58 LETTRES moi de quel âne ta mère a rêvé quand elle était grosse de toi. La vache qui t'a coule aurait dû t'apprendre à beugler. L'ânesse qui t'a enfanté aurait dû te donner les oreilles de ta famille. Qu'est-ce que tu dis, race de chien? Qu'est-oe que tu dis, fils de guenon? Alors la discussion s'anime, et va toujours s'élevant à mesure que les cham- pions s'éloignent. Quand ils ont mis un ou deux ponts entre eux, les menaces commencent. Viens donc un peu ici, que je te tasse savoir de quel bois sont faites mes rames.- Attends, attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noik en crachapt dessus. Si j'éternuais auprès de ta coquille d'oeuf, je la ferais voler en l'air. Ta gon- dole aurait bon besoin d'enfoncer un peu pour laver les vers dont elie est rongée. La tienne doit avoir des araignées, car tu as volé le jupon de ta maftmsse pour lui faire une doublure. Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoyé la peste à de pareils gondoliml Si la madone de ton traguet n'était pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noyé.-Et ainsi, de métaphore en métaphore, on en vient aux plus horribles imprécations; mais heureusement, au moment où il est question de s'é- gorger, les voix se perdent dans l'éloignement, et les injures continuent encore longtemps après que les deux adversaires ne s'entendent plus. Les gondoliers dos particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes rondes de toile anglaise imprimée à grands ra- mages de diverses couleurs. Une veste fond blanc à dessins perse, un pantalon bJanè, un ceinturon rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe sur l'oreille, à la manière des Chioggiotes, composent un cos- tume de gondolier très-élégant et très-frais. Il y a encore quelques jeunes gens de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'était pour les daodies de Venise. ce