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DE SAI~T-PtERRE A FORT-DE-FR ANCE. LA CÔTE
Ce matin, à six heures précises, avant le lever du soleil, le
bateau qui fait le service de Saint-Pierre à Fort-de-France a sifflé,
lâché ses amarres et quitté l'appontement en glissant sur une mer
de bistre où le vent du matin faisait passer déjà des frémissements
de fraîcheur et des mouvements de réveil.
La ville de Saint-Pierre, tournée vers l'occident, s'étend le
long du rivage, à plat, et n'offre aux yeux qu'une ligne de maisons
ternes, basses, sans caractère, s'enfonçant peu à peu, à mesure
que le bateau s'éloigne, dans la brume bleue du matin.
'Derrière la ville se dresse à pic un mur de verdure, comme un
vaste écran, qui la protège mais l'empêche de s'étendre en largeur.
C'est un mont rocheux, haut de deux cents mètres environ, qui se
prolonge en deçà de la ville, sur la côte, vers le Carbet. Les arbres
y poussent dans chaque crevasse sur chaque saillie les plantes se
dressent, grimpent et s'accrochent aux anfractuosités; les lianes
s'y croisent en tous sens, relient les arbres du bas à ceux du haut
et semblent leur donner la main; puis, arrivées au sommet de
l'immense mur vertical, ne trouvant plus de point d'appui, elles
retombent dans le vide en franges verdoyantes comme des
branches chevelues de saules pleureurs.
Notre bateau, sorti de la rade, suit la côte en se dirigeant vers le
sud. Saint-Pierre a disparu derrière nous. Le mur verdoyant qui
domine la vilid s'est arrêté brusquement. Alors la côte semble
s'ouvrir, s'illuminer et découvre un lointain et des profondeurs à
demi entrevus dans le brouillard matinal.
Le premier bourg que l'on rencontre au sud, en quittant Saint-
Pierre, c'est le Carbet. Un sentier unit les deux villes, serpentant
le long de la côte, à travers la verdure, se perdant sous les roches
puis reparaissant sur la plage. Il est fort animé dès le matin, cet
étroit sentier, suivi par les négresses du Carbet qui se hâtent à
grands pas vers Saint-Pierre pour vendre de bonne heure ie lait
de coco dont les créoles sont extrêmement friands. Du bateau on
les voit courir, pieds nus, leur robe relevée jusqu'à mi-jambe, por-
tant sur leur tête des baquets en bois, appelés ici des et
remplis de noix de coco encore enveloppées de, leur coque verte.
Ce sentier s'étend comme un ruban capricieux entre la mer et
un chapelet de collines courtes et basses, détachées, les unes des
autres et formant la côte. Ces collines, égrenées ainsi, sont toutes
vertes. Quelques-unes sont coupées du côté qui regarde la mer et
étalent une roche bleutée et luisante qui se crève çà et là pour
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-G-2705 (16)