MANETTE SALOMON 5/ chose, et que personne n'en mourait; que, dans l'art, il fallait se' faire un peu la peau et le coeur à tout. Et il rappelait la sauvage école des artistes sous la République une et indivisible, les misères m iles et farouches où, n'ayant pas de quoi dîner, il se couchait, prenait une chique dans sa bouche, versait dessus un verre d'eau-de-vie, et mangeait la fièvre que cela lui donnait. Enfin, dans tout l'atelier, Langibout était aimé pour la simplicité de sa vie, une vie de petit bour- geois, en manches de chemise, quotidiennement promenée sur ce trottoir de la rue d'Enfer, entre un regard des eaux d'Arcueil et la boutique d'un chaudronnier; une vie de famille, égayée de temps en temps d'un petit vin de Nuits qui arrosait les modestes et cordiaux dîners d'amis du dimanche. Langibout s'était laissé prendre au charme d'A- natole, à la séduction qu'exerçait sur tous ce gai garçon qui semblait né pour plaire et arriver, ce jeune homme si brillant, si sympathique, dont les mères des autr.es élèves se parlaient entre elles, dans leurs petites soirées, avec une sorte d'envie. Son intérêt, son affection avaient été gagnés par l'entrain de ce iarceur, et aussi par de certaines promesses de talent que ses études semblaient mon- trer. Tant qu'Anatole avait dessiné et peint d'après l'académie, rien n'avait attiré sur ce qu'il faisait l'attention de Langibout. Mais quand il arriva à ces concours d'esquisses de tous les quinze jours,