MANETTE SALOMON 35 dans l'arène. » Vive la reine se mit à crier Anatole en se tournant vers la reine Marie-Amélie venant voir couronner ses fils. Sur ce calembour, une acclamation trois fois répétée partit des bancs, et le malheureux professeur fût obligé de remettre son éloquence dans sa poche. Avec l'âge et la sortie du collége, cette imagina- tion de drôlerie n'avait fait que grandir chez Ana- tole. Le sens du grotesque l'avait mené au génie de la parodie. Il caricaturait les gens avec un mot.. Il appliquait sur les figures une profession, un métier, un ridicule qui leur restait. A des fusées,. à des cas- cades de bêtises, il mêlait des cinglements, des cla- quements de ripostes pareils à ces coups de fouet avec lesquels bs postillons enlèvent un attelage. Il jouait avec la grammaire, le dictionnaire, la double en- tente des termes la mémoire de ses études lui per- mettait de jeter dans ce qu'il disait des lambeaux de classiques, de remuer à travers ses bouffon- neries de grands noms, des vers dérangés, du su- blime estropié; et sa verve était un pot-pourri, une macédoine, un mélange de gros sel et de fin esprit, la débauche la plus folle et la plus cocasse. Dans les parties, le soir, en revenant dans les voitures des environs de Paris, il faisait un person- nage de province; il improvisait des récits de petite ville, il racontait des intérieurs où il y a des oranges sur des timbales, il inventait des sociétés pleines de nez en argent, tout un monde qu'il semblait