56 LETTRES cela me rangerait presque à l'avis de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractère par elle-même, et se ploie à exprimer toutes les situations et tous les sentiments pos- sibles, selon le mouvement qu'il plait aux exécutants de lui donner. C'est le champ le plus vaste et le plus libre qu>- soit-ouvert à l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien crée pour les autres des effets opposés à ceux qu'il a créés pour lui. La première fois que j'ai entendu la sym- phonie pastorale de Beethoven, je n'étais pas averti du sujet, et j'ai composé dans ma tête un poëme dans le goût de Milton sur cëtte adorable harmonie. J'avais placé la chute de l'ange rebelle et son dernier cri vers le ciel, précisément à l'endroit où le compositeur fait chanter la caille et le ros- signol. Quand j'ai su que je m'étais trompé, j'ai recom- mencé mon poëme à la seconde audition, et il s'est trouvé dans le goût de Gessner, sans que mon esprit fît la moindre résistance à l'impression que Beethoven avait en dessein de lui donner. L'absence de chevaux et de voitures et la sonorité des canaux font de Venise la ville la plus propre à retentir sans cesse de chansons et d'aubades. Il faudrait être bien enthousiaste pour se persuader que les chœurs de gondo- liers et de facchini sont meilleurs que ceux de l'Opéra de Paris, comme je l'ai entendu dire à quelques personnes d'un heureux caractère; mais il est bien certain qu'un de ces chœurs, entendu de loin sous les arceaux des palais mo- resques que blanchit la lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique exécutée sous les châssis d'une colon- nade en toile peinte. Les grossiers dilettanti beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids échos de marbre pro- longent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantées font écouter avec indul- gence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus mo-