tures, l'absence de tout étalage, l'aspect négligé des denrées. Les
marchandises sont jetées ou entassées dans les rayons, au hasard,
sans ordre, sans symétrie, sans goût. Les plafonds des boutiques
sont bas; l'espace est insuffisant; le jour est douteux. Il 'faut voir
surtout l'air las, ennuyé, renfrogné des marchands ou des com-
mis Aussitôt que la nuit est vcm'e, tout est fermé la rue, éclairée
çà et là par quelques réverbères fumeux, tombe dans une obscu-
rité presque complète. Seules, les pharmacies, assez'semblables à
nos petites épiceries de village, restent allumées et ouvertes jusqu'à
dix heures du soir.
Malgré tous ces désagréments, Saint-Pierre n'en est pas moins
une ville active, mouvementée, vivante, pendant le jour. Les trot-
toirs sont animés dès le matin les quais sont bruyants à travers
l'encombrement des boucauts de sucré et des barils de tafia; la
rade, sous le soleil, est tout illuminée de voiles- blanches. On y
sent la vie qui circule, le commerce qui s'agite et marche, lè peuple
qui produit et travaille..
Fort-de-France offre' un aspect tout différent. Fondée en 1673,
elle fut détruite par un tremblement de terre, en janvier 1839.
Alors, au milieu des décombres, on traça des rues avant d'avoir-
des maisons; et la ville se rebâtit peu à peu, avec des voies bien
alignées, se coupant à angle droit et formant dans leur ensemble
un vaste pentagone. Si Saint-Pierre est une ville où, sur le port,
dans les chantiers, dans les usines, là vie est chaude, ardente et
fiévreuse, Fort-de-France est une cité froide, ràide, unpeu guindée.
C'est la capitale des fonctionnaires, des employés de bureau, des
ronds de cuir. Tous les chefs d'administration et de service sont
réunis la, autour du gouverneur. Malgré la présence des soldats
de l'infanterie de marine, qui donnent à la ville une note gaie, il y
règne un décorum officiel, une réserve de commande et même un
airdedéRance.
Au~ud, entre.la ville, le fort Saint-Louis et le Carénage, s'étend
une immense prairie càrrée, bordée par une allée de manguiers et
au centre de laquelle s'élève une statue tsolée. C'est !e rendez-vous
des fonctionnaires, à cinq heures du soir, quand les bureaux se
ferment. On y va deux à deux, en famille, un peu en toilette, d'un
air légèrement compassé. On y cause. à voix basse; on y fait peu
de bruit; on s'y observe, on craint de parler haut. On dit pourtant
que c'est de là que partent tous les petits cancans, les commérages
et les menus potins. On m'a même confié à l'oreille que c'est là,
sur certains bancs, à l'écart, qu'on fait les réputations et qu'on
défait lès gouverneurs. 1:
Il y a, à Saint-Pierre, quelques monuments qui. offrent à la vue
une certaine ampleur~ comme le théâtre, la mairie, l'hôpital; à
Fort-de-Frahce, Tes maisons sont en bois, à un seul étage, et si
légères qu'elles semblent craindre de s'appuyer sur le sol. Cette
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-G-2705 (16)