60 LETTRES
juger! L'autre jour, deux braves bourgeois, âgés chacun
d'un demi-siècle, et retranchés depuis dix ans au moins
dans la douce occupation de cultiver leur obésité, se sont, on
ne sait comment, défiés à la regatd. Chacun apparemment
s'était avisé de vanter les prouesses de son jeune temps, et
l'amour-propre s'était mêlé..de la partie. Quoi qu'il en soit,
ces deux honnêtes célibataires avaient ouvert un pari à leurs
amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent sur le lieu du
combat. Les parieurs et une foule de dilettaoti et d'oisifs
s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux
barques rivales s'avancent, et les deux champions s'élèvent
chacun sur sa poupe avec une lente majesté. Sér Ortensio
s'élance avec gloire et saisit la rame d'un bras vigoureux.
Mais avant que Ser Demetrio eût le temps d'en faire autant,
soit par hasard, soit par malice, une des barques spectatrices
heurta légèrement la sienne; le digne homme perdit l'équi-
libre; et tomba lourdement dans les flots comme un saule
déraciné par la tempête. Heureusement le fossé n'était pas
profond. Ser Demetrio se trouva jusqu'au cou dans l'eau
tiède et jusqu'aux genoux dans la vase. Juge des rires et
des huées des assistants, parmi lesquels était bon nombre
de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio
s'empressèrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans
un lit bien chaud, et sa gouvernante passa la journée à lui
faire avaler des cordiaux tandis que son adversaire, déclaré
vainqueur à l'unanimité, allait au restaurant de Sainte-Mar-
guerite faire un dtner splendide avec l'argent de la collecte
et les convives des deux partis.
Quant au gondolier indépendant, il ne possède que son
pantalon, sa chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche
noir qui nage à côté de la gondole avec l'agilité infatigable
d'un poisson. Le gondolier porte la madone de son traguet
tatouée sur la poitrine avec une aiguille rouge et de la pou-
dre à canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur
l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, K-13680