle la maréchale, son épouse, fit construire à sa mémoire un magnifique tombeau de marbre, dont j'ay fait graver ici la figure, avec l'épitaphe suivant, fait par Philippe Desportes, abbé de Thiron (1) »

L'épitaphe de Desportes est trop longue pour être rapportée icien entier; nous en donneronsseulement t les premières et les dernières lignes

Épitaphe du mareschal de Matignon.

D. 0. M.

« Siste, •viator, hic, hicjacel Mavortis ille filius, intactœ pietatis et constantimmœ fidei heros, Herculeœ fortitudinis et magnanimitatis, Nesloreœ, prudentiœ, liber alitatis eximiw, summw benevolenliw, virlutum denique omnium sacrarium, lacobus MATIGNONIVS. »

« Heu, quem Mors inler tot bellorum casus formidabal, inermem et quietum inler suos, suorumque acerbissimo dolore et mœrore, repentinè intercepit anno œlatis sues LXXII, VI Cal. Augusti recuperatœ salutis M.D.XC. VII.

« Bene precare, viator, et abi. »

(1) Page 371.


III

Les Épilaphes des Tombeaux de la famille de Malignon, à Torigni. (Épitaphes conservées).

1° (a) Joacim de Matignon. f 1537 2° (b) Jacques 11 (neveu de Joacim),

maréchal de Matignon. j 1597

3° (c) Odel de Matignon (fils de Jacques II) f 1595 4° (d) Charles (fils de Jacques II). t 1648 5° (e) Léonore d'Orléans (femme de

Charles). f 1639

6° (f) François (fils de Charles). f 1675 7° (g) Henri (fils de François). t 1682 8° (h) Charles, comte de Gacé (fils de

François. -j- 1674

(a) Manuscrit des Archives départementales de la Manche, à Saint-Lô, p. 28."

(b) Ibid., p. 37, et de Caillière (Histoire du maréchal de Matignon), p. 372.

(c) Ms. de Saint-Lô, p. 36.

(d) Ibid., p. 41. (Pierre funéraire conservée dans une famille de Torigni).

(e) Ibid., p. 40. (Cf. abbé (iodefroy, op. cit., p. 63.)

if) Ibid., p. 44.

(g) Ibid., p. 46.

(h) Ibid., p. 44.


9° (i) Jacques III (fils de François). f 1725 et sa femme, Charlotte de

Matignon. f 1721

10° (j) Jean-Louis-Charles de Matignon f 1672 François, j ?

Léonor, tous les trois fils de

Henri. j ?

Le tableau généalogique ci-joint aidera à établir les relations de parenté existant entre les membres de la famille de Matignon dont les épitaphes ont été conservées. (Les noms de ces membres sont en petites capitales.)

(i) Abbé Godefroy, op. cit., p. G2. (Pierre funéraire conservée dans une famille de Torigni).

(j) Ms. de Saint-TA p. M.


JOACHIM, lieutenant général, épouse Françoise de Daillon Jacques, colonel des Suisses t 1537 (veuve de Rohan)

t ir>10

JACQUES 11, maréchal, épouse Françoise de Daillon du Lndo

t + 15!>7

Odkt (mort sans hoirs) Charles, épouse Léonore d'Orléans

t l")'.).') + IMS t 1639

Jacques, Léonor, François, lieutenant général ·

lieutenant général et colonel _évéque de Coutances 1675

tué en duel puis de Lisieux

à 23 ans (épitaphe non conservée)

Henri, lieutenant général CHARLES, comte de Gacé. JACQUES, épouse Charlotte DE MATIGNON, sa 'nièce i- 1682 t 1071 + 1725 t 1721

épouse Françoise

de la Luthumière

Jean-Louis-Ciiarles, -i 1672

François, t (?)

Léonob, (?)


I. Épitaphe de Joachim de Matignon et de sa femme Françoise de Daillon (t 1537 fl550). ni-gist Messire Joacim de Matignon, sieur du lieu et conte de Torigny, chevalier de l'Ordre du Roy, conseiller en ses conseils d'État et privé, capitaine de 50 hommes d'armes de ses ordonnances, lieutenant pour Sa Majesté en toutte la Normandie, et dame Françoise de Daillon, veufve de Messire Jacques de Rohan, épouze dudit Joacim en secondes nopces, auxquels decedez sans enfants a succédé en ligne collatérale Messire Jacque de Matignon, maréchal de France, représentant entièrement le droit de feu Messire Jacque de Matignon, seigneur de la Roche, son père, et frère unique puisné dudit Joacim. IceluyJacque, colonel des Suisses, décédé aux guerres de Piemont, en l'an 1537, et la ditte dame, en 1540.

[Le tombeau de ce Seigneur et de cette Dame est élevé dans la Chapelle qu'on appelle de Matignon, au côté droit et contre l'autel de cette chapelle et leurs figures élevez en bosse et couchez sur ce tombeau.] II. Épitaphe du Maréchal Jacques de Matignon (t 1597).

D. 0. M.

Siste, Viator. Hic, hic jacet Mavortis ille Filius, intaclœ pietatiset i-nmtantissimfe fidei Heros, Herculeœ


fortitudinis et magnanimitatis, Nesloreœ prudenliae, liberalitat.is eximiœ, summae benevolentiae, virluUim deniqun omnium sacrarium, Jacobus MATIGN0N1VS. Cujus ex nobilissimina Prosapia Bertrandus Guesclinius apud Gallos Conestabilis, aliique Principes ac Proceres minoris Britannica sunt orti. Sub sex Galli,e Regibus a quibus unice dilcctus nieruit, multis muneribus, nominibus et lionoribus illustratus. Sub Francisco primo in numerum insigniorum Curiae puerorum ascriptus, sub Henrico secundo vix adolescens, celerum Equilum centuriae prœfeelus, a Francisco secundo ejus iîlio (quem mors cilius quam par fuit nobis et Galliae eripuit) reipublicœ utilissimus cognitus. A Carolo nono divi Michaëlis torque cohonestatus. a Secretioribus fuit ejus consiliis, el inferioris Normannise Prorex nominatus. Quinquaginta (mox ab Henrico tertio centum) calapbractorum Equitum dux constitutus, ab eodem Henrico Aquitaniae Prorex et Franciae Mareschallus creatus, duplici novi Ordinis torquatorum Equitum torque insignitus, tandem Carnuti, in Henrici quarti sacro, vice Conestabilis functus est. Haec Regum nostrorum in Matignonium beneficia, et quidem amplissima, vide quam meritis suis longe inferiora. Hedini primum obsessus, rursum Meti civitati, dispari gloria, sed eventu, Carolo quinto imperatori et Philippo, ejus filio, Quintini ad extremum usque dimicans, magnanimiter obstitit. Ortis post domi civilibus bellis, divinae Legis, regiœ Majestatis, palria3que salulis sludiosissimus, Normaniam provinciam cui prscerat a perduellium rapinis, oppressione et incendiis vindicavit. Urbes el loca munitissima ab iisdem occupata obsedit, cepit


recepit. Hinc a Carolo nono, qui tune Sandionisiaci contra perduelliurn copias castra metabatur, accersitus, per itinera Dandelotium, suosque milites sibi obviam factos, magno Regis commodo, qui illo absente facilius victoria potitus est. elusit. Ad Monconterium fortiter et feliciter pugnavit Alenconium, Caranlanum, Dumphruntum. Vallognaeum et Sanlaudum oppida a perduellibus intercepta incredibili celeritate reçuperavit, avitamque religionem ubique suae ditionis locorum resliluit. Feram Picardœam, regalibus copiis imperans, obsèdit, et contra omnium expectationem expugnavit. In Aquitania. non minori studio in Deuin, Patriam et Reges suos pcrduelles profligavit. Insulam Broagœam et Saulucanum duccm ab hostium obsidione incredibili diligentia liberavit. Inaudita cunclatione maximam Aquitaniœ partem et Burdegalam civitatem novas factiones religionis specie molientem intrepidus compescuit, Regique conservavit incolumem, Tandem, cum de Lutelia Parisiorum ab Hispanis recuperanda tentatur> ab Henrico quarto aciei primas est praefectus. Sed heu! quem Mors inter tot bellorum casus formidabat, inermem et quietum inter suos, suorumque acerbissimo dolore et mœrore repentine intercepit, anno aetatis suœ LXXII, vr. Cal. Augusti, recuperataj salutisM.D.XC.VII.

Bene precare, Viator, et abi.

[Le tombeau de ce Seigneur est au milieu de cette chapelle des Mausolez il est long de 7 à 8 pieds. Il y a sur les quattres coins de cette hauteur quattres statues de grandeur naturelle, qui représentent les quatres


vertus dont ce maréchal était orné, la Justice, la Force, la Prudence et la Tempérance. Entre ces quattres vertus. au milieu de cet elevation, il y en a une 2e de deux pieds et demy de longueur et de hauteur, un peu moins de largeur, sur laquelle sont les statues du Maréchal de Matignon et de Françoise Daillon, son épouze, comme à genoux et les mains jointes, le tout de marbre blanc. Cet Epitaphe, qu'on dit avoir été composée par le scavant M. Des Portes, abbé de Thiron, est gravée en lettres d'or sur le marbre noir qui est au côté droit de cetle seconde élévation].

III. Epitaphe d'Odct de Matignon (j 1595). Cy gist haut et puissant Seigneur Messire Odet de Matignon, comte de Thorigny, fils de Jacques de Matignon, marechal de France, et de Françoise de Daillon du Lude. Passant, ses vertus furent grandes comme sa naissance fut illustre il donna ses premières années aux lettres et aux exercices, et le reste de sa vie à son prince et à son père. Sa valeur commença de paroitre au siege de Saint-Lô, estant mestre de camp d'un régiment d'infanterie. Le Roy le fit marechal de Caen (sic) (lisez de camp), chevalier de ses ordres et son lieutenant general en Normandie. Il dégagea Sa Majesté à Dieppe d'un immense péril il la retira des mains de ses ennemis à la bataille d'Ivry. Il défit les Gaultiers (1), commandant aux troupes du duc de Montpencier. Il remporta la principale gloire des sièges de Rouen, (1) Révoltés catholiques commandés par le comte de Brissae.


Falaise, Alençon, Lisieux, Argentan lez Evreus il déffendit et conserva Quilleboeuf qu'il avait fait fortifier il prit Laon, assisté des armées de Grignon il réduisit le chateau de Dijon sous l'obéissance du Roy. Sa valeur fut recompensée de la charge d'Amiral de France. Sa fidélité et ses services meriterent la faveur de son Roy, et sa perte causa des larmes à toutte la France. Passant, son ame demande tes prieres. Il mourut à Lyon le Saulnier (sic), le 7 aoust 1595, aagé de 52 ans.

[Cette Epitaphe, ainsy que les suivantes, est dans la chapelle qu'on appelle des Mausolez, qui est derrière le grand autel, gravée en lettre d'or, sur un marbre noir attaché contre la muraille du côté droit].

IV. Epitaphe de Charles de Matignon (f 1648). Cy gist [très] (1) haut et puissant Seigneur Messire Charles, sire de Matignon, comte de Thorigny et de Gacé, marquis de Lonré, baron de Sainl-Lo, et fils de Matignon, maréchal de France (2), et de Françoise de Daillon du Lude. Il commença ses premiers exploits (3) en Guyenne, sous Mr le Marechal, son père: il y fut capitaine de cent hommes d'armes, mestre de camp d'infanterie, maréchal des camps et armées du Roy, maire de Bourdeaux et gouverneur du Chateau-Trom(1) Les mots entre [ ] se trouvent dans Godefroy.

(2) Les mots en italiques ne se trouvent pas dans Godefroy. (SI Emplois, ms. de Saint-Lft.


pette. Ses premiers ennemis furent ceux de l'Eglize il les battit en plusieurs rencontres il deffit les troupes du Roy de Navarre devant N'erac. Il fut blessé au siège de Blaye, il prit la ville d'Agen, se signala à la bataille de Moncontour il eut la principale part à la gloire des combats de Mr le Maréchal, son' père. Il epouza Madame Léonore d'Orléans, fille de Leonor d'Orleans, duc de Longueville, et de Marie de Bourbon, princesse de sang royal. Henri 4e le fit son lieutenant général en Normandie et chevalier de ses ordres. Louis 13 [luy donna] le brevet de maréchal de France et la lieutenance generalle de ses armées en Bourgogne: il appaisa par son authorité les mouvements de la province. Sa naissance fut illustre, sa valeur extraordinaire, ses emplois glorieux, ses alliances grandes, ses mœurs sans reproche, son estime generalle, sa vie longue et sa fin chrestienne et tranquille, entre les bras des siens. Il mourut à Thorigny, regretté de tout le monde, le 9e juin 1648, aagé de 84 ans.

V. Épitaphe de la princesse Honore d'Orléans (f 1639).

D. 0. M.

Gy gist tres haute et tres illustre Princesse, Madame Léonore d'Orléans. Passant, apprend sa naissance et ses vertus tu jugeras sa vie digne de ton admiration, et sa mort de tes larmes. Elle fut fille de tres illustre Prince Léonor d'Orleans, duc de Longueville et d'Es-


touteville, comte souverain de Neufchatel en Suisse, et de Madame Marie de Bourbon et niepce d'Anthoine, roy de Navarre. Elle comta des Roys au nombre de ses prédécesseurs. Son corps eut tous les avantages de la Nature, son aine tous ceux de la Grace. Elle sçut accorder les grandeurs du monde avec l'humilité chrétienne. Sa vie fut un continuel exercice de piété envers Dieu et de charité envers les pauvres. Elle a vécu quarante ans dans une parfaite amitié conjugale avec Messire Charles, sire de Matignon, comte de Thorigny, cher des ordres du Roy, et son lieutenant general en Normandie. Dieu bénit son mariage par la naissance d'une illustre famille et couronna sa vie par une heureuse mort, à Thorigny, le 6° juin 1639, aagée de 66 ans. Passant, donne des prières à celle qui a fait du bien à tout le monde.

VI. Épitaphe de François de Matignon (j 1675). D. 0. M.

(.ly gist haut el, puissant seigneur Messire François 's de Matignon, fils de haut et puissant seigneur Messire Charles de Matignon, et de trez puissante dame princesse, Madame Léonore d'Orléans. Peu de personnes ont eu une naissance aussy illustre. Le sang de tout ce qu'il y a de souverains dans l'Europe se voit uny à l'ancienne tige dont il tiroit son origine, ayant eu l'honneur de se voir-au 4e degré avec les Roys de France, d'Espagne, d'Angleterre. Son courage et ses


actions répondirent à sa grande noblesse il se distingua dès l'aage de 16 ans aux guerres d'Italie, sous son frère aîné Messire Jacque de Matignon, comte de Thorigny, colonel general de la cavalerie legère, et se signala ensuilte au siege de la liochelle, et à l'isle de Ré, avec son régiment d'infanterie, et après fut colonel de cavalerie, marechal de camp et lieutenant general dans les armées du Roy. Ses services luy firent meriter les charges et gouvernements de ses pères. 11 fut le 6° lieutenant-général de cette province et le S* cher des ordres du Roy avec le Seigneur Eveque de Lisieux, son frère. Sa justice et sa bonté ont attiré les regrets de ceux qui étoient sous son gouvernement. Il mourut à Thorigny le 16 janvier 1675, aagé de 68 ans. Il demande vos prières.

[Cette inscription est en la chapelle de Matignon, en l'eglize de Thorigny, au costé gauche de l'autel.] VI. Épitaphe de Henri de Matignon (f 1682). D. 0. M.

Hic jacel Henricus de Matignon, septimus in Normania sui nominis pro secundis a regia partibus gubernator Qui in se imo quidquid virtutis in avita nobilissimorum Gobiorum gente militiae et domini enituit, haereditario veluti jure complexus, singuilare exhibuit, argumentum suae pietatis in Deum, observantia? in Regem, charitatis infamiliam.benevolentiœ in populos, œquitalis in omnes, quum Clirisluin semper sic coluit


ut nec irreligiosos nec pauperes pateretur hiscere, praeeunte his l;irgitione, illis reprehensione opiltilalus. Hine domum egenis œdificandam ampla dote locupletavit porro animo non minus pulcher quam corpore, litteratos viros prœsertim unice dilexil, vir omnibus carus, omnibus desideratus, obiit Oadomi die 28 decembris, an. 1682, aetalis 50.

Hoc amoris monhmentum Maria Francisca de la Lutumiere mserens conjux posuit.

VIII. Épitaphe du comte de Gacé (f 167i). D. 0. M.

En memoire de Messire Charles de Matignon, comte de Gacé, colonel du regiment de Vermandois et brigadier dans les armées du Roy il a passé sa jeunesse au service de Sa Majesté, tant en Hongrie, à la bataille du Raab, contre les ennemis de la foy que dans les guerres de Hollande, d'Allemagne et de Flandre il fut capitaine de cavalerie dans le regiment du Roy, il se distingua par une valeur extraordinaire à la défaite du comte de Marsaire (?), commandant l'armée du Roy d'Espagne, où il fit prisonnier le Rheingrave, un des principaux chefs ennemis. A son retour Sa Majesté le choisit pour le regiment de Vermandois. Il fut en Afrique, au siege de Daunis (?), et de là en Holande, où il eut le commandement de la ville de Camfin (?), et puis appelé au siege de Mastriçh,d'où le Roy l'envoya Commander la garnison de lieaune, où il soutint le


siege avec beaucoup de valeur devant les armées de l'Empereur, du Roy d'Espagne et du prince d'Orange. Au retour, le Roy le fit brigadier dans ses armées, où continuant cet employ la journée de Senef fit [sa] perte, et couronna ses jours de gloire, ayant fait des actions si éclatantes qu'il semblait qu'il cherchait plutost la véritable gloire du Ciel que celle de la terre. Il y finit ses jours. Ses vertus chrétiennes ont été l'admiration des courtisants et l'exemple de la jeunesse. Il mourut à Charleroy de ses blessures le 26 aoust 1674, aagé de 33 ans, et a été apporté icy dans le tombeau de ses pères. Passant, priez Dieu pour son repos éternel. IX. Épitaphe de Jacques 77/ de Matignon (et de sa femme) (f 1725 f 1721).

A la mémoire perpétuelle de tres haut et très puissant seigneur Jacques, sire de Matignon, troisième du nom, duc d'Estouteville, comte de Torigny, baron de Saint-Lo, seigneur de Hambie, Condé sur Noireau, Gatteville, etc., etc., chevalier des ordres du Roy, lieutenantgeneral de ses armées, et, le huitième de sa maison, lieutenant-général de Normandie. Héritier de lareligion et de la vertu de ses pères, comme de leurs grands biens, il repose ici avec eux il a servi les Rois avec la même fidélité, il a gouverné cette province avec la même prudence, il a repoussé les ennemis qui la sont venus attaquer, n'ayant pour la défendre que la noblesse qu'il s'étoit attachée pour ses bons offices ou


par ses bienfaits. Il nâquit à Torigny le 28 de may 1644. Il épousa Charlotte de Matignon en 1675. Il succéda à Henry, sire de Matignon, son frère aîné en 1682 il mourut à Paris, muni de tous les sacrements, et plein des miséricordes de Dieu, le 14 janvier 1725. Charlotte de Matignon, sa nièce et son épouse, après avoir passé les dernières années de sa vie dans tous les exercices d'une véritable piété, décéda à Paris, le 14 avril 1721 elle repose ici avec lui. Priez Dieu pour eux (1).

X. Épitaphe.de Jcan-Louis-C.'harles de Matignon (et de François et de Léonor ses frères).

(f 1672; f?; fî).

Jean-Louis-Charles de Matignon, fils aîné de haut et puissant seigneur Henry, sire de Matignon et de MarieFrançoise de la Lutumière, était né avec touttes les belles qualitez qu'on peut desirer à une personne de son aage. Son esprit et sa beauté furent admirez de (1) Léonor de Matignon, évêque de Lisieux, fut enterré à Torigni. Lors de la spoliation des tombeaux (1793), son corps fut retrouvé intact: ses vêtements pontificaux avaient conservé leur fraîcheur et leur lustre. Quelques personnes de Torigni conservent pieusement des linges, de la soie des ornements pontificaux, et même de la paille qui se trouvait dans son cercueil. (Abbé Godefroy, op. cit., p. 87.) D'après M. Deschamps, Léonor, évêque de Lisieux, fut enterré dans la chapelle des mausolées.


toutte la Cour. Il eut l'honneur d'être choisy par Sa Majesté pour servir en qualité d'enfant d'honneur auprès de Monseigneur le Dauphin, où il se distingua d'une manière toutte particulière; mais plus heureux d'être choisy pour le. Ciel avant que le siècle eut peu corrompre son cœur, il mourut à Paris le 17' avril 16ï2. Il laissa toutte sa famille dans une douleur extreme, qui fut augmentée par la mort de ses deux frères, François et Léonor de Matignon, qui reposent avec luy dans ce tombeau.

SONNET SUR LA MORT DE J.-L.-C. DE MATIGNON Gravé sur un marbre blanc. (Abbé Godefroy, op. cit., p. 60) Des héros mes ayeuls je montrois le courage

Et le zele et l'ardeur que l'on doit à son Roy

Si dé ses plus beaux dons le Ciel fit mon partage,

Ils ne furent jamais mieux cultivez qu'en moy.

On louoit mon esprit, mon air et mon visage,

Et chacun admiroit ma candeur et ma foy.

Tout ce qu'on peut sçavoir je l'ai sceu à mon âge,

Quand la Mort, à dix ans, me rangea sous sa loy.

L'impitoyable Mort, sans yeux pour tant de charmes, Ny pour ce que ma tombe alloit causer de larmes,

Me fit, au gré du monde, un sort infortuné.

Mais vois, ô monde aveugle, à quel point tu te trompes D'espérer follement [qu'] en ta gloire et tes pompes

J'aurais peu rencontrer ce que Dieu m'a donné.


APPENDICE.

Nous croyons devoir ajouter ici un passage du compterendu qui fut envoyé à la Commission d'Instruction publique, le 25 brumaire, 4' année républicaine, par l'administrateur et l'agent national du District du Rocher de la Liberté (ci-devant Saint-Lô)

Nous observons que, dans une chapelle accolée au chœur de la ci-devant église Saint-Laurent de cette commune, s'élevait un Mausolée formé de statuts (sic) de marbre, représentant des femmes à genoux en prières; sur le tombeau des ancêtres du ci-devant prince (Grimaldi) il y avait aussi un Matignon reposant sur son casque, et des enfants figurés en marbre, et d'autres en carreau.

Cette chapelle a été anéantie d'après la Loi une partie de ces statues sont conservées, d'autres ont été défigurées et brisées, lors de la levée en masse, à l'époque du siège de Granville, lorsque quinze ou vingt mille hommes affluèrent à Torigny pour donner des secours ou il y auroit du danger on sait à quoi se porte un peuple frémissant d'indignation à la vue de tout ce qui rappelle les privilèges de l'Ancien Régime, quand la liberté est en péril.

Cependant plusieurs pièces ont été sauvées, et les débris des autres ont été vendus suivant les renseignements que nous avons reçus; mais nous ne tarderons


pas à vous donner des détails positifs sur tous ces points. »

Vive la Justice, l'Humanité, l'Agriculture et les Arts Vive la Convention, vive la République 1

Certifié conforme

Signé Heudeline (i).

Nous extrayons aussi un court fragment du Rapport sur les tableaux et monuments des Arts étant dans la commune et au ci-devant château de Torigny (dépouillement du rapport des citoyens Gilles-René Heudeline, administrateur du Directoire du District du Rocher de la Liberté (ci-devant Saint-Lô) et de Henri-Matthias Le Pourvoyeur,artiste peintre,commissaires pour examiner ces tableaux et ces monuments des Arts).

< Enfin, nous avons vu dans la salle décadaire. deux figures en marbre, représentant des femmes (?),sont placées de chaque côté (de l'autel de la Patrie); elles faisoient partie de la décoration de la chapelle du Mausolée, dont les autres objets ont été enlevés et vendus, et une partie défigurée et brisée, lors de la levée en masse à l'époque du siège de Granville, comme nous l'avons référé dans le compte (rendu) du 25 Brumaire à la Commission (de l'Instruction publique).

Certifié conforme

Heudeline, président. Gonfrey, secrétaire. (1) Cette pièce nous a été communiquée par M. Dolbet, archiviste départemental à Saint-Lô.


UN VOYAGE CHEZ NOUS

AU IIIe SIÈCLE

ESSAI DE RESTAURATION ARCHÉOLOGIQUE Par M. l'Abbé MASSELIN.

En ce temps-là, la ville de Lisieux s'appelait encore Noviomagus (1). C'était une riante et belle cité, avec son enceinte de grandes murailles, ses somptueux édifices, ses grands horizons et son populeux faubourg, assis près du port, sur la rive droite de la Tolca (2). Qui la voyait, voyait en elle un type presque accompli de ces vieilles cités armoricaines où l'ancienne indépendance n'était pasqu'un vain mot, et qui avaient encore leur vergobret (3) et leur sénat, leurs lois et leurs coutumes, leurs magistrats et leurs soldats à elles et de chez elles; de ces vieilles cités que la mode grecque n'avait pas encore envahies, et qui, deux siècles après Jules César, n'étaient pas encore fondues dans la conquête.

Le jour où commence mon récit -un jour de mars 227, sous le consulat d'Albin et de Maxime, -• vous eussiez pu voir, à l'heure où le soleil couchant frangeait d'or et de pourpre les coteaux boisés qui dominent la ville à l'Orient, une foule d'oisifs qui, sur le


Forum et près du pont, attendaient curieusement l'arrivée de la poste impériale.

La poste, ou, comme on disait alors, le cursus publicus (4), ne passait pas tous les jours, tant s'en faut et c'était, chaque fois, grand attrait, pour la plèbe et les oisifs, de voir descendre, au Forum, les officiers, les fonctionnaires impériaux que leurs affaires amenaient par là, ou les gros citoyens à qui l'autorisation de l'empereur avait permis bienveillamment d'user d'un moyen de locomotion aussi commode. Pensez donc 1 la poste faisait ses cinq milles à l'heure, près de huit kilomètres 1

Ce soir-là, la foule était plus grande que de coutume. Rien d'étonnant: on attendait un légat impérial, Badius Comnianus, propréteur de la province d'Aquitaine (5), lequel se rendait dans la capitale des Viducasses (6) pour y visiter le très honorable Titus Sennius Solemnis un des soixante pontifes du temple d'Auguste et de Rome, célèbre dans lestrois provinces de la Gaule (7) par le rôle important qu'il avait joué, plus d'une fois, dans les assemblées générales de Lyon.

Pour voir un peu l'Armorique, et satisfaire aussi cette insatiable envie de voyager qui tenait tout Romain aisé, au troisième comme au second siècle, Badius Comnianus avait pris le chemin des écoliers, étant venu d'Agen par Orléans.

En l'attendant, les groupes allaient et venaient, en devisant des dernières nouvelles et des derniers événements. Le bruit courait que des pirates germains avaient encore paru à l'estuaire de la Dive. Décidé-


ment.^çes mal élevés prenaient de déplorables habitudes.

Soudain, une clameur se fit: on entendait le galop de deux chevaux qui, par la route de Chartres, arrivaient vers la ville.

Quelques instants après, deux cavaliers, deux auxiliaires barbares, sautèrent de cheval, près du milliaire du Forum, au milieu d'un cercle de gens avides de nouvelles.

Les cavaliers précédaient la poste, elle allait arriver. Comnianus, parti la veille de Dreux, avait passé la nuit à Condate, au passage de l'Iton. Le matin, sur l'heure de tierce, après un copieux jentaculum, il avait pris la poste. Un peu avant midi. il s'était arrêté à Lyra pour le second déjeuner. Sur la neuvième heure, à Cameracum, au passage de la Carentona. il avait dîné. Quant au souper, il espérait bien le trouver, avec l'hospitalité pour la nuit, à Noviomagus.

De Cameracum à Noviomagus, on comptait dixneuf milles, environ 28 kilomètres, ce qui faisait quatre petites heures de poste, à bien marcher. Comnianus n'avait donc pas perdu son temps, puisqu'il arrivait (8).

Le soleil venait de disparaître quand le pas cadencé des chevaux et le tintement de leurs grelots sonores annonça la voiture.

Les sentinelles du pont s'alignèrent'près de l'arc qui s'élevait à son extrémité, pendant que la poste, toujours au trot, gagnait le Forum.

Aidé par les deux cavaliers auxiliaires qui l'avaient


précédé, le légat descendit, et jeta son manteau de voyage à l'esclave qui l'accompagnait. Aux lueurs des torches que portaient des serviteurs, les agrafes de sa chlamyde et de ses brodequins jetèrent mille feux qu'admirait la foule.

Un sénateur sortit des rangs et lui souhaita la bienvenue au nom du Vergobret, lequel, averti dès la veille de sa venue, briguait t'honneur de lui offrir l'hospitalité.

Comnianus s'empressa d'accepter, et, après un regard plutôt indifférent jeté aux curieux qui faisaient cercle, il se mit en devoir de suivre le sénateur. La demeure du magistrat située tout près du Forum, était simple, mais commode.

Dans le vestibule, quelques autorités locales souhaitèrent la bienvenue au légat. Le Vergobret l'attendait dans l'atrium, dont le toit était soutenu par des colonnes de bois.

Après les salutations d'usage et quelques instants de conversation banale, Comnianus demanda à se retirer dans sa chambre. Il y remit sa toilette en état, prit ses habits de table, et gagna le triclinium, où le souper était servi, et où l'attendaient, avec son hôte, le pontife de la cité et quelques sénateurs de marque. Le menu de cette comissatio n'avait rien de commun avec la cuisine grecque des œufs, des laitues, des écrevisses, un gâteau et des fruits, ce fut tout. Pour boisson, de la bière et de l'hydromel. Pendant le repas, point de musique ni de poésies, point d'histrions ni de danseuses espagnoles; on parla tout à son aise et des événements de l'empire et ducommérce


de la vieille cité. Au dessert seulement, un vieux barde entonna en une langue inconnue au légat je ne sais quelles vieilles mélodies étrangement brutales qui parurent fort l'intéresser.

Bref, on se sépara assez tard.

Le lendemain, dès l'aube, Comnianus demanda à voir un peu la ville. Guidé par un des familiers du Vergobret, il traversa le Forum, jeta un coup d'oeil sur les Thermes et la Basilique, et, laissant de côté une foule de ruelles sales, étroites et tortueuses, il gagna le port (9). Il ne s'y trouvait guère que deux ou trois bateaux de marchandises, des naves onerarise, presque ronds, chargés d'étain de Bretagne; deux frumentaires qui allaient porter du blé à Rouen, et un tabellaire, sorte de paquebot-poste qui faisait le service du fleuve Sequanajusqu'à Lutèce.

Tous ces bateaux étaient montés là avec la marée, et devaient redescendre de même, pour gagner ensuite quelqu'un des ports de la Basse-Seine, Caracotinum ou Juliobona, Lotum ou Rotomagus (10).

En longeant les quais vers le midi, Comnianus se retrouva au pont, qu'il franchit.

Au delà de ce pont, une chaussée longue de deux cents pas séparait le port d'une grande prairie marécageuse où serpentaient divers canaux dérivés de la grande rivière, la Tolca, et de l'Aure, son affluent, Auri beccus. Au bout de cette chaussée s'étendait un


vicus, faubourg populeux et commerçant qui avait son temple et ses édiles. Le temple se trouvait à l'endroit où depuis s'éleva la cathédrale, et donnait sur une place carrée au milieu de laquelle un arc s'élevait en l'honneur de Trajan, et d'où partaient les trois grandes voies qui, de Noviomagus, tendaient vers l'Orient.

A droite, longeant la vallée de l'Aure, la voie de Dreux et de Chartres. Au centre, montant rapidement vers le plateau, la voie de Lutèce par Breviodunum et Mediolanum (11). C'est par là qu'aux jours solennels, les longues files de pèlerins se rendaient à Canetum, dont le temple de Mercure les attirait (12). A gauche enfin s'ouvrait la voie de Lillebonne et de Rouen (13).

Malgré l'heure matinale, le quartier était actif. Le bruit des lourds marteaux des forgerons, les cris des petits marchands, les clameurs des portefaix qui revenaient du port, chargés de marchandises; cette plèbe même aux costumes variés, où Belges et Bretons, se garant des lourds chariots des paysans, coudoyaient à chaque pas de vieux types armoricains, tout respirait ici la vie et éveillait l'attention de Comnianus.

Il regagna pourtant la ville haute, et, revenu au Forum, entra dans le temple de Rome et d'Auguste. L'sedituus lui jeta de l'eau lustrale, et notre légat donna quelques marques de la religion officielle, non pas qu'il s'inquiétât beaucoup des célestes divinités, mais, comme tout honnête Romain d'alors, en homme qui savait vivre.


L'amphithéâtre était peu remarquable, et bâti tout en briques, comme les maisons de la ville (14). Sur le Forum, les jeunes gens commençaient leurs intermi.nables parties de balle.

L'heure s'avançait Comnianus rentra pour déjeuner.

Quand le soleil marqua tierce au cadran du Forum, la poste s'ébranla au petit trot, emportant Comnianus et son esclave, et toujours escortée des deux cavaliers barbares.

Sur la droite, elle laissa les voies étroites qui, s'élevant sur le plateau entre la Touque et la Dive, s'enfonçaient dans les grands bois et rejoignaient, l'une à la croix d'Heuland (15), non loin de la station de Villers(16), la grande voiedeRouenà Bayeux(17); l'autre, au hameau Fiquet, non loin des ChampsQuillés de Léaupartie, la voie gauloise de Bayeux à Brionne par Norolles et Bailleul (18).

Sur la gauche, au delà d'un charmant vallon, on voyait les pentes rapides d'une autre voie qui, vers le midi, gagnait Oximum et le pays des Sagii (19). Les chevaux allaient au pas, car la route montait maintenant au-dessus de la vallée. Au haut de la côte, sur la gauche, un vieux càtelier gaulois profilait encore l'ellipse de ses retranchements mal entretenus, et de ses fossés à moitié comblés (20).

Comnianus échangea quelques observations avec son esclave et lui dicta quelques instructions. Puis la voie s'ouvrit toute droite. sans une courbe, au travers des grands bois. De loin en loin. sur la gauche, par une éclaircie, on entrevoyait des vallées


profondes et de lointains horizons. Puis les bois redevenaient sombres et noirs (21).

Après deux heures de chemin, la voiture atteignit l'extrémité du plateau. Cette fois, le légat et son esclave ne purent s'empêcher de trouver merveilleux le spectacle qui se déroulait sous leurs yeux.

A droite, à perte de vue, les marais de la Dive formaient comme une vaste mer. L'année d'avant, les pirates étaient remontés jusque-là, sur leurs barques légères en forme de boucliers renversés, aux extrémités saillantes et relevées, pour piller les riches métairies, saccager les moissons dorées et dérober le bétail de choix.

Sur la gauche, on apercevait la butte d'Escures, où des colons dressaient des chevaux renommés. Par derrière, de grandes plaines se déroulaient, et, tout au fond, on voyait les lignes noires des vastes forêts qui, tout au midi, limitaient le pays de Sées (22). Droit devant nos voyageurs. comme des taches vertes au milieu des bruyères, s'étalaient les vastes champs où les Crescentius, de père en fils, avaient assis leur importante villa (23).

Plus loin, sur les coteaux d'Argences, on entrevoyait nettement les vignobles que les soldats de la sixième légion avaient jadis essayé, non sans succès, d'acclimater dans le pays, afin de substituer le jus de la vigne aux âpres boissons des vieux Armoricains (24).

La poste s'arrêta quelques instants à Estrées, avant de s'engager sur la chaussée qui aboutissait au pont de la Dive.


Les chevaux relancés et le pont franchi, on passa du pays des Lexoves à celui des Viducasses. Une demi-heure après, comme le soleil arrivait au sommet de sa course, le pas des chevaux résonna sur de larges dalles dans une allée de grands arbres verts. On fit halte à la porte de la villa de Crescentius c'est là qu'on devait déjeuner.

Le repas fut soigné, quoique simple.

Fort courtoisement, des esclaves servirent des poissons frits, un plat de viande bouillie, un gâteau de miel et des poires de l'année passée, presque aussi belles que des poires de Syrie. Pour arroser le tout, un petit vin de pays, pétillant, bien qu'un peu aigrelet.

Après une heure d'arrêt, la poste repartait avec deux chevaux tout frais, car Comnianus entendait bien dîner à Arigenus, dans la capitale des Viducasses.

En quittant la villa de Crescentius, la voie montait lentement au milieu de coteaux plantés de vignes(25). En moins d'une heure, on parvint au sommet de la côte. Là se trouvait, c'est aujourd'hui la hauteur de Moult, un retranchement mal entretenu qui avait servi de vigie aux soldats, et de point de repère aux géomètres, du temps qu'ils allumaient par là leurs grands feux de nuit, pour lever le cadastre impérial, et tracer l'alignement des voies.

Puis, la route redescendait, rapidement, franchis-


sait un ruisseau et arrivait, vingt minutes après, à un gué près d'un marais.

Le gué passé, on prenait à gauche. Ensuite, il n'y avait plus ni rivière, ni ruisseau, jusqu'à ce qu'on vienne au fleuve Olina (26).

Plus de grands bois non plus, ni de lointains horizons, mais de grandes plaines infinies, moitié labours, moitié bruyères, avec, par-ci, par-là, le long du chemin, de ces masures de paysans qui étaient, au dehors comme au dedans, à peu près alors ce qu'elles sont aujourd'hui, puisque les maisons où l'on a froid et faim n'ont pas de style, et que la mode, hélas! en est éternelle.

La neuvième heure était passée, et déjà le soleil s'inclinait à l'horizon sur la grande ligne tout unie des plaines, quand enfin, par un vallon s'ouvrant entre deux collines,- près du lieu où s'étend aujourd'hui Saint-André-de-Fontenay, les voyageurs aperçurent des arbres verts, une vallée profonde, et sur l'autre versant, tout au sommet, des silhouettes blanches de palais et de temples. La vallée, c'était celle du fleuve Olina; la ville, c'était Arigenus, la voluptueuse cité des Viducasses.

I

On passait le fleuve sur un grand pont de pierre blanche, orné de deux obélisques à chaque extrémité. Le pont franchi, les maisons de plaisance des riches bourgeois d'Arigenus se démasquaient, les unes après


les autres, derrière les touffes de verdure, au milieu des eaux courantes et des admirables rochers. Les cavaliers prirent les devants pour annoncer Comnianus, pendant que les chevaux de la poste se mettaient au pas. Au bout d'un bon quart d'heure de montée rapide. la voiture franchit un arc et s'arrêta sur le forum d'Arigenus.

Arigenus n'était point une cité armoricaine, c'était une ville raffinée où la Rome du III* siècle avait importé tout son luxe, toutes ses modes, toutes ses décadences.

Depuis un siècle, un certain nombre de citoyens de Vieux, pontifes; rhéteurs, avocats, avaient fait leur chemin dans le monde romain, et, revenus du centre de l'Empire, avaient été fiers d'embellir leur cité avec les milliers de sesterces qu'ils avaient économisés sur les recettes du fisc, ou gagnés à la bourse, ou obtenus de la faveur de quelque puissant fonctionnaire.

Sans doute, ils avaient, suivant l'usage d'alors, établi dans Arigenus des institutions excellentes: l'un avait, par testament, donné à la ville de quoi fournir des aliments aux pauvres et pourvoir à l'instruction de leurs enfants un autre avait créé un fonds pour l'entretien d'un archialrus popularis, c'est-à-dire d'un médecin qui pût soigner le peuple gratuitement. Mais, à côté de ces institutions très louables, que de prodigalités inutiles, sinon malsaines Que d'argent dépensé pour multiplier les théâtres, pour amuser le peuple, pour augmenter le luxe, pour varier les plaisirs Tout récemment en-


core, Titus Sennius Solemnis n'avait-il pas dépensé vingt-cinq mille sesterces pour donner des jeux publics, à grand renfort de mimes et d'histrions venus jusque de la Narbonnaise ? (27).

Comnianus. descendant de voiture, trouva Solemnis pour le recevoir. Le pontife était venu en litière, porté par quatre esclaves en manteaux rouges, tout comme à Naples.

Vous narrer comme le legat fut traité, et comme on le fêta pendant les jours qu'il passa à Arigenus, serait fastidieux et hors de mon dessein.

On lui fit voir toutes les curiosités de la ville, depuis les carrières de marbre (28) jusqu'aux villas splendides, dont beaucoup valaient mieux que certaines de Tusculum. j'entends celles qu'on sait avoir été revêtues de simili-marbres, ornées de similibronzes, pavées de simili-mosaïques, gardées par des simili-chiens, et entourées de simili-rochers. on le promena aux trois gués de l'Orne (29), on le conduisit même fort loin sur la route d'Exmes (30) et sur cellede Jublains (31), jusque dans cette vaste forêt (32) qui, au sud-est du fleuve, s'étend jusqu'au pays des Sagii et des Essui; il s'embarquasur l'Orne, et visita, à huit milles en aval, ces belles carrières de pierre blanche que déjà des bateaux portaient à Rouen et jusqu'en Bretagne (33) on donna en son honneur des jeux scéniques, où la plèbe vint applaudir les farces des comiques qui raillaient les pirates du Nord; on le conduisit de dîners en dîners, où la cuisine grecque apportait tous ses raffinements, où les entrées étaient suivies de cinq à six services, où les vins enfumés de Marseille circulaient avec le sa-


voureux Cécube autour des tables de bois de citre, dont la nappe était de lin précieux, et le surtout, d'argent massif.

Bref, on le fêta quinze jours durant, après lesquels il demanda à s'en aller.

Il désirait, avant son retour en Aquitaine, voir encore la cité des Baiocasses, Augustodurus, le foyer du druidisme dans la vieille Gaule celtique. Solemnis, qui ne savait que lui faire plaisir, lui prêta pour la route son plus beau carrosse. C'était une carruca dormitorin, portée sur de souples ressorts, pilentis in mollibus, fermée de rideaux de soie, et où l'on pouvait dormir aussi bien qu'en sa maison. Si vous voulez que je vous exprime la chose dans le dernier français de nos élégants d'aujourd'hui, je vous dirai qu'alors on pratiquait déjà le sleeping-car.

Une escorte de miliciens fut aussi donnée à Comnianus, car certains passages du pays n'étaient pas sensiblement plus sùrs que la traversée des Apennins sous Septime-Sévère.

Comnianus en partant, eut beau se demander quelles étaient les défenses militaires de la cité viducasse, il n'en trouvait pas. Le plaisir y remplaçait la force; les théâtres y tenaient lieu de camps; les histrions, de légionnaires. Tout bas, le légat s'avoua qu'Arigenus lui laissait une impression plutôt mauvaise il eut comme le sentiment que ce pays était mûr pour les invasions prochaines (34).

Il quitta la ville un midi, regarda au passage, sans s'arrêter, l'admirable coup d'œil sur Arigenus que l'on avait d'une éminence située sur la voie de


Bayeux, au N.-O. de la ville (35). Moins d'une heure après son départ, il traversait le gué de l'Odon. Puis, par la grande voie qu'avaient ouverte, deux siècles avant, les fières légions de Quintus Titurius Sabinus (36), il rejoignit, vers la neuvième heure, peu après le passage de la Seulle, la voie de Rouen à Bayeux.

On fit halte, et le décurion de l'escorte demanda s'il fallait tournera gauche, pour gagner directement Augustodurus, qui n'était plus qu'à six milles, ou poursuivre tout droit jusqu'à Grannona, la riante bourgade maritime où s'élevaient les somptueusesvillas des riches qui, dans les chaleurs de juillet, y venaient chercher la fraîcheur des brises de mer et dépenser gaiement leur argent (37).

Comnianus qui connaissait toutes les stations balnéaires de' la Méditerranée, depuis Baïes jusqu'aux Colonnes (^38), ne souhaitait qu'une chose: gagner Bayeux au plus vite.

Le soleil se couchait, quand le somptueux équipage passa devant l'enceinte sacrée des Druides, qui s'élevait sur le mont Phaunus, au milieu d'un grand bois de chênes, puis descendit bientôt après au pont (39), franchit l'Aure, laissa les Thermes sur la droite et s'arrêta au Forum devant le temple de Minerve. Une recommandation de Solemnis, envoyée la veille par courrier spécial, assurait au légat l'hospitalité chez le pontife, qui le reçut fort aimablement.


Ai-je besoin d'identifier les lieux que je citais tout à l'heure? Saint-Vigor s'élève sur l'emplacement de l'enceinte des Druides; Saint-Laurent, sur celui des Thermes la cathédrale, sur celui du temple romain. La ville était entourée de bonnes murailles; elle avait gardé, depuis les vieux temps celtiques, un caractère archaïque très prononcé.

Je ne serais même pas très étonné si l'on me prouvait quelque jour que, dès ce temps, elle comptait des amateurs de vieilles choses. et que, dans son temple de Minerve, il y avait une collection d'antiquités. Plutarque, Pausanias et Pline nous montrent plus d'un cas semblable, et je crois fort qu'ils n'étaient pas encore disparus, ces vieux périégètes, dignes précurseurs de nos ciceroni, qui faisaient voir aux touristes, dans les temples de Grèce, d'Italie, d'Asie-Mineure, et d'un peu partout, des collections abracadabrantes, un vrai bric-à-brac, où l'on admirait je n'invente rien des noix de coco, des crocodiles empaillés, des monuments comme la que- nouille de Tanaquil, la tance d'Agésilas, l'œuf de Léda. Pausanias ne dit-il pas avoir vu, dans un temple de Panope, en Phocide, un morceau de l'argile avec laquelle Prométhée pétrissait les premiers hommes? Il ajoute même gravement que cette argile avait encore une forte odeur de peau humaine. 0 antiquaires 1

Quoi qu'il en soit de ceux de Bayeux, leur vieille cité n'était pas la plus pacifique du monde. A l'heure même où Comnianus y descendit, les passions populaires allaient leur train.


Le pontife du temple était loin d'avoir ici l'importance de Solemnis. Lui et l'élément romain étaient relégués au second rang. Le druidisme et les vieilles traditions des Celtes étaient au premier, toujours florissants, grâce à leur école et à leur temple, fameux dans les trois provinces de la Gaule.

Or, de temps en temps, un souffle passait sur ces vieux Gaulois, qui n'était pas précisément sympathique aux idées romaines. Les druides entretenaient, au sein de ces fières populations, des idées d'indépendance qui n'étaient point toujours faites pour plaire aux propréteurs, et qui créaient parfois de gros embarras à l'administration provinciale. C'est ce qui s'était produit récemment. Un légat avait dû intervenir, et, fort habilement, avait conjuré le péril en occupant les Druides à tout autre chose. C'était l'heure où, dans l'empire, les sectateurs des doctrines orientales, les chrétiens, pour les appeler par leur nom, relevaient la tête. Ne disaient-ils pas que Julia Mammœa, la mère de l'empereur, de l'auguste, pieux et invaincu Marcus Aurelius Severus Alexander, était chrétienne, et que lui-même inclinait fort vers leurs croyances? Témoin, disaient-ils encore, cette maxime de notre Dieu qu'il a fait graver au Palatin: QVOD. TIBI FIERI. NON. VIS. ALTERI. NE. FACIAS. « Ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit ». Malheureusement pour eux, les conseillers de l'empire, et, entre tous, Ulpien, le docte jurisconsulte, venaient de leur prouver justement le contraire, en donnant à nouveau l'ordre de les pourchasser. Le légat de la


province Lyonnaise avait profité de cette bonne occasion, et abandonné les chrétiens aux Druides, pour distraire ceux-ci. Huit jours avant que Comnianus n'arrivât, un tout jeune homme, nommé Floscellus, avait été sacrifié à leur fureur (40). Ce jour même. le bruit courait que son corps avait été dérobé de nuit par des matelots venus du pays des Unelles (41). et cette nouvelle, circulant tout à coup, faisait craindre de nouveaux troubles.

En prévision des événements, deux centuries de la troisième légion augustale (42) étaient campées ad Scuras, au camp d'Escures, près du Port, à cinq milles de la ville (43).

Voilà ce qu'apprit notre voyageur pendant qu'il soupait chez le pontife, et ces nouvelles lui parurent assez désagréables. Les centurions avaient des ordres directs du propréteur de Lugdunum Comnianus n'avait donc à se mêler en quoi que ce soit aux événements. Dès lors, sa présence à Bayeux devenait plutôt gênante. Aussi résolut-il de consacrer seulement quelques heures, le lendemain, à la visite de la cité, dans le plus strict incognito, et de partir sans plus tarder.

t.

Le lendemain, de bonne heure, le légat, en toge blanche, suivi seulement de son esclave, partit pour voir les curiosités de la ville. Au bout d'une heure, il était édifié. Chez le premier loueur de voitures


qu'il trouva près des portes, il prit une rheda à quatre roues, telle qu'on en trouvait dans tous les collegia jumentariorum, et se fit conduire au Port. A midi, Comnianus était de retour. Il rentra en ville passablement affamé. Les auberges ne manquaient pas aux entrées de la cité, leurs enseignes étaient même alléchantes On vous y promettait, à bon compte, des dîners en règle, tout comme à Rome: ad instar Urbis. Bien fou qui s'y fùt fié: les auberges d'alors renfermaient plus de vermine que de pain. Notre voyageur rentra donc chez le pontife, et se mit à table.

Le prandium achevé, il envoya sa voiture et son escorte l'attendre au dehors des murs. Puis il offrit. comme d'usage, au dieu domestique un léger sacrifice pour obtenir un heureux voyage, et partit à pied. Le pontife l'accompagna jusqu'à sa voiture. Laissant à droite, sur le Forum. la voie qui menait à Valognes et à Crociatonum des Unelles par les Veys de la Vire (44), et celle qui menait à Coutances Cosedia. par Noron, Neogrundus, et Saint-Lô, Briovera (45), il prit. droit vers le midi; la voie étroite qui, par Condé, menait à Jublains et au Mans (46). Les adieux faits et les pourboires distribués, la voiture s'ébranla. On.longea longtemps le grand aqueduc, puis le cortège s'enfonça dans la forêt. Après le passage de la Seulle sous Hottot, ils'gagnèrent les grandes ferrières où des esclaves travail-, laient le minerai (47). La route était rude, montueuse et détrempée par les pluies. On atteignit les grands sommets du Plessis, où, plus tard, Galba et Magnence devaient établir leurs camps retranchés.


Dé, Bayeux à Condé on comptait trente-quatre milles, environ cinquante kilomètres. Or, étant donné l'état de la voie, c'est tout au plus si les chevaux pouvaient faire quatre milles à l'heure. Aussi, au coucher du soleil, Comnianus était encore à dix milles de Condé, en train de maudire sa mauvaise fortune, de jurer après les fondrières, et de se demander s'il n'allait pas coucher chez quelque paysan. Enfin, au dernier relais, moyennant une bonne gratification, on obtint deux solides chevaux qui partirent au grand trot, sans souci des cahots, mais non sans quelque dommage pour le luxueux équipage de Solemnis.

La première veille nocturne allait finir, quand le légat entra dans Condate, aujourd'hui Condé-surNoireau, qui n'était guère alors qu'un passage fortifié, et s'en alla demander asile au décurion de l'endroit, qu'on dùt réveiller pour la circonstance. Le lendemain, mon Comnianus vous renvoya. sans hésiter, à Solemnis, sa voiture et son escorte, et repartit à cheval avec ses deux cavaliers barbares, son esclave et une mule portant les bagages. C'est ainsi, j'imagine que Badius Comnianus, lieutenant de l'empereur, propréteur de la province d'Aquitaine, finit son voyage chez nous, et s'en retourna en sa cité d'Agen, sur la fin de mars 227, sous ie consulat d'Albin et de Maxime, content et en bonne santé.

Du moins, espérons-le.


NOTES.

(1) Ce nom nous est connu par Ptolémée. Géogr. 1. II. c. 8. « Lexubiorum Noiomagus » et l'Itinéraire d'Antonin [A Brevioduro] Noviomagus M. P. XVII.

(2) Aujourd'hui la Touque.

(3) L'existence d'un Vergobret à Lisieux nous est connue par l'exergue d'une monnaie trouvée à Vieux: simissos. publicos. LIXOVII. Revers CISIAMBOS. CATTOS. vergobretos.

(4) Sur la poste et pour tous les détails de la vie romaine, voyez Salomon Reinach, Manuel de philologie classique, t. I, et Pellisson, Les Romains dans leur vie privée.

(5) Badius Comnianus et Titus Sennius Solemnis nous sont connus par le marbre dit de Thorigny, piédestal d'un monument élevé en 238. Cf. A. de Caumont, Statistique monumentale, t. I, p. 181.

(6) Les géographes et les notices de l'époque romaine nous montrent notre territoire divisé alors en trois tribus: Les Lexovii, entre la Risle et la Dive, capitale Noviomagus, aujourd'hui Lisieux Les Vidiecasses, entre la Dive et la Seule, capitale Arigenus, aujourd'hui Vieux; Les Baiocassii, entre la Seule et la Vire,,capitale Augustodurus, aujourd'hui Bayeux. (7) La Gaule chevelue, Gallia comata, comprenait l'Aquitaine la Belgique et la Lyonnaise. Notre territoire était compris dans cette dernière province, capitale Lugdunum, aujourd'hui Lyon. (8) La route de Lisieux à Dreux et Chartres nous est connue par l'Itinéraire d'Antonin, dont il faut ainsi rectifier les chiffres, en milles romains de 1.481 mètres.

Iter a Juliobona Durocassis (de Lillebonne à Dreux) Breviodunum (Brionne).

Noviomagus (Lisieux) M. P. XXIV.

Condate.(Condé-sur-Iton) M. P. XLIIII.

Durocassis (Dreux) M. P. XX.

De Lisieux à Dreux, la voie, encore subsistante aujourd'hui en partie, suivait le parcours suivant: L isieux S'-Germainla-Campagne; à 28 kilomètres, passage de la Carenlona, la Gharentonne,' à Cameracum, Chambrai, aujourd'hui Broglie –


la Barre 47 kil., passage de la Risle à Lyra, la Vieille-Lyre Guernanville; 65 kil. 5, passage de l'Iton à Condate, Condé; Grandvilliers, la Brosse; 86 kil., passage de l'Avre à SaintRémy 96 kil. Durocassis, Dreux.

(9) Ptolémée insinue que Vieux et Lisieux étaient des ports. La Touque, la Dive, l'Orne (Olina de Ptolémée) et la Vire étaient navigables à marée haute. Aussi les passages de la Touque à Touques, de la Dive à Varaville, de l'Orne au port, de Bénouville, de la Vire au Grand Vey n'étaient-ils guéables qu'à marée basse.

(10) L'Itinéraire d'Antonin indique ainsi la route au nord de la Seine

Caracotinus (Hartleur).

Juliobona (Lillebonne), X.

Lotum (Caudebec), VI.

Rotomagus (Rouen), XIII.

Les chiffres sont exacts, mais en lieues gauloises de 2,222 mètres, non en milles romains.

(11) Route de Lisieux à Brionne 13 kil., l'Hôtellerie, 27 kil. le Marché-Neuf, 37 kil. lireviodunum, Brionne. La voie gagnait ensuite: Mediolanum, Évreux, et Lutetia, Paris. (12) Canetum et son temple nous sont connus par les fouilles que le savant P. de la Croix a exécutées au Villeret, commune de Berthouville, à l'ouest de Brionne. Non loin de là passaient deux autres voies 1 De Brionne à la mer, par Lieurey, la Chapelle-Bayvel, le Theil, Fourneville, la rue Moulière et Cricquebœuf, 2. De Brionne à la Dive par Suiacum, NotreDame d'Épine, Baliola, Bailleul, Nogerolœ, Norolles, et Léaupartie. Cette vieille voie, d'origine gauloise, nous est connue par les actes curieux du transfert des reliques de saint Regnobert.

(13) Route de Lisieux à Lillebonne: ï> kil., Hermival, la Croix Mâlon (où l'on croisait la voie de Norolles à Brionne) 16 kil., passage de la Calonne à Cormeilles; 19 kil., la Chapelle-Bayvel (où l'on croisait la voie de Brionne à la mer) 32 kil., PontAudemer,{où l'on rejoignait la voie dé Rouen àBayeux) 42 kil., le gué d'Aizier, près Vieux-Port, (où la voie passait la Seine) 53 kil., Juliobona, Lillebonne. De Pont-Audemer, un raccourci menait à Lillebonne par Quillebœuf.

(14) On voit encore les restes de l'amphithéâtre et des murailles de la ville le long du chemin du Pré-d'Auge, à SaintDésir de Lisieux.


(15) Carrefour très ancien, auquel se rattachent des légendes duXI'siécle.

(16) On a trouvé prés du château de Villers, ad Villare, des vestiges d'une station romaine.

(17) Route de Rouen à Bayeux 12 kil., de Rouen à GrandCouronne 16 kil., Moulineaux; 28 kil., Bourg-Achard; 50 kil, 5, Pont-Audemer, où l'on croisait la voie de Lisieux à Lillebonne 54 kil. 5, Toutainville 66 kil. 5, passage de la Morelle à Manneville 74 kil. La Correspondance, où l'on croisait la voie de Brionne à la mer; 82 kil., passage de la Touque, à l'ouest de Bonneville 93 kil., la Croix d'Heuland, où aboutissait la voie venant de (23 kit. Lisieux par Annebault 101 kil., passage de la Dive sous Varaville, entre la rivière de Petiville et l'église de Brucourt; 112 kil., passage de l'Orne au port de Bénouville; 113 kil.. camp du Port de Bénouville; 122 kil., chapelle de la Dellyvrande 129 kil. 5, passage de la Seule à Reviers, Redeverus; 132 kil., menhir de Colombiers; 137 kil., on croise, à la sortie de Villiers, la voie de Vieux à la mer; 139 kil. 5, milliaire du Manoir 145 kil. 5, Saint-Vigor 146 kil. 5, passage de l'Aure à Bayeux, Augustodurus.

(18) Cette voie de Lisieux à Bayeux évitait le passage de Varaville, souvent difficile. Son parcours était le suivant: 15 kil., Leaupartie, où l'on rejoignait la voie de Brionne par Bailleul 'et Norolles 26 kil., le Ham, où l'on passait la Dive vers SaintPierre-du-Jonquet et Janville, 33 kil., Troarn 40 kil., Bréville, où cette voie rejoignait la voie de Rouen à Bayeux, à 1 kil. du passage de l'Orne.

(19) Au sud de Lisieux, les voies paraissent avoir été les suivantes 1° De Lisieux à Avranches par Vieux-Pont (19 kil.); Jort, Jorra (29 kil. 5), où l'on croisait la voie de Vieux à Exmes Vaston (41 kil.), où l'on a trouvé des substructions romaines le Grand-Chemin de Martigny (48 kil.); le Pont-d'Ouilly (57 kil. 5) les Gouttes (63 kil.) et Condé-sur-Noiréau, Condate, à 70 kil. de Lisieux. De Lisieux à Argentan (50 kil.) par Livarot (17 kil.); le Chêne-au-Loup (26 kil.) et Trun (38 kil.). Cette vieille voie est indiquée sur une carte de Petite, datée de 1675. 3° De Lisieux à Exnies, Oximunt, par la ChapelleNoimerare, Bellouet, le Haut-de-Lisores et le Pont-Percé. (20) Aujourd'hui le Câtelier, à Saint-Désir de Lisieux. (21) De la Touque à la Dive, la voie de Lisieux à Vieux suivait très probablement la direction suivante: Saint-Désir de Lisieux, chemin du Pré-d'Auge, les 'l'ourettes, Bourguignole,


la Grande-Couture, le Suffleur, l'église de Saint-Ouen-le-Pin, la Poste, le Cadran de Cambremer, les Fortins, l'Épinay, Estrées, Strata, Luçon, l'église de Biéville et le pont de Dive. En tout, 22 kilomètres.

(22) Aujourd'hui forêt de Goulfern.

(23) Aujourd'hui Croissanville, Cresceiitii villa.

(24) Le vin d'Argences était très estimé au moyen âge. (25) De la Dive à Vieux. la voie de Lisieux suivait probablement cette direction: Pont de Dive, église de Croissanville, Pedouze, église de Moult et passage de la Muance, Vimont, gué du Semillon, célèbre au XI' siècle sous le nom de Gué-Bérenger, Berengarii vadum, Bellengreville, le sud de Frenouville. Beauvoir, Saint-André-de-Fontenay, Vieux. En tout, de la Dive à Vieux. 28 kil., de Lisieux à Vieux, 50 kil.

(26) Aujourd'hui l'Orne.

(27) Ce fait nous est relaté sur le marbre dit de Thorigny. (28) Les carrières de marbre de Vieux étaient encore exploitées au XVII» siècle.

(29) Le gué du Coudray, sur la voie de Vieux à Jublains; celui de Brieux ou de Percouville, sur celle de Vieux à Exmes, celui de Saint-André, sur celle de Vieux à Lisieux.

(30) Direction de la route de Vieux à;Exmes. Oximum, et à Argentan Val-de-Laize, Cintheaux, Cauvicourt,,Rouvres; à 21 kil., passage du Laizon; Jort, où l'on croise la voie de Lisieux à Avranches la Chapelle-Souquet. Trun et Chambois. A (50 kil. de Vieux, Exmes. La route d'Argentan se détachait de la précédente un peu avant le passage du Laizon. Par Perrières, les Monts d'Eraines, la station romaine et l'église de Damblainville, Sainte-Catherine, Ners, Fourches, le camp romain de l'Aulnay, la vigie de Montabard, Raveton et Pommainville, elle atteignait Argentan à 52 kil. de Vieux.

(31) La voie de Vieux à Jublains passait par le gué du Coudray, Mutrécy, Boulon, Espins, Placy, Donnay, Saint-Clairet le Pont-d'Ouilly, à 26 kil. de Vieux, d'où elle gagnait laCarneille. (32) Aujourd'hui forêt de Cinglais.

|33) Les carrières de Vaucelles et d'Allemagne.

(34) Arigenus disparut complètement de l'histoire à la tin du IH* siècle. 11 est probable que la ville fut détruite de fond en comble dès les premières invasions.

(35) La voie de Vieux à Bayeux telle que Comnianus la suit ici est encore bien connue en grande partie aujourd'hui. C'est l'Ile que la carte de Peutinger désigne ainsi .1 w^jisÇorfttr»


xxix. Aregenue. La distance de 24 milles est exacte. De Vieux, la voie gagnait les Hauts-Vents (112 mètres d'altitude), passait l'Odon au gué du Pont-Ghâlon, gagnait Marcelet, Bretteville, Secqueville (où l'on a trouvé des substructions romaines), Cully, Fresnay-le-Crotteur, passait la Seule à Saint-Gabriel et rejoignait à l'ouest de Villiers, à 24 kil. de Vieux, la voie de Rouen à Bayeux. De Vieux à Bayeux, on comptait par là 33 kil. 5. Trois autres voies existaient à l'ouest et au sud-ouest de Vieux: l0 Un chemin étroit, mais direct, conduisait de Vieux à Bayeux par les Hauts-Vents, la fontaine des Romains à Cheux, Cristot, la Motte-d'Audrieu, le pont des Romains à Condé-surSeulles, Condate, Damigny et Bellefontaine. Distance 30 kil.–20 De Vieux à Cosedia, Coutances, par Briovera, Saint-Ln, par l'église d'Esquay (c'est par là qu'on emmena, au XI- siècle, après la bataille du Val-ès-Dunes, le cadavre d'Hamon-ès-Dents), la croix de l'arbre de Gavrus (station préhistorique), le passage de la Méhaye sur l'Odon, Brettevillette, Vendes, le passage de la Seule sous le camp de Hottot, à 15 kil. de Vieux, où l'on croisait la voie de Bayeux à Condé, le Lion-Vert, la Croix-des-Landes, le Pont-Mulot, Vilday, Cormolain, le chemin de Saint-Lô, Saint-Germain-d'Elle, Planquais et la Barre-de-Semilly, d'où l'on arrivait à Saint-Lô, à 52 kil. de Vieux. 3o De Vieux à Avranches, Ingena, et à Rennes, Condate Rhedonum, par le Haut-d'Amayé, Brucourt, le camp et l'église de Trois-Monts, le Val-de-Curcy, Hamars, et le carrefour de la Seinière (19 kil. 5 de Vieux), sous Campandré, où l'on croisait la voie de Bayeux à Condé. La voie se dirigeait de là vers Avranches par Montchauvet, Etouvy, et Saint-Sever.

(36) Quintus Titurius Sabinus, lieutenant de César, fit chez nous la campagne de l'an 56, et livra contre Viridovix et nos tribus réunies la bataille de Montcastre, qui décida de la soumission du pays.

(37) La Notice des Dignités de l'Empire, du IVe siècle, nous dit qu'il y avait une garnison à Grannona, in litore saxonico. Quelques savants confondent ce Grannona avec Grannonum, qu'on croit être Port-Bail, d'autres le placent à Port-en-Bessin ou à Berniéres je crois, d'après l'alignement des voies, qu'il faut le mettre vers Arromanches et Saint-Côme-de-Fresné, en un lieu aujourd'hui submergé. De nombreux vestiges romains ont d'ailleurs été trouvés aux environs d'Arromanches. (38) Baïes, station balnéaire prés ue Naples, très fréquentée sous l'Empire. Les Colonnes, aujourd'hui détroit de Gi-


braltar.

(39) Le pont de Bayeux, dès l'époque romaine, devait se trouver non loin du pont actuel de Saint-Jean.

(40) Sur la date du martyre de saint Floxel, nous n'avons que la donnée des légendes: Tempore Antonini et Maximiani Ccesaris. Cette donnée est manifestement erronée, puisque jamais un Antonin et un Maximien n'ont été contemporains. Aussi les quelques auteurs, (Noget-Lacoudre, Voillery), qui ont écrit sur saint Floxel, n'en tiennent aucun compte. Ne vaudrait-il pas mieux y voir une mauvaise lecture d'une date consulaire exacte, primitivement écrite en abrégé, comme c'était l'usage, et mal comprise par les restaurateurs de légendes du IX" siècle? f Cette hypothèse admise, elle l'a été pour des cas analogues, on peut concevoir que la leçon primitive était: ANO. ET. MXMO. COSS., ce que je traduis Sous le consulat d'Albin et de Maxime, en 227.

(41) Cf. la légende de saint Floxel au Bréviaire de Bayeux. (42) Citée sur le marbre dit de Thorigny.

(43) La voie de Bayeux au Port, Portus, aujourd'hui Port-enBessin (à 9 kil.), allait par Saint-Patrice et le Haut-d'Hérils, et passait l'Aure au Pont-Fatu, sous le camp d'Escures, ad Scuras. (44) C'était la continuation de la grande voie stratégique de Rouen à Bayeux elle allait jusqu'à la pointe de la Hague. La carte de Peutinger l'indique ainsi jusqu'à Valognes: Alauna, xv (lisez xi), Crociaconum vii (lisez xxxi) Augustoduro. De Bayeux, elle gagnait le Pont-de-Vaucelles, Mosles, le VieuxPont, Formigny, la Cambe, Saint-Clément-des-Veys (à 30 kil. 5), le Grand-Vey, le Grand -Chemin, Bapaume (49 kil., c'est l'ancien Crociatonum, hameau de Beuzeville-au-Plain, Houlbey, BasseEmondeville, la Rue d'Eroudeville, Saint-Cyr. la Victoire, et Alleaume (l'ancien A lauva, Valognes, à 65 kil. de Bayeux) pour se prolonger, par Brix, jusqu'à Goury (l'ancien Corialluni) dans la Hague. Après le Grand-Vey, on entrait dans le pays des Unelli, aujourd'hui le Cotentin. Pour obvier à la difficulté du Grand-Vey, qui n'était guéable qu'à marée basse, même au XIe siècle, une déviation fut ouverte de bonne heure, qui, laissant la grande voie à Arthenay, passait par Isigny, la Chaussée-Ferrée, Saint-Pellerin, Oarentan et Saint-Côme-du-Mont, pour rejoindre la grande voie à Bapaume, Crociatonum. (45) Cette voie allait par Saint-Loup-Hors, le pont de Subies, Noron, le Neogrundus des légendes, Vaubadon et Roncheray, d'où elle gagnait Briovera. Saint-Lô. à 34 kil. de Bayeux.


Outre les voies vers Saint-Lô, Valognes, Reviers, Vieux, et Condé, une autre voie devait gagner Grannona (Saint-Côme-deFresné) par Saint-Sulpice, Magny et Rye. En tout, 10 kilomètres. (46) On allait de Bayeux à Condé par Ellon, où l'on a trouvé des traces d'un aqueduc qui amenait à Bayeux les eaux de Mondaye, Couvert, Saint-Bazile, Hottot, où l'on passait la Seule, à 15 kilométres de Bayeux, et où l'on croisait la voie de Vieux à Saint-Lô, Monts, Villodon, Epène, Savenay, Campandré et le Plessis-Grimoult (à 35 kil.), où l'on croisait la voie de Vieux à Avranches, les Forges-Orbigny et Condé-sur-Noireau, où l'on croisait la voie de Lisieux à Avranches. et celle de Valognes à Séez par Carentan, Saint-Lô, Saint-Amand-de-Thorigny, et Montchauvet. Au total, 50 kilomètres.

(47) Les minerais de fer de Jurques, Brémoy, les Ferrières du Val et au Doyen, ont été exploités jusqu'aux temps modernes.


INAUGURATION DU BUSTE

DE

M. LÉON DUCHESNE DE LA SICOTIÈRE A ALENÇON

le 21 Août 1900.

M. Léon Duchesne de La Sicotière, avocat à Alençon, puis successivement conseiller municipal de cette ville, conseiller général, représentant à l'Assemblée nationale et sénateur du département de l'Orne, correspondant de l'Ipstitut (Académie des Sciences morales et politiques), président de la Société historique et archéologique de l'Orne, etc., né à Valframbert (Orne), le 3 février 1812, est mort à Alençon, le 28 février 1895.

Je ne referai pas ici la biographie de M. de La Sicotière après mon ami M. Robert Triger, inspecteur général de la Société française d'Archéologie, dont l'étude sur la vie et les œuvres de notre regretté confrère est suivie d'une bibliographie complète due à M. Louis Polain (1).

(1) Léon Duchesne de La Sicotière, avocat, sénateur de l'Orne, correspondant de l'Institut {4812-18951. Sa vie et ses œuvres


II convient cependant de citer quelques lignes de l'introduction qui précède ce volume:

« Lorsque dans un avenir éloigné, dit M. Triger, l'heure viendra d'écrire l'histoire du mouvement intellectuel en Normandie au XIX. siècle, et de la dégager des appréciations parfois intéressées de la génération contemporaine, il est un nom qui se rencontrera à chaque instant sous la plume et devant lequel on s'inclinera toujours avec une respectueuse sympathie: ce sera celui de Léon Duchesne de La Sicotière. « Avocat distingué, historien éminent, bibliophile d'un goût sûr et délicat, homme politique profondément dévoué à son pays, et surtout travailleur infatigable, d'une activité d'esprit peu commune, M. de La Sicotière n'a pas seulement exercé, de 1835 à 1895, une influence dominante dans la vie locale du département de l'Orne et de la ville d'Alençon qu'il habitait sa notoriété s'est rapidement répandue dans la Normandie entière et dans les départements voisins, à tel point que son nom appartient, on peut le dire, à toute la région de l'Ouest ».

M. de La Sicotière se signala de bonne heure parmi les membres les plus zélés de la Société des Antiquaires de Normandie, qui l'élut pour directeur par Robert Triger. Bibliographie de ses écrits par Louis Polain. Alençon, E. Renaut-de Broise, 1900, in-8» de lxcii et 245 p, (avec portrait et reproduction de l'ex-librin de M. de La Sicotière). V. aussi Inauguration du buste de Léon de ~<t S!co<tere. a ~~emcom, dans le HM~ettH de <<t So<e<e /nf!(o- La Sicotière, à Alençon, dans le Bulletin de la Société historique et archéologique de l'Orne, t. XIX (1900), p. 227-292, avec portrait en photogravure.


à deux reprises, en 1843 et en 1893, et de la Société française d'Archéologie, dont il fut pendant de longues années, inspecteur pour le département de l'Orne.

Aussi ces deux compagnies se sont-elles associées avec empressement à l'hommage éclatant rendu à cet historien et à cet archéologue si distingué, en souscrivant au monument.qui lui a été consacré par le département dé l'Orne, par la ville d'Alençon et par les corps savants auxquels il était affilié.

Le buste de M. de La Sicotière, œuvre excellente de M. Denys Puech, a été inauguré le 21 aoùt 1900, dans un jardin de la place d'Armes, à Alençon.

Cette cérémonie, présidée par M. le duc d'AudiffretPasquier, membre de l'Académie française et sénateur inamovible, a eu lieu en présence d'une assistance considérable dans laquelle on remarquait MM. le Préfet de l'Orne, les sénateurs, les députés et les conseillers généraux du département, toutes les autorités de la ville d'Alençon, les membres de la Société historique et archéologique de l'Orne, des délégués de diverses sociétés savantes de Normandie, la famille de M. de La Sicotière et un grand nombre de notabilités de la région.

Des discours très applaudis ont été prononcés par MM. le duc d'Audiffret-Pasquier, président du comité qui avait provoqué l'érection du monument; Henri Tournouër, président de la Société historique et archéologique de l'Orne; le docteur Chambay, maire de la ville d'Alençon; Albert Christophle, député et pré-


sident du Conseil général du département; Paul de Longuemare, sous-directeur de l'Association normande Émile Travers, secrétaire général de la Société des Antiquaires de Normandie, directeuradjoint de la Société française d'Archéologie de Neufville, président de la Société d'Horticulture d'Alençon; le vicomte du Mottey, avocat. Enfin, le poëte Paul Harel a lu une remarquable pièce de vers. E. T. DISCOURS DE M. EMILE TRAVERS.

Messieurs,

La Société des Antiquaires de Normandie et la Société française d'Archéologie ont bien voulu me désigner pour apporter un juste tribut d'hommages et de regrets au pied de ce monument qui rappellera le souvenir d'un homme de bien.

Ce n'est pas à moi qu'eût incombé cette mission si, depuis un an, la mort n'avait frappé impitoyablement ceux qui dirigeaient avec tant d'éclat deux compagnies aux travaux desquelles Léon Duchesne de La Sicotière a pris une part si active.

Avec quel cœur, avec quel talent. avec quelle autorité, Eugène de Robillard de Beaurepaire, secrétaire général de la "Société des Antiquaires de Normandie, et le comte de Marsy, directeur de la Société française d'Archéologie, n'auraient-ils pas fait l'éloge de leur éminent confrère ?

Hélas! eux aussi, eux les meilleurs d'entre nous,


eux mes plus chers amis, ont disparu, et, quand leur tombe est à peine fermée, je viens, avec une bien douloureuse émotion, prendre la parole en leur place. Qu'ajouterai-je à l'excellente biographie de M. de La Sicotière par M. Robert Triger, à la complète bibliographie de ses écrits par M. Louis Polain, aux discours si éloquents, si sincères que vous venez d'entendre? Des administrateurs, des savants, des intimes, vous ont dit ce qu'a été M. de La Sicotière dans son existence publique et privée. Ils vous ont rappelé les labeurs de l'avocat intègre, de l'homme politique toujours fidèle à ses convictions et toujours indépendant, de l'historien impartial, de l'archéologue érudit, du critique éclairé, du bibliographe impeccable, en même temps qu'ils faisaient revivre sous vos yeux sa figure sympathique et ses nobles qualités. Ainsi présenté, le portrait est d'une parfaite exactitude

Toutefois, ne peut-on y mettre encore quelques traits `1

Si on'vous a retracé la vie de M. de La Sicotière à Alençon et à Paris, il convient de vous parler du rôle joué par lui dans une autre ville, celle de Caen, où il a vécu quelques années et fait ses débuts littéraires, où de vieilles affections l'attiraient souvent, où il avait droit de cité.

Caen, auquel on donne le nom trop sonore peutêtre d'Athènes normande, a été sans cesse un des centres actifs du mouvement intellectuel en province. Ce mouvement se manifestait de la façon la plus brillante au moment où M. de La Sicotière vint s'as-


seoir sur les bancs de l'École de Droit. A côté de Sociétés plus anciennes, celle des Antiquaires de Normandie avait été fondée en 1823. Son secrétaire, Arcisse de Caumont, affilia aussitôt à cette compagnie l'étudiant qui compulsait des dossiers chez le grave jurisconsulte Thomine Desmasures, en s'occupant déjà d'histoire et d'archéologie et en taquinant la Muse chansonnière. Tous ceux qui ont tenu une plume, n'ont-ils pas, en leur jeunesse et selon le goùt du jour, rimé, qui une tragédie, qui un bouquet à Chloris. des couplets politiques ou quelque sonnet d'amour? `~

M. de La Sicotière ne s'attarda point à ces divertissements et fit bien. Caumont créait à cette époque la Société française d'Archéologie et l'Association normande il excellait à susciter les talents naissants et les bonnes volontés, et confia aussitôt dans ces compagnies des postes importants au jeune avocat alençonnais, qui les conserva jusqu'à sa mort, sans jamais marchander ni son temps ni sa peine. Dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, M. de La Sicotière avait donné, en 1840, le rapport adressé par lui à M. le Préfet du département de l'Orne sur l'abbaye de Lonlay, historique complet de ce monastère avec une description de son église si tristement mutilée. Deux ans après, lorsqu'il avait trente ans à peine, ses confrères le choisissaient pour leur directeur annuel cinquante ans plus tard, ils lui renouvelèrent ce titre envié. Le discours qu'il prononça, dans la séance publique du 16 aoùt 1843 est un modèle du genre. Il démontrait


l'urgence de s'occuper de l'histoire littéraire et, pour donner l'exemple, il esquissait le tableau de la cour de Marguerite de Navarre à Alençon et des lettres françaises au début de la Renaissance. Je ne puis résistée à la tentation de citer la dernière page de ce morceau.

« Le rôle de Marguerite, pendant la première moitié du xvie siècle, disait M. de La Sicotière, a donc été considérable. Jamais femme peut-être n'exerça une pareille influence sur les littérateurs contemporains. On a été jusqu'à prétendre que cette influence aurait éclipsé celle du roi son frère. Sa noble et gracieuse figure se détache du fond de cette époque brillante, et lui donne plus de relief encore qu'elle n'en reçoit. En vous rappelant quelques-uns de ses titres à la reconnaissance de tous ceux qui aiment les lettres, j'ai cru, Messieurs, que son nom vaudrait à mon travail un peu d'intérêt et. beaucoup d'indulgence. Je terminerai par une courte réflexion, sur le genre littéraire qui paraît avoir été plus particulièrement en honneur auprès d'elle. C'a été le vieux génie français, ou plutôt gaulois, net, franc, railleur; la rondeur bourgeoise l'accent familier ce sel national, rival du sel attique, dont le goût menaçait de se per_ dre. La Renaissance classique débordait sur la France on songeait sérieusement à refaire notre langue sur le modèle des idiomes anciens.

« La liberté sauvage et railleuse, comme l'a dit un de nos critiques les plus spirituels (M. Saint-Marc Girardin), la marche lucide et modeste, la naïve grâce du langage que les Gaulois et les Normands


nous avaient léguées, devenaient des objets de mépris. Nos savants ne cessaient de conspirer contre le vieux génie national ». Qui donc protesta, Messieurs? Ce fut Marguerite. Qui donc seconda les efforts des écrivains et des poëtes restés fidèlesà ce génie Qui donc chercha, de concert avec eux, à briser ou du moins à contenir le choc de ces flots tumultueux qui chariaient pêle-mêle, avec les trésors purs de l'antiquité, les trésors à demi gâtés de la moderne Italie? Ce fut encore Marguerite. Marguerite avait compris que, ressemblance pour ressemblance, mieux vaut ressembler à ses pères qu'à ses voisins. Elle préparait, par sa résistance plus instinctive encore que réfléchie, la fusion de l'élément national et de l'élément classique dans cette belle langue que devaient consacrer t#.nt de chefs-d'œuvre. Elle y' ménageait cette veine originale et féconde que suivirent plus tard La Fontaine et Molière. Voltaire et Beaumarchais, Courier et Béranger. C'est là, Messieurs, une gloire vraiment nationale. Marguerite de Navarre a donc été Française par le goût, comme elle l'était par sa naissance, par ses sentiments, par le noble usage de ses richesses et de sa puissance n.

Je ne crois pas que M. de La Sicotière, même dans la pleine maturité de son talent, ait composé une page plus remarquable. On y trouve une parfaite mise au point de toutes choses et une sûreté de jugement à laquelle il faut accorder encore les applaudissements qui l'accueillaient, il y a près de soixante ans.

M. de La Sicotière, ai-je besoin de le dire ? entre-


tenait une correspondance suivie avec la Société des Antiquaires, au Bulletin de laquelle il donna: Les papiers de la famille Pley de Beauprey, analyse de curieux documents, publiée sous la forme d'une lettre à M. de Beaurepaire La mosaïque de Villiers, avec deux planches, notes intéressantes sur des débris gallo-romains découverts dans les environs de Mortagne enfin Hugues Quéru de Fléchelles dit GautierGarguille, comédien et chansonnier, travail très fouillé et jetant un jour nouveau sur cet enfant d'une bonne famille de Sées, devenu le gendre de Tabarin et l'un des plus fameux bouffons du Pont-Neuf.

Cette précieuse collaboration, tant de marques de zèle, les inoubliables services de tout genre rendus à notre province méritaient une récompense éclatante. Si la Société des Antiquaires de Normandie n'était pas à même de conférer à M. de La Sicotière une de cesdistinctions que les pouvoirs publics eurent le tort de ne pas lui accorder, elle put, du moins, lui témoigner sa gratitude en l'élisant une seconde fois pour son directeur, ce qu'elle n'a fait que pour un grand homme d'État, M. Guizot, et pour le maître de l'érudition française, M. Léopold Delisle.

Au mois de janvier 1894, M. de La Sicotière présidait donc notre séance solennelle. Nul mieux que lui n'aurait su traiter le sujet qu'il avait choisi pour son discours. C'était un historique de la Société où en quelques lignes tracées de main d'artiste, il esquissait la physionomie de chacun de ses prédécesseurs au fauteuil présidentiel et analysait leurs allocutions. Grand fut le succès de l'orateur; éclatantes furent


les acclamations, lorsque le secrétaire, dérogeant avec bonheur aux usages, rappela ce qu'était l'homme devant lequel il parlait.

« Ce qui nous regarde, dit en terminant M. de Beaurepaire, ce qui nous appartient sans conteste, ce n'est pas le membre honoré de nos grandes assemblées c'est le La Sicotière des anciens jours resté fidèle à ses habitudes, à ses goûts, à ses ardeurs, à ses enthousiasmes d'autrefois; c'est l'ami d'Arcisse de Caumont, de Le Prévost, de d'Aurevilly, de Georges Mancel, du marquis de Chennevières, de Trébutien c'est le bibliophile érudit. le curieux collectionneur d'objets d'art, l'archéologue auquel on doit L'Orne pittoresque, l'historien dont l'attention s'est successivement portée sur Charlotte Corday, sur Valazé, sur la chanson de Fualdès, sur Béranger, sur les faux Louis XVII, sur Louis de Frotté, sur la chouannerie normande.

C'est à lui, notre directeur de 1843, notre directeur d'aujourd'hui, que nous adressons du fond du cœur un salut de bienvenue au nom de la Société des Antiquaires de Normandie, au nom de toutes les Sociétés savantes, au nom de tous les lettrés et de tous les archéologues de Normandie ».

La part prise par M. de la Sicotière aux publications de la Société française d'Archéologie ne fut pas moins active pendant une certaine période. Les com ptes-rendus des Congrès archéologiques de France et le Bulletin monumental renferment de lui un Rapport sur une excursion archéologique faite à la cathédrale d'Angers et à Lesvière; un autre Rapport


sur l'église Saint-Serge d'Angers; une Notice sur les vitraux de N.-D. d'Alençon; une Excursion aux Pieux et au Rosel; une Notice sur M. Maufras du Châtellier, etc., etc.

Je n'énumérerai pas les nombreux mémoires communiqués par M. de La Sicotière aux Congrès scientifiques de France. Aussi bien, l'Institut des Provinces, autre œuvre d'Arcisse de Caumont, n'a-t-il pas, malgré sa longue prospérité, disparu peu après son fondateur? Mais je dois mentionner la très bonne étude qui a pour titre Alonanteuil, dessinateur et peintre, et qui est dédiée au grand critique d'art, le marquis de Chennevières-Pointel. Elle fut insérée, en 1865, dans le Bulletin de la Société des Beaux-Arts de Caen, qui était fière de compter dans ses rangs M. de La Sicotière.

Comme vous le voyez, Messieurs, les compagnies savantes de Caen que j'ai l'honneur de représenter avaient le devoir de manifester aujourd'hui leur reconnaissance envers un membre qui leur a montré tant de dévouement.

Les liens de la confraternité littéraire n'étaient pas les seuls qui attachaient M. de la Sicotière à la ville de Caen. Il y comptait des parents et, depuis 1832, il y entretenait d'intimes relations avec des gens de cœur, d'esprit et de talent. Toutefois, s'il avait toujours pour Caen une prédilection marquée, il n'y faisait, dans ces de'rnières années, que de courtes visites. Aussi comme nous fêtions cet hôte impatiemment attendu Et lui, avec quelle joie, après une séance solennelle de la Société des Antiquaires,


il venait, avec notre cher et regretté Gustave Le Vavasseur et quelques amis. s'asseoir familièrement à la table de M. de Beaurepaire ou à la mienne 1 Ces souvenirs sont d'hier. J'en ai de plus anciens, de trop anciens.

Dès ma prime jeunesse, bien des compagnons d'Ecole de Droit de M. de La Sicotière avaient comme lui déjà quitté Caen. Léon Barbey d'Aurevilly était entré dans les ordres, tandis que son frère Jules, le futur auteur de L'Ensorcelée, se mettait à. Paris en quête de la renommée, et que le poëte Paul Delasalle s'étiolait à Mamers dans une étude d'avoué. D'autres cependant restaient et il n'y avait pas de jour où, dans un cabinet de la Bibliothèque publique, le nom de M. de La Sicotière ne fùt prononcé à maintes reprises.

Là se réunissaient Georges Mancel, chercheur patient, esprit railleur, rêveur, naïf, se disant et se croyant ardent démocrate Trébutien, l'orientaliste, devenu historien et archéologue, scrupuleux éditeur de poëmes du moyen âge et plus tard des œuvres de Jules Barbey d'Aurevilly, de Maurice et d'Eugénie de Guérin Alphonse Le Flaguais, âme de feu dans un corps infirme, disciple parfois heureux de Lamartine Georges Bénard, avocat spirituel, paradoxal, batailleur; et Alfred Trolley de Prévaux, et d'autres, et mon père qui, entre la préparation de ses cours à la Faculté des Lettres, uenait leur donner la réplique.

Dans ce petit cénacle d'hommes aux opinions fort différentes, unis par la communauté des goùts et par


une estime réciproque, on discutait librement de omni re scibili, et je puis ajouter: et quibusdam aliis; car il n'y manquait pas d'esprits hardis pour mettre en question tout. et le reste. J'étais bien enfant alors, et quand, par hasard. mon père me faisait pénétrer dans cette curieuse réunion, j'avoue que je ne m'intéressais guère à des discussions à perte vue sur des sujets hors de ma portée. Mais une phrase frappait mon oreille. A chaque instant, Mancel ou Trébutien s'écriait « Qu'en pense La Sicotière ? »

Ces mots, je ne les ai pas oubliés. Et quand, plus tard, mes amis et moi nous avons timidement abordé la carrière qu'il avait parcourue en maître, quand nous avons publié nos premiers essais, que de fois, n'avons-nous pas répété « Qu'en pense La Sicotière ? »

Ce qu'il en pensait? Je crains qu'il n'ait jugé bien médiocres nos œuvres de débutants; mais, loin de nous adresser des reproches justifiés, il nous prodiguait d'utiles conseils et les trésors de son érudition, nous encourageait, nous consolait des échecs, nous indiquait le vrai chemin.

Cette bonté, cette indulgence pour les jeunes gens, cette condescendance sans borne et sans arrièrepensée à aider les travailleurs, n'appartiennent qu'aux cœurs vraiment grands.

A côté de La Sicotière, ses collaborateurs et ses amis, Caumont, Beaurepaire, Marsy, ont possédé ces éminentes qualités, laissez-moi dire ces vertus.

Et j'ose le proclamer bien haut. ce sera un éter-


nel honneur, pour mes confrères et pour moi, que d'avoir mérité l'estime et l'affection de ces hommes qu'il convient d'associer ici dans un suprême hommage, et dont je salue respectueusement la mémoire.


TABLE DES MATIERES

Pages

Monographie de la commune d'Évrecy, par M. Lanfranc de Panthou 1 Procès-verbaux des séances du 6 janvier au 5 novembre 1899. 181 Séance publique du 14 décembre 1899. 191 Séance administrative du 15 décembre 1899. 192 Discours de M. le chanoine Porée^ directeur. 193 Rapport sur les travaux de l'année, par M. Gaston Le Hardy. 253 Notice biographique et littéraire sur Eugène de Robillard de Beaurepaire (fragments), par M. Èmile

Travers 265 Les Tombeaux des Matignon, à Torigni-sur-Vire, par M. Armand Gasté 302 Un Voyage chez nous au III' siècle; essai de restitution archéologique, par M. l'abbé Masselin. 333 Inauguration du buste de M. Léon Duchesne de La Sicotière, à Alençon, le 21 août 1900. Discours de

M. Émile Travers.. 359 Caen. Impr. H. Delesques, rue Froide, 2 et 4.


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Le t. XVI, in-8° de 528 p., pour l'année 1892. Prix: « fr Le t. XVII, in-8° de 512 pages, pour les années 1893, 1894 et 1895. Prix 8 fr.

Le t. XVIII, in-8" de 485 pages, pour- les années 18!(G et 1897. Prix: 8 IV.

Le t. XIX (Étude sur la bnronnie et l'abbaye d'Aunavsur-Odon. par M. G. Le Hardy), in-8° de 438 p. l'rix 8 fr. Le t. XX, in-8" de 649 p., pour l'année 1898. Prix 8 fr. S'adresser à MM. les libraires H. Drlksuoks, L. Jouan, Lestringant et CHAMPION, ou au Secrétaire de la Compagnie.