J'ai cru entrevoir, dans un large évasement béant séparant deux
falaises, une apparence de ville sur le rivage; mais J'éloignement
m'a empêché de rien distinguer nettement. Tout cela s'étage au-
dessus d'une côte escarpée, au pied dp laquelle la mer écume avec
colère.
Autour de l'ile et dans ses eaux on voit des barques de pêcheurs,
les ailes étendues comme des mouettes, sillonnant la mer de tous
côtés. Tant que Graciosa a été visible, je ne l'ai pas quittée des
yeux. Puis ce délicieux spectacle s'est enfoncé <~ous l'horizon, et
l'isolement s'est tristement refermé sur nous.
C'est un véritable malheur pour les passagers quand on longe
les Açores de nuit et qu'on perd ainsi le bénéSce de cette reposante
étape.
On ne fait escale pour la première fois qu'à la Guadeloupe.
Aussi, au milieu de cet immuable monotonie de l'Océan désert, les'
faits !eH plus menus sont considérés à bord comme des événe-
ments. Si une vcUe pointe à l'horizon, à demi noyée dans les
brouillards, elle est aussitôt signalée, et chacun-se précipite pour
la saluer de loin.
Nos principales distractions consistent à mettre régulièrement
notre montre à l'heure tous les jours, quand le capitaine a fait le
point, à noter combien de milles on a franchi en vingt-quatre
heures et à retrancher des! ,800 lieues à parcourir le chemin parcouru
la veille. La préoccupation de la vitesse de notre marche absorbe
notre esprit. Au reste, toutes les deux heures, les matelots lancent
le loch à la mer. On laisse la bobine ~e dérouler et le loch tratner
jusqu'au signal que donne brusquement un matelot aussitôt que
son sablier est épuisé. Nous filons treize nœuds, en vitesse moyenne,
c'est-à-dire 390 mètres par minute; ce qui donne, en chiffres ronds,
trois cents milles par jour, ou cent quarante lieues environ.
Au delà des Açores nous entrons dans la m~ <~s Sargasses. C'est
une immensité sur laquelle plane le calme. Au-dessus des flots sur-
nagent des. varechs jaunâtres. On les appelle, je ne sais pourquoi,
des raisins de mer. Nous suivons des yeux les évolutions de ces
sortes d'algues, paquets de mousse velue qui se balancent sur le
dos des vagues luisantes. Cette vue suffit pour nous distraire de
longues heures.
Après être descendus au-dessous de la ligne du tropique, nous
jouissons d'un spectacle inattendu -et fort amusant. Le bruit de
l'hélice de notre bateau épouvante des légions de poissons volants
qui s'élancent hors de l'eau et s'enfuient à tire d'ailes. Ils rasent la
surface des flots, s'élèvent de quatre ou cinq mètres au plus, par-
courent une distance de cinquante brasses environ, replongent et
disparaissent., C'est vraiment bizarre de voir s'envoler tout à coup,
comme une compagnie d!oiseaux effarouches, des nuées de ces
poissons dont les nageoires d'argent étincellént au soleil avec un
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-G-2705 (16)