MANETTE SALOMON 63 « L'autre soir j'étais assis à la porte d'un café. J'avais devant moi un auvent de boucher. Le bou- cher, gravement, chassait avec une branche d'arbre les mouches des quartiers de viande saignante qui pendaient. Autour de lui, un voltigement de fripe- rie, de vieux tapis multicolores; à côté des enfants aux cheveux en petites nattes, des chiens maigres, une douzaine de chèvres et de moutons pressés et se serrant dans une vague peur commune; une pierre ensanglantée avec du sang dégoulinant, des traces que les chiens léchaient en grognant. Je re- gardais cela et un petit chevreau noir et blanc, avec ses grosses pattes, qui se tenait presque collé sous une chèvre. Je vis mon boucher quitter sa branche, aller au pauvre petit chevreau qui voulut se dé- battre, poussa deux ou trois petits cris malheu- reux, étouffés par les chants et la guitare des musi- ciens de mon café. Le boucher avait couché le chevreau sur la pierre; il tira un petit yatagan de sa ceinture et lui coupa la gorge un flot de sang jaillit qui rougit la pierre et s'en alla faire de grands ronds dans l'eau que lappaient les chiens. Alors un enfant qui était là, un bel enfant, au teint de fleur, aux yeux de velours, prit la bête par les cornes, attendant son dernier tressaillement; et de temps en temps il se»penchait un peu pour mordre dans une pomme qu'il tenait dans une main avec la corne du petit chevreau. Non, je'n'ai jamais rien vu de plus affreusement joli que ce petit sacrificateur avec