18 LETTRES au lieu où s'est cemmis quelque meurtre, où bien là où est arrivée, par accident, quelque mort violente. A deux pas de la madone était un précipice qu'il fallait côtoyer pour sortir du défilé. La lampe, sinon fa protection de la Vierge, devait être fort utile aux voyageurs de nuit. Une idée folle, l'illusion d'un instant, un rêve qui ne fait que traverser le cerveau, suffit pour bou- leverser toute une Ame et pour emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce voyage d'Amé- rique avait déroulé, en cinq minutes, un immense avenir devant moi; et quand je me réveillai sur une cime des Alpes, il me sembla que, de mon pied, j'allais repousser la terre et m'élancer dans l'immensité. Ces belles plaines de la Lom- bardie, cette mer Adriatique qui fiottait comme un voile de brume à l'horizon, tout cela m'apparut comme une conquête épuisée, comme un espace déjà franchi. Je m'imaginai que, si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de ma vie passée s'effacèrent et se confondirent en un seul. Hier me sembla résumer parfaitement trente ans de fatigue; aujourd'hui, ce mot terrible, qui, dans la grotte d'Oliero, m'avait représenté l'effrayante immobilité de la tombe, s'effeça du livre de ma vie. Cette force détestée, cette morne résistance à la douleur, qui m'avait rendu si triste, se fit sentir à moi, active et violente, douloureuse encore mais orgueilleuse comme le désespoir. L'idée d'une éternelle solitude me fit tressaillir de joie et d'impatience, comme autrefois une pensée d'amour, et je sentis ma volonté s'élan- cer vers une nouvelle période de ma destinée.-C'est donc là ou tu en es? me disait une voix intérieure; eh bien 1 marche, avance, apprends. Au coucher du soleil, je me trouvai au faite d'une crête de rochers; c'était lü dernière des Alpes. A mes pieds s'étendait la Vénétie, immense, éblouissante de lumière et d'étendue. J'étais sorti de la montagne, mais vers quel