INTRODUCTION
d'un effort de conjecture plus ou moins plausible, qu'enfin le répon-
dant, s'il se rencontre à coup sûr, n'existe que dans un seul des
autres domaines de l'indogermanisme, ce qui interdit d'affirmer
qu'il ait vraiment appartenu à l'indo-européen commun. Il est donc
à supposer que les Celtes, au moins les Celtes insulaires, se sont
trouvés, à un moment donné, dans leur marche d'immigration ou
de conquête, en contact avec une nation plus homogène et plus
dense que celles qu'ont rencontrées &ur leur route les autres envahis-
seurs de l'Europe, ou bien encore avec une race qui était à peu
près leur égale en civilisation', qu'ils en ont triomphé et l'ont
absorbée, mais non sans y laisser quelque chose de la pureté de leur
propre langue, et qu'enfin le celtique commun fut un mélange, à
doses fort inégales, mais pourtant encore reconnaissables, des dia-
lectes de ces vainqueurs préhistoriques et de ces vaincus désormais
effacés. En un mot, et toutes proportions gardées, bien entendu,
la langue de ceux-ci aurait survécu à l'invasion celte comme le latin
à la conquête des barbares'. Mais c'en est assez sur un secret que le
passé nous garde et gardera toujours. La science n'a que faire d'hypo-
thèses qu'elle ne sera jamais en mesure de confirmer ni de réfuter.
1. Selon M. d'Arbois de Jubainville le domaine conquis par les Celtes continentaux
l'a été sur les Ligures, population indo-européenne, Cette donnée importante ne nous
permet pas néanmoins d'identifier les vocables non-celtiques égarés dans le celte; car
nous ne savons presque rien de la langue des Ligures moins encore, de celle des
Ibères, que les Ligures avaient supplantés; et enfin, nous ignorons à quelles peuplades
primitives ont eu affaire les Celtes insulaires en envahissant la Grande-Bretagne.
3. Bien d'autres considérations entrent ici en ligne de compte, et mon excellent
confrère M. Duvau m'en confirmait une tout récemment. Seuls de tous les Indo-
Européens, tous les Celtes ont la numération vigésimale (br. daou-ugeM = 40). Cette
particularité leur est commune avec les Français, seuls de tous les peuples romans
(quatre-vingts, sùe-oingts, les Quinze-Vingts); et les Français sont aussi les seuls
qui habitent un domaine jadis exclusivement celte. Il est donc impossible de ne pas
songer à des occupants préhistoriques, non indo-européens, qui, comme aujourd'hui
encore les Eskimos par exemple, comptaient par les dix doigts des mains, puis par
ceux des pieds, puis recommençaient, et qui auraient légué leur système aux Celtes
envahisseurs.
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Z-14097 (3)