D'UN VOYAGEUR. 55 difiera sans doute à Venise, et se teindra d'une chaleur moins âpre et moins éblouissante. Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs des monu- ments éternels 1 Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carre- fours de cette ville sont tirés de tous les opéras anciens et modernes de l'Italie, mais tellement corrompus, arrangés, adaptés aux facultés vocales de ceux qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indigènes, et que plus d'un com- positeur serait embarrassé de les réclamer. Rien n'em- barrasse ces improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient sur-le-champ un choeur à quatre par- ties. Un chœur de Rossini s'adapte à deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain d'une vieille bar- carolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu'à la mesure grave du chant d'église, termine tranquillement le thème tronqué d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait tirer parti de tant de monstruosités, le plus heureusement possible, et lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent la transition difficile à apercevoir. Toute musique est simplifiée et dé- pouillée d'ornements par leur procédé, ce qui ne la rend pas plus mauvaise. Ignorants de la musique écrite, ces dilettanti passionnés vont recueillant dans leur mémoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent saisir à la porte des théâ- tres ou sous le balcon des palais. Ils les cousent à d'autres portions éparses qu'ils possèdent d'ailleurs, et les plus exercés, ceux qui conservent les traditions du chant à plusieurs parties, règlent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un impitoyable adagio, auquel doivent se sou- mettre les plus brillantes fantaisies de Rossini et vraiment de Chioggia, voisine de Venise, est 6Abitée paiu une colonie d'origine grecque, asiatiqne peut-être. Ils sa marient entre eux; et mêlent fort rare- ment leur sang à celui de la population vénitienne.