quelques bas-fonds marécageux vers le sud. Quand on regarde,
du haut d'une cime cette multitude de mamelons se coudoyant de
tous côtés, on se ciroirait en présence d'une gigantesque ébullition
de matières dont les bouillons se seraient brusquement refroidis,
solidifiés, et plus tard recouverts d'humus et revêtus de végéta- J.
tion.
Et d<* vrai, c'est sous une action volcanique que ces territoires
des Anti!les ont émergé, dit-on, comme éructés par des foyers sous-
marins. N'est-ce pas le seul moyen d'expliquer l'aspect de ces T_
reliefs tourmentés, l'ossature bizarre de l'île entière qu'on a pu
comparer à une feuille de papier froissée dans la main?
Nous sommes partis de Fort-de-France pour le Gros-Morne, à
cinq heures du soir, sur une voiture américaine, peu élégante
mais solide, traînée par deux petits chevaux "ardents et conduite
par un nègre de vingt ans, bien découplé et bavard comme un
sansonnet. ` v
Au sortir de la ville, la route montante et sinueuse contourne
les flancs du fort Desaix, qui borne la- vue au nord, pendant que
sur notre droite un large horizon s'étend à nos pieds, à travers
des savanes profondes où des troupeaux de vaches, enfoncées
dans l'herbe de para jusqu'au ventre; paissent en liberté. Çà et là
on entrevoit les toits rouges de quelques habitations, au milieu
des courbarils, des cassiers et des flamboyants, tandis que sur le `
rivage, au loin, bordant la pointe des Sabians, se détachent clai- tl
rement des rangées de palmistes au tronc élancé, droit et lisse,
dont la cime est formée d'une graine verte et renflée, d'où
s'échappe une gerbe de feuilles gigantesques aux folioles aiguës
comme des dards. w
Et au delà s'étend la baie de Fort-de-France, dont les eaux tran-
quilles ne sont, à cette heure du soir, sillonnées d'aucune ride,
ni tachées d'aucune embarcation. C'est un golfe argenté, aux
rivages verdoyants, que notre regard enveloppe depuis l'embou-
chure du Longvilliers qui vient du -Lamentin, jusqu'au gros îlet
de la Vache, qui nous cache le village des Trois-Ilets. L'horizon,
au sud, est fermé par une ligne de montagnes boisées dont la
chaîne s'étend de la pointe d'Arlet jusqu'à la Rivière-Salée, et qui, `
toute bleutée par les vapeurs du soir, se confond presque avec les
nuages flottants d'ùn-ciel laiteux.
La route est belle jusqu'à Saint-Joseph. De ce village au Gros-
Morne elle'est fort tourmentée, ravinée souvent' par des pluies
diluviales, sillonnée d'ornières, crevée de flaques d'eau, obstruée
même par des éboulements de terre' ou par la chute d'arbres que `
le vent jette au travers de la route. Mais aussi. quelle, diversité
dans les aspects de ces paysages successifs, selon que nous gra-
vissons les hauteurs ou que nous dévalons dans les bas-fonds! M
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-G-2705 (16)