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64 MANETTE SALOMON

son amour de tête, ses petits bras nus qui tenaient
de toutes leurs forces, mordillant sa pomme au-
dessus de cette fontaine de sang, sur cette agonise
d'un autre petit.

« Ma maison est tout à fait au bout de la ville,

presque dans la campagne, sur une route condui-
sant à la plaine et descendant à la mer que domine
le mont Ida avec le blanc éternel de sa neige. Je
m'assieds dehors, et, à la nuit tombante, dans la
demi-obscurité qui met les choses un peu plus loin
des yeux et un peu plus près de l'âme, j'assiste à la
rentrée des troupeaux. C'est le plaisir doux et triste,
tu connais cela, qu'on prend chez nous, dans
un village, sur un banc de pierre, à la porte d'une
auberge. Ici, c'est pour moi le moment le plus heu-
reux de la journée, un moment de solennité péné-
trante. Je me crois au soir d'un des premiers jours
du monde. Ce sont d'abord des dromadaires, tou-
jours précédés d'un petit bonhomme monté sur un
âne, la file des chameaux qui avancent lentement,
le dernier portant la clochette, les petits courant en
liberté et cherchant à téter les mères dès qu'elles
s'arrêtent; puis les innombrables troupeaux de
vaches; puis les buffles conduits par des bergers au
chantonnement mélancolique, à la petite flûte ai-
grelette enfin vient l'armée des chèïres et des mou-
tons. Et à mesure que tout cela passe, les chants,
les clochettes, les piétinements, les marches traî-
nant la fatigue de la journée, les bruits, les formes
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